jeudi 16 juillet 2026

Préparer son bois de feu en France et en Russie : méthodes et usages différents

 

Un exemple de merlin, outil très répandu chez nous, peu connu des Russes

    Mon précédent article était de saison, celui-ci ne l’est pas moins. C’est en effet à la belle saison, dès les premiers beaux jours en fait, qu’on prépare son bois pour l’hiver, qu’on le fend et qu’on veille à affiner, pourrait-on dire, son séchage. Dans les régions qui utilisent le chêne, le frêne, le hêtre ou le charme, il faut de plus avoir coupé le bois une ou plusieurs années avant utilisation. Ici, je vais détailler les différences que j’ai pu constater dans les usages en France et en Russie. Naturellement, je ne connais pas ce qui se fait dans toutes les régions de France et encore moins dans toutes les régions russes. Néanmoins, des grandes tendances ressortent et elles peuvent sembler étonnamment différentes, vu que le but général est le même, selon qu’on est Russe ou Français. Ensuite, comme j’ai quelque expérience dans le domaine, plusieurs décennies à faire du bois de chauffage, je pourrais donner quelques petits tuyaux utiles à ceux qui voudraient revenir à cette antique méthode de chauffage, toujours actuellement la plus économique, comparée à n’importe quel autre système, et de loin, surtout si vous faites vos buches et fagots vous-mêmes.
D’abord, je dois préciser les conditions de mon étude si j’ose dire. Il n’est ici question que de bois bûche et non des divers dérivés de bois utilisés en chauffage dans notre époque moderne, qui sont tout de suite beaucoup plus onéreux (toutes conditions égales par ailleurs) et c’est bien normal puisqu’il y a eu du travail en amont que vous payez en plus de la matière première quand vous achetez votre sac de pellets. De plus, j’exclus de la discussion le professionnel — celui qui vous vend du bois en stères — qui a des obligations de rythme, de rendement et d’organisation, s’il veut prospérer dans le métier ou simplement en vivre, beaucoup plus rigoureuses que le simple particulier qui désire juste chauffer son habitation. Faire son bois dans le cadre discuté peut en effet être un plaisir, conjuguant les joies de l’exercice physique, parfois assez intense cela dit, avec le simple fait d’être dans la nature. Si en plus, mais c’est moins facile en France qu’en Russie, vous faites votre bois de feu sans utiliser (ou presque) de tronçonneuse — j’expliquerai comment c’est possible — alors vous n’êtes pas très loin de la béatitude écologiquement responsable. Pas de casque, pas de visière protectrice, pas de veste et pantalon de sécurité, très chauds à porter à la belle saison, pas de trucs sur les oreilles, vous êtes seul, au calme, sans grande pensée, avec juste les petits oiseaux qui chantent, au moins jusqu’en juillet.
Bien sûr, la différence des usages et des pratiques français et russes dans ce domaine vient d’une cause fondamentale unique : le climat. Le type de végétation et donc d’essences forestières, d’ailleurs toutes liées au climat, joue aussi mais moins crucialement. Par exemple, il est évident ou ça devrait l’être qu’on ne chauffait pas une maison ou un château en France et en Russie en l’an 1500 de la même façon. Les cheminées monumentales que vous pouvez admirer dans les châteaux de la Loire, presque dans chaque pièce, n’ont guère d’autre avantage que de voir danser les flammes et, si vous voulez, obtenir des modes de cuisson plus variés : leur efficacité pour chauffer des pièces, en particulier aussi vastes et hautes, est dangereusement proche de zéro. C’est un luxe que ne pouvait pas se permettre la plupart des Russes en dehors peut-être des chatelains du bord de le mer Noire ou de celle d’Azov. C’est pourquoi ils ont inventé cette merveille d’ingénierie, le cœur et l’âme de chaque isba, toujours très utilisée dans les villages et les datchas de la périphérie des villes : le poêle de masse russe. Ce poêle est à la base des usages et des méthodes russes pour calculer et préparer son bois pour la saison froide. Il faut donc que je dise quelques mots de cet appareil, très complexe, sous ses airs de brute. Le poêle de masse russe joue sur trois éléments essentiels : sa matière, sa structure interne et enfin… eh bien sa masse justement. La matière est le plus souvent des briques, de l’argile, très peu de métal mais on peut en trouver en pierre. Sa structure interne est conçue pour que la fumée chaude, brûlante même (ces poêles montent jusqu’à mille degrés) tournent le plus longtemps possible à l’intérieur avant de s’évacuer vers l’extérieur, devenues froides. Ils ne nécessitent qu’une flambée le matin et parfois une autre le soir, par très grand froid, ou parce que la femme est frileuse. La chaleur se répand par radiation infrarouge, très longtemps après l’extinction du foyer, grâce à son inertie très importante. Ils consomment peu de bois malgré leur taille car ils brulent très fort, tirage grand ouvert, et donc très vite, contrairement à nos divers appareils européens qui brûlent assez faiblement et lentement. Dans le poêle russe, la combustion est quasi-totale, ce qui veut dire qu’il ne bistre pas, fléau de la chaudière française, tout spécialement si elle est moderne. Il chauffe lentement mais continuellement (quoiqu’il n’y ait plus de feu à l’intérieur) pendant toute la journée, sert à préparer les repas et à faire coucher dessus la grand-mère, ou d’autres, le soir venu. En fait il est très difficile de trouver un défaut ou un point faible au poêle de masse russe. Alors vous me direz : mais pourquoi dans ce cas il n’est pas plus répandu de par le monde ? À cause de sa masse justement, plusieurs tonnes, qui lui procurent son inertie remarquable en matière de chauffage. Quand le Russe conçoit ou en tout cas concevait son lieu de vie, il commençait par réfléchir au poêle et ensuite seulement comment il allait construire la maison autour. Ce n’est pas dans nos mœurs. Et franchement, par chez nous, ce serait un peu comme de construire une centrale atomique pour chauffer un village de cinq cents péquins. Ce n’est pas proportionné à notre climat.
Quoiqu’il en soit, cette machine ancestrale a conditionné dans une large mesure les pratiques russes de confection du bois de chauffage. La taille du pays, la relativement faible population et l’abondance des forêts interviennent également. Avec un tel poêle, il n’est pas besoin de bois qui tient le feu, comme on dit, pas besoin de chêne, de hêtre ou de charme donc. Mieux vaut du bois qui brûle fort, qui monte vite en chaleur, quitte à durer moins. Pour cela, le bouleau est l’essence idéale. Et s’il n’y a pas de bouleau dans son coin, ou pas suffisamment, le Russe se rabattra sans problème majeur sur du pin, du mélèze ou même du cèdre (sibérien, assez différent des cèdres que nous connaissons ici). En revanche, comme chez nous, il évitera les résineux blancs comme le sapin et l’épicéa. Le fait que les pins contiennent beaucoup de résine n’est pas un problème pour un Russe étant donné que la combustion du bois est quasi complète selon sa méthode de chauffage. Il est inutile également de couper les buches en grandes longueurs, en un mètre typiquement, comme c’est le standard en France. De même, il est inutile (et même nuisible dans le cas du bouleau qui se dégrade rapidement s’il n’est pas stocké au sec après le tronçonnage) de couper le bois des années à l’avance, ce qui limite fortement les besoins en lieux de stockage. Comme le bois est coupé en petite longueur, il est aussi plus facile à fendre. Et comme il est plus léger que nos essences, bouleau comme pin, il est plus facile à manier. Mais selon mon point de vue, l’avantage le plus considérable vient de son séchage rapide, d’autant que les Russes utilisent principalement des arbres morts sur pied ou déracinés pour leur chauffe, qui minimise fortement la manutention, les empilages, désempilages et rempilages, qui sont choses fréquentes et en fait presque obligatoires dans notre pays pour arriver de la coupe jusqu’à la remise à bois. La manutention des bûches est certainement la partie la plus chronophage et disons-le, la plus fastidieuse de toutes.
Ici, je vais faire une loupe sur le bouleau, à mon avis l’essence de feu idéale. Il regroupe en effet à peu près toutes les qualités qu’on peut demander à un bois de chauffe. Son écorce est le meilleur allume-feu que vous pouvez trouver, avec les bois gras naturel de pin (pin très résineux fendu en tout petits morceaux), bien supérieur à du papier journal. J’ai l’habitude de dire que mes brouillons de roman me servent en dernier usage à allumer la chaudière mais c’est une blague ; ils vont dans le container bleu quand je suis bien luné ou servent à faire un feu de joie dans le jardin quand les indésirables combustibles divers et variés se sont un peu trop accumulés. Pour se servir du bouleau comme allume-feu, il faut déchirer délicatement la pellicule superficielle de l’écorce (la partie blanche). Pour cela le bouleau doit déjà être sec, aussi des arbres morts et pourris sont parfaits pour cet usage. Il suffit d’une heure l’été et d’un seau pour ramasser sa réserve d’allume-feu pour l’hiver. Le bouleau est plutôt léger, même frais, et encore plus léger une fois sec, ce qui ne tarde guère s’il est correctement et rapidement entreposé dans un lieu ensoleillé et venté. Cela rend la manutention moins désagréable. Il se fend aussi très bien, sans coin, même en un mètre. Il ne crépite pas et son odeur un peu âcre est plutôt agréable. Enfin, contrairement à des croyances très répandues dans nos régions, parfois même chez des bûcherons expérimentés, son pouvoir calorifique est tout à fait appréciable, très supérieur aux autres bois blancs (feuillus), et supérieur à certains feuillus durs comme les érables, à condition de ne pas le laisser traîner un hiver dans les bois.
En France, la préparation du bois de feu est très différente. Si vous n’avez pas la chance d’être propriétaire d’un bois (un hectare de taillis dense peut suffire pour votre vie et au-delà si vous avez un bon système de chauffage et une maison bien isolée, pas trop grande) le bois de feu vous sera vendu au stère, que ce soit par un privé ou par un agent de l’administration en forêt domaniale (de façon beaucoup plus formelle). Certaines communes forestières pratiquent aussi l’affouage, où vous pouvez recevoir une part de bois de feu si vous en êtes résident, mais même elles vous font de plus en plus en plus souvent payer au stère mesuré, malgré la légalité discutable du procédé. Cette unité de mesure, qui est un volume apparent (1 m x 1m x 1m), différente du m3 en raison du foisonnement très imparfait, est apparemment inconnue des Russes ; en tout cas, je n’ai toujours pas observé le moindre tas de bois coupé en un mètre. Cette pratique a de nombreuses conséquences. De plus les essences qui sont le plus couramment exploitées comme bois de feu en France sont toutes des essences de bois dur : chêne vert, frêne oxyphylle, arbousier et hêtre de montagne en région méditerranéenne, charme, chêne, hêtre, frêne commun (quand il en reste), châtaigner ailleurs. Le pin (de montagne en particulier) est un bon bois de feu mais à cause de sa forte teneur en résine, et donc de sa faculté à encrasser les conduits, il est généralement délaissé. Il faut aussi noter qu’en dehors du chêne vert et du charme, essences de taillis typiques, ce sont beaucoup de houppiers qui sont vendus comme bois de feu, ce qui reste une fois la grume exploitée, avec donc des diamètres très conséquents. Tout cela nécessite un matériel assez différent de celui du Russe. Celui-ci, quand il utilise une tronçonneuse, ce qui n’est pas toujours le cas, peut se contenter d’une cylindrée moyenne avec un guide court (les Russes que j’ai pu voir coupent essentiellement des arbres, souvent morts ou déjà tombés, de trente centimètres de diamètre et moins pour leur bois de chauffe et ils n’ont pas à façonner des houppiers). En France, vous aurez à un moment ou à un autre besoin d’une plus grosse tronçonneuse, pour la praticité comme pour la sécurité, et même d’une seconde pour décoincer la première (ce qui arrivera presque à coup sûr, que vous soyez expérimenté ou pas). Le seul cas où vous pouvez vous en passer est celui où vous pouvez choisir ce que vous coupez mais ce n’est pas donné à tout le monde ! (Nous verrons plus loin ce cas et comment on peut rentrer dans cette case). Le diamètres des bois à couper, la longueur de billonnage et leur dureté exigent des instruments différents dans notre pays et soyons clair, ces instruments sont lourds. Le Russe se contente souvent d’une scie pliable, d’une petite tronçonneuse et d’une hache de taille moyenne pour fendre (environ deux kilos, parfois trois). Pour un Français, il faudra deux tronçonneuses, des coins d’abattage directionnels, des coins de fendage, une serpe (pour attraper les billons, souvent très lourds, sans se casser le dos, ébrancher, dégager la place d’abattage ou de fendage), éventuellement un tourne-bille si vous devez fendre de gros billons et un merlin. Ce dernier instrument est à ma connaissance inconnu des Russes. Très lourd (pour être efficace dans du gros bois dur et noueux, mieux vaut un merlin lourd, d’environ cinq kilos), il combine une masse avec une hache. Naturellement son poids et son centre de gravité interdisent d’abattre des arbres avec. Ses fonctions sont d’enfoncer les coins d’abattage ou de fendage (nécessaire dès qu’on s’attaque à du gros diamètre coupé en un mètre) avec la partie masse et de fendre les billons supérieurs au diamètre 10 avec la partie hache. En fait, certains bûcherons amateurs, surtout d’un âge certain, trichent et fendent tout à la tronçonneuse pour confectionner leur bois de feu. Cela peut se comprendre mais les bidons d’essence défilent alors à grande vitesse et l’affutage de la chaîne est à refaire presque chaque matin ou soir (prévoir donc une chaîne de rechange). Il est possible d’avoir deux merlins, un lourd pour le bois gros et dur (« raide » comme on dit par ici) et un autre un peu plus léger (3 à 4 kilos) pour le bois qui « se fend de peur » ou encore un merlin lourd plus une hache de fendage légère. Mais si on doit choisir un seul de ces outils, prendre le merlin lourd. Son maniement au début peut paraître pénible mais avec une bonne technique de balancement, vous oublierez en partie son poids. Le principal dans l’abattage et le fendage est la technique, et non de force physique. Parmi les meilleurs bûcherons de bois d’œuvre, professionnels donc, que je connaisse, on en trouve autant de maigres et de taille moyenne que de grands et baraqués. Pour fendre efficacement, il faut apprendre à repérer les fentes naturelles, à utiliser les micro-reliefs pour augmenter la force de frappe (sans plus d’effort) puis à balancer le merlin en changeant sa prise en cours de vol si je puis dire de sorte que la hache s’abatte avec le maximum de vitesse et donc de force de gravité. D’une manière générale et en dehors de quelques billons définitivement rétifs à toute sollicitation, il n’y a pas à forcer. Et comme on dit chez les Gascons, « si ça coince, utilise les coins, cong ». Bref, dans les conditions ordinaires, faire son bois de feu en France n’a rien d’une sinécure.
Ce n’est donc absolument pas ce que je fais ni ce que je préconise. Reconnaissons d’abord que de par ma situation, je bénéficie de conditions rares. Mais il n’est pas très difficile d’acheter un ou deux hectares de bois (avec du taillis de préférence, de toute façon le moins cher). Il y a dans ce pays des quantités de petits propriétaires privés qui ne rêvent que d’une chose : se débarrasser de leur sacré bois dont ils ne savent que faire et qui ne leur rapporte pas un sou. Compter environ deux à trois mille euros l’hectare selon les régions pour du taillis simple (ne rêvez pas de futaies cathédrales ou il vous faudra mettre dix fois ce prix). C’est un des meilleurs investissements que vous pouvez faire de nos jours. Vous pouvez aussi trouver un propriétaire privé qui ne s’occupe pas de son bois et lui proposer de le nettoyer, c’est-à-dire couper les arbres tombés, cassés ou morts sur pied, encore brûlables (à partir d’un certain stade de pourriture, mieux vaut laisser ces bois pour les champignons, les batraciens, les couleuvres, les oiseaux et nos amis les insectes qui en raffolent). D’une manière générale, évitez les forêts publiques où de petits hommes verts (ou rouges maintenant) risquent de vous embêter.
Quoique forestier et exposé à toutes sortes de machines plus bruyantes les unes que les autres, la vérité est que je déteste les bruits de moteur. Je suis un motorophobe dans l’âme. Donc quand je peux l’éviter, et il se trouve que je le peux pour mon bois de chauffage, j’évite les fendeuses et tracteurs associés, les bancs de scie et, autant que faire se peut, les tronçonneuses. J’ai clairement été inspiré par des forestiers russes pour arriver à cette quasi-perfection dans l’art de fabriquer son bois de feu dans le calme et l’harmonie (sinon le silence). Comme eux, je ne choisis sauf exceptions que des arbres cassés par le vent, par le poids de la neige (plus rare chez nous évidemment), des arbres déracinés pour les mêmes raisons et quelques petits arbres secs encore sur pieds et encore très bons pour la chauffe (mais comme je suis écolo, j’en laisse plus que je n’en coupe). Mes outils de prédilections sont le sabre à bois (pour les fagots de tout petit bois, ce qu’on appelle la charbonnette), la serpe, la scie pliante, les coins et le merlin. Ma méthode est de visiter régulièrement les parcelles, en particulier après un bon coup de vent et de repérer les chablis, les chandelles, les grosses branches cassées, qui sont adaptés à mes besoins. Peu importe l’essence, j’accepte tout sauf l’épicéa qui est une horreur à fendre et en plus n’a guère d’intérêt en tant que bois de feu. Avec une scie pliante de bonne qualité, je peux aller jusqu’à diamètre 25 (si c’est du bois tendre). Quand je tombe sur un chêne ou un autre arbre de grande taille déraciné et sec, je ne coupe que les branches ; le reste est trop gros et servira à d’autres usages ou d’abri aux animaux, selon l’état de l’arbre. En fait, les essences les plus fragiles au vent sont les bois tendres et donc le bouleau, plus le frêne (hélas) qui décède en masse ces dernières années, même sans vent, en raison d’une longue et grave maladie comme on dit poliment. C’est justement parce que le bouleau se détériore très vite une fois au sol qu’il faut surveiller tout particulièrement les boulaies (on en trouve assez facilement dans le nord et le centre de la France disséminées ici et là avec d’autres essences en mélange). En règle générale, je continue de billonner en un mètre, sauf les pieds et les gros branches tordues et noueuses, faisant fi de tous les avantages que j’ai énumérés précédemment d’avoir des buches plus courtes. Ce n’est pas par sotte habitude mais parce que ma chaudière, assez antique il faut le dire, tout comme l’isolation de ma maison, « une véritable passoire énergétique » dirait le nouveau commissaire au peuple, demande de préférence du un mètre pour tourner à son optimum (et donc sans trop bistrer).
Ah, je vous vois arriver. Et comment donc que tu fais pour te rendre sur ta coupe avec tout ton barda, le sabre, la serpe, une demi-douzaine de coins (en acier qui plus est) et le merlin puis sortir ton bois de la coupe sans utiliser de moteur ? Oui, bonne remarque. Je triche. J’utilise un véhicule, pas même électrique, un bon vieux diesel. Que voulez-vous, personne n’est parfait !

