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mardi 16 juin 2026

Stalker, Lune Fourbe, 2001, Solaris … : l’objet d’intérêt extraordinaire (théorie et pratique)

 


    L’Objet D’Intérêt Extraordinaire — l’ODIE comme je l’appellerai dans cet article — est un des thèmes principaux et probablement des plus forts qu’on peut rencontrer dans la SF. En fait, il existe aussi dans un cadre plus fantastique comme je le montrerai dans la seconde partie de mon petit essai de théorie et pratique de l’ODIE mais incontestablement, à ce jour, les plus célèbres exemples d’ODIE nous viennent de la SF, et la SF tendance dure qui plus est.
L’ODIE est un objet, un artefact, un bidule, parfois même un gadget comme dans Free Live Free de Gene Wolfe, plus mémorable toutefois pour ses scènes comiques que pour son aspect science-fictionnesque. Ses quatre caractéristiques principales et obligatoires pour mériter cette qualification sont les suivantes :
- origine inconnue (mais clairement inhumaine)
- nature et fonction (s’il en a une) inconnues ou très mal connues
- mécanisme inconnu
- études, maniement et sondage de l’objet impossibles (en dehors parfois de moyens très lourds et peu productifs comme de le soumettre à une explosion nucléaire).
Comme on voit, avec de telles caractéristiques, l’ODIE est d’une opacité sans égale et laisse bien peu d’espoir au lecteur ou au spectateur d’obtenir des éclaircissements très satisfaisants avant la fin de l’histoire (et c’est bien normal, car à moins d’être un escroc patenté, le scénariste/écrivain doit reconnaître qu'il ne peut en savoir beaucoup plus que le lecteur). Malgré cet inconvénient, ce type d’histoire à ODIE rencontre de temps en temps le succès public et même a donné lieu à des chefs d’œuvre de la SF à peu près indiscutés, aussi bien en littérature qu’au cinéma.
J’ai cité Stalker en premier pas parce que j’estime cette histoire supérieure aux autres, sûrement pas, mais simplement par ce que c’est elle qui a été le point de départ de ma réflexion et est en plus l’inspiratrice principale de mes propres récits contenant un ODIE. Et donc je vais commencer par parler de Stalker.
Le titre français du roman des frères Strougatsky est Pique-nique au bord du chemin, ce qui peut surprendre ceux qui n’en connaissent que les versions du cinéma et des jeux vidéos qui en sont tirés (si on peut encore appeler ça des jeux) ; pourtant la traduction est parfaitement fidèle au titre original russe (« piknik na abotchinyé »). Ce titre est faussement bucolique et bon vivant car sa signification philosophique, qui nous est révélée au cours du roman par le « crâne d’œuf » de service (l’appellation péjorative n’est pas de moi mais des personnages du roman), un savant nobélisé, un détenteur d’autorité donc, est que les aliens ne se soucient pas plus de nous que d’une guigne, que les artefacts laissés dans la Zone ne sont que les déchets de ce pique-nique et comme il n’est pas très difficile de comprendre que ces aliens venus pique-niquer sont un avatar moderne des anges ou des démons mythologiques (ou les deux à la fois) cela nous laisse une vision nihiliste de l’existence et de l’univers parfaitement typique du siècle où le livre a été écrit. Le film de Tarkovsky est essentiellement une critique et une réponse à ce nihilisme. Il s’agit donc plus d’un débat philosophique que d’une histoire de SF. En fait, il est très difficile de reconnaître le roman des Strougatskys, plutôt musclé et rapide, après qu’il soit passé entre les mains de Tarkovsky, parfois pour le meilleur et souvent, il faut reconnaître, pour le pire.
Le plus curieux est que le scénario de Stalker à la base est un script des auteurs eux-mêmes. Autant vous dire qu’il n’en est resté que le squelette à la fin : dix lignes auraient suffi. Tarkovsky a toujours eu en effet tendance à réécrire ou simplement à tourner autre chose que ce qui est marqué dans le script et cette tendance n’a fait que s’aggraver au fil des années. Et comme prévu, ce roman d’écrivains très populaires en URSS (déjà longtemps avant Pique-nique…) s’est transformé en film d’Art & d’Essai, à peu près abscons et insoutenable sur la longueur pour le spectateur moyen. Néanmoins tous les changements effectués par le réalisateur ne sont pas dénués de pertinence. Et c’est par là que je vais commencer. D’abord, le personnage principal, le stalker, est dans le roman un sombre type en impair qui fume et boit sans cesse, parle en argot, garde un poing américain dans une de ses poches et rencontre de petites pépées moulées au tour et au cœur de glace. Tarkovsky a remplacé ce personnage tout droit sorti des clichés chers aux films noirs hollywoodiens par un stalker beaucoup plus intéressant, remarquablement incarné par l’acteur Alexandr Kaïdanovski, comme hanté par son rôle. Dans le livre, l’artefact mystérieux entre tous, celui qui peut exaucer les souhaits, est une sphère dorée ; Tarkovsky l’a remplacée à bon escient par une pièce ou une chambre secrète, très difficile à trouver et en plus protégée par tout une gamme de pièges plus ou moins dangereux, souvent mortels. Les pièges eux-mêmes, à l’inverse du roman, ne sont pas montrés dans le film, juste évoqués, ou parfois, se dit-on, simplement imaginés par le guide halluciné, le stalker. Tout un coffre à merveilles ou à maléfices, apparemment renversé par les Visiteurs et dilapidé au hasard dans la Zone a lui aussi disparu presque entièrement du film (sauf dans le plan final). Le roman original est en effet très riche en ODIEs, plus étranges et spectaculaires les uns que les autres. Tarkovsky n’en a quasi gardé aucun, à part la chambre miraculeuse qui d'ailleurs n'existait pas dans le roman (et on ne saura jamais si elle était réelle puisqu’aucun des trois protagonistes n’y pénètre, par choix). Et c’est un vrai tour de force de sa part de n’avoir utilisé strictement aucun effet spécial dans une pareille histoire, choix que la hauteur de son budget, très modeste pour de la SF, ne suffit certainement pas à expliquer.
Du côté des points faibles, on a, eh bien, l’histoire, ou plutôt son style de narration. Tarkovsky ne sait pas en général raconter une histoire, mettre en place une dramaturgie, créer cette inquiétude si nécessaire pour accrocher le spectateur (et le lecteur) quand il n’est pas un peu solidement bridé par un co-scénariste aussi autoritaire que lui. Et là, il a clairement la bride sur le cou (ce sera encore pire avec Nostalghia). Et pourtant, l’intrigue de Stalker, si on ne considère que son squelette, son épine dorsale disons, est plus solide, plus puissante que celle du roman. Son potentiel pour créer des frissons dans l’échine du spectateur me paraît très élevé. Sa simplicité — les trois-quarts du films racontent les “aventures” d’un trio pour franchir d’abord le périmètre de sécurité de la Zone puis atteindre enfin la chambre aux miracles en déjouant les nombreux pièges mortels au passage — aurait été parfaite pour assoir dessus un de ces thrillers haletants, au minimum un bon film de série B, tel Cube par exemple, ou mieux, un chef d’œuvre du cinéma d’horreur comme Alien (de 1979 lui aussi comme Stalker : mais quel contraste !). Le problème est que ce potentiel n’est jamais réalisé. Tarkovsky n’en fait rien, absolument rien. Les trois auraient pu rester à discuter dans leur chambre, ou dans le bistrot mal étanchéisé du début, que ça aurait été pareil… enfin presque, à quelques plans inoubliables près. Certaines scènes, ou disons certaines conversations, sont d’une longueur et d’un ennui absolument redoutables, capables de vous faire fondre le cerveau, à dire vrai sont des obstacles bien plus terribles pour le spectateur que les pièges des Visiteurs sur son chemin vers la chambre secrète (si tant est qu’il soit arrivé jusque-là et n’ait pas décidé avant de fuir la salle obscure en hurlant pour qu'on lui rembourse son billet). Le spectateur si cher au cœur de Tarkovsky, ouvrier ou femme de ménage, dans 9 cas sur 10, va sortir et est sorti du cinéma dans un état de décomposition avancée après un calvaire de presque trois heures où… il ne se passe jamais rien ! Abandonnez tout espoir, n’espérez aucune action dans Stalker (contrairement au roman) surtout si par action vous entendez bien à tort des séries de boums, de cracs, de hues et de pif-pafs. Le film n’est pas lent, il est plus que lent comme dirait Debussy. L’intrigue pour Tarkovski est juste un prétexte pour parler, parler, parler……
Bien, je vais maintenant être franc car je ne l’ai pas été vraiment jusqu’ici. Et je ne voudrais pas vous induire en erreur. Quels que soient ses manques, un grand film à suspense tué dans l’oeuf, Stalker est une œuvre plus mémorable que le roman dont il est tiré. Les frères Stougatsky sont de bons artisans, pas plus. Tarkovsky avec tous ses grands défauts, a du génie. Cela fait au final une énorme différence en faveur du cinéaste. Et c’est précisément avec Stalker qu’il a atteint le nec plus ultra de son art, cette manière souvent imitée mais rarement égalée de faire de la poésie avec une caméra. En regardant Stalker, on sent le souffle de l’inconnu, on sent un vent venu d’ailleurs souffler sur notre visage et ça n’a pas de prix.
Le récit des frères Strougatsky qui date de 1970, est, pourrait-on dire, une variation du thème principal de Lune Fourbe d’Algis Budrys. Le titre français est une traduction discutable de Rogue Moon qui lui-même ne plaisait pas à l’auteur qui lui aurait nettement préféré le titre beaucoup plus pertinent de The Death Machine, mais l’éditeur voulait apparemment une référence à l’espace et possiblement à des petits hommes verts (ou gris). Dans la novella originale de 1960, excellente, une des histoires les plus intéressantes de la SF étasunienne, plus tard allongée (et affaiblie) en roman, le point de départ est aussi une “zone”, un « artefact » laissé aussi par des extraterrestres, suppose-t-on, mais sur la Lune cette fois. Cet artefact est lui aussi un labyrinthe , ou contrairement à la Zone des frères Strougatsky, plus imprévisible et parfois plus clémente, le moindre faux pas est fatal pour l’astronaute intrépide. En fait, dans le cas de Lune Fourbe, la mort est certaine. Elle est tellement certaine qu’on a dû inventer un processus de télécopie de l’astronaute depuis une base terrestre jusqu’à l’artefact lunaire car qui autrement voudrait de cette place où une mort violente est assurée. L’amour de la science et de l’exploration cosmique a des limites n’est-ce pas ? Néanmoins, comme le sujet copié est conscient, grâce à une autre machine merveilleuse, de tout ce qui se passe dans la tête et le corps de son double faxé, il faut quand même un esprit singulier pour accepter ce job et mourir virtuellement selon des méthodes diverses mais toujours sanglantes, avec toutes les sensations, très réelles elles, qui vont avec. Et donc ce “stalker” en scaphandre est sans surprise un risque-tout, tête brûlée, aux tendances suicidaires. Ce processus de copie donne donc lieu à de très nombreux doubles du héros qui, heureusement, ne reviennent jamais pour lui compliquer la vie (déjà très compliquée comme ça). Oui, mais que se passerait-il si une des copies finissait par arriver au bout du labyrinthe, vivant ? Tel est le second thème de Lune Fourbe.
Le texte de Budrys est remarquable par son excellente idée de départ mais aussi par une qualité très rare chez les écrivains de SF étasuniens, en particulier ceux de l’âge d’or comme on dit, à savoir des personnages à la psychologie bien étudiée, et pour une fois intéressants (disons pour deux des trois protagonistes). Avoir à la fois l’intrigue et les personnages est une chose très rare dans la littérature qui mérite d’être signalée. Le fait que le labyrinthe est toujours mortel est dramatiquement très efficace mais a un revers de la médaille ennuyeux car il oblige l’écrivain à inventer des machines plus fantaisistes l’une que l’autre pour surmonter ce problème (appareils qui semblent sortir de Star Trek et qui ne conviennent pas trop au registre de Budrys). Cela enlève un peu de crédibilité et pas mal de réalisme, surtout comparé au livre des frères Strougatsky et peut expliquer pourquoi cet excellente histoire n’a jamais été adaptée au cinéma, sinon certaines de ses idées. Bon, cela dit, le réalisme n’a jamais été le point fort des Étasuniens et cela ne les a jamais empêchés de faire des films à succès.
Contrairement aux deux précédentes histoires, 2001, odyssée de l’espace n’est pas réellement un livre, ou disons que le livre est venu après le film et est en fait le scénario du film de Kubrick, raconté à la sauce Clarke (qui n’est guère savoureuse). Certes l’idée de l’ODIE, le monolithe noir en l’occurrence, vient bien d’un très ancien texte de Clarke, La Sentinelle, mais même cette idée a été tellement modifiée qu’il n’en reste pas grand-chose dans le film. Contrairement à Tarkovsky, Kubrick sait raconter une histoire et est même un des meilleurs adaptateurs de romans qui soit, y compris de classiques très révérés, une des opérations les plus difficiles qui soient pour un metteur en scène (vous n’avez qu’à songer à tous ces horribles Misérables, Anna Karénine, David Copperfield, Moby Dick, et autres navets pompeux totalement émasculés). En fait il est Le spécialiste de l’adaptation littéraire avec un grand L. Il est à ma connaissance le seul réalisateur qui ait réussi une adaptation de classique supérieure à l’original, ou en tout cas plus à mon goût, avec son Lolita, par exemple. Il n’est donc pas étonnant que la littérature de Clarke s’en est trouvée très améliorée par son passage par la caméra de Kubrick.

