jeudi 16 juillet 2026

Préparer son bois de feu en France et en Russie : méthodes et usages différents

 

Un exemple de merlin, outil très répandu chez nous, peu connu des Russes

    Mon précédent article était de saison, celui-ci ne l’est pas moins*. C’est en effet à la belle saison, dès les premiers beaux jours en fait, qu’on prépare son bois pour l’hiver, qu’on le fend et qu’on veille à affiner, pourrait-on dire, son séchage. Dans les régions qui utilisent le chêne, le frêne, le hêtre ou le charme, il faut de plus avoir coupé le bois une ou plusieurs années avant utilisation. Ici, je vais détailler les différences que j’ai pu constater dans les usages en France et en Russie. Naturellement, je ne connais pas ce qui se fait dans toutes les régions de France et encore moins dans toutes les régions russes. Néanmoins, des grandes tendances ressortent et elles peuvent sembler étonnamment différentes, vu que le but général est le même, selon qu’on est Russe ou Français. Ensuite, comme j’ai quelque expérience dans le domaine, plusieurs décennies à faire du bois de chauffage, je pourrais donner quelques petits tuyaux utiles à ceux qui voudraient revenir à cette antique méthode de chauffage, toujours actuellement la plus économique, comparée à n’importe quel autre système, et de loin, surtout si vous faites vos buches et fagots vous-mêmes.
D’abord, je dois préciser les conditions de mon étude si j’ose dire. Il n’est ici question que de bois bûche et non des divers dérivés de bois utilisés en chauffage dans notre époque moderne, qui sont tout de suite beaucoup plus onéreux (toutes conditions égales par ailleurs) et c’est bien normal puisqu’il y a eu du travail en amont que vous payez en plus de la matière première quand vous achetez votre sac de pellets. De plus, j’exclus de la discussion le professionnel — celui qui vous vend du bois en stères — qui a des obligations de rythme, de rendement et d’organisation, s’il veut prospérer dans le métier ou simplement en vivre, beaucoup plus rigoureuses que le simple particulier qui désire juste chauffer son habitation. Faire son bois dans le cadre discuté peut en effet être un plaisir, conjuguant les joies de l’exercice physique, parfois assez intense cela dit, avec le simple fait d’être dans la nature. Si en plus, mais c’est moins facile en France qu’en Russie, vous faites votre bois de feu sans utiliser (ou presque) de tronçonneuse — j’expliquerai comment c’est possible — alors vous n’êtes pas très loin de la béatitude écologiquement responsable. Pas de casque, pas de visière protectrice, pas de veste et pantalon de sécurité, très chauds à porter à la belle saison, pas de trucs sur les oreilles, vous êtes seul, au calme, sans grande pensée, avec juste les petits oiseaux qui chantent, au moins jusqu’en juillet.
Bien sûr, la différence des usages et des pratiques français et russes dans ce domaine vient d’une cause fondamentale unique : le climat. Le type de végétation et donc d’essences forestières, d’ailleurs toutes liées au climat, joue aussi mais moins crucialement. Par exemple, il est évident ou ça devrait l’être qu’on ne chauffait pas une maison ou un château en France et en Russie en l’an 1500 de la même façon. Les cheminées monumentales que vous pouvez admirer dans les châteaux de la Loire, presque dans chaque pièce, n’ont guère d’autre avantage que de voir danser les flammes et, si vous voulez, obtenir des modes de cuisson plus variés : leur efficacité pour chauffer des pièces, en particulier aussi vastes et hautes, est dangereusement proche de zéro. C’est un luxe que ne pouvait pas se permettre la plupart des Russes en dehors peut-être des chatelains du bord de le mer Noire ou de celle d’Azov. C’est pourquoi ils ont inventé cette merveille d’ingénierie, le cœur et l’âme de chaque isba, toujours très utilisée dans les villages et les datchas de la périphérie des villes : le poêle de masse russe. Ce poêle est à la base des usages et des méthodes russes pour calculer et préparer son bois pour la saison froide. Il faut donc que je dise quelques mots de