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dimanche 30 août 2026

Une histoire abrégée du Christ, p II : la perfection est de ce monde

 

     Il y a quelques années de cela, j’avais fait paraître une histoire abrégée du Christ : Yeshoua, et j’avais indiqué au lecteur que je comptais bien produire en suivant le cours des Âges une seconde partie qui traiterait de tout le branle-bas qui lui a succédé. Eh bien, ce moment est venu, on dirait. Peut-être donc voudriez-vous lire ou relire d’abord cette première partie. Ne serait-ce qu’en raison d’une vérité suffisamment établie qu’il vaut mieux commencer par le début que par le milieu ou par la fin. C’est en effet le bon ordre pour nous autres, créatures de chair, inscrites dans la flèche du temps.
Ainsi donc, j’avais alors l’idée de me pencher fortement sur le cas des diverses églises ou sectes se réclamant du « Fils de l’homme ». Toutefois, ayant mieux réfléchi, je ne vois plus pourquoi je consacrerai du temps et de l’énergie à des choses qui, de fait, ne m’intéressent pas beaucoup, et même me déplaisent assez fortement. Le sujet de cette seconde partie sera donc bien plus intéressant et à coup sûr bien plus essentiel ; j’en reviendrai à une des “commandes” les plus simples, les plus fondamentales et les plus impossibles à tenir pour tout un chacun (apparemment) que Yeshoua nous a données.
La perfection n’est pas de ce monde est un proverbe, une maxime couramment utilisée, vraie dans la très grande majorité des cas, et néanmoins absolument fausse. La perfection est de ce monde et s’il en fallait une preuve, elle nous a justement été fournie par l’auteur de cette recommandation ambitieuse mais juste : « Soyez parfait comme votre Père dans les Cieux ».
Ce n’est pas une figure de style, un excès de rhétorique dû au penchant bien connu pour l’hyperbole de son professeur. La possibilité de la perfection existe, à tout moment, en tout lieu, pour tout homme (et toute femme évidemment). Même l’idiot du village peut être parfait. En fait, ce serait même beaucoup plus facile pour lui que pour vous ou moi. Cela n’a rien à voir avec les différentes capacités de l’âme, encore moins avec le QI.
Il existe cependant des cas où la perfection non seulement n’est pas de ce monde mais est impossible apriori. C’est le cas par exemple d’un écrivain occupé à taper un texte, quel que soit le texte, quel que soit le sujet, y compris un texte à propos de la perfection, sur son clavier d’ordinateur. Celui-là ne peut pas être parfait. Il s’est en effet, pour un moment, abstrait du temps et même de l’espace. L’endroit où vous écrivez n’a absolument aucune importance. Et je reconnais qu’il est parfaitement ridicule de noter le lieu précis où vous avez rédigé tel texte, tradition courante chez les écrivains. La perfection n’est pas abstraite, elle est inextricablement liée à un moment précis, à un lieu précis, à la ou aux personnes présentes à ce moment t, dans ce lieu x. Car la perfection, pour nous, est de ce monde. Avec tout ce que cela implique. Pour nous, créatures de chair, la perfection est ainsi faite, toujours fugitive, mouvante, changeante, avec le temps qui passe, les lieux qui changent, les personnes et les êtres qui vivent et passent autour de nous. La littérature, comme les arts le plus souvent (en dehors peut-être de l’architecte-paysager), est une chose fixée, arrêtée dans son cours, essentiellement morte. Ce n’est pas inutile, certes, mais ce n’est pas parfait et n’a aucune chance de l’être. Quand vous lisez, la seule chose qui est vivante, c’est vous. Et c’est pourquoi Yeshoua n’a pas laissé d’écrits, pas même les quelques mots qu’il a tracé dans la poussière devant la femme adultère parce qu’ils ne s’adressaient qu’à elle et à personne d’autre, qu’à ce moment précis et à aucun autre, et qu’il a donc aussitôt effacés après avoir été lus (personne ne les connaît hormis cette femme inconnue).
Tout le monde peut être parfait. Yeshoua ajouterait sans doute tout le monde doit l’être (mais tout le monde ne le sera pas). Même un écrivain peut être parfait, quand il arrête d’écrire. D’ailleurs peut-être le serais-je ou plus probablement l’ai-je été : qui sait ?
Qu’est-ce que la perfection, plus précisément ? C’est de dire la parole juste, de faire l’action juste, d’avoir l’attitude juste, juste au bon moment, au bon endroit, avec les bonnes personnes (ou même sans aucune personne autre que soi, puisqu’il y a en réalité toujours quelqu’un d’autre que soi). La meilleure image que je connaisse (ou plutôt que je ne connais pas car je n’ai jamais pratiqué ce sport), la meilleure métaphore est celle du surfeur surfant la vague. Tant qu’il avance sur la vague, sur la crête du brisant où commence à moutonner l’écume, en équilibre miraculeux sur le fil de la falaise liquide, toujours debout sur son surf, toujours dans le vent, ou bien au cœur du rouleau déjà à demi écroulé, il est parfait. Et le fait, inéluctable, qu’il va tomber de son surf, qu’il sera peut-être déchiré sur les récifs de coraux ou mangé par un requin ne changera rien à cette perfection atteinte. C’est à son crédit pour le reste des temps. C’est enregistré dans le seul livre qui compte, le livre des comptes, celui qui change en permanence, ajoutant page après page, mais sur lequel rien ne s’efface.
Comme le suggère mon image du surfeur, le temps de la perfection pour les êtres de chair, les êtres de ce monde, est rarement durable. Quelques secondes pour beaucoup, quelques minutes pour quelques-uns, quelques heures ou quelques jours parfaits pour un petit nombre d’entre nous et puis c’est le grand plouf. Yeshoua s’est maintenu sur le crêt de la vague au moins une année, peut-être davantage, qui peut le dire ? Il a surfé la plus longue vague qui puisse être, ou plutôt qui pouvait être, une vague comme il n’y en a jamais eu avant ni après. Et il n’est jamais tombé. Parce qu’il était devenu la vague, une onde qui n’était déjà plus de ce monde.
Alors peut-être est-ce cela qui explique l’inexplicable, pourquoi ceux qui l’avaient abandonné, par lâcheté, par faiblesse, se sont soudain précipités sur ses traces, avec une ardeur et une foi qu’ils n’avaient jamais montrées avant. À cause de cette vague immense que Yeshoua avait déclenchée, invisible à leurs yeux mais bien réelle.

De ce que je viens d’affirmer, il découle logiquement que toute institution fondée sur un livre, qui en tire son autorité, est bâtie sur du sable. Les églises sont de telles institutions. Dieu, l’esprit saint, la perfection, l’harmonie des sphères diraient certains, sont choses insaisissables pour nous autres, toujours fluides et changeantes, aussi insaisissables que l’eau des fleuves où le temps qui s’écoule et ne revient pas. Rien de tout cela (qui est en fait une seule et même chose) ne peut être saisi, posé quelque part, fixé, que ce soit sur cet écran que vous regardez ou par la pointe de quelque ciseau dans des plaques de roche dure. Suis-je en train de dire que tout cela était inutile ? Que tout écrit est vain et superflu ? Évidemment non. Si je pensais cela, je ne serais pas éveillé au milieu de la nuit en train de taper ce texte sur mon clavier. Que ces textes ou au moins certains d’entre eux — je parle de ces textes sur lesquels ont été fondées des églises, des religions entières parfois — soient encore intéressants et porteurs de sens, je ne le nie pas. Et si on s’était contenté de dire ce que je viens de dire, il n’y aurait aucun mal. Ce que je nie, c’est qu’ils soient complets, parfaits, divins. Cette prétention à la perfection, à la divinité, n’est rien autre qu’une usurpation grossière, qu’elle soit le fruit de la crédulité ou de la malice. Et j’ajoute qu’il s’agit d’un des cas les plus flagrants et documentés d’idolâtrie.
Suis-je en train de dire que la personne de Yeshoua, sa vie, son enseignement, sont aussi imparfaits ? Non, au contraire, j’ai passé toute la première partie de ce texte à expliquer justement pourquoi ils l’étaient, parfaits. Sa vie en tant que missionnaire de Dieu a été parfaite. Mais les écrits censés la raconter, souvent mal et parfois faussement (que ce soit par crédulité ou par intérêt bien compris), ne le sont pas, eux. Et plus le temps passe, et plus le sens se perd. Et c’est tout à fait normal. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est de continuer, mille ans, deux mille ans, trois mille ans après, de faire semblant de croire, ou pire, de le croire vraiment, que le sens est toujours là, plein, entier, exactement comme lorsque Yeshoua guérissait les aveugles et les lépreux.
Suis-je en train de dire que les auteurs, les écrivains de l’Ancien testament, du Nouveau ou du Coran n’étaient pas inspirés par Dieu ? Même pas. Je ne suis pas bien sûr qu’ils aient entendu la « voix » de Dieu résonner dans le ciel mais j’admets qu’au moins certains d’entre eux l’ont bien entendue dans leur cœur. Ce que je dis, c’est que la traduction qu’ils en ont faite, de mots écrits sur un parchemin ou quelque rouleau en faveur chez leurs grands prêtres est nécessairement imparfaite, incomplète, entâchée d’erreurs et d’incompréhensions, exactement comme l’est le compte-rendu écrit d’un rêve, surtout d’un grand et beau rêve, ceux que l’on fait parfois en dormant (et qui nous réveillent au milieu de la nuit). Car on ne peut pas comprendre la voix vivante de Dieu et la retransmettre par les lettres figées dans l’espace et dans le temps, déjà mortes avant que l’encre n’ai eu le temps de sécher à la surface du parchemin. Le temps est terrible pour ce genre de prétentions. Et les écrivains qui ont œuvré pour les livres « sacrés » n’y font pas exception. Que l’on ne voie toujours pas cela, mille ans, deux mille ans, trois mille ans plus tard, est un mystère à mes yeux. Certains de ces livres, de ces chapitres ou de ces sourates ne sont maintenant plus guère que des élucubrations à peine supportables, des balbutiements informes, d’autant plus dommageables qu’ils prétendent au statut de préceptes éternels et universels ou pire encore feignent d’exprimer des commandements divins. Les seuls commandements divins ont été formulés par Yeshoua : Aimez Dieu, aimez vous les uns les autres et soyez parfait. Leur caractère divin est précisément marqué par leur impossibilité d’application dans la pratique. En clair, ce ne sont pas des commandements au sens où on l’entend en général. Cela donne un but mais ne parle en rien du chemin qu’il faut emprunter pour y arriver. Pourquoi ? Parce que le chemin de l’un n’est pas celui de l’autre, et que ce chemin change sans cesse, dans l’espace et dans le temps.
Et comme j’avais conclu dans ma première partie, le fait que les choses se soient passées comme elles se sont passées, que les églises aient remplacé l’œuvre vivante de Dieu, son esprit même par la lettre, une lettre morte, et que cela était inévitable (car comment faire autrement dans ce monde, n’est -ce pas ?), rien de cela ne peut changer mon diagnostic ou enlever le tort qu’elles ont fait, par ignorance ou par calcul, en mettant le nom de Dieu là où il n’avait pas lieu d’être. L’œuvre de Dieu, la seule, est juste devant nous, tout autour de nous et parfois en nous, et elle n’est pas écrite en caractères d’imprimerie.