Une des qualités de Clarke, qu’il m’est difficile de ne pas lui reconnaître, est qu’il a beaucoup de bonnes idées. Et dans ce film, on a au moins trois bonnes idées, ce qui est considérable. Si on ajoute le soucis de réalisme et la compétence indiscutable de Clarke sur l’aspect scientifique de ses fictions, il ne restait plus à Kubrick qu’à faire ce qu’il fait de mieux, raconter une histoire en images animées qui concilient à la fois une grande efficacité narrative, une grande beauté visuelle et quelques scènes choquantes par leur brutalité. Les personnages sont presque sans intérêt, ce qui n’est pas difficile avec un co-scénariste comme l’Anglais, mais cette fois c’est volontaire, en tout cas de la part du réalisateur étasunien. Tout est focalisé sur l’intrigue (j’ai écrit un article sur la raison pourquoi il est presque impossible de concilier personnages intéressants et intrigue intéressante, que vous pouvez lire ici). Le film a certainement vieilli, en particulier au niveau des costumes, qui donne un côté comique malvenu aux Homo erectus du début, et peut-être aussi des effets spéciaux comme la longue séquence aux lumières psychédéliques précédant la scène finale. Néanmoins, avec ses défauts, 2001 reste un des meilleurs exemples d’utilisation d’un ODIE, et probablement le meilleur film après Solaris.

L’ODIE de Solaris est cette fois une planète entière, qui contient et est en fait une créature unique, un immense océan colloïdal (une sorte de gelée qui a la propriété de passer de l’état liquide ou semi-liquide à l’état solide et inversement et à prendre des formes les plus diverses). Le lieu de l’action est une base scientifique en orbite basse, chargée d’étudier la planète. Et comme toujours avec les ODIEs, toute les tentatives pour l’étudier et la comprendre se soldent par des échecs à peu près complets.
Contrairement à Stalker, le film Solaris de Tarkovsky a gardé approximativement l’histoire originale, écrite par Stanislas Lem dans les années 60. Autant dire que le scénario est plus consistant que celui de Stalker. Le procédé “scientifique” pour se débarrasser définitivement des créations de Solaris, les visiteurs de la base, a été zappé dans le film, ce qui est aussi bien. En revanche, on aurait aimé voir davantage ces formations fantastiques de l’océan, comme ces mimoïdes, ces symétriades et autres assymétriades dont il est abondamment question dans le roman. La raison pour cela est très certainement que les moyens techniques de l’époque ne permettaient pas de réaliser des images suffisamment belles et convaincantes aux yeux du cinéaste. Et on trouve évidemment quelques discussions plus philosophiques que scientifiques dans le film de Tarkovsky qui ne se trouvaient pas dans le roman, mais cette fois dans des limites très supportables. On peut aussi (probablement en fait) trouver la mise en action lente, voire très lente ; personnellement, ce type de commencement me convient, au moins au cinéma, à condition qu’il y ait par la suite une accélération du rythme narratif, ce qui est le cas ici. De plus, le plan final, aussi spectaculaire que surprenant, n’aurait pas de sens sans la longue scène du début, sur Terre, dans la campagne moscovite, parmi la famille du cosmonaute. Le début et la fin du film ne se trouvent pas dans le roman de Lem. Néanmoins ce n’est pas la raison pourquoi l’écrivain détestait apparemment si fort le film. Lem reprochait à peu près tout à l’adaptation du Russe. Mais je crois que ce qu’il reprochait le plus à Tarkovski, c’est d’avoir donné un sens à son livre, qui plus est implicitement religieux (même s’il est certain que l’histoire de Lem elle-même est métaphysique en diable) et pire encore, d’avoir donné de l’espoir à son personnage central (ainsi qu’aux spectateurs par la même occasion). Et ça, pour un authentique athée comme ce Polonais, c’est une faute majeure, inexpiable.
Enfin, on peut noter à titre de curiosité, que sur les sept créateurs de ces histoires, trois sont Russes, un est Polonais, un autre est d’origine Lithuanienne (le vrai nom de l’auteur de Lune Fourbe est Algirdas Budrys) et même Kubrick, comme son nom l’indique, a ses origines du côté de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie : on peut donc se demander si ce thème de l’ODIE a une résonnance particulière pour les Européens de l’Est.


Voilà donc pour la partie théorie, passons à la pratique.

