jeudi 11 juillet 2019

Scènes d'amour : récompense du guerrier

Crayons et pastel

Le titre m’a été suggéré par l’attitude de la femme autant que de celle de l’homme. La première semble complètement passive — ce qui n’est pas forcément le moins excitant — et l’homme a quelque chose d’un soldat, ne serait-ce que par sa coupe. En ces temps anciens, on pourrait imaginer que c’est une belle esclave obtenue de haute lutte par le guerrier, c’est-à-dire en tuant son mari, si elle en avait un, et en emportant ses enfants, si elle en avait. Ou bien version plus tolérable, quand le chevalier croisé revenait d’une longue et lointaine campagne et ôtait son armure ensanglantée et boueuse devant sa belle, chaste et jeune épouse : quel délice ce devait être alors !
    J’ignore s’il prenait son bain avant ou après.

Tiré de Scènes d'Amour que vous pouvez trouver ici.

mardi 18 juin 2019

Fille des étoiles : un roman à l'intersection de la SF et du conte de fées






    Lucia, ma meilleure amie ici, m’a dit que je devrais écrire un journal intime, comme elle, comme la plupart des autres filles. Sûrement, Vedders, notre ancien psy, l’a convertie elle aussi. Il nous y encourageait toutes, prétendant qu’il servirait à notre épanouissement personnel tout en fournissant des pièces inestimables pour la postérité. Quelle postérité ? Bien sûr, comme il savait ce que nous écrivions là-dedans, c’était une moquerie amère. Il allait bientôt mourir, il le savait, et en éprouvait une jalousie féroce envers nous, qui survivions à tout, comme les mauvaises herbes que nous sommes. Mais je ne l’ai pas pleuré ; après tout, personne ne l’a obligé à venir, lui.
    Lucia a lu par-dessus mon épaule ce que j’étais en train d’écrire et a dit que je n’écrivais pas un journal mais un roman. Je lui ai répondu que ce n’était ni l’un ni l’autre mais un livre de souvenirs, pour ne pas oublier. Je tiens énormément à mes souvenirs de Terre. J’en ai si peu. Il n’y a qu’ainsi que j’arrive à me rappeler des visages. Certains, je préfèrerais ne pas m’en souvenir et c’est pourquoi, je pense, il y a si peu de souvenirs concernant mon père. Mais j’aime me rappeler le visage de Mili, de maman, d’Augustine, des petits enfants que je rencontrais près du barrage de Balackovo, et même de Lilia. Surtout de Lilia en fait. C’est malsain, anormal, ridicule, je ne cesse de me le dire, mais je ne peux pas m’empêcher de lui garder une place à part tout au fond de mon cœur. Peut-être n’ai-je vraiment aimé qu’elle, petite.
    L’autre raison est qu’il n’y a pas grand-chose d’intéressant à faire ici. C’est un peu comme si nous étions en prison. Chaque matin, nous sortons pour aller faire notre travail – on dit notre quart – puis nous allons manger au réfectoire puis nous effectuons notre quart de la soirée puis nous allons manger de nouveau puis nous retournons dans notre cellule pour nous coucher – on dit notre chambrée mais c’est la même chose. Cela occupe nos rares temps libres. Vedders disait que c’est exprès si nous avons si peu de temps libre, que c’est pour nous empêcher de nous ennuyer. Car lorsqu’on s’ennuie, on pense et penser rend triste. Et nous ne devons pas être tristes pour réaliser notre mission. Mais comment pourrait-on ne pas être triste avec la vie que nous menons ? Qui sait si nous arriverons un jour. Peut-être allons-nous passer toute notre vie, notre courte vie, entre ces murs de métal, sans plus jamais voir le ciel, je veux dire un vrai ciel, bleu, avec un soleil et des nuages blancs, où même gris, n’importe pourvu qu’il n’y ait plus cette affreuse voûte noire percée de trous d’aiguilles !
    Et pourtant, j’ai de la chance. On ne cesse de me le répéter, ici. J’ai de la chance d’être la fille du docteur Tcherniev, ce grand homme. J’ai de la chance d’être jolie. J’ai de la chance d’avoir été retenue pour cette mission prestigieuse entre toutes (sous-entendu bien que je ne le mérite pas). Eh bien je me serais bien passée de toutes ces chances-là. Mais il est vrai que mes camarades n’ont jamais vu le ciel de la Terre. Ou de si loin qu’on ne peut plus l’appeler un ciel. Et jamais des vidéos ne remplaceront la réalité. C’est une vraie cruauté qu’on leur a faite. Sur Sélène, c’est pareil qu’ici, sauf qu’elles pouvaient voir la Terre, très nettement, même en plein jour. Leurs instructeurs leur assuraient qu’Ossian était encore bien mieux que la Terre et qu’elles pourraient y vivre, contrairement à la Terre. Du coup, elles en ont l’image d’une sorte de paradis. Quand je les écoute, j’ai des fois peur pour elles, pour ce qui les attend. Car je connais trop bien mon père et les autres hommes qui nous ont envoyées là-bas, pour croire qu’ils nous aient envoyées vers le paradis. Mais je ne peux pas leur dire ce que je sais. Je ne peux pas leur enlever ça. Elles n’ont que ça pour les soutenir. Nous sommes très liées, toutes, et pas seulement par les liens de parenté. C’est vrai que je les aime bien, toutes, malgré leurs défauts. J’en ai moi aussi, et même de très gros. Mais je sais que les filles m’aiment bien, elles aussi, même Oriane, avec qui je me suis battue tant de fois. Vedders disait que c’était normal. Nous avons reçu cette éducation et cet entraînement, durs, sévères, et parfois injuste, précisément pour ça : créer des liens indéfectibles entre nous, ce qu’ils appellent un esprit de groupe. Plus nous percevons l’encadrement comme hostile et arbitraire, plus nous nous serrons les coudes. Dans notre cas, le resserrement est allé jusqu’à la fusion. Pourtant, selon Vedders, à peine aurons-nous mis le pied sur Ossian que tout cela se défera comme un habit dont nous n’avons plus besoin. Nous redeviendrons ou deviendrons des personnes ordinaires. Il voulait dire je crois, aussi égoïstes et indifférentes les unes envers les autres que les gens normaux. Car c’est seulement alors que nous connaîtrons les véritables joies de l’amour.
    Quand je regarde le visage verdâtre des dormeurs à travers leurs caissons de sommeil, c’est à pouffer de rire ! Eux, c’est eux qui vont nous faire découvrir l’amour véritable !?

