lundi 9 juillet 2018

Fille de l'air, fille de feu




Fille De L’Air, Fille De Feu



Bientôt la Matriochka atteindra la fameuse Porte de Cristal, en orbite autour d’Isolde, la neuvième planète, la belle ténébreuse, solitaire et glacée. Alors nous ne pourrons plus communiquer avec l’ancien monde. Il n’est évidemment pas prévu de voyage retour. Depuis combien de temps sommes-nous prisonnières dans ce vaisseau ? Les jours et les années sont si monotones ici qu’on en perd vite le compte. Je sais une seule chose : j’avais cinq ans quand je suis montée à bord pour la première fois, ignorant comme les autres que je ne reverrai jamais la Terre et maintenant je suis une femme : c’est du moins ce que les autres disent car je n’ai pas vu réellement de changement. Peut-être ne peut-on devenir véritablement femme sans le regard d’un homme. Nos seins sont petits, presque invisibles sous nos chemises d’uniforme, nos hanches sont à peine plus arrondies. Pourtant, c’est bien pour ça que nous avons été choisies. Aller sur Ossian, nous reproduire, créer une colonie de peuplement. Notre âge d’embarquement a été calculé pour que nous atteignions notre optimum reproductif lors de notre arrivée à destination. Nos promis rêvent à ce jour — s’ils sont capables de rêver — au cœur de la Matriochka, dans leurs cocons de protection, plongés dans un sommeil interminable. Nous les appelons les dormeurs. Ils sont nos frères mais nous n’avons que du mépris et de l’effroi envers eux. Du mépris parce qu’ils sont si fragiles qu’il a fallu les enfermer dans cette salle protégée durant toute la traversée. De l’effroi à la pensée de ce jour fatidique où ils seront libérés. Nous avons appris à nos dépends qu’il ne fait pas bon tomber sous les mains d’un dormeur. Et cette fois, les andros ne viendront pas à notre secours.
Je l’ai dit : nous avons peu de tâches à réaliser à bord. Les andros se chargent de presque tout. Il y a Andros le médecin, Andros le cuisinier, Andros le subrécargue, Andros le biologiste, Andros le mécanicien, Andros le Commissaire de bord, Andros le navigateur et bien sûr Andros le commandant. Beaucoup de filles tuent le temps en tenant leur journal intime. Andros, le psychologue, nous y encourage fortement, disant que c’est excellent pour notre équilibre personnel en plus de fournir des informations inestimables à la postérité. Notre postérité. Parfois, je me demande si ces andros sont capables d’humour ou si c’est chez eux involontaire. Pour en avoir lu des échantillons, ou plutôt pour en avoir subi la lecture forcée par quelques-unes de mes colocataires, je peux dire qu’il n’y a rien dans ces journaux pour la postérité ni d’ailleurs pour personne. Rien d’intéressant. Pas étonnant puisqu’il ne se passe rien, mis à part cette nuit de cauchemar où un des dormeurs s’est réveillé inopinément. Personnellement, je préfère me replonger dans mes années passées sur Terre. Heureusement, j’ai pour cela une mémoire d’une précision et d’un éclat sans égal. Tellement que certaines croient que j’invente la majorité de mes souvenirs. Il est vrai que la plupart, nées et élevées dans la base de Sélène, n’ont pas connu la Terre, excepté sur des photographies ou des vidéos.
Mais aucune ne doute que je sois la fille de mon père tant je lui ressemble. Et toutes savent qui il est. Et toutes l’aiment ou le révèrent, bien qu’il soit la vraie cause de notre malheur, en tant que bienfaiteur de la Fédération d’Eurasie et de l’Humanité, en tant que phare de la science astronautique, génétique et médicale. Toutes sauf moi, bien entendu.

