samedi 30 mai 2026

Le « grand échiquier » avec un joueur de poker en guise de “great” leader

 


« The ultimate objective of American policy should be benign and visionary: to shape a truly cooperative global community, in keeping with long-range trends and with the fundamental interests of humankind. But in the meantime, it is imperative that no Eurasian challenger emerges, capable of dominating Eurasia and thus also of challenging America. The formulation of a comprehensive and integrated Eurasian geostrategy is therefore the purpose of this book. »
« L’objectif ultime de la politique étasunienne (américaine dans le texte originale mais soyons précis) devrait toujours être bégnine et visionnaire : pour former une communauté mondiale vraiment coopérative, en s’appuyant sur les tendances à long terme et dans les intérêts fondamentaux de l’humanité. Mais entretemps, il est impératif qu’aucun challenger eurasien apparaisse, capable de dominer l’Eurasie et de défier ainsi les USA (Amérique pour l’auteur toujours aussi flou dans sa géographie). La formulation d’une géostratégie eurasienne complète et intégrée est donc le but de ce livre. »


   
Ceci est la présentation du Grand Echiquier, livre de Zbigniew Brzezinski, que tous les historiens actuels, libéraux ou pas, s’accordent pour désigner comme l’inspirateur principal de la politique étrangère des USA de ces trois dernières décennies. Malgré son nom, Brzezinzky est en effet au moins aussi Étasunien que Polonais. Le livre est sorti en 1997, peu de temps après l’effondrement de l’URSS, à une époque dorée (et probablement en partie illusoire) où les USA se croyaient les maîtres du monde, pour maintenant et pour l’éternité à venir, s’ils faisaient tout bien. Ce livre est sans doute le plus caractéristique de cet état d’esprit d’alors (et toujours d’actualité chez un bon nombre d’Étasuniens même s’il a connu quelques sérieuses corrections ces dernières années).
Si vous voulez rire, lisez l’interprétation que donne de la fameuse doctrine Brzezinski notre (faux) ami Wikipédia. Nous apprenons ainsi que le but ultime de Brzezinski était de former non pas un Empire bien sûr mais une communauté mondiale unique, bienveillante et protectrice (oh très protectrice !), sous la supervision également unique de l’ONU… des USA. Apparemment, ils ont pris très au sérieux le terme « bénin » dans l’introduction involontairement comique de l’auteur, donnée ci-dessus. Moins drôle est l’interprétation réelle qu’en ont fait les USA depuis les années 90 et qui, soyons clair, est nettement plus proche de la pensée originale de l’auteur.
Avant 1991, la seule puissance « eurasienne » qui, selon l’auteur, pouvait menacer l’empire « bénin et visionnaire » était l’URSS et donc par la suite, son héritière naturelle, la Russie. La Chine était alors en pleine expansion économique mais semblait un poids très léger au niveau géostratégique, ce qui était alors en effet une réalité. Néanmoins pour une pensée « visionnaire » comme celle de Brzezinski, c’était manquer singulièrement de vision à long terme. Donc la stratégie de base des USA dès cette époque a été de contenir la Russie en la pressurant de tous les côtés, tout en essayant de lui inculquer les nobles principes de la démocratie et du libéralisme US. Dès les années 90, l’expansion de l’OTAN vers l’Est a commencé, et bien entendu un des premiers