Autre article de ma part sur le sujet du bois mais sous un angle économique: ici.


samedi 4 juillet 2026

L’amour, le vrai, avec soupirs, éclairs et tremblements

Flammes (détail): Crayons de couleur sur papier de couleur, pastels

    Voici un sujet que je n’avais pas encore abordé, sauf sous son aspect graphique (ici par exemple). Peut-être que le thème m’a été dicté par ce début de saison estivale et ses températures torrides, allez savoir. Comme le montre assez clairement mon dessin de présentation, l’amour dont il sera question dans cet article est cette variété particulière mais essentielle qui est indémêlable du sexe et qui permet éventuellement de faire des enfants au bout du compte. Je n’ai considéré dans mon étudeque le cas le plus universel, et de très loin, à savoir l’amour entre une femme et un homme. Je suppose qu’elle s’adresse plutôt à des êtres jeunes qu’expérimentés, plutôt idéalistes que cyniques.
L’amour vrai, qui peut se définir comme une passion réciproque entre deux individus précis, non substituables, peut en théorie survenir à n’importe quel âge. Dans la majorité des cas, en pratique, il survient plutôt dans la jeunesse que dans la maturité ou à fortiori que dans la vieillesse, ce que j’expliquerai plus loin car ce n’est pas aussi évident qu’on serait tenté de le croire. Ce type d’amour est souvent déclenché par ce qu’on appelle communément le coup de foudre. C’est particulièrement vrai des femmes mais aussi des hommes, quoique souvent avec un certain retard à l’allumage. Outre le coup de foudre (qui n’est pas absolument nécessaire) les signes physiques les plus courants indiquant qu’on est devenu amoureux, qu’on est en amour, comme disent les anglosaxons, sont les rougeurs, les palpitations, l’incapacité à se concentrer sur un travail quelconque, l’étourderie, les titubements, le vertige et divers troubles de la vision et de l’appétit. Mais pour que l’amour entre vraiment dans le champ de cet article, encore faut-il qu’il soit réciproque, que le sentiment, le désir ou le désir d’être désirée, soit à peu près aussi intense d’un côté que de l’autre. Ce n’est certes pas le cas le plus courant. Quand cela vous arrive, si ça vous arrive, quand vous sentez que vous avez trouvé le partenaire idéal, quand l’alchimie entre vous deux est parfaite, la première chose que vous avez à faire est de remercier votre chance, la nature bien faite, le destin, le ciel, Dieu, qui vous voudrez, mais ne vous montrez pas ingrat car ce genre d’amour réciproque n’arrive pas à tout le monde au cours de sa vie. Potentiellement, cela pourrait arriver à tout le monde mais l’expérience montre que pour des raisons diverses, cela n’arrive jamais à certaines personnes. Il est très facile de reconnaître dans la rue des personnes amoureuses, authentiquement amoureuses, sans aucune démonstration spectaculaire et d’ailleurs normalement réservées aux lieux privés. Le moindre de leur regard, le moindre de leur geste est chargé d’amour, même quand l’aimé n’est pas là, mais plus encore quand il est présent.
L’état d’une personne amoureuse et qui rencontre un sentiment réciproque chez la personne aimée est tellement agréable qu’il vous fait tout oublier. Il n’y a pas de gêne entre les deux, pas de tabou, pas ces contraintes qui existent dans presque toutes les autres relations sociales. Tout semble naturel, évident, y compris bien sûr le sexe. Précisons que l’acte sexuel n’est en fait nullement obligatoire et que la relation entre les deux personnes amoureuses peut rester platonique ou disons au stade du flirt léger, de la discussion badine diraient certains, sans que l’intensité des sentiments et des désirs éprouvés ne baisse d’un iota, bien au contraire. Si j’étais conseiller en sexologie, je conseillerais d’ailleurs d’attendre le plus longtemps possible de passer à l’acte. Une année d’abstinence, voire deux, serait mon ordonnance de médecin sexologue, un peu sévère certes mais juste. D’abord, ce temps permet de se connaître mieux et surtout cela restera le moment le plus inoubliable, le plus poétique de votre histoire de couple. Et quand enfin, vous déciderez pour une raison ou pour une autre de franchir le Rubicon, cela n’en sera que meilleur, dix fois meilleur. Cela vous semblera une nuit — ou en fait des nuits — merveilleuses car le sexe peut être merveilleux lui aussi.
Quand vous débuterez cette seconde phase (post coïtale dirait notre médecin), il se produit généralement quelques changements importants chez les deux partenaires amoureux. L’homme par exemple perd l’appétit tandis que pour la femme en a pour deux : elle a sans cesse envie de manger. La femme a sans cesse envie d’embrasser et de toucher son compagnon tandis que son compagnon a sans cesse envie de se retrouver avec elle seule dans un endroit isolé mais pas forcément sombre. Il est toujours très difficile pour les deux de penser à quoi que ce soit, excepté à ce qu’ils font ensemble la nuit et parfois le jour. Et les nuits blanches n’aident certes pas à la concentration. Ce n’est donc évidemment pas une bonne époque pour le travail et la création. Si vous voyez une personne très assidue au travail, vous pouvez être sûr qu’elle n’est pas amoureuse.
Être amoureux n’est pas réservé à la jeunesse mais disons qu’elle aide beaucoup. Parfois, la vie ne vous donne pas l’opportunité de rencontrer le partenaire qui peut déclencher ces sentiments intenses avant un âge mûr, voire un âge certain comme on dit. Et dans ce cas seulement, on peut trouver des authentiques amoureux ayant atteint voire dépassé le milieu de leur vie, comme dirait Dante. On peut estimer que plus l’âge de cette découverte (car il s’agit bien d’une première, psychologiquement parlant, même pour ces vieux amants) est tardive, plus l’amour aura de chance de rester platonique ou au stade du flirt léger. Et dans tous les cas, on comprend bien qu’il s’accompagnera de moins de stupeurs et de tremblements qu’avec des amants de vingt ou trente ans.
Le cas des amoureux très jeunes, adolescents, quoique très beau lui aussi dans l’absolu, aura néanmoins la probabilité la plus élevée de rentrer dans la catégorie des belles histoires qui finissent mal. Je n’entends pas par là un sort tragique à la Roméo et Juliette mais une fin beaucoup trop précoce et quelque peu amère. Le manque d’expérience de la vie, le manque de connaissance de soi et de l’autre, est presque fatal pour la durabilité d’un couple, ou en tout cas pour l’alchimie si précieuse dont je parlais plus haut. La déception risque d’être terrible quand toutes les pesanteurs de la société vont s’abattre sur les deux jeunes amants et il est inévitable qu’elle s’abattent sur eux. Il ne suffit pas d’être mature physiquement, il faut aussi l’être dans sa tête pour que l’histoire ait une chance de durer. Et ce cas-là est particulièrement triste parce que ni l’un ni l’autre de ces adolescents ne retrouvera ce feu, cette joie, cette intensité de sentiments, dans toute la suite de leur vie, qui pourra être encore très longue.
Cet amour, ces feux de la passion, dans tous les cas, à tous les âges, finiront par passer et ne reviendront pas. Certaines femmes assurent que leurs sentiments pour leur compagnon ne diminuent pas et même augmentent avec le temps et c’est peut-être vrai pour ce que j’en sais (je ne peux vraiment pas me mettre dans leur tête sur ce point). En fait, j’aurais tendance à les croire. Mais le problème est que ce n’est pas réciproque. Les hommes perdent clairement en sentiment amoureux au bout de quelques temps, quelques mois ou quelques années, même si leur femme est toujours jeune, belle, désirable. Ils n’y peuvent rien ; c’est dans leur nature. Ils l’aiment bien certes mais ce n’est plus du tout la même chose, n’est-ce pas. Aimer vraiment et aimer bien sont deux choses très différentes, comme si les deux choses étaient d’une composition chimique différente. Et la seconde n’a aucune chance de nous faire oublier la première.
C’est pourquoi certains hommes, un peu trop nostalgiques, cherchent à retrouver ce feu de l’amour avec une ou en fait généralement un certain nombre d’autres femmes (successivement en principe). Leurs espoirs seront vains. L’amour vrai ne reviendra pas. Il est du genre facteur à ne passer qu’une fois et une seule. De même certaines femmes, voyant que l’amour de leur compagnon tiédit, se mettent dans la tête de trouver un remplaçant qui saura leur redonner ce grand frisson et toute cette poésie qu’elles ressentaient à leur contact. Elles aussi seront déçues ; cela ne reviendra pas. C’est impossible. La nature humaine est ainsi faite que cette intensité de sentiments et de désirs ne peut être atteint qu’une fois au cours de notre vie. Le seul résultat qu’ils obtiendront, en dehors d’une petite pointe, très provisoire, sur leur encéphalogramme ou leur cardiogramme, sera de teinter leur belle histoire d’aigreur, d’amertume et pour ceux qui n’ont pas encore perdu leur âme, de remords.
Mon conseil de docteur sévère est donc de rester avec la personne qui vous a procuré cette joie intense, même si c’était il y a longtemps et qu’il ne reste plus grand-chose du feu de l’ancien volcan, comme dirait Brel. Pour l’homme, qui a quelque peu une nature de papillon, c’est une ordonnance effectivement difficile à suivre sur le long terme, dans toute sa rigueur, et ressemble assez à un sacrifice. Quant à la femme, il lui faudra une dose importante de compréhension et d’abnégation pour ne pas retourner « chez sa mère » au plus petit faux pas de son compagnon. Dans les deux cas, leur sacrifice mutuel en vaut la peine. Et pas seulement pour les enfants nés de leur union. Pour eux, pour leur santé mentale, pour leur âme.
Dans l’ensemble, l’amour des amoureux ne dure pas. On ne peut pas maintenir longtemps des sentiments ou des désirs à un tel niveau. Ce n’est pas humain, ou disons plus prudemment, ce n’est pas masculin. Cela ne signifie nullement que cet amour a pour cela moins de valeur. Son intensité compense largement sa brièveté. Est-ce que la vie d’une mésange parce qu’elle bien plus éphémère que celle d’un corbeau est moins précieuse ? Non. Le fait que cet amour soit en partie le fruit du travail de nos glandes lui ôte-t-il de la valeur ? non plus. Le fait que l’amour d’un homme pour une femme soit quelque peu proportionnel au désir sexuel qu’elle lui inspire et ne peut donc que décroître lui enlève-t-il de la sincérité, de la réalité ? pas davantage.
Rappelez-vous toujours du seul point important. Tout le monde rêve ou a rêvé ou rêvera de connaître l’amour vrai, l’amour dont il est question dans cet article. Tout le monde pourtant ne le connaîtra pas. Alors si vous avez la chance que cela vous arrive, gardez-le précieusement près de vous, contre vous, en vous. Et gardez la femme ou l’homme qui vous l’a inspiré, contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire, comme les curés disaient à une époque (peut-être qu’ils le disent encore d’ailleurs pour ce que j’en sais, c’est-à-dire à peu près rien).

Deux anges conversant (détail): crayon



 

mardi 16 juin 2026

Stalker, Lune Fourbe, 2001, Solaris … : l’objet d’intérêt extraordinaire (théorie et pratique)

 