Quand j’étais petite, vraiment très petite donc, je m’imaginais que mon père, que j’appelais encore papa, était une sorte de Président. Voire de Président-dictateur. Ou de prince incognito, je ne sais pas trop. Ce qui est certain est que je n’ai jamais vu personne lui donner un ordre, excepté maman quand elle en avait assez de lui, et aussi Lilia, ma sœur aînée (qui en fait était plus jeune que moi mais vous comprendrez plus tard). Pour Lilia, qui n’était pas rebelle et plutôt trouillarde — sauf dans une occasion que je vous raconterai — cela s’explique par le fait qu’elle était beaucoup trop logique pour saisir que certaines choses ne doivent pas être dites à certaines personnes dans certaines situations même si elles sont justes, bonnes, belles ou utiles. Tous les autres se contentaient de lui obéir, ou au moins de ne pas le contrarier. Et pourtant je peux vous assurer que ce ne sont pas les grosses légumes qui manquaient de passer à la maison. Je me souviens de gens en costume militaire, avec tellement de galons et de médailles qu’on ne voyait plus la couleur de leur veste. Mais il y avait surtout des civils, le genre qui arrive en hélico ou en limousine accompagnée d’une escorte de gros 4X4 qui ont toujours l’air de sortir de la vitrine du magasin (ce qui est bizarre, avouez, pour des 4X4). Ils venaient autant que j’ai pu en juger, chercher des conseils. En fait, je suis presque certaine avec le recul que c’était de véritables feuilles de route que mon père leur dictait à sa manière presque nonchalante et faussement bienveillante. Jamais je n’ai pensé à lui comme à un scientifique, encore moins comme à un docteur. Quelle idée absurde : lui, un médecin ! D’ailleurs, je suis à peu près sûr qu’il n’a jamais soigné personne. Et croyez-moi encore là-dessus, je suis particulièrement bien placée, hélas, pour le savoir.
En y réfléchissant, je m’aperçois que ce sont presque les seuls adultes que j’ai côtoyés durant toute ma vie, mis à part le docteur Vedders, qui m’a poursuivie jusque dans la Matriochka. Enfin, je parle de vrais adultes, pas des simulacres en plastique qui nous servent ici de compagnons “mâles”. Oh ! je sais que je ne devrais pas parler ainsi d’eux, surtout pas moi, qu’ils savent tout de nos faits et gestes, qu’ils lisent même dans nos journaux, mais je ne peux pas m’en empêcher : je les déteste tellement.

Mes premiers souvenirs ont tous trait à notre petite maison secondaire de Blakhovo, près de la forêt Rouge. Je dis petite maintenant parce que j’ai appris qu’elle l’était depuis mais ce n’était pas du tout mon impression alors. Ce n’était pas l’isba typique, telle qu’on la voit dans les livres ou telle qu’il en existait dans le minuscule village de Blakhovo. Malgré l’exiguïté de notre domicile (vu par les autres donc), mon père était comme le seigneur du village. Même un enfant pouvait ressentir ça. Ou peut-être surtout un enfant.
Je possède encore, ici, quelques vieilles photos de cette époque, prises avec l’appareil antique et argentique de mon grand-père maternel. Je les montre souvent à mes meilleures amies mais elles disent que ça ne prouve rien. Sur l’une d’elles pourtant, on voit Lilia, sérieuse et raide comme la justice, maman avec Mili dans les bras — elle est si petite, si mignonne alors ! — et moi-même avec ma grosse tête penchée sur le côté comme si elle était trop lourde pour mon cou. Heureusement, ce dernier point a disparu avec l’âge. Curieusement, on ne voit jamais mon père sur ces photos (je crois qu’il ne s’entendait pas avec le grand-père) et pourtant personne ne doute qu’il existe, n’est-ce pas ? Nous sourions tous sur la photo, même maman, sauf que son sourire à elle ressemble à une grimace.
Je sais où a été prise cette photo ; je m’en souviens très bien. Il s’agit de notre vieil appartement de Kiev, rue Andreïevski — facile à retenir ça car c’est le prénom de papa, Andreï. C’était le genre d’appartement qui plaisait à maman : très vieux, très beau sans doute, à condition de ne pas y habiter. L’hiver, malgré tout ce qu’on pouvait faire, il restait humide et froid ; l’été, il se remplissait de moustiques et d’autres bestioles déplaisantes. En plus, il régnait une drôle d’odeur, de moisi ou de bois pourri, une odeur de vieux en tout cas. L’appartement donnait sur deux côtés différents si bien que le soleil passait de pièce en pièce au fur et à mesure de la journée. De notre chambre, à Lilia et moi, nous pouvions apercevoir un coin de la rivière qui traverse la ville et les toits en forme de bulbes ou de dômes de la Laure de Perchersk. Du balcon, on pouvait contempler la rue en contrebas et les toits de la ville, rouges, verts, gris : c’était très joli, surtout lorsque le soleil couchant les éclairait. Mais c’était vraiment tout ce qu’il y avait de bien.