    Dire que notre éducation a été sévère est un euphémisme (c’est un mot que m’a appris Lucia qui est beaucoup plus instruite que moi). Je veux dire qu’on ne peut pas dire que l’enfer soit sévère. Ou injuste. N’est-il pas juste que les méchants reçoivent le châtiment qu’ils auraient dû avoir sur Terre si le monde était juste ? Mais nous ne sommes pas méchantes. Ou en tout cas, nous ne l’étions pas au début. Nous n’avons tué personne, je pense. Ou peut-être que si ? Est-ce que je paie pour ce que j’ai fait à Lilia ? Je l’ai noyée. Elle n’avait jamais appris à nager et n’aurait pas pu de toute façon. J’avais été horriblement trompée, j’étais en colère, j’ai coincé la barre comme on me l’avait appris et je l’ai poussée depuis le bateau de Philippe puis je suis partie de l’autre côté, vers la proue où les autres se trouvaient : je ne voulais pas voir ses efforts désespérés pour se maintenir à la surface. Mais en fait elle a coulé à pic, comme une pierre. Ce fleuve était vaste comme une mer et guère moins profond. Quand maman s’en est aperçu, il était trop tard, je n’aurais même pas pu retrouver l’endroit exact. Mais le pire a été quand mon père, beaucoup plus tard, m’a dit qu’elle n’était probablement pas morte et que nous aurions pu faire une tentative pour la repêcher s’il avait été prévenu à temps. J’ai alors pensé à Lilia, toute seule, dans ces ténèbres glauques, attendant sans pleurer ni récriminer, aussi patiente qu’une bête, qu’on vienne la sauver. Et bien sûr personne n’était venu pour elle. Combien de temps ça avait pu durer ? Maintenant, elle est morte, vraiment morte bien sûr. Le pire est qu’au moment de la pousser, je savais qu’elle était innocente, qu’elle n’y était pour rien. En fait, elle m’avait sauvée. Alors peut-être que j’ai mérité ce qui m’est arrivé tout compte fait.
    Je suis montée à bord de la Matriochka, alors amarrée à Starpoint (elle y avait été assemblée pièce par pièce) à l’âge de six ans. Certaines filles en avaient deux ou trois de plus que moi et d’autres deux ou trois de moins que moi. Mais aucune d’entre elles n’a été aussi souvent que moi dans le sarcophage. Imaginez qu’on vous enferme dans un placard. Mais un placard sans lumière, vraiment tout noir. Et imaginez que ce placard est si étroit que vous ne pouvez pas remuer à l’intérieur. Juste les doigts et tourner légèrement la tête, ce qui ne vous sert à rien puisqu’il n’y a rien à voir : c’est tout. Il n’y a aucun bruit autour de vous, excepté le tapotement de vos doigts ou de votre front contre le métal rembourré. Vraiment aucun bruit. Et ça n’a rien d’étonnant parce que le son ne se propage pas dans l’espace. Même si une étoile explosait près de vous, vous ne le sauriez pas, avant de mourir. Même si le vaisseau vous retient par une ligne de vie de guère plus de vingt brasses, vous ne pouvez pas le savoir puisque vous ne voyez rien et n’entendez rien. La privation presque totale des sens est une des choses les plus pénibles dans cette punition. Vous perdez le sens du temps et le sens de l’espace. Vous n’êtes plus qu’une abstraction. J’ai su alors ce qu’était vraiment la folie, la vraie, cette dislocation de votre esprit, pas celle qui amuse et semble si pittoresque, ces Napoléons de cours d’asiles. Et il ne sert à rien de supplier ou de crier car personne ne peut davantage vous entendre. Mais ce n’est pas le pire.
    Le pire est d’ignorer la durée de sa peine. Ou même s’il y aura une fin. Rien ne vous est dit lorsqu’on vous force à rentrer dans cette horrible chose et qu’on referme le couvercle. On l’appelle le sarcophage et c’est bien à cela qu’il ressemble. Mais en réalité, il s’agit d’un scaphandre, très épais, aux formes grossières et dépourvu d’articulation. Et sans visière. C’est une invention, paraît-il du pacha actuel de la Matriochka. Je veux bien le croire ; il ne faut pas avoir de sentiment pour avoir des idées pareilles. Nous sommes peut-être devenues mauvaises ou peut-être l’ai-je toujours été mais personne ne mérite ça.
    Le souvenir le plus cuisant peut-être que je garde du sarcophage n’est curieusement pas lié à l’un de mes séjours à l’intérieur. Tout le monde à bord parmi les filles, je crois, y est passé au moins une fois. Mais Larissa, la grosse Lala comme on l’appellait, est sûrement l’une d’entre nous qui est le moins sujette à cette forme de punition tant elle est naturellement fayotte et trouillarde. Elle ne peut pas s’en empêcher. Le fayottage n’est cependant pas une bonne stratégie à bord de ce vaisseau, ni auprès de nous autres bien sûr, ni même vis-à-vis de l’encadrement. Vedders n’a pas daigné dire un mot en faveur de Lala, or il était le seul qui pouvait mettre son veto au supplice du sarcophage. Et il était médecin ! Je suis sûre maintenant qu’il se doutait qu’elle était innocente de ce qu’on l’accusait mais il a quand même laissé faire. Nous voulions lui donner une leçon. Son fayottage n’était de notre point de vue qu’une trahison, peu importe qu’elle ait eu raison ou tort. Certaines croient que c’est parce qu’elle est noire, ce qui est bizarre puisque nous sommes censées avoir toutes des liens de parenté, mais je suis sûre que ça n’a rien à voir. Lucia aussi est noire, ou du moins très colorée et tout le monde l’aime. En revanche, cela a beaucoup à voir avec son poids. Si vous êtes grosse comme Lala, c’est que vous ne faites pas votre quota d’exercices physiques obligatoires et que vous êtes une tire-au-flanc. Et nous détestons les tire-au-flanc puisque cela veut dire davantage de travail pour les autres.
    Mais c’est vrai qu’elle est aussi noire que le vilain petit canard de la fable. Et elle a ces drôles de gros roploplos qui, dans l’apesanteur des ponts inférieurs, deviennent si ronds qu’ils ressemblent à des boules de bowling avec leur gros téton à la place des trous. J’avais toujours envie de la pincer. Quand elle a su ce qui allait lui arriver, elle s’est enfuie, ce qui est idiot sur un vaisseau spatial : où voulez-vous aller ? Alors quand nous l’avons retrouvée, nous l’avons obligée à se déshabiller parce que nous savions qu’elle détestait ça vu qu’elle avait son gros derrière, son gros ventre et ses gros machins tout ronds qui semblaient se dégonfler au fur et à mesure qu’on montait les ponts vers la salle de largage. Nous l’avons traînée jusqu’au sarcophage. Je l’ai pincée tout du long et Oriane lui donnait une tape quand elle trouvait qu’elle n’allait pas assez vite. Pas une grosse tape, à peine plus qu’une caresse, mais ça suffisait à la faire avancer. Nous étions cruelles comme des démons. Mais nous ne le savions pas. Nous étions si jeunes alors ! Larissa devait avoir douze ou bien treize ans : et elle était très en avance sur nous, physiquement parlant.
    Puis, malgré ses suppliques et ses pleurs, elle a bien dû rentrer à l’intérieur du sarcophage. Le pacha ne lui a pas accordé de grâce non plus. Ou plutôt si, sauf que cette grâce n’en était pas une en réalité puisqu’elle n’a su qu’elle avait été graciée que lorsque c’était déjà trop tard. Méfiez-vous des gentillesses du commandant.
    Son épreuve n’a pas duré très longtemps. Ce n’était pas nécessaire pour que la leçon soit enregistrée. Le pacha a commandé le plus grand silence tandis que nous portions le sarcophage jusque sur la rampe d’éjection. On aurait dit qu’on portait un cercueil mais nous avions seulement envie de rire. Puis nous avons tous quitté le sas pour le moment du largage. Le sas extérieur s’est ouvert puis refermé. Vingt minutes après, ce qui dans le sarcophage peut paraître une heure ou un jour, nous sommes rentrés de nouveau dans le sas. Lala avait eu le temps de passer par toutes les phases de l’horreur de sa punition : la prière, les promesses vaines du style je ne le ferai plus, la colère, la rage, le désespoir, la peur affreuse de mourir seule et abandonnée de tous, le silence et la folie qui gagne. Au début, nous avons ri derrière la vitre blindée en l’entendant grâce aux micros du sas d’éjection puis nous avons arrêté. Ce n’était plus drôle. Nous savions toutes trop bien ce qu’elle endurait.
    Quand elle est ressortie du sarcophage et qu’elle a compris qu’elle n’avait jamais quitté le sas, que nous avions tout entendu, elle a changé de visage. Je n’aurais jamais cru avant ça qu’une noire pouvait blanchir à ce point.
    A partir de ce jour, nous n’avons plus jamais ennuyé Larissa, au contraire, même lorsqu’elle fait de temps en temps la fayotte (elle ne peut pas s’en empêcher). Elle a maigri un peu de son côté et pris un peu de muscle bien que ses roploplos soient toujours aussi impressionnants. Je suppose donc que la leçon a été autant pour nous que pour elle.

    Hier soir, j’ai lu à Lucia ce que j’avais commencé à écrire. En fait je n’ai pas vraiment lu, je n’en ai pas besoin. De temps en temps, je faisais mine de regarder la tablette mais en réalité je ne la voyais pas. J’ai dit à Lucia que je l’avais écrit pour elle. Elle dit que je raconte bien les histoires et je lui ai répondu que ce devait être un trait de famille. Mon père en racontait aussi beaucoup et ce n’est vraiment pas un compliment dans ma bouche.
    Bien sûr, Lucia m’a posé des tas de questions après auxquelles je n’avais pas du tout envie de répondre. Lucia est mon aînée, de deux ans seulement, mais à notre âge, ça compte. C’est horrible mais parfois je me dis qu’elle remplace Lilia dans mon cœur. Pourtant il y a au moins une différence : quand j’aimais Lilia, je ne le savais pas alors que je sais que j’aime Lucia. Je l’aime vraiment. Mais ce n’est rien comparé à ses sentiments à elle. Lucia est une fille très très affectueuse, presque trop, ce qu’on ne croirait pas à la voir, car elle est très discrète, timide même, un peu mon contraire. Souvent la nuit, enfant, elle venait dans mon berceau et se serrait contre moi tandis que nous parlions. Cette nuit, nous n’avons presque pas dormi tant elle avait de questions ; mais je sais bien comment faire pour qu’elle se taise…

Vous venez de lire le premier chapitre du roman "Fille des étoiles" disponible en intégralité ici. Peut-être en ferais-je une série feuilleton sur ce blog.

samedi 25 mai 2019

Homocide, un petit mal pour un grand bien

 