    L’Objet D’Intérêt Extraordinaire — l’ODIE comme je l’appellerai dans cet article — est un des thèmes principaux et probablement des plus forts qu’on peut rencontrer dans la SF. En fait, il existe aussi dans un cadre plus fantastique comme je le montrerai dans la seconde partie de mon petit essai de théorie et pratique de l’ODIE mais incontestablement, à ce jour, les plus célèbres exemples d’ODIE nous viennent de la SF, et la SF tendance dure qui plus est.
L’ODIE est un objet, un artefact, un bidule, parfois même un gadget comme dans Free Live Free de Gene Wolfe, plus mémorable toutefois pour ses scènes comiques que pour son aspect science-fictionnesque. Ses quatre caractéristiques principales et obligatoires pour mériter cette qualification sont les suivantes :
- origine inconnue (mais clairement inhumaine)
- nature et fonction (s’il en a une) inconnues ou très mal connues
- mécanisme inconnu
- études, maniement et sondage de l’objet impossibles (en dehors parfois de moyens très lourds et peu productifs comme de le soumettre à une explosion nucléaire).
Comme on voit, avec de telles caractéristiques, l’ODIE est d’une opacité sans égale et laisse bien peu d’espoir au lecteur ou au spectateur d’obtenir des éclaircissements très satisfaisants avant la fin de l’histoire (et c’est bien normal, car à moins d’être un escroc patenté, le scénariste/écrivain doit reconnaître qu'il ne peut en savoir beaucoup plus que le lecteur). Malgré cet inconvénient, ce type d’histoire à ODIE rencontre de temps en temps le succès public et même a donné lieu à des chefs d’œuvre de la SF à peu près indiscutés, aussi bien en littérature qu’au cinéma.
J’ai cité Stalker en premier pas parce que j’estime cette histoire supérieure aux autres, sûrement pas, mais simplement par ce que c’est elle qui a été le point de départ de ma réflexion et est en plus l’inspiratrice principale de mes propres récits contenant un ODIE. Et donc je vais commencer par parler de Stalker.
Le titre français du roman des frères Strougatsky est Pique-nique au bord du chemin, ce qui peut surprendre ceux qui n’en connaissent que les versions du cinéma et des jeux vidéos qui en sont tirés (si on peut encore appeler ça des jeux) ; pourtant la traduction est parfaitement fidèle au tire original russe (« piknik na abotchinyé »). Ce titre est faussement bucolique et bon vivant car sa signification philosophique, qui nous est révélée au cours du roman par le « crâne d’œuf » de service (l’appellation péjorative n’est pas de moi mais des personnages du roman), un savant nobélisé, un détenteur d’autorité donc, est que les aliens ne se soucient pas plus de nous que d’une guigne, que les artefacts laissés dans la Zone ne sont que les déchets de ce pique-nique et comme il n’est pas très difficile de comprendre que ces aliens venus pique-niquer sont un avatar moderne des anges ou des démons mythologiques (ou les deux à la fois) cela nous laisse une vision nihiliste de l’existence et de l’univers parfaitement typique du siècle où le livre a été écrit. Le film de Tarkovsky est essentiellement une critique et une réponse à ce nihilisme. Il s’agit donc plus d’un débat philosophique que d’une histoire de SF. En fait, il est très difficile de reconnaître le roman des Strougatskys, plutôt musclé et rapide, après qu’il soit passé entre les mains de Tarkovsky, parfois pour le meilleur et souvent, il faut reconnaître, pour le pire.
Le plus curieux est que le scénario de Stalker à la base est un script des auteurs eux-mêmes. Autant vous dire qu’il n’en est resté que le squelette à la fin : dix lignes auraient suffi. Tarkovsky a toujours eu en effet tendance à réécrire ou simplement à tourner autre chose que ce qui est marqué dans le script et cette tendance n’a fait que s’aggraver au fil des années. Et comme prévu, ce roman d’écrivains très populaires en URSS (déjà longtemps avant Pique-nique…) s’est transformé en film d’Art & d’Essai, à peu près abscons et insoutenable sur la longueur pour le spectateur moyen. Néanmoins tous les changements effectués par le réalisateur ne sont pas dénués de pertinence. Et c’est par là que je vais commencer. D’abord, le personnage principal, le stalker, est dans le roman un sombre type en impair qui fume et boit sans cesse, parle en argot, garde un poing américain dans une de ses poches et rencontre de petites pépées moulées au tour et au cœur de glace. Tarkovsky a remplacé ce personnage tout droit sorti des clichés chers aux films noirs hollywoodiens par un stalker beaucoup plus intéressant, remarquablement incarné par l’acteur Alexandr Kaïdanovski, comme hanté par son rôle. Dans le livre, l’artefact mystérieux entre tous, celui qui peut exaucer les souhaits, est une sphère dorée ; Tarkovsky l’a remplacée à bon escient par une pièce ou une chambre secrète, très difficile à trouver et en plus protégée par tout une gamme de pièges plus ou moins dangereux, souvent mortels. Les pièges eux-mêmes, à l’inverse du roman, ne sont pas montrés dans le film, juste évoqués, ou parfois, se dit-on, simplement imaginés par le guide halluciné, le stalker. Tout un coffre à merveilles ou à maléfices, apparemment renversé par les Visiteurs et dilapidé au hasard dans la Zone a lui aussi disparu presque entièrement du film (sauf dans le plan final). Le roman original est en effet très riche en ODIEs, plus étranges et spectaculaires les uns que les autres. Tarkovsky n’en a quasi gardé aucun, à part la chambre miraculeuse qui d'ailleurs n'existait pas dans le roman (et on ne saura jamais si elle était réelle puisqu’aucun des trois protagonistes n’y pénètre, par choix). Et c’est un vrai tour de force de sa part de n’avoir utilisé strictement aucun effet spécial dans une pareille histoire, choix que la hauteur de son budget, très modeste pour de la SF, ne suffit certainement pas à expliquer.
Du côté des points faibles, on a, eh bien, l’histoire, ou plutôt son style de narration. Tarkovsky ne sait pas en général raconter une histoire, mettre en place une dramaturgie, créer cette inquiétude si nécessaire pour accrocher le spectateur (et le lecteur) quand il n’est pas un peu solidement bridé par un co-scénariste aussi autoritaire que lui. Et là, il a clairement la bride sur le cou (ce sera encore pire avec Nostalghia). Et pourtant, l’intrigue de Stalker, si on ne considère que son squelette, son épine dorsale disons, est plus solide, plus puissante que celle du roman. Son potentiel pour créer des frissons dans l’échine du spectateur me paraît très élevé. Sa simplicité — les trois-quarts du films racontent les “aventures” d’un trio pour franchir d’abord le périmètre de sécurité de la Zone puis atteindre enfin la chambre aux miracles en déjouant les nombreux pièges mortels au passage — aurait été parfaite pour assoir dessus un de ces thrillers haletants, au minimum un bon film de série B, tel Cube par exemple, ou mieux, un chef d’œuvre du cinéma d’horreur comme Alien (de 1979 lui aussi comme Stalker : mais quel contraste !). Le problème est que ce potentiel n’est jamais réalisé. Tarkovsky n’en fait rien, absolument rien. Les trois auraient pu rester à discuter dans leur chambre, ou dans le bistrot mal étanchéisé du début, que ça aurait été pareil… enfin presque, à quelques plans inoubliables près. Certaines scènes, ou disons certaines conversations, sont d’une longueur et d’un ennui absolument redoutables, capables de vous faire fondre le cerveau, à dire vrai sont des obstacles bien plus terribles pour le spectateur que les pièges des Visiteurs sur son chemin vers la chambre secrète (si tant est qu’il soit arrivé jusque-là et n’ait pas décidé avant de fuir la salle obscure en hurlant pour qu'on lui rembourse son billet). Le spectateur si cher au cœur de Tarkovsky, ouvrier ou femme de ménage, dans 9 cas sur 10, va sortir et est sorti du cinéma dans un état de décomposition avancée après un calvaire de presque trois heures où… il ne se passe jamais rien ! Abandonnez tout espoir, n’espérez aucune action dans Stalker (contrairement au roman) surtout si par action vous entendez bien à tort des séries de boums, de cracs, de hues et de pif-pafs. Le film n’est pas lent, il est plus que lent comme dirait Debussy. L’intrigue pour Tarkovski est juste un prétexte pour parler, parler, parler……
Bien, je vais maintenant être franc car je ne l’ait pas été vraiment jusqu’ici. Et je ne voudrais pas vous induire en erreur. Quels que soient ses manques, un grand film à suspense tué dans l’oeuf, Stalker est une œuvre plus mémorable que le roman dont il est tiré. Les frères Stougatsky sont de bons artisans, pas plus. Tarkovsky avec tous ses grands défauts, a du génie. Cela fait au final une énorme différence en faveur du cinéaste. Et c’est précisément avec Stalker qu’il a atteint le nec plus ultra de son art, cette manière souvent imitée mais rarement égalée de faire de la poésie avec une caméra. En regardant Stalker, on sent le souffle de l’inconnu, on sent un vent venu d’ailleurs souffler sur notre visage et ça n’a pas de prix.
Le récit des frères Strougatsky qui date de 1970, est, pourrait-on dire, une variation du thème principal de Lune Fourbe d’Algis Budrys. Le titre français est une traduction discutable de Rogue Moon qui lui-même ne plaisait pas à l’auteur qui lui aurait nettement préféré le titre beaucoup plus pertinent de The Death Machine, mais l’éditeur voulait apparemment une référence à l’espace et possiblement à des petits hommes verts (ou gris). Dans la novella originale de 1960, excellente, une des histoires les plus intéressantes de la SF étasunienne, plus tard allongée (et affaiblie) en roman, le point de départ est aussi une “zone”, un « artefact » laissé aussi par des extraterrestres, suppose-t-on, mais sur la Lune cette fois. Cet artefact est lui aussi un labyrinthe , ou contrairement à la Zone des frères Strougatsky, plus imprévisible et parfois plus clémente, le moindre faux pas est fatal pour l’astronaute intrépide. En fait, dans le cas de Lune Fourbe, la mort est certaine. Elle est tellement certaine qu’on a dû inventer un processus de télécopie de l’astronaute depuis une base terrestre jusqu’à l’artefact lunaire car qui autrement voudrait de cette place où une mort violente est assurée. L’amour de la science et de l’exploration cosmique a des limites n’est-ce pas ? Néanmoins, comme le sujet copié est conscient, grâce à une autre machine merveilleuse, de tout ce qui se passe dans la tête et le corps de son double faxé, il faut quand même un esprit singulier pour accepter ce job et mourir virtuellement selon des méthodes diverses mais toujours sanglantes, avec toutes les sensations, très réelles elles, qui vont avec. Et donc ce “stalker” en scaphandre est sans surprise un risque-tout, tête brûlée, aux tendances suicidaires. Ce processus de copie donne donc lieu à de très nombreux doubles du héros qui, heureusement, ne reviennent jamais pour lui compliquer la vie (déjà très compliquée comme ça). Oui, mais que se passerait-il si une des copies finissait par arriver au bout du labyrinthe, vivant ? Tel est le second thème de Lune Fourbe.
Le texte de Budrys est remarquable par son excellente idée de départ mais aussi par une qualité très rare chez les écrivains de SF étasuniens, en particulier ceux de l’âge d’or comme on dit, à savoir des personnages à la psychologie bien étudiée, et pour une fois intéressants (disons pour deux des trois protagonistes). Avoir à la fois l’intrigue et les personnages est une chose très rare dans la littérature qui mérite d’être signalée. Le fait que le labyrinthe est toujours mortel est dramatiquement très efficace mais a un revers de la médaille ennuyeux car il oblige l’écrivain à inventer des machines plus fantaisistes l’une que l’autre pour surmonter ce problème (appareils qui semblent sortir de Star Trek et qui ne conviennent pas trop au registre de Budrys). Cela enlève un peu de crédibilité et pas mal de réalisme, surtout comparé au livre des frères Strougatsky et peut expliquer pourquoi cet excellente histoire n’a jamais été adaptée au cinéma, sinon certaines de ses idées. Bon, cela dit, le réalisme n’a jamais été le point fort des Étasuniens et cela ne les a jamais empêchés de faire des films à succès.
Contrairement aux deux précédentes histoires, 2001, odyssée de l’espace n’est pas réellement un livre, ou disons que le livre est venu après le film et est en fait le scénario du film de Kubrick, raconté à la sauce Clarke (qui n’est guère savoureuse). Certes l’idée de l’ODIE, le monolithe noir en l’occurrence, vient bien d’un très ancien texte de Clarke, La Sentinelle, mais même cette idée a été tellement modifiée qu’il n’en reste pas grand-chose dans le film. Contrairement à Tarkovsky, Kubrick sait raconter une histoire et est même un des meilleurs adaptateurs de romans qui soit, y compris de classiques très révérés, une des opérations les plus difficiles qui soient pour un metteur en scène (vous n’avez qu’à songer à tous ces horribles Misérables, Anna Karénine, David Copperfield, Moby Dick, et autres navets pompeux totalement émasculés). En fait il est Le spécialiste de l’adaptation littéraire avec un grand L. Il est à ma connaissance le seul réalisateur qui ait réussi une adaptation de classique supérieure à l’original, ou en tout cas plus à mon goût, avec son Lolita, par exemple. Il n’est donc pas étonnant que la littérature de Clarke s’en est trouvée très améliorée par son passage par la caméra de Kubrick.

Une des qualités de Clarke, qu’il m’est difficile de ne pas lui reconnaître, est qu’il a beaucoup de bonnes idées. Et dans ce film, on a au moins trois bonnes idées, ce qui est considérable. Si on ajoute le soucis de réalisme et la compétence indiscutable de Clarke sur l’aspect scientifique de ses fictions, il ne restait plus à Kubrick qu’à faire ce qu’il fait de mieux, raconter une histoire en images animées qui concilient à la fois une grande efficacité narrative, une grande beauté visuelle et quelques scènes choquantes par leur brutalité. Les personnages sont presque sans intérêt, ce qui n’est pas difficile avec un co-scénariste comme l’Anglais, mais cette fois c’est volontaire, en tout cas de la part du réalisateur étasunien. Tout est focalisé sur l’intrigue (j’ai écrit un article sur la raison pourquoi il est presque impossible de concilier personnages intéressants et intrigue intéressante, que vous pouvez lire ici). Le film a certainement vieilli, en particulier au niveau des costumes, qui donne un côté comique malvenu aux Homo erectus du début, et peut-être aussi des effets spéciaux comme la longue séquence aux lumières psychédéliques précédant la scène finale. Néanmoins, avec ses défauts, 2001 reste un des meilleurs exemples d’utilisation d’un ODIE, et probablement le meilleur film après Solaris.

L’ODIE de Solaris est cette fois une planète entière, qui contient et est en fait une créature unique, un immense océan colloïdal (une sorte de gelée qui a la propriété de passer de l’état liquide ou semi-liquide à l’état solide et inversement et à prendre des formes les plus diverses). Le lieu de l’action est une base scientifique en orbite basse, chargée d’étudier la planète. Et comme toujours avec les ODIEs, toute les tentatives pour l’étudier et la comprendre se soldent par des échecs à peu près complets.
Contrairement à Stalker, le film Solaris de Tarkovsky a gardé approximativement l’histoire originale, écrite par Stanislas Lem dans les années 60. Autant dire que le scénario est plus consistant que celui de Stalker. Le procédé “scientifique” pour se débarrasser définitivement des créations de Solaris, les visiteurs de la base, a été zappé dans le film, ce qui est aussi bien. En revanche, on aurait aimé voir davantage ces formations fantastiques de l’océan, comme ces mimoïdes, ces symétriades et autres assymétriades dont il est abondamment question dans le roman. La raison pour cela est très certainement que les moyens techniques de l’époque ne permettaient pas de réaliser des images suffisamment belles et convaincantes aux yeux du cinéaste. Et on trouve évidemment quelques discussions plus philosophiques que scientifiques dans le film de Tarkovsky qui ne se trouvaient pas dans le roman, mais cette fois dans des limites très supportables. On peut aussi (probablement en fait) trouver la mise en action lente, voire très lente ; personnellement, ce type de commencement me convient, au moins au cinéma, à condition qu’il y ait par la suite une accélération du rythme narratif, ce qui est le cas ici. De plus, le plan final, aussi spectaculaire que surprenant, n’aurait pas de sens sans la longue scène du début, sur Terre, dans la campagne moscovite, parmi la famille du cosmonaute. Le début et la fin du film ne se trouvent pas dans le roman de Lem. Néanmoins ce n’est pas la raison pourquoi l’écrivain détestait apparemment si fort le film. Lem reprochait à peu près tout à l’adaptation du Russe. Mais je crois que ce qu’il reprochait le plus à Tarkovski, c’est d’avoir donné un sens à son livre, qui plus est implicitement religieux (même s’il est certain que l’histoire de Lem elle-même est métaphysique en diable) et pire encore, d’avoir donné de l’espoir à son personnage central (ainsi qu’aux spectateurs par la même occasion). Et ça, pour un authentique athée comme ce Polonais, c’est une faute majeure, inexpiable.
Enfin, on peut noter à titre de curiosité, que sur les sept créateurs de ces histoires, trois sont Russes, un est Polonais, un autre est d’origine Lithuanienne (le vrai nom de l’auteur de Lune Fourbe est Algirdas Budrys) et même Kubrick, comme son nom l’indique, a ses origines du côté de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie : on peut donc se demander si ce thème de l’ODIE a une résonnance particulière pour les Européens de l’Est.


