jeudi 30 avril 2026

Rose de décembre

 

Ce paysage réimaginé (et tout à fait d'actualité) pourrait servir de décor à "Rose de Décembre": peinture de Vladimir Maniouhrin.

     C’est le 9 décembre qu’il prit la décision de partir pour ne plus revenir. La date n’était pas difficile à mémoriser. C’était le jour où il avait appris la mort de Mina. Est-ce que sa mort l’avait surpris ? Bien évidemment non. Frappé à son pont le plus sensible, changé, terriblement attristé : assurément oui, mais pas surpris. Il savait depuis longtemps que ce jour arriverait et qu’il viendrait toujours beaucoup trop tôt. Et le fait de s’y être préparé (pensait-il) n’y avait rien changé.
    Le plus drôle, si on peut dire, est que son absence lors de sa mort était précisément due à son désir de retarder le plus possible ce jour. Il y avait un bout de temps qu’il avait fait le tour des pharmacies locales et de leur stock. Et les livraisons par “oiseau” n’étaient plus possibles depuis que Sarah avait détruit sa radio. C’est pourquoi il avait dû étendre considérablement son rayon d’action. Comme d’habitude, il en avait profité pour chasser sur son retour et cela lui avait pris aussi du temps car le gibier facile — vaches, moutons, cochons, gallinacés retournés à l’état semi-sauvage — commençaient à se faire rare dans le coin. Cette raréfaction était certainement à mettre sur le compte de la meute de loups qui s’était installée dans les collines environnantes.
    Quand il était rentré de sa virée donc, elle était déjà morte, depuis l’avant-veille. Plutôt que de l’enterrer dans le petit cimetière familial, Sarah et le garçon avaient hissé le corps — qui n’était pas bien lourd — au sommet du bûcher pour le conserver et l’abriter des charognards. Combien pesait-elle ? Trente kilos, peut-être trente-cinq, estima-t-il en la portant dans ses bras jusqu’au bouquet de tombes derrière leur ferme. Elle n’avait jamais été grosse et était maintenant décharnée, image même de la désolation. Mina était de ses êtres mal-nés qui n’ont pas l’ombre d’une chance de survie dans ce monde. Mais elle ne le savait pas et elle s’était obstinée à vivre avec un sérieux et une ténacité qui lui rendaient son impuissance à la guérir encore plus pénible. Tout ce qu’il pouvait, c’était la soulager de temps en temps. Eh bien voilà, c’était fini : les souffrances de la petite comme les siennes. En regardant la fosse qu’il venait de creuser, il hésitait ou plutôt oscillait entre deux sentiments parfaitement opposés, le soulagement et un chagrin sans remède.
    — Je voulais que tu la voies une dernière fois, s’était justifiée Sarah à son retour.
    — Et si j’étais rentré dans une semaine ou bien deux ?
    La femme n’avait rien répondu.
    Il connaissait bien sûr la vraie raison. Sarah était intelligente dans son genre. Elle voulait être certaine qu’il ne pourrait pas l’accuser d’avoir maltraité la petite en son absence, que sa mort était naturelle si on pouvait dire. Durant un instant, comme il tâchait de croiser son regard fuyant, il envisagea qu’elle l’ait empoisonnée. Était-elle capable d’une telle chose ? Mais à quoi bon ces soupçons : il n’était ni médecin légiste ni chimiste et ne saurait de toute façon jamais la vérité.
    Le plus probable, étant donnée la santé de la petite, est que la femme disait vrai. Elle avait cessé de se nourrir, puis avait cessé de bouger, puis était morte. C’était la fin habituelle dans ce genre de maladie. La malchance avait voulu qu’il ne soit pas là quand c’était arrivé.
    Mais était-ce vraiment une malchance ? Qu’aurait-il fait de plus ? Il n’avait pas trouvé les bons médicaments, même pas une boîte périmée (ils étaient forcément périmés maintenant). En fait, réfléchit-il, il avait eu de la chance. Il n’avait pas eu à lui annoncer qu’il était revenu une fois de plus les mains vides.
    La seule chose qu’il ne pouvait pas croire dans le récit de Sarah était que la petite n’avait pas souffert. Il savait trop bien comment les gens mouraient.
    Quand il l’avait emportée vers sa dernière demeure, elle était froide bien sûr mais redevenue souple. Cela lui avait rendu le travail plus facile. Ça et aussi le fait que la terre n’était toujours pas gelée. Il lui avait fabriqué une caisse, un cercueil si on veut, pas spécialement par esprit de tradition mais parce qu’il ne voulait pas voir son visage quand il ferait pleuvoir la terre dessus. Il avait aussi procédé à sa toilette, pas une toilette mortuaire, juste une toilette normale, puis il lui avait passé sa plus jolie robe, en tout cas celle qu’elle préférait (et que du coup, il préférait). Puis quand tout avait été fini, il avait disposé deux roses rouge sombre juste écloses sur la dalle qui marquait l’emplacement de sa tête. Il était certain qu’il n'y avait pas de roses quand il était parti et la vision de ces deux fleurs à cette époque de l’année coïncidant avec la mort de l’enfant lui avait produit le même effet qu’un miracle, bien qu’il sût qu’il y avait une raison plus prosaïque : il n’avait pas gelé une seule fois depuis le commencement de la mauvaise saison. Eh bien qu’est-ce que cela changeait ? Une telle météo n’était jamais arrivée, ce rosier n’avait jamais fleuri en décembre depuis qu’il vivait ici et il avait vécu pour ainsi dire toute sa vie ici.

    Il avait pris sa décision ce jour-là même durant la nuit mais il s’était bien gardé de l’annoncer à Sarah. Sinon, elle lui aurait mis tous les bâtons dans les roues, et peut-être même des clous, qu’elle pouvait trouver. Elle était du genre vindicatif. Quand elle avait découvert ce qu’il faisait vraiment ici, durant une de ses absences, elle avait martelé son poste de télécommunications dernier cri — Une merveille de technologie qu’il ne risquait pas de retrouver ici — puis elle y avait mis le feu. La seule chose qui le reliait encore à la civilisation !
    Non, le patriotisme n’avait rien à voir là-dedans ; Sarah n’en avait aucun. Elle était née et avait grandi dans une des zones irradiées (par les fuites des anciennes centrales nucléaires qui n’avaient même pas été vidées de leur combustible avant l’Exode). Ces zones servaient de refuge à diverses communautés qui n’avaient qu’un point commun : la peur ou la haine du gouvernement. Dans le cas de Sarah, il s’agissait clairement de haine et il est vrai qu’elle avait quelques bonnes raisons pour ça.
    Non, bien sûr, elle avait agi par vengeance personnelle, pour avoir été trompée comme elle disait. Pourquoi lui avait-il caché la vérité tout ce temps ? Pourquoi ne lui avait-il même pas révélé son vrai nom alors qu’ils étaient pour ainsi dire mari et femme ? Eh bien justement pour éviter ça.
    D’ailleurs ils n’étaient pas mariés. Il n’y avait plus personne pour tenir un registre d’Etat civil ici. C’était la raison qu’il donnait. Bon, la vérité est qu’il ne l’aurait jamais épousée de toute façon. Jamais il ne l’avait appelé « ma femme ». Il en avait eu une seule et c’était Zoya.
    Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimée. Notez qu’il ne la détestait pas non plus. Elle lui inspirait selon les jours de la pitié ou de l’ennui comme il en aurait pu en avoir pour un chien errant. Et de son côté elle ne l’aimait pas non plus bien sûr. Mais il doutait qu’elle ait pu survivre longtemps sans lui et elle avait des avantages. Donc, ils avaient passé un marché tacite par lequel il satisfaisait à certains de ses besoins et en retour elle satisfaisait à certains des siens. C’était tout. Elle le savait comme il le savait, bien qu’elle feignît parfois le contraire, sans doute pour sauver les apparences, au moins à ses propres yeux. Et il ne la blâmait pas pour ça, pas plus qu’il ne se blâmait. C’étaient les circonstances, voilà tout. Ni lui ni elle ne pouvaient se montrer trop difficiles en matière de partenaire. Les gens étaient devenus rares ici, soit qu’ils étaient morts, soit plus souvent parce qu’ils avaient émigré.
    Le fait qu’elle avait mal calculé au départ leurs atouts respectifs et qu’en somme le marché était moins favorable pour elle qu’elle se l’était imaginé n’avait évidemment rien fait pour améliorer son caractère. Elle avait essayé à peu près tout pour se le mettre dans sa poche et il n’était pas difficile de deviner qu’elle avait déjà de l’expérience en la matière bien qu’elle fût nettement plus jeune que lui. Au lieu de cela, il l’avait remise à sa place et l’avait fait travailler — ce qu’elle détestait — c’est-à-dire travailler pour de vrai, avec ses mains, avec ses jambes, plutôt qu’avec ce qu’il y avait entre. Il ne l’avait pas fait tellement pour l’humilier mais parce qu’il avait réellement besoin d’une autre paire de bras, d’une autre paire de jambes et qu’on ne pouvait évidemment pas compter sur le garçon pour ça. Le fait est qu’il n’avait jamais été doué pour le travail de la terre ou pour s’occuper d’animaux de ferme. C’était une idée à son père d’acheter cette ferme, une excellente idée. Aucun investissement ne s’était révélé plus judicieux. Et son père, sa mère et même Zoya étaient devenus de vrais fermiers. Mais pas lui. Ce n’était pourtant pas faute d’efforts. On aurait dit que la terre — cette terre-là — se refusait à lui obstinément, comme si elle savait qu’il ne l’aimait pas.
    Même la naissance imprévue du garçon n’avait pu changer son aversion. Il était né un peu moins d’un an après l’installation de Sarah dans la ferme. Donc, il était de lui. Du moins, Sarah l’affirmait. Mais le fait est qu’il ne ressentait pas grand-chose pour lui, pas plus que s’il avait été le fils d’un étranger. Le garçon ne lui ressemblait pas. Il avait un regard fuyant comme sa mère. Il mentait sans cesse (tout comme elle mais avec moins de talent). Il était aussi éveillé qu’une brique. Peut-être souffrait-il d’un léger retard mental, peut-être… Mais son antipathie ne venait de rien de tout ça, même pas de ses mensonges cousus de fil blanc. Il ne l’aimait parce que le courant n’était jamais passé entre eux, voilà tout : ce sont des choses qui arrivent.
    Après la destruction de son poste radio, Sarah s’était enfuie avec le garçon, pensant qu’il la tuerait s’il la trouvait. Elle se trompait. Il comprenait sa réaction. Il ne l’avait pas battue lorsqu’elle était revenue d’elle-même au bout de quelques jours, pas même touchée. D’une certaine manière, elle l’avait libéré sans le savoir. Enfin, il était débarrassé de sa mission, il allait pouvoir rentrer au pays, un pays qu’il ne connaissait que par les souvenirs de ses parents et par des images vues à l’époque ou Internet fonctionnait encore.
    Quand il lui annonça finalement qu’il s’en allait, il était fin prêt pour le grand départ. Avant, il resta un long moment à observer la cour avec ses dépendances presque entièrement tapissées de glycine ou de rosiers grimpants. Les fleurs avaient disparu mais pas les feuilles ce qui était anormal. Son absence de réaction ne l’étonna pas. C’était une de ses tactiques favorites : feindre l’indifférence, garder le silence comme pour lui dire : « tu veux t’en aller, bon débarras ». Mais elle ne réalisait pas que ce type de bluff ne pouvait fonctionner sur lui.
    — Je m’en vais, répéta-t-il de son ton le plus ordinaire. Je n’ai plus rien à faire ici, en partie grâce à toi. Merci pour tout.
    Il connaissait la cruauté de ses mots. Ou du moins cela aurait été cruel pour tout autre femme que Sarah. Elle ne broncha pas.
    Comme elle continuait de se taire, il prit une chaise.
    — Je vous laisse la ferme, le fourgon et la berline. Je vous laisse aussi les fusils de chasse et des munitions. Economise-les parce que sans livraison, tu auras du mal à en trouver d’autres. Pour le fuel, il reste une cuve presque pleine. Et tu as deux saisons de chauffe d’avance dans la remise à bois.
    Cette fois, elle ne put s’empêcher de tiquer.
    — Deux ans… Tu ne comptes pas revenir alors ? Tu nous abandonnes… le garçon aussi. Et comment nous allons faire pour le bois ? Tu sais que je n’ai pas de force dans les épaules.
    Il ne lui dit pas qu’elle n’aurait qu’à se trouver un autre “mari”, ce qui selon lui ne tarderait pas.
    — Il va grandir, il t’aidera, répondit-il à la place, à demi-sérieux, en regardant le garçon qui avait passé la tête par l’embrasure de la porte.
    — Et si la voiture tombe en panne ? comment je vais faire ? Tu sais qu’elles tombent sans arrêt en panne.
    — Ce n’est pas un problème. Les voitures sans propriétaire ne manquent pas. Il y en a partout. Choisis un diesel d’un ancien modèle et pense à prendre un bidon de fioul avec toi. Tu les essaies jusqu’à ce que tu en trouves une qui démarre. Je t’ai montré comment les démarrer si tu ne trouves pas les clés, tu te rappelles ?
    Elle haussa les épaules.
    — Alors comme ça, nous aussi, on faisait partie de ta mission ? remarqua-t-elle sans le regarder.
    — Toute ma vie ici était ma mission. Mes parents m’ont eu et m’ont élevé pour cette mission. Et j’ajoute que c’était un excellent plan. Il a marché, c’est indiscutable.
    Il exagérait à peine.
    — Et tu vas t’en aller où ?
    — Chez moi. Chez les miens. Il en est plus que temps.
    — Chez toi, c’est ici. Les tiens, c’est nous. Tu ne connais personne là-bas.
    Elle marquait un point, là. C’était vrai : il ne connaissait personne excepté la voix, toujours la même, avec laquelle il communiquait. Celle qui lui indiquait ses missions et lui annonçait la date de la prochaine livraison. D’elle, il ne connaissait, outre sa voix, que son nom de code : « Dyadya* ».
    — De toute façon, personne n’a jamais réussi à revenir vivant de la zone de mort. Il y a les radiations… sans parler des mines…
    — Personne n’est revenu parce que personne n’avait le moindre intérêt à revenir.
    — Parce qu’ils sont morts, corrigea-t-elle.
    — Comment tu peux le savoir ? Tu es allée là-bas ?
    Elle resta silencieuse un moment et il l’entendit souffler.
    — Tu es fou… Tu es devenu fou, tu sais ?
    Il ne répondit pas et se leva. Il franchit la porte d’entrée sans se retourner. Il entendit la femme qui le suivait d’un pas rapide, plein de colère pensa-t-il. Mais il ne se retourna toujours pas.
    — Attends ! cria-t-elle d’une voix étranglée alors qu’il avait déjà la main sur la poignée de la Lada.
    Il se figea et se retourna lentement.
    — Et si on venait avec toi, Yann ? Emmène-nous, d’accord ?
    Durant une seconde, il fut pris de court ; il ne s’y attendait vraiment pas.
    — Non, dit-il finalement. Je ne pars pas là-bas avec quelqu’un qui refuse de m’appeler par mon prénom.
    — Excuse-moi Ivan. Tu veux que je t’appelle Ivan ? D’accord… Je serais très gentille, je ne t’embêterai plus, promis. Tu te rappelles comment j’étais gentille au début ?
    — Oui, je me rappelle, dit-il en tournant les talons et en s’installant dans le cockpit.
    Sarah courut vers lui et colla son visage sur le carreau opposé. Il ouvrit la portière car la vitre ne descendait plus.
    — Tu sais, je plaisantais tout à l’heure, cracha-t-elle d’un air mauvais. Tu ne croyais quand même pas que j’avais réellement envie d’accompagner un connard de ton genre ? Tu peux aller au diable !
    Et sur ce, elle détala en direction de la maison en riant comme une folle.
    Il ferma la portière et prit la direction du minuscule cimetière situé à un grand jet de pierre de la ferme.
    Devant les tombes de son père, de sa mère, de Zoya et de Mina, il essaya de se les rappeler mais leurs visages étaient obscurcis par la scène qu’il venait de vivre avec Sarah. Même celui de la fillette lui échappait. Il réfléchit que Mina n’était plus vraiment une fillette, une adolescente plutôt… treize ans ou peut-être bien quatorze… ah, il avait un doute sur l’année soudainement, pas sur l’année de sa naissance évidemment mais l’année où il était. Il y a avait déjà un petit moment qu’il ne faisait plus attention à ça. Ils avaient mis du temps à la faire, Zoya et lui, peut-être un peu trop. Ou peut-être que cela avait un rapport avec les radiations… Ah, il n’allait pas refaire l’histoire. Pauvre gamine. Elle avait souffert toute sa vie. Mais quand la souffrance s’arrêtait ou simplement diminuait, elle semblait heureuse de vivre. De la lumière apparaissait dans ses yeux et son expression habituellement un peu chafouine, fermée sur elle-même, se transformait en un sourire pâle et confiant qui lui faisait mal rien que de d’y repenser.

