Affichage des articles dont le libellé est Histoire des religions. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Histoire des religions. Afficher tous les articles

dimanche 30 août 2026

Une histoire abrégée du Christ, p II : la perfection est de ce monde

 

     Il y a quelques années de cela, j’avais fait paraître une histoire abrégée du Christ : Yeshoua, et j’avais indiqué au lecteur que je comptais bien produire en suivant le cours des Âges une seconde partie qui traiterait de tout le branle-bas qui lui a succédé. Eh bien, ce moment est venu, on dirait. Peut-être donc voudriez-vous lire ou relire d’abord cette première partie. Ne serait-ce qu’en raison d’une vérité suffisamment établie qu’il vaut mieux commencer par le début que par le milieu ou par la fin. C’est en effet le bon ordre pour nous autres, créatures de chair, inscrites dans la flèche du temps.
Ainsi donc, j’avais alors l’idée de me pencher fortement sur le cas des diverses églises ou sectes se réclamant du « Fils de l’homme ». Toutefois, ayant mieux réfléchi, je ne vois plus pourquoi je consacrerai du temps et de l’énergie à des choses qui, de fait, ne m’intéressent pas beaucoup, et même me déplaisent assez fortement. Le sujet de cette seconde partie sera donc bien plus intéressant et à coup sûr bien plus essentiel ; j’en reviendrai à une des “commandes” les plus simples, les plus fondamentales et les plus impossibles à tenir pour tout un chacun (apparemment) que Yeshoua nous a données.
La perfection n’est pas de ce monde est un proverbe, une maxime couramment utilisée, vraie dans la très grande majorité des cas, et néanmoins absolument fausse. La perfection est de ce monde et s’il en fallait une preuve, elle nous a justement été fournie par l’auteur de cette recommandation ambitieuse mais juste : « Soyez parfait comme votre Père dans les Cieux ».
Ce n’est pas une figure de style, un excès de rhétorique dû au penchant bien connu pour l’hyperbole de son professeur. La possibilité de la perfection existe, à tout moment, en tout lieu, pour tout homme (et toute femme évidemment). Même l’idiot du village peut être parfait. En fait, ce serait même beaucoup plus facile pour lui que pour vous ou moi. Cela n’a rien à voir avec les différentes capacités de l’âme, encore moins avec le QI.
Il existe cependant des cas où la perfection non seulement n’est pas de ce monde mais est impossible apriori. C’est le cas par exemple d’un écrivain occupé à taper un texte, quel que soit le texte, quel que soit le sujet, y compris un texte à propos de la perfection, sur son clavier d’ordinateur. Celui-là ne peut pas être parfait. Il s’est en effet, pour un moment, abstrait du temps et même de l’espace. L’endroit où vous écrivez n’a absolument aucune importance. Et je reconnais qu’il est parfaitement ridicule de noter le lieu précis où vous avez rédigé tel texte, tradition courante chez les écrivains. La perfection n’est pas abstraite, elle est inextricablement liée à un moment précis, à un lieu précis, à la ou aux personnes présentes à ce moment t, dans ce lieu x. Car la perfection, pour nous, est de ce monde. Avec tout ce que cela implique. Pour nous, créatures de chair, la perfection est ainsi faite, toujours fugitive, mouvante, changeante, avec le temps qui passe, les lieux qui changent, les personnes et les êtres qui vivent et passent autour de nous. La littérature, comme les arts le plus souvent (en dehors peut-être de l’architecte-paysager), est une chose fixée, arrêtée dans son cours, essentiellement morte. Ce n’est pas inutile, certes, mais ce n’est pas parfait et n’a aucune chance de l’être. Quand vous lisez, la seule chose qui est vivante, c’est vous. Et c’est pourquoi Yeshoua n’a pas laissé d’écrits, pas même les quelques mots qu’il a tracé dans la poussière devant la femme adultère parce qu’ils ne s’adressaient qu’à elle et à personne d’autre, qu’à ce moment précis et à aucun autre, et qu’il a donc aussitôt effacés après avoir été lus (personne ne les connaît hormis cette femme inconnue).
Tout le monde peut être parfait. Yeshoua ajouterait sans doute tout le monde doit l’être (mais tout le monde ne le sera pas). Même un écrivain peut être parfait, quand il arrête d’écrire. D’ailleurs peut-être le serais-je ou plus probablement l’ai-je été : qui sait ?
Qu’est-ce que la perfection, plus précisément ? C’est de dire la parole juste, de faire l’action juste, d’avoir l’attitude juste, juste au bon moment, au bon endroit, avec les bonnes personnes (ou même sans aucune personne autre que soi, puisqu’il y a en réalité toujours quelqu’un d’autre que soi). La meilleure image que je connaisse (ou plutôt que je ne connais pas car je n’ai jamais pratiqué ce sport), la meilleure métaphore est celle du surfeur surfant la vague. Tant qu’il avance sur la vague, sur la crête du brisant où commence à moutonner l’écume, en équilibre miraculeux sur le fil de la falaise liquide, toujours debout sur son surf, toujours dans le vent, ou bien au cœur du rouleau déjà à demi écroulé, il est parfait. Et le fait, inéluctable, qu’il va tomber de son surf, qu’il sera peut-être déchiré sur les récifs de coraux ou mangé par un requin ne changera rien à cette perfection atteinte. C’est à son crédit pour le reste des temps. C’est enregistré dans le seul livre qui compte, le livre des comptes, celui qui change en permanence, ajoutant page après page, mais sur lequel rien ne s’efface.
Comme le suggère mon image du surfeur, le temps de la perfection pour les êtres de chair, les êtres de ce monde, est rarement durable. Quelques secondes pour beaucoup, quelques minutes pour quelques-uns, quelques heures ou quelques jours parfaits pour un petit nombre d’entre nous et puis c’est le grand plouf. Yeshoua s’est maintenu sur le crêt de la vague au moins une année, peut-être davantage, qui peut le dire ? Il a surfé la plus longue vague qui puisse être, ou plutôt qui pouvait être, une vague comme il n’y en a jamais eu avant ni après. Et il n’est jamais tombé. Parce qu’il était devenu la vague, une onde qui n’était déjà plus de ce monde.
Alors peut-être est-ce cela qui explique l’inexplicable, pourquoi ceux qui l’avaient abandonné, par lâcheté, par faiblesse, se sont soudain précipités sur ses traces, avec une ardeur et une foi qu’ils n’avaient jamais montrées avant. À cause de cette vague immense que Yeshoua avait déclenchée, invisible à leurs yeux mais bien réelle.