Voilà donc pour la partie théorie, passons à la pratique.

Jeu de mort


    Le visage sérieux d’Amberine était penché vers lui. Tommy la regarda avec embarras, peinant à dissimuler l’émotion illicite qu’il ressentait à la voir à cet instant, justement à cet instant. Il était en train de rêver, ce qui n’avait rien d’étonnant à cette heure de la nuit. Et bien que son rêve s’enfuyait déjà à tire d’aile tandis que son cerveau se remettait péniblement en mode veille, il savait que la jeune femme figurait dans ce rêve. Et le vague souvenir qui s’accrochait encore dans sa mémoire comme un effluve lointain lui disait que ce n’était pas un rêve à raconter… du moins pas à Laurie. Oh, s’il avait pu retrouver le sourire qui auréolait la jeune femme rousse d’un jour complètement nouveau ! Mais comme toujours, le visage ponctué de taches de rousseur d’Amberine était impassible.
Pourtant, il sut aussitôt que quelque chose d’inhabituel s’était passé et que la nouvelle serait désagréable.
— Ça y est, votre esprit est avec moi, Tommy ? fit la voix précise et sans affectation de la jeune femme (c’était une des nombreuses raisons pour lesquelles il l’appréciait).
— On dirait bien, répondit-il en fixant le visage de sa collaboratrice avec un émerveillement naïf.
Son ton devait manquer de conviction.
— J’ai besoin d’être sûre, insista-t-elle sans tact. C’est très important.
— Je suis réveillé, affirma-t-il d’une voix plus ferme. Vous pouvez commencer à me pourrir la journée si vous le jugez absolument nécessaire.
Il n’obtint pas le sourire qu’il espérait. Sa voisine ne perdit pas son temps en explications.
— Vous devez vous lever, dit la jeune femme sur un ton à peine moins autoritaire qu’elle en aurait usé pour s’adresser à un gamin. Je vous ai préparé un café. Tenez, quelqu’un veut vous parler.
Elle lui tendit une oreillette.
— Tout de suite ?
— Tout de suite.
Il saisit l’écouteur mais s’emmêla les crayons et la jeune femme la lui retira aussitôt des mains pour s’occuper elle-même de l’opération. Elle ouvrit sa veste de pyjama avec des gestes précis (quelque chose qu’elle avait peut-être déjà fait dans son rêve quelques minutes plus tôt, songea-t-il sans joie) disposa le fil puis referma sa veste. Amberine était du genre tactile. Le contact physique ne lui faisait pas peur, si tant est qu’elle eût peur de quelque chose. Peut-être était-ce aussi un moyen pour elle de se le rendre plus docile et malléable, ayant remarqué chez lui un point de faiblesse à cet endroit.
— Je croyais qu’on en faisait sans fil, observa-t-il d’un ton bougon.
— Oui, mais ceux-là sont sécurisés. La wifi est plus facile à intercepter.
— Vous êtes aussi experte en matériel électronique ?
— Non, je ne fais que répéter ce que des gens plus experts m’ont dit. Vous entendez bien, Tommy ?
Il y avait en effet une voix d’homme familière qui parlait à l’autre bout du fil mais visiblement pas à lui.
À côté, Laurie se redressa dans le lit, fixant la jeune femme d’un œil sombre.
— Qu’est-ce que c’est encore ? demanda-t-elle.
Il lui fit signe de se taire, essayant de comprendre ce qu’on disait dans l’écouteur.
— Votre Excellence, nous avons des nouvelles importantes de l’O.D.I, dit soudainement une nouvelle voix qu’il ne connaissait pas, plus jeune.
Il regarda Amberine.
— Il peut m’entendre ?
— Bien sûr, c’est à double sens, Tommy.
— Ah, d’accord… Rappelez-moi votre nom, jeune homme ?
— Désolé Votre Excellence, j’aurais dû commencer par me présenter. Je m’appelle Timour Heast. Je suis votre nouveau responsable des opérations auprès de l’O.D.I. Nous avons une communication de la plus haute importance…
— J’imagine, pour que vous me tiriez du lit à trois heures du matin. Si je comprends bien, vous venez d’être nommé à ce poste ? Je ne reconnais pas votre voix.
— Je remplace monsieur Reyes qui a fait valoir ses droits à la retraite…
— Il a pris sa retraite ? Maintenant ?!
— La semaine dernière, Votre Excellence. Monsieur Reyes avait déjà largement dépassé l’âge légal et le moment lui a paru…
— Bon, peu importe ses raisons. Je suppose que vous êtes compétent si on vous a nommé à ce poste. Néanmoins, si vous voulez que votre mandat n’expire pas très précocement, je vous conseille de ne plus jamais m’appeler « Votre Excellence ». Jamais. Personne ne m’a plus appelé comme ça depuis le jour de ma prise de fonction. Appelez-moi Tommy, Tom ou à la rigueur Tomas. Mais sachez que tous mes collaborateurs m’appellent Tommy.
— D’accord Tommy.
— Très bien Timour. Dites-moi maintenant quel est le problème avec l’O.D.I. ?
— Comme je vous le disais, il est entré en communication. Dans dix minutes, Tommy, non neuf, vous les aurez en ligne.
— Les ? Ils sont plusieurs là-dedans ? Je croyais que l’O.D.I. était vide !
— Eh bien, il semble que non.
— Mais vous, ou votre prédécesseur, m’avez affirmé avec certitude que c’était une coquille vide, vrai ou faux ?
— C’est vrai, Tommy. Nos détecteurs n’ont rien trouvé à l’intérieur mais…
— Donc, vous êtes en train de me dire que dans un vaisseau sondé sous toutes les coutures depuis deux mois, où il n’y a rien ni personne, quelqu’un, voire toute une bande de joyeux E.T. vont me passer un coup de fil dans dix minutes.
— C’est bien ça, Tommy. Plus que neuf minutes. Le signal que nous avons capté vient assurément de l’O.D.I. : c’est une certitude. Nous préférons ne pas employer le mot de vaisseau. Nous ignorons la nature réelle de cet objet. Rien ne prouve qu’il vienne de l’espace, vous savez.
— Il faut bien qu’il vienne de quelque part tout de même.
— Nous préférons ne pas spéculer sur son origine tant que nous n’avons pas d’élément plus tangible. Il vous reste huit minute trente, Tommy, et ils ne veulent parler à personne d’autre que vous. Nous avons installé une ligne spéciale, hautement sécurisée dans votre bureau. Il faudrait que vous soyez là à l’instant T, Tommy.
— Mais pourquoi dites-vous « ils » ? Comment savez-vous qu’ils sont plusieurs ?
— Nous ne le savons pas. Simplement, l’O.D.I. emploie toujours un pronom pluriel en parlant de lui.
— Ils parlent notre langue ?!
— Oui, Tommy.
La communication s’interrompit. Ce Timour était plutôt cavalier, songea-t-il. Peut-être aurait-il dû exiger qu’il l’appelle Votre Excellence après tout. Ou Votre Excellence Tommy.
Son Excellence Tommy se fit alors un peu chahuter par Amberine qui le pressait de se lever.
— Eh bien, qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda sa femme.
— Que je parle à un type, ou même plusieurs, dans l’O.D.I.
— Tu vas aller là-bas ?!
— Non, juste dans mon bureau.
Amberine le secoua cette fois sans ménagement.
— Vous discuterez après. Préparez-vous, Tommy.
— Je ne peux même pas prendre une douche ?
— Non, Tommy. Pas le temps. Vous avez juste le temps de prendre un café et on file au bureau. Tenez, enfilez ça.
Il obéit machinalement, glissant un bras dans la robe de chambre qu’elle lui présentait (Amberine savait où toutes ses affaires étaient rangées et lesquelles il avait l’habitude de porter à telle heure de la journée, mieux en fait que Laurie) et la jeune femme lui passa la seconde. Comment faisait-elle ? C’était le milieu de la nuit et elle semblait aussi fraîche et active que la veille. Sa mise était impeccable, comme toujours, bien qu’il eût l’impression qu’elle n’était pas maquillée.
— Vous avez une minute pour me rejoindre à la cuisine, Tommy, dit-elle en sortant de la pièce, non sans jeter un dernier coup d’œil derrière elle pour vérifier qu’il était bien en train de boutonner sa robe de chambre.
— Je crois que je ne vais pas pouvoir supporter ça encore longtemps, grommela Laurie quand la femme rousse fut sortie. Tu devrais parfois lui rappeler qui est le chef ici, Tommy.
Il gloussa en voyant la mine offusquée de sa femme. Lui n’était pas gêné par les façons très directives de sa collaboratrice, sans doute parce que sa familiarité avait un caractère professionnel sans ambiguïté. Et aussi… parce qu’il appréciait ce contact étroit. Il l’appréciait un peu trop sans doute, au goût de Laurie.
Tommy, il te reste sept minutes : on t’attend, dit dans l’oreillette la voix de Pete, son ami de vingt ans et Conseiller aux Affaires Spéciales. Lui aussi avait la voix embrumée et il devina qu’il n’était pas réveillé depuis longtemps.
— J’arrive, dit-il à haute voix, assez forte pour être entendu jusqu’à l’autre bout du couloir.
Dans la cuisine, il retrouva la jeune femme rousse et sentit l’odeur alléchante du café. Il décida qu’il pouvait la complimenter à ce sujet sans disconvenir à leurs règles non écrites.
— Votre café, Amberine, est un vrai délice, je vous l’ai déjà dit ? Je croirais presque que vous êtes allée le cueillir sur l’arbre.
— Je n’ai pas grand mérite, Tommy, la machine fait tout.
— Mais quelqu’un a dû choisir ce café et je parie que c’est vous.
Elle sourit sans répondre directement.
— Je l’ai dosé un peu fort aujourd’hui, Tommy. Vous allez avoir besoin de toute votre tête. Vous sentez-vous prêt, Tommy ?
— Je suis prêt à en boire un deuxième, oui.
— Non, ce ne serait pas raisonnable. Vous devez avoir l’esprit clair mais être calme aussi, avoir des nerfs d’acier.
— Je suis calme. Qui a dit que je ne l’étais pas ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui pensent qu’elles feraient mieux que moi si elles étaient à ma place. Pensez-vous aussi que vous feriez mieux que moi, Amberine ?