Jeu de mort


    Le visage sérieux d’Amberine était penché vers lui. Tommy la regarda avec embarras, peinant à dissimuler l’émotion illicite qu’il ressentait à la voir à cet instant, justement à cet instant. Il était en train de rêver, ce qui n’avait rien d’étonnant à cette heure de la nuit. Et bien que son rêve s’enfuyait déjà à tire d’aile tandis que son cerveau se remettait péniblement en mode veille, il savait que la jeune femme figurait dans ce rêve. Et le vague souvenir qui s’accrochait encore dans sa mémoire comme un effluve lointain lui disait que ce n’était pas un rêve à raconter… du moins pas à Laurie. Oh, s’il avait pu retrouver le sourire qui auréolait la jeune femme rousse d’un jour complètement nouveau ! Mais comme toujours, le visage ponctué de taches de rousseur d’Amberine était impassible.
Pourtant, il sut aussitôt que quelque chose d’inhabituel s’était passé et que la nouvelle serait désagréable.
— Ça y est, votre esprit est avec moi, Tommy ? fit la voix précise et sans affectation de la jeune femme (c’était une des nombreuses raisons pour lesquelles il l’appréciait).
— On dirait bien, répondit-il en fixant le visage de sa collaboratrice avec un émerveillement naïf.
Son ton devait manquer de conviction.
— J’ai besoin d’être sûre, insista-t-elle sans tact. C’est très important.
— Je suis réveillé, affirma-t-il d’une voix plus ferme. Vous pouvez commencer à me pourrir la journée si vous le jugez absolument nécessaire.
Il n’obtint pas le sourire qu’il espérait. Sa voisine ne perdit pas son temps en explications.
— Vous devez vous lever, dit la jeune femme sur un ton à peine moins autoritaire qu’elle en aurait usé pour s’adresser à un gamin. Je vous ai préparé un café. Tenez, quelqu’un veut vous parler.
Elle lui tendit une oreillette.
— Tout de suite ?
— Tout de suite.
Il saisit l’écouteur mais s’emmêla les crayons et la jeune femme la lui retira aussitôt des mains pour s’occuper elle-même de l’opération. Elle ouvrit sa veste de pyjama avec des gestes précis (quelque chose qu’elle avait peut-être déjà fait dans son rêve quelques minutes plus tôt, songea-t-il sans joie) disposa le fil puis referma sa veste. Amberine était du genre tactile. Le contact physique ne lui faisait pas peur, si tant est qu’elle eût peur de quelque chose. Peut-être était-ce aussi un moyen pour elle de se le rendre plus docile et malléable, ayant remarqué chez lui un point de faiblesse à cet endroit.
— Je croyais qu’on en faisait sans fil, observa-t-il d’un ton bougon.
— Oui, mais ceux-là sont sécurisés. La wifi est plus facile à intercepter.
— Vous êtes aussi experte en matériel électronique ?
— Non, je ne fais que répéter ce que des gens plus experts m’ont dit. Vous entendez bien, Tommy ?
Il y avait en effet une voix d’homme familière qui parlait à l’autre bout du fil mais visiblement pas à lui.
À côté, Laurie se redressa dans le lit, fixant la jeune femme d’un œil sombre.
— Qu’est-ce que c’est encore ? demanda-t-elle.
Il lui fit signe de se taire, essayant de comprendre ce qu’on disait dans l’écouteur.
— Votre Excellence, nous avons des nouvelles importantes de l’O.D.I, dit soudainement une nouvelle voix qu’il ne connaissait pas, plus jeune.
Il regarda Amberine.
— Il peut m’entendre ?
— Bien sûr, c’est à double sens, Tommy.
— Ah, d’accord… Rappelez-moi votre nom, jeune homme ?
— Désolé Votre Excellence, j’aurais dû commencer par me présenter. Je m’appelle Timour Heast. Je suis votre nouveau responsable des opérations auprès de l’O.D.I. Nous avons une communication de la plus haute importance…
— J’imagine, pour que vous me tiriez du lit à trois heures du matin. Si je comprends bien, vous venez d’être nommé à ce poste ? Je ne reconnais pas votre voix.
— Je remplace monsieur Reyes qui a fait valoir ses droits à la retraite…
— Il a pris sa retraite ? Maintenant ?!
— La semaine dernière, Votre Excellence. Monsieur Reyes avait déjà largement dépassé l’âge légal et le moment lui a paru…
— Bon, peu importe ses raisons. Je suppose que vous êtes compétent si on vous a nommé à ce poste. Néanmoins, si vous voulez que votre mandat n’expire pas très précocement, je vous conseille de ne plus jamais m’appeler « Votre Excellence ». Jamais. Personne ne m’a plus appelé comme ça depuis le jour de ma prise de fonction. Appelez-moi Tommy, Tom ou à la rigueur Tomas. Mais sachez que tous mes collaborateurs m’appellent Tommy.
— D’accord Tommy.
— Très bien Timour. Dites-moi maintenant quel est le problème avec l’O.D.I. ?
— Comme je vous le disais, il est entré en communication. Dans dix minutes, Tommy, non neuf, vous les aurez en ligne.
— Les ? Ils sont plusieurs là-dedans ? Je croyais que l’O.D.I. était vide !
— Eh bien, il semble que non.
— Mais vous, ou votre prédécesseur, m’avez affirmé avec certitude que c’était une coquille vide, vrai ou faux ?
— C’est vrai, Tommy. Nos détecteurs n’ont rien trouvé à l’intérieur mais…
— Donc, vous êtes en train de me dire que dans un vaisseau sondé sous toutes les coutures depuis deux mois, où il n’y a rien ni personne, quelqu’un, voire toute une bande de joyeux E.T. vont me passer un coup de fil dans dix minutes.
— C’est bien ça, Tommy. Plus que neuf minutes. Le signal que nous avons capté vient assurément de l’O.D.I. : c’est une certitude. Nous préférons ne pas employer le mot de vaisseau. Nous ignorons la nature réelle de cet objet. Rien ne prouve qu’il vienne de l’espace, vous savez.
— Il faut bien qu’il vienne de quelque part tout de même.
— Nous préférons ne pas spéculer sur son origine tant que nous n’avons pas d’élément plus tangible. Il vous reste huit minute trente, Tommy, et ils ne veulent parler à personne d’autre que vous. Nous avons installé une ligne spéciale, hautement sécurisée dans votre bureau. Il faudrait que vous soyez là à l’instant T, Tommy.
— Mais pourquoi dites-vous « ils » ? Comment savez-vous qu’ils sont plusieurs ?
— Nous ne le savons pas. Simplement, l’O.D.I. emploie toujours un pronom pluriel en parlant de lui.
— Ils parlent notre langue ?!
— Oui, Tommy.
La communication s’interrompit. Ce Timour était plutôt cavalier, songea-t-il. Peut-être aurait-il dû exiger qu’il l’appelle Votre Excellence après tout. Ou Votre Excellence Tommy.
Son Excellence Tommy se fit alors un peu chahuter par Amberine qui le pressait de se lever.
— Eh bien, qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda sa femme.
— Que je parle à un type, ou même plusieurs, dans l’O.D.I.
— Tu vas aller là-bas ?!
— Non, juste dans mon bureau.
Amberine le secoua cette fois sans ménagement.
— Vous discuterez après. Préparez-vous, Tommy.
— Je ne peux même pas prendre une douche ?
— Non, Tommy. Pas le temps. Vous avez juste le temps de prendre un café et on file au bureau. Tenez, enfilez ça.
Il obéit machinalement, glissant un bras dans la robe de chambre qu’elle lui présentait (Amberine savait où toutes ses affaires étaient rangées et lesquelles il avait l’habitude de porter à telle heure de la journée, mieux en fait que Laurie) et la jeune femme lui passa la seconde. Comment faisait-elle ? C’était le milieu de la nuit et elle semblait aussi fraîche et active que la veille. Sa mise était impeccable, comme toujours, bien qu’il eût l’impression qu’elle n’était pas maquillée.
— Vous avez une minute pour me rejoindre à la cuisine, Tommy, dit-elle en sortant de la pièce, non sans jeter un dernier coup d’œil derrière elle pour vérifier qu’il était bien en train de boutonner sa robe de chambre.
— Je crois que je ne vais pas pouvoir supporter ça encore longtemps, grommela Laurie quand la femme rousse fut sortie. Tu devrais parfois lui rappeler qui est le chef ici, Tommy.
Il gloussa en voyant la mine offusquée de sa femme. Lui n’était pas gêné par les façons très directives de sa collaboratrice, sans doute parce que sa familiarité avait un caractère professionnel sans ambiguïté. Et aussi… parce qu’il appréciait ce contact étroit. Il l’appréciait un peu trop sans doute, au goût de Laurie.
Tommy, il te reste sept minutes : on t’attend, dit dans l’oreillette la voix de Pete, son ami de vingt ans et Conseiller aux Affaires Spéciales. Lui aussi avait la voix embrumée et il devina qu’il n’était pas réveillé depuis longtemps.
— J’arrive, dit-il à haute voix, assez forte pour être entendu jusqu’à l’autre bout du couloir.
Dans la cuisine, il retrouva la jeune femme rousse et sentit l’odeur alléchante du café. Il décida qu’il pouvait la complimenter à ce sujet sans disconvenir à leurs règles non écrites.
— Votre café, Amberine, est un vrai délice, je vous l’ai déjà dit ? Je croirais presque que vous êtes allée le cueillir sur l’arbre.
— Je n’ai pas grand mérite, Tommy, la machine fait tout.
— Mais quelqu’un a dû choisir ce café et je parie que c’est vous.
Elle sourit sans répondre directement.
— Je l’ai dosé un peu fort aujourd’hui, Tommy. Vous allez avoir besoin de toute votre tête. Vous sentez-vous prêt, Tommy ?
— Je suis prêt à en boire un deuxième, oui.
— Non, ce ne serait pas raisonnable. Vous devez avoir l’esprit clair mais être calme aussi, avoir des nerfs d’acier.
— Je suis calme. Qui a dit que je ne l’étais pas ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui pensent qu’elles feraient mieux que moi si elles étaient à ma place. Pensez-vous aussi que vous feriez mieux que moi, Amberine ?
— Quelquefois, Tommy. Mais seulement quand vous avez trop bu. Quand vous n’êtes plus le bon, le vrai Tommy : celui que les gens aiment.
Il grimaça, cette fois embarrassé pour de bon, ne voyant que trop bien à quoi elle faisait allusion. Mais il s’était excusé pour ce petit incident ; que pouvait-il faire de plus ?
— Mais en ce moment, comme presque toujours, je vous trouve super, Tommy, ajouta-t-elle rapidement. Et je connais trop bien le poste qui est le vôtre pour croire que je ferais aussi bien.
— Oui, chacun à sa place, fit-il un peu maussade.
Sa femme entra à son tour dans la cuisine. Le sourire naissant sur le visage d’Amberine s’effaça aussitôt.
— Je vous sers un café, Laurie ? proposa la jeune femme poliment.
— Non merci, je vais faire mon café moi-même, comme je l’aime. J’ai encore le droit, non ? répondit Laurie sèchement.
Sa femme avait un goût exécrable en matière de café. Pour lui, cela tenait plus de l’eau chaude parfumée. Le café doit être bien tassé, pensa-t-il, ou alors autant boire de la tisane.
Cinq minutes, souffla la voix du dénommé Timour, revenu aux affaires.
Il termina sa tasse en reluquant du coin de l’œil les deux femmes, presque côte à côte. Depuis deux ans qu’Amberine avait pris son job, il avait l’impression de vivre une union bigame. Et ça n’était pas déplaisant jusqu’ici. Évidemment, Laurie voyait les choses d’un autre œil. C’était un coup dur pour elle, même si aucun acte contrevenant à leur serment mutuel n’avait été encore commis. Elle qui avait si soigneusement fait le ménage autour d’eux, excluant tout élément féminin trop sexy, voilà que cette bombe tombait du ciel et au pire endroit ! La bombe Amberine. Sa femme avait essayé plusieurs fois de la faire renvoyer mais avait fini par comprendre qu’il ne la laisserait pas faire cette fois-ci, contrairement à son habitude. Il n’était pas seulement, en fait pas principalement motivé par une pulsion sexuelle. Il s’entendait vraiment bien avec la jeune femme. Et ça n’était pas surprenant car Amberine partageait avec sa femme les qualités qui l’attiraient le plus chez l’autre sexe : la féminité, l’assurance, le charme, le sens de l’humour, l’énergie, le dévouement envers l’être aimé. Bien sûr, il y avait une différence. Ce n’était pas vraiment lui, Tommy, que la jeune femme rousse aimait, c’était le symbole, la fonction. Il comprenait très bien le distinguo et s’en désolait un peu, parfois, mais se faisait une raison à chaque fois qu’il se regardait dans une glace.
Laurie avait dix ans de plus qu’Amberine mais comparée à lui, elle était toujours jeune. C’était une panthère, maintenant un peu enveloppée, dans le genre torride et extraverti. Amberine était plus policée en apparence, plus froide, mais tout aussi redoutable : on sentait que c’était de la glace qui lui coulait dans les veines, que rien ne la ferait dévier de la route qu’elle s’était fixée. Du moins, elle était assez jeune pour le penser.
Quatre minutes, égrena désagréablement la voix dans l’oreillette.
— Il faut y aller, Tommy, dit la jeune femme comme si elle avait eu l’ouïe assez fine pour entendre la voix sortant de son appareil (mais il réalisa plus tard qu’elle devait avoir sa propre oreillette cachée sous la masse de ses cheveux roux). On a juste le temps.
Son bureau se situait dans une autre aile du palais. Il suivit la jeune femme qui fendait l’air, ouvrant les portes devant lui avec une autorité impressionnante.
Dans la pièce si familière, un technicien finissait de s’activer. Il lui adressa le salut hygiéniquement correct (SHC) institué depuis la dernière épidémie de dieu sait quoi (il avait oublié ; peu importe, c’était une invention des services de Polit Prop), main en l’air, en gardant bien le mètre réglementaire entre eux, voire un peu plus, salut qu’un employé trop zélé avait dû lui inculquer à son arrivée au palais. Tommy franchit l’espace interdit et lui serra la main, provoquant l’ahurissement de l’homme.
— Si je ne peux plus serrer de mains, je perds cinquante pour cent de mon job, grommela-t-il à l’adresse du technicien.
Celui-ci sourit, se détendant ostensiblement.
— Merci, Tommy, c’est un honneur, bredouilla-t-il dans un élan de reconnaissance spontané.
Oh, il savait y faire. Après tout, c’était en partie pour ça qu’ils l’avaient mis là où il était.
— L’émission va commencer, intervint Pete impatiemment, avant même de lui serrer la main. Tu es prêt ?
— Ça doit bien faire la cinquième fois qu’on me pose la question depuis que je suis réveillé. Est-ce que j’ai l’air aussi miteux ?
Pete ricana sans répondre et le conduisit vers le bureau où on avait installé le terminal de communication. Pour l’instant, l’écran était encore noir. Il s’assit, pas vraiment inquiet, juste concentré, attendant que quelque chose se passe. Quelles têtes allaient-ils avoir ? C’était sa principale crainte. Si les types ressemblaient aux extraterrestres du cinéma, il allait avoir beaucoup de mal à s’empêcher de rire. Mais avaient-ils seulement une tête ?
— Tu es sûr que ce n’est pas un canular, hein ? demanda-t-il à Pete. Tu es sûr que ça vient de la soucoupe ?
— Sûr, mais pas de terme péjoratif comme soucoupe. On ne sait même pas ce que c’est que ce truc.
— Ah bon, truc, c’est mieux. Eh bien qu’est-ce que tu veux que je dise à ces types ?
— Laisse-les parler pour commencer. Puis tu peux leur réciter le bla-bla habituel : paix, amour, fraternité. Puis tu passes aux choses sérieuses. C’est quoi l’O.D.I. ? Comment est-il arrivé ici ? D’où vient-il ? Quels sont leurs projets ? ...
— Et surtout donnez-nous les plans de votre sacrée machine volante, acheva-t-il.
— Ah, ah, ah, fit Pete avec un sourire sans joie. Si au moins elle volait…
— Je suis sûr qu’elle vole, affirma-t-il.
— Pas d’énergie, pas de vol possible, rétorqua Pete, tout en faisant des signes mystérieux à l’adresse des opérateurs qui occupaient les tables adjacentes.
À cet instant, une minuscule étoile s’alluma au milieu du vaste écran noir qui lui faisait face. L’étoile grandit, occupant à peine un dixième de la surface disponible, devint jaune puis rougeâtre, envoyant des flammes dans l’espace vide, noir et immense qui l’entourait. Il s’attendait à ce que la lumière grandisse et envahisse l’écran, révélant son ou ses mystérieux interlocuteurs, mais il ne se produisit rien de plus.
— Curieux, fit-il, j’ai la mauvaise impression d’être en communication directe avec l’œil du Mordor.
— L’œil du quoi ? demanda Pete qui n’était pas un littéraire.
Les flammes au centre de l’écran frémirent et se déployèrent, envoyant aux quatre coins des flammèches roses et citron aux formes d’oiseaux fantastiques.
— Klaus Tomas Junior… articula une voix étrange venue de l’écran.
La prononciation était claire et nette, veillant à bien détacher chaque syllabe, comme seul un étranger pouvait le faire. La voix avait un accent à peine sensible, si on exceptait son articulation méticuleuse, plutôt inhabituelle. Elle lui sembla inexplicablement familière bien qu’aucune personne de sa connaissance ne lui vînt à l’esprit. Peut-être avait-il déjà entendu cette voix à la télé et il se remit à considérer l’hypothèse du canular.
— C’est moi-même, confirma-t-il incertain qu’il se fut agi d’une assertion. Je suis le grand leader de cette nation, la plus grande nation de cette planète. Vous ne pouvez donc pas trouver de meilleure personne à qui parler.
Les flammes restèrent muettes.
— Vous êtes sûr qu’il peut m’entendre ? demanda-t-il aux opérateurs.
— Absolument sûr, Tommy, soufflèrent au moins trois voix, dont celle appartenant au dénommé Timour, en venant de sa tête.
— Klaus Tomas Junior, répéta la voix venue d’ailleurs, êtes-vous en charge ?
Il resta une demi-seconde perplexe.
— Oui, je suis le Chef d’État. Il n’existe pas de personne située plus haut dans notre hiérarchie civile ou militaire, si c’est ce que vous demandez. Vous pouvez donc me parler. Et je vous répondrai bien volontiers au nom des peuples de la Terre que je gouverne.
Il sourit en lui-même de cette forfanterie que seul un gamin de dix ans aurait pu croire.
— Bon Dieu, Tommy, souffla Pete en faisant des grimaces en face de lui. Ne lui parle pas comme si c’était un foutu extraterrestre !
Il haussa les épaules et poursuivit.
— Si vous vouliez une personne en charge sur cette planète, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vous le répète, vous pouvez me parler.
— Nous vous parlons, Klaus Tomas Junior.
— Oui… Il réprima un début d’agacement comme à chaque fois qu’on l’appelait par son patronyme complet et celui-ci semblait prendre un malin plaisir à le lui assener à chaque phrase… Est-ce que je peux vous demander votre nom ? Comme ça, nous serons à égalité.
— Nom… nous n’avons pas reçu de nom, Klaus Tomas Junior.
— Comment puis-je vous appeler dans ce cas ?
Les flammes redevinrent silencieuses un instant, un très long instant.
— Mordor, dit finalement la voix.
— Mordor ?! c’est votre nom ?
— Non, nous vous avons dit que nous n’en avons pas. Mais vous nous avez appelés par ce nom tout à l’heure. Il nous plait.
— Savez-vous qui est l’œil du Mordor ? En fait, je serais content de discuter enfin avec quelqu’un qui sait de quoi je parle.
Il y eut quelques rires sous cape dans la salle.
— Oui, nous le croyons. C’est un nom, comme Klaus Tomas Junior. Et il nous convient s’il vous convient.
— Mais il se réfère à un personnage inhumain, expliqua-t-il.
— Tant mieux alors, car il se trouve justement que nous sommes inhumains, Klaus Tomas Junior…