pays de l’Est à y adhérer a été l’ancien pays de Brzezinski (en 1999). En même temps, la CIA, sous son déguisement préféré de loup en agneau, c’est-à-dire sous couvert d’ONG prôneuses de démocratie et de droits de l’Homme, s’est mise à sponsoriser les groupes politiques les plus russophobes des régions ou des pays frontaliers de la Russie avec des succès variés (par exemple Biélorussie, Georgie, Tchétchénie, et bien sûr Ukraine). Les choses sérieuses ont commencé en 2004 avec la révolution orange en Ukraine (où comment placer des oligarques à la solde de l’Ouest au pouvoir et en complète contradiction avec l’intérêt du peuple ukrainien) puis avec l’affaire géorgienne en 2008. Enfin, le grand jeu a pu se révéler dans toute sa beauté, grâce au coup d’État de 2014 (coup d’état certes mais très légitime, n’est-ce pas, puisqu’il visait à instituer la vraie démocratie, la liberté et les droits de l’Homme comme on a pu voir depuis lors). Pourquoi renverser Ianoukovitch, président médiocre mais démocratiquement élu d’Ukraine en 2014 ? Eh bien parce qu’il pensait mal bien sûr. Le point d’achoppement précis a été son refus de signer les accords qui engageaient son pays vers l’UE (et tout le bonheur prévisible qui s’ensuivrait). Et pourquoi a-t-il refusé ? Par perversité ou par une russophilie fanatique ? Pas du tout. Parce que l’accord avec l’UE était très contraignant et l’obligeait de facto à couper tous les ponts économiques avec la Russie, qui représentait alors plus de la moitié des échanges commerciaux du pays (exports et imports). Et bien que Ianoukovitch n’était pas un grand « visionnaire » comme Brzezinski, il était suffisamment lucide pour comprendre que cela n’allait sûrement pas apporter paix et prospérité aux habitants du pays.
L’obsession étasunienne à transformer l’Ukraine en poing américain contre la Russie est certainement en partie le fruit de la haine presque atavique de Brzezinski. Celui-ci estimait en effet dans sa russophobie sans limite que l’URSS n’était que peu de chose sans l’Ukraine et que donc, très logiquement, la Russie était peu de chose, juste un fruit mûr prêt à être cueilli, et qu’un bon mouvement de son fou ukrainien balaierait tous les pions russes sans grand problème. Une vision étrangement déconnectée de la réalité mais typique de certains Polonais (et de certains Ukrainiens), qui pourtant devraient avoir appris quelques leçons sur le sujet depuis au moins cinq siècles. Après le renversement pour le bien de l’Humanité de Ianoukovitch, le noble but de Brzezinski n’était toutefois pas encore atteint. Car si l’Ukraine avait bien, comme prévu, souffert beaucoup sur le plan économique de sa rupture avec son grand voisin, la réciproque ne s’était pas révélée vraie. En fait l’économie de la Russie, même mesurée par un instrument aussi défavorable que le PIB pour les pays qui ne sont pas des économies financiarisées, sous perfusion constante de prêts à taux zéro, même mesurée par des organismes aussi peu russophiles que la Banque Mondiale, n’a cessé de croître depuis 2014 (hors COVID, aux effets économiques d’ailleurs relativement peu sensibles en Russie) hormis un très léger fléchissement en 2015, dû à la première vague de sanctions, suivi d’une montée vertigineuse, surtout comparée à nos propres courbes, bien heureux Européens de la Zone (voir graphique plus bas tiré de la Banque Mondiale).