cet appareil, très complexe, sous ses airs de brute. Le poêle de masse russe joue sur trois éléments essentiels : sa matière, sa structure interne et enfin… eh bien sa masse justement. La matière est le plus souvent des briques, de l’argile, très peu de métal mais on peut en trouver en pierre. Sa structure interne est conçue pour que la fumée chaude, brûlante même (ces poêles montent jusqu’à mille degrés) tournent le plus longtemps possible à l’intérieur avant de s’évacuer vers l’extérieur, devenues froides. Ils ne nécessitent qu’une flambée le matin et parfois une autre le soir, par très grand froid, ou parce que la femme est frileuse. La chaleur se répand par radiation infrarouge, très longtemps après l’extinction du foyer, grâce à son inertie très importante. Ils consomment peu de bois malgré leur taille car ils brûlent très fort, tirage grand ouvert, et donc très vite, contrairement à nos divers appareils européens qui brûlent assez faiblement et lentement. Dans le poêle russe, la combustion est quasi-totale, ce qui veut dire qu’il ne bistre pas, fléau de la chaudière française, tout spécialement si elle est moderne. Il chauffe lentement mais continuellement (quoiqu’il n’y ait plus de feu à l’intérieur) pendant toute la journée, sert à préparer les repas** et à faire coucher dessus la grand-mère, ou d’autres, le soir venu. En fait il est très difficile de trouver un défaut ou un point faible au poêle de masse russe. Alors vous me direz : mais pourquoi dans ce cas il n’est pas plus répandu de par le monde ? À cause de sa masse justement, plusieurs tonnes, qui lui procurent son inertie remarquable en matière de chauffage. Quand le Russe conçoit ou en tout cas concevait son lieu de vie, il commençait par réfléchir au poêle et ensuite seulement comment il allait construire la maison autour. Ce n’est pas dans nos mœurs. Et franchement, par chez nous, ce serait un peu comme de construire une centrale atomique pour chauffer un village de cinq cents péquins. Ce n’est pas proportionné à notre climat.
Quoiqu’il en soit, cette machine ancestrale a conditionné dans une large mesure les pratiques russes de confection du bois de chauffage. La taille du pays, la relativement faible population et l’abondance des forêts interviennent également. Avec un tel poêle, il n’est pas besoin de bois qui tient le feu, comme on dit, pas besoin de chêne, de hêtre ou de charme donc. Mieux vaut du bois qui brûle fort, qui monte vite en chaleur, quitte à durer moins. Pour cela, le bouleau est l’essence idéale. Et s’il n’y a pas de bouleau dans son coin, ou pas suffisamment, le Russe se rabattra sans problème majeur sur du pin, du mélèze ou même du cèdre (sibérien, assez différent des cèdres que nous connaissons ici). En revanche, comme chez nous, il évitera les résineux blancs comme le sapin et l’épicéa. Le fait que les pins contiennent beaucoup de résine n’est pas un problème pour un Russe étant donné que la combustion du bois est quasi complète selon sa méthode de chauffage. Il est inutile également de couper les buches en grandes longueurs, en un mètre typiquement, comme c’est le standard en France. De même, il est inutile (et même nuisible dans le cas du bouleau qui se dégrade rapidement s’il n’est pas stocké au sec après le tronçonnage) de couper le bois des années à l’avance, ce qui limite fortement les besoins en lieux de stockage. Comme le bois est coupé en petite longueur, il est aussi plus facile à fendre. Et comme il est plus léger que nos essences, bouleau comme pin, il est plus facile à manier. Mais selon mon point de vue, l’avantage le plus considérable vient de son séchage rapide, d’autant que les Russes utilisent principalement des arbres morts sur pied ou déracinés pour leur chauffe, qui minimise fortement la manutention, les empilages, désempilages et rempilages, qui sont choses fréquentes et en fait presque obligatoires dans notre pays pour arriver de la coupe jusqu’à la remise à bois. La manutention des bûches est certainement la partie la plus chronophage et disons-le, la plus fastidieuse de toutes.