    Ce matin-là était plus froid. Il avait gelé et la campagne était encore couverte de givre. Le ciel s’était découvert durant la nuit et hormis quelques bans de brume qui s’accrochaient ici et là, le soleil régnait sans discussion. Droit devant lui, il aperçut un mince trait d’argent qui traversait la voûte bleutée avec une vitesse très excessive. Pour quelque raison, cela lui rappela son émerveillement enfantin quand son père l’avait emmené voir les avions atterrir et décoller à Orly, le long d’une clôture laissée sans surveillance (et que son père avait dû repérer avant).
    — Celui-ci vient de chez nous, avait dit son père après qu’un quadriréacteur ait touché terre et soit passé devant eux dans un bruit de tonnerre, soufflant une rafale de vent et faisant trembler le sol sous ses pieds. Il n’y a que nous qui en fabriquons des comme ça : regarde comme il est beau.
    — Il va retourner là-bas ? avait-il demandé.
    — Bien sûr.
    — Pourquoi on ne s’en va pas avec ?
    — Pourquoi ?... parce que j’ai du travail ici… et toi aussi, plus tard… Mais un jour tu en prendras un comme ça, ou plus beau encore. Tu verras, rien ne vaut la vision de la terre natale vue du ciel.
    — Et toi papa, tu viendras ?
    Son père n’avait pas répondu, feignant de ne pas l’avoir entendu.
    La prédiction de son père ne s’était jamais réalisée. Quatre décennies plus tard, il était toujours coincé ici. Du moins il l’était jusqu’à ce que Sarah découvre son poste de télécommunications.
    Plus un aéroport ne fonctionnait ici, hormis sans doute quelques bases militaires cachées qui avaient échappé à la destruction. Et rares étaient les avions qui passaient par là, à cause de la zone de mort qu’ils devaient franchir. Selon les conditions météo, celle-ci pouvait grimper jusqu’à vingt kilomètres, plus haut que l’altitude de vol des avions normaux. Mais cet appareil argenté n’était pas normal. Il volait beaucoup plus haut. Et c’est pourquoi il pouvait se déplacer à une telle vitesse. Instinctivement, il savait que l’étrange machine venait de chez eux.
    De son père, il ne lui restait que quelques livres et une antique paire de jumelles (qui étaient déjà anciennes lorsqu’il était enfant), celle-là même qu’ils avaient utilisée ce jour-là, près de l’aéroport. Il se gara et sortit les jumelles pour examiner le petit trait d’argent mais celui-ci était trop rapide et disparu avant qu’il ait pu trouver le bon réglage. Néanmoins, il eut la nette impression qu’un genre de plasma l’enveloppait et que des flammèches de feu s’en échappaient.
    Que pouvaient penser les spectateurs, ses voisins, car il en restait, même s’il les évitait autant que possible ? Un vaisseau extraterrestre sûrement. Ce genre de croyances s’était répandu dans la région, probablement, réalisa-t-il, à cause de l’apparition de tels OVNIs.
    Malgré son silence radio, il espérait que Dyadya ait maintenu la prochaine livraison qui était programmée pour demain. Il n’était donc pas pressé. Il choisit de passer la nuit à la belle étoile, devant son feu, puis dans sa voiture quand il fit trop froid, mais aussi pour se protéger des loups bien qu’une attaque de leur part fût peu probable.

    Sur la route qu’il suivait, le bitume avait laissé place à une piste orniérée pleine de mauvaises herbes. Un peu après une bifurcation, il tomba sur le guet-apens. Il ne lui restait que cinq ou six kilomètres avant le point de livraison et il n’avait pas le choix de l’itinéraire à moins de revenir sur ses pas jusqu’au croisement puis faire un énorme détour pour contourner les collines et l’atteindre par l’autre côté.
    Il ne s’attendait pas à ça. Il restait des groupes militaires ou pseudo-militaires dans la région mais le piège ne ressemblait pas à leur manière d’opérer. Peut-être des bandits de grand chemin mais ça n’avait guère de sens. On ne fait pas exploser un véhicule dont on veut récupérer le contenu.
    Il étudia la situation, soupesant soigneusement ses chances. Un arbre déraciné semblait être tombé en travers de la piste, juste là où seul un étroit passage restait pour un véhicule car la route était bloquée d’un côté par le versant abrupt d’une colline et de l’autre par le mur à demi écroulé d’une ferme abandonnée. Mais il savait que l’arbre n’était pas venu là tout seul car il n’y avait pas de fosse à proximité correspondant à l’emplacement occupé par l’arbre. Et cela manquait de branches éparpillées quand l’arbre s’était abattu contre le talus opposé. Celui-ci n’était pas très gros, assez pour ne pas pouvoir le déplacer à la main mais pas trop pour ne pas pouvoir le traîner derrière une voiture ou un petit camion. Sur le passage restant le long du vieux mur, on ne voyait que des herbes folles et quelques déchets : des cartons éclatés, quelques canettes vides, des sacs plastique dont un de couleur bleue, opaque, entièrement vierge d’écriteau.
    La mise en scène avait été préparée avec soin et même avec un sens certain du détail. Car il était clair que les traces du débardage et du véhicule utilisé avaient été méticuleusement effacées. De même, il ne faisait guère de doutes que les divers déchets avaient été apportés sur place et disposés dans un désordre artistique tout à fait prémédité. En fait, malgré l’absence de fosse et l’étrange coïncidence (car il passait régulièrement par ici et le passage était libre la dernière fois), il serait probablement tombé dans le piège s’il n’y avait pas eu ce sac plastique bleu.
    Bien sûr, il n’y avait plus de ramassage poubelle depuis longtemps et les déchets étaient chose commune. Mais la ou sans doute les personnes qui avaient conçu le piège ignoraient un détail crucial et de façon surprenante, un détail que tout le monde hormis un enfant aurait dû connaître : on ne fabriquait plus ici ce genre de plastique poubelle depuis au moins deux décennies. Quand les services de la voirie fonctionnaient encore, seuls les plastique transparents étaient autorisés. Il y en avait des blancs, des jaunes et aussi des bleus mais tous étaient parfaitement transparents de sorte qu’on pouvait voir ce qui avait été mis dedans et punir ceux qui n’effectuaient pas un tri correct de leurs ordures. De plus, il y avait toujours en filigrane les symboles représentant les catégories de déchets qui pouvaient entrer dans le sac.
    Le sac plastique bleu sur le bord de la piste était complètement opaque et vierge de tout dessin. En fait, c’était mieux que ça : il savait très exactement d’où provenait ce sac et pour cause, il était le seul dans la région à les utiliser. Dyadya avait l’habitude d’emballer certains de ses colis avec.
    Evidemment, des personnes inconnues avaient pu récupérer ses sacs dans le dépotoir à ciel ouvert qu’il avait constitué au fond d’un pré qu’il n’utilisait pas. Mais cela n’expliquait pas qu’il soit arrivé ici. Cette seconde coïncidence était encore plus étrange. De plus, disposer ce sac sur cette scène était une énorme bévue qui ne cadrait pas avec le soin que le piégeur avait mis pour tout le reste. C’était comme une signature. Car qui pouvait ignorer l’anomalie de ce sac sinon une de ces rares personnes très jeunes qui avait vécu toute sa vie en dehors de la société (à l’époque où il y en avait encore une) et ne savait pas que ces sacs n’auraient pas dû se trouver là. Cela faisait une troisième coïncidence puisqu’il connaissait très bien une personne qui répondait à cette description.
    Il aurait pu tenter sa chance et enlever du passage le plastique inquiétant au moyen d’un long bâton muni d’un crochet : c’était facile à bricoler. Plus prudemment, il pouvait prendre la tronçonneuse qu’il gardait toujours dans le coffre et se débarrasser de l’obstacle. Mais pour une raison ou une autre, sortir de l’habitacle relativement protecteur de la Lada ne lui semblait pas une bonne idée. Peut-être que l’autre l’observait depuis cette colline ? Peut-être était-il armé ? Sans doute même, songea-t-il, en déroulant à nouveau le fil de ses réflexions.
    Il fixa de nouveau le plastique bleu inscrutable. Contrairement aux autres, le sac ne voletait pas malgré la brise qui s’engouffrait dans la vallée. Un objet très dense mais plat le rivait au sol. Continuant de dérouler ses déductions, il songea au type de mines très particulier qu’il utilisait pour son travail : ces mines-là ne réagissait pas au poids mais à un signal électromagnétique qu’on envoyait à distance. Il imagina l’autre qui l’observait depuis ses jumelles un doigt sur la télécommande du dispositif de mise à feu.

    Finalement il se décida. Il enclencha la marche arrière et enfonça l’accélérateur. A peine avait-il amorcé son mouvement que l’explosion retentit.
    Il ne comprit pas immédiatement ce qui lui était arrivé sauf qu’il n’était visiblement pas mort. Il ne voyait plus rien et n’entendait plus grand-chose peut-être parce qu’il n’y avait plus rien à entendre. Le moteur de la voiture avait calé ou bien avait été endommagé par l’explosion. Quelque chose de chaud et de liquide lui coulait dans les yeux. Il réussit à se retenir de s’essuyer. Tâtonnant comme un aveugle, bougeant le moins possible le haut du corps mis à part son bras droit, il chercha son pistolet dans la boîte à gant.
    Quand le sang commença à arrêter de couler, il distingua sa silhouette mince par le pare-brise éclaté. Il cessa complètement de bouger. Il y avait un peu de fumée qui s’échappait du capot mais il pouvait la reconnaître sans erreur. Elle avait l’un des fusils qu’il lui avait laissés, celui qui servait à abattre le bétail qu’ils avaient réservé pour manger. Il lui avait montré comment écarter la bête des autres avant le moment fatal, où tirer, et elle n’avait pas tremblé quand elle avait dû le faire à son tour.
    Elle s’approcha par à-coups, s’immobilisant de temps en temps derrière une roche ou un tas de pierres pour le surveiller avant d’avancer plus loin. Une ou deux fois elle le mit en joue mais ne tira pas. Elle avait peur de le manquer et de devoir recharger l’arme. Possiblement aussi, elle ne le voyait pas aussi bien qu’il la voyait, ou du moins qu’il aurait pu la voir s’il n’avait pas eu tout ce sang dans les yeux. Elle avait un problème de vue et bien sûr trouver des lunettes correctrices était devenu une vraie gageure dans la région.
    Elle s’enhardit, quittant l’ombre des murailles pour la pleine lumière. A moins de vingt mètres, elle le mit de nouveau en joue et son cœur s’arrêta presque de battre. Si elle l’atteignait, même à l’épaule, c’en était fini de lui. Mais elle ne tira pas. Elle aussi voulait être certaine de tirer pour tuer.
    Enfin, elle fut devant le capot fumant de la Lada. Elle dut réaliser alors que quelque chose ne collait pas mais c’était trop tard. Il avait calé son arme sur le volant et visa au milieu d’un brouillard rouge quelque part entre sa ceinture et son cou, là où il avait le moins de chance de la rater. Il la toucha deux fois avant qu’elle ne s’écroule. Puis il sortit, ramassa son fusil et l’acheva presque à bout portant. Il ne le fit pas parce qu’il la détestait — il en était toujours incapable — mais par prudence et par humanité. Avec les blessures qu’elle avait, elle aurait agonisé de longues heures avant de mourir et les loups ou les charognards auraient probablement commencé à la dévorer avant même qu’elle soit morte.
    Après ça, il n’était pas trop tard pour arriver au lieu de livraison en temps et en heure. Il le fallait s’il voulait convoyer le message à Dyadya de le ramener au bercail. Mais la situation avait un peu changé. Et puis il n’était pas certain d’arriver à pied jusque là-bas. Il se sentait beaucoup trop faible. Tout son corps le brûlait comme s’il avait eu de la fièvre. Aucune de ses plaies ne semblait très grave mais il en avait beaucoup. La mort par des centaines de coupures, ça devait ressembler à ça, songea-t-il.
    Le Lada ne semblait pas réparable facilement mais Sarah avait forcément pris un véhicule pour le devancer et préparer son guet-apens (il réfléchit que cela signifiait aussi qu’elle savait pour le lieu de livraison et se demanda depuis combien de temps elle l’espionnait). Il découvrit son utilitaire dans la cour de la ferme en ruine. Et sur le siège arrière, apeuré, il trouva le garçon.