Il manquait encore la pièce principale au beau plan de notre génie visionnaire Zbigniew, « the beautiful plan » aurait dit le bébé géant qui ne connaît pas beaucoup d’adjectifs : la guerre, enfin, la guerre chaude, la guerre pour de vrai. Et tout a donc été fait pour ça, grâce aux âmes damnées du bandit Porochenka et de l’acteur « modérément talentueux » Zelensky. Les mesures discriminatoires antirusses, touchant dans la pratique une bonne moitié de la pop. ukrainienne, surtout à l’Est et au Sud, le développement rapide de l’armée de Kiev et son surarmement (pour le plus pauvre pays d’Europe), les attaques aveugles sur la pop. civile de Donietsk et Lougansk n’avaient qu’un seul but : contraindre la Russie à entrer dans le « grand échiquier ». Avec le recul, mais c’est facile, on doit constater que celle-ci aura trop longtemps traîné des pieds, cherchant encore et encore une solution diplomatique à la guerre civile qui se déroulait en Ukraine, alors qu’il ne pouvait y en avoir dans le cadre du plan général, parfaitement connu du Kremlin.
Puis, en février 2022, comme les pressions militaires devenaient insoutenables pour les régions autonomes de Lougansk et Donietsk, Moscou s’est finalement décidé à franchir le Rubicon. Il faut comprendre ici que c’est avec la pleine conscience qu’il rentrait dans le « grand échiquier » étasunien que Poutine s’est résolu à ce qui pour lui était un acte contre nature : faire la guerre à l’Ukraine et donc à son grand patron occidental. Ceux qui doutent que Poutine aurait préféré finir sa carrière de politicien gestionnaire bon père de famille en s’occupant des affaires courantes et qui parfois, encore plus grotesquement, lui prêtent des ambitions napoléoniennes, devraient sérieusement relire les discours de Poutine depuis son avènement. J’aimerais bien qu’ils me montrent où et quand il a menacé d’envahir l’Ukraine, la Pologne ou n’importe quel pays d’Europe. La vérité est que le partenariat commercial avec l’Europe et en particulier avec l’Allemagne, la plus grosse dinde farcie de l’opération Ukraine (en dehors de l'Ukraine), lui convenait très bien. Non seulement, il pensait n’avoir aucun intérêt à ce conflit armé mais craignait que les retombées économiques qui ne manqueraient pas de suivre son entrée en guerre, pourraient être très néfastes pour son pays, au moins à court terme. Et il avait raison : en 2022, avec l’imposition de nouveaux paquets de sanctions jamais vues de mémoire d’homme coordonnés par Washington, l’économie de la Russie a commencé à tanguer. Le problème pour le beau plan de Zbigniew et de ses successeurs, c’est que ce déclin n’aura duré que quelques mois, même pas un semestre complet. Après cela, il n’était en vérité plus question de vaincre la Russie et encore moins de la découper en rondelles comme dans les rêves les plus fous de l’Empire : au mieux on arriverait à un gel du conflit suivant la ligne de front, mode Corée, et donc à concéder une jolie part de l’Ukraine à l’arch-ennemi. Maintenant, ce n’est même plus sérieusement envisageable et tout le monde sait à Washington, même l’incompétent en chef sur son trône en or, qu’il faudra que l’Ukraine abandonne le reste du Donbass et sans doute quelques autres villes ou régions avant de seulement pouvoir entamer des négociations sérieuses avec Moscou.
Le plan de Brzezinski était d’assurer pour les USA un contrôle de l’Eurasie en empêchant tout bloc puissant, capable de rivaliser (au moins) avec son pays, de se créer en Eurasie, par le moyen des pressions économiques , des réseaux d’influence maligne, et de guerres par proxy. Le plan, disons-le, a été parfaitement réussi pour ce qui est de l’UE, qui s’est pratiquement coupée de tout ce qui compte en Eurasie. Mais pour le reste, quelle incroyable débâcle ! Les manœuvres étasuniennes auront tout de même réussi l’exploit inouï — et je pèse mes mots — de faire s’unir contre l’Empire les trois pays les plus improbables : Russie, Chine, Iran. Comment des pays aussi différents culturellement, politiquement et même religieusement ont pu former le cœur de l’anti-modèle occidental et sa vison unipolaire et mondialisée de la planète sera un sujet de stupéfaction intarissable pour les générations d’historiens futures (s’il y en a). Il est difficile d’imaginer une alliance plus puissante en Asie que ces trois-là ensemble. La Russie apporte sa science et sa puissance militaire, de même que ses ressources abondantes, y compris et même surtout agriculturales ; la Chine apporte la puissance de son industrie et de son économie en général, et une économie réelle, pas une économie de papier comme par chez nous ; l’Iran, outre ses réserves pétrolières est, de par sa structure, son pouvoir théocratique islamique, sa géographie et son histoire, l’arme idéale pour combattre le très dangereux voyou du Moyen-Orient que nous ne pouvons nommer sans nous faire traiter de tous les noms mais qui commence par un I et finit par sraël.
Dans le plan « merveilleux » de Brzezinski ou de Trump, nous pouvons voir de la manière la plus claire le résultat final, presque ridicule, de sa stratégie à long terme, soi-disant « visionnaire ». Le plan a échoué, non pas parce que les acteurs qui l’ont mis en œuvre étaient incompétents (même s’ils l’étaient bien souvent) mais parce que dès le départ, le plan était basé sur des prémisses essentiellement fausses, fondé sur une illusion de toute puissance et une mythologie de « l’Amérique » appartenant déjà en réalité au passé.
Eh bien, maintenant que les défaites de l’Empire en Ukraine et en Iran sont, comme prévu, pratiquement actées, même par les soutiens de Trump comme Kagan, un des principaux architectes du projet Ukraine soi-dit en passant, il leur reste comme lot de consolation, quoi donc ? ah, Cuba et ses cigares, le Groenland et ses ours blancs, ou bien, qui sait… la Guyanne française et son astroport en situation idéale ?