Ici, je vais faire une loupe sur le bouleau, à mon avis l’essence de feu idéale. Il regroupe en effet à peu près toutes les qualités qu’on peut demander à un bois de chauffe. Son écorce est le meilleur allume-feu que vous pouvez trouver, avec les bois gras naturel de pin (pin très résineux fendu en tout petits morceaux), bien supérieur à du papier journal. J’ai l’habitude de dire que mes brouillons de roman me servent en dernier usage à allumer la chaudière mais c’est une blague ; ils vont dans le container bleu quand je suis bien luné ou servent à faire un feu de joie dans le jardin quand les indésirables combustibles divers et variés se sont un peu trop accumulés. Pour se servir du bouleau comme allume-feu, il faut déchirer délicatement la pellicule superficielle de l’écorce (la partie blanche). Pour cela le bouleau doit déjà être sec, aussi des arbres morts et pourris sont parfaits pour cet usage. Il suffit d’une heure l’été et d’un seau pour ramasser sa réserve d’allume-feu pour l’hiver. Le bouleau est plutôt léger, même frais, et encore plus léger une fois sec, ce qui ne tarde guère s’il est correctement et rapidement entreposé dans un lieu ensoleillé et venté. Cela rend la manutention moins désagréable. Il se fend aussi très bien, sans coin, même en un mètre. Il ne crépite pas et son odeur un peu âcre est plutôt agréable. Enfin, contrairement à des croyances très répandues dans nos régions, parfois même chez des bûcherons expérimentés, son pouvoir calorifique est tout à fait appréciable, très supérieur aux autres bois blancs (feuillus), et supérieur à certains feuillus durs comme les érables, à condition de ne pas le laisser traîner un hiver dans les bois.
En France, la préparation du bois de feu est très différente. Si vous n’avez pas la chance d’être propriétaire d’un bois (un hectare de taillis dense peut suffire pour votre vie et au-delà si vous avez un bon système de chauffage et une maison bien isolée, pas trop grande) le bois de feu vous sera vendu au stère, que ce soit par un privé ou par un agent de l’administration en forêt domaniale (de façon beaucoup plus formelle). Certaines communes forestières pratiquent aussi l’affouage, où vous pouvez recevoir une part de bois de feu si vous en êtes résident, mais même elles vous font de plus en plus en plus souvent payer au stère mesuré, malgré la légalité discutable du procédé. Cette unité de mesure, qui est un volume apparent (1 m x 1m x 1m), différente du m3 en raison du foisonnement très imparfait, est apparemment inconnue des Russes ; en tout cas, je n’ai toujours pas observé le moindre tas de bois coupé en un mètre. Cette pratique a de nombreuses conséquences. De plus les essences qui sont le plus couramment exploitées comme bois de feu en France sont toutes des essences de bois dur : chêne vert, frêne oxyphylle, arbousier et hêtre de montagne en région méditerranéenne, charme, chêne, hêtre, frêne commun (quand il en reste), châtaigner ailleurs. Le pin (de montagne en particulier) est un bon bois de feu mais à cause de sa forte teneur en résine, et donc de sa faculté à encrasser les conduits, il est généralement délaissé. Il faut aussi noter qu’en dehors du chêne vert et du charme, essences de taillis typiques, ce sont beaucoup de houppiers qui sont vendus comme bois de feu, ce qui reste une fois la grume exploitée, avec donc des diamètres très conséquents. Tout cela nécessite un matériel assez différent de celui du Russe. Celui-ci, quand il utilise une tronçonneuse, ce qui n’est pas toujours le cas, peut se contenter d’une cylindrée moyenne avec un guide court (les Russes que j’ai pu voir coupent essentiellement des arbres, souvent morts ou déjà tombés, de trente centimètres de diamètre et moins pour leur bois de chauffe et ils n’ont pas à façonner des houppiers). En France, vous aurez à un moment ou à un autre besoin d’une plus grosse tronçonneuse, pour la praticité comme pour la sécurité, et même d’une seconde pour décoincer la première (ce qui arrivera presque à coup sûr, que vous soyez expérimenté ou pas). Le seul cas où vous pouvez vous en passer est celui où vous pouvez choisir ce que vous coupez mais ce n’est pas donné