samedi 4 juillet 2026

L’amour, le vrai, avec soupirs, éclairs et tremblements

Flammes (détail): Crayons de couleur sur papier de couleur, pastels

    Voici un sujet que je n’avais pas encore abordé, sauf sous son aspect graphique (ici par exemple). Peut-être que le thème m’a été dicté par ce début de saison estivale et ses températures torrides, allez savoir. Comme le montre assez clairement mon dessin de présentation, l’amour dont il sera question dans cet article est cette variété particulière mais essentielle qui est indémêlable du sexe et qui permet éventuellement de faire des enfants au bout du compte. Je n’ai considéré dans mon “étude” que le cas le plus universel, et de très loin, à savoir l’amour entre une femme et un homme. Je suppose qu’elle s’adresse plutôt à des êtres jeunes qu’expérimentés, plutôt idéalistes que cyniques.
L’amour vrai, qui peut se définir comme une passion réciproque entre deux individus précis, non substituables, peut en théorie survenir à n’importe quel âge. Dans la majorité des cas, en pratique, il survient plutôt dans la jeunesse que dans la maturité ou à fortiori que dans la vieillesse, ce que j’expliquerai plus loin car ce n’est pas aussi évident qu’on serait tenté de le croire. Ce type d’amour est souvent déclenché par ce qu’on appelle communément le coup de foudre. C’est particulièrement vrai des femmes mais aussi des hommes, quoique souvent avec un certain retard à l’allumage. Outre le coup de foudre (qui n’est pas absolument nécessaire) les signes physiques les plus courants indiquant qu’on est devenu amoureux, qu’on est en amour, comme disent les anglosaxons, sont les rougeurs, les palpitations, l’incapacité à se concentrer sur un travail quelconque, l’étourderie, les titubements, le vertige et divers troubles de la vision et de l’appétit. Mais pour que l’amour entre vraiment dans le champ de cet article, encore faut-il qu’il soit réciproque, que le sentiment, le désir ou le désir d’être désirée, soit à peu près aussi intense d’un côté que de l’autre. Ce n’est certes pas le cas le plus courant. Quand cela vous arrive, si ça vous arrive, quand vous sentez que vous avez trouvé le partenaire idéal, quand l’alchimie entre vous deux est parfaite, la première chose que vous avez à faire est de remercier votre chance, la nature bien faite, le destin, le ciel, Dieu, qui vous voudrez, mais ne vous montrez pas ingrat car ce genre d’amour réciproque n’arrive pas à tout le monde au cours de sa vie. Potentiellement, cela pourrait arriver à tout le monde mais l’expérience montre que pour des raisons diverses, cela n’arrive jamais à certaines personnes. Il est très facile de reconnaître dans la rue des personnes amoureuses, authentiquement amoureuses, sans aucune démonstration spectaculaire et d’ailleurs normalement réservée aux lieux privés. Le moindre de leur regard, le moindre de leur geste est chargé d’amour, même quand l’aimé n’est pas là, mais plus encore quand il est présent.
L’état d’une personne amoureuse et qui rencontre un sentiment réciproque chez la personne aimée est tellement agréable qu’il vous fait tout oublier. Il n’y a pas de gêne entre les deux, pas de tabou, pas ces contraintes qui existent dans presque toutes les autres relations sociales. Tout semble naturel, évident, y compris bien sûr le sexe. Précisons que l’acte sexuel n’est en fait nullement obligatoire et que la relation entre les deux personnes amoureuses peut rester platonique ou disons au stade du flirt léger, de la discussion badine diraient certains, sans que l’intensité des sentiments et des désirs éprouvés ne baisse d’un iota, bien au contraire. Si j’étais conseiller en sexologie, je conseillerais d’ailleurs d’attendre le plus longtemps possible de passer à l’acte. Une année d’abstinence, voire deux, serait mon ordonnance de médecin sexologue, un peu sévère certes mais juste. D’abord, ce temps permet de se connaître mieux et surtout cela restera le moment le plus inoubliable, le plus poétique de votre histoire de couple. Et quand enfin, vous déciderez pour une raison ou pour une autre de franchir le Rubicon, cela n’en sera que meilleur, dix fois meilleur. Cela vous semblera une nuit — ou en fait des nuits — merveilleuses car le sexe peut être merveilleux lui aussi.
Quand vous débuterez cette seconde phase (post coïtale dirait notre médecin), il se produit généralement quelques changements importants chez les deux partenaires amoureux. L’homme par exemple perd l’appétit tandis que la femme en a pour deux : elle a sans cesse envie de manger. La femme a sans cesse envie d’embrasser et de toucher son compagnon tandis que son compagnon a sans cesse envie de se retrouver avec elle seule dans un endroit isolé mais pas forcément sombre. Il est toujours très difficile pour les deux de penser à quoi que ce soit, excepté à ce qu’ils font ensemble la nuit et parfois le jour. Et les nuits blanches n’aident certes pas à la concentration. Ce n’est donc évidemment pas une bonne époque pour le travail et la création. Si vous voyez une personne très assidue au travail, vous pouvez être sûr qu’elle n’est pas amoureuse.
Être amoureux n’est pas réservé à la jeunesse mais disons qu’elle aide beaucoup. Parfois, la vie ne vous donne pas l’opportunité de rencontrer le partenaire qui peut déclencher ces sentiments intenses avant un âge mûr, voire un âge certain comme on dit. Et dans ce cas seulement, on peut trouver des authentiques amoureux ayant atteint voire dépassé le milieu de leur vie, comme dirait Dante. On peut estimer que plus l’âge de cette découverte (car il s’agit bien d’une première, psychologiquement parlant, même pour ces vieux amants) est tardive, plus l’amour aura de chance de rester platonique ou au stade du flirt léger. Et dans tous les cas, on comprend bien qu’il s’accompagnera de moins de stupeurs et de tremblements qu’avec des amants de vingt ou trente ans.
Le cas des amoureux très jeunes, adolescents, quoique très beau lui aussi dans l’absolu, aura néanmoins la probabilité la plus élevée de rentrer dans la catégorie des belles histoires qui finissent mal. Je n’entends pas par là un sort tragique à la Roméo et Juliette mais une fin beaucoup trop précoce et quelque peu amère. Le manque d’expérience de la vie, le manque de connaissance de soi et de l’autre, est presque fatal pour la durabilité d’un couple, ou en tout cas pour l’alchimie si précieuse dont je parlais plus haut. La déception risque d’être terrible quand toutes les pesanteurs de la société vont s’abattre sur les deux jeunes amants et il est inévitable qu’elle s’abattent sur eux. Il ne suffit pas d’être mature physiquement, il faut aussi l’être dans sa tête pour que l’histoire ait une chance de durer. Et ce cas-là est particulièrement triste parce que ni l’un ni l’autre de ces adolescents ne retrouvera ce feu, cette joie, cette intensité de sentiments, dans toute la suite de leur vie, qui pourra être encore très longue.
Cet amour, ces feux de la passion, dans tous les cas, à tous les âges, finiront par passer et ne reviendront pas. Certaines femmes assurent que leurs sentiments pour leur compagnon ne diminuent pas et même augmentent avec le temps et c’est peut-être vrai pour ce que j’en sais (je ne peux vraiment pas me mettre dans leur tête sur ce point). En fait, j’aurais tendance à les croire. Mais le problème est que ce n’est pas réciproque. Les hommes perdent clairement en sentiment amoureux au bout de quelques temps, quelques mois ou quelques années, même si leur femme est toujours jeune, belle, désirable. Ils n’y peuvent rien ; c’est dans leur nature. Ils l’aiment bien certes mais ce n’est plus du tout la même chose, n’est-ce pas. Aimer vraiment et aimer bien sont deux choses très différentes, comme si les deux choses étaient d’une composition chimique différente. Et la seconde n’a aucune chance de nous faire oublier la première.
C’est pourquoi certains hommes, un peu trop nostalgiques, cherchent à retrouver ce feu de l’amour avec une ou en fait généralement un certain nombre d’autres femmes (successivement en principe). Leurs espoirs seront vains. L’amour vrai ne reviendra pas. Il est du genre facteur à ne passer qu’une fois et une seule. De même certaines femmes, voyant que l’amour de leur compagnon tiédit, se mettent dans la tête de trouver un remplaçant qui saura leur redonner ce grand frisson et toute cette poésie qu’elles ressentaient à leur contact. Elles aussi seront déçues ; cela ne reviendra pas. C’est impossible. La nature humaine est ainsi faite que cette intensité de sentiments et de désirs ne peut être atteint qu’une fois au cours de notre vie. Le seul résultat qu’ils obtiendront, en dehors d’une petite pointe, très provisoire, sur leur encéphalogramme ou leur cardiogramme, sera de teinter leur belle histoire d’aigreur, d’amertume et pour ceux qui n’ont pas encore perdu leur âme, de remords.
Mon conseil de docteur sévère est donc de rester avec la personne qui vous a procuré cette joie intense, même si c’était il y a longtemps et qu’il ne reste plus grand-chose du feu de l’ancien volcan, comme dirait Brel. Pour l’homme, qui a quelque peu une nature de papillon, c’est une ordonnance effectivement difficile à suivre sur le long terme, dans toute sa rigueur, et ressemble assez à un sacrifice. Quant à la femme, il lui faudra une dose importante de compréhension et d’abnégation pour ne pas retourner "chez sa mère" au plus petit faux pas de son compagnon. Dans les deux cas, leur sacrifice mutuel en vaut la peine. Et pas seulement pour les enfants nés de leur union. Pour eux, pour leur santé mentale, pour leur âme.
Dans l’ensemble, l’amour des amoureux ne dure pas. On ne peut pas maintenir longtemps des sentiments ou des désirs à un tel niveau. Ce n’est pas humain, ou disons plus prudemment, ce n’est pas masculin. Cela ne signifie nullement que cet amour a pour cela moins de valeur. Son intensité compense largement sa brièveté. Est-ce que la vie d’une mésange parce qu’elle bien plus éphémère que celle d’un corbeau est moins précieuse ? Non. Le fait que cet amour soit en partie le fruit du travail de nos glandes lui ôte-t-il de la valeur ? non plus. Le fait que l’amour d’un homme pour une femme soit quelque peu proportionnel au désir sexuel qu’elle lui inspire et ne peut donc que décroître lui enlève-t-il de la sincérité, de la réalité ? pas davantage.
Rappelez-vous toujours du seul point important. Tout le monde rêve ou a rêvé ou rêvera de connaître l’amour vrai, l’amour dont il est question dans cet article. Tout le monde pourtant ne le connaîtra pas. Alors si vous avez la chance que cela vous arrive, gardez-le précieusement près de vous, contre vous, en vous. Et gardez la femme ou l’homme qui vous l’a inspiré, contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire, comme les curés disaient à une époque (peut-être qu’ils le disent encore d’ailleurs pour ce que j’en sais, c’est-à-dire à peu près rien).

Deux anges conversant (détail): crayon



 

samedi 4 avril 2026

Intelligence artificielle ou intelligence extraterrestre : la même quête du double

 

Un de mes peintures fantastiques (sans IA): est-ce un robot ou un vaisseau extraterrestre ou les deux?