— Quelquefois, Tommy. Mais seulement quand vous avez trop bu. Quand vous n’êtes plus le bon, le vrai Tommy : celui que les gens aiment.
Il grimaça, cette fois embarrassé pour de bon, ne voyant que trop bien à quoi elle faisait allusion. Mais il s’était excusé pour ce petit incident ; que pouvait-il faire de plus ?
— Mais en ce moment, comme presque toujours, je vous trouve super, Tommy, ajouta-t-elle rapidement. Et je connais trop bien le poste qui est le vôtre pour croire que je ferais aussi bien.
— Oui, chacun à sa place, fit-il un peu maussade.
Sa femme entra à son tour dans la cuisine. Le sourire naissant sur le visage d’Amberine s’effaça aussitôt.
— Je vous sers un café, Laurie ? proposa la jeune femme poliment.
— Non merci, je vais faire mon café moi-même, comme je l’aime. J’ai encore le droit, non ? répondit Laurie sèchement.
Sa femme avait un goût exécrable en matière de café. Pour lui, cela tenait plus de l’eau chaude parfumée. Le café doit être bien tassé, pensa-t-il, ou alors autant boire de la tisane.
Cinq minutes, souffla la voix du dénommé Timour, revenu aux affaires.
Il termina sa tasse en reluquant du coin de l’œil les deux femmes, presque côte à côte. Depuis deux ans qu’Amberine avait pris son job, il avait l’impression de vivre une union bigame. Et ça n’était pas déplaisant jusqu’ici. Évidemment, Laurie voyait les choses d’un autre œil. C’était un coup dur pour elle, même si aucun acte contrevenant à leur serment mutuel n’avait été encore commis. Elle qui avait si soigneusement fait le ménage autour d’eux, excluant tout élément féminin trop sexy, voilà que cette bombe tombait du ciel et au pire endroit ! La bombe Amberine. Sa femme avait essayé plusieurs fois de la faire renvoyer mais avait fini par comprendre qu’il ne la laisserait pas faire cette fois-ci, contrairement à son habitude. Il n’était pas seulement, en fait pas principalement motivé par une pulsion sexuelle. Il s’entendait vraiment bien avec la jeune femme. Et ça n’était pas surprenant car Amberine partageait avec sa femme les qualités qui l’attiraient le plus chez l’autre sexe : la féminité, l’assurance, le charme, le sens de l’humour, l’énergie, le dévouement envers l’être aimé. Bien sûr, il y avait une différence. Ce n’était pas vraiment lui, Tommy, que la jeune femme rousse aimait, c’était le symbole, la fonction. Il comprenait très bien le distinguo et s’en désolait un peu, parfois, mais se faisait une raison à chaque fois qu’il se regardait dans une glace.
Laurie avait dix ans de plus qu’Amberine mais comparée à lui, elle était toujours jeune. C’était une panthère, maintenant un peu enveloppée, dans le genre torride et extraverti. Amberine était plus policée en apparence, plus froide, mais tout aussi redoutable : on sentait que c’était de la glace qui lui coulait dans les veines, que rien ne la ferait dévier de la route qu’elle s’était fixée. Du moins, elle était assez jeune pour le penser.
Quatre minutes, égrena désagréablement la voix dans l’oreillette.
— Il faut y aller, Tommy, dit la jeune femme comme si elle avait eu l’ouïe assez fine pour entendre la voix sortant de son appareil (mais il réalisa plus tard qu’elle devait avoir sa propre oreillette cachée sous la masse de ses cheveux roux). On a juste le temps.
Son bureau se situait dans une autre aile du palais. Il suivit la jeune femme qui fendait l’air, ouvrant les portes devant lui avec une autorité impressionnante.
Dans la pièce si familière, un technicien finissait de s’activer. Il lui adressa le salut hygiéniquement correct (SHC) institué depuis la dernière épidémie de dieu sait quoi (il avait oublié ; peu importe, c’était une invention des services de Polit Prop), main en l’air, en gardant bien le mètre réglementaire entre eux, voire un peu plus, salut qu’un employé trop zélé avait dû lui inculquer à son arrivée au palais. Tommy franchit l’espace interdit et lui serra la main, provoquant l’ahurissement de l’homme.
— Si je ne peux plus serrer de mains, je perds cinquante pour cent de mon job, grommela-t-il à l’adresse du technicien.
Celui-ci sourit, se détendant ostensiblement.
— Merci, Tommy, c’est un honneur, bredouilla-t-il dans un élan de reconnaissance spontané.
Oh, il savait y faire. Après tout, c’était en partie pour ça qu’ils l’avaient mis là où il était.
— L’émission va commencer, intervint Pete impatiemment, avant même de lui serrer la main. Tu es prêt ?
— Ça doit bien faire la cinquième fois qu’on me pose la question depuis que je suis réveillé. Est-ce que j’ai l’air aussi miteux ?
Pete ricana sans répondre et le conduisit vers le bureau où on avait installé le terminal de communication. Pour l’instant, l’écran était encore noir. Il s’assit, pas vraiment inquiet, juste concentré, attendant que quelque chose se passe. Quelles têtes allaient-ils avoir ? C’était sa principale crainte. Si les types ressemblaient aux extraterrestres du cinéma, il allait avoir beaucoup de mal à s’empêcher de rire. Mais avaient-ils seulement une tête ?
— Tu es sûr que ce n’est pas un canular, hein ? demanda-t-il à Pete. Tu es sûr que ça vient de la soucoupe ?
— Sûr, mais pas de terme péjoratif comme soucoupe. On ne sait même pas ce que c’est que ce truc.
— Ah bon, truc, c’est mieux. Eh bien qu’est-ce que tu veux que je dise à ces types ?
— Laisse-les parler pour commencer. Puis tu peux leur réciter le bla-bla habituel : paix, amour, fraternité. Puis tu passes aux choses sérieuses. C’est quoi l’O.D.I. ? Comment est-il arrivé ici ? D’où vient-il ? Quels sont leurs projets ? ...
— Et surtout donnez-nous les plans de votre sacrée machine volante, acheva-t-il.
— Ah, ah, ah, fit Pete avec un sourire sans joie. Si au moins elle volait…
— Je suis sûr qu’elle vole, affirma-t-il.
— Pas d’énergie, pas de vol possible, rétorqua Pete, tout en faisant des signes mystérieux à l’adresse des opérateurs qui occupaient les tables adjacentes.
À cet instant, une minuscule étoile s’alluma au milieu du vaste écran noir qui lui faisait face. L’étoile grandit, occupant à peine un dixième de la surface disponible, devint jaune puis rougeâtre, envoyant des flammes dans l’espace vide, noir et immense qui l’entourait. Il s’attendait à ce que la lumière grandisse et envahisse l’écran, révélant son ou ses mystérieux interlocuteurs, mais il ne se produisit rien de plus.
— Curieux, fit-il, j’ai la mauvaise impression d’être en communication directe avec l’œil du Mordor.
— L’œil du quoi ? demanda Pete qui n’était pas un littéraire.
Les flammes au centre de l’écran frémirent et se déployèrent, envoyant aux quatre coins des flammèches roses et citron aux formes d’oiseaux fantastiques.
— Klaus Tomas Junior… articula une voix étrange venue de l’écran.
La prononciation était claire et nette, veillant à bien détacher chaque syllabe, comme seul un étranger pouvait le faire. La voix avait un accent à peine sensible, si on exceptait son articulation méticuleuse, plutôt inhabituelle. Elle lui sembla inexplicablement familière bien qu’aucune personne de sa connaissance ne lui vînt à l’esprit. Peut-être avait-il déjà entendu cette voix à la télé et il se remit à considérer l’hypothèse du canular.
— C’est moi-même, confirma-t-il incertain qu’il se fut agi d’une assertion. Je suis le grand leader de cette nation, la plus grande nation de cette planète. Vous ne pouvez donc pas trouver de meilleure personne à qui parler.
Les flammes restèrent muettes.
— Vous êtes sûr qu’il peut m’entendre ? demanda-t-il aux opérateurs.
— Absolument sûr, Tommy, soufflèrent au moins trois voix, dont celle appartenant au dénommé Timour, en venant de sa tête.
— Klaus Tomas Junior, répéta la voix venue d’ailleurs, êtes-vous en charge ?
Il resta une demi-seconde perplexe.
— Oui, je suis le Chef d’État. Il n’existe pas de personne située plus haut dans notre hiérarchie civile ou militaire, si c’est ce que vous demandez. Vous pouvez donc me parler. Et je vous répondrai bien volontiers au nom des peuples de la Terre que je gouverne.
Il sourit en lui-même de cette forfanterie que seul un gamin de dix ans aurait pu croire.
— Bon Dieu, Tommy, souffla Pete en faisant des grimaces en face de lui. Ne lui parle pas comme si c’était un foutu extraterrestre !
Il haussa les épaules et poursuivit.
— Si vous vouliez une personne en charge sur cette planète, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vous le répète, vous pouvez me parler.
— Nous vous parlons, Klaus Tomas Junior.
— Oui… Il réprima un début d’agacement comme à chaque fois qu’on l’appelait par son patronyme complet et celui-ci semblait prendre un malin plaisir à le lui assener à chaque phrase… Est-ce que je peux vous demander votre nom ? Comme ça, nous serons à égalité.
— Nom… nous n’avons pas reçu de nom, Klaus Tomas Junior.
— Comment puis-je vous appeler dans ce cas ?
Les flammes redevinrent silencieuses un instant, un très long instant.
— Mordor, dit finalement la voix.
— Mordor ?! c’est votre nom ?
— Non, nous vous avons dit que nous n’en avons pas. Mais vous nous avez appelés par ce nom tout à l’heure. Il nous plait.
— Savez-vous qui est l’œil du Mordor ? En fait, je serais content de discuter enfin avec quelqu’un qui sait de quoi je parle.
Il y eut quelques rires sous cape dans la salle.
— Oui, nous le croyons. C’est un nom, comme Klaus Tomas Junior. Et il nous convient s’il vous convient.
— Mais il se réfère à un personnage inhumain, expliqua-t-il.
— Tant mieux alors, car il se trouve justement que nous sommes inhumains, Klaus Tomas Junior…

