dimanche 23 mars 2025

Dans le jardin d’Eden : récit de l’origine du mal, première partie

 



     L’épisode décrit dans la Genèse qui se situe dans le jardin d’Eden est sans doute le mythe le plus riche de l’histoire humaine. L’auteur inconnu, juif, a repris d’autres légendes ou mythes plus anciens en leur ajoutant du sien, méthode de création des plus traditionnelles (et des plus fécondes, ajouterons-nous). Pour tout être un peu objectif, il s’agit clairement d’une histoire allégorique, d’un récit merveilleux, d’une légende, d’une fiction — et certainement pas le rapport, même de deuxième ou troisième main, d’un événement réellement observé ou vécu. Tous les personnages et tous les lieux dont parle la Genèse sont des métaphores, des symboles. Certains sont clairement donnés comme tel, par exemple l’arbre fruitier au centre du jardin, dit de la connaissance. D’autres sont à peine plus voilés, comme le serpent descendant de l’arbre, que l’on identifie en Occident en accord avec l’auteur juif, comme étant Satan. Il est donc tout à fait remarquable (et on ne le remarque pas assez) que l’objet de tentation que Satan propose à Hawwah, la première vraie femme selon Genèse, et donc premier vrai échantillon d’Homme, est le fruit de l’arbre de la connaissance.

Tout ce que je viens d’affirmer est aussi indiscutable que des axiomes mathématiques et je ne perdrai donc pas mon temps à le discuter.

Plutôt que de chercher les racines ou les causes de ce mythe qui se perdent dans la nuit des temps, je parlerai de ses objectifs ou, plus particulièrement, de l’un d’entre eux.

L’un des problèmes le plus difficiles, ou en tout cas qui a le plus fait couler d’encre depuis que l’Homme est l’Homme, (et c’est précisément le moment dont parle le récit dans le jardin d’Eden) est celui du mal, plus exactement celui de son origine. Comment d’un être bon et parfait (Dieu ou quel que soit le nom qui lui soit donné) et de sa création peut-on aboutir à une créature partiellement maléfique comme l’Homme ? Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de prouver cette dernière affirmation tant les exemples abondent. En somme, voici la suite logique impossible à concilier : Dieu est bon, Dieu a fait l’Homme, l’Homme est mauvais.

C’est exactement ce que décrit le récit de la Genèse et son but ou au moins le principal est d’expliciter ce mystère, cet énigme apparemment sans réponse satisfaisante possible. Pourquoi Dieu aurait-il créé un être qui tend comme par une aspiration irrésistible, vers le mal ?

Notons tout d’abord que la question n’existe que si, premièrement, vous croyez en Dieu, deuxièmement, que vous croyez que Dieu est bon (il s’agit en effet ici non pas cette fois d’axiomes mais d’objets de croyance ou de foi). Si vous êtes athée, ou même si vous êtes polythéiste, le problème disparaît. Siddhârta Sakyamuni par exemple (et quel exemple plus emblématique pourrait-on donner ?) n’a que faire de cette question. Le diable ou Satan (ou quel que soit le nom que vous voulez lui donner) ne lui est d’aucune utilité ; en effet, il ne croit pas en Dieu (ou aux dieux) et sûrement pas en sa bonté. Il n’a donc nullement besoin d’un personnage tiers pour détourner la paternité du mal du Créateur soi-même.

Tel est en effet une des deux réponses possibles au problème du mal, selon le point de vue du croyant en un dieu unique et bon. Le mal n’est pas la création, même indirecte de Dieu mais d’une autre créature de nature spirituelle antagoniste à dieu, nommée (parfois, en certains lieux et certaines époques) Satan. Certains de ces croyants vont même plus loin et estiment que l’Homme n’est pas la création de Dieu mais de Satan, le diable, l’esprit du mal. Ce n’est toutefois pas l’explication qui a convaincu le plus de monde jusqu’à ce jour. Cela donne en effet une vison outrageusement noire et dirions-nous manichéenne de l’Homme. Comme nous avons maints exemples de la méchanceté de l’Homme, nous avons aussi maints exemples de sa bonté, ou au minimum de sa bonne volonté.