    L’humanité ne supporte pas de se savoir seule dans l’univers et se cherche un semblable, un double quelque peu magnifié. Elle use pour cela de deux méthodes, également infructueuses (au moins pour l’heure).
La première peut être synthétisée par le programme SETI, la recherche de vie extraterrestre au moyen de divers appareils sensibles, voire extrasensibles, à des signaux électromagnétiques venus d’autres étoles qui révéleraient une régularité, une fréquence, une répétition de « motifs » supposément incompatibles avec des phénomènes naturels. Bien sûr de tels signaux, pouvant s’observer depuis des dizaines ou des centaines d’années-lumière, ou encore bien plus loin ne peuvent être le produit que de civilisations avancées, puisqu’il est très difficile d’imaginer que des cultures de bactéries ou même des bandes d’Hommes de Cro-Magnon puissent provoquer ce type d’émissions. Donc, dans la pratique, la recherche de vie extraterrestre est en fait la recherche de civilisations intelligentes, voire supérieurement intelligentes. Cette croyance, qui n’est pas née avec le dix-neuvième siècle et son grand machinisme à vapeur mais plus vraisemblablement la continuation sous une autre forme de croyances précédentes (comme celle aux lutins, aux elfes, aux anges ou aux démons) est sans surprise remarquablement tenace. En fait, il est difficile de voir quelle découverte ou quel événement pourrait y mettre un terme en dehors de l’apparition d’une nouvelle croyance plus séduisante encore. Rien ne peut en effet prouver au croyant l’inexistence de telles civilisations et certainement pas le beaucoup trop fameux paradoxe de Fermi (qui devrait être rangé plus précisément dans la catégorie des sophismes pseudo-philosophiques). L’absence de preuves n’est pas la preuve de l’absence, n’est-ce pas ? Sans entrer dans des considérations psychologiques trop fines, on peut raisonnablement supposer que cette forme de croyance relativement nouvelle vise à trouver un substitut, à combler un manque intérieur. Un être extraterrestre intelligent a pour lui deux qualités essentielles très difficiles à trouver : il est l’autre et il est pourtant nous, de par le simple fait qu’il est intelligent, donc conscient, donc soumis aux mêmes préoccupations existentielles (et le fait qu’il soit vert, gris ou bleu, a trois pieds ou six yeux, est organique ou minéral, charnel ou gazeux, n’y change rien). Il peut donc être notre interlocuteur, une fois son langage décodé. Mais pas n’importe quel interlocuteur. Un interlocuteur idéal, soit de par son intelligence supérieure, soit de par sa technologie plus avancée, soit pour les deux raisons. Ce que nous cherchons donc est un double amélioré de nous-même. Quant au fait qu’il soit bon ou mauvais, cela semble avoir une importance très secondaire.
Une de ces nouvelles croyances qui pourrait supplanter celle de l’extraterrestre intelligent et pour exactement les mêmes raisons est celle de l’IA*. Cet acronyme est devenu tellement à la mode de nos jours que je ne vais même pas le traduire, ce qui en plus fera économiser le nombre de frappes pour mes deux index.
Bien sûr, l’IA n’implique pas nécessairement la création d’un androïde et d’une gynoïde pour respecter la parité (ou pour d’autres usages). En réalité, elle semble plutôt vouloir prendre l’apparence d’une pièce souterraine bourrée de machines bourdonnantes et clignotantes, extrêmement gourmande en énergie, de préférence non intermittente. Mais même ainsi, la fonction véritable de l’IA est toujours la même : se trouver un double amélioré, idéal. Dans ce cas, au lieu de le découvrir, nous nous contentons, si on ose dire, de le fabriquer.
Je ne suis pas certain que la seconde méthode soit plus facile que la première mais je suis certain d’une chose est qu’elle est encore moins réaliste. Après tout, quel que soit notre crédo concernant l’apparition de la vie (et possiblement donc de la vie intelligente), il n’y a pas d’argument définitif disponible actuellement pour exclure l’hypothèse que la vie soit apparue sur plusieurs planètes, simultanément ou successivement. L’univers est vaste, n’est-ce pas, et les étoiles aussi nombreuses que les grains de sable du Sahara. Bien que les conditions pratiques pour organiser une telle rencontre du troisième type soient très nébuleuses et pour tout dire inaccessibles au vu de la science actuelle (aussi bien pour nous, Humains, que pour ces hypothétiques être supérieurs vivant sur quelque sphère tellurique, gazeuse ou colloïdale**), elle ne semble pas impossible, au moins sur le plan théorique.
Mais l’IA est un non-sens, une absurdité dans son énoncé même, un oxymore parfait, tout à fait représentatif de notre époque et plus spécialement de notre civilisation occidentale vieillissante et dirais-je croupissante. Croire que des systèmes basés sur des algorithmes puissent être aussi performants que des systèmes biologiques est le fruit de gens qui ne connaissent rien à la biologie. Et croire qu’ils puissent nous améliorer, nous dépasser, ou à dire vrai dépasser l’intelligence d’une bactérie est une illusion soigneusement entretenue par une puissante association d’escrocs et d’imbéciles (il faut toujours beaucoup plus de ceux-ci que de ceux-là pour faire un monde) au bénéfice, immense, cela va de soi, des premiers.
Nous sommes devenus d’autant plus crédules face aux escrocs de l’IA (omniprésents, il va de soi, dans le discours de la propagande contemporaine) qu’on nous a enseigné les idées les plus fausses sur la vraie nature de l’intelligence. Celle-ci n’a que très peu à voir avec le QI et encore moins avec la taille de la mémoire (pour une idée plus exacte de ce qu'est réellement l'intelligence, en particulier humaine, vous pouvez lire cet autre excellent article de ma part, ou seulement le dernier paragraphe pour les gens pressés). L’idée qu’il suffirait d’augmenter la taille de la mémoire et multiplier le nombre de calculs possibles à la seconde pour changer qualitativement la nature des machines qui s’y abreuvent est un autre non-sens. Je peux certifier sans crainte d’être détrompé que cette augmentation n’a jamais ajouté et n’ajoutera jamais un iota d’intelligence à nos machines. Par définition, la seule chose qui change est le nombre de données traitées et le nombre de calculs exécutés à la seconde par la machine. Mais le traitement reste le même, aussi dépourvu d’intelligence qu’un boulier.
Prenons maintenant quelques exemples pour illustrer cette notion qui n’est peut-être pas aussi claire pour tout le monde qu’elle devrait. Considérez une seconde le derviche tourneur autrement appelé Macron, la Ferrari de l’intelligence, le Mozart de la finance, le parangon de l’humanité made in France. A-t-il un QI beaucoup plus élevé que la moyenne, un processeur — encore parfois appelé cerveau — au top de la rapidité et de la puissance de calcul ? Évidemment oui. Il n’y a pas lieu d’en douter. Les obstacles et les examens qu’il a dû passer pour arriver là où il est sont précisément faits pour évaluer ce type d’intelligence, que l’on peut effectivement assimiler grosso modo à son QI. Mais vous aurez beau prendre le plus gros processeur au monde, le résultat sera toujours le même, excepté qu’il sera obtenu plus rapidement et avec plus de précision. Si le résultat était faux avec un petit processeur, il sera tout aussi faux avec le gros mais avec plus de chiffres après la virgule. Macron est-il intelligent ? Évidemment non. Tout ce que fait un derviche tourneur ou un processeur, c’est de tourner, de plus en plus vite. L’intelligence n’est pas un concept qui peut s’abstraire du monde réel. La preuve est au final donnée par les résultats obtenus dans ce monde réel. La France sortira de ses mandats dans un état de ruine économique, industrielle, financière, sociale, scientifique et politique (car il est évident que la démocratie ne sortira pas plus indemne de ses manigances que les autres domaines cités). Son efficacité en tant que gouvernant principal de la France (telle est sa fonction) a été nulle, voire pire que nulle. Or, ce qui définit le mieux l’intelligence, et de manière universelle, est le fait de tirer le maximum de ses propres capacités dans son domaine d’activités propre. Par exemple, dans leur domaine d’activités propre, les léopards sont aussi intelligents qu’on peut l’être, de même que les amibes. Cela signifie que leur efficacité en tant qu’espèce pour s’adapter à leurs conditions de vie propres est maximale, ne pourrait être dépassée par quoi que ce soit, même par des êtres soi-disant supérieurement intelligents. L’art de la chasse chez l’amibe est en effet aussi perfectionné qu’il est chez le léopard ou que chez l’Homme, pris collectivement. En d’autres termes, si le meilleur chasseur humain se retrouvait plongé dans le milieu de l’amibe ou du léopard, il s’apercevrait qu’il ne peut faire mieux et ferait, à coup sûr, beaucoup moins bien. Les animaux bêtes, ça n’existe pas (sauf bien sûr individuellement car il il y a en effet des léopards et probablement des amibes plus stupides que d’autres). Macron s’est clairement révélé plus stupide que d’autres dans son domaine propre.
Pour terminer par une petite digression, l’idée que les animaux seraient bêtes est une autre erreur due à un anthropomorphisme invincible. En réalité, seules des personnes n’ayant jamais côtoyé ou réellement observés les animaux peuvent croire cette fable. Mon exemple de l’amibe tout à l’heure n’est pas une plaisanterie : Regardez ces amibes en action de chasse et vous serez stupéfiés par la complexité de leur comportement, d’autant plus que ces créatures (on hésite à les qualifier d’animaux) n’ont même pas de système nerveux, ni matière grise ni matière blanche et donc pas un seul neurone. Les animaux ne sont pas bêtes et ne sont pas davantage des sortes de robots biologiques comme certains semblent se l’imaginer. Nous ne fonctionnons tout simplement pas pareil.
Bien sûr, à notre place d’Homme, les animaux seraient bêtes. Mais le fait est qu’ils ne sont pas à notre place.
En conclusion générale, on pourrait donc dire que les seules véritables "bêtes" de cette planète sont seulement celles qui ne sont pas à leur place (ou qui ne l’ont pas trouvée).

*Je propose une traduction 
de cet acronyme plus proche de la vérité dans la plupart des cas : Imbécilité Automatisée.

**Lisez pour en avoir un exemple très bien imaginé Solaris de Stanislas Lem ou son adaptation cinématographique par Tarkovsky (le dernier de ses films non seulement regardables mais réellement comestibles et quand Tarkovsky est comestible, il est excellent).


samedi 13 septembre 2025

Le Dogme Hasard comme principe scientifique

 « On trouve 3 douzaines de briques empilées  dans la jungle (Ou les mégalithes de Stonehenge  si on veut montrer qu’on a voyagé) et on passe  pour un imbécile  si on croit que c’est  le fruit du hasard. On trouve 3 milliards de cellules organisées pour opérer l’acte de vision  ou de digérer ou  de se questionner sur leur origine et on passe pour un imbécile si on ne croit pas que c’est le fruit du hasard »

Alfred Kastler

 

    La science moderne, académique et enseignée dans toutes les bonnes écoles occidentales depuis au moins un siècle, admet tacitement et parfois textuellement comme principe indiscutable ou/et comme fait avéré que la vie est le fruit du hasard. En réalité, depuis la nuit des temps, ou disons depuis que l’Homme est l’Homme, il y a deux hypothèses concurrentes pour expliquer l’origine de la vie : le hasard ou un créateur. Toutes les autres hypothèses sont en réalité des variantes de l’une des deux. Ainsi l’hypothèse des multivers n’est qu’un énième avatar très imaginatif de l’hypothèse du hasard.

Mais l’hypothèse adverse et traditionnelle, celle du créateur, a été de nos jours nullifiée sous prétexte qu’elle ne serait pas scientifique. L’idée derrière est que puisqu’on ne peut prouver que ce créateur — Dieu pour parler simplement — n’existe pas, l’hypothèse n’est donc pas réfutable et seules les hypothèses réfutables sont scientifiques. Bon, admettons, mais en quoi alors l’hypothèse du hasard serait plus scientifique ? Peut-on prouver que le hasard n’existe pas ? Non, pas davantage.