Bien, assez de pratique : cet échantillon suffira pour la démonstration. La novella complète, Jeu de mort, est de toute façon bien trop longue pour ce blog. Si vous voulez connaître la fin (et le milieu), c’est parlà et c’est payant (tout travail mérite salaire).





samedi 30 mai 2026

Le « grand échiquier » avec un joueur de poker en guise de “great” leader

 


« The ultimate objective of American policy should be benign and visionary: to shape a truly cooperative global community, in keeping with long-range trends and with the fundamental interests of humankind. But in the meantime, it is imperative that no Eurasian challenger emerges, capable of dominating Eurasia and thus also of challenging America. The formulation of a comprehensive and integrated Eurasian geostrategy is therefore the purpose of this book. »
« L’objectif ultime de la politique étasunienne (américaine dans le texte original mais soyons précis) devrait toujours être bienveillant et visionnaire : pour former une communauté mondiale vraiment coopérative, en s’appuyant sur les tendances à long terme et dans les intérêts fondamentaux de l’humanité. Mais entretemps, il est impératif qu’aucun challenger eurasien n'apparaisse, capable de dominer l’Eurasie et de défier ainsi les USA (Amérique pour l’auteur toujours aussi flou dans sa nomenclature géographique). La formulation d’une géostratégie eurasienne complète et intégrée est donc le but de ce livre. »