De ce que je viens d’affirmer, il découle logiquement que toute institution fondée sur un livre, qui en tire son autorité, est bâtie sur du sable. Les églises sont de telles institutions. Dieu, l’esprit saint, la perfection, l’harmonie des sphères diraient certains, sont choses insaisissables pour nous autres, toujours fluides et changeantes, aussi insaisissables que l’eau des fleuves où le temps qui s’écoule et ne revient pas. Rien de tout cela (qui est en fait une seule et même chose) ne peut être saisi, posé quelque part, fixé, que ce soit sur cet écran que vous regardez ou par la pointe de quelque ciseau dans des plaques de roche dure. Suis-je en train de dire que tout cela était inutile ? Que tout écrit est vain et superflu ? Évidemment non. Si je pensais cela, je ne serais pas éveillé au milieu de la nuit en train de taper ce texte sur mon clavier. Que ces textes ou au moins certains d’entre eux — je parle de ces textes sur lesquels ont été fondées des églises, des religions entières parfois — soient encore intéressants et porteurs de sens, je ne le nie pas. Et si on s’était contenté de dire ce que je viens de dire, il n’y aurait aucun mal. Ce que je nie, c’est qu’ils soient complets, parfaits, divins. Cette prétention à la perfection, à la divinité, n’est rien autre qu’une usurpation grossière, qu’elle soit le fruit de la crédulité ou de la malice. Et j’ajoute qu’il s’agit d’un des cas les plus flagrants et documentés d’idolâtrie.
Suis-je en train de dire que la personne de Yeshoua, sa vie, son enseignement, sont aussi imparfaits ? Non, au contraire, j’ai passé toute la première partie de ce texte à expliquer justement pourquoi ils l’étaient, parfaits. Sa vie en tant que missionnaire de Dieu a été parfaite. Mais les écrits censés la raconter, souvent mal et parfois faussement (que ce soit par crédulité ou par intérêt bien compris), ne le sont pas, eux. Et plus le temps passe, et plus le sens se perd. Et c’est tout à fait normal. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est de continuer, mille ans, deux mille ans, trois mille ans après, de faire semblant de croire, ou pire, de le croire vraiment, que le sens est toujours là, plein, entier, exactement comme lorsque Yeshoua guérissait les aveugles et les lépreux.
Suis-je en train de dire que les auteurs, les écrivains de l’Ancien testament, du Nouveau ou du Coran n’étaient pas inspirés par Dieu ? Même pas. Je ne suis pas bien sûr qu’ils aient entendu la « voix » de Dieu résonner dans le ciel mais j’admets qu’au moins certains d’entre eux l’ont bien entendue dans leur cœur. Ce que je dis, c’est que la traduction qu’ils en ont faite, de mots écrits sur un parchemin ou quelque rouleau en faveur chez leurs grands prêtres est nécessairement imparfaite, incomplète, entâchée d’erreurs et d’incompréhensions, exactement comme l’est le compte-rendu écrit d’un rêve, surtout d’un grand et beau rêve, ceux que l’on fait parfois en dormant (et qui nous réveillent au milieu de la nuit). Car on ne peut pas comprendre la voix vivante de Dieu et la retransmettre par les lettres figées dans l’espace et dans le temps, déjà mortes avant que l’encre n’ai eu le temps de sécher à la surface du parchemin. Le temps est terrible pour ce genre de prétentions. Et les écrivains qui ont œuvré pour les livres « sacrés » n’y font pas exception. Que l’on ne voie toujours pas cela, mille ans, deux mille ans, trois mille ans plus tard, est un mystère à mes yeux. Certains de ces livres, de ces chapitres ou de ces sourates ne sont maintenant plus guère que des élucubrations à peine supportables, des balbutiements informes, d’autant plus dommageables qu’ils prétendent au statut de préceptes éternels et universels ou pire encore feignent d’exprimer des commandements divins. Les seuls commandements divins ont été formulés par Yeshoua : Aimez Dieu, aimez vous les uns les autres et soyez parfait. Leur caractère divin est précisément marqué par leur impossibilité d’application dans la pratique. En clair, ce ne sont pas des commandements au sens où on l’entend en général. Cela donne un but mais ne parle en rien du chemin qu’il faut emprunter pour y arriver. Pourquoi ? Parce que le chemin de l’un n’est pas celui de l’autre, et que ce chemin change sans cesse, dans l’espace et dans le temps.
Et comme j’avais conclu dans ma première partie, le fait que les choses se soient passées comme elles se sont passées, que les églises aient remplacé l’œuvre vivante de Dieu, son esprit même par la lettre, une lettre morte, et que cela était inévitable (car comment faire autrement dans ce monde, n’est -ce pas ?), rien de cela ne peut changer mon diagnostic ou enlever le tort qu’elles ont fait, par ignorance ou par calcul, en mettant le nom de Dieu là où il n’avait pas lieu d’être. L’œuvre de Dieu, la seule, est juste devant nous, tout autour de nous et parfois en nous, et elle n’est pas écrite en caractères d’imprimerie.

dimanche 23 mars 2025

Dans le jardin d’Eden : récit de l’origine du mal, première partie

 



     L’épisode décrit dans la Genèse qui se situe dans le jardin d’Eden est sans doute le mythe le plus riche de l’histoire humaine. L’auteur inconnu, juif, a repris d’autres légendes ou mythes plus anciens en leur ajoutant du sien, méthode de création des plus traditionnelles (et des plus fécondes, ajouterons-nous). Pour tout être un peu objectif, il s’agit clairement d’une histoire allégorique, d’un récit merveilleux, d’une légende, d’une fiction — et certainement pas le rapport, même de deuxième ou troisième main, d’un événement réellement observé ou vécu. Tous les personnages et tous les lieux dont parle la Genèse sont des métaphores, des symboles. Certains sont clairement donnés comme tel, par exemple l’arbre fruitier au centre du jardin, dit de la connaissance. D’autres sont à peine plus voilés, comme le serpent descendant de l’arbre, que l’on identifie en Occident en accord avec l’auteur juif, comme étant Satan. Il est donc tout à fait remarquable (et on ne le remarque pas assez) que l’objet de tentation que Satan propose à Hawwah, la première vraie femme selon Genèse, et donc premier vrai échantillon d’Homme, est le fruit de l’arbre de la connaissance.