    Comme toujours, l’oiseau était venu à l’heure. Mais celui-ci était différent. En fait d’oiseau, il évoquait plutôt un œuf allongé en pointe vers le haut, avec de petits ailerons qui lui servaient à se stabiliser et apparemment à se poser sur le sol. Et il était beaucoup plus gros que les drones habituels. Emerveillé et un peu incrédule, il se demanda comment un objet pareil pouvait voler.
    C’était la première fois qu’un drone se posait ; d’habitude ils lâchaient leur colis à faible hauteur puis repartait vers les cieux. Il avait préparé une pancarte de grande taille en espérant qu’il y ait une caméra mais quand l’œuf de métal s’ouvrit, il comprit que ce serait inutile. L’œuf était vide à l’exception d’un siège, également vide. Cette fois, ce n’était pas un colis qu’il apportait, c’était un passager qu’il emportait. Et ce passager, c’était lui.
    Ainsi, ils savaient pour lui. Par quel moyen avaient-ils appris sa situation, il ne pouvait le deviner, mais il était clair qu’ils recevaient des informations par d’autres canaux.
    Il hésita. Puis il prit sa décision et dit à l’œuf d’attendre, supposant que celui-ci comprenait. Il retourna chercher le garçon dans la voiture et lui expliqua qu’il allait faire un voyage. L’autre, passif et muet comme toujours, se laissa faire et il le sangla sur le siège unique de l’œuf. Puis il se recula et fit signe à l’œuf que tout était OK, son pouce en l’air.
    — Tu viendras me rechercher. Je ne bougerai plus d’ici, dit-il à l’œuf.
    Celui-ci parut hésiter à son tour puis son écoutille se referma avec un très léger déclic.
    Comment diable faisait-il pour s’élever, se demanda-t-il toujours émerveillé, en regardant l’engin prendre de l’altitude. On ne voyait ni réacteur ni hélice et il n’avait rien vu qui ressemblait à une machine à l’intérieur.
    Le soir venait. Il fit un feu puis quand il fut presque froid, il rentra à l’intérieur de la voiture et plaça son pistolet sur ses genoux.
    — Qui sait ? Peut-être que je n’aurais pas besoin de m’en servir, peut-être que tu reviendras à temps ? dit-il à voix haute en levant les yeux vers l’horizon où l’œuf avait disparu.

Maison Forestière du Vert-Bois, mars 2026

* Dyadya: tonton en russe.

    Cette nouvelle de SF apocalyptique n’a jamais été publiée et ne le sera sans doute pas car comme je l’ai dit et même écrit quelque part, il est improbable que je produise dorénavant quelque chose d’assez substantiel pour mériter une publication sous forme de livre, juste des articles disparates, quelques contes ou histoires très courtes et pourquoi pas deux ou trois poèmes. Toutefois, il n’est pas exclu que “dans la suite du cours des âges”, je publie un recueil complet de mes fictions que j’estime publiables, c’est-à-dire comestible au minimum et parfois même très recommandable. Dans ce cas, Rose de Décembre y figurera certainement, bien qu’il soit évidemment difficile d’être juge de sa propre production, surtout avec si peu de recul.

samedi 4 avril 2026

Intelligence artificielle ou intelligence extraterrestre : la même quête du double

 

Un de mes peintures fantastiques (sans IA): est-ce un robot ou un vaisseau extraterrestre ou les deux?


    L’humanité ne supporte pas de se savoir seule dans l’univers et se cherche un semblable, un double quelque peu magnifié. Elle use pour cela de deux méthodes, également infructueuses (au moins pour l’heure).
La première peut être synthétisée par le programme SETI, la recherche de vie extraterrestre au moyen de divers appareils sensibles, voire extrasensibles, à des signaux électromagnétiques venus d’autres étoles qui révéleraient une régularité, une fréquence, une répétition de « motifs » supposément incompatibles avec des phénomènes naturels. Bien sûr de tels signaux, pouvant s’observer depuis des dizaines ou des centaines d’années-lumière, ou encore bien plus loin ne peuvent être le produit que de civilisations avancées, puisqu’il est très difficile d’imaginer que des cultures de bactéries ou même des bandes d’Hommes de Cro-Magnon puissent provoquer ce type d’émissions. Donc, dans la pratique, la recherche de vie extraterrestre est en fait la recherche de civilisations intelligentes, voire supérieurement intelligentes. Cette croyance, qui n’est pas née avec le dix-neuvième siècle et son grand machinisme à vapeur mais plus vraisemblablement la continuation sous une autre forme de croyances précédentes (comme celle aux lutins, aux elfes, aux anges ou aux démons) est sans surprise remarquablement tenace. En fait, il est difficile de voir quelle découverte ou quel événement pourrait y mettre un terme en dehors de l’apparition d’une nouvelle croyance plus séduisante encore. Rien ne peut en effet prouver au croyant l’inexistence de telles civilisations et certainement pas le beaucoup trop fameux paradoxe de Fermi (qui devrait être rangé plus précisément dans la catégorie des sophismes pseudo-philosophiques). L’absence de preuves n’est pas la preuve de l’absence, n’est-ce pas ? Sans entrer dans des considérations psychologiques trop fines, on peut raisonnablement supposer que cette forme de croyance relativement nouvelle vise à trouver un substitut, à combler un manque intérieur. Un être extraterrestre intelligent a pour lui deux qualités essentielles très difficiles à trouver : il est l’autre et il est pourtant nous, de par le simple fait qu’il est intelligent, donc conscient, donc soumis aux mêmes préoccupations existentielles (et le fait qu’il soit vert, gris ou bleu, a trois pieds ou six yeux, est organique ou minéral, charnel ou gazeux, n’y change rien). Il peut donc être notre interlocuteur, une fois son langage décodé. Mais pas n’importe quel interlocuteur. Un interlocuteur idéal, soit de par son intelligence supérieure, soit de par sa technologie plus avancée, soit pour les deux raisons. Ce que nous cherchons donc est un double amélioré de nous-même. Quant au fait qu’il soit bon ou mauvais, cela semble avoir une importance très secondaire.
Une de ces nouvelles croyances qui pourrait supplanter celle de l’extraterrestre intelligent et pour exactement les mêmes raisons est celle de l’IA*. Cet acronyme est devenu tellement à la mode de nos jours que je ne vais même pas le traduire, ce qui en plus fera économiser le nombre de frappes pour mes deux index.
Bien sûr, l’IA n’implique pas nécessairement la création d’un androïde et d’une gynoïde pour respecter la parité (ou pour d’autres usages). En réalité, elle semble plutôt vouloir prendre l’apparence d’une pièce souterraine bourrée de machines bourdonnantes et clignotantes, extrêmement gourmande en énergie, de préférence non intermittente. Mais même ainsi, la fonction véritable de l’IA est toujours la même : se trouver un double amélioré, idéal. Dans ce cas, au lieu de le découvrir, nous nous contentons, si on ose dire, de le fabriquer.
Je ne suis pas certain que la seconde méthode soit plus facile que la première mais je suis certain d’une chose est qu’elle est encore moins réaliste. Après tout, quel que soit notre crédo concernant l’apparition de la vie (et possiblement donc de la vie intelligente), il n’y a pas d’argument définitif disponible actuellement pour exclure l’hypothèse que la vie soit apparue sur plusieurs planètes, simultanément ou successivement. L’univers est vaste, n’est-ce pas, et les étoiles aussi nombreuses que les grains de sable du Sahara. Bien que les conditions pratiques pour organiser une telle rencontre du troisième type soient très nébuleuses et pour tout dire inaccessibles au vu de la science actuelle (aussi bien pour nous, Humains, que pour ces hypothétiques être supérieurs vivant sur quelque sphère tellurique, gazeuse ou colloïdale**), elle ne semble pas impossible, au moins sur le plan théorique.
Mais l’IA est un non-sens, une absurdité dans son énoncé même, un oxymore parfait, tout à fait représentatif de notre époque et plus spécialement de notre civilisation occidentale vieillissante et dirais-je croupissante. Croire que des systèmes basés sur des algorithmes puissent être aussi performants que des systèmes biologiques est le fruit de gens qui ne connaissent rien à la biologie. Et croire qu’ils puissent nous améliorer, nous dépasser, ou à dire vrai dépasser l’intelligence d’une bactérie est une illusion soigneusement entretenue par une puissante association d’escrocs et d’imbéciles (il faut toujours beaucoup plus de ceux-ci que de ceux-là pour faire un monde) au bénéfice, immense, cela va de soi, des premiers.
Nous sommes devenus d’autant plus crédules face aux escrocs de l’IA (omniprésents, il va de soi, dans le discours de la propagande contemporaine) qu’on nous a enseigné les idées les plus fausses sur la vraie nature de l’intelligence. Celle-ci n’a que très peu à voir avec le QI et encore moins avec la taille de la mémoire (pour une idée plus exacte de ce qu'est réellement l'intelligence, en particulier humaine, vous pouvez lire cet autre excellent article de ma part, ou seulement le dernier paragraphe pour les gens pressés). L’idée qu’il suffirait d’augmenter la taille de la mémoire et multiplier le nombre de calculs possibles à la seconde pour changer qualitativement la nature des machines qui s’y abreuvent est un autre non-sens. Je peux certifier sans crainte d’être détrompé que cette augmentation n’a jamais ajouté et n’ajoutera jamais un iota d’intelligence à nos machines. Par définition, la seule chose qui change est le nombre de données traitées et le nombre de calculs exécutés à la seconde par la machine. Mais le traitement reste le même, aussi dépourvu d’intelligence qu’un boulier.
Prenons maintenant quelques exemples pour illustrer cette notion qui n’est peut-être pas aussi claire pour tout le monde qu’elle devrait. Considérez une seconde le derviche tourneur autrement appelé Macron, la Ferrari de l’intelligence, le Mozart de la finance, le parangon de l’humanité made in France. A-t-il un QI beaucoup plus élevé que la moyenne, un processeur — encore parfois appelé cerveau — au top de la rapidité et de la puissance de calcul ? Évidemment oui. Il n’y a pas lieu d’en douter. Les obstacles et les examens qu’il a dû passer pour arriver là où il est sont précisément faits pour évaluer ce type d’intelligence, que l’on peut effectivement assimiler grosso modo à son QI. Mais vous aurez beau prendre le plus gros processeur au monde, le résultat sera toujours le même, excepté qu’il sera obtenu plus rapidement et avec plus de précision. Si le résultat était faux avec un petit processeur, il sera tout aussi faux avec le gros mais avec plus de chiffres après la virgule. Macron est-il intelligent ? Évidemment non. Tout ce que fait un derviche tourneur ou un processeur, c’est de tourner, de plus en plus vite. L’intelligence n’est pas un concept qui peut s’abstraire du monde réel. La preuve est au final donnée par les résultats obtenus dans ce monde réel. La France sortira de ses mandats dans un état de ruine économique, industrielle, financière, sociale, scientifique et politique (car il est évident que la démocratie ne sortira pas plus indemne de ses manigances que les domaines cités). Son efficacité en tant que gouvernant principal de la France (telle est sa fonction) a été nulle, voire pire que nulle. Or, ce qui définit le mieux l’intelligence, et de manière universelle, est le fait de tirer le maximum de ses propres capacités dans son domaine d’activités propre. Par exemple, dans leur domaine d’activités propre, les léopards sont aussi intelligents qu’on peut l’être, de même que les amibes. Cela signifie que leur efficacité en tant qu’espèce pour s’adapter à leurs conditions de vie propres est maximale, ne pourrait être dépassée par quoi que ce soit, même par des êtres soi-disant supérieurement intelligents. L’art de la chasse chez l’amibe est en effet aussi perfectionné qu’il est chez le léopard ou que chez l’Homme, pris collectivement. En d’autres termes, si le meilleur chasseur humain se retrouvait plongé dans le milieu de l’amibe ou du léopard, il s’apercevrait qu’il ne peut faire mieux et ferait, à coup sûr, beaucoup moins bien. Les animaux bêtes, ça n’existe pas (sauf bien sûr individuellement car il il y a en effet des léopards et probablement des amibes plus stupides que d’autres). Macron s’est clairement révélé plus stupide que d’autres dans son domaine propre.
Pour terminer par une petite digression, l’idée que les animaux seraient bêtes est une autre erreur due à un anthropomorphisme invincible. En réalité, seules des personnes n’ayant jamais côtoyé ou réellement observés les animaux peuvent croire cette fable. Mon exemple de l’amibe tout à l’heure n’est pas une plaisanterie : Regardez ces amibes en action de chasse et vous serez stupéfiés par la complexité de leur comportement, d’autant plus que ces créatures (on hésite à les qualifier d’animaux) n’ont même pas de système nerveux, ni matière grise ni matière blanche et donc pas un seul neurone. Les animaux ne sont pas bêtes et ne sont pas davantage des sortes de robots biologiques comme certains semblent se l’imaginer. Nous ne fonctionnons tout simplement pas pareil.
Bien sûr, à notre place d’Homme, les animaux seraient bêtes. Mais le fait est qu’ils ne sont pas à notre place.
En conclusion générale, on pourrait donc dire que les seules véritables "bêtes" de cette planète sont seulement celles qui ne sont pas à leur place (ou qui ne l’ont pas trouvée).

*Je propose une traduction 
de cet acronyme plus proche de la vérité dans la plupart des cas : Imbécilité Automatisée.