Mais la photo dont je voulais vraiment parler représente notre drôle de petite maison en bois, qui ressemble à une péniche échouée à l’envers, formant à peu près un demi-cylindre. Ce bungalow en sapin et en bouleau que papa a construit avec l’aide de villageois est notre maison de campagne. Les pièces y sont minuscules sûrement pour des adultes, car même moi, je les trouve petites, bien que la maison me semble presque infinie. Elles sont comme encastrées les unes dans les autres. Papa a installé tout un système compliqué de trappes, de poulies, de cloisons coulissantes, d’échelles escamotables, tout cela, dit-il, afin de gagner de la place. Mais pourquoi veut-il gagner de la place ? Il n’y a que notre maison, ici, il n’y a pas un voisin à des centaines de mètres à la ronde. Papa dit que c’est la reproduction simplifiée de l’espace vie d’un vaisseau interstellaire, en bois, et que c’est excellent pour notre entraînement. Sans doute est-ce une de ses plaisanteries qu’il est le seul à comprendre. En tout cas, cette grande maison de poupée nous plaît beaucoup, sauf à maman et Augustine, la nourrice bretonne de Mili, ma sœur cadette.
Tout près de la maison, il y a un grand pré avec des arbres fruitiers, bordé par une voie ferrée où il ne passe plus de train depuis bien longtemps. Les herbes sauvages l’ont envahie, les arbustes même, et lorsque le soleil est un peu chaud mais pas trop, il y a toujours une multitude de lézards et parfois même un serpent — il nous paraît énorme mais papa dit qu’il est tout petit. Plusieurs des lézards n’ont plus de queue parce que nous leur avons enlevée, Lilia et moi, surtout moi ; ce n’est pas grave : elles repoussent. Comme nos doigts. Les miens en tout cas. De l’autre côté du pré coule une ravissante petite rivière qui fait une jolie musique. D’après Lilia qui sait toujours tout, ou qui veut le faire croire, cette rivière est en fait un des bras du Dniepr, le grand fleuve qui passe à Kiev ; j’ai un peu de mal à la croire. Lilia dit que c’est la faute au changement climatique. Et elle m’explique quelque chose à propos du soleil mais je cesse vite de l’écouter. De toute façon, moi, je préfère le soleil à la pluie, la chaleur au froid, alors tant mieux (je n’aurais pas aimé être avant quand il pleuvait ou neigeait tout le temps). Dans mes souvenirs de Blakhovo — c’est le nom du village — il y a toujours une lumière dorée comme s’il faisait beau, même lorsqu’il pleut, parce que ça arrive tout de même de temps en temps.
Là où notre pré donne sur la rivière, il y a une sorte de barrage formé de pierres plates empilées, ce qui produit une petite chute d’eau et la musique dont je parlais tout à l’heure. Ce sont les villageois qui l’ont construit. L’endroit est assez connu ici et quand il fait chaud, les villageois viennent s’y baigner, surtout les femmes et les enfants. On voit que ce sont de très pauvres gens : ils ont de grosses mains et il leur manque des dents (je parle des adultes, pas des enfants bien sûr, quoique…). Certains ont six doigts et d’autres n’en ont pas du tout, juste une sorte de pince qui leur sert de main (mais je verrai bien pire à Paris plus tard). Maman dit que les enfants sont sales et mal élevés et ne veut pas que nous allions les rejoindre, mais je crois que ce n’est pas la vraie raison. Parce que des fois, elle dit une chose puis se contredit. Par exemple un jour, elle dit que nous ne savons pas nager et que nous risquons de nous noyer ; mais les autres enfants ne savent pas nager non plus et de toute façon, il n’y pas assez de fond. Ou bien elle dit qu’il y a trop de courant et pas assez de fond pour nous apprendre à nager. Peut-être qu’elle n’aime pas l’eau tout comme les chats, ou qu’elle ne sait pas nager et ne veut pas le dire. Malgré tout, l’envie est parfois plus forte et il nous arrive de lui désobéir, surtout moi. Ce sont les meilleurs moments de ma vie. Quand j’y repense, j’entends encore les cris joyeux des enfants autour de moi, le bavardage des femmes assises sur les dalles ou un peu plus loin, à l’ombre des arbres, tout cela mêlé au léger grondement de la chute d’eau et au bruissement des feuilles de peupliers au-dessus de ma tête, qui scintillent dans le soleil comme de petits morceaux de papier d’argent.