à tout le monde ! (Nous verrons plus loin ce cas et comment on peut rentrer dans cette case). Le diamètres des bois à couper, la longueur de billonnage et leur dureté exigent des instruments différents dans notre pays et soyons clair, ces instruments sont lourds. Le Russe se contente souvent d’une scie pliable, d’une petite tronçonneuse et d’une hache de taille moyenne pour fendre (environ deux kilos, parfois trois). Pour un Français, il faudra deux tronçonneuses, des coins d’abattage directionnels, des coins de fendage, une serpe (pour attraper les billons, souvent très lourds, sans se casser le dos, ébrancher, dégager la place d’abattage ou de fendage), éventuellement un tourne-bille si vous devez fendre de gros billons et un merlin. Ce dernier instrument est à ma connaissance inconnu des Russes. Très lourd (pour être efficace dans du gros bois dur et noueux, mieux vaut un merlin lourd, d’environ cinq kilos), il combine une masse avec une hache. Naturellement son poids et son centre de gravité interdisent d’abattre des arbres avec. Ses fonctions sont d’enfoncer les coins d’abattage ou de fendage (nécessaire dès qu’on s’attaque à du gros diamètre coupé en un mètre) avec la partie masse et de fendre les billons supérieurs au diamètre 10 avec la partie hache. En fait, certains bûcherons amateurs, surtout d’un âge certain, trichent et fendent tout à la tronçonneuse pour confectionner leur bois de feu. Cela peut se comprendre mais les bidons d’essence défilent alors à grande vitesse et l’affutage de la chaîne est à refaire presque chaque matin ou soir (prévoir donc une chaîne de rechange). Il est possible d’avoir deux merlins, un lourd pour le bois gros et dur (« raide » comme on dit par ici) et un autre un peu plus léger (3 à 4 kilos) pour le bois qui « se fend de peur » ou encore un merlin lourd plus une hache de fendage légère. Mais si on doit choisir un seul de ces outils, prendre le merlin lourd. Son maniement au début peut paraître pénible mais avec une bonne technique de balancement, vous oublierez en partie son poids. Le principal dans l’abattage et le fendage est la technique, et non de force physique. Parmi les meilleurs bûcherons de bois d’œuvre, professionnels donc, que je connaisse, on en trouve autant de maigres et de taille moyenne que de grands et baraqués. Pour fendre efficacement, il faut apprendre à repérer les fentes naturelles, à utiliser les micro-reliefs pour augmenter la force de frappe (sans plus d’effort) puis à balancer le merlin en changeant sa prise en cours de vol si je puis dire de sorte que la hache s’abatte avec le maximum de vitesse et donc de force de gravité. D’une manière générale et en dehors de quelques billons définitivement rétifs à toute sollicitation, il n’y a pas à forcer. Et comme on dit chez les Gascons, « si ça coince, utilise les coins, cong ». Bref, dans les conditions ordinaires, faire son bois de feu en France n’a rien d’une sinécure.
Ce n’est donc absolument pas ce que je fais ni ce que je préconise. Reconnaissons d’abord que de par ma situation, je bénéficie de conditions rares. Mais il n’est pas très difficile d’acheter un ou deux hectares de bois (avec du taillis de préférence, de toute façon le moins cher). Il y a dans ce pays des quantités de petits propriétaires privés qui ne rêvent que d’une chose : se débarrasser de leur sacré bois dont ils ne savent que faire et qui ne leur rapporte pas un sou. Compter environ deux à trois mille euros l’hectare selon les régions pour du taillis simple (ne rêvez pas de futaies cathédrales ou il vous faudra mettre dix fois ce prix). C’est un des meilleurs investissements que vous pouvez faire de nos jours. Vous pouvez aussi trouver un propriétaire privé qui ne s’occupe pas de son bois et lui proposer de le nettoyer, c’est-à-dire couper les arbres tombés, cassés ou morts sur pied, encore brûlables (à partir d’un certain stade de pourriture, mieux vaut laisser ces bois pour les champignons, les batraciens, les couleuvres, les oiseaux et nos amis les insectes qui en raffolent). D’une manière générale, évitez les forêts publiques où de petits hommes verts (ou rouges maintenant) risquent de vous embêter.