L’explication la plus souvent retenue, et qui est celle apparemment de l’auteur anonyme de la Genèse (non, ce n’est pas Moïse), est que Satan a empoisonné le cœur de l’Homme (en l’occurrence d’une femme prénommée Hawwah). Le mal aurait donc pour origine Satan, le diable, etc.

Cette explication a pour seul mérite et pour seul objectif, non pas de dédouaner l’Homme comme certains le croient, mais de dédouaner Dieu de toute responsabilité pour le mal qui est en l’Homme. Cet essai de justification n’est pas réservé aux juifs (croyants) ou aux chrétiens. Une variante peut être trouvée chez les anciens Perses qui pensaient qu’il y avait un dieu unique Ahura Mazda, le dieu de la lumière (et du feu) et son antagoniste le démon appelé Ahriman. Disons-le, cette explication est faible dans le sens qu’il n’est pas facile de comprendre d’où sort ce Satan, cet Ahruman, si Dieu est unique et créateur de toutes choses. Cela ne fait que repousser le problème. L’hypothèse la plus probable et la plus simple selon moi est donc que Satan, le diable, Ahriman ou quel que soit le nom qui lui est donné, est en fait une création de l’Homme, ou plus précisément une déduction inéluctable de nos facultés de raisonnement. Ce personnage factice est bien pratique puisqu’il sert d’alibi à Dieu dans le procès qui lui est régulièrement intenté et pas seulement par des athées (dernier cas, peu rare, qui d’ailleurs est le comble de l’absurdité)

Une autre tentative d’explication est que Dieu, même si unique, est en fait double. Et on obtient alors le Jupiter à deux faces, Janus ou le Dieu unique mais double de certaines églises ou sectes hérétiques chrétiennes qui pensent que Satan n’est que la facette sombre de la divinité. En somme ou aurait un Dieu schizophrène. Cette croyance est illustrée par exemple dans un conte de Dino Buzzati où l’on voit d’abord Dieu dans son palais céleste gérer les affaires courantes, puis se changer, prendre un ascenseur vers les profondeurs obscures et en ressortir dans le costume sombre de Satan, maître des enfers. Dans cette vision, non seulement l’Homme serait la création de l’esprit des ténèbres mais aussi le monde charnel, c’est-à-dire l’univers entier pour ce que la science en sait. Comme je l’ai dit, cette explication a eu un succès très mitigé.

Néanmoins, le récit du jardin d’Eden est plus riche et plus mystérieux que ça.

Il est vraiment nécessaire de se rappeler que ce récit a des racines plus anciennes que l’auteur juif. C’est en tout cas le verdict des historiens de la Bible et je ne vois aucune raison de ne pas les suivre sur ce point tant les similarités avec d’autres mythes fondateurs d’autres civilisations, parfois très proches, parfois beaucoup plus lointaines dans le temps et dans l’espace, sont évidentes.

Il est aussi nécessaire de se souvenir que ce récit est très ancien, très loin de nous autres, hommes modernes.

Il est donc tout à fait possible, soit que nous nous soyons trompés dans l’interprétation de ce récit soit que l’auteur lui-même, le juif anonyme, se soit trompé dessus en l’écrivant. Un texte aussi plein de symboles et de poésie est particulièrement propice à ce genre de confusions. Car si certains symboles sont à peu près universels, comme le blanc symbole du jour ou de la lumière (mais sûrement pas de la chaleur) ou le courant d’une rivière comme le passage du temps, d’autres ont des sens plus limités géographiquement. Ainsi, le serpent, chez les juifs et chez nous autres est un symbole de perfidie, de duplicité, bref d’un esprit méchant. Mais ce n’était pas le cas (et ça ne l’est toujours pas, je suppose) chez d’autres peuples, comme les Indiens. On a une illustration flagrante de ce travestissement du sens dans le film de Disney Le livre de la Jungle qui fait de Kaa, le serpent python, un être veule, abject et perfide alors que dans la version originale de Kipling inspiré par les légendes hindoues, Kaa, est en réalité un personnage incarnant la sagesse et l’expérience. Ainsi donc, et je reviens maintenant à mon point de départ, il est tout à fait possible que l’auteur juif ait pris, volontairement ou non, un personnage originellement positif ou neutre pour un personnage négatif. Et on a bien un sérieux indice de cette transformation. Car le fruit que le serpent fait goûter à Hawwah est celui de l’arbre de la connaissance. En quoi est-ce négatif ?