Homocide, un petit mal pour un grand bien


   Certains lecteurs m’ayant interpellé sur mon utilisation fréquente du concept de l’Homocide, cette doctrine incroyablement généreuse pour atteindre le plus grand bien qui soit, ou plutôt qui pourrait être, je vais tenter d’expliciter ce terme un peu longuement, de façon à éliminer toute ambiguïté qui pourrait subsister dans leur esprit. D’abord, l’Homocide se différencie absolument de l’inepte homocide, de par son H majuscule qui veut dire tant de choses et du simple et vulgaire homicide par la lettre o qui remplace si opportunément la lettre i. Cette majuscule et ce o sont évidemment en rapport avec sa racine latine, Homo, comme dans Homo Sapiens ou Homo Erectus. Le terme exact aurait donc dû être homosapienicide, par exemple, mais l’auteur, inconnu, de ce néologisme a dû estimer qu’Homocide était à la fois plus concis, plus maniable et tout aussi clair. En effet, Homo Sapiens étant la seule espèce du genre Homo encore existante, il est inutile de préciser le nom de l’espèce visée, le genre suffit. Cide est le suffixe qui convient pour décrire l’opération qu’on se propose de réaliser sur le susnommé Homo. Si vous savez ce qu’est un génocide, vous savez ce qu’est un Homocide, ou pour mieux dire l’Homocide, puisqu’il ne peut y en avoir qu’un seul, pour la raison indiquée plus haut. L’Homocide est une forme poussée de décimation où au lieu d’éliminer un dixième de la population visée, on ne garderait en vie que le dixième justement, mais le meilleur dixième, et où la population visée serait le genre Homo dans sa totalité, cette tumeur cancéreuse, ce parasite, ce— nous n’avons pas de mot assez dur pour le qualifier. Ici, je me fie aux sources les plus autorisées qui estiment que la population humaine idéale pour le bien-être de la planète, des milieux naturels, des espèces animales et végétales, ainsi que des élus sauvés de la catastrophe Homocidaire serait d’environ 100 millions d’unités. Mais certains de ses partisans estiment que ce chiffre est encore excessif et qu’on pourrait descendre à quelques centaines de milliers pour un bien-être général encore plus grand. En dessous de ce nombre, tout le monde s’accorde pour dire que la survie de l’espèce serait condamnée à moyen terme, quelques années, et que l’Homocide serait donc complet mais pas forcément souhaitable pour ceux qui, comme nous, espéraient figurer au nombre des élus. Bien qu’un Homocidarisme radical soit, de loin, le cas le plus rare, il n’est pas sans compter des représentants, y compris dans les cercles les plus éclairés de la société comme le prouve l’éminent penseur Yves Paccalet avec son livre, L’Humanité Disparaîtra, Bon Débarras. On ne peut que saluer la franchise, la rigueur du raisonnement et la haute lucidité de monsieur Paccalet qui le conduisent à tirer les conséquences les plus logiques de la doctrine mais cette position est généralement considérée par nous autres modérés comme contreproductive et pour tout dire un peu trop haute pour l’homme de la rue. Jusqu’ici, tout cela va de soi.
   Ce qui ne va pas de soi en revanche est que l’Homocide est une notion très répandue dans le grand public, et reçoit, par bonheur, un assentiment de plus en plus enthousiaste, quoique généralement sous d’autres noms. On doit évidemment remercier en particulier l’Education Nationale pour ce lent mais continuel éveil des masses. Mais les médias en général et nos brillants politicien, dont la compétence en matière de science et de rigueur intellectuelle n’est plus à démontrer, doivent aussi recevoir leur part de louanges. Sans eux tous et leur immense talent dans la pédagogie et la recherche difficile de la vérité, on a peine à croire qu’une doctrine aussi difficile, aussi austère et même disons-le, si apparemment contraire aux aspirations de base ait pu percoler à ce point à travers la société occidentale.
   Les partisans de l’Homocide sont naturellement les Homocidaires. Mais si quelques-uns sont des Homocidaires déclarés et fiers de l’être (à juste titre), comme monsieur Paccalet, la grande majorité est loin d’atteindre à ce degré de clairvoyance. Et comme je vais le montrer, c’est bien dommage car ils en tireraient des gratifications morales encore plus grandes que celles qu’ils éprouvent déjà.
   Est-ce que l’Homocidaire se propose de réaliser un gigantesque bain de sang pour le bien du monde pris dans sa globalité ? Bien sûr que non et la question suffit à montrer que celui qui la pose n’est pas un grand spécialiste de l’Homocide. N’oublions jamais que le but de l’Homocide est le bien et non le mal. N’oublions surtout pas que l’Homocidaire, l’individu de chair et d’os, se recrute dans les sphères de la société les plus éclairées, les plus dévouées à leur prochain, les plus bienveillantes qui se puissent trouver et non aux franges ou aux extrêmes les plus glauques qu’on ne voudrait même pas nommer. Il est vrai, si on veut être vainement méticuleux, que de rares Homocidaires ne semblent pas envisager la méthode forte pour parvenir à ce plus grand bien qu’est l’harmonie générale avec suffisamment de mépris. Je pense par exemple au fameux Pentti Linkola, penseur Homocidaire par excellence, et à sa phrase non moins fameuse « S’il y avait un bouton sur lequel appuyer et si ça voulait dire que des millions mourraient, je me sacrifierais sans hésiter » c’est-à-dire qu’il se sacrifierait en appuyant sur le bouton. Linkola est largement discrédité par la plupart des Homocidaires actuels, pour son goût des méthodes martiales, un peu trop élitistes, trop éloignées de la bonne nature de l’Homocidaire modéré mais il a au moins le mérite d’attirer l’attention sur un des traits de caractère les plus saillants de l’Homocidaire : son sens et son goût du sacrifice qui peut aller dans les cas les plus admirables jusqu’au suicide pour l’exemple. Car on est obligé de remarquer que les avocats de l’Homocide se trouvent exclusivement dans l’espèce Homo Sapiens, ce qui témoigne d’un désintéressement et d’une générosité d’âme extraordinaires envers les autres espèces. Alors on conviendra que des personnes aussi admirables, aussi dévouées à la cause du bien méritent de peupler ce futur paradis en tant que ses légitimes élus.
   En vérité, la très grande majorité des amis de monsieur Linkola préfèrent envisager des solutions peut-être un peu plus aléatoires mais à coup sûr moins problématiques pour amener ce paradis sur Terre dont ils, je veux dire dont nous rêvons tous. Dans l’ensemble, ils préfèrent laisser le soin des moyens employés à la déesse Terre, parfois appelée Gaïa par les croyants. Et ses moyens sont tellement nombreux qu’il semble impossible que l’un ou l’autre ne survienne pas très bientôt. Pensez seulement à ces catastrophes climatiques imminentes, ou à dire vrai déjà en cours. La banquise n’a-t-elle pas déjà fondu ? Les îles Maldive ne sont-elles pas déjà sous l’eau ? Les pauvres enfants d’Angleterre savent-ils seulement encore ce qu’est la neige ? Les famines n’ont-elles pas déjà, depuis quarante ans au moins, comme nous l’assure ce grand homocidaire, Paul Ehrlich, fait disparaître 100 à 200 millions de personnes par an ? Ces possibilités de réduction drastique du genre Homo sont si nombreuses et variées en vérité que si je devais en faire la liste en ne prenant que les gros titres quotidiens des médias depuis dix ans, je n’aurais pas fini cet article avant d’être atteint par la montée des eaux. Et si le climat ne suffit pas – chose presque impossible mais imaginons quand même – on n’a que l’embarras du choix : astéroïde, éruption solaire, stérilité universelle, pollution, catastrophe nucléaire, guerre. Bien sûr, le problème est un peu plus complexe que ça : il ne suffit pas en effet que neuf de nos congénères sur dix disparaissent, il faut aussi préserver la nature et ses autres habitants, les meilleurs d’entre tous. C’est pourquoi la guerre, toute tentante qu’elle soit, l’astéroïde destructeur, la menace nucléaire et même les catastrophes climatiques ne peuvent constituer que des seconds choix, des solutions de repli. Un vrai bon choix, qui s’exprime d’ailleurs de plus en plus fréquemment, est la pandémie. Celle-ci est très propre et a la particularité de ne toucher que l’espèce visée, en l’occurrence nous-mêmes, et de laisser tout le reste de la création intact. Il y a eu de très heureux présages de ce qu’on pouvait réaliser par ce moyen (on étant la nature bien sûr) en 1918 avec la grippe espagnole et on a eu les plus grands espoirs de nouveau lorsque la grippe H1N1 a entrebâillé la porte vers des futurs radieux mais elle s’est révélée, hélas, très décevante. Enfin, ce n’est que partie remise. La stérilité universelle, non pas forcée, mais liée à une forme de dégénérescence mystérieuse, d’ailleurs sans nul doute provoquée involontairement par les activités humaines, serait également une solution tout à fait convenable et même hautement morale mais plus risquée car qui sait si le diable n’inventerait pas quelque moyen de se cloner en grande série, ce qui serait pire que tous les cauchemars des Homocidaires réunis, avouons-le. Le point important à retenir est que la destruction ou disons la disparition des neuf dixièmes de l’humanité n’est en rien décidée ou pire, opérée par la main de ce dixième restant, qui restera propre, ce qui lui sera bien utile, psychologiquement parlant, quand il se délectera de voir les fleurs pousser à nouveau, les ours bruns et blancs s’ébattre en liberté et les petits oiseaux gazouiller tout à leur aise dans le paradis retrouvé. Ce n’est qu’une question de chance me direz-vous. Eh bien cela arrive. Imaginez qu’au lieu du bon croyant type, Dame Nature sélectionne, par hasard bien sûr, pour ce nouvel âge d’or de méchants conducteurs de 4X4, d’impénitents pollueurs en tout genre, des mangeurs de viande, ou abomination d’entre les abominations, des foreurs de puits de pétrole : quel cauchemar ! C’est évidemment tout à fait exclu par la vraie doctrine de l’Homocide.
   Bien, les motivations et les agents de l’Homocide étant maintenant identifiés, passons aux conséquences. Elles sont moins évidentes, peut-être que les causes. Il est grandement possible que le monde après réduction de ses habitants les plus encombrants soit en effet nettement plus accueillant pour un certain nombre d’espèces, mais pas la totalité, loin de là. Toutes les espèces dites domestiques, plantes comme bêtes, ainsi que nos commensaux habituels (et ils sont nombreux), risquent fort d’en pâtir. Mais peu importe, soyons positif, disons qu’ils s’adapteront. La question est plutôt de savoir ce qui adviendra des survivants de notre espèce, nous autres, les miraculeux élus du nouveau jardin d’Eden.