Quoique forestier et exposé à toutes sortes de machines plus bruyantes les unes que les autres, la vérité est que je déteste les bruits de moteur. Je suis un motorophobe dans l’âme. Donc quand je peux l’éviter, et il se trouve que je le peux pour mon bois de chauffage, j’évite les fendeuses et tracteurs associés, les bancs de scie et, autant que faire se peut, les tronçonneuses. J’ai clairement été inspiré par des forestiers russes pour arriver à cette quasi-perfection dans l’art de fabriquer son bois de feu dans le calme et l’harmonie (sinon le silence). Comme eux, je ne choisis sauf exceptions que des arbres cassés par le vent, par le poids de la neige (plus rare chez nous évidemment), des arbres déracinés pour les mêmes raisons et quelques petits arbres secs encore sur pieds et encore très bons pour la chauffe (mais comme je suis écolo, j’en laisse plus que je n’en coupe). Mes outils de prédilections sont le sabre à bois (pour les fagots de tout petit bois, ce qu’on appelle la charbonnette), la serpe, la scie pliante, les coins et le merlin. Ma méthode est de visiter régulièrement les parcelles, en particulier après un bon coup de vent et de repérer les chablis, les chandelles, les grosses branches cassées, qui sont adaptés à mes besoins. Peu importe l’essence, j’accepte tout sauf l’épicéa qui est une horreur à fendre et en plus n’a guère d’intérêt en tant que bois de feu. Avec une scie pliante de bonne qualité, je peux aller jusqu’à diamètre 25 (si c’est du bois tendre). Quand je tombe sur un chêne ou un autre arbre de grande taille déraciné et sec, je ne coupe que les branches ; le reste est trop gros et servira à d’autres usages ou d’abri aux animaux, selon l’état de l’arbre. En fait, les essences les plus fragiles au vent sont les bois tendres et donc le bouleau, plus le frêne (hélas) qui décède en masse ces dernières années, même sans vent, en raison d’une longue et grave maladie comme on dit poliment. C’est justement parce que le bouleau se détériore très vite une fois au sol qu’il faut surveiller tout particulièrement les boulaies (on en trouve assez facilement dans le nord et le centre de la France disséminées ici et là avec d’autres essences en mélange). En règle générale, je continue de billonner en un mètre, sauf les pieds et les gros branches tordues et noueuses, faisant fi de tous les avantages que j’ai énumérés précédemment d’avoir des buches plus courtes. Ce n’est pas par sotte habitude mais parce que ma chaudière, assez antique il faut le dire, tout comme l’isolation de ma maison, « une véritable passoire énergétique » dirait le nouveau commissaire au peuple, demande de préférence du un mètre pour tourner à son optimum (et donc sans trop bistrer).
Ah, je vous vois arriver. Et comment donc que tu fais pour te rendre sur ta coupe avec tout ton barda, le sabre, la serpe, une demi-douzaine de coins (en acier qui plus est) et le merlin puis sortir ton bois de la coupe sans utiliser de moteur ? Oui, bonne remarque. Je triche. J’utilise un véhicule, pas même électrique, un bon vieux diesel. Que voulez-vous, personne n’est parfait !

*Précision : tout comme les Russes, je n'abats pas d'arbre "vert", c'est-à-dire vivant, pour mon bois de chauffe. Mais si vous êtes confronté à ce cas, la période d'abattage est dite hors sève, donc avant la montée qui a lieu à la fin de l'hiver/début printemps (selon votre région). Les bois abattus hors sève sèchent un peu plus vite et surtout vous risquez moins d'abîmer les voisins (en les écorçant), surtout si vous n'êtes pas très au fait de l'abattage directionnel, car les feuillus en particulier sont plus sensibles aux frottements à cette époque.