Autre article traitant des grandes transformations de notre monde: ici.


dimanche 17 mai 2026

The Walkmen ou la chanson de Roland (une belle histoire qui finit mal)

 

Un excellent titre des Walkmen, très typique, version studio.


J’aime les belles histoires même lorsqu’elles finissent mal. Après tout, les plus belles chansons sont tristes, dit-on (et je le crois volontiers). Le groupe musical The Walkmen rentre pleinement dans cette catégorie.
Je pourrais dire que leur histoire est triste parce qu’ils n’ont jamais connu le succès qu’ils méritaient mais en réalité je ne m’arrête pas à de telles mesquineries. Elle est triste parce qu’elle s’est arrêtée beaucoup trop tôt, alors que les musiciens étaient au top, à une nuance près, nuance qui est le vrai sujet de cet article musicologue par un non-musicographe.
Les cinq musiciens du groupe sont tous originaires de Washington DC, comme quoi même en plein QG du crime organisé international, il peut sortir quelque chose de bon. Leur naissance en tant que groupe The Walkmen a eu lieu à New-York — autre capitale du crime institutionnalisé, mais plus orientée vers l’escroquerie financière — lors de la dernière année du dernier millénaire (je vous laisse deviner) et s’est terminée treize ans plus tard, un mauvais nombre de toute évidence.
Durant leur carrière, ils auront sorti six albums de chansons originales, tous bons, dont quatre premiers excellents. Leur style a nettement évolué au cours de ces treize années — plutôt dix si on se fie à la date de sortie du premier et du dernier opus — et je pense avec des raisons solides que je donnerai plus loin que la cause de cette évolution est celle-là même qui a conduit fatalement à leur séparation en 2013. Ils ont évolué par leur style, leur ton, mais pas dans leur compétence de musicien, en tout cas pas de manière spectaculaire, comme c’est le cas de Radiohead, pour prendre un exemple célèbre.
Leur premier opus Everyone who pretended to like me is gone n’est pas loin d’être parfait. Une caractéristique des Walkmen est en effet que tout comme les Doors avant eux pour prendre un autre exemple célèbre, ils ont débuté tout armés et casqués, déjà pleinement opérationnels, déjà au top.
Évidemment, il y a une histoire, un apprentissage qui a précédé ce premier opus mais qui n’a pas été enregistré sur bandes, ou alors dans leurs précédents groupes respectifs. Leur style initial est un curieux mélange de folk et de punk, toujours assez mélodieux. Pas plus que les Doors, les Walkmen ne sont des grands explorateurs de la musique, des expérimentateurs, mais ils ont un son très original et un charme fou, de l’opus 1 jusqu’à l’opus 6. Le plus punk de tous leurs albums est sans doute l’opus 2 Bows and Arrows, bien qu’il contienne deux ou trois ballades tristes, et inclut le seul (petit) tube de leur carrière, The rat (vous pouvez écouter sa version live plus bas). Leur opus n°3 Hundred miles away aurait été tout aussi punk s’il n’avait pas débuté par le titre le plus cool de toute leur carrière, Louisiana, très bon dans le genre mais qui détone complètement, et qui en fait annonce l’album suivant. De plus, il se termine par une ballade triste, leur plus belle reprise, Another one goes by, une ballade merveilleuse mais pas vraiment dans le ton non plus.
L’opus n°4 est celui qui m’a fait découvrir le groupe, je crois bien au moment de sa sortie, en 2008 donc (vous en avez un extrait ci-dessous sur le même live). Ce n’est pas la musique qui m’a attiré vers lui — je ne connaissais rien de ce groupe — mais la pochette, que vous pouvez voir ici. En raison de mon attirance sans doute excessive pour les arts graphiques, il m’arrive de temps en temps, pas trop souvent comme on peut le deviner, d’acquérir un disque ou un livre, uniquement pour sa “devanture”, sans rien savoir de l’objet en question ni même parfois de son auteur. C’était le cas de celui-ci. J’ignorais même dans quel sous-genre du rock ils œuvraient. Et certainement, il y a dedans l’envie de lire ou d’écouter quelque chose sans aucun apriori, l’espoir d’une bonne surprise. Mais dans tous les cas précédents et ultérieurs, ces achats se sont révélés en fait de mauvaises surprises, quand même il y en avait. Mais je n’ai pas été déçu avec You and Me des Walkmen. Je l’ai choisi parce que j’aime la photo qui sert de recto à la pochette, cette photo apparemment mal cadrée puisqu’il ne semble pas très poli de couper la tête à ses modèles, mais qui a beaucoup de charme. Cet opus marque vraiment le tournant de l’évolution