On pourrait aussi dire qu’il n’est aucun besoin de ces deux hypothèses pour faire de la science et ce serait vrai. Néanmoins dans la pratique, on ne cesse de faire cette hypothèse plus ou moins implicitement que le monde et la vie sont nés du seul hasard. Quand on étudie l’origine de la vie, on ne doute pas un seul instant que les atomes se sont rencontrés au petit bonheur la chance, puis que les molécules se sont formées par hasard et que ces rencontres et transformations fortuites ont fini par donner les premières formes de vie, même si on n’a pas l’ombre d’une idée du processus qui fait passer de molécules dites organiques à une cellule vivante. Ainsi d’un univers désordonné, on serait arrivé à ce phénomène hautement ordonné qu’est la vie et ceci par hasard. Ce n’est ni logique ni raisonnable d’en arriver à cette conclusion qui ne suit guère le principe de parcimonie d’Ockham, c’est le moins qu’on puisse dire. En fait vous l’avez compris, l’hypothèse du hasard à l’origine de toutes choses n’est pas une hypothèse dans nos sociétés occidentales mais un dogme absolu. Exactement comme il y a eu des dogmes théocratiques à des époques antérieures, nous sommes maintenant sous l’emprise toute puissante de dogmes athées qui n’ont pas plus de fondement scientifique que les précédents. On pourrait résumer l’évolution de notre pensée en disant que c’est le monde du Rien qui succède au monde du Tout.

Bien que la science puisse très bien se passer de ces hypothèses, il ne faudrait pas croire que ce dogme n’est pas un obstacle à son avancement. Les dogmes, quels qu’ils soient, sont toujours, non pas des remparts pour préserver la vérité mais des défenses d’y pénétrer. Cela signifie dans la pratique, dans le monde réel et non théorique, que si vos découvertes ou recherches laissent à croire que vous vous écartez du dogme, même implicitement, elles doivent être rejetées sans plus d’examen (de procès). Ou bien, s’il n’est pas possible de les éliminer complètement, il faut les tordre jusqu’à ce qu’elles rentrent dans le cadre permis.

L’un des problèmes majeurs auquel a dû faire face le croyant fidèle du nouveau paradigme dès le début est la quantité apparemment infinie d’événements et leur improbabilité non moins infinie pour chacun d’entre eux d’arriver qui aurait finalement conduit à la vie. Et plus la science avance, plus elle révèle de complexités, plus elle révèle d’intrications entre les corps, les particules, plus il devient difficile de le justifier par le simple jeu du hasard.

À une époque pas si lointaine, la réponse la plus typique et standard à cette objection était : « si le monde n’était pas tel qu’il est, nous ne serions pas là pour l’observer, donc nous ne pouvons observer un monde que s’il possède toutes les qualités qui nous émerveillent… à tort ». Cela s’appelle en langue savante le principe anthropique. Notez qu’il s’agit d’une pure tautologie (une façon d’enfoncer très fort une porte ouverte). Il est en effet indiscutable. Mais il est aussi faible, bien faible (c’est d’ailleurs son nom : le principe anthropique faible). Il n’explique rien et ne veut surtout rien expliquer. Par exemple, il ne répond absolument pas à la question de la cause de cette complexité apparemment inaccessible au seul hasard. Le fait, évident en soi, que les propriétés de notre univers sont obligatoires pour permettre notre existence et donc celle d’un observateur n’explique en rien comment ces propriétés si pratiques et si nécessaires, toutes nécessaires, ont pu être réunies dans notre univers.

Il a donc fallu chercher une réponse qui soit plus à la hauteur du défi posé et qui rentre dans le cadre du dogme général. Et c’est là qu’on a eu l’idée géniale de ce fameux multivers qui fait les gros titres des journaux et des youtubeurs « sérieux ». Voici le raisonnement : puisqu’il est effectivement très difficile de contrer l’argument de ces nouveaux hérétiques concernant l’improbabilité extrême de notre présence dans cet univers, eh bien avançons l’hypothèse que cet univers improbable est en fait hautement probable et même certain s’il existe une infinité d’univers. Comment cette infinité d’univers est apparue, simultanément ou successivement, peut être laissé à l’imagination de chacun, le but n’étant pas d’expliquer mais de justifier l’extraordinaire improbabilité mathématique que notre monde soit le produit du hasard. Cette idée reprend l’idée ancienne que si un singe ou n’importe quel âne tapait à la machine sans s’arrêter pendant un temps infini, il finirait forcément au moins une fois par écrire la bible, l’œuvre complète de Shakespeare et, j’imagine, celle de la comtesse de Ségur. Ainsi donc sur une infinité d’univers, il doit nécessairement apparaître un jour le nôtre, avec toutes ses lois si bien réglées. Et voilà le tour est joué, question suivante…

Bien entendu, il n’y a pas l’ombre d’une preuve, pas l’ombre d’un indice que ce multivers soit autre chose qu’un fantasme. Et il ne peut pas y en avoir. Ce n’est donc absolument pas une hypothèse scientifique. On peut en effet être certain que cette hypothèse ne fera pas avancer la science d’un iota même si l’humanité devait perdurer un milliard d’année ou même durant l’éternité. Répéter une action ou une parole pendant un temps infini ne la rend pas plus pertinente si elle est stupide. C’est de plus tout le contraire de ce que le principe de parcimonie appelle : toutes choses égales par ailleurs, l’hypothèse la plus probable pour expliquer un phénomène est la plus simple. Ensuite l’affirmation même que de l’infinité sort obligatoirement la bonne pioche est fausse. Bien des ensembles pourtant infinis ne contiennent pas le chiffre 1. Et un livre infini ne contiendrait pas nécessairement le texte que je suis en train de taper.

Enfin, même si on admettait sans autrement discuter l’existence de ce supposé multivers, aurait-on avancé d’un pouce ? Non. Ce n’est qu’une façon particulièrement compliquée et peu scientifique de reculer le problème. Ce problème fondamental : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Une autre tentative, plus ancienne et beaucoup mieux conçue, pour balayer l’hypothèse de Dieu est la célèbre théorie de Darwin. Son aura et son emprise sur nombre d’esprits vient d’un glissement subtil et pas toujours noté. Au commencement, la nouvelle théorie de Darwin, née de ses ruminations sur le pont du Beagle se voulait une réponse à certains constats comme les différentes formes de becs des pinsons des différentes îles Galapagos et elle explique en effet de façon convaincante ces différences. Il s’agissait donc à l’origine d’une théorie modeste, de portée très limitée. Mais cela ne suffisait visiblement pas à son auteur qui avait un tour d’esprit philosophique et vous savez que les philosophes ont un goût immodéré pour les généralisations grandioses et universelles. Darwin a donc eu l’idée typiquement philosophique d’étendre sa petite théorie de l’évolution des becs des pinsons des Galapagos à la vie entière, depuis son apparition sous forme de bactérie unicellulaire jusqu’à l’Homme (et pour les Darwiniens les plus convaincus jusqu’à l’Homme à grosse tête qui doit nous remplacer incessamment sous peu). Vous notez le glissement ? Si Darwin avait en effet des indices — certains les qualifient très généreusement de preuves — que des changements comme la forme d’un bec ou la couleur des ailes d’un papillon se passent effectivement selon le modèle proposé par l’Anglais, à savoir par incrémentation successives de mutations aléatoires avantageuses pour son porteur et sélectionnées par l’environnement (c’est-à-dire par la loi de la jungle), il n’en avait aucun(e) pour sa théorie non restreinte et pour tout dire "générale". Et comme Darwin était tout de même scientifique (en plus d’être philosophe), il en était si bien conscient que pour pallier ce manque, il s’est lancé dans une série de prédictions que l’on découvrirait ceci et cela dans l’avenir proche qui justifieraient sa théorie générale. En fait, on a découvert beaucoup de choses depuis ce jour mais pas du tout ce que prévoyait Darwin. On n’a, par exemple, jamais trouvé les quantités innombrables de chaînons manquants nécessités par son modèle d’évolution par (tout) petits pas. En revanche, on a découvert l’ADN et l’ARN, les protéines, on a commencé à comprendre comment fonctionne les gènes et rien de tout cela ne s’accorde vraiment avec la vision de Darwin. Ce dernier avait l’idée simple et fausse que les gènes et les caractères physiques étaient liés par une bijection : à un gène donné, un caractère donné et un seul ; à un caractère donné, un gène et un seul. Darwin avait l’idée simple et fausse que seuls les gènes déterminent le phénotype (l’ensemble des caractères physiques d’un individu) et que ces caractères ne sont jamais induits par des pressions extérieures, environnementales, bref que ces caractères arrivent toujours par hasard. Aujourd’hui, nous savons qu’il se trompait sur tous ces points. Eh bien, il avait le droit de se tromper, n’est-ce pas, il avait le droit de ne pas tout savoir, comme tout un chacun. La question est : pourquoi nous, Terriens du vingt-et-unième siècle continuons à faire comme si de rien n’était et continuons à enseigner la théorie de Darwin, rebaptisée parfois néodarwinisme, comme si c’était vérité d’Évangile ?

Eh bien justement parce que c’est ça : le dogme hasard est devenu vérité d’Évangile.

Un article de ma part centré plus précisément sur la théorie de Darwin et ses limites : ici.

dimanche 23 mars 2025

Dans le jardin d’Eden : récit de l’origine du mal, première partie

 



     L’épisode décrit dans la Genèse qui se situe dans le jardin d’Eden est sans doute le mythe le plus riche de l’histoire humaine. L’auteur inconnu, juif, a repris d’autres légendes ou mythes plus anciens en leur ajoutant du sien, méthode de création des plus traditionnelles (et des plus fécondes, ajouterons-nous). Pour tout être un peu objectif, il s’agit clairement d’une histoire allégorique, d’un récit merveilleux, d’une légende, d’une fiction — et certainement pas le rapport, même de deuxième ou troisième main, d’un événement réellement observé ou vécu. Tous les personnages et tous les lieux dont parle la Genèse sont des métaphores, des symboles. Certains sont clairement donnés comme tel, par exemple l’arbre fruitier au centre du jardin, dit de la connaissance. D’autres sont à peine plus voilés, comme le serpent descendant de l’arbre, que l’on identifie en Occident en accord avec l’auteur juif, comme étant Satan. Il est donc tout à fait remarquable (et on ne le remarque pas assez) que l’objet de tentation que Satan propose à Hawwah, la première vraie femme selon Genèse, et donc premier vrai échantillon d’Homme, est le fruit de l’arbre de la connaissance.

Tout ce que je viens d’affirmer est aussi indiscutable que des axiomes mathématiques et je ne perdrai donc pas mon temps à le discuter.

Plutôt que de chercher les racines ou les causes de ce mythe qui se perdent dans la nuit des temps, je parlerai de ses objectifs ou, plus particulièrement, de l’un d’entre eux.

L’un des problèmes le plus difficiles, ou en tout cas qui a le plus fait couler d’encre depuis que l’Homme est l’Homme, (et c’est précisément le moment dont parle le récit dans le jardin d’Eden) est celui du mal, plus exactement celui de son origine. Comment d’un être bon et parfait (Dieu ou quel que soit le nom qui lui soit donné) et de sa création peut-on aboutir à une créature partiellement maléfique comme l’Homme ? Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de prouver cette dernière affirmation tant les exemples abondent. En somme, voici la suite logique impossible à concilier : Dieu est bon, Dieu a fait l’Homme, l’Homme est mauvais.

C’est exactement ce que décrit le récit de la Genèse et son but ou au moins le principal est d’expliciter ce mystère, cet énigme apparemment sans réponse satisfaisante possible. Pourquoi Dieu aurait-il créé un être qui tend comme par une aspiration irrésistible, vers le mal ?