**Lisez pour en avoir un exemple très bien imaginé Solaris de Stanislas Lem ou son adaptation cinématographique par Tarkovsky (le dernier de ses films non seulement regardables mais réellement comestibles et quand Tarkovsky est comestible, il est excellent).


samedi 7 mars 2026

Guerre contre l'Iran: la voie finale

 

Hommage à Khameneï sous les bombardements à Téhéran

Cet article rentre dans la catégorie : "c'est beau une explosion nucléaire, la nuit, mais cent, c'est encore mieux".

    Après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, les USA et leur proxy préféré ont donc déclenché la guerre totale prévue de longue date contre l’Iran. Dans ce cas, il est fort probable que c’est le chien qui tient le maître plutôt que l’inverse mais le résultat est le même. Selon leur méthode ordinaire (à l’un comme à l’autre) les massacres, les crimes de masse ont aussitôt commencé, dès le premier jour, dès les premières heures. 165 écolières plus leurs professeures d’école élémentaire ont été tuées dans un tir de missiles. Du travail très propre, pas de survivants. Aujourd’hui, l’excuse avancée est une simple erreur de cible. C’est évidemment faux, comme le prouvent les attaques ciblées sur d’autres écoles (encore une hier, des garçons cette fois, toujours en école élémentaire) et les hôpitaux. Si on ajoute à ça les postes de police, systématiquement pris pour cible, il est évident qu’on retrouve la tactique habituelle de Netanyahu et ses sbires, employées à Gaza ou au Liban : détruire ou essayer de détruire les structures même d’une société civile. Il n’y a pas d’erreur ici, c’est le plan.
En revanche, il y a une erreur, gigantesque, pour les USA tout du moins, dans le seul fait de s’attaquer à l’Iran. C’est un trop gros morceau pour les USA actuels, très affaiblis industriellement, financièrement, économiquement et même militairement (le déclin rapide de la production industrielle entraîne automatiquement celui de l’armée). Ne vous laissez pas bluffer par ces images d’armada maritime surpuissante : dans ce type de guerre, son efficacité ou même son utilité est très faible.
Bien que Trump soit incompétent politiquement (si tant est qu’il possède une autre sorte de  compétence en dehors de l’industrie du spectacle), il n’est ni assez fou ni assez stupide pour ne pas avoir senti que le risque de tout perdre dans cette nouvelle aventure était considérable. Il est tout à fait conscient que ce ne sont pas seulement les USA qui risquent une déculottée magistrale et en mondiovisions, ce qui ne ne lui importe peut-être pas tant que ça au fond, mais lui, personnellement, Donald Trump, ce parangon de puissance, ce demi-dieu, ce pourvoyeur de paix universel selon la novlangue de 1984. Il sait qu’il risque la destitution en cas d’échec et la déroute électorale assurée qui suivra en fin d’année. Ses ennemis politiques, de tout bord, ne vont pas le rater cette fois. Et destitution signifie prison pour Trump, dans une cellule voisine de Maduro. Il avait une petite chance de s’en tirer, de se sortir de ce guet-apens sans trop de dégât pour son image (la chose qui lui importe le plus) juste après le premier jour de guerre. Il lui aurait suffi de déclarer « victoire ! » après la mort de Khameneï et de rappeler toute son armada. Et sans doute l’idée lui est passée par la tête : en somme répéter le coup fumant (et fumeux) du Venezuela. Mais les donneurs de Donnie ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ces gens-là ne se contenteront pas d’une victoire cosmétique pour ce qui est de l’Iran. Ils veulent la destruction de l’Etat perse, ils veulent le Grand Israël, du Nil à l’Euphrate, comme l’a confié tout dernièrement l’ambassadeur étasunien posté en Israël et l’Iran est le dernier obstacle régional à ce plan grandiose. Les plus fanatiques ne sont pas seulement juifs, les "élus" n'est-ce pas, ce sont aussi ces étranges chrétiens d’Amérique qui hurlent des insanités chaque jour à l’oreille de Trump : ils y croient dur comme fer à leur projet insensé. Il est également probable que ces gens — ou bien leurs partenaires au pouvoir en Israël — aient un gros dossier Epstein sur Trump, à utiliser en dernier ressort toutefois tant l’arme est dangereuse (puisque Trump en a peut-être un autre sur ces mêmes personnes).
Quoiqu’il en soit, Trump a laissé passer l’occasion et il est maintenant clair que la guerre va être plus longue que prévue et sur une échelle bien plus grande. Or, le problème, l’énorme problème, est qu’il n’y a jamais eu de plan B si le plan A échouait (et il a échoué). Il n’y a plus de retour en arrière possible et le chemin devant est pour le moins obscur et déprimant. Changer le « régime » comme disent les grands médias occidentaux est impossible : nous le savons maintenant ; la seule photo de ces centaines de milliers d’Iraniens réunis dans la rue pour rendre hommage à Khameneï, alors même que les bombes pleuvent sur Téhéran (voir photo plus haut) devrait suffire comme preuve. On peut discuter de la compétence des services de sécurité et de renseignement iranien mais pas de leur compétence militaire. L’armée iranienne est clairement très bien préparée et a en plus reçu des améliorations depuis juin dernier. Des améliorations venues d’où ? Ah, ah, chut, chut, c’est un secret. Je remarque juste que la dernière fois, durant le guerre des Douze Jours, l’Iran avait réussi de manière documentée à abattre un drone en tout et pour tout. En sept jours depuis le 28 février, au minimum 4 chasseurs étasuniens et plusieurs dizaines de drones lourds ont été abattus : tirez-en vous-mêmes les conclusions qui s’imposent. En tout cas, on ne crée pas une telle défense anti-aérienne partie de zéro ou presque en huit mois. La stratégie d’attaquer les base étasuniennes, toutes sans exception, localisées dans le Moyen-Orient, en plus des cibles habituelles en Israël, est excellente, encore plus couplée au filtrage sévère dans le détroit d’Ormuz. Du coup, la pression est aussi bien économique que militaire pour l’agresseur et son proxy enragé. Le fait même que les armements étasuniens (et donc israéliens) soient si onéreux devient un handicap énorme et non un avantage contre des drones et des missiles iraniens relativement bon marché et rapides à produire. Demandez au porte-avion Lincoln pourquoi on n’en entend plus parler (et si on se remettait à en parler, ce serait probablement très mauvais signe… pour la marine US). Certes les Iraniens prennent beaucoup de coups mais ils en distribuent énormément aussi et des coups très bien placés, contrairement aux destructions d’écoles et d’hôpitaux.
Oui, la puissance militaire des USA est bien supérieure à celle de l'Iran, supérieure d'au moins un ordre de magnitude, même avec les fragilités actuelles que j'ai indiquées plus haut. Oui, les USA peuvent détruire ce pays, dans l'absolu. Mais ils ne peuvent pas le conquérir. Comprenez-vous la différence? Et détruire l'Iran n'a aucun intérêt, en plus d'être évidemment un acte impardonnable. La destruction d'un pays comme l'Iran implique des destructions colossales pour l'agresseur, militairement, économiquement, politiquement, humainement.
Qui va tenir le plus longtemps ? Eh bien celui pour qui le combat est un enjeu existentiel. Quitte à mourir de toute façon, mieux vaut que ce soit les armes à la main. Il n’y a rien d’existentiel pour les Etasuniens dans cette guerre, sauf pour la petite clique de Washington ; il n’ y a rien d’existentiel non plus pour les Israéliens (sauf pour Netanyahu et sa bande d’assassins) ; au pire les Israéliens feront leur bagage et repartiront là d’où ils viennent : Europe de l’Est (mais pas au Banderstan, hein, ils risqueraient de se retrouver au front avant même d’avoir pu poser leurs bagages), France, USA. C'est toute la différence entre la situation de l'Iran vis à vis de l'Empire et de la Russie vis à vis du même ennemi: quoiqu'en dise le Kremlin, la guerre en Ukraine n'est pas existentielle pour les Russes; elle l'est pour les ukrainiens de culture russe, c'est une certitude qu'ils risquent leur vie et leurs biens, mais pas pour la Russie d'avant 2022. Et c'est ce qui explique la position qui peut sembler étrange du Kremlin, sa retenue jamais démentie vis à vis des réels adversaires cachés derrière leur proxy du Banderstan, en contraste flagrant avec l'Iran faisant feu de tout bois.
Si on sait lire entre les lignes des déclarations venues du Pentagone ou de la Maison blanche ou de la CIA (et c’est une compétence obligatoire si on veut comprendre quelque chose aux événements), le pouvoir washingtonien est arrivé à la conclusion, très prévisible, que seul un assaut terrestre de grande ampleur permettrait éventuellement d’atteindre les objectifs fixés, au minimum le changement de régime iranien. Vous voyez le problème pour Trump ? Un Viêt-Nam juste avant les élections, quand vous avez fait toute votre campagne en racontant (aux gogos) que vous serez le président de la paix, n’est pas très prometteur. Et contrairement à la guerre en Ukraine, impossible de trouver dans le coin un proxy adapté et toute la chair à canon qui va avec, pour faire la guerre à votre place. Soyons clair, avec les moyens offensifs et défensifs dont dispose l’Iran aujourd'hui (et encore davantage demain) plus une population de 93 millions de personnes largement supportrice de son gouvernement, les pertes étasuniennes seraient colossales, possiblement plus élevées que celles de la seconde guerre mondiale et certainement plus élevées que lors des guerres de Corée ou du Viêt-Nam. Ce n’est donc pas une voie politiquement possible, même en rêve pour les USA de Trump (ou de n’importe quel autre président en fait). Alors quelle voie reste-t-il ? C’est la question qui fait peur. Quand des bêtes enragées sentent qu’elles sont en train de perdre, de perdre tout, qu’est ce qui pourrait les retenir de franchir les ultimes bornes, de violer les dernières règles qui leur restaient, de briser les tabous que l’on croyait encore inviolables quelques années plus tôt. La conscience de Trump ? De son copain génocidaire ?
La tentation d’utiliser l’arme nucléaire ne va cesser de croître. Les fanatiques à la tête d’Israël ont déjà commencé à évoquer le sujet. Il est improbable que les USA passent à l’acte pour la raison que je viens juste d'énoncer mais le danger est, comme toujours, qu’ils soient mis devant le fait accompli par leur monstrueux acolyte. Israël, contrairement à l’autre proxy ukrainien, possède l’arme nucléaire et cela la démange de plus en plus de l’utiliser. C’est une des raisons aussi pourquoi Trump et les USA en général hésitent beaucoup à laisser se débrouiller leur gendarme du Moyen-Orient. Abandonner Israël face à l’Iran n’est pas une option viable. Ils savent qu’il est fou, enragé, incontrôlable.
Toute la stratégie de cette secte fanatique, car elle en a bien une contrairement à Washington, est de transformer cette guerre régionale en guerre mondiale. C’est pourquoi elle tire sur tout ce qui bouge, et dans toutes les directions, apparemment inconsciente des conséquences. Israël cherche sciemment le chaos, l’embrasement général. Actuellement la seule chose qui empêche encore le monde de basculer dans l’apocalypse (on n’en a jamais été aussi proche qu’en ce moment-même) est la volonté évidente de la Russie et de la Chine de refuser l’escalade, la confrontation frontale avec l’Empire, que ce soit dans le cadre de la guerre en Ukraine ou en Iran. Mais si une seule bombe nucléaire, même "une toute petite" est lancée contre l’Iran, alors il deviendra pratiquement impossible pour ces deux pays de garder cette posture.
L’avenir d’Israël n’est pas glorieux certes mais ça nous fera peu de consolation quand l’hémisphère nord aura disparu aux trois-quarts.

Bon, vous me direz : c’est peut-être la seule chance qu’auront jamais les Africains.

Article en lien avec celui-ci.

Autre article.