Bien, assez de pratique : cet échantillon suffira pour la démonstration. La novella complète, Jeu de mort, est de toute façon bien trop longue pour ce blog. Si vous voulez connaître la fin (et le milieu), c’est par là et c’est payant (tout travail mérite salaire).





vendredi 26 avril 2024

Le Signal : préface pour une édition future

Couverture du roman Le Signal pour la version électronique
 


    Le signal répond à coup sûr aux définitions les plus habituelles de la science-fiction. On y trouve des vaisseaux spatiaux interstellaires, une exoplanète, un être extra-terrestre. Néanmoins, si je devais en donner un résumé lapidaire, je dirais que le roman raconte l'histoire d'un couple de cosmonautes dont l'appariement a été réalisé sous l'égide de méchantes sorcières ou de dieux moqueurs. Comme le roman est court, je l'ai fait suivre d'une novella tirant davantage sur le fantastique, plus réaliste aussi, d'inspiration très contemporaine, puisqu'elle a pour cadre un champ de bataille situé disons... à l'est. J'ai failli la faire suivre à son tour du texte bref que vous pouvez lire ci-dessous (finalement, après réflexion, son caractère naturaliste, dénué d'événement surnaturel au sens propre, m'a fait y renoncer) avant de trouver qu'il ferait la plus jolie préface possible à mon livre. Eh bien voilà, c'est fait.


L’officier recruteur et le candidat-poète

   Inhabituellement, le recruteur devant lequel se tenait le poète était un officier supérieur. Naturellement, le poète ignorait ce fait. Bien qu’il fût impossible de les rater, même pour des yeux de myope, les deux bandes rouges et l’étoile dorée ornant la poitrine de l’homme qui l’examinait n’avaient aucune signification pour lui. Très probablement, pensait l’officier, son voisin devait le prendre pour un de ces sergents recruteurs de légende qui vous saoulent de vodka ou de coups (ou les deux) jusqu’à ce que vous ayez signé votre engagement, juste avant que vous ne vous réveilliez dans une caserne sans rien comprendre de ce qui avait pu arriver. L’officier en avait en effet le physique impressionnant et cet air typique des soldats vétérans d’avoir dix ans de plus que leur âge réel. 

En fait, l’officier était le chef de ce bureau de recrutement et il tenait à avoir le dernier mot, et possiblement d’exercer son droit de veto, quand on atteignait le stade final de la signature d’une nouvelle recrue. Il estimait qu’en dehors d’un cas sinistre qu’il préférait ne pas envisager (et il n’avait pour le moment aucune raison de l’envisager) une mauvaise recrue était pire que pas de recrue du tout.

L’homme en treillis kaki n’avait pas prononcé un mot hormis les politesses d’usage depuis l’entrée dans son bureau du candidat au front. Il avait écouté sans rien dire le jeune homme exposer ses motivations. Maintenant que l’autre avait cessé de parler, il continuait de se taire, feuilletant le dossier qu’il avait sous les yeux. Le jeune homme avait passé tous les tests avant de parvenir jusqu’à son bureau. Ses résultats étaient médiocres, sauf pour le niveau d’alphabétisation, mais ses subordonnés l’avaient jugé apte au service. Et en effet rien dans ce dossier ne justifiait un refus. Après tout, les volontaires en ces temps de guerre ne se pressaient pas au portillon. 

L’officier recruteur referma finalement le dossier et émit un profond soupir, volontairement exagéré, et fixa son voisin d’un œil sceptique.

— Si c’est ma vue qui fait problème… commença le jeune homme en désignant ses lunettes de correction.

— Non, coupa l’officier. Vous n’avez pas candidaté pour un poste de pilote de chasse à ce que je vois.

L’ironie de la remarque échappa à son voisin. Celui-ci ne devait même pas imaginer que l’officier recruteur pouvait ou savait plaisanter. Il faut avouer d’ailleurs que l’expression de l’homme à l'étoile dorée n’avait pas changé d’un iota.

— Il y a un point qui me gêne : pourquoi à la case « activité professionnelle » avez-vous répondu « poète » ? demanda le recruteur.

— Parce que c’est mon activité principale.

— Mais ce n’est pas un métier.

— Je n’écris pas que de la poésie, j’écris aussi des romans. Et je gagne de l’argent avec. Donc cela rentre bien dans le cadre d’une activité professionnelle.

L’officier se recula dans son siège et joignit l’extrémité de ses doigts tout en fronçant les sourcils.

— Voyez-vous, à l’armée, nous ne sommes pas très intelligents mais nous aimons la précision. Si vous êtes écrivain, il fallait écrire « écrivain ».