   
Ceci est la présentation du Grand Echiquier, livre de Zbigniew Brzezinski, que tous les historiens actuels, libéraux ou pas, s’accordent pour désigner comme l’inspirateur principal de la politique étrangère des USA de ces trois dernières décennies. Malgré son nom, Brzezinzky est en effet au moins aussi Étasunien que Polonais. Le livre est sorti en 1997, peu de temps après l’effondrement de l’URSS, à une époque dorée (et probablement en partie illusoire) où les USA se croyaient les maîtres du monde, pour maintenant et pour l’éternité à venir, s’ils faisaient tout bien. Ce livre est sans doute le plus caractéristique de cet état d’esprit d’alors (et toujours d’actualité chez un bon nombre d’Étasuniens même s’il a connu quelques sérieuses corrections ces dernières années).
Si vous voulez rire, lisez l’interprétation que donne de la fameuse doctrine Brzezinski notre (faux) ami Wikipédia. Nous apprenons ainsi que le but ultime de Brzezinski était de former non pas un Empire bien sûr mais une communauté mondiale unique, bienveillante et protectrice (oh très protectrice !), sous la supervision également unique de l’ONU… des USA. Apparemment, ils ont pris très au sérieux le terme « benign » dans l’introduction involontairement comique de l’auteur, donnée ci-dessus. Moins drôle est l’interprétation réelle qu’en ont fait les USA depuis les années 90 et qui, soyons clair, est nettement plus proche de la pensée originale de l’auteur.
Avant 1991, la seule puissance « eurasienne » qui, selon l’auteur, pouvait menacer l’empire « bienveillant et visionnaire » était l’URSS et donc par la suite, son héritière naturelle, la Russie. La Chine était alors en pleine expansion économique mais semblait un poids très léger au niveau géostratégique, ce qui était alors en effet une réalité. Néanmoins pour une pensée « visionnaire » comme celle de Brzezinski, c’était manquer singulièrement de vision à long terme. Donc la stratégie de base des USA dès cette époque a été de contenir la Russie en la pressurant de tous les côtés, tout en essayant de lui inculquer les nobles principes de la démocratie et du libéralisme US. Dès les années 90, l’expansion de l’OTAN vers l’Est a commencé, et bien entendu un des premiers pays de l’Est à y adhérer a été l’ancien pays de Brzezinski (en 1999). En même temps, la CIA, sous son déguisement préféré de loup en agneau, c’est-à-dire sous couvert d’ONG prôneuses de démocratie et de droits de l’Homme, s’est mise à sponsoriser les groupes politiques les plus russophobes des régions ou des pays frontaliers de la Russie avec des succès variés (par exemple Biélorussie, Georgie, Tchétchénie, et bien sûr Ukraine). Les choses sérieuses ont commencé en 2004 avec la révolution orange en Ukraine (où comment placer des oligarques à la solde de l’Ouest au pouvoir et en complète contradiction avec l’intérêt du peuple ukrainien) puis avec l’affaire géorgienne en 2008. Enfin, le grand jeu a pu se révéler dans toute sa beauté, grâce au coup d’État de 2014 (coup d’état certes mais très légitime, n’est-ce pas, puisqu’il visait à instituer la vraie démocratie, la liberté et les droits de l’Homme comme on a pu voir depuis lors). Pourquoi renverser Ianoukovitch, président médiocre mais démocratiquement élu d’Ukraine en 2014 ? Eh bien parce qu’il pensait mal bien sûr. Le point d’achoppement précis a été son refus de signer les accords qui engageaient son pays vers l’UE (et tout le bonheur prévisible qui s’ensuivrait). Et pourquoi a-t-il refusé ? Par perversité, par masochisme ou par une russophilie fanatique ? Pas du tout. Parce que l’accord avec l’UE était très contraignant et l’obligeait de facto à couper tous les ponts économiques avec la Russie, qui représentait alors plus de la moitié des échanges commerciaux du pays (exports et imports). Et bien que Ianoukovitch n’était pas un grand « visionnaire » comme Brzezinski, il était suffisamment lucide pour comprendre que cela n’allait sûrement pas apporter paix et prospérité aux habitants du pays.
L’obsession étasunienne à transformer l’Ukraine en poing américain contre la Russie est certainement en partie le fruit de la haine presque atavique de Brzezinski. Celui-ci estimait en effet dans sa russophobie sans limite que l’URSS n’était que peu de chose sans l’Ukraine et que donc, très logiquement, la Russie était peu de chose, juste un fruit mûr prêt à être cueilli, et qu’un bon mouvement de son fou ukrainien balaierait tous les pions russes sans grand problème. Une vision étrangement déconnectée de la réalité mais typique de certains Polonais (et de certains Ukrainiens), qui pourtant devraient avoir appris quelques leçons sur le sujet depuis au moins cinq siècles. Après le renversement pour le bien de l’Humanité de Ianoukovitch, le noble but de Brzezinski n’était toutefois pas encore atteint. Car si l’Ukraine avait bien, comme prévu, souffert beaucoup sur le plan économique de sa rupture avec son grand voisin, la réciproque ne s’était pas révélée vraie. En fait l’économie de la Russie, même mesurée par un instrument aussi défavorable que le PIB pour les pays qui ne sont pas des économies financiarisées, sous perfusion constante de prêts à taux zéro, même mesurée par des organismes aussi peu russophiles que la Banque Mondiale, n’a cessé de croître depuis 2014 (hors COVID, aux effets économiques d’ailleurs relativement peu sensibles en Russie) hormis un très léger fléchissement en 2015, dû à la première vague de sanctions, suivi d’une montée vertigineuse, surtout comparée à nos propres courbes, bien heureux Européens de la Zone* (voir graphique plus bas tiré de la Banque Mondiale).



Il manquait encore la pièce principale au beau plan de notre génie visionnaire Zbigniew, « the beautiful plan » aurait dit le bébé géant qui ne connaît pas beaucoup d’adjectifs : la guerre, enfin, la guerre chaude, la guerre pour de vrai. Et tout a donc été fait pour ça, grâce aux âmes damnées du bandit Porochenka et de l’acteur « modérément talentueux » Zelensky. Les mesures discriminatoires antirusses, touchant dans la pratique une bonne moitié de la pop. ukrainienne, surtout à l’Est et au Sud, le développement rapide de l’armée de Kiev et son surarmement (pour le plus pauvre pays d’Europe), les attaques aveugles sur la pop. civile de Donietsk et Lougansk n’avaient qu’un seul but : contraindre la Russie à entrer dans le « grand échiquier ». Avec le recul, mais c’est facile, on doit constater que celle-ci aura trop longtemps traîné des pieds, cherchant encore et encore une solution diplomatique à la guerre civile qui se déroulait en Ukraine, alors qu’il ne pouvait y en avoir dans le cadre du plan général, parfaitement connu du Kremlin.
Puis, en février 2022, comme les pressions militaires devenaient insoutenables pour les régions autonomes de Lougansk et Donietsk, Moscou s’est finalement décidé à franchir le Rubicon. Il faut comprendre ici que c’est avec la pleine conscience qu’il rentrait dans le « grand échiquier » étasunien que Poutine s’est résolu à ce qui pour lui était un acte contre nature : faire la guerre à l’Ukraine et donc à son grand patron occidental. Ceux qui doutent que Poutine aurait préféré finir sa carrière de politicien gestionnaire bon père de famille en s’occupant des affaires courantes et qui parfois, encore plus grotesquement, lui prêtent des ambitions napoléoniennes, devraient sérieusement relire les discours de Poutine depuis son avènement. J’aimerais bien qu’ils me montrent où et quand il a menacé d’envahir l’Ukraine, la Pologne ou n’importe quel pays d’Europe. La vérité est que le partenariat commercial avec l’Europe et en particulier avec l’Allemagne, la plus grosse dinde farcie de l’opération Ukraine (en dehors de l'Ukraine elle-même), lui convenait très bien. Non seulement, il pensait n’avoir aucun intérêt à ce conflit armé mais craignait que les retombées économiques qui ne manqueraient pas de suivre son entrée en guerre, pourraient être très néfastes pour son pays, au moins à court terme. Et il avait raison : en 2022, avec l’imposition de nouveaux paquets de sanctions jamais vues de mémoire d’homme coordonnés par Washington, l’économie de la Russie a commencé à tanguer. Le problème pour le beau plan de Zbigniew et de ses successeurs, c’est que ce déclin n’aura duré que quelques mois, même pas un semestre complet. Après cela, il n’était en vérité plus question de vaincre la Russie et encore moins de la découper en rondelles comme dans les rêves les plus fous de l’Empire : au mieux on arriverait à un gel du conflit suivant la ligne de front, mode Corée, et donc à concéder une jolie part de l’Ukraine à l’arch-ennemi. Maintenant, ce n’est même plus sérieusement envisageable et tout le monde sait à Washington, même l’incompétent en chef sur son trône en or, qu’il faudra que l’Ukraine abandonne le reste du Donbass et sans doute quelques autres villes ou régions avant de seulement pouvoir entamer des négociations sérieuses avec Moscou.
Le plan de Brzezinski était d’assurer pour les USA un contrôle de l’Eurasie en empêchant tout bloc puissant, capable de rivaliser (au moins) avec son pays, de se créer en Eurasie, par le moyen des pressions économiques , des réseaux d’influence maligne, et de guerres par proxy. Le plan, disons-le, a été parfaitement réussi pour ce qui est de l’UE, qui s’est pratiquement coupée de tout ce qui compte en Eurasie. Mais pour le reste, quelle incroyable débâcle ! Les manœuvres étasuniennes auront tout de même réussi l’exploit inouï — et je pèse mes mots — de faire s’unir contre l’Empire les trois pays les plus improbables : Russie, Chine, Iran. Comment des pays aussi différents culturellement, politiquement et même religieusement ont pu former le cœur de l’anti-modèle occidental et sa vison unipolaire et mondialisée de la planète sera un sujet de stupéfaction intarissable pour les générations d’historiens futures (s’il y en a). Il est difficile d’imaginer une alliance plus puissante en Asie que ces trois-là ensemble. La Russie apporte sa science et sa puissance militaire, de même que ses ressources abondantes, y compris et même surtout agriculturales ; la Chine apporte la puissance de son industrie et de son économie en général, et une économie réelle, pas une économie de papier comme par chez nous ; l’Iran, outre ses réserves pétrolières est, de par sa structure, son pouvoir théocratique islamique, sa géographie et son histoire, l’arme idéale pour combattre le très dangereux voyou du Moyen-Orient que nous ne pouvons nommer sans nous faire traiter de tous les noms mais qui commence par un I et finit par sraël.
Dans le plan « merveilleux » de Brzezinski ou de Trump, nous pouvons voir de la manière la plus claire le résultat final, presque ridicule, de sa stratégie à long terme, soi-disant « visionnaire ». Le plan a échoué, non pas parce que les acteurs qui l’ont mis en œuvre étaient incompétents (même s’ils l’étaient bien souvent) mais parce que dès le départ, le plan était basé sur des prémisses essentiellement fausses, fondé sur une illusion de toute puissance et une mythologie de « l’Amérique » appartenant déjà en réalité au passé.
Eh bien, maintenant que les défaites de l’Empire en Ukraine et en Iran sont, comme prévu, pratiquement actées, même par les soutiens de Trump comme Kagan, un des principaux architectes du projet Ukraine soi-dit en passant, il leur reste comme lot de consolation, quoi donc ? ah, Cuba et ses cigares, le Groenland et ses ours blancs, ou bien, qui sait… la Guyanne française et son astroport en situation idéale ?