lundi 16 février 2026

Hommage funèbre à Cuba et aux ultimes résistants américains à l’Empire

Pour faire suite à mon dernier article, je remarque que la propagande venant des USA a récemment changé sa « narrative ». Autrefois, c’est-à-dire, avant la seconde irruption du bébé géant dans la Maison Blanche, elle consistait à prétendre que le chaos exporté par ses bras armés (Ministère de la Guerre, CIA, une ribambelle d’ONG à son ordre…) était une nécessité dictée par la « liberté et la démocratie » et d’affirmer haut et fort que la guerre c’est la paix, quand elle est menée par les gens biens, qui sont occidentaux et plus particulièrement étasuniens, cela même si cela doit coûter la vie à des milliers, ou millions, de civils. Refaire la liste de ce type d’actions depuis 1945 vous fait commencer par la Corée peu après la seconde guerre mondiale et finit (à l’heure actuelle mais la liste est toujours en cours évidemment) par Cuba aujourd’hui, complètement asphyxiée par le blocus naval de son détestable voisin. Trump a changé tout ça. Il faut d’ailleurs le mettre à son honneur, si on ose dire, d’avoir clarifié considérablement la politique réelle des USA. Avec lui, il est impossible de continuer avec l’ancienne bonne parole : qui pourrait dans son bon sens encore la prendre au sérieux, n’est-ce pas ? Le contenu de la propagande a donc dû s’adapter à ces nouvelles façons du grand faiseur de chaos. La raison invoquée habituellement, à savoir donc d’apporter liberté et démocratie à tous ces pauvres peuples tyrannisés et trompés par leurs leaders, est devenue secondaire et souvent carrément omise. Va-t-on apporter la liberté et la démocratie aux Cubains, aux Vénézuéliens, aux Iraniens, aux Palestiniens ? Non, bien sûr. On va simplement leur prendre le peu qu’ils ont, dans la tradition bien établi des USA, inchangée depuis des siècles elle, qui est de voler les pauvres pour donner aux riches. Et on leur remettra un pourcentage symbolique pour le prix de leurs richesses exploitées par l’oligarchie étasunienne. C’est le deal : il n’y en a aucun autre. Notez bien que cela n’a rien de nouveau, cela a toujours été le deal depuis le temps des colonies, sujet que nous autres Français maîtrisons fort bien, même si nous invoquions d’autres raisons nobles et vertueuses, comme d’apporter le progrès, l’instruction et les bonnes manières. La seule différence avec Trump, c’est la manière : les masques sont tombés. Les pirates, les assassins et les bandits ne font même plus semblants d’être autre chose que ce qu’ils sont.
Dans ce nouveau paradigme, l’avenir de pays comme Cuba paraît très sombre. Il faut d’ailleurs saluer le courage et la ténacité hors du commun des Cubains pour avoir résisté depuis plus de soixante ans aux pressions, comme disent les gens bien élevés (des sacrés hypocrites), venues de leur voisin du nord. Comment cette île à un jet de pierre des USA, pas très grande qui plus est, a pu survivre et garder sa souveraineté aussi longtemps dans ce contexte, est une sorte de miracle à mes yeux. Cela l’est d’autant plus si on compare avec le Vénézuéla. Celui-ci avait l’avantage de la taille, de ne pas être une île et de se situer un peu plus loin de l’étoile de la Mort. Cela n’a pas suffi. En une seule opération d’une nuit, son président a été enlevé, emprisonné et le reste du gouvernement s’est empressé de confier les clés du pays à la CIA (presque littéralement). Certains commentateurs bien intentionnés mais visiblement aveuglés par leur foi dans les idéaux généreux des Chavistas sont encore à chercher un sens à tout ça comme si ce n’était pas évident. Non seulement, Maduro, président légitimement élu et reconnu par l’ONU, a été vendu ou disons échangé contre quelques assurances, par ses propres frères (ou sœurs dans ce cas) Chavistes, mais les intérêts du pays ont été vendus à l’envahisseur Yankee, probablement pour une poignée de dollars. Il est impossible d’interpréter autrement la visite du directeur de la CIA à la présidente par intérim Delcy Rodriguez immédiatement après l’opération Maduro et le comportement de celle-ci devant son nouveau patron. Les gens au pouvoir nominalement sont toujours les mêmes (hormis le principal bien sûr qui est parti pour croupir à perpétuité dans sa geôle new-yorkaise, sauf si quelqu’un décide d’abréger ses jours selon la méthode Epstein Express) mais le régime chaviste est tombé en l’espace de quelques semaines.
Cuba résiste toujours. Mais pour combien de temps encore ? Je ne suis pas spécialement fan du castrisme ou du chavisme ou d’ailleurs de n’importe quel autre isme mais je reconnais aux peuples comme aux individus le droit de faire leurs propres choix, même si ce sont des erreurs. Ce principe est d’ailleurs, sous une forme plus policée, passé dans la charte des Nations Unies (mais que plus personne n’écoute, semble-t-il).
Le gouvernement Trump est en train de créer, en toute connaissance de cause, une catastrophe humanitaire à Cuba. Sans pétrole, une économie moderne ne peut tenir plus de quelques semaines (si vous ne le croyez pas, essayez ça en France et vous verrez le résultat ; c’est d’ailleurs à peu près la seule façon de sortir de l’impasse dans ce pays : bloquons le pétrole et dans deux semaines tout le monde est dans la rue, même les invalides, même les paraplégiques). J’ai entendu à ce sujet Ben Norton, excellent journaliste et très pointu sur l’Amérique Latine (voir plus bas sa vidéo) dire que les Chinois allaient faire quelque chose à ce sujet et envoyer des panneaux photovoltaïque aux Cubains. Quelle blague ! Norton est intelligent et très compétent en géopolitique américaine mais il est clair qu’il a sauté les cours de sciences dures ou même pas si dures que ça durant son parcours scolaire. Ce n’est pas avec un panneau photovoltaïque que tu vas faire marcher ta vieille 404 ou ta pétrolette et aller au boulot pour gagner de quoi acheter du pain. Et le boulanger ne va pas faire fonctionner son four avec un panneau voltaïque.
La Russie, paraît-il, s’apprêterait à envoyer un pétrolier à Cuba. En tout cas, les USA ont déjà menacé les Russes de les sanctionner s’ils osaient venir en aide aux Cubains, ce qui a dû les faire bien rire. Il est évident que la tactique Trump est recopiée sur celle de son copain Netanyahu, encercler, affamer, empêcher toute aide et au besoin bombarder si les malheureux protestent un peu trop bruyamment. Ce serait une bonne initiative de la Russie mais est-ce seulement possible ? Cuba est bien loin de la Russie et la Russie n’a plus le pouvoir de dissuasion de l’URSS à l’époque de l’affaire des missiles cubains. Et les USA d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier : ils sont totalement hors de contrôle, ont jeté tout semblant de moralité à la baille. Comment le Kremlin va-t-il protéger son pétrolier ? je ne sais pas. Je suis sûr d’une chose en tout cas, Poutine ne démarrera pas une guerre frontale avec les USA pour Cuba, et donc la troisième guerre mondiale, quelle que puisse être sa sympathie pour ces ultimes résistants d’Amérique.
Le sort des Cubains ne fait malheureusement que peu de doutes. Trump est à la recherche de fruits faciles à cueillir pour redorer son blason avant les midterms qui arrivent à la fin de l’année. Le Vénézuéla n’a pas suffi. Le Groenland pourrait être une bonne option, très facile, mais compliquée à présenter même pour ses donateurs peu délicats. Reste Cuba. L’ardeur des premiers révolutionnaires est passée, Il n’y a plus de Che Guevara pour exalter les foules, l’URSS n’est plus là pour faire contrepoids ; la bête féroce et puissante qui a juré sa mort est maintenant totalement déchaînée et ne se soucie plus de respecter même les formes du Droit international. Je ne crois pas que la Russie actuelle puisse les sauver : elle a trop à faire avec le proxy de l’Empire que certains s’obstinent à appeler l’Ukraine ; si elle doit faire un effort supplémentaire pour un allié, ce sera l’Iran qui est un enjeu stratégique bien supérieur pour la Russie (et beaucoup plus proche d’elle, beaucoup plus facile à ravitailler en objets volants par exemple). Quant à la Chine, n’en parlons pas, elle ne battra même pas des paupières quand les petits enfants cubains se feront découper au sabre à cane.
Et malheureusement, le sort des Cubains en général et des castristes en particulier sera épouvantable, bien pire que celui du couple Maduro. Le siège total du pays est en cours. La haine que les USA vouent à Cuba est clairement personnelle et c’est une haine de longue date, rancie et mortelle. Pourquoi une telle haine pour un pays, un peuple qui ne présente aucun danger pour les Etasuniens, qui n’a jamais eu aucune intention d’attaquer son grand voisin et qui n’en a évidemment pas les moyens semble incompréhensible. En fait le seul tort des Cubains (dans leur grande majorité) est d’avoir choisi un autre chemin, de ne pas vouloir danser sur la musique yankee, et de se trouver, par manque de chance, juste à côté. Bien sûr, il y a quelques raisons plus particulières, comme le fait que nombre de Cubains de l’ère pré-Castro ont immigré aux USA, souvent avant même la chute de Baptista, ce grand ami des maffieux et ceux-là ont des comptes à régler. Pensez seulement à Rubio, ce fils d’émigré cubain, celui qu’on a surnommé aux USA Narco Rubio, avec la main mise sur l’île. Imaginez la destruction et le chaos et la vengeance qui vont s’abattre sur la Havane. Ce sera bien pire qu’un cyclone de catégorie 5. Oh, ils ne vont pas procéder à un génocide comme leur "maître à penser" en Palestine, ils vont juste détruire totalement leur société, piétiner absolument tout ce qui rappelle l’héritage castriste, une bonne partie de l’histoire de ce pays donc, et remplacer les universités et les hôpitaux (toujours de bonne qualité à Cuba malgré les décennies d’embargo et le manque de matériel) par des casinos avec la bobine du bébé géant en néons tricolores.
La capture de Maduro et de l’État vénézuélien rentre parfaitement dans la catégorie du colonialisme. La capture de Cuba sera bien pire, car il s’agira de totalitarisme en action, sans frein ni limite. Le sale boulot sera fait pour l’essentiel par des Cubains, toute la racaille que pourra réunir l’Oncle Sam dans cette île, même s’il faut vider les prisons cubaines pour ça. Ce sera une orgie de violence et de pillage comme en Lybie, comme en Syrie, comme en Ukraine.
Pauvres Cubains !


Je vous recommande la vidéo suivante, de Ben Norton, qui en sait bien plus long que moi sur l’histoire, la situation actuelle de Cuba. Son journalisme n’est certainement pas objectif, comme disent les demi-savants, et milite clairement à gauche mais ses exposés sont très bien faits, toujours étayés par des sources non suspectes de "gauchisme" et je défie quiconque de trouver plus percutant sur le sujet en trente minutes.




dimanche 1 février 2026

De la différence entre de la bonne et de la mauvaise propagande par l'exemple

Ayant déjà écrit un excellent article sur la propagande, ici, je ne vais pas recommencer et risquer d'être moins bon. Ce nouvel article est plutôt une illustration de ce qu'est la bonne propagande par rapport à la mauvaise.

Dernièrement donc, je suis tombé sur une vidéo anglophone discutant de la reconstruction de Marioupol après-guerre, c’est-à-dire très précisément après mai 2022. Sans surprise, cette thèse avec images en boucle venait de Grande-Bretagne, grand fabricateur de propagande russophobe s’il en est. L’angle du réalisateur était assez nouveau pour moi (mais pas sa conclusion) surtout par rapport à son point de départ. En fait, je n’ai jamais vu un tel biais propagandiste, même pourtant chez ceux qui y ont le plus d’intérêt, je veux dire chez les nationalistes ukrainiens. Ces derniers en effet soit évitent de parler du sujet soit font des reportages style radiotrottoir en mode cherry-picking (comme chez nous quoi) puisque les journalistes pro-Zelensky sont toujours autorisée à travailler en Novorussia et qu’on peut toujours trouver des mécontents, en tout temps et en tout lieu, n’est-ce pas. Cela m’a suggéré les réflexions suivantes.

Marioupol est anciennement une ville du sud-est de l’Ukraine, maintenant rattachée à la Russie. Avant la guerre, elle comptait environ quatre cent mille habitants. Les milices nationalistes Azov d’inspiration nazi (ce n’est ni une hyperbole ni une caricature : leur grand homme étant Bandera, un nazi pur jus quoique ukrainien), devenues maintenant une brigade de l’armée régulière du sous-Reich, occupaient cette ville avant mai 2022 avec toutes les conséquences désagréables qu’on imagine pour les habitants de culture russe, à savoir quatre-vingt-dix pour cent de la population totale : harcèlements, arrestations arbitraires, disparitions pures et simples. Remarquons que la milice à pris le nom d’Azov justement parce qu’elle s’est établie à Marioupol, située au bord de la mer d’Azov et non parce qu’elle en est originaire (en fait la plupart de ses militants viennent de la Galicie, tout à l’ouest de l’Ukraine, côté Lvov et Ivano-Frankivsk). Suite au déclenchement officiel des hostilités (en réalité déjà bien commencées dès 2014) en février 2022, l’armée russe venue de Crimée a rapidement coupé le soi-disant bataillon Azov (en fait de la taille d’une brigade, plusieurs milliers d’hommes) de ses arrières et de toutes ses voies d’approvisionnement. Les Russes ont tout aussi rapidement libéré plusieurs villes sur leur chemin menant à Marioupol, comme la ville portuaire de Berdiansk, et finalement entamé le siège de la ville ou toutes les troupes Azov s’étaient repliées, très précisément dans le complexe industriel géant d’Azovstal (en russe, l’acier d’Azov). L’armée ukrainienne a tout fait pour essayer de débloquer le siège, puisque les militants Azov sont une des principales pierres d’assise du régime au pouvoir à Kiev, envoyant même quelques commandos héliportés pour sauver les officiers supérieurs, qui se sont tous très mal terminés. Elle a échoué. Et finalement, entre mille et deux mille soldats survivants d’Azov sont sortis de leur trou et se sont rendus en mai 2022. A cette époque, le pouvoir russe a montré une naïveté coupable, ce qui lui arrive régulièrement (cela fait partie du charme russe, disons) en confiant les principaux officiers du bataillon Azov au pouvoir turque (qui possède un tout autre genre de charme) avec la promesse qu’ils seraient retenus le temps de la guerre. Naturellement, la promesse du turc Erdogan ne valant par un kopek, tous ces officiers ont été relâchés et renvoyés à Kiev, sans doute à la suite de quelque marchandage avantageux avec Washington pour les Turcs. C’est pourquoi il existe toujours aujourd’hui une brigade Azov, même si les soldats ont changé.
Lors de l’assaut puis du siège, la ville a été très sérieusement démolie, en particulier par les troupes d’Azov durant leur fuite. Les chiffres varient mais on peut estimer qu’au minimum un bâtiment sur deux a été détruit entièrement ou gravement endommagé. Actuellement, selon les dires d’habitants plutôt bien informés de Marioupol, il y aurait environ trois cent vingt mille habitants et la ville ne cesse de voir sa population augmenter. Elle augmente parce qu’une partie des populations déplacées lors des combats est revenue (de Russie pour la très grande majorité) et parce que les travaux de reconstruction ont amené de nouveaux habitants, pas toujours russes et encore moins ukrainiens, d’Asie Centrale mettons (les Russes ont eux aussi leurs immigrés). Enfin, les habitations flambant neuves et les prix de l’immobilier étant relativement bon marché pour un Russe, cela a attiré un certain nombres d’opportunistes argentés dans la ville.
La vidéo en question ne cherchait pas à nier l’ampleur des reconstructions : lignes électriques, eau courante, réseau d’assainissement des eaux, gaz, routes, immeubles, écoles, terrains de jeux, hôpitaux, bâtiments administratifs, théâtres, parcs, plages même, tout cela a été refait, souvent à neuf. Elle ne cherchait pas non plus à nier que la population locale, dans sa très grande majorité, est plutôt ravie du changement de “propriétaire”. (Il y a des russophobes partout y compris à Marioupol mais leur nombre est tout à fait gérable sans avoir recours à des mesures discriminatoires ou punitives : qu’ils parlent ukrainien, qu’ils vitupèrent contre les « Moskals » si ça leur fait plaisir, du moment qu’ils ne nous emm… pas semble être la philosophie ordinaire du Marioupolais. On peut même trouver des habitants qui déplorent ouvertement les reconstructions russes de la ville, trop modernes à leur goût, trop propres, qui regrettent le charme, le pittoresque du vieux sud ukrainien et il y a certainement une part de vérité dans leurs plaintes, mais ces gens sont une toute petite minorité). Le biais du réalisateur ne se trouvait pas là. Plus subtil, plus factuel aussi que la majorité des reportages à charge, pas difficiles à trouver sur Internet, il insinuait un raisonnement très curieux, établissait des relations de cause à effet pour le moins particulières. En effet, selon lui, si la Russie s’occupait si bien de la ville, ce n’était pas du tout, comme un esprit naïf pourrait le croire, par fraternité, charité, compassion, mais uniquement par un calcul politique froid et dénué de toute espèce de gentillesse (comme un Russe qui, comme on le sait sont froids et pas gentils) : car si elle ne le faisait pas, cela aurait engendré du chaos, de la colère contre l’occupant et qui sait — on a toujours le droit d’espérer, hein — le renversement du gouvernement et du grand méchant Vlad, l’empaleur de bébés, 
l’empoisonneur universel, le destructeur de nations libres et démocratiques.