**avant l'extinction du feu, les Russes réservent traditionnellement les braises restantes dans un seau en métal avec couvercle pour pouvoir plus tard cuire de la viande, du pain, des pâtés, des gâteaux, des crêpes (blini), etc.

Ajout du 22/07: voici une vidéo toute récente qui illustre mon sujet. Qui plus est par un de mes collègues... russes. Cela se passe vers l'Oural (en fait les Ourals en russe), côté sibérien.Très impressionné par les qualités artistiques de cadrage et du sens des couleurs de ce vidéaste et photographe amateur, pliutôt rares chez les forestiers  Les images sont donc très belles. Et en plus le film est intéresant (même si vous ne comprenez pas un mot de ce qu'il dit). 


Autre article de ma part sur le sujet du bois mais sous un angle économique (et politique): ici.


samedi 4 juillet 2026

L’amour, le vrai, avec soupirs, éclairs et tremblements

Flammes (détail): Crayons de couleur sur papier de couleur, pastels

    Voici un sujet que je n’avais pas encore abordé, sauf sous son aspect graphique (ici par exemple). Peut-être que le thème m’a été dicté par ce début de saison estivale et ses températures torrides, allez savoir. Comme le montre assez clairement mon dessin de présentation, l’amour dont il sera question dans cet article est cette variété particulière mais essentielle qui est indémêlable du sexe et qui permet éventuellement de faire des enfants au bout du compte. Je n’ai considéré dans mon étudeque le cas le plus universel, et de très loin, à savoir l’amour entre une femme et un homme. Je suppose qu’elle s’adresse plutôt à des êtres jeunes qu’expérimentés, plutôt idéalistes que cyniques.
L’amour vrai, qui peut se définir comme une passion réciproque entre deux individus précis, non substituables, peut en théorie survenir à n’importe quel âge. Dans la majorité des cas, en pratique, il survient plutôt dans la jeunesse que dans la maturité ou à fortiori que dans la vieillesse, ce que j’expliquerai plus loin car ce n’est pas aussi évident qu’on serait tenté de le croire. Ce type d’amour est souvent déclenché par ce qu’on appelle communément le coup de foudre. C’est particulièrement vrai des femmes mais aussi des hommes, quoique souvent avec un certain retard à l’allumage. Outre le coup de foudre (qui n’est pas absolument nécessaire) les signes physiques les plus courants indiquant qu’on est devenu amoureux, qu’on est en amour, comme disent les anglosaxons, sont les rougeurs, les palpitations, l’incapacité à se concentrer sur un travail quelconque, l’étourderie, les titubements, le vertige et divers troubles de la vision et de l’appétit. Mais pour que l’amour entre vraiment dans le champ de cet article, encore faut-il qu’il soit réciproque, que le sentiment, le désir ou le désir d’être désirée, soit à peu près aussi intense d’un côté que de l’autre. Ce n’est certes pas le cas le plus courant. Quand cela vous arrive, si ça vous arrive, quand vous sentez que vous avez trouvé le partenaire idéal, quand l’alchimie entre vous deux est parfaite, la première chose que vous avez à faire est de remercier votre chance, la nature bien faite, le destin, le ciel, Dieu, qui vous voudrez, mais ne vous montrez pas ingrat car ce genre d’amour réciproque n’arrive pas à tout le monde au cours de sa vie. Potentiellement, cela pourrait arriver à tout le monde mais l’expérience montre que pour des raisons diverses, cela n’arrive jamais à certaines personnes. Il est très facile de reconnaître dans la rue des personnes amoureuses, authentiquement amoureuses, sans aucune démonstration spectaculaire et d’ailleurs normalement réservées aux lieux privés. Le moindre de leur regard, le moindre de leur geste est chargé d’amour, même quand l’aimé n’est pas là, mais plus encore quand il est présent.