Notons tout d’abord que la question n’existe que si, premièrement, vous croyez en Dieu, deuxièmement, que vous croyez que Dieu est bon (il s’agit en effet ici non pas cette fois d’axiomes mais d’objets de croyance ou de foi). Si vous êtes athée, ou même si vous êtes polythéiste, le problème disparaît. Siddhârta Sakyamuni par exemple (et quel exemple plus emblématique pourrait-on donner ?) n’a que faire de cette question. Le diable ou Satan (ou quel que soit le nom que vous voulez lui donner) ne lui est d’aucune utilité ; en effet, il ne croit pas en Dieu (ou aux dieux) et sûrement pas en sa bonté. Il n’a donc nullement besoin d’un personnage tiers pour détourner la paternité du mal du Créateur soi-même.

Tel est en effet une des deux réponses possibles au problème du mal, selon le point de vue du croyant en un dieu unique et bon. Le mal n’est pas la création, même indirecte de Dieu mais d’une autre créature de nature spirituelle antagoniste à dieu, nommée (parfois, en certains lieux et certaines époques) Satan. Certains de ces croyants vont même plus loin et estiment que l’Homme n’est pas la création de Dieu mais de Satan, le diable, l’esprit du mal. Ce n’est toutefois pas l’explication qui a convaincu le plus de monde jusqu’à ce jour. Cela donne en effet une vison outrageusement noire et dirions-nous manichéenne de l’Homme. Comme nous avons maints exemples de la méchanceté de l’Homme, nous avons aussi maints exemples de sa bonté, ou au minimum de sa bonne volonté.

L’explication la plus souvent retenue, et qui est celle apparemment de l’auteur anonyme de la Genèse (non, ce n’est pas Moïse), est que Satan a empoisonné le cœur de l’Homme (en l’occurrence d’une femme prénommée Hawwah). Le mal aurait donc pour origine Satan, le diable, etc.

Cette explication a pour seul mérite et pour seul objectif, non pas de dédouaner l’Homme comme certains le croient, mais de dédouaner Dieu de toute responsabilité pour le mal qui est en l’Homme. Cet essai de justification n’est pas réservé aux juifs (croyants) ou aux chrétiens. Une variante peut être trouvée chez les anciens Perses qui pensaient qu’il y avait un dieu unique Ahura Mazda, le dieu de la lumière (et du feu) et son antagoniste le démon appelé Ahriman. Disons-le, cette explication est faible dans le sens qu’il n’est pas facile de comprendre d’où sort ce Satan, cet Ahruman, si Dieu est unique et créateur de toutes choses. Cela ne fait que repousser le problème. L’hypothèse la plus probable et la plus simple selon moi est donc que Satan, le diable, Ahriman ou quel que soit le nom qui lui est donné, est en fait une création de l’Homme, ou plus précisément une déduction inéluctable de nos facultés de raisonnement. Ce personnage factice est bien pratique puisqu’il sert d’alibi à Dieu dans le procès qui lui est régulièrement intenté et pas seulement par des athées (dernier cas, peu rare, qui d’ailleurs est le comble de l’absurdité).

Une autre tentative d’explication est que Dieu, même si unique, est en fait double. Et on obtient alors le Jupiter à deux faces, Janus ou le Dieu unique mais double de certaines églises ou sectes hérétiques chrétiennes qui pensent que Satan n’est que la facette sombre de la divinité. En somme ou aurait un Dieu schizophrène. Cette croyance est illustrée par exemple dans un conte de Dino Buzzati où l’on voit d’abord Dieu dans son palais céleste gérer les affaires courantes, puis se changer, prendre un ascenseur vers les profondeurs obscures et en ressortir dans le costume sombre de Satan, maître des enfers. Dans cette vision, non seulement l’Homme serait la création de l’esprit des ténèbres mais aussi le monde charnel, c’est-à-dire l’univers entier pour ce que la science en sait. Comme je l’ai dit, cette explication a eu un succès très mitigé.

Néanmoins, le récit du jardin d’Eden est plus riche et plus mystérieux que ça.

Il est vraiment nécessaire de se rappeler que ce récit a des racines plus anciennes que l’auteur juif. C’est en tout cas le verdict des historiens de la Bible et je ne vois aucune raison de ne pas les suivre sur ce point tant les similarités avec d’autres mythes fondateurs d’autres civilisations, parfois très proches, parfois beaucoup plus lointaines dans le temps et dans l’espace, sont évidentes.

Il est aussi nécessaire de se souvenir que ce récit est très ancien, très loin de nous autres, hommes modernes.

Il est donc tout à fait possible, soit que nous nous soyons trompés dans l’interprétation de ce récit soit que l’auteur lui-même, le juif anonyme, se soit trompé dessus en l’écrivant. Un texte aussi plein de symboles et de poésie est particulièrement propice à ce genre de confusions. Car si certains symboles sont à peu près universels, comme le blanc symbole du jour ou de la lumière (mais sûrement pas de la chaleur) ou le courant d’une rivière comme le passage du temps, d’autres ont des sens plus limités géographiquement. Ainsi, le serpent, chez les juifs et chez nous autres est un symbole de perfidie, de duplicité, bref d’un esprit méchant. Mais ce n’était pas le cas (et ça ne l’est toujours pas, je suppose) chez d’autres peuples, comme les Indiens. On a une illustration flagrante de ce travestissement du sens dans le film de Disney Le livre de la Jungle qui fait de Kaa, le serpent python, un être veule, abject et perfide alors que dans la version originale de Kipling inspirée par les légendes hindoues, Kaa, est en réalité un personnage incarnant la sagesse et l’expérience. Ainsi donc, et je reviens maintenant à mon point de départ, il est tout à fait possible que l’auteur juif ait pris, volontairement ou non, un personnage originellement positif ou neutre pour un personnage négatif. Et on a bien un sérieux indice de cette transformation. Car le fruit que le serpent fait goûter à Hawwah est celui de l’arbre de la connaissance. En quoi est-ce négatif ?

Dans le récit de l’auteur juif, le fruit de cet arbre est dit « défendu ». Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère défendu dans les faits ; cette interdiction est aussi suspecte que la défense faite à la femme de Barbe Bleue de ne pas ouvrir une certaine porte alors même que son mari lui remet la clef. Enfin, la contradiction évidente vient peut-être tout simplement du fait d’une "erreur" d’interprétation : peut-être que le fruit n’était pas défendu mais dangereux, ce qui est un concept très différent.

Pour ce qui est du nom de l’arbre, le terme de « connaissance » doit être pris dans son acception la plus large, à savoir celle de la conscience. Ce que le serpent montre à Hawwah, ce n’est pas qu’elle est nue mais qu'elle est, tout simplement. Et que le monde autour d’elle est. À partir de ce jour, plus rien ne sera pareil pour elle et Ha-adam. Ils savent maintenant qu’ils sont, que le monde est, que les choses et les êtres naissent et meurent. Est-ce un mal ? Chacun répondra selon son cœur à la question. Mais il est certain que cette connaissance est risquée, porteuse de bien des peines. Les deux amants sont donc à ce moment-même, allégoriquement parlant, chassés du paradis terrestre.

Dans ce cas me direz-vous, qui est le serpent ? Eh bien de toute évidence une manifestation de Dieu. Car il était dans le Plan qu’Hawwah, ou un autre qui n’a pas laissé de nom, goûte au fruit de l’arbre de la connaissance, quelles qu’en soient les conséquences.

 

Ce petit article doit être lu comme une introduction au vaste problème de l’origine du mal et de sa nature fondamentale. En effet, je montrerai dans une prochaine partie que si on connaît l’origine du mal, on connaît aussi sa nature. J’ai déjà tracé ici-même une piste très claire de ce que sera la continuité de cette réflexion et où elle nous emmènera. À ce propos, j’ai écrit il y a de cela bien longtemps un très bref poème, sorte de Haïku si vous voulez, que voici :

Créature hybride

Mi-bête, mi-sylphide

L’Homme est le serpent à la pensée bifide.


Pour finir, un mot sur l’illustration qui sert à orner cet article. C’est un de mes premiers dessins, du moins un des premiers que j’ai conservés malgré quelques défauts flagrants, et que j’ai même inclus dans mon premier "livre d’images", qui est aussi probablement mon meilleur, Scènes d’amour, que vous pouvez trouver à très petit prix en version kindle ici. La scène est effectivement inspirée du récit biblique situé dans le jardin d’Eden. Au départ, j’avais eu l’idée peut-être excessivement baroque de donner à Hawwah un long cou de serpent, indiquant une fusion physique et métaphysique entre les deux personnages. Le résultat graphique étant assez monstrueux, plus dans la lignée de The Thing que d’une scène biblique, je suis finalement revenu à une description plus traditionnelle de la légendaire première femme et mère de l’humanité. Mais on peut retrouver dans le cou quelque peu trop long du personnage un vestige de cette première version. L’autre personnage est bien sûr le futur compagnon d’Hawwah, Ha-adam. Il est accroupi, quelque peu bestial, et plus bas que sa très désirable compagne car il n’a pas encore goûté au fruit de l’arbre de la connaissance contrairement à elle. La tête de lion cachée dans la cascade a bien sûr la même signification métaphorique que le lion blanc Aslan du Monde de Narnia (dont je n’ai lu que quelques paragraphes, cela dit). Le dessin est une aquarelle en noir et blanc, une de mes spécialités incontestées, mais avec au moins deux noirs différents, du noir de bougie et du noir d’ivoire, peut-être même un peu de gris de Payne, un gris très sombre à reflet bleuté.

Autre article de ma part ayant pour sujet un personnage biblique: ici.

dimanche 31 mars 2024

La chute fatale des démocraties

    Aujourd’hui, je vais commettre un nouvel acte de barbarie impensable aux dépends de mes concitoyens. Je vais en effet m’attaquer à l’un des derniers bastions de la foi occidentale : leur conviction de la supériorité intrinsèque de notre démocratie sur tout autre système. Cet article de foi a été synthétisé agréablement à l’oreille par Churchill, si du moins on en croit les ragots, sous cette forme : « La démocratie est le pire des systèmes politiques à l’exception de tous les autres ». Vous remarquerez que ce n’est qu’une manière humoristique d’affirmer que la démocratie est le meilleur des systèmes, relativement à tous les autres. Cette idée est si fortement ancrée dans nos populations et plus encore parmi nos "élites" que certaines d’entre elles ont même parlé de « la fin de l’Histoire », tant nous voyons notre démocratie comme l’aboutissement ultime de la politique, de toute civilisation. Ce principe de base n’est pour ainsi dire jamais discuté, encore moins remis en question, où s’il l’est comme ici, c’est dans les souterrains, les marges lointaines et louches de la société. Ou encore, il est critiqué par des royalistes qui pensent que leur système est intrinsèquement meilleur que tous les autres, ce qui n’est certes pas le point de vue que je défends. Mon idée ici n’est pas de montrer que la démocratie est pire que les autres systèmes mais qu’elle n’est pas moins pire, si j’ose dire, au minimum dans la pratique et probablement même en théorie. Ce n’est pas une nuance, c’est une différence de fond.

    Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas me lancer dans une thèse académique en trois partie et cinquante pages. Comme d’habitude, je vais juste souligner quelques points forts qui devraient donner matière à réflexion, particulièrement en cette époque très dangereuse que nous vivons, où les frontières du bien et du mal, où les valeurs humaines sont redéfinies par le fait que votre nation est pourvue d’un système démocratique ou non. Ce nouveau manichéisme est en plein essor en ce moment : vous l’entendez sans cesse martelé sous diverses formes, de moins en moins subtiles : Il y a le bon Américain (Américain est ici synonyme bizarrement de Nord-Américain, en excluant bien sûr les Mexicains), le bon Européen, mais le méchant Chinois, le méchant Russe, le méchant Iranien, le méchant Africain du Sahel qui préfère les méchants Chinois et les méchants Russes aux bons occidentaux, etc.