Tout ce que je viens d’affirmer est aussi indiscutable que des axiomes mathématiques et je ne perdrai donc pas mon temps à le discuter.

Plutôt que de chercher les racines ou les causes de ce mythe qui se perdent dans la nuit des temps, je parlerai de ses objectifs ou, plus particulièrement, de l’un d’entre eux.

L’un des problèmes le plus difficiles, ou en tout cas qui a le plus fait couler d’encre depuis que l’Homme est l’Homme, (et c’est précisément le moment dont parle le récit dans le jardin d’Eden) est celui du mal, plus exactement celui de son origine. Comment d’un être bon et parfait (Dieu ou quel que soit le nom qui lui soit donné) et de sa création peut-on aboutir à une créature partiellement maléfique comme l’Homme ? Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de prouver cette dernière affirmation tant les exemples abondent. En somme, voici la suite logique impossible à concilier : Dieu est bon, Dieu a fait l’Homme, l’Homme est mauvais.

C’est exactement ce que décrit le récit de la Genèse et son but ou au moins le principal est d’expliciter ce mystère, cet énigme apparemment sans réponse satisfaisante possible. Pourquoi Dieu aurait-il créé un être qui tend comme par une aspiration irrésistible, vers le mal ?

Notons tout d’abord que la question n’existe que si, premièrement, vous croyez en Dieu, deuxièmement, que vous croyez que Dieu est bon (il s’agit en effet ici non pas cette fois d’axiomes mais d’objets de croyance ou de foi). Si vous êtes athée, ou même si vous êtes polythéiste, le problème disparaît. Siddhârta Sakyamuni par exemple (et quel exemple plus emblématique pourrait-on donner ?) n’a que faire de cette question. Le diable ou Satan (ou quel que soit le nom que vous voulez lui donner) ne lui est d’aucune utilité ; en effet, il ne croit pas en Dieu (ou aux dieux) et sûrement pas en sa bonté. Il n’a donc nullement besoin d’un personnage tiers pour détourner la paternité du mal du Créateur soi-même.

Tel est en effet une des deux réponses possibles au problème du mal, selon le point de vue du croyant en un dieu unique et bon. Le mal n’est pas la création, même indirecte de Dieu mais d’une autre créature de nature spirituelle antagoniste à dieu, nommée (parfois, en certains lieux et certaines époques) Satan. Certains de ces croyants vont même plus loin et estiment que l’Homme n’est pas la création de Dieu mais de Satan, le diable, l’esprit du mal. Ce n’est toutefois pas l’explication qui a convaincu le plus de monde jusqu’à ce jour. Cela donne en effet une vison outrageusement noire et dirions-nous manichéenne de l’Homme. Comme nous avons maints exemples de la méchanceté de l’Homme, nous avons aussi maints exemples de sa bonté, ou au minimum de sa bonne volonté.

L’explication la plus souvent retenue, et qui est celle apparemment de l’auteur anonyme de la Genèse (non, ce n’est pas Moïse), est que Satan a empoisonné le cœur de l’Homme (en l’occurrence d’une femme prénommée Hawwah). Le mal aurait donc pour origine Satan, le diable, etc.

Cette explication a pour seul mérite et pour seul objectif, non pas de dédouaner l’Homme comme certains le croient, mais de dédouaner Dieu de toute responsabilité pour le mal qui est en l’Homme. Cet essai de justification n’est pas réservé aux juifs (croyants) ou aux chrétiens. Une variante peut être trouvée chez les anciens Perses qui pensaient qu’il y avait un dieu unique Ahura Mazda, le dieu de la lumière (et du feu) et son antagoniste le démon appelé Ahriman. Disons-le, cette explication est faible dans le sens qu’il n’est pas facile de comprendre d’où sort ce Satan, cet Ahruman, si Dieu est unique et créateur de toutes choses. Cela ne fait que repousser le problème. L’hypothèse la plus probable et la plus simple selon moi est donc que Satan, le diable, Ahriman ou quel que soit le nom qui lui est donné, est en fait une création de l’Homme, ou plus précisément une déduction inéluctable de nos facultés de raisonnement. Ce personnage factice est bien pratique puisqu’il sert d’alibi à Dieu dans le procès qui lui est régulièrement intenté et pas seulement par des athées (dernier cas, peu rare, qui d’ailleurs est le comble de l’absurdité).

Une autre tentative d’explication est que Dieu, même si unique, est en fait double. Et on obtient alors le Jupiter à deux faces, Janus ou le Dieu unique mais double de certaines églises ou sectes hérétiques chrétiennes qui pensent que Satan n’est que la facette sombre de la divinité. En somme ou aurait un Dieu schizophrène. Cette croyance est illustrée par exemple dans un conte de Dino Buzzati où l’on voit d’abord Dieu dans son palais céleste gérer les affaires courantes, puis se changer, prendre un ascenseur vers les profondeurs obscures et en ressortir dans le costume sombre de Satan, maître des enfers. Dans cette vision, non seulement l’Homme serait la création de l’esprit des ténèbres mais aussi le monde charnel, c’est-à-dire l’univers entier pour ce que la science en sait. Comme je l’ai dit, cette explication a eu un succès très mitigé.

Néanmoins, le récit du jardin d’Eden est plus riche et plus mystérieux que ça.

Il est vraiment nécessaire de se rappeler que ce récit a des racines plus anciennes que l’auteur juif. C’est en tout cas le verdict des historiens de la Bible et je ne vois aucune raison de ne pas les suivre sur ce point tant les similarités avec d’autres mythes fondateurs d’autres civilisations, parfois très proches, parfois beaucoup plus lointaines dans le temps et dans l’espace, sont évidentes.

Il est aussi nécessaire de se souvenir que ce récit est très ancien, très loin de nous autres, hommes modernes.