   Prenons pour cela l’hypothèse secrètement caressée mais en vérité la seule qui a un sens que seuls les vrais et fidèles croyants et leurs proches seront sauvés lors de ce déluge allégorique ou pas. Et voyons maintenant comment ils pourront s’organiser dans ce nouveau système de choses.
   Je pourrais montrer, mais cela nécessiterait d’écrire un livre entier, que le type de société humaine qu’on peut attendre après l’heureux événement évoqué plus haut est assez étroitement dépendant du nombre d’individus qui la composent. Mettons que les survivants soient quelques centaines de milliers éparpillés sur les cinq continents pour ne pas faire de jaloux. C’était le cas il y a plus de 100 000 ans (mais peut-être pas sur les cinq continents) lorsque l’homme moderne n’était même pas encore apparu (quelle belle époque !). Mais comme il ne s’agit que d’estimations, forcément, admettons que les hommes de Cro-Magnon d’il y a quarante mille ans n’étaient pas plus nombreux. Ils vivaient de chasse, de pêche et de cueillette. Ils habitaient dans des cavernes ou parfois des huttes. Ils portaient des peaux de bêtes. Ils avaient pour arme des pieux en bois, durcies au feu, des massues et des sagaies à pointe d’os ou de pierre. Ils devaient lutter contre les bêtes sauvages, fort méchantes à notre égard à cette époque, les humeurs de la météo ou du climat (qui existaient déjà, très froides à cette époque), les humeurs de la Terre (qui existaient aussi), la famine, la malnutrition, les maladies et les clans adverses. S’ils y ont réussi, pourquoi nous ne réussirions pas, pensez-vous peut-être, vous les heureux élus, d’autant que vous auriez tous les avantages de la technologie ?
   Justement, qu’en sera-t-il de la technologie une fois que la population sera tombée à des niveaux dignes de l’époque des mammouths ? Quand nous serons mille dans les plus grandes villes, si on peut encore parler de villes, et en supposant que les pertes soient équilibrées en proportion dans toutes les strates démographiques de la société, sinon dans tous les secteurs d’activité (puisque j’ai déjà dit que les homocidaires se recrutent essentiellement dans des catégories bien particulières, supérieurement éduquées pour tout dire, de la population) ? Qui travaillera dans les mines afin d’en extraire le fer, les métaux et les terres rares nécessaires pour la haute technologie ? Qui raffinera le gaz, le pétrole, le charbon ou les métaux pour construire les centrales d’énergies, les batteries ou n’importe quel système produisant de l’énergie ? Qui construira ou entretiendra ces dernières ? Combien de temps les centrales nucléaires continueront de fonctionner sans personnel (puisque une des catégories où on est à peu près sûr de ne pas trouver de bons croyants est le nucléaire) pour les faire tourner ou les empêcher des se transformer – qui sait – en bombes radioactives ? Qui entretiendra et construira les lignes électriques ? Qui entretiendra et construira les routes, ports et aérodromes ? Combien de temps les automobiles, les avions et les bateaux à moteur continueront à utiliser ces routes, qui de fait, ne seront bientôt plus que des pistes difficilement carrossables, sans pièces de rechange neuves, sans constructeurs pour en fabriquer de nouvelles ? Combien de temps les télécommunications et Internet continueront de fonctionner sans entretien du réseau, sans envoi de nouveaux satellites, sans batteries de rechange ? Sans télécommunications et échanges commerciaux rapides, ce qui sera très rapidement le cas, une décennie dans le meilleur des cas, comment la connaissance et les ressources diverses pourront être partagées ou échangées à travers la planète, comment les matières premières extraites ici seront transportées ailleurs pour être travaillées et envoyées ensuite dans les différentes régions ? Qui fabriquera les médicaments, les vaccins et les biens de première nécessité ? Combien de temps fonctionneront les hôpitaux sur leurs génératrices de secours ? Vous pensez que l’agriculture et l’élevage sont choses faciles ? Essayez donc et voyons combien d’entre vous prospéreront par ce moyen, surtout quand il n’y aura plus ni vétérinaires, ni médicaments (tous les rares médecins et médicaments restant étant réservés à nous et nos proches), ni insecticides ni fongicides ni désherbants (puisqu’il est presque impensable de trouver un chimiste, gente honnie entre toutes, parmi les Homocidaires). Comment survivra-t-on au retour des maladies contagieuses, à l’ergot du blé, à la cochenille et autres milliers de ravageurs qui n’attendaient que cela sans les secours, désormais rares, de médecins à court de médicaments ? Comment les enfants en particulier survivront dans l’hypothèse où la stérilité n’ait pas été retenue par Dame Nature pour se débarrasser de son encombrant occupant ?
  Dans ce cas, l’humanité restante passerait presque immédiatement, une décennie ou deux, de la civilisation la plus technologique qu’on ait eu à l’Homme des cavernes.
  On pourrait monter le nombre des élus à quelque cent millions d’individus sans que le raisonnement et le résultat ne diffèrent, sauf pour le temps un peu plus long que demanderait l’extinction finale des ultimes survivants. En effet, selon la loi que j’ai énoncée plus haut, il faudrait probablement passer par la case Moyen-Age et son type de structures féodales avant son implosion rapide puis faire redéfiler l’histoire humaine en un parcours éclair, tout comme le moribond revoit sa vie avant le dernier souffle, jusqu’à l’homme des cavernes et sa disparition complète. Dans tous les cas, on enclenche une régression de l’Histoire en marche rapide et qui en allant vers sa fin (qui était son début) ne cesse d’accélérer.
   Dans tous les cas, les populations résiduelles verront leurs effectifs décliner rapidement. Au bout d’une seule génération, en étant large, on peut estimer qu’il ne restera que de minuscules villages ou camps coupés du reste du monde, entièrement livrés à eux-mêmes. Peut-être restera-t-il un générateur d’électricité, un moteur en état de tourner ; ce n’est même pas sûr. Rassurez-vous donc, ce ne sera certainement pas Mad Max. Et plus elles reculeront, plus les conditions de vie qui seront les leurs se durciront et plus elles régresseront dans un cycle vertueux jusqu’à atteindre le stade du cueilleur/chasseur. Vous objecterez que c’est peut-être le rêve de certains Homocidaires. Absolument. Mais ce sera un rêve de très courte durée. La période de cueilleur/chasseur de l’homme de Cro-Magnon a duré plusieurs dizaines de milliers d’années ; je ne donne pas dix ans avant que la plupart des homocidaires encore existant à ce stade de la régression historique soient laminés en très grande majorité par ce mode de vie. C’est une question de compétences, de qualités mentales et physiques. L’Homme de Cro-magnon a eu le temps d’acquérir les compétences pour survivre dans le monde très rude qui était le sien ; il s’est endurci et a appris quantité de choses pratique, non pas utiles, mais absolument nécessaires à sa survie ; le nouvel homme de Cro-Magnon n’aura ni le temps ni les capacités d’atteindre ses compétences. Sa foi en lui, en son destin, est bien trop fragile, sa santé trop faible, sa fertilité trop faible, sa chute trop vertigineuse.
   En effet, monsieur Paccalet disait donc vrai, peut-être sans le vouloir : l’humanité disparaîtra et il n’y aura pas de rescapés : c’est juste une question de décennies. Et nous, homocidaires modérés, ajoutons : bien fait pour lui !
   On pourra remarquer que pour les populations issues du tiers-monde, qui ne se trouvent pas uniquement dans le tiers-monde, cela ne changera pas grand-chose et qu’elles seront en effet les mieux à même de perdurer dans de telles circonstances. Heureusement, ces populations toutes tournées vers les supposés bienfaits de la science, de la technologie, du confort matériel et de la sécurité qu’elles apportent et dont elles ne bénéficient qu’à la marge ne devraient pour ainsi dire pas compter d’Heureux Elus parmi elles selon l’hypothèse que nous avons retenue. Car c’est un fait que la doctrine de l’Homocide a vu le jour, ne s’est développée et n’a trouvé de vrais croyants que dans les sociétés dites occidentales, bien qu’on puisse peut-être y adjoindre les pays du Soleil levant et du Matin calme qui ne sont pas très occidentaux mais très développés, eux aussi.
   C’est ici que j’en viens à la description de l’Homocidaire type, ce par quoi j’aurais pu peut-être commencer mais comme a dit quelqu’un, il faut souvent beaucoup de temps pour arriver là par où il aurait fallu commencer. Comme indiqué plus haut, l’Homocidaire type est occidental. Tous les théoriciens précurseurs de la doctrine, ses penseurs les plus fameux, sont occidentaux, européens pour la plupart, avec une surreprésentation des pays du Nord, si on compte les Allemands parmi ceux-ci. Les pays anglo-saxons et plus spécialement les Etats-Unis sont aussi de riches terres d’accueil pour l’Homocide qu’ils nomment bien sûr autrement, selon leur tournure d’esprit difficilement pénétrable pour nous autres Français. L’idée que l’Homocide est liée d’une façon ou d’une autre à la culture judéo-chrétiennne et plus particulièrement protestante, possiblement puritaine, peut alors s’insinuer subrepticement dans l’esprit de certains lecteurs mal avertis. Ne serait-ce pas une manière de reformuler l’ancienne antienne du péché originel issue de Paul de Tarse et son expiation nécessaire ? Et sinon pourquoi tous ces vocables à consonance religieuse dont j’ai truffé cet article ? Eh bien, lecteurs bien peu perspicaces, détrompez-vous, il ne s’agit là que d’une étonnante coïncidence, une de ces convergences quasi miraculeuses et donc banales dont fourmille l’histoire de l’évolution. Notre Sainte doctrine de l’Homocide n’a rien à voir, absolument rien, avec la religion ou la superstition puisque c’est un fait avéré maintenant que la religion n’est que l’autre nom de la superstition d’une humanité apeurée devant l’étendue de ses méfaits. Pourquoi ?
   Eh bien parce que.