    Dans la courte discussion qui suit, j’opposerai par simplification à la démocratie le système opposé, autocratique, où je range pêle-mêle dictature, royauté, ploutocratie, en fait tous les systèmes où les pouvoirs en place ne font pas l’objet d’élections au suffrage (à peu près) universel. Je ne veux bien sûr pas dire qu’il n’existe pas de différences importantes entre ces divers systèmes non démocratiques mais qu’elles n’ont pas vraiment d’incidence sur l’argumentation présentée ici. 

    D’abord, je dirai que ce qui se passe dans nos pays d’Europe occidentale (je mets pour l’instant les USA de côté), à savoir l’effondrement en cours de ses structures mêmes, n’est pas un accident de parcours, une sorte d’aléa imprévisible comme l’arrivée d’une météorite. Ce n’est pas non plus une sortie de route mais le point obligé où mène cette route, ou disons ces routes. Je dirai également que ce n’est pas davantage de la faute d’un défaut spécifique à notre démocratie, qui est la cause de cet effondrement. En gros, je me garderai bien d’appliquer à nos démocraties le célèbre argument des marxistes qui veut que toutes les expériences socialistes ont échoué parce que ce n’était pas vraiment du socialisme, le vrai socialisme dont ils rêvent. En fait, l’échec des gouvernements vraiment socialistes peut être prédit par les mêmes causes que l’échec final des démocraties. Sur le papier, en théorie, la démocratie avec suffrage universel (c’est la forme de démocratie dont je m’occupe ici et je ne le répéterai plus) est incontestablement le meilleur système, le plus attirant, le plus juste, celui qui satisfait le mieux les différents critères de l’humanisme éclairé. Cependant, pour que ce système soit vertueux, c’est-à-dire s’améliore au fil du temps au lieu de se détériorer, il y a au minimum une condition préalable : c’est que le corps électoral ne soit pas moins éclairé que ceux qu’il élit au pouvoir. Or, il est évident que ça ne peut pas être le cas au départ. L’espoir des démocrates est donc que ce corps électoral, le peuple pour appeler les choses par leur nom, accède à force d’éducation à ces lumières au fil des années, des décennies, des siècles. Pourtant, c’est ce phénomène vertueux qui ne s’enclenche jamais et qui ne peut pas s’enclencher. C’est encore un problème du type de la poule et de l’œuf, insoluble : qui commence le premier ? Le peuple ne peut accéder à ces lumières supérieures, pas par la faute de son QI insuffisant, mais parce que l’enseignement qui lui est donné est fautif, biaisé dès le départ. Dès le départ, on ne lui donne pas les bonnes informations, celles qui comptent vraiment. Oh, il pourra être docteur, mathématicien, professeur, peu importe, car il est élevé dans l’ignorance de certaines informations essentielles. Et pourquoi n’a-t-il pas accès à ces informations ? Pas parce qu’elles n’existent pas, non, mais parce que ces informations le dresseraient contre ceux même pour qui il vote et doit continuer de voter. En démocratie, les gens qui ont le pouvoir se rendent très vite compte que leur élection ou réélection est impossible s’ils partagent leurs informations sur la situation réelle du pays, vérités généralement impopulaires dans un premier temps (et c’est le seul temps qui compte pour le politicien en démocratie). Donc, au lieu de chercher à élever le peuple à leur niveau de compréhension, ce qui leur serait fatal, ils se mettent au niveau du peuple. Ils amorcent ainsi le cycle pernicieux qui vous fait descendre la pente en tant que collectif au lieu de la monter. Et donc, et surtout, ils apprennent à mentir. D’abord en creux puis en plein. Quand le mensonge devient positif, on peut prédire que la fin du système est proche. Eh bien nous y sommes en plein dedans. 

    Le politicien en général, mais de façon bien plus accusée en démocratie, est fondamentalement un propagandiste. J’ai écrit sur la propagande un article qui mérite d’être lu, ici ; je ne vais donc pas rentrer à nouveau dans les détails, mais disons de façon succincte que la propagande est un autre mot pour publicité comparative. Ne nous trompons pas, la propagande est un outil obligatoire pour n’importe quel gouvernement. Le problème est qu’il y a de la bonne propagande et de la mauvaise. La meilleure propagande, à moyen et long terme, est celle qui souligne les forces réelles du pays et accuse les faiblesses réelles de l’adversaire ou du concurrent (du partenaire comme dirait Poutine) sans rien y ajouter. Une forme de propagande déjà dégradée est celle qui exagère ses propres forces, quoique réelles, et exagère les faiblesses du concurrent, quoique réelles. Enfin, le stade ultime de la propagande, stade où nous sommes arrivés en Occident, tout spécialement en Europe, est l’inversion des forces et des faiblesses, le mensonge patenté. En gros, on observe dans ce cas de propagande une projection de nos faiblesses réelles vers l’adversaire et on se pare des forces de ce même adversaire. Cela peut marcher. En fait il a été démontré que cela fonctionne très bien… à court terme. On a eu un magnifique exemple de ce type de propagande récemment, un vrai cas d’école (mais qui ne sera probablement jamais au programme de la nôtre, ou alors dans un siècle) qui est le covid. Qui pourrait nier que ça a marché ? Parce que vous faites partie comme moi des 10% qui ont résisté ? La belle blague ! Le but du propagandiste est plus qu’atteint lorsque vous avez converti 90% de la société à vos mensonges, que cette conversion soit fervente ou passive, peu lui chaut. Néanmoins, ce bon effet ne dure pas, comme on le voit pour le covid. Et il ne peut pas durer car sans cesse, ce type de propagande, ces mensonges pour l’appeler par son nom, se verront contredits par les faits, par la réalité. Et naturellement, on assiste au bout de quelques mois ou quelques années à ce spectacle inévitable des rats quittant le navire, puis de l’équipage puis du capitaine.

    Je résume donc mon point central : c’est parce que les politiciens en démocratie sont obligés de mentir à leurs électeurs, et à mentir de plus en plus au fil du temps, que la démocratie est assurée de se corrompre et d’échouer au final. Et les politiciens sont obligés de mentir et de prendre les mauvaises décisions en connaissance de cause parce que leur population d’électeurs ne peut avoir la lucidité nécessaire pour les pousser dans la bonne direction. Le mensonge des uns entraîne l’ignorance des autres qui entraîne les mauvaises décisions des premiers et ainsi de suite. C’est le serpent qui se mord la queue, c’est ce qu’on appelle un cercle vicieux. Et c’est pourquoi ce système est condamné à long ou très long terme, selon ce qu’on entend par long.

    Est-ce que je suis en train de prêcher ici pour un système différent, dit « autoritaire » par exemple ? Absolument pas. La démocratie a ses mérites et peut être la solution à certains endroits à certains moments. En fait, ma pensée est que tous les systèmes politiques, quels qu’ils soient, en tout cas tous ceux qui ont été essayés, ont en leur sein leur erreur fatale. Mon but est de montrer que notre prétendue supériorité est factice, repose sur du sable. 

    Bien que mon point principal soit achevé, je terminerai par deux dernières remarques, étroitement liées. La première est le lieu commun en Occident que les pays non démocratiques sont systématiquement corrompus, de la base jusqu’au sommet. Et pour illustrer leur point, cette sorte de penseurs note le nombre apparemment anormal de procès pour corruption qu’on trouve dans des pays comme la Chine ou la Russie, suivis généralement de l’élimination de l’accusé reconnu coupable (et ils ne mettent pas en doute la réalité de l’accusation). Apparemment, ils ne sont pas sensibles à la contradiction contenue dans leur propos. L’élimination des « fameux oligarques russes » (plutôt de l’histoire ancienne aujourd’hui) ou des magnats chinois peut impressionner défavorablement par leur méthode mais le but est bien de combattre la corruption jusqu'au sommet de la pyramide. Il faut comprendre que dans l’esprit des dirigeants russes ou chinois, et à juste titre, la corruption ne se limite pas à la prise de pots de vin, à tromper le fisc ou à escroquer la population ; elle commence quand votre entreprise se met directement en travers de l’intérêt du peuple dans son ensemble ; très clairement donc, une entreprise ou en fait un parti politique qui travaille contre les intérêts du pays et pire parfois pour les intérêts d’un autre, très généralement hostile (suivez mon regard), risque fort de se retrouver sur le banc des accusés. Si nous appliquions cette règle saine dans nos pays, nous découvririons que bien des politiciens ou chefs de très grosses entreprises sont corrompus. Je veux bien croire qu’on ne leur mettrait pas une balle dans la tête comme les Chinois ou les expédierait prendre l’air en Sibérie mais il y a bien d’autres sentences possibles, à commencer par leur enlever tous les avantages financiers indus qu’ils ont pris par le fait même de cette corruption et les exclure de toutes responsabilités importantes futures (personnellement, je ne serais pas contre l'exil: c'est plus simple). En second, il est inexact de postuler qu’un système non démocratique est forcément autoritaire. Est-ce qu’un système est autoritaire quand les trois quarts ou plus de la population adhèrent à ce système, à son gouvernement ? Êtes-vous vraiment sûr que la Chine actuelle est plus autoritaire que nos pays ? Il faudrait demander l’avis aux Chinois, non ? Eh bien l’avis d’au moins quatre-vingt pour cent des Chinois et de tous ceux que j’ai pu rencontrer sans exception est qu’ils sont dans l’ensemble, malgré les difficultés, bien gouvernés. Vous vous dites : c’est parce qu’on leur a lessivé le cerveau. Pourquoi ? Pourquoi cela vous étonne que huit cent millions de personnes qui ont été tirées de la grande pauvreté régnant encore dans les années 80 jusqu’à un niveau de vie comparable au nôtre (et bientôt supérieur sans doute si ce n’est déjà fait), plus leurs enfants, éprouvent une forme de gratitude envers leurs gouvernants, ou au minimum du respect ? Mon avis est que s’ils avaient le droit de voter pour des candidats différents, ils voteraient quand même massivement pour Xi, ou un autre représentant du PCC, et de bon cœur. Pourquoi vous étonner que le peuple russe vote à 86 % pour Poutine ? Tous les sondages depuis des années, je parle des sondages réalisés par diverses officines sponsorisées par l’Occident (les USA pour être clair) n’ont cessé de rapporter ce type de chiffres absolument désolant pour leurs commanditaires. Les Russes dans leur très grande majorité votent pour Poutine parce que leurs conditions de vie se sont améliorées lors du dernier quart de siècle et qu’ils trouvent que le capitaine et l’équipage à la barre de cet énorme paquebot sont raisonnablement compétents, honnêtes et surtout fiables. Mais qui ici vote de bon cœur pour Macron ou un de ses semblables ? Dix pour cent, peut-être bien… curieux effet de notre belle démocratie, n’est-ce pas ?

Bon, voilà qui devrait suffire à vos réflexions pour la journée.

Salut.

(Le libellé précis de cet article devrait être "politique" mais puisque c'est devenu un mot qui pue dans notre partie du monde, je ne l'emploierais pas).


samedi 22 avril 2023

À quoi servent les poètes ?

La poésie est-elle seulement encore possible après Auschwitz ?

Cette question a été posée par le philosophe-musicien Adorno, un Allemand évidement malgré le patronyme corse. Il ne s’agit pas de simple rhétorique. On peut toujours écrire de la poésie, et de fait il s’en écrit des kilos ; mais peut-on encore la lire ? Peut-on en accepter l’idée-même ? Si la poésie est fondamentalement le dévoilement de la beauté cachée du monde, comment la concilier avec la révélation de l’horreur sans fond et du chaos pré-apocalyptique qui sont les signatures indélébiles du vingtième siècle ?