Bizarrement, à aucun moment dans ce film ne transparaissait l’idée que la motivation principale ou au minimum une des motivations de ces milliers de reconstructeurs, de bénévoles venus de toute la Russie (y compris du Donbass) pouvait simplement être le désir de venir en aide à ces populations qui ont souffert durant huit ans comme aucun Européen modernes, même pas les Serbes, n’en ont la moindre idée.

 

Et pour finir, ci-dessous, une très belle histoire, très émouvante, en images elle aussi même si celles-ci n’ont à peu près aucune importance. Ce n’est probablement pas un documentaire au sens propre, une histoire vraie comme disent les candides, mais les petits détails sonnent beaucoup trop juste pour que ce ne soit que de l’imagination et de l’art du conteur, qui rassemble ici le grand talent de l’écrivain et du comédien. Je ne mets jamais en principe de vidéo en russe sur ce blog puisque personne ou presque ne comprend cette langue en francophonie mais je fais une exception pour celle-ci d’une qualité assez incroyable (sauf l’image, un simple support, qui tourne en boucle). Les sous-titres en anglais et en français sont disponibles pour vous aider et j’ai pu vérifier que la traduction anglaise au moins est correcte. Deux choses importantes : la narratrice et le texte qu’elle lit (très bien) sont réels, produits du savoir-faire humain au moins pour la partie substantifique : pas d’IA* là-dedans ; tout le reste est vraisemblablement faux, y compris les noms et les têtes de jolies femmes.

I.A. : Idiotie Automatisée




samedi 17 janvier 2026

Effondrement de l’Occident : de la vieille Europe aux USA

     L’effondrement de l’Europe n’est pas un pronostic de ma part. C’est déjà arrivé. Si la très grande majorité des commentateurs, même de bonne foi, même relativement peu lessivés du cerveau, continuent à placer cet événement dans le futur, et parfois même dans un futur lointain et donc hypothétique, c’est que cet effondrement ne s’est pas produit soudainement mais progressivement. C’est une sorte de paradoxe mais il est nettement plus difficile pour un observateur moyen de rater un événement qui dure quelques secondes, comme l’effondrement d’un gratte-ciel, qu’un événement qui dure des milliers d’années, comme l’érosion d’une montagne ou la baisse du niveau marin. Déjà, nous ne vivons pas assez longtemps pour cela. Ensuite, c’est l’histoire de la grenouille mise dans un bain tiède sur un petit feu : elle sera cuite avant même d’avoir compris l’ampleur de son problème.

Évidemment, l’Europe n’a pas mis des milliers d’années pour s’effondrer, juste un gros siècle. Son déclin s’est amorcé au tournant des 19è et 20è siècles, ce qui pour nous Français, correspond plus ou moins à “la belle époque”, appellation qui n’avait rien d’ironique quand elle a été attribuée. Plusieurs événements ont servi d’accélérateur au processus. Les deux guerres mondiales (et espérons qu’il n’y en ait pas une troisième car ce sera la dernière pour nous de toute évidence) ont été des événements de cette sorte. La première a été un gâchis absolu pour l’Europe, un énorme canon d’obus qu’elle s’est tirée dans le pied. Cette boucherie déclenchée pour des motifs d’une légèreté invraisemblable a rompu gravement le contrat tacite qui existe dans toute société entre son élite et son peuple. La seconde, avec de meilleures raisons, n’était pourtant que la conséquence inévitable de la folie de la première. Les trente "glorieuses" qui ont suivi n’étaient en pratique que la conséquence mécanique de la destruction qui avait précédé. C’est un peu comme si vous cassez toutes les fenêtres d’une ville, vous pouvez être raisonnablement certain que l’industrie des vitriers va connaître un boom spectaculaire dans les années suivantes. Est-ce que la ville sera globalement plus riche à la fin qu’au début ? Evidemment non. Tout le monde se sera appauvri sauf les fabricants et poseurs de carreaux.

Néanmoins, on doit remarquer que l’Europe à cette époque était encore capable de sortir des personnages de classe mondiale, politiciens, industriels, scientifiques, artistes même. Après cela, elle n’a pratiquement plus cessé de promouvoir les médiocres. La longue marche des crétins, comme dirait Kornbluth, a pu commencer. Les mauvais choix et pire les choix absurdes, souvent en toute connaissance de cause (car il faudrait être naïf pour croire que ceux de là-haut qui ont accès à des informations de première qualité ignorent les problèmes qu’ils ont créés et qu’ils vont continuer de créer) se sont accumulés, paralysant lentement mais sûrement nos pays. On n’a en fait que l’embarras du choix. Je pourrais citer l’imbécilité ignare de vouloir décarboner la société. Ou de remplacer des centrales nucléaires productives, rentables et relativement pilotables (qui plus est peu carbonées si on croit que le premier objectif est essentiel) par des éoliennes improductives, et totalement non pilotables, sauf à se prendre pour le père Eole. Ou de vouloir remplacer le pétrole, cette merveille de la nature combinant dans l’espace le plus réduit possible toutes les qualités d’une source d’énergie — praticité, sécurité, rendement énergétique, faible coût — par divers moyens tous plus onéreux et inefficients les uns que les autres. Ou de croire qu’une civilisation avancée peut se passer de production industrielle. Ou d’arrêter et d’enfermer un pays pendant un an et demi pour une épidémie comme l’Humanité en connaît tous les dix ans. Ou encore, pour l’Allemagne, de se couper, ou plus exactement d’accepter l’ordre étasunien de se couper du gaz russe, sans lequel il est illusoire d’espérer une industrie compétitive. Et je suis sûr que chacun ajoutera du sien à cette liste de crétineries en vérité inépuisable. Pour l'Europe en général, la pire décision à long terme a été probablement son adhésion à l'OTAN, qui signait sa vassalisation dans l'empire US puisqu'il est certain que le seul réel décisionnaire et profiteur ultime de cette organisation est "l'ami américain". Mais pour la France en particulier, la pire décision, parce qu’elle était de nature philosophique, a été d’inscrire le principe de précaution dans sa constitution (un des gouvernements Chirac, je crois, mais c’est à vérifier). Certains pourraient me rétorquer que ce genre de déclaration grandiose ne mange pas de pain. Eh bien non, cela marque un cadre de pensée où tout risque est proscrit. Or la vie ne fonctionne pas comme ça. Toute entreprise réussie est le résultat d’une balance bien calculée entre les risques et les bénéfices attendus de l’opération. Et qui ne risque rien n’a rien est un proverbe qui n’a jamais rien perdu de sa vérité.

Ainsi donc l’Europe a déjà rejoint le cimetière des civilisations disparues après les Toltèques et les Pâquiens. R.I.P., n’en parlons plus.

(Petite digression : quand je dis que notre élite connait, pour la plupart de ses membres, les problèmes qu’elle crée, je ne sous-entends pas du tout qu’elle a des intentions machiavéliques. Non, c’est beaucoup plus simple que ça. Elle suit le chemin de moindre résistance. C’est ainsi que fonctionnent nos démocraties, que fonctionnent toutes les démocraties au bout d’un certain temps d’usage. Tous les systèmes politiques ont une date de péremption. Quand les démocraties l’atteignent, elles produisent alors naturellement des mauvais choix à répétition et sélectionnent des personnes de plus en plus médiocres aux postes importants, ce qui bien entendu accélère sans cesse le processus d’autodestruction. Et comme toutes les personnes médiocres, elles se reconnaissent au fait qu’elles attribuent toujours leurs propres erreurs à des causes extérieures ou carrément imaginaires. Une personne médiocre est incapable de reconnaître ses torts. Ainsi on entend régulièrement sur toutes les ondes affiliées au pouvoir que les difficultés sociales, économiques, financières et même culturelles sont de la faute des Russes ou des Chinois (on n’ose évidemment pas pointer du doigt l’ogre étasunien, notre maître, qui est en train de nous mâcher tout cru). Notons en passant la contradiction formidable que contiennent ces accusations. D’un côté on met la Russie au niveau de l’Espagne (qui ne brille pas plus que nous autres, voire encore moins) et de l’autre on nous assure que personne ne peut tousser en Europe sans que la Russie y soit pour quelque chose : quel incroyable pouvoir ! Pour rire, j’ai dernièrement vu un reportage très sérieux venu de Finlande qui reliait le fait que plus de rennes (finlandais) du côté de la frontière sont attaqués par des loups (russes apparemment) aux louches agissements d’un certain M. Poutine. Je ne vous détaillerai pas le raisonnement qui a conduit cette journaliste (si on peut encore appeler ça du journalisme) à cette conclusion implacable mais c’est du même niveau que les soi-disant drones russes au-dessus de Copenhague, de Londres, ou de la tête du derviche tourneur localisé au faubourg saint-Honoré. Si le Kremlin en a finalement assez de nos simagrés, ce n’est pas un drone hélicoptère made in China, en vente sur Amazon ou chez le marchand de jouet, qu’il nous enverra sur la tête !))

 

L’effondrement des USA n’est pour l’instant en revanche qu’un pronostic de ma part, que certains jugeront osé. Et j’ajoute par honnêteté que ce pronostic n’est pas désintéressé dans le sens où j’en tire un vif plaisir anticipé (puisque je ne suis pas bien sûr d’être encore là pour en profiter quand la chose aura lieu). Toutefois, on peut observer plusieurs signaux et indices sérieux que le processus est bel et bien en cours de préparation et qu’il sera bien plus brutal que pour la vieille Europe.

Tout d’abord, on ne pourra jamais assez remercier M. Trump pour avoir rendu clair ce qui était obscur, pour faire en plein jour ce que ses prédécesseurs faisaient dans l’ombre. Cela simplifie considérablement notre argumentation. Comme je l’ai fait observer dans un précédent article, que je qualifierais modestement de très recommandable, l’hypocrisie ordinaire de nos grands leaders a un but non pas louable et encore moins avouable mais pourtant nécessaire : maintenir leurs propres populations dans l’illusion que leur société, leur civilisation, est supérieure moralement, vertueusement, à toutes les autres, ce qui sous-entend à son tour que chaque individu qui la compose est lui-même plus moral, plus vertueux qu’un Chinois, qu’un Indien ou un Somalien. Cette illusion est absolument indispensable, selon moi, pour espérer poursuivre longtemps dans les faits un comportement de super-prédateur sans foi ni loi vis-à-vis du reste du monde. Israël est un exemple remarquable de ce type de comportement sans fard et il se trouve que M. Trump l’a pris pour modèle. Il nous a en effet tout dernièrement déclaré (avec ses mots) qu’il avait décidé de prendre en charge le poste de maître du monde, que la loi universelle qui régnerait dorénavant serait la sienne et uniquement la sienne mais comme il est l’élu de Dieu, elle ne pourrait être que juste et bonne, rassurons-nous. Eh bien il n'a pas rassuré grand monde à mon avis, mis à part quelques groupies comme Lindsey Graham, son fan club européen, et bien sûr la secte fanatique qui dirige Israël.

Le second mérite de Trump est qu’il est, tout comme la guerre, un fantastique accélérateur d’Histoire. Ce second mérite est bien sûr lié fortement au premier. Sa franchise, son mépris des formes, sa brutalité sans masque, sa vulgarité si vous voulez, obligent les autres, tous les autres à révéler leur fond, à faire des choix, à montrer leur jeu, tout leur jeu. L’ambiguïté stratégique, comme dirait le derviche tourneur national, n’est plus une option. En fait, il reste deux attitudes possibles : entrer en conflit avec l’Empire ou se mettre la tête dans le sable et ne plus jamais l’en sortir. Eh bien deviner le choix de l’Europe n’est pas difficile quand on se rappelle ses choix précédents dans des situations très ressemblantes. Je ne donnerai que deux exemples de cette attitude, mais à mon avis, aussi indiscutables que révélateurs. Le premier a été quand l’ami étasunien a détruit ou fait détruire les gazoducs Nord Stream après avoir prévenu quelques mois auparavant qu’il le ferait sans l’ombre d’un doute : quelle réaction des têtes soi-disant pensantes de l’Europe ? Regarder partout ailleurs que vers l’auteur des faits (que ces têtes ne peuvent ignorer). Et lorsque l’industrie allemande et donc européenne a commencé à couler tandis que les marchands étasuniens de gaz liquéfié se remplissaient les poches, quelle réaction ? Bravo les USA, nous allons enfin pouvoir nous découpler de ces affreux Russes, même s’il faut pour cela que le peuple (un ramassis d’imbéciles ingouvernables) sacrifie un peu de son confort et de ses économies (ils sont trop gras de toute façon et leurs économies ont été volées à l’État). Le second exemple est encore plus récent, quand l’Europe a accepté de reprendre le projet Ukraine, c’est-à-dire de payer pour la continuation d’une guerre qui ne peut qu’être perdue (ce que les USA ont bien compris, ce qui explique les efforts de Trump pour se désengager de toute l’affaire avant que ça ne lui explose à la gueule), payer pour les armements, et payer pour que le sous-Reich ukrainien puisse continuer de financer son armée de bandits et continue ainsi cahin-caha de fonctionner. Or, le plus jouissif pour un Trump, est de savoir pertinemment que le projet Ukraine est une création entièrement Frankensteinienne et que le professeur Frankenstein en l’occurrence s’appelle Sam de son petit nom, et que ces crétins Eurozonés vont payer à sa place en cash et possiblement en pintes de sang tout en transférant des sommes d’argent considérables vers ses coffres puisqu’il est évident que le seul fournisseur d’armes significatif pour les Eurozonés est précisément l’oncle Sam. Et on pourait ajouter en guise de cerise sur le gâteau que tandis que ces dindons farcis d'Européens continueront de payer et payer, les seules richesses prouvées de ce qui restera de l'Ukraine, lithium, terres rares et surtout terres noires iront presque intégralement dans la poche de l'Oncle Sam (généreusement, celui-ci a laissé 2 % des profits à partager entre les crapules du sous-Reich).