dimanche 19 mai 2019

Gene Wolfe, une montagne devant notre balcon



Gene Wolfe, 1931-2019, est donc mort le mois dernier à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Son dernier livre publié, non traduit en français, A Borrowed Man, remontait à déjà quatre ans, ce qui pour lui, est une période de disette considérable et on peut donc penser que sa santé était gravement compromise depuis ce moment.

Je n’ai pas lu cet ultime roman – qui devait cependant avoir une suite – mais depuis déjà plusieurs décennies Wolfe avait atteint son apogée puis décliné, même s’il continuait régulièrement de parsemer sa production de superbes pépites (on peut en trouver des exemples dans son dernier recueil, Starwater Strains, hélas resté non traduit comme plusieurs autres avant lui).

Le point d’inflexion de la carrière littéraire de Wolfe est particulièrement net, au moins à mes yeux, mais il semble qu’il y ait un consensus assez général là-dessus, au moins de la part des meilleurs connaisseurs de l’écrivain. Ce point, qui se situe quelque part au milieu des années 80, coïncide presque parfaitement avec le moment où il a abandonné son ou plutôt ses boulots gagne-pain pour se consacrer entièrement à l’écriture et donc s’est transformé en écrivain professionnel. Ce hasard qui ne peut pas en être un ne peut manquer d’attirer l’attention. J’y reviendrai plus tard.

Gene Wolfe a commencé sa carrière par des nouvelles de science-fiction, publiées par Damon Knight dans les numéros successifs de son anthologie Orbit, qui était un peu le concurrent des Dangerous Visions de Harlan Ellison dans les années 60. Dès son premier texte à être publié, Trip Trap, en 1967, non traduit à ma connaissance mais qu’on peut lire en version originale dans le recueil précédemment conseillé par l’auteur de ces lignes, Stories From An Old Hotel, l’écriture de Wolfe frappe par son élégance, sa complexité, sa qualité et son aboutissement artistiques. Ses intrigues sont déjà aussi parfaites, aussi complexes, aussi merveilleusement imbriquées qu’elles le seront quinze ans plus tard. Seule la longueur de l’effort semble lui poser problème et disons qu’à l’époque, il est plus un coureur de 400 mètres qu’un marathonien. L’imagination semble aussi plus retenue, un peu bridée, mais à peine. Le fait est que lorsque Wolfe s’est retrouvé sur la scène littéraire, il était déjà tout habillé et armé de pied en cap. Il est vrai qu’il avait alors trente-cinq ans, ce qui n’est pas si jeune que ça.

Son premier roman Operation Ares en 1970, resté non traduit, n’a pas été un succès pourtant, ni commercial (certes, ce sera même une habitude chez lui) ni même critique. Il semble que le roman ait en effet de sérieuses failles. J’avoue ne pas l’avoir lu et je ne fais là que rapporter l’avis général. En revanche, j’ai bien lu son second roman, celui que je considère comme un vrai roman, le très fameux La Cinquième Tête De Cerbère de 1972. Il est exact que ce n’est pas un roman au sens traditionnel du terme puisqu’il est composé de trois novellas. Mais aucune de ces novellas n’a de sens si elle n’est pas rapprochée des deux autres. Et quand je dis sens, ce n’est pas seulement le sens philosophique que je vise mais le sens le plus littéral, à savoir qu’il est impossible de comprendre l’histoire et son fonctionnement interne sans lire la totalité, pas plus qu’on ne peut comprendre la fonction d’un organe du corps humain si on l’abstrait du reste de l’organisme. La Cinquième Tête de Cerbère est une énigme, un puzzle que le lecteur doit reconstituer et il a bien besoin de la totalité des pièces (et même avec sa résolution complète n’est pas assurée). La poésie, le style flamboyant et néanmoins paradoxalement presque kafkaïen de ce roman très sombre est à ma connaissance sans équivalent dans toute la littérature. Dès ce roman, Wolfe s’impose comme le plus artiste de tous les écrivains de son époque, sans même parler des écrivains de science-fiction. Wolfe répétera sans cesse que sa vocation vient des récits de pulp fictions mais la distance qui l’en sépare est alors à son maximum, comme la distance séparant les pièces tragi-comiques de Shakespeare des grosses farces jouées par sa troupe campagnarde et imaginaire (mais pas tant que ça) dans Le Songe d’une Nuit d’été. Le fait est que Wolfe n’est pas un écrivain populaire et ne le sera jamais. C’est son tort de ne pas avoir admis cette évidence qui le conduira par la suite à des choix erronés dans sa carrière.

Son troisième roman, Peace, publié en 1975, est un autre chef d’œuvre (pour un écrivain qui n’est pas réputé pour ses romans, cela fait déjà deux chefs d’œuvre sur trois tentatives). Un chef d’œuvre de complexité et d’énigmes non formulées (non seulement vous devez répondre à l’énigme du sphinx mais vous devez deviner avant quel est l’énoncé de l’énigme). Bien que le roman puisse être qualifié sans trop mentir de mainstream, c’est dans son sens le mieux décrypté, un pur roman fantastique. Wolfe aime que la vérité – car il y a toujours dans ses meilleures histoires une vérité cachée à chercher – soit longue et ardue à trouver, ce qui a peut-être à voir avec sa foi. On peut ne pas apprécier cet aspect, on peut préférer une littérature qui propose des chemins plus directs, mais d’un point de vue allégorique, la quête semble assez juste et pertinente.

Wolfe n’a pas les qualités des écrivains populaires, des écrivains à succès. Son style, quoique très ample, magnifique et harmonieux, vu par des nains, sera jugé haut inutilement compliqué et presque illisible. Wolfe adore les mots rares, aux sonorités étranges, parfois fabriqués par ses propres soins ou récupérés d’un lointain passé. Et comme je l’ai dit ses récits ne sont pas simples, même les plus simples d’entre eux comme The Devil in a Forest, et ses fins sont particulièrement opaques pour un lecteur pressé. Mais tout cela est normal puisque Wolfe cherche à faire de la lecture une sorte de quête vers une vérité quasi inaccessible, semblable à la quête de sens dans la vie réelle. Il ne réussit pas toujours mais c’est presque toujours son projet.

Un autre défaut, il s’agit bien d’un défaut cette fois, qui lui vaut un accueil très réservé chez bien des lecteurs (et plus encore sans doute des lectrices) est le manque d’empathie qu’il suscite à l’égard de ses personnages masculins, en particulier ses personnages masculins principaux. Un “héros” sans les attraits habituels du héros est un réel problème. Hormis deux ou trois, parmi ses protagonistes mâles, ses personnages principaux, souvent narrateurs de leur propre histoire, sont en effet plutôt rébarbatifs, sauf quand ils ont la chance de ne pas dépasser le stade de l’enfance, et encore pas toujours (voir par exemple la nouvelle Hero as Werewolf ou bien la plus effroyable And when they Appear). Curieusement, pour un écrivain réputé assez misogyne, ses héroïnes, jeunes ou vieilles, sont plus sympathiques, mais bien plus rares il est vrai.