— Moi aussi j’aime la précision, rétorqua le poète. C’et pourquoi j’ai mis « poète ». Je n’aime pas particulièrement écrire. C’est un moyen comme un autre.

L’officier étouffa un sourire par une grimace et observa les mains du poète, qui n’avaient de toute évidence pas tenu souvent un outil, en dehors d’un stylo-plume (et encore à notre époque, réfléchit le recruteur, on utilisait plutôt un clavier d’ordinateur : c’était peut-être ce que son voisin entendait par « je n’aime pas particulièrement écrire »). Il soupira de nouveau, très ostensiblement, puis fit mine de chercher dans le dossier une information nouvelle qui pouvait faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre.

Il y eut un silence interminable qui mit mal à l’aise le jeune homme, qui commença à se tortiller sur sa chaise (dure et inconfortable comme il se doit).

— Vous avez dit que vous désiriez aller sur le front et pas à l’arrière. C’est louable de votre part. Mais que comptez-vous y faire précisément ? demanda brusquement l’officier en haussant à peine le ton (son voisin sursauta comme si l’homme avait aboyé).

— Mais… je ne sais pas moi, je pensais que c’était vous…

— Non, vous ne comprenez pas. Tout à l’heure vous m’avez exposé vos motivations, très joliment, mais c’était plutôt abstrait, le désir d’être utile, l’amour de la patrie, etc., et nous sommes plutôt terre à terre par ici. Comment voyez-vous les choses concrètement ? Quel fonction précise, quelle tâche croyez-vous pouvoir remplir sur le front ?

Le jeune homme rougit et ne répondit rien.

— Je ne sais pas, dit-il finalement. Peut-être que… Peut-être…

— Peut-être que quoi ?

— Peut-être que je pourrais être fantassin. Tout le monde peut être fantassin, non ?

— Ah oui, vous croyez ça… ? 

Le poète rougit de plus belle, se demandant s’il n’avait pas commis un grave impair. Peut-être que l’autre en face de lui était justement dans les fantassins ?

— Après de l’entraînement bien sûr, ajouta-t-il en hâte pour corriger la mauvaise impression.

— D’accord, je pourrais peut-être vous prendre comme fantassin de base, admit le recruteur. Mais savez-vous ce que ça signifie que d’être fantassin sans spécialité et, je dirais, sans utilité particulière ?

— Non, fit le jeune homme d’un air un peu inquiet.

— Cela signifie que lorsqu’un poste ou une mission sur le front présentera un risque élevé et que le degré de compétences sera sans importance, vous serez sur la liste des premiers élus.

Il laissa tout le temps au jeune homme pour se pénétrer de la signification de ses paroles et ajouta même, pour bien lui mettre les points sur les i.

— Plus un soldat est compétent, plus on tient à lui : c’est comme ça que ça se passe.

Le poète avala sa salive puis hocha la tête en le regardant.

— Je comprends. Mais je veux quand même y aller, dit-il d’un air têtu.

Le recruteur haussa les épaules et sans un mot de plus, lui passa le formulaire, un contrat en bonne et due forme, pour qu’il le signe.


Six mois plus tard, il reçut sur son bureau la liste des 200 — morts au combat — et y trouva sans surprise le nom du poète. Ce dernier était proposé à titre posthume comme récipiendaire de la médaille du mérite militaire, ce qui était en fait le minimum dans ces circonstances douloureuses. Suivait un résumé de ses états militaires et des circonstances pouvant justifier cette distinction (qui impliquait aussi une somme d’argent et une majoration de la pension de guerre pour la veuve ou les enfants survivants du « bénéficiaire », mais le poète n’avait ni femme ni enfant). L’événement qui avait conduit à la mort du poète était sans importance en soi. Le recruteur savait que chaque jour passé sur le front sans blessure pour un soldat de ce genre était une espèce de miracle et il avait réussi à rester à peu près indemne trois longs mois durant. Il n’avait fait preuve d’aucune bravoure particulière. Néanmoins, durant ce temps, le recruteur s’était intéressé au parcours du poète et avait noté quelques faits intéressants. Le bataillon vers lequel il l’avait fléché s’était particulièrement distingué ces derniers mois alors qu’il n’avait jamais brillé auparavant, plutôt le contraire. Il ne s’agissait pas de quelque acte d’héroïsme isolé, de ces sacrifices nobles et à dire vrai impressionnants, mais sans répercussion importante sur la direction générale des opérations ; ce régiment avait enfoncé presque à lui seul la ligne ennemie dans le secteur dont il avait la responsabilité, et ceci à plusieurs reprises, si bien que l’armée ennemie avait commencé à se disloquer dans cette région. Et cette série gagnante avait précisément commencé juste après que le poète ait terminé son entraînement de trois mois (le minimum mais on ne pouvait consacrer trop de temps et d’argent à un soldat aussi peu prometteur). Cette coïncidence l’avait rendu perplexe. Et il y avait autre chose. Le seul « haut fait » du poète à sa connaissance était d’avoir tenu un journal de guerre très consciencieusement, qu’il lisait à ses camarades chaque soir à la veillée, pour s’assurer de leur accord, puisqu’il y était beaucoup plus question d’eux que de lui, avant de le poster sur Internet. Or, vers la même époque, il avait pu enregistrer de visu la très nette augmentation des volontaires qui arrivaient dans son bureau. Et il savait qu’il n’était pas le seul bureau de recrutement à observer ce regain de patriotisme inattendu. Il avait lu quelques billets du poète, des compte-rendu honnêtes de ses journées au front, lui avaient-il semblé, et donc a priori peu propices à susciter les vocations. La banalité quotidienne, le travail dur du matin au soir, la réalisation progressive que le métier de soldat consiste très peu à tirer mais plutôt à creuser, réparer, consolider, nettoyer, recoudre, le tout dans des conditions pas meilleures que celle d’un bagnard et parfois pire, étaient honnêtement décrites. Alors pourquoi les gens étaient devenus si nombreux à suivre ce journal de poète-soldat, bien plus d’un million pour les derniers billets disait-on ? Sans doute était-ce cela justement. Trouver la beauté et la grandeur même là où elles ne semblaient avoir plus aucune place. Il fallait un don ou un œil spécial pour cela.

L’officier resta un moment rêveur devant le rapport en essayant de se rappeler le visage du poète derrière ses lunettes. Un visage trop tendre, presque une fille, avait-il songé aussitôt (et l’idée d’envoyer là-bas une fille, pour lui qui était père de plusieurs filles, était une horrible idée). Ce n’est pas ta place, avait-il d’abord pensé. Il avait tout essayé dans la mesure du possible pour le dissuader de signer. Et puis après tout, s’était-il dit face à son obstination, ce poète ferait une aussi bonne chair à canon que les autres si c’était ce qu’il voulait. En plus, cela montrerait aux critiques de l’armée qu’il n’y avait pas que des fils de paysans et d’ouvriers (ou les paysans et les ouvriers eux-mêmes) qu’on envoyait sur le front. Ce n’était pas son problème au fond. Son problème à lui était de trouver des soldats, point final. Et il s’était donc lavé les mains comme Ponce Pilate en envoyant Jésus au poteau de sacrifice.

Finalement, il raya la mention « du mérite militaire » et inscrivit à la place « de héros de la nation », la plus haute distinction qui soit. C’était plus juste et en plus ce serait la preuve aux yeux de ses supérieurs qu’en enrôlant ce poète, il avait fait encore une fois un excellent job.


Le livre, sans la préface, est disponible ici.


lundi 25 décembre 2023

Le grand noir tombé du ciel et autres voyageurs insolites : genèse et révélations

 

Jaquette du livre broché




    Ce recueil est, selon mon décompte, le dix-septième livre que je publie mais celui que j’ai écrit en premier, de très loin, en ce qui concerne le gros de la matière. En cette fin d’année de 2023, ou parfois un peu avant, je n’ai eu à procéder qu’à un très léger toilettage pour la majorité des textes, au nombre de vingt-cinq, sauf quelques exceptions où je peux estimer avoir apporté un changement substantiel. Les plus précoces doivent remonter au tout début des années 90, c’est-à-dire il y a des siècles, mais je me suis aperçu que j’étais toujours d’accord avec moi-même sur l’essentiel si tant est qu’on puisse dire que je suis réellement le responsable de l’idée de ces textes (je n’en suis toujours pas sûr).
    Mon but original était des plus grossiers : faire rentrer dans un recueil cohérent la plupart des nouvelles que je n’avais pas déjà publiées, exceptées sur mon blog ou d’autres sites à faible durée d'impact (deux ou trois textes ont toutefois été inclus dans mes précédents recueils, à peu près introuvables aujourd’hui). J’ai exclu les novellas, que j’ai l’habitude de publier à part car elles relèvent toutes de la science-fiction, généralement très pure, alors que mes nouvelles plus courtes, allez savoir pourquoi, sont tout sauf ça (si on excepte parfois une vague teinture futuriste souvent plaquée après coup). En cours de route, je me suis aperçu que le thème dominant qui ressortait de ces récits, sans parler de leur ambiance fantastique commune de toute façon à l’ensemble de mes productions littéraires, était le voyage et que ce thème était encore plus palpable dans ce que j’appelle mes petites proses poétiques qui datent à peu près de la même époque : j’ai donc eu l’idée d’adjoindre toute une série de poésies, ce qui me permettait aussi d’obtenir un livre d’un volume assez honorable. Quant au fait, évident en soi, que la poésie n’est vraiment pas un gage de succès d’édition, cela ne m’a pas longtemps gêné vu que je suis mon propre éditeur et que le commerce n’est pas pour moi, jusqu’à présent, une question de subsistance.
    La transition entre la première partie consacrée aux récits et la seconde comprenant les poésies était facile à trouver puisque la seconde commence là où se termine la première, à peu de choses près. Le titre devenait alors évident puisque Abe Tsumbo est chez moi le voyageur par excellence, un voyageur clairement tombé du ciel. C’est donc, vous l’aurez compris, un des tout premiers personnages que j’ai imaginés et celui auquel j’aurais finalement consacré le plus de textes (cinq si on compte Les Voyages d’Abe Tsumbo pour la somme de deux longs récits indépendants, ce qui est en fait le cas).
La partie « récits » est assez simple : il s’agit de nouvelles assez classiques dans leur forme sauf une, L’ange qui apparut à Jonas (un grand voyageur au moyen de locomotion le plus insolite de la Bible), que j’ai incluse dedans mais qui aurait probablement pu tout aussi bien convenir à ma seconde partie.
    La partie « poésies » mérite sans doute un peu plus d’explications. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à distinguer entre prose et poésie. J’ai tenté d’expliquer dans cet article-là ce qui est l’essence de la poésie, sa véritable musique, et qui n’a évidemment pas l’ombre d’un lien avec le nombre de pieds ou l’art dérisoire de la rime. Néanmoins, conscient que beaucoup n’ont pas ma largeur de vues, j’ai rangé tout ce qui avait des vers, classiques, blancs ou libres, des versets, ou dont le récit par trop bref omettait soit le début soit la fin soit le milieu, dans la partie « poésies ». Et encore, cela n’explique pas pourquoi j’ai considéré que Tu’Es’Roc, par exemple, n’était pas un « récit » mais une « poésie ». Peut-être parce qu’il semble un poil trop énigmatique (même pour moi). Disons-le clairement, certaines de ces poésies, de ces petites proses poétiques, sont des rêves, de ceux qu’on a en dormant, et je n’en ai pas plus que le lecteur les secrets de fabrication. Ou pour être plus exact, ce sont des traductions littéraires de rêves, dont le tissu est naturellement beaucoup trop subtil pour être dicible, réductible à des mots. Freud a bien sûr le droit de chercher une signification aux rêves mais la mesquinerie de ses obsessions personnelles et l’intérêt de sa profession conjuguées ont transformé ces mystérieux aérolithes de la psyché en des objets d’études ridicules. Oh, tous les rêves ne valent pas la peine de l’écrivain, loin de là, tous ne volent pas haut. Mais quand il vous en arrive un de ces bolides éclatants qu’on dirait venus du ciel, ce serait une faute majeure pour un artiste de ne pas au moins essayer de l’apprivoiser, d’en faire une créature quelque peu présentable, sinon domesticable.*
    Certains des textes inclus dans ce recueil ont eu une genèse compliquée, basée sur de très anciens textes (à l’échelle d’une vie humaine) et ne doivent leur achèvement qu’à une de ces révélations récentes mentionnées dans le sous-titre humoristique de cet article. C’est tout particulièrement le cas de Desseins éternels, dont j’ai donné la ou plutôt les clefs ici. Un autre est Passant d’enfer, dont la guerre en Ukraine, événement très actuel donc, a nettement changé le cours, qui disparaissait autrefois sans jamais atteindre la mer (je ne pouvais prévoir que j’aurais la fin, le débouchement du récit, des décennies plus tard). D’autres textes, la grande majorité en fait, ont bénéficié d’un accouchement rapide et sans douleur ; généralement, ce sont ceux qui ont le moins besoin de retouches.