En fait, la question est plus large : est-il encore possible après les divers massacres du siècle précédent de faire de l’art, du grand art, celui qui cherche à s’abstraire des contingences, des basses comme des courtes visées ? En effet, on peut affirmer que la poésie est l’essence-même de ce type d’art.

Une façon très simple et très facile de répondre à la question est d’être factuel : depuis les grands charniers du vingtième siècle, il se fait encore et toujours de l’art, du grand art même, et donc la réponse est oui. Chacun trouvera les exemples de son choix. Personnellement, je citerai Messiaen dans son camp de concentration, Bougalkov toujours au bord du goulag, Céline (pour son Casse-Pipe), Schostakovitch, Thom Yorke, Robert Wyatt, Christian Vander, Sergueï Bondartchouk, Kurosawa, Isao Takahata, Souleymane Cissé pour son Yeelen (La lumière), Elem Klimov (en particulier son ultime film Idy y smotry (Venez et voyez)) le film Blade Runner ou même la série populaire des années 2000 Battlestar Galactica comme des preuves parmi d’autres de cette affirmation. Quel que soit l’art où cette poésie s’est exercée, on s’aperçoit qu’elle a intégré sans difficulté apparente l’horreur sans fond et le chaos dont je parlais plus haut. Pas plus que le mal, la poésie, la beauté, n’ont de limites. Et allons encore un peu plus loin, plus l’humanité aveugle explore les abysses sans fond du mal, plus la poésie qui s’en exhale s’élève vers les cieux, ainsi que son parfum ineffable, comme dans un balancier parfaitement réglé. 

Le but ultime de l’Arch-Ennemi — appelons-le Grand Satan par exemple — est de casser l’esprit saint, de casser tout ce qui a du sens, de briser l’image-même de la beauté et de la justice que nous portons au fond du cœur, d’arracher tout espoir, toute foi, toute confiance en la bonté du Créateur, si tant est même qu’on croit en un Créateur. Ce grand œuvre de démolition a été presque achevé au siècle dernier, dans son application rigoureuse du moins, car la théorie remonte au siècle précédent avec les grands estropiés de l’âme que sont Darwin, Nietzsche, Marx, Freud, les quatre évangélistes du renversement des valeurs. Le fait que trois de ces quatre-là soient issus de la sphère d’influence germanique est anecdotique ; il se trouve simplement que les Allemands de cette époque avaient un don pour explorer les idées abstraites supérieur aux autres. Ces idées en réalité étaient présentes partout à la pelle, au moins dans le monde occidental ; il suffisait de les ramasser. Car il faut de grands hommes pour exprimer et faire accepter les doctrines d’un nouveau paradigme, même si elles sont essentiellement fausses, mesquines, terriblement incomplètes.

La poésie peut se retrouver partout, y compris dans les domaines les moins suspects, comme les sciences ou la comptabilité mathématique. Car elle s’adresse à l’âme tout entière. Les estropiés de l’âme ne s’adressent qu’à certaines de ses manifestations les plus facilement corruptibles, dont la première de toutes est la raison. On peut tout faire dire et tout faire faire par l’entremise de la raison quand elle n’est plus soutenue par les autres facultés, en particulier le sens inné du bien et du mal. Cela s’est fait depuis toujours et continuera à se faire tant que l’Homme existera.

L’œuvre de démolition a été presque parachevée. Presque est le mot le plus important dans la dernière phrase. On s’apercevra plus tard, bien plus tard, que cette résistance sur le fil a une grosse dette envers les poètes, la sorte de grands hommes dont je parle plus bas, la plus naturellement rétive aux pièges et extorsions monstrueuses de la raison.


C’était la théorie, voici la partie pratique pour ainsi dire.


À quoi servent les grands hommes ?


Il était assis à sa table, accoudé,

L’artiste, et semblait se demander

S’il devait appuyer sur le front

Ou sur le cœur son double canon.

« Ça n’va pas bien, m’sieur ? lui ai-je dit

(C’est qu’il n’y avait rien d’inédit).

Il m’a dévisagé l’air chagrin,

Toujours muet, avec ses yeux de chien.

Pauvre bonhomme. Il semblait bien bas.

Enfin sa voix résonna comme un glas :

« Je suis un ver. J’ai raté ma vie,

Je viens de rater ma mort aussi.

Du commencement jusqu’à la fin,

Docteur, j’ai manqué à mon destin.

— Balivernes ! Vous êtes brillant !

— Disons que je suis un ver luisant.

Mes chefs d’œuvre n’ont servi de rien,

Mon exil étrange encore moins :

Le monde n’a pas changé d’un fil

Et l’Homme est toujours aussi futil.

Mes plus beaux vers sont sus de trois snobs

Qui les replacent entre deux robes.

Mon sacrifice extraordinaire ?...

Les malins se rient de ces manières.

À quoi servent alors les grands hommes ?

Puisque le monde, jamais, en somme,

Ne va au mieux mais toujours au pis ?

Ne sommes-nous que de beaux esprits

Comme ils disent, vains sémaphores,

Épouvantails impuissants au bord 

De la voie, où fonce dans la nuit

L’énorme train d’acier et de bruit ?

Quelle est notre fonction dans la vie

Puisque rien ne freine ou ne dévie

Le monstre en sa folle cavalcade ?

Si les génies, les plus grands alcades,

Les savants chercheurs de théorèmes,

Les saints hommes, le Messie lui-même,

N’ont pu stopper ce dévoreur d’âmes,

Pourquoi ne pas sortir de ce drame

Par une porte ou bien par une autre,

Par celle dont cette arme est l’apôtre

Ou par le silence des cavernes.

— Et moi je répète : balivernes !

— Non docteur, je suis bien résolu

Et cette fois vous ne m’aurez plus.

Vos arguties ne sont plus de mise,

Ma décision est belle et bien prise :

Je me retire au loin, j’en termine

Avec un monde qui m’abomine.

— Si ça vous plait, poussez la gâchette

Mais pourquoi m’inviter à c’te fête ?

— Il est dur d’être seul à cette heure

Et c’est vous que j’ai choisi, docteur,

En tant que vieux routier de la mort,

Avant de voir l’envers du décor.

— Si c’est vot’ dernière volonté…

— Il est vrai que d’un autre côté,

Je ressens quelque chose d’immense,

Telle une interminable naissance,

Quelque chose de plus inarrêtable

Que les saisons, de plus malléable

Que l’or, mais plus indestructible

Que le dur métal qu’on passe au crible,

Quelque chose qui monte sans cesse

Et qui ne va jamais à la baisse :

Ce quelque chose est la conscience.

Par-delà le temps et les distances,

Au-dessus des charniers, des décombres,

Des violences et des viols sans nombre,

De l’injustice institutionnelle,

Des accaparements criminels,

De ceux-là qui ont plutôt que d’être — 

Gardiens de l’or, d’un temple ou des lettres — 

Des anciens et des nouveaux mensonges,

D’actes si fous qu’on croirait un songe,

De rêves morts avant d’être nés,

De lacs noirs, de plaines calcinées,

Elle s’accumule en lourds présages

Silencieux, comme des nuées d’orage,

Elle plane dans quelques hauteurs

Attendant l’éclair libérateur.

Car en ce monde rien ne se perd,

Pas plus la pensée que la matière.

Mais elle vole de l’un à l’autre,

Délaisse une nation pour une autre,

Passe de l’Égypte à Israël,

Va chez Hugo après Ezéchiel,

Visite la vierge et le vieillard,

Le preux, l’austère ou le paillard,

L’astronome à la suite du prêtre

Et plus jamais ne peut disparaître

Et toujours change en s’élargissant.

Et si le grand homme était le point

Où les idées en l’air trouvent leur joint,

Où de la masse émerge le sens,

Où les songes flous se font conscience

Où la conscience devient lumière !?

Oui, les grands hommes, rois solitaires,

Portent haut ce poids sombre et radieux

Qui rapprochent les hommes de Dieu

Et leur redonnent le goût enfoui

Du bien, du beau, du vrai, de l’inouï !


dimanche 5 mars 2023

Une histoire abrégée du Christ et de ce qui suivit

 

Le Nouveau-né de Georges de la Tour, sans auréoles et autres artifices

Remarque préliminaire : cet article est la première véritable incursion que je fais dans un terrain miné, objet d’une guerre féroce, l’histoire des religions (et l'histoire tout court mais plus intensément ici qu'ailleurs), et plus précisément de leurs grands enseignants, terrain où je ne me suis pour l’heure engagé que lors de brèves digressions dans des articles qui par ailleurs traitaient de tout autre chose.


Première partie : Yeshua


J’appellerai par son nom charnel, juif, donné par ses parents, celui qu’on appelle le Christ mais qui n’a jamais été appelé ainsi de son vivant, sauf en une ou deux occasions répertoriées. Je l’appellerai donc Yeshua.

La mère de Yeshua, Mariam, était fiancée à un homme à coup sûr plus âgé et probablement plus riche, comme c’était la tradition alors, quand elle tomba enceinte de son premier enfant qui devait porter le nom de Yeshua. Ils n’avaient pas eu encore de rapports sexuels et il lui fut donc difficile d’expliquer à Yosseph, le fiancé, comment la chose était arrivée. Avait-elle été séduite et fécondée par un beau parleur, avait-elle commis une erreur de jeunesse, comme cela arrive aux jeunes filles inexpérimentées ? Avait-elle été violée par un agresseur ? Les auteurs ne le disent pas. Quoiqu’il en soit, le dénommé Joseph devait être assez amoureux de l’imprudente car il ne brisa pas son serment et l’épousa malgré l’enfant à naître de père inconnu.

Yeshua naquit dans la ville de ses parents, Nazareth, en Galilée, ou peut-être lors d’un voyage en Palestine, à Bethléem. Rien de particulier n’est à relever à cette occasion. L’accouchement se déroula sans doute assez bien car Mariam eut encore plusieurs fils, dont Joseph et Jacques, et plusieurs filles dont on ignore les noms, après son aîné.

Rien non plus n’a été signalé de significatif dans sa jeunesse, annonçant l’homme qu’il deviendrait, jusqu’à ce que Yeshua atteigne une trentaine d’années (les auteurs ne fournissent pas plus de précisions). Mais on sait qu’à cet âge, il traversa une grande crise intérieure dont il sortit convaincu que son propre peuple, le peuple élu de Dieu, s’en était en réalité éloigné. Tout son enseignement visera à redresser la vision de Dieu qu’en avaient ses compatriotes aveuglés par les faux prophètes et les guides médiocres ou corrompus. Et quel enseignement est plus fort que celui qui se fait par l’exemple ? Il devint donc pour un temps imparti l'image incarnée de Dieu, quoique de chair et d’os, malgré toutes les contraintes et limitations que cela implique, et le resta jusqu’à sa mort, même lorsqu’il connut l’abîme du doute et qu’il prononça une de ses paroles les plus célèbres : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » On pourrait croire que ceci est la preuve de son imperfection ; au contraire, la perfection voulait qu’il prononçât ces paroles précisément à cet instant et dans ces circonstances épouvantables. Son enseignement consista à rendre visible ce qui était invisible, dicible ce qui était indicible, sensible ce qui était impalpable.

L’enseignement de Yeshua est le contraire de la sagesse humaine, essentiellement pratique, car cette sagesse-là ne fait pas naître la foi dans le cœur de l’homme et il avait besoin que beaucoup d'autres aient foi en lui, « une foi capable de déplacer les montagnes » pour accomplir sa tâche prodigieuse. L’enseignement de Yeshua n’est pas relatif, il est absolu. Il n’y a pas de juste milieu, de bon sens qui tiennent. Il n’y a pas de position valide entre le oui et le non, il n’y a de couleur entre le blanc et le noir. Sa radicalité est totale. Son enseignement pourrait se résumer (très grossièrement) à l’un de ses premiers commandements : « Soyez parfaits comme votre père dans les Cieux ». Sa radicalité ne vient pas d’un manque d’expérience, d’un manque d’humanité ou d’un idéalisme non trempé par les épreuves mais au contraire de son immense expérience et de la profondeur incommensurable de son humanité.