L’état d’une personne amoureuse et qui rencontre un sentiment réciproque chez la personne aimée est tellement agréable qu’il vous fait tout oublier. Il n’y a pas de gêne entre les deux, pas de tabou, pas ces contraintes qui existent dans presque toutes les autres relations sociales. Tout semble naturel, évident, y compris bien sûr le sexe. Précisons que l’acte sexuel n’est en fait nullement obligatoire et que la relation entre les deux personnes amoureuses peut rester platonique ou disons au stade du flirt léger, de la discussion badine diraient certains, sans que l’intensité des sentiments et des désirs éprouvés ne baisse d’un iota, bien au contraire. Si j’étais conseiller en sexologie, je conseillerais d’ailleurs d’attendre le plus longtemps possible de passer à l’acte. Une année d’abstinence, voire deux, serait mon ordonnance de médecin sexologue, un peu sévère certes mais juste. D’abord, ce temps permet de se connaître mieux et surtout cela restera le moment le plus inoubliable, le plus poétique de votre histoire de couple. Et quand enfin, vous déciderez pour une raison ou pour une autre de franchir le Rubicon, cela n’en sera que meilleur, dix fois meilleur. Cela vous semblera une nuit — ou en fait des nuits — merveilleuses car le sexe peut être merveilleux lui aussi.
Quand vous débuterez cette seconde phase (post coïtale dirait notre médecin), il se produit généralement quelques changements importants chez les deux partenaires amoureux. L’homme par exemple perd l’appétit tandis que pour la femme en a pour deux : elle a sans cesse envie de manger. La femme a sans cesse envie d’embrasser et de toucher son compagnon tandis que son compagnon a sans cesse envie de se retrouver avec elle seule dans un endroit isolé mais pas forcément sombre. Il est toujours très difficile pour les deux de penser à quoi que ce soit, excepté à ce qu’ils font ensemble la nuit et parfois le jour. Et les nuits blanches n’aident certes pas à la concentration. Ce n’est donc évidemment pas une bonne époque pour le travail et la création. Si vous voyez une personne très assidue au travail, vous pouvez être sûr qu’elle n’est pas amoureuse.
Être amoureux n’est pas réservé à la jeunesse mais disons qu’elle aide beaucoup. Parfois, la vie ne vous donne pas l’opportunité de rencontrer le partenaire qui peut déclencher ces sentiments intenses avant un âge mûr, voire un âge certain comme on dit. Et dans ce cas seulement, on peut trouver des authentiques amoureux ayant atteint voire dépassé le milieu de leur vie, comme dirait Dante. On peut estimer que plus l’âge de cette découverte (car il s’agit bien d’une première, psychologiquement parlant, même pour ces vieux amants) est tardive, plus l’amour aura de chance de rester platonique ou au stade du flirt léger. Et dans tous les cas, on comprend bien qu’il s’accompagnera de moins de stupeurs et de tremblements qu’avec des amants de vingt ou trente ans.
Le cas des amoureux très jeunes, adolescents, quoique très beau lui aussi dans l’absolu, aura néanmoins la probabilité la plus élevée de rentrer dans la catégorie des belles histoires qui finissent mal. Je n’entends pas par là un sort tragique à la Roméo et Juliette mais une fin beaucoup trop précoce et quelque peu amère. Le manque d’expérience de la vie, le manque de connaissance de soi et de l’autre, est presque fatal pour la durabilité d’un couple, ou en tout cas pour l’alchimie si précieuse dont je parlais plus haut. La déception risque d’être terrible quand toutes les pesanteurs de la société vont s’abattre sur les deux jeunes amants et il est inévitable qu’elle s’abattent sur eux. Il ne suffit pas d’être mature physiquement, il faut aussi l’être dans sa tête pour que l’histoire ait une chance de durer. Et ce cas-là est particulièrement triste parce que ni l’un ni l’autre de ces adolescents ne retrouvera ce feu, cette joie, cette intensité de sentiments, dans toute la suite de leur vie, qui pourra être encore très longue.