Le livre est disponible ici.
*Ma "théorie" sur la mémoire des rêves.

mardi 24 octobre 2023

Chers livres de chevet



Les livres de chevet sont des livres qui ont tendance à ne pas quitter le tiroir de votre table de chevet étant donné votre compulsion à les ouvrir sans cesse, à les feuilleter, à les caresser des yeux et même parfois de la main (pour les plus anciennes éditions reliées). Ce sont des livres que vous relisez toujours avec plaisir, surprise ou intérêt, même alors que vous pensiez les connaître par cœur. Il y a du fétichisme là-dedans, pareil à celui de l’enfant ne pouvant se séparer de son nounours et pour certains monomaniaques du Livre, que ce soit la Bible, le Pentateuque ou le Coran, on peut même parler d’idolâtrie.
Les lecteurs qui ont des livres de chevet ont commencé à lire tôt, dès l’enfance, car c’est à cet âge qu’on peut nouer des liens aussi forts avec des objets. Et c’est un trait des enfants de pouvoir relire ou réécouter sans cesse la même histoire sans s’en lasser. Car les premiers livres de chevet sont généralement des livres de fictions ; personnellement, je n’ai jamais entendu parler d’enfant qui avait pour livre de chevet L’Origine des Espèces ou La Somme Théologique de Thomas d’Aquin.
Le plaisir particulier qu’on a avec nos livres de chevet est que l’on sait d’avance que ce sera une bonne surprise, un peu comme les cadeaux de Noël quand on a l’esprit d’un enfant. Et un peu comme les cadeaux de Noël, c’est un plaisir qu’on se réserve environ une fois par an. Si vous n’avez plus de surprise et plus de palpitations quand vient la veille de Noël, si vous n’y voyez plus guère qu’une prime de fin d’année, il est sans doute grand temps de mettre un terme à cette célébration annuelle. Si vous n’avez plus le même genre d’attente pour le livre qui est dans le tiroir de votre table de chevet, si vous ne sentez plus d’âme à l’intérieur, il est aussi grand temps de remiser ce livre dans les plus hauts rayonnages de votre bibliothèque d’où il ne sortira probablement plus jamais de votre vivant. Car n’oubliez pas que la seule âme vivante que vous trouvez dans un livre est la vôtre. Un bon livre est en effet un objet magique qui a le pouvoir d’invoquer des âmes, en particulier celle de celui qui le lit.
Rares sont donc les livres de chevet qui durent le temps d’une vie, surtout si cette vie est longue. Nos livres de chevet évoluent en général avec le temps qui passe, avec les centres d’intérêt qui changent, avec l’expérience qui s’accroît.
D’un point de vue plus personnel, je me suis amusé à rassembler les livres que je continue à relire depuis au moins deux décennies, et dans certains cas remarquables, depuis l’enfance. Je les ai sous les yeux en ce moment-même : un très curieux assortiment. C’est une photographie instantanée, qui ne sera probablement plus vraie dans un ou dix ans mais elle est sûrement assez significative quand vous avez dépassé la moitié de votre vie.

Voici donc cette liste avec mes notes :

- Le premier ne surprendra pas grand monde : il s’agit des Contes de Perrault, que j’ai lus enfant dans une version illustrée (mais pas par Doré) certainement expurgée (car quel enfant voudrait savoir ce qu’il advient de la Belle au Bois Dormant et de sa future belle-mère après les noces) mais qu’il m’arrive encore de relire dans sa version originale. Naturellement, la fréquence de ces lectures, comme d’ailleurs de presque tous mes livres de chevet, a beaucoup baissé avec l’âge.
- Le second est peut-être plus surprenant car il remonte également à mon enfance, à peine plus tard que le premier, aux alentours de dix ans, si mes souvenirs ne me trompent pas. Il s’agit du Démons et Merveilles de Lovecraft. Le livre appartenait à mon père, grand amateur de cet écrivain, et je n’arrive pas à me rappeler si c’est lui qui me l’a conseillé (car il avait parfois des idées tout à fait curieuses sur les lectures qui conviennent à un enfant de tel âge) ou si c’est moi qui l’ait trouvé et emprunté sans rien demander à personne. Un livre auquel je dois beaucoup de cauchemars mais même ces cauchemars, comparés à d’autres bien plus sérieux, étaient en somme une forme de plaisir. La puissance onirique de ses récits — surtout le second, À la recherche de Kadath (je préfère le titre original The Dream-Quest of The Unknown Kaddath) — n’a que très peu d’égales si même il en existe. Aujourd’hui toujours, son pouvoir n’a pas entièrement disparu sur moi, même si le style terrible de ce livre et sa pauvre narration sont devenus un obstacle important.
- De la même époque, je lis encore Le loup des Mers et l’Appel Sauvage de Jack London, même si je le préfère maintenant dans ses textes plus brefs.
- Le Fantôme de l’Opéra a atterri sur ma table de chevet quelques années plus tard, me semble-t-il, au début de l’adolescence donc, qui dans mon cas n’était que la prolongation de l’enfance. Au bout de deux ou trois lectures, j’ai fini par ne plus lire que le dernier tiers, la longue descente en enfer guidée par Le Persan. Maintenant seulement, il m’arriver de le relire à nouveau en entier et ma foi, c’est un très bon roman, à mon avis le meilleur de Gaston Leroux qui a su dans ce livre garder une certaine mesure dans la démesure et freiner son goût pour l’immoralité triomphante.
- Sans doute au même âge, les contes d’Edgar Poe, ou du moins une certaine partie d’entre eux. Maintenant, j’ai ses œuvres complètes car la vérité est que tout m’intéresse chez cet auteur, y compris certains de ses essais comme Eurêka.
- Alice à travers le Miroir. Ce livre de Lewis Carroll ainsi que le précédent de la série, je ne les ai pas lus avant quinze ans. Il m’arrive de relire encore quelques passages d’Alice au Pays des Merveilles mais c’est vraiment le second qui peut être qualifié de livre de chevet. En général, je suis tellement content de ma lecture que je continue avec La Chasse au Snark.
- Les Mille et Une Nuits. Première lecture encore plus tardive, pas avant dix-sept ans, je dirais. Dans la version très expurgée de Galland d’abord puis quelques années plus tard dans une version plus fidèle au texte original. Je considère toujours l’auteur anonyme des Mille et une Nuits comme le narrateur le plus virtuose de toute l’histoire de la littérature.
- Exactement au même âge La Cinquième Tête de Cerbère de Gene Wolfe. Le livre que je relis le plus souvent de Wolfe avec quelques-unes de ses nouvelles (mais dispersées dans l’ensemble de ses recueils : il me faudrait une compilation spéciale reprenant toutes mes nouvelles favorites pour en faire un livre de chevet au sens propre). Bizarrement, bien que j’aie écrit de nombreux articles sur Wolfe, je m’aperçois que je ne parle presque jamais de ce livre. Certainement, je remédierai un jour à ce manque.
- Même époque ou peu après : les poèmes de Rimbaud et la « poésie » de Lautréamont, j’ignore dans quel ordre. Ces lectures n’ont rien à voir avec une prescription scolaire. Rimbaud est l’écrivain qui m’a fait comprendre ce qu’était réellement la poésie et Lautréamont m’a rappelé l’humour ravageur, explosif, de celui de l’auteur inconnu des Mille et Une Nuits bien qu’ils aient assez peu de rapports pour le reste. De Rimbaud, je lis encore tout, même ses lettres. De Lautréamont, je ne relis plus que ses Poésies (quel titre !) et plus rarement quelques morceaux particulièrement savoureux des Chants de Maldoror comme celui qui commence ainsi : « Deux piliers qu’il n’était pas difficile et encore moins impossible de prendre pour des baobabs, s’apercevaient dans la vallée, plus grands que deux épingles. En effet, c’étaient deux tours énormes… »
- Le Regard du Roi de Camara Laye : je peux dater très précisément ma première lecture de ce roman, à dix-huit ans tout rond. Par la suite, j’ai lu d’autres livres de cet auteur, dont l’excellent et célébré à juste titre L’Enfant Noir, mais aucun n’est devenu un de mes livres de chevets. Le fait est que je ne suis pas très attiré par les autobiographies, aussi bien écrites soient-elles (on trouvera un seul contre-exemple dans cette liste). Le Regard du Roi est clairement un roman d’imagination, peut-être dans une Guinée de rêve, aux lisières du fantastique, qui a un charme, presque un parfum, sans véritable substitut possible, du moins à ma connaissance.