Le soir, après son travail — il adore travailler, même en vacances, nous nous demandons bien pourquoi, Lilia et moi — papa nous emmène parfois pêcher l’écrevisse. Il y en a beaucoup ici. Nous prenons un vieux panier à salade auquel nous accrochons une longue ficelle. Au fond, papa entortille un fil de fer dans lequel il plante un bout de viande séchée, ou de poisson fumé, n’importe quoi en fait pourvu que ça sente mauvais. Avec la torche, on voit très bien les écrevisses qui sortent de leur trou ; certaines ont d’énormes pinces : ça ne donne pas envie de se baigner. Peut-être que c’est ce qui empêche maman de se baigner : elle a peur d’être pincée. Qui pourrait croire qu’il y a toutes ces bestioles qui grouillent là-dedans ! Il faut ensuite plonger le panier dans un endroit assez plat, sablonneux ou gravillonneux. Ensuite, il ne reste plus qu’à attendre. Cinq minutes, parfois dix. Mais pas plus car il y a tellement d’écrevisses qu’elles auraient le temps de dévorer l’appât et de repartir, l’estomac rempli, au lieu de remplir le nôtre. Car en dehors de Lilia qui n’en mange jamais et qui aime dire, de son petit ton supérieur, que c’est un crime barbare de cuire les gens vivants, nous adorons tous les écrevisses, barbares ou pas. De toute façon, elle a bien trop peur de se faire pincer et c’est toujours moi qui aide papa à remettre les plus petites à l’eau. Papa ne les relâche pas à cause des protestations de Lilia mais parce que les petites sont trop ennuyeuses à décortiquer. Car c’est papa qui les prépare : il dit que ce n’est pas un travail de fille, je me demande bien pourquoi parce que c’est toujours Augustine qui cuisine chez nous. Il les fait flamber à la fin : c’est joli toutes ces flammes, et ça sent rudement bon.
Un souvenir qui m’appartient en propre, j’en suis sûre parce qu’il n’existe aucune photo s’y rapportant, c’est quand papa nous emmenait dans la forêt magique. Ou la forêt enchantée. C’est lui qui l’appelait ainsi. Et quoi de plus attirant pour un enfant ? On s’attend à voir des lutins, des fées, des princesses endormies, ou même des ogres, peu importe puisqu’avec papa nous ne risquons rien. Papa est, je vous l’ai dit et c’est la réalité, quelqu’un de très puissant : il faut voir la tête des gens quand je dis que je suis la fille d’Andreï Tcherniev ! Bon, il s’agit d’un secret entre lui et nous. Et comme nous adorons les secrets, surtout moi, nous promettons de ne rien dire de ce que nous verrons dans la forêt magique, même pas à maman. C’est toujours le matin très tôt que papa nous y conduit ; souvent, il fait nuit. Nous nous demandons pourquoi on est obligé de se lever si tôt. Peut-être que cette forêt n’est plus magique après une certaine heure comme le carrosse de Cendrillon qui redevient citrouille après minuit.