Il est donc tout à fait possible, soit que nous nous soyons trompés dans l’interprétation de ce récit soit que l’auteur lui-même, le juif anonyme, se soit trompé dessus en l’écrivant. Un texte aussi plein de symboles et de poésie est particulièrement propice à ce genre de confusions. Car si certains symboles sont à peu près universels, comme le blanc symbole du jour ou de la lumière (mais sûrement pas de la chaleur) ou le courant d’une rivière comme le passage du temps, d’autres ont des sens plus limités géographiquement. Ainsi, le serpent, chez les juifs et chez nous autres est un symbole de perfidie, de duplicité, bref d’un esprit méchant. Mais ce n’était pas le cas (et ça ne l’est toujours pas, je suppose) chez d’autres peuples, comme les Indiens. On a une illustration flagrante de ce travestissement du sens dans le film de Disney Le livre de la Jungle qui fait de Kaa, le serpent python, un être veule, abject et perfide alors que dans la version originale de Kipling inspirée par les légendes hindoues, Kaa, est en réalité un personnage incarnant la sagesse et l’expérience. Ainsi donc, et je reviens maintenant à mon point de départ, il est tout à fait possible que l’auteur juif ait pris, volontairement ou non, un personnage originellement positif ou neutre pour un personnage négatif. Et on a bien un sérieux indice de cette transformation. Car le fruit que le serpent fait goûter à Hawwah est celui de l’arbre de la connaissance. En quoi est-ce négatif ?

Dans le récit de l’auteur juif, le fruit de cet arbre est dit « défendu ». Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère défendu dans les faits ; cette interdiction est aussi suspecte que la défense faite à la femme de Barbe Bleue de ne pas ouvrir une certaine porte alors même que son mari lui remet la clef. Enfin, la contradiction évidente vient peut-être tout simplement du fait d’une "erreur" d’interprétation : peut-être que le fruit n’était pas défendu mais dangereux, ce qui est un concept très différent.

Pour ce qui est du nom de l’arbre, le terme de « connaissance » doit être pris dans son acception la plus large, à savoir celle de la conscience. Ce que le serpent montre à Hawwah, ce n’est pas qu’elle est nue mais qu'elle est, tout simplement. Et que le monde autour d’elle est. À partir de ce jour, plus rien ne sera pareil pour elle et Ha-adam. Ils savent maintenant qu’ils sont, que le monde est, que les choses et les êtres naissent et meurent. Est-ce un mal ? Chacun répondra selon son cœur à la question. Mais il est certain que cette connaissance est risquée, porteuse de bien des peines. Les deux amants sont donc à ce moment-même, allégoriquement parlant, chassés du paradis terrestre.

Dans ce cas me direz-vous, qui est le serpent ? Eh bien de toute évidence une manifestation de Dieu. Car il était dans le Plan qu’Hawwah, ou un autre qui n’a pas laissé de nom, goûte au fruit de l’arbre de la connaissance, quelles qu’en soient les conséquences.

 

Ce petit article doit être lu comme une introduction au vaste problème de l’origine du mal et de sa nature fondamentale. En effet, je montrerai dans une prochaine partie que si on connaît l’origine du mal, on connaît aussi sa nature. J’ai déjà tracé ici-même une piste très claire de ce que sera la continuité de cette réflexion et où elle nous emmènera. À ce propos, j’ai écrit il y a de cela bien longtemps un très bref poème, sorte de Haïku si vous voulez, que voici :

Créature hybride

Mi-bête, mi-sylphide

L’Homme est le serpent à la pensée bifide.


Pour finir, un mot sur l’illustration qui sert à orner cet article. C’est un de mes premiers dessins, du moins un des premiers que j’ai conservés malgré quelques défauts flagrants, et que j’ai même inclus dans mon premier "livre d’images", qui est aussi probablement mon meilleur, Scènes d’amour, que vous pouvez trouver à très petit prix en version kindle ici. La scène est effectivement inspirée du récit biblique situé dans le jardin d’Eden. Au départ, j’avais eu l’idée peut-être excessivement baroque de donner à Hawwah un long cou de serpent, indiquant une fusion physique et métaphysique entre les deux personnages. Le résultat graphique étant assez monstrueux, plus dans la lignée de The Thing que d’une scène biblique, je suis finalement revenu à une description plus traditionnelle de la légendaire première femme et mère de l’humanité. Mais on peut retrouver dans le cou quelque peu trop long du personnage un vestige de cette première version. L’autre personnage est bien sûr le futur compagnon d’Hawwah, Ha-adam. Il est accroupi, quelque peu bestial, et plus bas que sa très désirable compagne car il n’a pas encore goûté au fruit de l’arbre de la connaissance contrairement à elle. La tête de lion cachée dans la cascade a bien sûr la même signification métaphorique que le lion blanc Aslan du Monde de Narnia (dont je n’ai lu que quelques paragraphes, cela dit). Le dessin est une aquarelle en noir et blanc, une de mes spécialités incontestées, mais avec au moins deux noirs différents, du noir de bougie et du noir d’ivoire, peut-être même un peu de gris de Payne, un gris très sombre à reflet bleuté.

Autre article de ma part ayant pour sujet un personnage biblique: ici.

dimanche 4 août 2024

La septième merveille de Russie : la cathédrale de fer

    J’ai placé cette vidéo avant le corps de mon article car j’aimerais que vous la visionniez en totalité — dix petites minutes — avant de revenir ici. Mieux vaut en effet en savoir le moins possible sur le sujet pour en apprécier la beauté. Moins il y a de préjugés, plus l’impression est grande. La vidéo ne pouvant s'imbriquer dans Blogger (choix du propriétaire), je vous invite donc à la regarder sur Youtube, à l'adresse indiquée ci-dessous:

………………………………………………………………

https://www.youtube.com/watch?v=3sHavfEbzcc

.............................................................................................
........................................................
........................................