Le cynisme sans retenue de Trump est l’aboutissement ultime, si on peut dire, de toute la méthode occidentale et plus spécialement anglosaxonne, qui a cour depuis au moins trois siècles. Le cynisme est une forme de pragmatisme qui a mal tourné, qui a viré à l’immoralité simple. Mais il serait faux de croire qu’il est efficace pour cela. Admettre franchement que vous êtes une crapule est une sorte de progrès, d’un certain point de vue, mais n’est sûrement pas un plan de gouvernement à succès.

Trump n’est pas un accroc passager dans la politique de l’Empire, c’est un symptôme d’une maladie profonde, C'est son aboutissement, c’est la personnification des USA sans voile ni fard. Ses agissements de plus en plus frénétiques, de plus en plus irrationnels, traduisent non pas sa détermination MAGA mais ses doutes que son pays puisse justement jamais redevenir grand. La bête sent que le pouvoir, la place de roi de la jungle, est en train de lui échapper et cela la rend folle de rage. Elle veut frapper et mordre mais qui ? La Chine et la Russie sont hors de portée, même l’Iran est sans doute devenu trop coriace pour ses crocs usés. Alors le Groenland ? Pourquoi pas envahir le Groenland. Combien de divisions, les esquimaux ? C’est-à-dire en fait les Européens.

Tel est mon diagnostic. Il n’est pas réjouissant pour nous autres, j’admets. Mais soyons positif, il fera beaucoup plus d’heureux que de malheureux de par le vaste monde.

lundi 1 décembre 2025

Bons baisers de Russie 1 : voyage à l'ouest de l'Oural en 40 cartes postales

 


    Ne vous fiez pas trop à cette image là-haut; je n'aime pas les grandes villes aussi riches soient-elles et Moscou est vraiment une très riche et très grande ville. Sinon peut-être vue d'avion ou vue des toits comme ici. Dans ce carnet de voyage, vous ne trouverez donc guère de plans pittoresques de la capitale russe et de la seconde capitale, Piter (Saint-Pétersbourg en langue courante). Et comme en plus je n'aime pas les sites surchargés de touristes, vous ne verrez pas non plus la fameuse cathédrale en bois sur l'île de Kiji, mais comme vous avez déjà probablement vu ces plans mille fois, sans peut-être le savoir, ça ne devrait pas trop vous manquer.
    Dans cette première partie, je montre les régions à l'ouest de l'Oural avec mes commentaires forcément personnels et dans la seconde, vous avez deviné, je montrerai les terres de l'est de l'Oural, le grand orient russe.


     C'est parti!... Payehralé !

    Comme il est très difficile de ne pas commencer son voyage russe par Moscou, c'est donc par là que nous allons débuter avant de rallier bien vite des zones moins peuplées. D'ailleurs, soyons honnête, Moscou n'est pas la pire des mégalopoles. On trouve même un parc national de 17000 ha, exactement la taille de la forêt de Fontainebleau, avec élans, castors et pygargues (oui, comme celui qui sert de blason à l'ennemi américain) non pas aux portes mais encastré dans  la ville. Et il ne s'agit pas d'une fleur de rhétorique (comme de prétendre que Rambouillet ou Fontainebleau sont aux portes de Paris), puisqu'un tiers de la surface de ce parc est inclus dans les limites cadastrales de Moscou. Tirée d'un de mes précédents articles, voici une peinture du grand Savrassov représentant une vue de l'île aux élans (c'est le nom du parc):


    Bon, mais Moscou, c'est évidemment plutôt ça :

    


    Voici plus bas une autre vue du même centre moderne de Moscou, photographié cette fois depuis un quartier de datchas, en fait un ancien village englobé par la mégalopole. La plupart des Russes vivent en effet ordinairement dans des villes et habitent des appartements d'immeubles. Mais la plupart de ces citadins ont une datcha dans la campagne. La datcha n'est pas tout à fait l'équivalent d'une maison de campagne ou d'une maison secondaire pour un Français. Il n'y a pas toujours les aménités pour ainsi dire réglementaires en France : chauffage central, eau courante. La datcha est donc utilisée essentiellement à la belle saison (qui peut fortement varier en durée selon que vous habitez à Arkhangelsk ou à Rostov-sur-le-Don) pour se reposer, faire des activités de plein air, jardiner et préparer des fruits et légumes en bocaux pour avoir des produits "frais" pas chers lors des sombres mois d'hiver (plutôt sombres à Moscou, et complétement sombres à Mourmansk). Naturellement, de nos jours, toutes les datchas ne sont pas aussi rustiques.



    En route pour le nord, vous pouvez faire le détour par un petit village comme dans le "bon vieux temps". A la fin de l'hiver, ou même au printemps, il ressemblera probablement à ça :

    Hé oui, le climat au nord de Moscou est plutôt humide. Pas si froid que ça, du moins selon les standards russes, mais humides et nuageux. Et comme partout ailleurs, sauf peut-être au Lichtenstein (et ses cinquante kilomètres de voie routière), les petites routes de campagnes ne sont pas déneigées si ce n'est par le tracteur du paysan local.

    Sur le même chemin, voici une destination qui mérite le détour et le coup d'œil :


    Ce chef d'œuvre architectural a été achevé et inauguré en 2020. L'intérieur est également splendide, lumineux et coloré, en parfait contraste avec l'extérieur sombre et même un peu lugubre (c'est un monument dédié au 27 millions de soviétiques morts, civils comme militaires, lors de la seconde guerre mondiale). J'ai déjà consacré un article à cette cathédrale de fer, ici, pour ceux qui sont intéressés par les merveilles architecturales.


Très beau village, où l'on peut rêver de pêcher la truite puisque c'est pour de bon le printemps, dans la région d'Ivanovo, au nord de Moscou. 

    En continuant longtemps vers le nord, on finit par atteindre l'oblast d'Arkhangelsk et sa campagne très agréable, qui évoque la Carélie en plus vallonnée :


    Non, nous n'irons pas voir Arkhangelsk. Nous allons bien plus loin.  Nous bifurquons et empruntons la route du nord-est, là où il n'y a plus de villes et à vrai dire presque plus de route. Peu nous importe. Le chemin sera long et ardu mais nous voyageons lentement et nous avons tout notre temps. Presque deux ans de vacances. Il faut bien ça pour visiter la Russie. Et comme Avtovaz (qui fabrique les Ladas) a eu l'excellente idée de continuer à produire des voitures telles qu'on les fabriquait il y a un demi-siècle (sans électronique, réparable sur place, résistante à tout sauf l'idiotie), nous sommes parés pour ce type de chemins, et de climats (qui ne veulent toujours pas se réchauffer)! Pour le reste, le GPS fonctionne presque partout, avec en plus le GLONASS, le système satellitaire géographique domestique, même au fin fond de la Sibérie comme nous le découvrirons plus tard. 


    Nous voici dans le nord de l'Oural. Il n'y a plus ni route ni village. C'est la belle saison. Les névés subsistant de l'hiver pourraient faire croire que nous sommes très haut. Pas du tout. La vallée fluviale que survole notre drone est à peine au-dessus du niveau de la mer. D'une manière générale, bien que l'Oural ne dépasse guère en altitude le Massif Central et qu'il soit aussi ancien, le relief est très différent, beaucoup plus escarpé; parfois on se croirait dans les Aravis ou vers le Monte Cinto pour ceux qui connaissent. Evidemment, la végétation est quelque peu différente. Ah, ah! c'est la toundra ici dès la plaine. Et c'est très beau la toundra, l'été… même avec un million de moustiques et autres bestioles suceuses de sang.


    Oui, c'est toujours la belle saison. L'extrême nord de l'Oural. Le paysage est polaire. La végétation a presque disparu (mais pas la faune). Le règne minéral semble quasi total. En avançant, ce ne peut être que l'abîme, la fin de tous les chemins.


    L'Oural est un très grand massif qui s'étire sur toute la hauteur de la Russie depuis le cercle arctique jusqu'à la frontière sud, avec le Kazakhstan. Ici, mine de rien nous avons parcouru près de deux mille kilomètres depuis notre dernier arrêt photo. Un des modes de transport les plus usités sur ces longues distances nord sud ou sud nord est le bateau. En effet, la Russie a de très grands et très larges fleuves qui ont la particularité de s'écouler du nord vers le sud (comme la Volga) ou du sud vers le nord comme l'Ienisseï ou la Lena. Cette rivière-là (peu importe son nom) a la particularité étrange de traverser l'Oural de l'est vers l'ouest, ce qui explique la hauteur des falaises qui l'encadrent.
    D'ailleurs, on devrait dire les Ourals comme on dit les Alpes ou les Carpathes car il y a deux chaînes de montagnes parallèles dans l'Oural.


    Hé oui, il y a des neiges éternelles dans l'Oural, malgré sa faible altitude, même au sud de la chaîne, comme ici. Remarquez le nuage, magnifique, qui plane au-dessus du pic comme pour cacher le vaisseau de l'ennemi préféré des Etasuniens, je parle bien sûr des Rouges… les Martiens.


    Au sud de l'Oural, un village dans l'oblast de Sverdlovsk. La forêt, la taïga en russe, n'a pas encore complètement laissé place à la steppe.


    A l'extrême sud de la chaîne, voici la célèbre montagne de Tchatir Taï, du moins célèbre chez les Russes. C'est ici que commencent ou finissent les immenses steppes du Tatarstan et de tout le sud ouest de la Russie, de l'Oural jusqu'à la Crimée.


    Poursuivant toujours notre route dans le sens des aiguilles d'une montre, et donc maintenant vers l'ouest, nous traversons la steppe en direction de la Caspienne. Cette photo a été prise au début du printemps. D'une manière générale, la steppe russe gagne beaucoup a être parcourue au printemps, ou à la rigueur au début de l'été (mais il commence à faire très chaud dans ce climat hyper continentalisé). Les fleurs rouges que vous voyez ne sont pas des coquelicots mais des tulipes sauvages. Hé oui, les tulipes ne proviennent pas de Hollande, de la rive de la mer du Nord, mais des rives de la mer Caspienne et de la mer d'Azov! Pour nous Français, et plus encore pour des Hollandais, il est difficile de croire à ces tapis de fleurs presque infinis avant de les avoir vus.


    Ici, nous nous trouvons dans une réserve naturelle stricte, près de la frontière du Kazakhstan, à 200 km au nord de la Caspienne. Ce n'est donc pas la mer au fond mais un des nombreux lacs salés de la région, tous situés sous le niveau de la mer. La photo est un peu trompeuse dans le sens que les reliefs sont réduits au minimum. L'éminence que nous voyons, le grand Bogdo, le point cuminant de toute la région, semble avoir été baptisé par un plaisantin puisqu'il cumine à 150 m, et même 125 m par rapport au niveau de la mer. C'est une très curieuse formation en calcaire posée sur un dôme de sel.
    Les réserves naturelles strictes en Russie sont interdites d'accès aux visiteurs, sauf quelques zones très réduites, ou alors en nombre très limité après réservations auprès de la Réserve et accompagnement par un guide maison obligatoire.

    Du côté d'Astrakhan, le climat devient très sec et on croise quelques déserts plus fréquentés par les chameaux et les chevaux sauvages (sauvages comme les cochons corses, c'est-à-dire dont les propriétaires sont invisibles et peut-être inexistants) que par les hommes.
Je crois que c'est aussi le décor du western soviétique le plus célèbre intitulé 



Le soleil blanc du désert
, que je recommande aux amateurs de western et de films d'aventures, puisqu'il est évident que nous ne savons plus faire ce genre de films. 


    Près d'Astrakhan, le désert, ou semi désert, peut très vite se transformer en végétation luxuriante, un peu comme dans le delta du Nil et pour les mêmes raisons. Il s'agit ici de la région de l'immense delta de la Volga, qui couvre toute la rive nord de la mer Caspienne. vous avez bien reconnu les fleurs: il s'agit de lotus, les plus septentrionaux au monde.


    Nous sommes arrivés au pays des Kalmouks, près de la ville d'Elista. Région intéressante quoique peu connue. L'ethnie dominante est ici fortement typée mongole, autre signe que les Mongols étaient de grands voyageurs si on considère que leur base est la Mongolie.  La religion la plus pratiquée en Kalmoukie est non pas l'animisme comme on pourrait le croire mais le bouddhisme, ce qui en fait la seule région d'Asie occidentale ou de ce que certains s'entêtent à appeler l'Europe, à avoir le bouddhisme pour religion dominante. Comme on peut le deviner sur cette photo, ce n'est pas la région la plus peuplée du sud-ouest de la Russie. De cette république modeste sont pourtant sortis deux personnages très peu modestes, dont un tout spécialement connu en France: celui-ci est Youri Djorkaeff dont le père est Kalmouk et l'autre est... Lénine.
    L'animal emblème de la Kalmoukie est l'antilope saïga qui parcourt ces steppes selon des cycles migratoires mystérieux. Je ne vous montrerai pas sa photo car je suis limité en cartes postales mais vous l'avez certainement déjà vue quelque part avec son énorme nez adapté à la sécheresse et surtout au froid (car les hivers sont très rudes ici bien qu'on soit à la même latitude que Nice) : elle a prêté son appendice nasal, sa péninsule comme dirait Cyrano, à certains extraterrestres dans Star Wars.
   Les animaux au second plan ne sont donc pas des saïgas mais des moutons. Au premier plan, on retrouve un champ de tulipes sauvages. Vous noterez que si leur couleur dominante est le rouge, il y en a aussi des jaunes, des roses (pas visibles sur cette photo), quelques blanches et même parfois, plus rarement, des noires.