*ajout du 5 juin concernant les relations entre l'UE et la Russie. J'entends souvent des russophiles (y compris parfois russes) se plaindre de la "naïveté" incompréhensible des Russes, du Kremlin et de Poutine en particulier dans leur approche des leaders européens, leur incapacité à voir ces fourbes d'Européens tels qu'ils sont, à savoir essentiellement hostiles à la Russie et ce depuis le début des années 2000 ( Alexandre Mercouris que j'apprécie par ailleurs  -- voir colone à gauche -- donne la date de 2004, soit la révolution orange, pour le commencement de "l'erreur" historique de Poutine, continuant de rechercher le rapprochement avec l'UE malgré, selon lui, l'évidence de la duplicité des "partenaires" européens. Disons qu'il s'agit d'un procès en naïveté du Russe en général, du Kremlin et de Poutine. Ce procès est très courant chez les amis de la Russie, tout particulièrement venant d'étrangers mais pas seulement. Personnellement, je pars d'un principe de base que le politicien de haut niveau n'est jamais naïf, en tout cas bien moins que ses concitoyens, et bien moins que le commentatariat, même aussi perspicace que celui de Mercouris. Leurs interactions avec leurs semblables et le niveau d'informations dont ils bénéficient excluent presque à coup sûr cette hypothèse. Le derviche tourneur du faubourg Saint-Honoré est certainement un incapable en dehors de savoir faire des ronds mais il n'est pas naïf; il ne peut pas l'être. l'affirmation donc que Poutine le serait est une idée encore plus extravagante. L'explication de l'attitude du Kremlin et de Poutine est en fait à chercher dans les fondamentaux même de la politique de haut niveau (inconnus de nos clowns, pardons clones, occidentaux) qui est de se concentrer sur l'intérêt national à l'exclusion de tout le reste. Si Poutine a recherché une sorte de partenariat avec l'UE aussi longtemps, c'est tout simplement que cela bénéficiait à la Russie. Au sortir des horribles années 90, celle-ci avait un grand besoin d'argent frais et c'est précisément ce que l'UE lui a fourni, et en quantité. Regardez une nouvelle fois la courbe du PIB russe plus haut et notez le démarrage au début des années 2000 puis l'accélération vers 2005. Est-il possible que les quantités vertigineuses de gaz achetées, sans parler des autres hydrocarbures, par l'UE et tout particulièrement son fer de lance germanique, aient un rapport avec ça ? En réalité, cette relation est typiquement celle du malin et du malin et demi. Oubliez ces fables sur la naïveté "russe", en particulier de ses politiciens. (Un autre domaine où la naïveté russe est incriminée est la faiblesse du secteur comm' au Kremlin pour contrer la "narrative" occidentale. Peut-être que le pouvoir russe se trompe dans sa stratégie mais ce n'est pas davantage dû à la naïveté. Le diagnostic a été posé très clairement par Poutine lui-même (vous pouvez l'entendre dans son entretien avec Tucker Carlson par exemple, dont je parle ici): il est impossible de rivaliser actuellement pour quel que pays que ce soit avec l'arsenal médiatique et propagandiste dont dispose l'Empire, ni de près ni de loin; c'est une cause perdue. Ce serait du gâchis de deniers publics car la guerre d'information à ce niveau, cela côute cher, très cher même, et la Russie en a besoin pour d'autres opérations en cours, également très coûteuses mais nettement plus prometteuses.)

Autre article traitant des grandes transformations de notre monde: ici.


dimanche 17 mai 2026

The Walkmen ou la chanson de Roland (une belle histoire qui finit mal)

 

Un excellent titre des Walkmen, très typique, version studio.


J’aime les belles histoires même lorsqu’elles finissent mal. Après tout, les plus belles chansons sont tristes, dit-on (et je le crois volontiers). Le groupe musical The Walkmen rentre pleinement dans cette catégorie.
Je pourrais dire que leur histoire est triste parce qu’ils n’ont jamais connu le succès qu’ils méritaient mais en réalité je ne m’arrête pas à de telles mesquineries. Elle est triste parce qu’elle s’est arrêtée beaucoup trop tôt, alors que les musiciens étaient au top, à une nuance près, nuance qui est le vrai sujet de cet article musicologue par un non-musicographe.
Les cinq musiciens du groupe sont tous originaires de Washington DC, comme quoi même en plein QG du crime organisé international, il peut sortir quelque chose de bon. Leur naissance en tant que groupe The Walkmen a eu lieu à New-York — autre capitale du crime institutionnalisé, mais plus orientée vers l’escroquerie financière — lors de la dernière année du dernier millénaire (je vous laisse deviner) et s’est terminée treize ans plus tard, un mauvais nombre de toute évidence.
Durant leur carrière, ils auront sorti six albums de chansons originales, tous bons, dont quatre premiers excellents. Leur style a nettement évolué au cours de ces treize années — plutôt dix si on se fie à la date de sortie du premier et du dernier opus — et je pense avec des raisons solides que je donnerai plus loin que la cause de cette évolution est celle-là même qui a conduit fatalement à leur séparation en 2013. Ils ont évolué par leur style, leur ton, mais pas dans leur compétence de musicien, en tout cas pas de manière spectaculaire, comme c’est le cas de Radiohead, pour prendre un exemple célèbre.
Leur premier opus Everyone who pretended to like me is gone n’est pas loin d’être parfait. Une caractéristique des Walkmen est en effet que tout comme les Doors avant eux pour prendre un autre exemple célèbre, ils ont débuté tout armés et casqués, déjà pleinement opérationnels, déjà au top.
Évidemment, il y a une histoire, un apprentissage qui a précédé ce premier opus mais qui n’a pas été enregistré sur bandes, ou alors dans leurs précédents groupes respectifs. Leur style initial est un curieux mélange de folk et de punk, toujours assez mélodieux. Pas plus que les Doors, les Walkmen ne sont des grands explorateurs de la musique, des expérimentateurs, mais ils ont un son très original et un charme fou, de l’opus 1 jusqu’à l’opus 6. Le plus punk de tous leurs albums est sans doute l’opus 2 Bows and Arrows, bien qu’il contienne deux ou trois ballades tristes, et inclut le seul (petit) tube de leur carrière, The rat (vous pouvez écouter sa version live plus bas). Leur opus n°3 Hundred miles away aurait été tout aussi punk s’il n’avait pas débuté par le titre le plus cool de toute leur carrière, Louisiana, très bon dans le genre mais qui détone complètement, et qui en fait annonce l’album suivant. De plus, il se termine par une ballade triste, leur plus belle reprise, Another one goes by, une ballade merveilleuse mais pas vraiment dans le ton non plus.
L’opus n°4 est celui qui m’a fait découvrir le groupe, je crois bien au moment de sa sortie, en 2008 donc (vous en avez un extrait ci-dessous sur le même live). Ce n’est pas la musique qui m’a attiré vers lui — je ne connaissais rien de ce groupe — mais la pochette, que vous pouvez voir ici. En raison de mon attirance sans doute excessive pour les arts graphiques, il m’arrive de temps en temps, pas trop souvent comme on peut le deviner, d’acquérir un disque ou un livre, uniquement pour sa “devanture”, sans rien savoir de l’objet en question ni même parfois de son auteur. C’était le cas de celui-ci. J’ignorais même dans quel sous-genre du rock ils œuvraient. Et certainement, il y a dedans l’envie de lire ou d’écouter quelque chose sans aucun apriori, l’espoir d’une bonne surprise. Mais dans tous les cas précédents et ultérieurs, ces achats se sont révélés en fait de mauvaises surprises, quand même il y en avait. Mais je n’ai pas été déçu avec You and Me des Walkmen. Je l’ai choisi parce que j’aime la photo qui sert de recto à la pochette, cette photo apparemment mal cadrée puisqu’il ne semble pas très poli de couper la tête à ses modèles, mais qui a beaucoup de charme. Cet opus marque vraiment le tournant de l’évolution de ce groupe. En dehors d’un titre (que vous pouvez entendre en live plus bas), plus de punk, mais des ballades nettement plus posées. La musique est sans doute aussi un peu plus variée, bien qu’on retrouve les instruments habituels du groupe. Il est d’usage de ressortir plus particulièrement de ce groupe le chanteur, le batteur et le guitariste. Dans ce cas, l’instrumentiste qui m’a le plus frappé, qui donne le plus de relief, de profondeur à cette musique est le bassiste Walter Martin, qui est un peu l’homme orchestre du groupe puisqu’il officie parfois à l’orgue ou à la guitare, souvent aux percussions et au moins une fois à la batterie (pour All hands and the cook version studio, où il assure aussi la basse et des percussions). Et on ne sera donc pas surpris d’apprendre que mes titres préférés sont justement ceux où la basse (et probablement l’écriture) de Martin est prédominante : Donde esta la playa, On the water (ma préférée la plupart du temps, également audible dans le live que vous trouverez plus bas), Canadian girl, I lost you. Dans l’ensemble, bien que le sentiment d’urgence soit moins intense que sur les deux premiers opus, j’aurais tendance à croire que You & Me est leur apogée, leur aboutissement le plus parfait dans la maîtrise de leur art.
La différence de qualité entre l’opus n°4 et les deux suivants n’est toutefois pas très sensible (de même que leur montée en puissance antérieure ne l’était pas non plus). Mais le style a profondément changé depuis leur début. Les cuivres qui avaient fait leur apparition dans l’opus n°3 avec Louisiana sont devenus plus communs dans Lisbonne et il y a même un orchestre à corde complet sur Heaven (l’album). Le ton est devenu plus joyeux, plus optimiste, parfois outrageusement : on trouve ainsi des titres évocateurs comme Victory, Heaven ou We can’t be beat. Eh bien, si ce dernier titre était un pronostic, rien ne pouvait se révéler plus faux.
Les Walkmen ont été battus par le destin. Et c’est une défaite irrémédiable, sauf miracle médical. Leur séparation est une manière de preuve. Rien n’indique que celle-ci ait été causée par des querelles internes. Rien n’indique que le peu de succès rencontré, relativement à leur talent, ait été non plus le facteur décisif (puisqu’il est évident que l’aspect financier fait beaucoup pour la séparation ou la persistance des groupes). Ils ont été vaincus par le destin et pourtant ce destin était très prévisible dés leur début. Ce groupe avait en effet un énorme talon d’Achille qui était aussi leur plus grande force, leur pouvoir d’attraction le plus évident et le plus immédiat, leur chanteur. N’importe quel professeur de chant, n’importe quel musicien un peu objectif aurait pu avertir Hamilton Leithauser que chanter comme il le faisait était totalement contrindiqué pour la santé de ses cordes vocales. Avec la tessiture naturelle de ce chanteur, aller aussi souvent dans les aigus, parfois en hurlant par-dessus le marché, est une assurance de se casser la voix en quelques années. On a mal pour lui quand il s’écorche la gorge sur des titres comme Angela surf city (opus n°5) In the new year (opus n°4), Little house of savages (opus n°2), All hands and the cook (opus n°3, que vous venez d’écouter si vous avez eu la bonne idée de démarrer la vidéo ci-dessus tout en lisant l’article) ou Wake-up (opus n°1) et bien d’autres. Le piège était parfait car ce sont justement les titres que le public réclame en priorité dans leurs concerts, apparemment inconscient que c’est la meilleure manière de hâter le processus inévitable de dégradation des facultés vocales du chanteur. Et ce qui devait arriver arriva. Il est sûr que Leithauser a commencé à avoir des problèmes de cordes vocales bien avant leur rupture : on peut l’entendre nettement dans leurs concerts dès le milieu de leur carrière. Certaines notes ne passent plus, parfois la voix semble fêlée tout du long. C’est à coup sûr ce qui a motivé l’évolution du groupe vers une musique plus relaxe, où le chanteur pouvait davantage poser (et reposer) sa voix. Mais ça n’a pas suffi. La vérité est que Leithauser ne pouvait tout simplement plus continuer à chanter, du moins à chanter pour les Walkmen. Leurs retrouvailles puis leur tournée de concerts récentes (2023) ne peuvent infirmer mon diagnostic car il est flagrant que le chanteur ne chante pas vraiment les parties “difficiles”, ce que même le grand savoir-faire des musiciens ne parvient à cacher. Certains peuvent trouver ce genre de performance émouvant, personnellement je le qualifierais plutôt de grand gâchis, d’autant plus grand qu’il était écrit d’avance.
Le titre clé des Walkmen n’est donc certainement pas We can’t be beat (opus n°6) mais bien We’ve been had (opus n°1).
Pour conclure, je vous ai donc trouvé un très bon mini concert du groupe, réalisé à une époque où la voix du chanteur n’était pas encore trop cassée. Entendez-le, regardez-le et vous admettrez avec moi que la fin précoce du groupe était écrite dès leurs débuts : Hamilton Leithauser chantant, c’est Roland sonnant du cor à Roncevaux.


Et si vous préférez les belles histoires (musicales) qui finissent bien, en voilà une: ici.