Yeshua s’est rendu parfait pour le Royaume de Dieu. Il sait donc que la perfection existe. Il sait que tous ses disciples sans exceptions peuvent être parfaits. Cette perfection ne durera pas, il le sait, car ce n’est pas en eux d’être parfaits jusqu’à la mort. Ce n’est en personne de rester parfait excepté lui. Aussi les met-il en garde à plusieurs reprises de ne pas désespérer quand ils trébucheront, car ils trébucheront, cela ne fait aucun doute.

Yeshua est parfait comme son Père dans les cieux mais il n’est pas Dieu, seulement son image (et c'est déjà énorme à supporter). Il ignore des choses que seul le Père sait, comme le jour et l’heure où viendra la grande tribulation. Il n’est pas bon non plus : « seul le Père est bon » rétorque-t-il à un suppliant dans une de ses paroles les plus étonnantes. En effet, seul Dieu peut donner la vie, la vie éternelle, lui ne peut que guérir et redresser ce qui a été couché, tout au plus. Il n’a pas de pouvoir en propre ; tous ses pouvoirs viennent du Père ; mais si ses disciples se rendent parfaits comme lui, le temps qu’ils le resteront, s’ils ont la foi, alors Dieu leur prêtera une force qui ne vient pas d’eux (car force et foi sont synonymes dans ce contexte). Et c’est dans ce sens qu’il est dit que Yeshua envoya ses disciples faire des miracles.

Les miracles : ce sont des guérisons inespérées et souvent abruptes : des aveugles qui revoient, des infirmes qui remarchent, des épileptiques et des déments calmés, des lépreux sans lésions, des comateux qui se raniment… L’instrument du miracle est Yeshua mais comme il le dit à maintes reprises, c’est la foi du malade qui fait la guérison. D’ailleurs il n’a même pas toujours besoin d’être présent pour que la guérison s’accomplisse. Pourquoi ont-ils tous foi en lui, une foi sans limite ? tel est le grand mystère.

Yeshua n’est pas Dieu, il le dit à plusieurs reprises, il n’est pas un ange non plus (« je suis le Fils de l’homme » ce qui exclut toute nature angélique). Il n’est pas davantage le fils de Dieu, dans le sens où ses disciples l’entendent. Un fils de Dieu, oui. Yeshua lui-même ne se qualifie jamais ainsi mais uniquement et continuellement comme « le Fils de l’homme », une de ses paroles les plus difficiles à entendre pour beaucoup, bien que je vienne une seconde plus tôt d’en expliciter le sens principal.

Son enseignement évolue : au début il affirme ne venir que pour les brebis égarées d’Israël puis il se contredit en guérissant le serviteur du centurion ou la femme cananéenne (« mais les petits chiens mangent les miettes sous la table du maître » lui fait-elle remarquer). Pourtant, il est toujours parfait. Pourquoi ? Parce que la perfection est fugitive, toujours changeante, toujours en évolution elle aussi. La perfection, c’est de dire la juste parole ou de faire l’acte adéquat à tel moment dans tel lieu devant tel public, et elle ne le serait plus dans tout autre cas. Une vérité bonne à dire aujourd’hui à l’un ne l’est pas pour l’autre et elle ne l’était pas hier et ne le sera plus demain. C’est pourquoi d’ailleurs Yeshua est le seul parfait, car il est né au bon endroit au bon moment, parmi les peuples adéquats et parce qu’environ un million d’autres facteurs se sont réunis alors pour lui permettre de devenir ce qu’il est. Et naturellement cet alignement immensément improbable de circonstances ne s’était pas produit avant et ne se reproduira plus (inutile donc de chercher le nouveau messie, le nouveau « Jésus »). La perfection étant mouvante et sans cesse annulée par le temps qui passe ou les lieux qui changent, elle ne peut être fixée. Et c’est pourquoi jamais Yeshua n’écrivit, bien qu’il sût évidemment lire et écrire, sauf une fois, quelques lettres dans le sable ou la poussière pour la femme adultère qu’il venait de sauver de ses accusatueurs, et qu’il effaça aussitôt.

La sexualité : Yeshua s’est rendu eunuque pour le royaume des cieux. Pourquoi ? La réponse est très simple. Si vous voulez être à tous, vous ne pouvez être à une. Que ce soit dans la chair ou pire encore en esprit. En vérité ce problème est le plus facile à élucider de tous ceux que je me suis permis d’élucider pour ce texte et qui semble pourtant plonger certains dans des abîmes de perplexité bien inutiles, sans parler de toute l’encre qu’il a fait couler. Quant au fait qu’il se soit fait eunuque, Yeshua était adepte des images fortes et des hyperboles. Quand la femme adultère, nue, lui est présentée pour recevoir son châtiment, il se garde bien de la regarder et griffonne les yeux tournés vers le sol ; ce n’est pas l’attitude d’un eunuque au sens littéral. « Dans le royaume de Dieu, les femmes n’auront pas de maris et les hommes n’auront pas d’épouse » est un enseignement très différent de celui du Coran (mais pas absolument inconciliable).

Après une année de mission, peut-être deux et au maximum trois — les textes ne donnent pas de durée précise — Yeshua a annoncé qu’il allait mourir sur la croix (en fait un T), livré à ses ennemis jurés, les gardiens du Temple, par l’un de ses douze disciples. Et les choses se sont produites comme il l’avait dit. Pas de miracle là-dedans : si vous êtes parfait, alors vous avez une vision parfaitement lucide de la situation ; et comme dit un proverbe très cher aux écrivains, si vous connaissez (parfaitement) le début de l’histoire, vous connaissez aussi la fin. La crucifixion était le supplice ordinaire, jugé le plus ignominieux, pour les criminels ordinaires, bandits et autres basses racailles et il pouvait être certain que les pharisiens ne lui feraient pas l’honneur de le condamner en tant que criminel extraordinaire, d’où sa précision dans les détails annoncés de sa mort. La condamnation à mort, de la façon la plus ignoble, de Yeshua était évidemment une décision politique, sans le moindre rapport avec une quelconque justice, le procès n’étant qu’un simulacre, tout cela parfaitement compris par l’occupant romain en chef (Pilate en l’occurrence) qui a toutefois donné son accord, par intérêt politique et pour le confort de sa carrière. Rien de neuf sous le soleil dirait l’Ecclésiaste : on a les mêmes aujourd’hui en surabondance de stock.

Sur la colline du Golgotha, au pied du patibulum, ce qu’on appelle maintenant, à tort, la croix, ne se trouvaient ni les frères ni les sœurs ni la mère de Yeshua. Parmi les seules pleureuses certifiées étaient Mariam de Magdala, qui était peut-être une ancienne prostituée, et Mariam, mère de Jacques et Jean, les fils du tonnerre comme les surnommait Yeshua. Aucun des onze disciples « fidèles » ne se trouvaient non plus présents, certainement de peur d’être arrêtés à leur tour. Que celui qui n’a jamais eu peur pour sa vie leur jette la première pierre.

Il reste une question toujours non élucidée à ce jour, la plus importante peut-être. Pourquoi après sa mort, si ignominieuse (si vous vous documentez pour connaître les détails réalistes des effets d’une crucifixion sur un homme, vous comprendrez pourquoi ce supplice était réservé aux plus bas criminels), pourquoi après que même ses plus proches l’aient abandonné, pourquoi tant de compatriotes de Yeshua, eux qui attendaient un messie plein de puissance et de gloire, se sont mis à croire en lui dans des nombres de plus en plus grands et dans une sorte de fièvre religieuse encore jamais atteinte ? Peut-être est-ce simplement un effet de la psyché humaine qui ne voit réellement les personnes dans leur vérité profonde que lorsqu’elles passent de vie à trépas. Mais on ne peut écarter qu’il se soit produit juste après la mort et la mise en tombeau de Yeshua un événement jugé suffisamment surnaturel par la foule pour provoquer ce regain de foi capable d’emporter tout sur son passage tel un torrent de montagne après l'orage. On dit ainsi que Yeshua aurait été vu, en chair et en os, trois jours après sa mort, et que certains auraient même mangé et bu avec lui. Je ne sais comment interpréter ces témoignages, si ce ne sont pas des légendes (on a écrit tant de légendes à propos de cet homme !). Bien sûr que je ne crois pas aux miracles, ces événements surnaturels étant par définition les négations même des lois de Dieu, mais qui peut dire qu'il connaît toutes les lois divines ?

Avant de mettre un point final à cette première partie, je voudrais faire une remarque.

De tous les évangiles canoniques, celui de Marc est le plus fiable. Marc est le plus naïf des évangélistes, le moins susceptibles de corriger son récit pour des motifs de bienséance, de surenchère à but publicitaire ou de politique générale. Sa description des guérisons dites « miraculeuses » sont typiques à cet égard : il dit que Yeshua frotte de salive les yeux ou autres parties atteintes du malade, détail qui ne me paraît pas avoir été inventé. Il est à noter aussi qu’il ignore tout de la naissance miraculeuse de Yeshua et que les seules mentions qu’il fait de la mère et des frères de Jésus montrent leur opposition à son enseignement ou, à tout le moins, leur complète incompréhension: ils semblent mutuellement comme des étrangers. Luc et Jean sont de meilleurs écrivains mais l’un adore broder et l’autre prête un discours important à Yeshua lors de la Cène qui est de toute évidence une pièce de sa main rassemblant diverses réflexions que lui ont inspiré la vie et l’enseignement de son ami, ce qui est bien différent d'un témoignage. Matthieu, quant à lui, est un simple compilateur de données, qui ne sait pas trier entre le grain et l’ivraie.


La seconde partie de cet article ou de ce bref essai paraîtra dans un futur proche quoique incertain. Elle traitera pour les idées principales, de la subversion politique de la parole vivante de Yeshua qui a commencé presque aussitôt après sa mort, de la corruption des évangiles eux-mêmes, canoniques ou pas, de la légende dorée qui se met en place, de la corruption des églises dites chrétiennes, toutes sans exception y compris les myriades de sectes plus ou moins obscures, plus ou moins couronnées de succès, qui se sont succédées jusqu’à ce jour, avec mention spéciale pour les experts en mariolâtrie* venus du Vatican ou d’ailleurs. Ce ne sera pas pour juger ni même critiquer (ou si peu) mais pour rappeler des faits, je dirai presque des évidences que beaucoup ont cependant une tendance invincible à oublier. Yeshua s’est toujours voulu un repère absolu, une étoile dans les cieux visible de n’importe quelle place, quel que soit votre avancement (ou votre attardement) sur le chemin qui mène aux portes du Royaume. C’est ainsi qu’il faut comprendre ses paraboles à propos du serviteur de la onzième heure et autres similaires : peu importe votre place, votre degré "ès-saintetés", car vous êtes toujours trop loin de l’étoile, trop loin de la perfection. Et la porte des étoiles peut s’ouvrir n’importe où, à n'importe quelle heure, si Dieu le veut. Les églises sont elles dans le royaume terrestre, le royaume du contingent et du relatif. Et le fait qu’il ne pouvait en être autrement ne change rien au diagnostic.


* Dixit Henri Guillemin : rendons à César ce qui appartient à César.

Autre texte de ma main, sinon de ma tête, où il est question de cet homme extraordinaire : ici.