    Nous avons remis le cap sur le sud et nous voici maintenant au Daghestan, dans la ville de Derbent, sur la rive ouest de la mer Caspienne. Le Daghestan a tout pour plaire au touriste sur le papier, la mer, la montagne, la culture millénaire, les vieilles pierres et cette fois, on peut le dire, un climat très favorable, avec un soleil généreux, bien adouci ici par la proximité de la mer (qui est en fait un très grand lac, un lac d'eau modérément salée). Eh bien effectivement, c'est une de régions les plus fréquentées par les Russes pour leurs vacances. Mais bon, question réputation, c'est un peu comme la Corse pour les Français si vous voyez ce que je veux dire…


    Cette fois, ce n'est pas la "mer" mais un lac de barrage, toujours dans le Daghestan, situé dans un des canyons les plus profonds du monde (pas ici, plus loin). Qui dit barrage et centrale hydroélectrique dit (le plus souvent car il faut du dénivelé) montagnes. Cette république est en effet une des régions du Caucase, au nord-est de la chaîne ou plutôt des chaînes, puisque le Caucase comme l'Oural est constitué de deux chaînes de montagnes parallèles, mais cette fois orientées dans le sens est ouest. Comme on voit, le climat est sec, semi aride contrairement à l'ouest du Caucase, plus arrosé et plus verdoyant (du côté de Sotchi et de la mer Noire).



    Nous avons changé de république (je vous épargne son nom, presque impossible à dire et retenir) mais pas de montagne. Il s'agit bien  toujours du Caucase. Dans sa chaîne nord, qu'on appelle le grand Caucase, côté russe donc, on peut découvrir au détour d'un virage cette énorme montagne couronnée de neiges éternelles, surgie brutalement de la vallée. Il n'existe pas d'équivalent à cette impression en France: tout est beaucoup plus progressif chez nous. Naturellement il s'agit d'une caractéristique des montagnes d'origine volcanique; Elles surgissent soudainement et brutalement (au moins à l'échelle géologique). Et dans ce cas, le volcan a surgi à 5600 m d'altitude, 4400 m au-dessus du niveau des terres qui l'entourent.  L'Elbrouz, puisque c'est lui, est un volcan, un double volcan en fait comme on peut le voir sur cette photo, endormi certes mais pas depuis longtemps; sa dernière éruption a eu lieu après JC.


    A basse altitude, les pentes du Caucase donnant sur la mer Noire ont la particularité de bénéficier d'un climat subtropical. L'hygrométrie est nettement plus élevée que du côté est. Les températures sont plus douces, été comme hiver. C'est le lieu d'une des forêts les plus riches et diversifiée de Russie (avec celle du bassin de l'Amour tout à l'autre bout du pays), mélange de feuillus et de résineux. L'un de ces derniers, le sapin de Nordmann, oui, celui-là même qu'on vous vend à Noël, peut devenir géant et dépasser les 60m de haut. On en a quelques beaux exemplaires sur cette photo.



    Les terres les plus fertiles --les fameux sols à tchernoziom-- s'étendent des piémonts occidentaux du Caucase jusqu'à la mer d'Azov et l'est de l'Ukraine et vers le nord jusqu'à au moins Voronej. Sur certaines coupes pédologiques (que je ne peux montrer ici), on peut voir que cette bande de terre noire atteint les deux mètres de profondeur. L'intérêt agricultural de ces terres est encore renforcé par le fait qu'elles sont presque rigoureusement plates et donc faciles à travailler, à l'exception de quelques ondulations comme ici. C'est le genre de paysage que Tchekhov a eu devant les yeux la plus grande partie de sa vie.
    Sur la photo, nous sommes à la limite nord de la zone à tchernoziom, vers Belgorod, juste au nord-est du nord-est de l'Ukraine.


    Sautons quelques étapes et nous voici déjà arrivés sur les rives de la mer d'Azov dans la baie de Taganrog, qui fait partie du kraï de la grande ville de Krasnodar. Taganrog est la ville natale de Tchekhov mais la mer est en fait, et de façon très curieuse, rarement présente dans ses nouvelles. Le regard de Tchekhov était clairement tourné de l'autre côté, vers la steppe plate et ses terres noires monotones s'étirant apparemment à l'infini.


    Certainement le paysage le plus spectaculaire qu'on peut voir du côté de la mer d'Azov, à condition d'avoir un drone (le survol de drone n'est plus autorisé aujourd'hui dans cette région pour des raisons qu'on devine sans peine).
    La mer d'Azov est remarquable par sa platitude pourrait-on dire, à l'image des terres qui l'entourent. La profondeur moyenne de cette mer --il s'agit d'une vraie mer, contrairement à la Caspienne, quoique très peu salée-- ne dépasse pas sept mètres! Ses rives sont également plates, en dehors de quelques talus côtiers qui permettent d'observer l'épaisseur de sol noir de ces terres hautement fertiles. En raison de ces caractéristiques, les bancs de sable comme sur la photo précédente et les lagunes et bassins très salés comme ici sont très nombreux.
Pour bénéficier de cette vue, à pied ou en véhicule tout terrain, il faut venir l'été, de préférence l'après-midi quand le soleil a eu le temps de chauffer les eaux et que certains organismes microscopiques de ces lagunes se mettent alors à fabriquer un pigment rose ou rouge intense. 


    Le pont de Kerch, qui traverse le détroit de la mer d'Azov et relie depuis 2018 la Russie continentale à la Crimée. Le faible fond aide évidemment dans ce type de constructions cyclopéennes. Les Banderistes imitateurs du moustachu autrichien et leurs patrons occidentaux ont essayé à maintes reprises de le détruire par divers moyens : drones, camions bourrés d'explosifs, missiles. Sans autres résultats que la mort d'un couple de vacanciers (en partance pour la Crimée). Quand on examine la construction, on comprend pourquoi.
    Aujourd'hui toujours, c'est le plus long pont de la péninsule européenne, de l'ordre de 20 km de mémoire.


    Autre vue du pont de Kerch, côté Crimée.

    

    La Crimée est depuis des siècles un des lieux de villégiature les plus fréquentés par les Russes. Il y en a pour toutes les bourses, depuis les palais de Yalta fréquentés par Staline aux sanatoriums pour le travailleur fatigué (au temps des soviets) et maintenant aux bungalows de plage. L'influence étrangère principale, historiquement et culturellement, est non pas ukrainienne mais turque, et peut-être plus lointainement grecque, à en juger par le nom du site où est perchée cette église : Phoros.
    Ceci dit, la partie touristique de la péninsule ne compte guère que pour un tiers de la surface des terres, en bordure sud, qui plongent de très haut vers la mer Noire; tout le nord et le centre sont dédiés à l'agriculture, céréales et oléagineux principalement, grâce à ses plaines aux rendements incomparables.


    J'aurais bien aimé passer par Yasnaïa Polyana, dans l'oblast de Tula, puisque c'est la première et dernière demeure de Lief Nikolaïevitch, mon écrivain russe préféré et qu'il paraît que c'est un endroit très bien conservé et fort tranquille. Isanaïa Polyana veut dire clairière lumineuse. Malheureusement, un voyant m'a assuré que de voir Isnaïa Polyana, surtout à l'automne, serait pour moi comme de voir Venise, c'est-à-dire mourir, et par excès de prudence sans doute, j'ai préféré remettre cette intéressante expérience pour plus tard. Du coup je suis monté en droite ligne vers le Nord, en passant du côté de Smolensk, où l'on trouve de petits villages à mon goût, comme celui présenté plus haut.


    Nous voici à Rgeff (j'ignore comment ça s'épelle en Français mais pour le prononcer, partez du prénom Jeff et rajoutez un r roulé devant). C'est le second monument dédié aux soldats morts que je préfère (après la cathédrale de fer déjà vue). L'idée de la sculpture provient d'un poème russe qui dit quelque chose de ce genre (je cite de mémoire) :
"Aux soldat qui ne sont jamais revenus des champs sanglants,
Je ne crois pas vraiment qu'ils soient dans cette terre
Mais que leurs âmes se sont changées en grues blanches."
    Il y a en effet une vieille légende locale qui dit que l'âme des morts va au ciel sous la forme de grues blanches.
    Dans cette photo, presque par miracle, mais c'est la bonne époque pour les migrations, on peut voir un vol de vraies grues à droite du soldat mort. Bon, j'ignore si ce sont des grues blanches, ou juste des cendrées comme les nôtres.


    Moscou a ceci de commun avec Paris qu'il est très difficile d'y échapper. La Russie, malgré sa structure en Républiques et régions fédérées, possède ce puissant centre de gravité qui vous aspire à un moment ou à un autre quoi que vous fassiez pour l'éviter. Toutes les voies y mènent, bien plus qu'à Rome, et toutes les voies en partent.
    Bon, ayant compris que nous n'y échapperons pas, nous en avons profité pour visiter le village natal d'un autre personnage célèbre (un grand bâtisseur comme Pierre et Vladimir) puisque nous avons  dû nous passer de celui de Tolstoï. Il s'agit de Kalominska, le lieu de naissance d'Ivan Vassilievitch, au glorieux surnom de Grozny. Ivan Vassilievitch est, parmi les grands dirigeants russes un des rares et peut-être le seul vrai moscovite. Il est né et mort à Moscou ou tout près; les barres d'immeubles que vous voyez à l'arrière plan sont en effet les premières vagues de la banlieue sud de la capitale.
    Ah je suis facétieux mais ça m'amuse toujours appeler Ivan IV dit Le Terrible par son patronyme natal. le Terrible est une traduction discutable de grozny qui veut plutôt dire formidable. J'aime l'appeler Ivan Vassilievitch parce que c'est le nom d'une pièce de science-fiction comique de Boulgakov, qui écrivait des choses souvent puissamment drôles et très imaginatives à défaut d'avoir la profondeur d'un Tolstoï ou d'un Tchekhov. En plus, la pièce a été merveilleusement adaptée au cinéma, donnant un vaudeville endiablé irrésistible (avec Boulgakov, le diable n'est jamais bien loin). Souvent, on croit que Boulgakov a été persécuté par Staline mais en fait il a plutôt été protégé des chiens du Parti par leur maître qui appréciait beaucoup les pièces de l'auteur. En réalité, l'ennemi de Boulgakov a toujours été le commissaire politique aux logements, ce terrible bureaucrate mesquin, par zèle ou par corruption (ou les deux) qui gérait les logements communaux à l'époque soviétique et son pendant, non moins redoutable (pour un artiste), le commissaire politique à la culture (tout particulièrement quand les bolchéviques y croyaient encore et étaient donc les plus ardents à chercher tout ce qui déviait de la pensée correcte).
    Pour en revenir à Ivan Vassilievitch, la pièce et le film ne sont évidement pas des modèles historiques, puisque ce sont des satires comiques, mais l'histoire y est toujours mieux représentée que dans le film du franco-russe (surtout franco) Pavel Lounguine, consacré au même tsar, qui est l'équivalent pour qui s'intéresse à l'histoire russe du Jeanne d'Arc de Luc Besson pour qui s'intéresse à l'histoire de France : des films qui eux, méritent sans discussion le surnom de "terrible".



 Nous sommes en Carélie, avec ses églises en bois, ses lacis de cours d'eau et de lacs, parfois immenses. Il s'agit de l'île Kiji, destination presque incontournable quand on passe par là. Là, c'est le grand lac Onega, à peine moins grand que son voisin Ladoga (les deux plus grands lacs de la péninsule européenne).



    La Carélie touche l'oblast de Leningrad. Et dans l'oblast de Leningrad, il y a bien sûr avant tout Piter. Piter est bien sûr une référence à Pierre, le tsar fondateur de la ville. Un autre chef d'Etat plutôt renommé (et à juste titre) non seulement lié mais natif de l'oblast de Leningrad est cet authentique serviteur de peuple qu'est Vladimir Vladimirovitch. En faisant sa descente vers l'aéroport, peut-être que le pilote s'amusera à faire un coucou au centre Lakhta où se situe la plus haute tour du sous-continent. A cette époque, ce sera probablement votre seule chance d'apercevoir son sommet car le brouillard et les nuages bas venus de la Baltique sont le régime général de l'automne (et de l'hiver) à Saint-Pétersbourg.


    C'est dans les chantiers navals de Piter que l'Akademik Lomonossov, la seule station nucléaire flottante au monde, a été construite (d'autres sont en cours de construction pour des destinations diverses comme l'Ouzbékistan). Puis elle a été tractée par remorqueurs jusqu'à Mourmansk à travers mer Baltique, mer de Norvège, mer de Barents, ce qui est très long, mais ce n'était que la première partie de son immense périple. 


    Au nord de la Carélie, nous passons dans la péninsule de Kola. Les montagnes ne sont pas très élevées, pas plus de mille mètres mais comme les vallées ne sont guère plus élevées que le niveau de la mer, ça fait tout de même de jolis monts. L'hiver, l'une d'elles sert d'ailleurs de station de ski alpin aux Mourmanskais, grâce à ce dénivelé. L'enneigement est assuré.


    Une autre vue de la péninsule de Kola, très belle avant l'hiver. Celui-ci est maintenant tout proche; ce n'est plus qu'une question de jours avant que le blanc n'envahisse tout.


    La photo est de piètre qualité. Mais quand vous avez la chance de voir une aurore boréale depuis la fenêtre de votre cuisine et que vous avez l'âme d'un touriste, il faut en profiter et prendre le premier appareil à portée de main car le spectacle peut être bref. Le quartier et la ville en général  ne sont peut-être pas les plus coquets qui soient mais l'habitant a droit a de sacré spectacles une bonne partie de l'année et totalement gratuits. A Mourmansk, il fait nuit toute la journée, sauf une sorte de crépuscule vers midi, de fin novembre à la mi-janvier.


    Mourmansk est la plus grande ville au monde située à l'intérieur du cercle arctique. C'est un des ports les plus vastes de Russie et à coup sûr un des plus stratégiques. La grande base navale militaire arctique n'est pas très loin dans ce même fjord. La vue ici montre le port commercial, très vaste lui aussi. Ce port a ceci de particulier qu'il n'est jamais pris par les glaces, même au cœur de l'hiver, en tout cas pas suffisamment pour gêner de gros bateaux. C'est vraiment un trait remarquable quand on sait que la Baltique, bien plus au sud, est sur toute sa moitié orientale gelée la plus grande partie de l'hiver.


    Toujours le port de Mourmansk en automne. C'est d'ici que l'Akademik Lomonossov après avoir reçu ses dernières couches de peinture et son combustible nucléaire a pris la route pour sa destination finale, à l'autre bout du pays, en Tchoukotka, pour alimenter en chaleur et en électricité la ville de Pivek.
Et c'est là-bas que nous continuerons ce voyage dans la seconde partie.


    Un Américain voyage en Russie, ici.