Wolfe a pourtant une qualité en commun avec certains écrivains populaires, le don de l’imagination. De ce côté, il n’a rien à envier à personne ; ou plutôt ce sont les autres qui ont tout à lui envier. Je ne lui connais pas d’égal dans la richesse de l’imagination, excepté l’auteur anonyme des Mille et une Nuits et peut-être le Homère de L’Odyssée. Certains écrivains peuvent être dotés d’une imagination plus profonde, plus aigüe, comme Lovecraft ou Borges par exemple, mais aucun n’a sa cohérence, sa méticulosité et son ampleur dans la création de monde imaginaires. Naturellement le meilleur exemple est sa tétralogie du Livre du Nouveau Soleil. Je dis bien tétralogie car il est évident que le cinquième tome est une requête de l’éditeur et écrit à contrecœur par l’auteur. En effet, avec Le livre du nouveau soleil, Wolfe a presque (mais seulement presque) atteint le statut d’auteur bankable ; la tentation de donner une suite était donc trop irrésistible. Mon conseil : restez-en au quatrième tome qui est de toute façon la fin naturelle du roman.

Le Livre du Nouveau Soleil a eu une autre conséquence. Suite à ce relatif succès financier, Wolfe a décidé, en 1984, de poursuivre une carrière d’écrivain à temps complet. Comme il avait une famille assez importante à entretenir, une femme et quatre enfants, ce choix en a entraîné une série d’autres, tous négatifs. Il s’est mis à raréfier ses nouvelles, là où il est excellent, et à produire des romans à la file, fantastiques ou de science-fiction, environ un ou deux par an (1985 est une année blanche de ce côté, rare exception, peut-être liée à la décompression après son immense roman). Il a grandement modifié son style. Soudain, ses phrases n’ont plus dépassé deux lignes. Son lexique s’est rétréci comme peau de chagrin et bien entendu toutes ses merveilleuses inventions ou recréations (les optimate, hiérodule, autarque, aquastor, cacogène, cataphracte, exulte, etc…) ont disparu. En bref, il a essayé de suivre les bonnes recettes prudentes de l’écrivain populaire. Et naturellement il a échoué. On ne change pas son naturel, pas à ce point-là en tout cas. Le plus ironique est que si une grande partie de ce qui faisait le charme de ses récits précédents s’est évanoui lors de cette métamorphose imposée, ses livres ne sont pas devenus plus accessibles pour autant. Le problème est qu’il respecte la règle de l’écrivain à succès presque à la lettre mais pas du tout dans l’esprit. Ses histoires, autrefois complexes et pleines d’arcanes mais compréhensibles et sensées pour qui s’en donne la peine deviennent juste compliquées à souhait, parfois réellement incompréhensibles et toujours nébuleuses. Wolfe a fait un marché de dupe : il a donné son âme et n’a même pas recueilli en échange la gloire et la richesse promises.

Bon, contrairement à Wolfe, je suis un esprit simple et je simplifie donc un peu. Tout ce qu’il a fait à partir du milieu des années 80, comme je l’ai déjà indiqué, n’est pas à jeter, loin de là. En fait, je dirais qu’il est encore très estimable jusqu’au début des années 90. Si son recueil déjà mentionné Stories from an Old Hotel, sorti en 1990 me semble-t-il (le meilleur ou au moins le plus complet et le plus touchant de ses livres) n’est pas une preuve puisque tous les textes collectés datent d’avant 1988 ; son premier tome du Livre du Long Soleil, de 1993, est dans l’ensemble un excellent roman, avec pour une fois un héros attirant, Patera Silk. Malheureusement, le roman tournera court en ce qui me concerne dès le second volume. On pourra toujours se dire que Wolfe a suivi sa pente naturelle, que son temps doré était juste passé, mais je persiste à penser que ses mauvais choix ont largement hâté son déclin.

Pour finir, je vais donner une courte liste de titres de livres qui constituent selon moi son best of, dans l’ordre chronologique, avec quelques observations le cas échéant :
La Cinquième tête de Cerbère : mon roman préféré chez Wolfe et probablement dans tout l’univers de la SF
Peace : traduit en français sous le même titre, sans doute difficile à trouver aujourd’hui, à l’état neuf en tout cas
L’île du Docteur Mort et Autres Histoires
Le Livre des Fêtes : très hétérogène en intérêt mais contient certaines des meilleures nouvelles jamais écrites par Wolfe, sinon même remarque que pour le livre précédent,
Le livre du Nouveau Soleil dans son intégralité (4 tomes) : on peut trouver aux éditions Lunes d’encre le roman complet, en deux volumes, avec en plus des articles de Wolfe liés à ce roman, pour la plupart très intéressants.
Il y a des portes : très bon roman fantastique malgré un mauvais titre français (pourtant littéralement traduit de l’anglais There Are doors mais parfois il faut savoir inventer), un peu gâché par la fin, très sous-estimé selon moi et qui a le mérite à la fois d’être disponible en français et de dater de la seconde époque de Wolfe, post 1984 (1988)
Le livre du Long Soleil : Coté Nuit (je ne peux décemment conseiller le second tome et encore moins les suivants)

Enfin ces livres qui n’ont jamais été traduits ou seulement partiellement :
Stories from an Old Hotel
Castle of Days : mélange de son Book of Days (le livre des fêtes déjà nommé) de son Castle of the Otter (articles liés au Livre du Nouveau Soleil) plus divers articles, lettres ou critiques littéraires

Dans l’ensemble, les éditeurs français ne se sont donc pas beaucoup trompés dans leurs choix, bien qu’ils aient publié aussi ce qui est probablement son plus horrible livre, Castleview. Je n’ai pas lu la totalité des romans disponibles (en anglais) de Wolfe, en particulier les trois derniers, mais une grande majorité et la totalité de ses recueils de nouvelles sauf celui qui rassemble ses récits de jeunesse. Il faut signaler que l’œuvre de Wolfe est assez considérable puisqu’elle comporte deux tétralogies, trois trilogies, un roman en deux volumes, quinze romans d’un seul volume, dix recueils de nouvelles, quatre recueils d’articles et récits en mélange et environ soixante-dix nouvelles qui n’ont jamais été reprises dans aucun de ses ouvrages (les deux tiers datant d’après son dernier recueil publié et on peut donc espérer qu’un ou deux recueils de ses derniers textes sortent un de ces jours, mais probablement en anglais seulement). Si on ajoute que chaque volume a la taille Big Mac, soit environ 400 pages, on comprend qu’il y a vraiment de quoi faire pour le lecteur intéressé, d’autant plus s’il lit l’anglais.

lundi 6 mai 2019

Battlestar Galactica : dix ans déjà !