Bien, vous avez fait la visite grâce à nos deux guides d’occasion et vous savez maintenant à peu près de quoi il est question, même si vous n’êtes pas très fort en langues étrangères. Vérifions.
    La cathédrale de la Résurrection du Christ de Kubinka, village dans la région de Moscou, a été inaugurée en 2020, il y a donc seulement quatre ans. Ce qui me frappe plus que tout autre chose, y compris sa splendeur externe et interne, est précisément le fait de sa contemporanéité. L’esprit qui l’habite et qui a présidé à sa construction me rappelle de façon saisissante l’esprit qui se dégageait (et qui se dégage encore, parfois, si on arrive à faire abstraction de tout le reste) des grandes réalisations architecturales d’inspiration chrétienne du Moyen-âge, tout particulièrement en France. Les différences entre l’architecture orthodoxe et l’architecture gothique sont nombreuses dans la forme mais l’esprit général est très proche (c’est vrai en fait de la plupart des architectures sacrées) : une communion des savoirs et de l’excellence, une émulation des talents, où tous, architectes, ingénieurs, tailleurs de pierre, charpentiers, maîtres verriers, sculpteurs, peintres, fondeurs de cloches et dans ce cas, dans le rôle des principaux solistes, les métallurgistes, sont déterminés à donner le meilleur de ce qu’ils savent faire dans le cadre d’une réalisation unique et monumentale, destinée à demeurer longtemps dans la mémoire des hommes. Bien sûr, ce genre d’édifices grandioses et ‘inutiles’ coûte très cher mais ce n’est pas une raison pour s’en priver. D’une certaine manière, cela agit sur l’esprit humain comme les fusées qui vont sur la Lune ou sur Mars : ça n’a pas d’utilité pour la science et pourtant cela en vaut la peine. L’Homme ne vit pas que de pain, a dit quelqu’un. Et croire que la construction d’un tel monument ou le lancement de la mission Apollo a été un fardeau financier pour les Russes comme pour les Étasuniens serait une forme d’œillère où l’on ne voit que la colonne dépense. Souvent, on entend dire que ces monuments grandioses sont des vanités de rois, de pharaons, de tsars, égoïstement destinés à entretenir leur légende dorée et que tout cela finira dans le sable comme Ozymandias. Peut-être. Quelquefois sûrement. Peut-être qu’ils croyaient se bâtir une statue, les Ramsès, Périclès, Artaxerxés. Mais alors ils se trompaient. La véritable fonction de ces œuvres démesurées, quand elles sont réussies, est de montrer de la façon la plus concrète et la plus saisissante qu’il existe en ce monde quelque chose de bien plus grand que l’Homme, que l’Homme n’est pas la mesure de toutes choses, qu’il soit roi ou simple ouvrier.
    Sur le plan simplement architectural, je note que cette basilique sort des sentiers battus par les architectes ‘orthodoxes’. Les Russes, comme les orientaux en général, ont tendance à privilégier les formes arrondies sur les angles contondants, les arabesques sur les droites et les pointes. Ils ont aussi un goût presque excessif (à mes yeux du moins) pour les dorures, les émaux, les couleurs vives et claires. Je vous épargne ici une longue thèse de doctorat sur le lien entre l’hiver russe, long et gris, ou blanc, et cette prodigalité de couleurs, de brillance et de lumière. Mais comme on peut le constater dans le cas de cette nouvelle cathédrale, les matériaux ont été choisis dans des teintes particulièrement sombres, qui évoquent (et parfois sont) le basalte, le schiste vert, le marbre noir, le bronze et l’acier passé à la flamme. Dans ce paysage enneigé, le contraste est particulièrement saisissant et, je trouve, émouvant (d’une manière générale, l’architecture russe est encore plus émouvante par ces météos hivernales).
    Les métaux, de façon également très inhabituelle, ont été employés en placages sur les murs extérieurs ou pour d’autres ornementations architecturales, y compris le bas-relief central, d’or pur dirait-on, représentant le Christ : il s’agit là d’une vraie originalité puisque le travail du métal, l’art de la ferronnerie sont rarement utilisés à cette fin, si ce n’est pour produire quelque figure sommitale anecdotique, qui dans un certain pays non imaginaire peut prendre l’apparence d’un coq.
    Le métal est d’ailleurs le lien principal entre l’extérieur et l’intérieur radicalement opposés de la construction, que ce soit le fer, le bronze ou le cuivre aux reflets verts. Le vert est d’ailleurs la teinte dominante de l’édifice, plus encore que le noir. Autant l’apparence extérieure est sombre, froide, sévère, funèbre même, presque hostile et barbelée, autant l’intérieur est clair, coloré, doré, joyeux, inondé de lumières naturelles et artificielles. On pourrait ajouter en caricaturant un peu que ce contraste entre extérieur froid et dur et intérieur plus chaleureux décrit bien aussi l’homme russe (c’est moins vrai pour les femmes, qui ici comme ailleurs, ont une tendance à la sociabilité plus développée, ce qui implique généralement de sourire). Seul le pavement de métal sombre, très beau d’ailleurs, et pas seulement pour le contraste, rappelle l’extérieur. Comme le précisent nos guides, ce curieux carrelage a été réalisé en fondant une partie des innombrables trophées de guerre issus des années 1941-45, divers armements de la Wehrmacht, en particulier les blindés avec ses tonnes de ferraille. Voilà une utilisation joliment ingénieuse, esthétique et opportune des présents involontaires laissés par l’ennemi.
    Admettons-le si ce n’est pas déjà fait, je suis particulièrement sensible à l’architecture de cette cathédrale, par son contraste puissant entre l’apparence extérieure très sombre et très dure avec l’intérieur tellement plus clair, plus doux et chaleureux. Cette balance, que l’on retrouve d’une autre manière dans l’architecture gothique française, par son mélange d’ombre et de lumière (avec toutefois un net avantage pour cette première) me séduit par sa beauté mais aussi par sa vérité métaphorique de la vie et de la psyché humaine. En Russie, ce mélange d’ombre et de lumière, du jour et de la nuit est rare. Les architectes russes privilégient très nettement la lumière sur l’ombre, le connu sur l’inconnu, le connaissable sur l’inconnaissable, le réel sur l’irréel, à l’image de Tolstoï, l’écrivain le plus typique de ce pays avec son ambition forcenée d’éliminer le moindre coin d’ombre de la création ; eh bien ce n’est pas le cas ici.
    Bien sûr, il faudrait être particulièrement bouché pour ne pas percevoir le symbolisme de cette architecture, sans même parler des peintures et mosaïques. Il s’agit de la cathédrale consacrée aux forces armées, en premier lieu donc à l’armée soviétique, l’armée rouge, celle qui a payé si chèrement sa victoire contre le troisième Reich. Cette idée peut choquer dans un cadre religieux, plus spécialement chrétien. Il faut alors comprendre que le sens profond de cette construction est littéralement inscrit sur la façade de son portique d'entrée (qui sert de clocher) : « Nul n’est oublié, rien n’est oublié ». La cathédrale de la Résurrection est donc littéralement un monument aux morts géant, à mon avis d’une splendeur extraordinaire, comme il n’en existe nulle part ailleurs. C’est un hommage à tous les soldats inconnus mais aussi à tous les autres, hommes, femmes, enfants qui n’ont pas de fleur ni de plaque ni de nom sur leur tombe de cendre et de terre. Et il y en beaucoup : rappelons que les morts lors de la seconde guerre mondiale pour l’Union Soviétique seule sont estimés actuellement à vingt-sept millions. Imaginez : un sixième de la population disparue en cinq ans, auquel il faut ajouter les innombrables blessés, infirmes pour la vie. C’est bien plus qu’une décimation.
    Le fait est là : la guerre a été et est toujours une source d’inspiration majeure pour les Russes, écrivains, peintres, musiciens, architectes. Mais ce n’est pas un choix de leur part. Je crois pouvoir assurer sans me tromper qu’ils auraient préféré mille fois ne pas être la cible principale des grands massacreurs en chef, Napoléon, Hitler et ces Otasuniens de malheur. Mais il y a un bon côté dans toute chose. Citez-moi un seul monument de ce calibre, un seul édifice architectural mémorable que la France, que l’Occident dans son ensemble, aurait créé depuis 1945. Vous pouvez essayer mais vous risquez de me faire rire.
    En France, on peut dire que l’art, le grand art (j’excepte les arts « mineurs » comme la chanson, le ciné ou la BD) est mort en I945, à quelques très rares exceptions près (Messiaen, Dutilleux ont encore produit quelques chefs d’œuvre de musique ‘savante’ après). À une époque, le plus grand génie de la France ou plus justement de l’esprit français s’est incarné dans son architecture, que l’on pourrait qualifier de paysagère, non pas seulement dans ses édifices les plus imposants mais aussi et surtout dans ses réalisations les plus modestes, qu’elles aient été en pierre, en brique, en bois ou en torchis. Cette époque est terminée ; au mieux on refait maintenant ce qu’on a déjà fait, et en moins bien. En Russie, non seulement l’inspiration architecturale ne s’est pas tarie mais elle est repartie de plus belle.