Cet amour, ces feux de la passion, dans tous les cas, à tous les âges, finiront par passer et ne reviendront pas. Certaines femmes assurent que leurs sentiments pour leur compagnon ne diminuent pas et même augmentent avec le temps et c’est peut-être vrai pour ce que j’en sais (je ne peux vraiment pas me mettre dans leur tête sur ce point). En fait, j’aurais tendance à les croire. Mais le problème est que ce n’est pas réciproque. Les hommes perdent clairement en sentiment amoureux au bout de quelques temps, quelques mois ou quelques années, même si leur femme est toujours jeune, belle, désirable. Ils n’y peuvent rien ; c’est dans leur nature. Ils l’aiment bien certes mais ce n’est plus du tout la même chose, n’est-ce pas. Aimer vraiment et aimer bien sont deux choses très différentes, comme si les deux choses étaient d’une composition chimique différente. Et la seconde n’a aucune chance de nous faire oublier la première.
C’est pourquoi certains hommes, un peu trop nostalgiques, cherchent à retrouver ce feu de l’amour avec une ou en fait généralement un certain nombre d’autres femmes (successivement en principe). Leurs espoirs seront vains. L’amour vrai ne reviendra pas. Il est du genre facteur à ne passer qu’une fois et une seule. De même certaines femmes, voyant que l’amour de leur compagnon tiédit, se mettent dans la tête de trouver un remplaçant qui saura leur redonner ce grand frisson et toute cette poésie qu’elles ressentaient à leur contact. Elles aussi seront déçues ; cela ne reviendra pas. C’est impossible. La nature humaine est ainsi faite que cette intensité de sentiments et de désirs ne peut être atteint qu’une fois au cours de notre vie. Le seul résultat qu’ils obtiendront, en dehors d’une petite pointe, très provisoire, sur leur encéphalogramme ou leur cardiogramme, sera de teinter leur belle histoire d’aigreur, d’amertume et pour ceux qui n’ont pas encore perdu leur âme, de remords.
Mon conseil de docteur sévère est donc de rester avec la personne qui vous a procuré cette joie intense, même si c’était il y a longtemps et qu’il ne reste plus grand-chose du feu de l’ancien volcan, comme dirait Brel. Pour l’homme, qui a quelque peu une nature de papillon, c’est une ordonnance effectivement difficile à suivre sur le long terme, dans toute sa rigueur, et ressemble assez à un sacrifice. Quant à la femme, il lui faudra une dose importante de compréhension et d’abnégation pour ne pas retourner « chez sa mère » au plus petit faux pas de son compagnon. Dans les deux cas, leur sacrifice mutuel en vaut la peine. Et pas seulement pour les enfants nés de leur union. Pour eux, pour leur santé mentale, pour leur âme.
Dans l’ensemble, l’amour des amoureux ne dure pas. On ne peut pas maintenir longtemps des sentiments ou des désirs à un tel niveau. Ce n’est pas humain, ou disons plus prudemment, ce n’est pas masculin. Cela ne signifie nullement que cet amour a pour cela moins de valeur. Son intensité compense largement sa brièveté. Est-ce que la vie d’une mésange parce qu’elle bien plus éphémère que celle d’un corbeau est moins précieuse ? Non. Le fait que cet amour soit en partie le fruit du travail de nos glandes lui ôte-t-il de la valeur ? non plus. Le fait que l’amour d’un homme pour une femme soit quelque peu proportionnel au désir sexuel qu’elle lui inspire et ne peut donc que décroître lui enlève-t-il de la sincérité, de la réalité ? pas davantage.
Rappelez-vous toujours du seul point important. Tout le monde rêve ou a rêvé ou rêvera de connaître l’amour vrai, l’amour dont il est question dans cet article. Tout le monde pourtant ne le connaîtra pas. Alors si vous avez la chance que cela vous arrive, gardez-le précieusement près de vous, contre vous, en vous. Et gardez la femme ou l’homme qui vous l’a inspiré, contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire, comme les curés disaient à une époque (peut-être qu’ils le disent encore d’ailleurs pour ce que j’en sais, c’est-à-dire à peu près rien).

Deux anges conversant (détail): crayon