Il faut rouler un long moment avant d’atteindre la forêt magique. Mais comme Lilia et moi dormons durant la moitié du trajet, en ouvrant un œil de temps en temps, cela semble assez court. Puis, au fur et à mesure, la présence des arbres de chaque côté de la route, noires silhouettes griffues penchées sur nos têtes, la rivière embrumée aux mystérieux reflets d’argent, le silence inhabituel, toute cette ambiance étrange commence à produire son effet et nous avons hâte d’arriver, même si nous avons un peu peur. Souvent, il n’y a personne d’autre que nous sur cette route. Puis nous atteignons une barrière, mais elle n’est pas toujours abaissée et il n’y a pas toujours un garde. En fait, je crois n’avoir vu qu’une seule fois un homme en uniforme avec un pistolet à la ceinture. Cette fois, il a demandé ses papiers à papa. Nous avons eu un peu peur quand il nous a regardées (il n’est visiblement pas content) mais son expression a changé complètement. Il nous a salués, chose qu’il avait oubliée de faire en nous voyant, et a souhaité bonne route à papa. Lilia m’a soufflé à l’oreille que c’est le nom de papa sur le papier qui l’a impressionné. Moi, je crois que c’est autre chose, quelque chose dans les yeux de papa, exactement comme si vous croisiez soudain les yeux d’un tigre dans votre lieu de promenade habituel. Croyez-moi, et là vous pouvez me croire, c’est une expérience impressionnante. Lucy, que j’adore mais qui est taquine comme un diable, est venue lire sur mon épaule et me dit que je devrais arrêter de dire « croyez-moi », parce que ça a l’effet inverse : peut-être qu’elle a raison mais croyez-moi quand même.
Souvent, un peu avant d’arriver, je n’y tiens plus et je pose des questions à papa (c’est toujours moi parce que ma sœur a trop peur de papa pour s’y risquer). La première fois, je lui ai demandé si c’était une forêt enchantée comme dans la Belle Au Bois Dormant où les branches s’écartent toutes seules devant le prince.
— Quelque chose dans ce genre-là, a répondu papa sans se retourner (mais je n’ai pas besoin de voir son visage pour savoir qu’il a son drôle de sourire)… Sauf qu’il n’y a pas de château… à moins qu’il soit quelque part dans ces ruines.
Et en effet, là où nous nous arrêtons, on devine de vieux murs à demi écroulés, envahis par la végétation. Il n’y a que des arbres, des marais et des landes buissonneuses à perte de vue. Les arbres sont serrés et il y fait noir malgré le jour qui pointe. Ils ne donnent pas du tout envie d’aller plus avant, contrairement à ceux du Bois Dormant. D’ailleurs, ce serait sans doute impossible. A mes yeux, l’endroit n’a vraiment rien d’une forêt magique, ou enchantée. Papa, lui, a l’air très content de ce qu’il voit. Très vite, il nous ordonne de nous taire ou bien nous ne verrons pas les habitants de la forêt magique. J’ai peine à croire qu’il puisse y avoir ici des créatures magiques, comme de beaux princes ensorcelés… ou alors de vilains trolls, à la rigueur.
En tout cas, nous ne sommes pas seuls. Cela craque, cela grogne, cela siffle, cela criaille, cela bruisse tout autour de nous. La forêt est loin d’être aussi silencieuse que je me le figurais, au chaud dans la voiture. Lilia m’a prise la main pour me rassurer en tant que grande sœur (elle est à coup sûr plus grande que moi, et de loin !) mais je crois qu’elle a encore plus peur que moi ; elle me la serre à chaque fois qu’il y a un bruit et ce n’est pas ça qui manque. Pourtant, on ne voit rien. Peut-être, finis-je par me dire, que ces créatures sont magiques parce qu’elles sont invisibles. Puis, comme nous approchons d’un arbre plein de fruits ronds et sombres, une bande de gros oiseaux vert brunâtre qui s’y tenait cachée, se met soudain à nous jacasser dans les oreilles. En même temps, ils battent des ailes, montrant le dessous qui est rouge vif, comme pour nous effrayer, et avec leur énorme bec pointu, ils y parviennent très bien. Mais papa dit que ce sont des perroquets Nestor Kea et qu’ils sont inoffensifs.