Pour finir en beauté, quelques photos du site qui ne figurent pas dans cette courte vidéo.

Vue d'ensemble du site, en fin de construction, qui révèle les grandes verrières sur les toits



Autre vue aérienne montrant le plan en cercles imbriqués



Parvis: scultpture monumentale représentant une femme le visage dans les mains




Vue de face, plus impressionnant

dimanche 5 mars 2023

Une histoire abrégée du Christ et de ce qui suivit

 

Le Nouveau-né de Georges de la Tour, sans auréoles et autres artifices

Remarque préliminaire : cet article est la première véritable incursion que je fais dans un terrain miné, objet d’une guerre féroce, l’histoire des religions (et l'histoire tout court mais plus intensément ici qu'ailleurs), et plus précisément de leurs grands enseignants, terrain où je ne me suis pour l’heure engagé que lors de brèves digressions dans des articles qui par ailleurs traitaient de tout autre chose.


Première partie : Yeshua


J’appellerai par son nom charnel, juif, donné par ses parents, celui qu’on appelle le Christ mais qui n’a jamais été appelé ainsi de son vivant, sauf en une ou deux occasions répertoriées. Je l’appellerai donc Yeshua.

La mère de Yeshua, Mariam, était fiancée à un homme à coup sûr plus âgé et probablement plus riche, comme c’était la tradition alors, quand elle tomba enceinte de son premier enfant qui devait porter le nom de Yeshua. Ils n’avaient pas eu encore de rapports sexuels et il lui fut donc difficile d’expliquer à Yosseph, le fiancé, comment la chose était arrivée. Avait-elle été séduite et fécondée par un beau parleur, avait-elle commis une erreur de jeunesse, comme cela arrive aux jeunes filles inexpérimentées ? Avait-elle été violée par un agresseur ? Les auteurs ne le disent pas. Quoiqu’il en soit, le dénommé Joseph devait être assez amoureux de l’imprudente car il ne brisa pas son serment et l’épousa malgré l’enfant à naître de père inconnu.

Yeshua naquit dans la ville de ses parents, Nazareth, en Galilée, ou peut-être lors d’un voyage en Palestine, à Bethléem. Rien de particulier n’est à relever à cette occasion. L’accouchement se déroula sans doute assez bien car Mariam eut encore plusieurs fils, dont Joseph et Jacques, et plusieurs filles dont on ignore les noms, après son aîné.

Rien non plus n’a été signalé de significatif dans sa jeunesse, annonçant l’homme qu’il deviendrait, jusqu’à ce que Yeshua atteigne une trentaine d’années (les auteurs ne fournissent pas plus de précisions). Mais on sait qu’à cet âge, il traversa une grande crise intérieure dont il sortit convaincu que son propre peuple, le peuple élu de Dieu, s’en était en réalité éloigné. Tout son enseignement visera à redresser la vision de Dieu qu’en avaient ses compatriotes aveuglés par les faux prophètes et les guides médiocres ou corrompus. Et quel enseignement est plus fort que celui qui se fait par l’exemple ? Il devint donc pour un temps imparti l'image incarnée de Dieu, quoique de chair et d’os, malgré toutes les contraintes et limitations que cela implique, et le resta jusqu’à sa mort, même lorsqu’il connut l’abîme du doute et qu’il prononça une de ses paroles les plus célèbres : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » On pourrait croire que ceci est la preuve de son imperfection ; au contraire, la perfection voulait qu’il prononçât ces paroles précisément à cet instant et dans ces circonstances épouvantables. Son enseignement consista à rendre visible ce qui était invisible, dicible ce qui était indicible, sensible ce qui était impalpable.