Dans le récit de l’auteur juif, le fruit de cet arbre est dit « défendu ». Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère défendu dans les faits ; cette interdiction est aussi suspecte que la défense faite à la femme de Barbe Bleue de ne pas ouvrir une certaine porte alors même que son mari lui remet la clef. Enfin, la contradiction évidente vient peut-être tout simplement du fait d’une « erreur » d’interprétation : peut-être que le fruit n’était pas défendu mais dangereux, ce qui est un concept très différent.

Pour ce qui est du nom de l’arbre, le terme de « connaissance » doit être pris dans son acception la plus large, à savoir celle de la conscience. Ce que le serpent montre à Hawwah, ce n’est pas qu’elle est nue mais quelle est, tout simplement. Et que le monde autour d’elle est. À partir de ce jour, plus rien ne sera pareil pour elle et Ha-adam. Ils savent maintenant qu’ils sont, que le monde est, que les choses et les êtres naissent et meurent. Est-ce un mal ? Chacun répondra selon son cœur à la question. Mais il est certain que cette connaissance est risquée, porteuse de bien des peines. Les deux amants sont donc à ce moment-même, allégoriquement parlant, chassés du paradis terrestre.

Dans ce cas me direz-vous, qui est le serpent ? Eh bien de toute évidence une manifestation de Dieu. Car il était dans le Plan qu’Hawwah, ou un autre qui n’a pas laissé de nom, goûte au fruit de l’arbre de la connaissance, quelles qu’en soient les conséquences.

 

Ce petit article doit être lu comme une introduction au vaste problème de l’origine du mal et de sa nature fondamentale. En effet, je montrerai dans une prochaine partie que si on connaît l’origine du mal, on connaît aussi sa nature. J’ai déjà tracé ici-même une piste très claire de ce que sera la continuité de cette réflexion et où elle nous emmènera. À ce propos, j’ai écrit il y a de cela bien longtemps un très bref poème, sorte de Haïku si vous voulez, que voici :

Créature hybride

Mi-bête, mi-sylphide

L’Homme est le serpent à la pensée bifide.


Pour finir, un mot sur l’illustration qui sert à orner cet article. C’est un de mes premiers dessins, du moins un des premiers que j’ai conservés malgré quelques défauts flagrants, et que j’ai même inclus dans mon premier "livre d’images", qui est aussi probablement mon meilleur, Scènes d’amour, que vous pouvez trouver à très petit prix en version kindle ici. La scène est effectivement inspirée du récit biblique situé dans le jardin d’Eden. Au départ, j’avais eu l’idée peut-être excessivement baroque de donner à Hawwah un long cou de serpent, indiquant une fusion physique et métaphysique entre les deux personnages. Le résultat graphique étant assez monstrueux, plus dans la lignée de The Thing que d’une scène biblique, je suis finalement revenu à une description plus traditionnelle de la légendaire première femme et mère de l’humanité. Mais on peut retrouver dans le cou quelque peu trop long du personnage un vestige de cette première version. L’autre personnage est bien sûr le futur compagnon d’Hawwah, Ha-adam. Il est accroupi, quelque peu bestial, et plus bas que sa très désirable compagne car il n’a pas encore goûté au fruit de l’arbre de la connaissance contrairement à elle. La tête de lion cachée dans la cascade a bien sûr la même signification métaphorique que le lion blanc Aslan du Monde de Narnia (dont je n’ai lu que quelques paragraphes, cela dit). Le dessin est une aquarelle en noir et blanc, une de mes spécialités incontestée, mais avec au moins deux noirs différents, du noir de bougie et du noir d’ivoire, peut-être même un peu de gris de Payne, un gris très sombre à reflet bleuté.

Autre article de ma part ayant pour sujet un personnage biblique: ici.