— Des perroquets dans notre pays ? C’est impossible ! décrète ma sœur avec son ton péremptoire si énervant (pour moi car papa ne s’en émeut pas du tout et continue de sourire).
— Eh bien la preuve que si.
Lilia doit bien admettre que ce sont des perroquets, même si cela choque son esprit raisonnable. Et elle n’a pas fini de s’indigner. Car un peu plus loin, c’est au tour d’une troupe de singes de nous prendre à parti. A cause des ruines, ils me font penser à ceux du Livre de la Jungle. Mais bien sûr, ils ne veulent pas nous enlever, Lilia et moi ; d’ailleurs ils sont beaucoup trop petits pour ça. Papa juge néanmoins prudent de passer au large. Comme je suis fatiguée de marcher, papa me prend sur ses épaules et nous continuons un moment de cheminer dans une végétation de plus en plus épaisse. Heureusement que le soleil s’est levé car sinon je crois qu’il ne verrait pas où il met les pieds.
Enfin nous arrivons. Du moins je suppose car papa me repose par terre après m’avoir mise en garde. En effet, nous nous trouvons au sommet d’un escarpement qui surplombe un bassin, un peu comme celui où se baignent les enfants du village, mais beaucoup plus grand — on ne voit qu’un bout — et surtout beaucoup plus sauvage d’aspect : le bord est parsemé de gros rochers moussus où tentent de s’élever de petits arbres tordus, des plantes aquatiques dépassent de l’eau et il y a plein de troncs morts enchevêtrés qui pourrissent dans l’eau très sombre. De nouveau, papa nous intime le silence. Nous attendons donc encore un bon moment sans parler ni remuer, à tel point que j’ai des fourmis plein les jambes. Puis, alors que nous n’y croyons plus, quelque chose se passe : sans que nous ayons entendu un bruit, il y a soudain au bord de l’eau, tout près de nous, juste en dessous, deux, trois, non quatre cerfs de très grande taille.
— Ils n’ont pas de cornes, s’étonne ma sœur à voix basse.
— C’est parce que ce sont des cerfs magiques.
— Les cerfs magiques, ça n’existe pas, idiote. En tout cas, pas sur Terre.
— Où ça alors ?
— Sur Ossian : on les appelle des cerfs de feu.
Papa nous fait signe de nous taire mais c’est trop tard, les gros bestiaux nous ont repérés et disparaissent dans un fracas de branches.
Plus tard, il nous explique que ces animaux n’étaient pas des cerfs mais des élans femelles avec leurs jeunes et qu’il est normal qu’ils n’aient pas de bois.
— Alors ils n’ont rien de magiques ? dis-je, déçue.
— C’est la forêt qui est magique, pas ses habitants.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons pour manger des framboises et des myrtilles. Et même des prunes violettes, les mêmes qu’on voit dans les jardins des villageois, et que nous devons disputer à ces brailleurs de Nestor Kea (c’est bizarre : ils n’ont qu’un seul prénom et qu’un seul nom pour tout le monde). Je dis que peut-être ce sont des enfants transformés en oiseaux (et en singes) par un méchant magicien qui demeure dans cette forêt, ce qui explique qu’ils aient reçu un prénom et un nom. Car pour qu’une forêt soit magique, il faut bien qu’il y ait un magicien. Papa qui m’a entendue commence par froncer les sourcils en me dévisageant avant de changer subitement d’expression. « Penses-tu que je suis un magicien, Nat ? » me demande-t-il avec son sourire spécial, celui dont on dit qu’il peut transformer n’importe quelle femme en statue confite d’amour (c’est une légende, peut-être, mais vous n’avez pas vu son sourire). Puis, comme je ne réponds rien, bouche-bée, et, j’en ai bien peur, tout à fait amoureuse, il me caresse les cheveux en disant que j’ai raison. Il a beau dire, je ne crois tout de même pas que les perroquets et les singes soient des enfants pour de vrai. Je ne suis pas si crédule. Simplement, j’aime bien écouter et raconter des histoires...

Extrait de la novella de science-fiction "Fille de l'air, fille de feu" incluse dans le recueil de nouvelles - fantastique et SF - Rencontres Fatales.

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