L’enseignement de Yeshua est le contraire de la sagesse humaine, essentiellement pratique, car cette sagesse-là ne fait pas naître la foi dans le cœur de l’homme et il avait besoin que beaucoup d'autres aient foi en lui, « une foi capable de déplacer les montagnes » pour accomplir sa tâche prodigieuse. L’enseignement de Yeshua n’est pas relatif, il est absolu. Il n’y a pas de juste milieu, de bon sens qui tiennent. Il n’y a pas de position valide entre le oui et le non, il n’y a de couleur entre le blanc et le noir. Sa radicalité est totale. Son enseignement pourrait se résumer (très grossièrement) à l’un de ses premiers commandements : « Soyez parfaits comme votre père dans les Cieux ». Sa radicalité ne vient pas d’un manque d’expérience, d’un manque d’humanité ou d’un idéalisme non trempé par les épreuves mais au contraire de son immense expérience et de la profondeur incommensurable de son humanité.

Yeshua s’est rendu parfait pour le Royaume de Dieu. Il sait donc que la perfection existe. Il sait que tous ses disciples sans exceptions peuvent être parfaits. Cette perfection ne durera pas, il le sait, car ce n’est pas en eux d’être parfaits jusqu’à la mort. Ce n’est en personne de rester parfait excepté lui. Aussi les met-il en garde à plusieurs reprises de ne pas désespérer quand ils trébucheront, car ils trébucheront, cela ne fait aucun doute.

Yeshua est parfait comme son Père dans les cieux mais il n’est pas Dieu, seulement son image (et c'est déjà énorme à supporter). Il ignore des choses que seul le Père sait, comme le jour et l’heure où viendra la grande tribulation. Il n’est pas bon non plus : « seul le Père est bon » rétorque-t-il à un suppliant dans une de ses paroles les plus étonnantes. En effet, seul Dieu peut donner la vie, la vie éternelle, lui ne peut que guérir et redresser ce qui a été couché, tout au plus. Il n’a pas de pouvoir en propre ; tous ses pouvoirs viennent du Père ; mais si ses disciples se rendent parfaits comme lui, le temps qu’ils le resteront, s’ils ont la foi, alors Dieu leur prêtera une force qui ne vient pas d’eux (car force et foi sont synonymes dans ce contexte). Et c’est dans ce sens qu’il est dit que Yeshua envoya ses disciples faire des miracles.

Les miracles : ce sont des guérisons inespérées et souvent abruptes : des aveugles qui revoient, des infirmes qui remarchent, des épileptiques et des déments calmés, des lépreux sans lésions, des comateux qui se raniment… L’instrument du miracle est Yeshua mais comme il le dit à maintes reprises, c’est la foi du malade qui fait la guérison. D’ailleurs il n’a même pas toujours besoin d’être présent pour que la guérison s’accomplisse. Pourquoi ont-ils tous foi en lui, une foi sans limite ? tel est le grand mystère.

Yeshua n’est pas Dieu, il le dit à plusieurs reprises, il n’est pas un ange non plus (« je suis le Fils de l’homme » ce qui exclut toute nature angélique). Il n’est pas davantage le fils de Dieu, dans le sens où ses disciples l’entendent. Un fils de Dieu, oui. Yeshua lui-même ne se qualifie jamais ainsi mais uniquement et continuellement comme « le Fils de l’homme », une de ses paroles les plus difficiles à entendre pour beaucoup, bien que je vienne une seconde plus tôt d’en expliciter le sens principal.

Son enseignement évolue : au début il affirme ne venir que pour les brebis égarées d’Israël puis il se contredit en guérissant le serviteur du centurion ou la femme cananéenne (« mais les petits chiens mangent les miettes sous la table du maître » lui fait-elle remarquer). Pourtant, il est toujours parfait. Pourquoi ? Parce que la perfection est fugitive, toujours changeante, toujours en évolution elle aussi. La perfection, c’est de dire la juste parole ou de faire l’acte adéquat à tel moment dans tel lieu devant tel public, et elle ne le serait plus dans tout autre cas. Une vérité bonne à dire aujourd’hui à l’un ne l’est pas pour l’autre et elle ne l’était pas hier et ne le sera plus demain. C’est pourquoi d’ailleurs Yeshua est le seul parfait, car il est né au bon endroit au bon moment, parmi les peuples adéquats et parce qu’environ un million d’autres facteurs se sont réunis alors pour lui permettre de devenir ce qu’il est. Et naturellement cet alignement immensément improbable de circonstances ne s’était pas produit avant et ne se reproduira plus (inutile donc de chercher le nouveau messie, le nouveau « Jésus »). La perfection étant mouvante et sans cesse annulée par le temps qui passe ou les lieux qui changent, elle ne peut être fixée. Et c’est pourquoi jamais Yeshua n’écrivit, bien qu’il sût évidemment lire et écrire, sauf une fois, quelques lettres dans le sable ou la poussière pour la femme adultère qu’il venait de sauver de ses accusatueurs, et qu’il effaça aussitôt.

La sexualité : Yeshua s’est rendu eunuque pour le royaume des cieux. Pourquoi ? La réponse est très simple. Si vous voulez être à tous, vous ne pouvez être à une. Que ce soit dans la chair ou pire encore en esprit. En vérité ce problème est le plus facile à élucider de tous ceux que je me suis permis d’élucider pour ce texte et qui semble pourtant plonger certains dans des abîmes de perplexité bien inutiles, sans parler de toute l’encre qu’il a fait couler. Quant au fait qu’il se soit fait eunuque, Yeshua était adepte des images fortes et des hyperboles. Quand la femme adultère, nue, lui est présentée pour recevoir son châtiment, il se garde bien de la regarder et griffonne les yeux tournés vers le sol ; ce n’est pas l’attitude d’un eunuque au sens littéral. « Dans le royaume de Dieu, les femmes n’auront pas de maris et les hommes n’auront pas d’épouse » est un enseignement très différent de celui du Coran (mais pas absolument inconciliable).