       Battlestar Galactica, la version qui s’est achevée il y a dix ans, en 2009 donc, est à juste titre considérée par beaucoup, dont moi-même, comme la meilleure série de SF de tous les temps. Même comparée, ou plutôt surtout comparée aux films de SF de son époque, elle est largement au-dessus en termes d’audaces et même d’innovations scénaristiques. Dans ses meilleures parties – par exemple la minisérie de 2003, les premiers épisodes des séries 1 et 3 – l’écriture est d’une précision, d’une intelligence et d’une efficacité exceptionnelles. Les acteurs, quel que soit leurs talents respectifs, semblent littéralement portés par l’histoire : on sent de leur part une adhésion rarement observée à ce niveau. Et une fois n’est pas coutume dans l’industrie actuelle de l’entertainment, le talent a été reconnu.
   Néanmoins, comme toutes les séries, et comme le vaisseau qui donne son nom à la série, Battlestar traverse des hauts et des bas. Avec Battlestar c’est un peu : l’enfer ou le paradis, quand ce n’est pas les deux ensemble. Les scénarios ne sont pas de valeur égale au fil des épisodes, loin de là, et il est très clair que la qualité est souvent étroitement liée au degré d’implication du re-créateur de la série et principal scénariste Ronald Moore. Certains épisodes ne sont guère plus que des digressions par rapport au fil rouge de l’histoire, des bouche-trous ou des justifications pour faire disparaître des acteurs de la série, peut-être pour des raisons contractuelles. Certains acteurs n’ont pas non plus le talent de James Callis, littéralement possédé par son rôle de Gaïus Baltar (le personnage le plus admirablement écrit de la série). Grace Park (Sharon Valerii et autres Eights), par exemple, qui est un de mes personnages préférés de la série, est excellente dans l’affliction et la déréliction de même que dans le bonheur et l’amour mais semble littéralement incapable d’incarner les parties sombres de son ou plutôt ses personnages. En bourreau, en froide cylon, en meurtrière, en terroriste assoiffée de sang, on a bien de la peine à la croire. D’ailleurs, elle ne peut s’empêcher de sourire en disant son texte de “bad girl”comme si elle n’arrivait pas à y croire elle-même. Katee Sackhoff (Kara Thrace) a des moues et des tics parfois irritants. Le personnage féminin le plus impressionnant et sans doute le plus emblématique de la série, Six, est jouée par une actrice presque débutante à l’époque et malgré ses limites assez évidentes, elle réussit un vrai tour de force quand on considère toutes les nuances qui colorent les différentes Six (car ce n’est pas seulement la couleur de leur robe qui change). Madame la Présidente est excellemment joué par Mary Mac Donnel qui n’a pas toujours été aussi inspirée ; il suffit de la voir dans Danse Avec Les Loups, complètement égarée à tous les sens du terme. Le casting masculin souffre de très peu de défauts mais je signalerais néanmoins le personnage bizarre, mal cernable et sans doute mal cerné de Jamie Bamber (Lee Adama). Ce n’est pas son talent, indiscutable, qui est en cause. Lee est l'homme à tout faire de l'histoire : pilote, second, amiral, boxeur, garde du corps, détective policier, avocat, politicien : il est bon partout; le problème est que ça enlève beaucoup de crédibilité au personnage. Il semble d'ailleurs parfois mal à l’aise, peu convaincu par son personnage et on peut le comprendre tant les scénaristes le soumettent à d’incessants changements de cap moraux, professionnels et physiques. Le plus drôle et le plus réussi est certainement son considérable empâtement à la fin de la saison 2 et durant tous les premiers épisodes de la saison 3, même si ce n’est pas une des raisons principales de la grande force de ces épisodes. A mon avis, Bamber a eu la malchance de tomber sur le personnage le moins cohérent de la série parmi les – disons douze personnages principaux. Très curieusement, Richard Hatch qui tenait son rôle dans la série originelle de 1980, est très convainquant ici dans le personnage du révolutionnaire Tom Zarek (malgré un tic bizarre mais possiblement involontaire). Enfin, pour en terminer avec les acteurs, je citerai les performances de grand style de Kate Vernon en tant qu’Ellen, l’insupportable moitié de ce pauvre vieux colonel Tigh (on est presque heureux lorsqu’il l’exécute) et Dean Stockwell en maléfique éminence grise des Cylons (Number One) aussi nihiliste et acharné à arracher la moindre parcelle d’espoir qui pourrait rester dans ses semblables comme dans l’humanité que Six est acharnée à inculquer son Dieu d’amour aux récalcitrants, si besoin étant à grand coup de poings dans la figure.
   Baltar devait avoir son paragraphe pour lui tout seul tant ce personnage est riche. Dans toutes ses métamorphoses morales, je crois que Callis aura réussi l’exploit de rester presque complètement convainquant. Il a, il est vrai, un excellent guide dans le monde parfaitement chaotique qui est le sien, à savoir Head Six, en plus de son increvable désir de vivre. A mon avis, son ascension politique rapide est le point le plus discutable du personnage. Qui peut croire que des gens normaux vont voter pour un type aussi littéralement et visiblement anormal que Gaïus Baltar ? Je comprends le souci des scénaristes de faire de Baltar le président des Coloniaux, les 50000 survivants, événement nécessaire pour planter le décor de l’excellente saison 3 (sans doute la meilleure, malgré quelques inévitables bouche-trous) mais il fallait trouver autre chose pour l’assoir sur ce siège.
   Jusqu’ici, je n’ai mentionné que les petits défauts de la série, disons ses péchés mignons. Je vais maintenant passer aux réels problèmes.
   D’abord, commençons par rire un peu. Dans le registre comique, on doit signaler l’invraisemblance absolue de ces douze modèles humanoïdes Cylons si parfaitement humains qu’on ne peut les percer à jour qu’au prix de très savants examens biologiques et qui ont pourtant des propriétés cybernétiques comparable à celle de mon PC : où sont donc les fils, les prises et les puces ? Et on peut s’amuser de l’effort d’imagination ou d’aveuglement que cela demande pour croire, même un instant, que ce sont en fait des machines, voire des grille-pains, même alors qu’on a passé des années ensemble, copains comme cochons. Il n’y a pas besoin d’être un génie comme Baltar pour s’apercevoir de l’erreur flagrante de classification. Je vois bien dans cette incapacité totale et universelle à reconnaître l’humanité dans ces humanoïdes l’analogie que les scénaristes ont dans le crâne mais elle est rendue caricaturale et franchement risible par son aspect systématique et sans nuance. Du point de vue de la physique, il est aussi très drôle de voir les gens marcher, manger et se doucher dans l’espace profond comme s’ils bénéficiaient toujours de la pesanteur de Caprica. On peut aussi trouver hautement burlesque les incessants bombardements et accrochages auxquels sont soumis les divers vaisseaux de la flotte coloniale, dommages qui sont généralement réparés en trois coups de clé à molette et deux points de soudure. Souvent, tout se passe comme si on était dans l’atmosphère avec de vieux coucous qui vont à deux à l’heure. Aucun essai de réalisme de ce côté : les vipers, sorte de chasseurs spatiaux, font des figures comme s’ils étaient dans un meeting aérien au-dessus de chez moi (il y en a beaucoup par ici, hélas !), battent des ailes, virevoltent, effectuent des virages à 180°, freinent en coupant leur moteurs et même parviennent à faire du sur-place ! Ils bousculent allègrement vaisseaux et météores qui gênent le passage d’un coup de museau tandis que les pilotes éjectés dans leur petite combinaison ignorent visiblement que la température extérieure est d’environ – 274°C ou stoppent net une fuite d’oxygène en mettant un doigt dans le trou. Je pourrais multiplier les exemples. Bon, on peut mettre ces invraisemblances sur le compte des conventions jugées nécessaires pour l’économie générale de la série au même titre que le fameux moteur FTL (Faster Than Light), ingrédient presque inévitable de tout voyage spatial excédant le cadre d’un seul système solaire.
   (A ce sujet, je vais faire une brève digression, tout à fait dans l’esprit d’une série, qui nécessite toujours des rallonges. La solution la plus souvent vue au cinéma ou à la télé pour éviter le problème que je signalais plus haut et tâcher de respecter la physique est de faire tourner sur eux-mêmes les vaisseaux spatiaux. On en a une première illustration, à ma connaissance, dans 2001, Odyssée de l’espace. On pourrait aussi envisager un vaisseau si colossal qu’il génère sa propre gravité mais il devrait alors avoir la taille d’un planétoïde, ce qui n’est pas facilement acceptable par la quantité de crédulité disponible d’un spectateur moyen. Donc, on imagine un cylindre ou une roue ou une fronde en rotation continue, sauf peut-être lors des phases d’accélération ou de freinage ou la gravité artificielle se génère d’elle-même, et a tendance même à être tout à fait excessive. La fronde est le mieux indiqué puisque la force centrifuge qui va servir de substitut à notre gravité est proportionnelle à la distance qui sépare l’espace-vie de l’axe de rotation, à condition bien sûr que l’espace-vie en question soit organisé de façon à ce que ses habitants marchent sur la coque intérieure qui se trouve en opposition exacte au sens de la force centrifuge. Outre le fait que ce ne doit pas être bien facile à organiser, il est clair que ça revient à passer des jours, des mois, des années dans un manège géant. Je ne suis pas sûr que ce soit une perspective bien exaltante, si même humainement possible. Mais les vaisseaux de la flotte conduite par le Battlestar n’étant pas soumis à une rotation, hormis une grande roue, mais qui n’a d'autre utilité dans l'histoire que décorative, les scénaristes ont recours apparemment au vieux truc de la gravité artificielle magique, plus digne de contes de fées tels que la Guerre des Etoiles.)
   Certains jugeront que ce n’est pas très grave. Néanmoins cette désinvolture envers la science, typique de Battlestar, qu’elle soit le résultat d’une indifférence ou d’une réelle inculture scientifique, est à mon avis problématique dans une série dont l’objectif de départ clairement affiché est de donner à un genre habituellement farci de poncifs et d’invraisemblances en tous genres (du moins à la télé) le réalisme le plus cru. Je sais bien que des deux mots composant science-fiction, le seul vraiment important est le second, mais en ce qui me concerne, ma capacité à la suspension de l’incrédulité, le facteur clé pour apprécier une fiction, est notablement affectée par ces anomalies à répétition.