Tous les livres suivants sont des livres que j’ai découverts étant déjà adulte, très souvent cependant entre vingt et vingt-cinq ans, période qui marque mon apogée en tant que lecteur.

- Le Dernier Jour d’un Condamné et Les Contemplations de Hugo. Rien à voir donc avec mon cursus scolaire puisque j’avais quitté l’école. Disons-le, dans l’ensemble, l’école m’a plutôt servi de repoussoir que d’incitation à la lecture (avec quelques notables exceptions grâce à des professeurs qui prenaient sans doute le risque de sortir des clous). Le problème avec Hugo est que l’Éducation Nationale à cette époque semblait croire que son chef d’œuvre était 93, un monument de rhétorique creuse, mais apte à susciter de nombreuses analyses (au moins aussi creuses). Tous les romans, même les meilleurs, sont de la poésie diluée, très diluée, mais chez Hugo, c’est encore pire car cela concerne aussi ses livres de poésies dont il faut trier chaque poème en bon grain ou en ivraie. Les Contemplations ne font pas exception à la règle même si le ratio bon grain/ivraie est nettement plus élevé que ses standards habituels. Pour ce livre, afin de me faciliter le choix, j’ai attribué sur la table des matières à certains poèmes un symbole géométrique qui m’indique d’un seul coup d’œil le degré d’intérêt ou de qualité que je leur ai touvé, ce qui m’évite de devoir à chaque nouvelle lecture charrier des tonnes de pierre sans valeur pour retrouver les pépites. Pourquoi je n’ai pas choisi des évaluations chiffrées est un mystère. Le Dernier Jour d’Un Condamné a deux qualités rares chez Hugo : la concision et l’intensité.
- De même, mon addiction tenace pour Les Rêveries d’un Promeneur Solitaire n’est pas à mettre au crédit de notre système scolaire. J’en ai déjà parlé dans un article précédent. J’ajouterais juste que mon plaisir toujours renouvelé à cette lecture à beaucoup à voir avec celui de la promenade et peu avec la rêverie. C’est pourquoi j’ai tendance à l’appeler Les Promenades d’un Rêveur Solitaire.
- Le Père Serge et La Mort d’Ivan Illitch font partie de mes lectures de chevet préférées et mon plus grand souhait est de dénicher un livre unique de taille modeste (car incontestablement, la concision est un facteur essentiel, comme on peut le constater en examinant cette liste, pour qu’un livre puisse espérer se retrouver sur ma table de chevet) qui contiendrait ces deux novellas de Tolstoï. Je n’ai toujours pas trouvé.
- Les contes fantastiques de Maupassant avec en point d’orgue Le Horlà, seconde version.
- Les Contes de la Véranda ainsi que, très inhabituellement, le gros roman qu’est Pierre ou les Ambiguités de Melville (ce livre est un mystère drapé dans une énigme dont j’ai parlé ici).
- Ecce Homo de Nietzsche : ce n’est pas l’autobiographie que j’avais à l’esprit tout à l’heure. Je ne vois pas ce livre comme un autobiographie, ou alors par « un fou qui plaisante » comme dirait Lautréamont, mais bien plutôt comme une fiction. Nietzsche (quelle orthographe terrible ! On devrait interdire de mettre autant de consonnes à la suite) montre ici son sens admirable de la formule, son sens poétique particulièrement développé. L’aspect philosophique de la chose, s’il y en a un, m’échappe complètement.
- Évolution : Une Théorie en Crise de Michael Denton. C’est le seul livre de non-fiction qui figure parmi ma mini bibliothèque de chevet. Je le relis presque autant pour ses qualités stylistiques (assez rares chez un scientifique de pointe) que pour son exemple d’argumentation rigoureuse et implacable. Denton en 2016 a sorti une suite intitulée « Evolution : still a theory in crisis », encore plus essentielle, dont j’ai déjà largement parlé ici, probablement le livre de vulgarisation le plus convainquant et le plus important que j’ai lu à ce jour mais il est évidemment encore beaucoup trop tôt pour le qualifier de livre de chevet.

Enfin, je vais terminer par des livres qui ne sont pas à strictement parler des livres de chevet en raison de leur taille trop imposante mais qui pour le reste en ont toutes les caractéristiques. Ce sont des livres d’art.
Il y a très peu de peintres que j’aime suffisamment pour entreprendre l’achat généralement assez onéreux d’une monographie. Mais quand j’aime, je ne compte plus et j’ai au moins une douzaine de livres plus ou moins grands, plus ou moins épais, plus ou moins lourds qui séjournent régulièrement sur ma table de chevet. Tous partagent deux points communs : de plutôt bonnes reproductions et des textes d’accompagnement plutôt intéressants. Les peintres en question sont, dans l’ordre chronologique : Uccello, Bosch, Georges de La Tour, Turner, Savrassov (en russe celui-ci par force), Degas, Henri Rousseau.

dimanche 6 décembre 2020

Illustrations fantastiques cherchant auteur

Je vais ici présenter plusieurs peintures ou dessins dont je n’ai pas trouvé d’utilisation. Mon objectif en matière picturale est le plus souvent utilitaire. Une création graphique est généralement destinée à l’illustration de mes récits même si je ne sais pas toujours au moment où je le fais auquel d’entre eux il s’adaptera le mieux. Et n’ayant que peu de temps à consacrer à cet aspect de ma production littéraire, si on peut dire, je déteste le gâchis, particulièrement quand l’illustration me paraît bonne, voire excellente, ce qui m’arrive de temps en temps.

Une bonne illustration selon moi nécessite de remplir plusieurs objectifs que je classerai par ordre d’importance de cette façon : qualité artistique, résonnance avec le récit illustré, sens du mystère. Explicitons un peu ces trois critères. Le premier n’a guère besoin de précision, même s’il est évidemment subjectif et discutable… jusqu’à un certain point (celui qui prétendra, même avec des arguments brillants que Mozart est un compositeur très surfait, ou que Monet est un peintre du dimanche amélioré, deux artistes que je n’apprécie pourtant pas beaucoup, n’a aucune chance d’obtenir ma pleine et entière attention). Le second critère, pour être rempli, ne nécessite pas que l’illustration soit une description fidèle d’une scène en particulier du récit. Je dirais même : au contraire. Une description trop fidèle de la lettre est une sorte de redite, une lourdeur souvent inutile. Elle risque de manquer l’essentiel – pas toujours mais souvent – qui est l’esprit du texte. Des exemples de ce que je considère comme des bonnes couvertures peuvent être consultés ici : vous noterez que plusieurs sont illustrées de dessins ou peintures réalisés bien des années, voire des siècles avant le livre et n’avaient donc pas ce but particulier. Elles ont été choisies à juste titre par la maison d’édition, peut-être pour des raisons de droit et donc d’économie, mais surtout parce qu’elles collent merveilleusement avec le livre en question. Disons qu’une bonne illustration doit au minimum refléter l’un des thèmes centraux du récit et permettre au lecteur de se faire une idée assez juste de ce qu’il a entre les mains ou sous les yeux (s’il fait ses achats, comme moi, par internet). Une bonne illustration donne donc plus qu’une simple description : elle ajoute le propre regard de l’artiste sur le récit, elle ouvre de nouvelles perspectives plus hardies à l'imagination du lecteur, elle enrichit le texte, elle l’illumine, ce qui était, je crois, le sens primitif du terme illuminations. Le troisième critère est sans doute le plus personnel des trois et donc le plus discutable. Par mystère, je n’entends par un de ces mystères anecdotiques que l’auteur de “mystères” se propose généralement de résoudre dans les dernières pages de son histoire mais cette sorte de mystère auquel ni moi ni vous ni personne ne peut apporter de réponse. La poésie, la musique, l’art pictural comme on en a ici quelques exemples plus ou moins réussis, sont sans doute plus aptes à en suggérer une, au-delà de la raison, que toute autre méthode.

Comme donc je déteste le gâchis et que je ne voyais pas à lequel de mes récits pouvaient convenir ces peintures, j’ai pris le problème à l’envers. Et si j’inventais une histoire pour illustrer ces peintures. Voici quelques-unes des ébauches, très succinctes, qui m’ont été suggérées par ces objets graphiques non identifiés, ces peintures ou ces dessins. 



Ma première impression est que celle-ci conviendrait remarquablement, me semble-t-il, pour le roman de Lovecraft À La Recherche De Kadath. Il y a les montagnes oppressantes, les vampires ou peut-être les maigres bêtes de la nuit, le prêtre masqué devant son temple maudit dont le toit s’orne de cornes démoniaques. Il y a surtout le rêve, le cauchemar rampant peut-être, qui rôde dans les ténèbres insondables de l’abîme vertigineux, pleins de chuchotis innommables et autres bruits indescriptibles. En y réfléchissant, je n’ai pas vraiment besoin d’imaginer une histoire : il semble qu’elle ait déjà été écrite. Mais si je le faisais quand même, je pense que la figure centrale, en blanc, serait un genre de spectre et non de prêtre. Le temple serait une maison particulière, hantée de toute évidence et les créatures volantes seraient des âmes déchues. Pour bâtir une maison dans un endroit pareil, il faut avoir de solides raisons. Aimer la solitude ne figure pas parmi celles-ci. J’imaginerais que cette bâtisse n’est pas faite de main humaine. Peut-être même qu’à l’image de la silhouette pâle sur le seuil, elle n’a pas de substance et qu’en s’approchant du gouffre, le spectateur, c’est-à-dire le héros de mon histoire, s’apercevrait qu’elle s’est évanouie… avant de réapparaître, selon l’angle des rayons du soleil ou la perspective changeante due au sentier accidenté qu’il doit parcourir. Le héros serait un voyageur égaré. Mais qui peut s’égarer dans un endroit pareil, surtout à notre époque ? Il est vraisemblable que le récit se passe dans le passé, ou peut-être le futur. Le héros s’est égaré mais n’est pas arrivé par hasard ici. Lui aussi est une âme damnée. Il ne le sait pas mais il va bientôt le savoir. Il a péché gravement, nous ne saurons jamais en quoi, peu importe. Il n’est pas différent des noires créatures ailées qui tourbillonnent de la lumière vers le gouffre, au bord duquel se tient l’étrange maison. Et bien qu’il se voie très différemment, les autres le voient exactement comme une de ces créatures de cauchemar. Cette fois, on y est : la maison ouvre un passage entre les mondes, le nôtre et les enfers. J’appellerais cette histoire, si je l’écris, La Maison Au Bord Du Monde… Ah non, ça a déjà été pris !