Après une année de mission, peut-être deux et au maximum trois — les textes ne donnent pas de durée précise — Yeshua a annoncé qu’il allait mourir sur la croix (en fait un T), livré à ses ennemis jurés, les gardiens du Temple, par l’un de ses douze disciples. Et les choses se sont produites comme il l’avait dit. Pas de miracle là-dedans : si vous êtes parfait, alors vous avez une vision parfaitement lucide de la situation ; et comme dit un proverbe très cher aux écrivains, si vous connaissez (parfaitement) le début de l’histoire, vous connaissez aussi la fin. La crucifixion était le supplice ordinaire, jugé le plus ignominieux, pour les criminels ordinaires, bandits et autres basses racailles et il pouvait être certain que les pharisiens ne lui feraient pas l’honneur de le condamner en tant que criminel extraordinaire, d’où sa précision dans les détails annoncés de sa mort. La condamnation à mort, de la façon la plus ignoble, de Yeshua était évidemment une décision politique, sans le moindre rapport avec une quelconque justice, le procès n’étant qu’un simulacre, tout cela parfaitement compris par l’occupant romain en chef (Pilate en l’occurrence) qui a toutefois donné son accord, par intérêt politique et pour le confort de sa carrière. Rien de neuf sous le soleil dirait l’Ecclésiaste : on a les mêmes aujourd’hui en surabondance de stock.

Sur la colline du Golgotha, au pied du patibulum, ce qu’on appelle maintenant, à tort, la croix, ne se trouvaient ni les frères ni les sœurs ni la mère de Yeshua. Parmi les seules pleureuses certifiées étaient Mariam de Magdala, qui était peut-être une ancienne prostituée, et Mariam, mère de Jacques et Jean, les fils du tonnerre comme les surnommait Yeshua. Aucun des onze disciples « fidèles » ne se trouvaient non plus présents, certainement de peur d’être arrêtés à leur tour. Que celui qui n’a jamais eu peur pour sa vie leur jette la première pierre.

Il reste une question toujours non élucidée à ce jour, la plus importante peut-être. Pourquoi après sa mort, si ignominieuse (si vous vous documentez pour connaître les détails réalistes des effets d’une crucifixion sur un homme, vous comprendrez pourquoi ce supplice était réservé aux plus bas criminels), pourquoi après que même ses plus proches l’aient abandonné, pourquoi tant de compatriotes de Yeshua, eux qui attendaient un messie plein de puissance et de gloire, se sont mis à croire en lui dans des nombres de plus en plus grands et dans une sorte de fièvre religieuse encore jamais atteinte ? Peut-être est-ce simplement un effet de la psyché humaine qui ne voit réellement les personnes dans leur vérité profonde que lorsqu’elles passent de vie à trépas. Mais on ne peut écarter qu’il se soit produit juste après la mort et la mise en tombeau de Yeshua un événement jugé suffisamment surnaturel par la foule pour provoquer ce regain de foi capable d’emporter tout sur son passage tel un torrent de montagne après l'orage. On dit ainsi que Yeshua aurait été vu, en chair et en os, trois jours après sa mort, et que certains auraient même mangé et bu avec lui. Je ne sais comment interpréter ces témoignages, si ce ne sont pas des légendes (on a écrit tant de légendes à propos de cet homme !). Bien sûr que je ne crois pas aux miracles, ces événements surnaturels étant par définition les négations même des lois de Dieu, mais qui peut dire qu'il connaît toutes les lois divines ?

Avant de mettre un point final à cette première partie, je voudrais faire une remarque.

De tous les évangiles canoniques, celui de Marc est le plus fiable. Marc est le plus naïf des évangélistes, le moins susceptibles de corriger son récit pour des motifs de bienséance, de surenchère à but publicitaire ou de politique générale. Sa description des guérisons dites « miraculeuses » sont typiques à cet égard : il dit que Yeshua frotte de salive les yeux ou autres parties atteintes du malade, détail qui ne me paraît pas avoir été inventé. Il est à noter aussi qu’il ignore tout de la naissance miraculeuse de Yeshua et que les seules mentions qu’il fait de la mère et des frères de Jésus montrent leur opposition à son enseignement ou, à tout le moins, leur complète incompréhension: ils semblent mutuellement comme des étrangers. Luc et Jean sont de meilleurs écrivains mais l’un adore broder et l’autre prête un discours important à Yeshua lors de la Cène qui est de toute évidence une pièce de sa main rassemblant diverses réflexions que lui ont inspiré la vie et l’enseignement de son ami, ce qui est bien différent d'un témoignage. Matthieu, quant à lui, est un simple compilateur de données, qui ne sait pas trier entre le grain et l’ivraie.


La seconde partie de cet article ou de ce bref essai paraîtra dans un futur proche quoique incertain. Elle traitera pour les idées principales, de la subversion politique de la parole vivante de Yeshua qui a commencé presque aussitôt après sa mort, de la corruption des évangiles eux-mêmes, canoniques ou pas, de la légende dorée qui se met en place, de la corruption des églises dites chrétiennes, toutes sans exception y compris les myriades de sectes plus ou moins obscures, plus ou moins couronnées de succès, qui se sont succédées jusqu’à ce jour, avec mention spéciale pour les experts en mariolâtrie* venus du Vatican ou d’ailleurs. Ce ne sera pas pour juger ni même critiquer (ou si peu) mais pour rappeler des faits, je dirai presque des évidences que beaucoup ont cependant une tendance invincible à oublier. Yeshua s’est toujours voulu un repère absolu, une étoile dans les cieux visible de n’importe quelle place, quel que soit votre avancement (ou votre attardement) sur le chemin qui mène aux portes du Royaume. C’est ainsi qu’il faut comprendre ses paraboles à propos du serviteur de la onzième heure et autres similaires : peu importe votre place, votre degré "ès-saintetés", car vous êtes toujours trop loin de l’étoile, trop loin de la perfection. Et la porte des étoiles peut s’ouvrir n’importe où, à n'importe quelle heure, si Dieu le veut. Les églises sont elles dans le royaume terrestre, le royaume du contingent et du relatif. Et le fait qu’il ne pouvait en être autrement ne change rien au diagnostic.


* Dixit Henri Guillemin : rendons à César ce qui appartient à César.

Autre texte de ma main, sinon de ma tête, où il est question de cet homme extraordinaire : ici.