   La force de Battlestar est évidemment à chercher dans son traitement des questions sociales, psychologiques, historiques, politiques et religieuses. Certains épisodes sont impressionnants d’efficacité à cet égard. Si la société fachiste du Pegasus est dans l’ensemble assez grossièrement rendue, mais non sans talent et efficacité, la description des dérives du gouvernement démocratiquement élu vers l’autoritarisme est saisissante de vérité. Quand on voit à quelles extrémités en arrive Laura Roslin, la (bonne) Présidente, pour se maintenir au pouvoir et garder le (bon) cap, on est saisi par la similitude avec le comportement de nos (bons) gouvernements actuels essayant de contourner de toutes les façons possibles (encore légales pour l’instant, contrairement à celles de Roslin) la volonté de ces peuples qui votent de plus en plus mal. Tout ce qui concerne les descriptions de New Caprica soumise à l’envahisseur est également de la meilleure eau. Le cas le plus emblématique est encore celui de Baltar. Bien sûr, il va être jugé pour haute trahison et nul doute que dans la réalité, cela se serait passé ainsi. Mais à sa place, vous auriez fait quoi ? C’est toute la question de son procès. Soit il se rend au nom de son peuple (il est alors le Président) soit il refuse toute coopération et les Cylons n’ont plus guère qu’une option : on sait déjà qu’ils ne sont pas effrayés par l’idée d’un génocide. Est-ce qu’il a tort de collaborer en restant à son poste ? Peut-être. Pas sûr. De toute façon, les Cylons l’auraient éliminé en cas de refus et l’auraient remplacé par un autre encore bien plus docile. Comme le prouve Gaëta, son adjoint, par la pratique, la meilleure forme de résistance vient parfois de l’intérieur.
   Néanmoins, même dans les points forts de Battlestar, on peut trouver des faiblesses et pas des moindres. J’ai déjà mentionné l’extrême improbabilité qu’un personnage comme Baltar, ce demi fou, complètement halluciné par Head Six, soit élu démocratiquement. Même en tant que marionnette de Roslin puis Zarek, il n’est pas l’homme de la situation. Il n’a pas de sens politique, contrairement à Roslin et Zarek. Cette bévue est corrigée si on peut dire par une autre bévue, non moins énorme, celle de Roslin. Comment peut-elle ne pas voir que son refus d’aller sur New Caprica est une forme de suicide politique ? Elle n’est plus malade à ce moment-là et cette incroyable faute de jugement ou de flair politique ne peut donc être mise là-dessus. Bien sûr elle veut continuer le voyage vers cette fameuse treizième colonie peut-être d’ailleurs imaginaire, la Terre. Mais rien ne l’empêcherait d’envoyer un vaisseau à sa recherche et de laisser en attendant les survivants jouir de cette découverte inespérée qu’est New Caprica. Après tout quelles sont les chances de découvrir, par hasard qui plus est, une planète habitable par l’Homme ? A peu près zéro. Comment peut-elle croire une seule seconde que des gens qui ont vécu une année serrés dans des boîtes de conserve, même avec les avantages concédés par des scénaristes négligents, pourraient laisser échapper cette occasion unique de retrouver le plancher des vaches, sans vaches il est vrai, pour une terre lointaine et hypothétique ? Et en plus, ô miracle des miracles, New Caprica se trouve dans une “nébuleuse” qui la met à l’abri des détections cyloniennes.
   (Pardon : une nouvelle digression à propos de l’ascension très peu crédible de Baltar en politique. Baltar est un scientifique de grand talent, un génie multi cartes, cybernéticien de métier, démographe ou biologiste à ses heures quand il ne pratique pas l’astronomie, telle sa découverte de l’Œil du Lion – pour le compte des Cylons – qui indique le chemin de la Terre. Les grands scientifiques ont un point commun avec les grands artistes : ce sont les gens les moins faits qui soient au monde pour la politique. La science tout comme l’art véritable n’a que faire du compromis et du consensus. Soit vous avez tort soit vous avez raison, soit vous êtes dans le vrai soit vous êtes dans le faux, soit vous sonnez vrai soit vous sonnez faux, pas de moyen terme possible, et le domaine du vrai, dans les deux cas, est incroyablement plus étroit que celui du faux. La politique, en démocratie au moins, demande au contraire une souplesse d’esprit extrême, une capacité de contorsion digne d’un désossé. Et même si Baltar démontre une grande souplesse à certains égards, essentiellement quand ça touche à sa survie, et est assurément capable de savoir ce que je viens d’affirmer, cela ne veut pas dire qu’il peut modifier sa nature sur commande, pas à ce point.)
   Passons à la thématique religieuse, très présente dans Battlestar mais à mon sens plus superficielle. Les gens des douze colonies ont pour religion centrale un polythéisme que l’on qualifierait aujourd’hui d’antique, avec oracles, pythies et prêtresses. Aucun besoin d’aller chercher une allégorie là-dedans; les Dieux sont nommés d’après la nomenclature gréco-romaine : Athéna, Jupiter, Apollon, etc. J’ai lu ici et là que les Cylons seraient quant à eux une métaphore pour désigner les extrémistes de l’Islam, poseurs de bombes. Et bien peut-être que l’un d’entre eux, Five, qui se fait exploser est un adepte d’Allah sans le savoir. Et il est vrai qu’Allah ou Yahvé sont des Dieux de colère avant tout. Problème : les Cylons, quand ils croient à quelque chose, croient en un Dieu unique, un Dieu d’amour. Il faudrait être singulièrement bouché pour ne pas voir le rapport avec le Dieu du Christ (si Caprica Six est une vraie disciple du Christ, Leoben (Two) est plutôt un personnage dostoievskien qui cherche le Dieu du Christ sans jamais le trouver). Néanmoins, pour compliquer les choses un peu plus, leur leader intellectuel, sinon spirituel, est Cavil (One), un nihiliste au militantisme athée très vocal qui trouve un malin plaisir à se faire passer pour un prêtre de type chrétien. Est-ce vraiment un problème ? Pas vraiment. Ces différences profondes chez les Cylons expliquent bien leurs divergences de vues qui vont conduire à leur séparation finale et leur propre auto-destruction. Leur société, malgré les apparences, est beaucoup moins homogène que celle des survivants humains.
   Il y a néanmoins un sérieux problème pour concilier une prêcheuse d’amour telle que Six avec le génocide qui précède, d’autant qu’elle en est la pièce maîtresse. Je soupçonne cette fois une analogie chez les scénaristes avec le nazisme et sa détention du titre de plus parfait génocide réalisé à ce jour (record qui peut toujours être battu, n’en doutons pas). Mais les nazis, leurs chefs tout du moins et Hitler en particulier ne se présentaient pas comme des évangélistes que je sache. Il y a là une confusion embarrassante quoique probablement involontaire de la part de Moore. La raison de ce raccourci pour le moins discutable est certainement à chercher dans l’économie du récit. Moore avait besoin d’une apocalypse et donc d’un génocide pour justifier la fuite éperdue des survivants de toutes les colonies. Mais il avait besoin aussi de personnage(s) pour s’opposer au nihilisme des uns et à la superstition des autres (Roslin et Three, alias D'anna, en sont clairement des représentantes). Et Moore, qui est agnostique mais est issu d’une famille catholique, a naturellement pensé à la religion qu’il connaît le mieux. Pourquoi a-t-il choisi Six pour l’incarner est un mystère que je peine à percer. En fait, je ne vois pas d'autre raison que la relation très particulière entre Six et Baltar, incontestablement une des grandes réussites de la série. Mais pour ce qui est de l’articulation entre les deux états d’esprit, c’est incompréhensible moralement et psychologiquement, à moins de voir là une sorte de Paul au féminin qui après avoir été un adversaire du Christ ou du moins de ses disciples, se mue soudainement sur le chemin de Damas en son plus infatigable apôtre. Honnêtement, après un tel massacre des innocents, cela me fait penser, en terme de crédibilité, aux virages à 180° exécutés à toute vitesse par les vipers du Battlestar.
   Le sens général de la série est à chercher du côté de la foi en général plus que d’une religion en particulier. C’est incontestablement la foi qui permet aux survivants de se souder après la catastrophe, autour de la prêtresse des Dieux de Kobold, et suite à la révélation d’Adama. Dans un cas pareil, l’espérance ne suffit pas, ou pas longtemps : quelque chose de plus fort, de plus grand, doit être trouvé. Le livre sacré de Kobold fournit un véhicule pour cette foi. Il faut remarquer ici qu’on est bien plus ici dans la ligne de la foi juive et sa confiance absolue dans l’Ancien Testament (il suffit juste de savoir interpréter la parole contenue dans les rouleaux pour connaître les desseins de Dieu) que dans la religion greco-romaine. Et plus tard, avec l’influence toujours grandissante de la foi de Six et de quelques autres Cylons convertis, ce sera le tour de la foi chrétienne de prédominer, ce qui est évidemment une transposition de l’évolution de nos civilisations occidentales. Son aveu le plus spectaculaire est cette photographie réalisée pour l’ultime saison, que j’ai choisie comme illustration, où douze des principaux personnages de la série reprennent les postures de la Cène : si c’est évidemment un clin d’œil amusé et un moyen publicitaire quelque peu tape à l’œil, ça n’en est pas moins un aveu limpide de l’évolution de la série. A noter que sur les douze personnages représentés, sept sont des Cylons et une n’est ni humaine ni Cylon.
   Je ne vais pas parler  ici de la fin de la série pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte pour ceux qui n’auraient jamais vu Battlestar. De toute façon, les épisodes du dénouement, la découverte des « Final Five », les cinq derniers Cylons inconnus, y compris de leurs congénères, et le double épisode final méritent un article à part entière que j’écrirais peut-être un de ces jours. Si ces épisodes sont en effet loin d’être entièrement satisfaisants sur le plan artistique – terminer une série est toujours le plus difficile, surtout aussi complexe et enchevêtrée que celle-là – Ils sont en revanche particulièrement propices à la réflexion, aussi bien pour les réponses qu’ils donnent que pour celles qu’ils ne donnent pas.
   Pour conclure, et malgré tous les défauts petits ou grands de la série, je voudrais insister sur le contraste majeur qu’elle offre avec l’industrie audiovisuelle contemporaine. Battlestar Galactica ne cède jamais au politiquement correct qui est littéralement en train de miner les arts et les sciences dans leur ensemble après avoir sapé, depuis belle lurette, le cinéma. C’est en bonne partie grâce à ce refus du consensus et de la réduction au plus petit dénominateur commun que les personnages de BSG nous semblent si vivants et que les histoires qu’ils habitent sont si palpitantes.