Pour être franc, j’ai déjà utilisé cette peinture pour la couverture d’un recueil fantastique. Mais je n’ai aucun récit qu’elle illustre en particulier. C’est l’avantage des recueils de nouvelles (entre autres choses) : la couverture peut être beaucoup plus lâchement reliée à son sujet. Son titre qui fournit le thème principal, Amour & Lycanthropie, est pourtant une indication précieuse. Incontestablement, cette scène domestique entre ombre et lumières est pour moi teintée de danger, un danger imminent, en plus d’avoir une charge érotique certaine, et ce danger vient à coup sûr de la femme. Son étrange visage, pas vraiment régulier, son demi-sourire, son air lupin me font immédiatement penser qu’elle n’est pas ce qu’elle paraît. Dans ce cas, pourquoi ne serait-elle pas une louve-garou? Bizarrement, les loups garous sont toujours mâles ou presque, et bien qu’il y ait sans doute une bonne raison à ça, il n’y a sûrement rien qui empêche que dans des cas exceptionnels, il puisse se révéler de l’autre sexe. Donc la femme est un loup-garou. Qui est l’homme dans ce cas ? De toute évidence, il est inconscient du danger qui rôde dans cette pièce. Son attitude dénote de la satisfaction, de la fatuité même, devant le devoir accompli, ce qui signifie probablement que la femme n’est pas sur le point de se coucher mais qu’elle vient au contraire de sortir du lit. Elle dénote aussi un calme et une relaxation qui confirment le précédent point. Pourquoi est-il si confiant ? Probablement parce qu’il a déjà été dans cette situation un grand nombre de fois et qu’il ne s’est rien passé de grave. Ce n’est pourtant pas son mari. Les mains de la femme sont à contrejour mais il est certain qu’elle ne porte pas d’alliance ni de bague à la main gauche, pas en tout cas à l’un des doigts conventionnels. Elle n’est donc pas mariée. Clairement, c’est une chasseuse, une prédatrice à l’affût que nous voyons : il suffit de considérer son expression de ruse et de férocité. Celle-ci est dissimulée au regard de l’homme mais non à celui du spectateur, en raison du miroir qu’elle utilise pour épier son compagnon au moins autant que pour vérifier l’état de sa chevelure qu’elle est en train de peigner. Il y a aussi de la moquerie dans cette expression. Elle sait qu’elle a réussi, encore une fois, à tromper sa victime. Elle a obtenu tout ce qu’elle attendait de lui maintenant, excepté une chose, le plaisir indicible qu’il y a à lui planter ses crocs dans la nuque. Elle sait que le moment est maintenant idéal. L’homme est parfaitement détendu et prêt pour le sacrifice. Peut-être va-t-elle se transformer mais d’une manière qui échappera probablement à l’attention de sa victime. Je doute qu’elle devienne soudain poilue et hirsute, sinon pourquoi mettrait-elle tant de soin à se coiffer avant l’acte final. Je pense même qu’elle va revêtir une tenue plus compatible avec l’idée que se fait cette chasseresse de ses hautes œuvres. Elle doit avoir en effet une sorte d’idéal, ou de motivation non vénale, délirante sans doute, mais assez forte pour accepter le sacrifice d’une robe ou de cet uniforme qu’elle s’apprête à enfiler.

Je suis certain — autant qu'on peut l'être — de pouvoir écrire cette histoire. En fait, je crois que je l’aurais déjà écrite si je n’avais pas privilégié des livres plus urgents ces deux dernières années. J’ai réalisé le dessin préparatoire pour cette peinture il y a maintenant près de trois ans et j’avais déjà l’idée — comme on peut le constater en lisant ce livre — d’en tirer une nouvelle. Et en plus, je n’aurais qu’à l’intégrer à mon recueil Amour & Lycanthropie pour que la couverture trouve une complète justification !





Cette illustration-là n’est pas pour une publication avec Amazon. Les règles édictées par les gens d’Amazon sont beaucoup trop puritaines à cet égard, ce qui ne les empêchent pas de publier des quantités de livres érotiques qu’on est censé ne pas voir mais quand même acheter (allez comprendre !). La précédente pouvait passer, à la rigueur, parce que c’est sombre et qu’on ne voit rien en dessous de la taille. Mais les fesses, non, surtout celles-là, c’est ce qu’ils ne sauraient voir.

Personnellement, je la trouve bien jolie et pas choquante du tout, surtout pour une démone. Ses cornes lui prêtent même un petit air de jeune fille sage, comme si c’était un ruban noué dans ses cheveux. Mon avis est qu’elles sont fausses. Peut-être revient-elle d’un bal costumé.

Il y a beaucoup moins d’éléments à se mettre sous la dent (si j’ose dire) que dans le précédent dessin. Néanmoins, on distingue en second plan une vague silhouette qui évoque un peintre devant son chevalet. Il ne s’agit pas d’un peintre amateur, pas vraiment en tout cas, car la pose qu’il a demandé à la démone sent trop l’école d’art et le vague mobilier qui lui sert de piédestal ressemble à ce qu’on peut trouver dans un atelier d’artiste. En fait, il est possible que ce soit un grenier, avec son toit en soupente esquissé et sa verrière par où s’engouffre un flot de lumière. L’homme est donc un peintre professionnel ou aspirant à l’être, pauvre, habitant sans doute un deux pièces miteux, sous les combles et sans ascenseur. Comment diable alors a-t-il pu ramener un modèle pareil ? En le payant ? Mais il est pauvre, très pauvre. Les peintres aussi pauvres se contentent généralement de minois bien moins charmants et bien moins jeunes, qu’ils trouvent dans la rue, ou à leur école d’art, ou par petite annonce, et paient à peine la moitié de ce que leur prendrait un modèle mieux inspirant. En fait il est probable qu’il les paye en nature, un repas gratuit par exemple, une nuit au chaud, s’il les paye du tout. De plus la fille n’est pas une paumée, une marginale sans appui. Elle a bien, elle, une bague à l’annulaire de la main gauche, que l’on peut supposer de valeur, et pas seulement sentimentale. Qu’avait-il à offrir à cette femme de rêve, mais mariée, pour qu’elle le suive ? Il n’est certainement pas son mari : on ne demande pas à sa femme de poser avec des cornes sur la tête. Et si c’est une inconnue de rencontre, comme je le crois, comment se serait-il retrouvé dans cette soirée costumée, qui ne semble pas vraiment de son standing ? Il a dû être aidé, pour ne pas dire piloté. Malignement guidé jusqu’à son destin. D’ailleurs, en y regardant bien – regardez, à gauche en haut de la tête de la fille - ne distingue-t-on pas une ombre, l’ombre d’une seconde silhouette encore plus indiscernable puisque c’est une ombre, un ombre plus noire que les autres ombres mais portant chapeau. Pourquoi garder son chapeau dans un atelier ? Parce qu’on veut cacher quelque chose dessous, peut-être. Tout s’éclaire. Ce troisième personnage est évidemment le lien manquant entre les deux autres. Sans doute que la fille est réellement une démone, tout compte fait, qui a pris pour déguisement, dans une sorte de double bluff, son métier véridique qui est d’obtenir des âmes pour le compte de son maître, son mari de comédie, le diable. C’est évidemment le sens de son regard soudain détourné du peintre, presque un clin d’œil. À qui serait-il adressé sinon à Satan, invisible pour le spectateur mais bien présent ? Dans ce cas, on sait ce que le peintre avait à offrir. Et en effet, il n’existe rien de plus précieux. Mais qui peut jurer qu’il résisterait devant une tentation aussi délicieuse si elle se présentait à sa porte, même si elle était présentée par un type bizarre avec un chapeau ?!




Un vaisseau spatial au-dessus d’un lac de montagne embrumé. Un lever de soleil rose, aveuglant, mais laissant apercevoir des étoiles ou des planètes ici et là. Plus intéressant, deux petits personnages en noir, assis sur un débarcadère, qui semblent regarder le vaisseau (d’ailleurs que pourraient-ils regarder d’autre ?). C’est l’automne, il fait frais, presque froid. Plus personne ou presque ne monte jusqu’ici.

Je ne vois aucune raison de penser que nous sommes autre part que sur Terre, en altitude, là où le ciel est plus bleu, plus sombre. Le vaisseau spatial, ou disons pour l’instant la machine volante, doit venir d’un autre monde. Son origine pourrait être terrestre si le récit se situait dans le futur mais pourquoi passerait-elle alors si bas, dans un endroit aussi désert, où il n’y a clairement pas d’astroport envisageable ? Non, il s’agit d’une machine extraterrestre et donc, comme je l’affirmais au début, un vaisseau spatial. Les deux personnages spectateurs sont aussi des extraterrestres, tant leur attitude paraît incompatible avec celle de randonneurs ou de pêcheurs terriens voyant passer un aéronef aussi étrange juste au-dessus de leur tête. Leur habit noir pourrait être un uniforme mais je crois plus probable qu’il s’agisse d’une combinaison de plongée. Le couple a été largué au-dessus du lac comme d’un hélicoptère volant en rase-mottes et le vaisseau est en train de repartir vers sa base, sur la face cachée de la lune peut-être. Cela explique l’endroit isolé, loin des regards.

Il y a un homme et une femme. Si, si, regardez bien. Pour ce genre de mission en terre étrangère et potentiellement ennemie, il vaut mieux que ce soit un couple uni. Ces deux-là sont unis : leurs bras et leurs jambes se touchent. De plus, ils passeront plus facilement inaperçus ainsi. Sur la rive du lac, invisible sur l’image, se trouve un chalet, ou une simple cabane de pêche, qu’ils ont élue pour domicile. Peut-être ont-ils tué le propriétaire. Ils le feront certainement si ce dernier a le malheur de se pointer pendant qu’ils sont dans les parages. Je voudrais croire qu’ils se contenteraient de l’emprisonner dans leur vaisseau puis dans leur base, comme les êtres hautement civilisés qu’ils sont, mais nous savons déjà que le vaisseau n’est pas conçu pour se poser ici : ce serait trop risqué et les soldats en reconnaissance ne prennent pas de risques inutiles. Après tout, ils sont là pour faire la guerre. Je pense en effet que les deux sont des éclaireurs chargés de préparer l’invasion de la planète. Ils n’ont rien contre nous, excepté le fait que nous occupons cette planète et que nous n’allons pas la partager avec eux. Ils nous connaissent bien. Et pour une bonne raison, ils sont nos semblables, avec quelques milliers d’années d’avance. Mais ils ont fait un trop long chemin pour reculer. Bientôt, ils vont se mettre en route, et d’autres avec eux venus des quatre coins du monde. Ils vont descendre vers la ville la plus proche et se mêler à nous. Ils sont peut-être déjà parmi nous. Et ce ne sont pas quelques microbes, voire quelques virus importés de Chine, qui vont les arrêter, croyez-moi !