de ce groupe. En dehors d’un titre (que vous pouvez entendre en live plus bas), plus de punk, mais des ballades nettement plus posées. La musique est sans doute aussi un peu plus variée, bien qu’on retrouve les instruments habituels du groupe. Il est d’usage de ressortir plus particulièrement de ce groupe le chanteur, le batteur et le guitariste. Dans ce cas, l’instrumentiste qui m’a le plus frappé, qui donne le plus de relief, de profondeur à cette musique est le bassiste Walter Martin, qui est un peu l’homme orchestre du groupe puisqu’il officie parfois à l’orgue ou à la guitare, souvent aux percussions et au moins une fois à la batterie (pour All hands and the cook version studio, où il assure aussi la basse et des percussions). Et on ne sera donc pas surpris d’apprendre que mes titres préférés sont justement ceux où la basse (et probablement l’écriture) de Martin est prédominante : Donde esta la playa, On the water (ma préférée la plupart du temps, également audible dans le live que vous trouverez plus bas), Canadian girl, I lost you. Dans l’ensemble, bien que le sentiment d’urgence soit moins intense que sur les deux premiers opus, j’aurais tendance à croire que You & Me est leur apogée, leur aboutissement le plus parfait dans la maîtrise de leur art.
La différence de qualité entre l’opus n°4 et les deux suivants n’est toutefois pas très sensible (de même que leur montée en puissance antérieure ne l’était pas non plus). Mais le style a profondément changé depuis leur début. Les cuivres qui avaient fait leur apparition dans l’opus n°3 avec Louisiana sont devenus plus communs dans Lisbonne et il y a même un orchestre à corde complet sur Heaven (l’album). Le ton est devenu plus joyeux, plus optimiste, parfois outrageusement : on trouve ainsi des titres évocateurs comme Victory, Heaven ou We can’t be beat. Eh bien, si ce dernier titre était un pronostic, rien ne pouvait se révéler plus faux.
Les Walkmen ont été battus par le destin. Et c’est une défaite irrémédiable, sauf miracle médical. Leur séparation est une manière de preuve. Rien n’indique que celle-ci ait été causée par des querelles internes. Rien n’indique que le peu de succès rencontré, relativement à leur talent, ait été non plus le facteur décisif (puisqu’il est évident que l’aspect financier fait beaucoup pour la séparation ou la persistance des groupes). Ils ont été vaincus par le destin et pourtant ce destin était très prévisible dés leur début. Ce groupe avait en effet un énorme talon d’Achille qui était aussi leur plus grande force, leur pouvoir d’attraction le plus évident et le plus immédiat, leur chanteur. N’importe quel professeur de chant, n’importe quel musicien un peu objectif aurait pu avertir Hamilton Leithauser que chanter comme il le faisait était totalement contrindiqué pour la santé de ses cordes vocales. Avec la tessiture naturelle de ce chanteur, aller aussi souvent dans les aigus, parfois en hurlant par-dessus le marché, est une assurance de se casser la voix en quelques années. On a mal pour lui quand il s’écorche la gorge sur des titres comme Angela surf city (opus n°5) In the new year (opus n°4), Little house of savages (opus n°2), All hands and the cook (opus n°3, que vous venez d’écouter si vous avez eu la bonne idée de démarrer la vidéo ci-dessus tout en lisant l’article) ou Wake-up (opus n°1) et bien d’autres. Le piège était parfait car ce sont justement les titres que le public réclame en priorité dans leurs concerts, apparemment inconscient que c’est la meilleure manière de hâter le processus inévitable de dégradation des facultés vocales du chanteur. Et ce qui devait arriver arriva. Il est sûr que Leithauser a commencé à avoir des problèmes de cordes vocales bien avant leur rupture : on peut l’entendre nettement dans leurs concerts dès le milieu de leur carrière. Certaines notes ne passent plus, parfois la voix semble fêlée tout du long. C’est à coup sûr ce qui a motivé l’évolution du groupe vers une musique plus relaxe, où le chanteur pouvait davantage poser (et reposer) sa voix. Mais ça n’a pas suffi. La vérité est que Leithauser ne pouvait tout simplement plus continuer à chanter, du moins à chanter pour les Walkmen. Leurs retrouvailles puis leur tournée de concerts récentes (2023) ne peuvent infirmer mon diagnostic car il est flagrant que le chanteur ne chante pas vraiment les parties “difficiles”, ce que même le grand savoir-faire des musiciens ne parvient à cacher. Certains peuvent trouver ce genre de performance émouvant, personnellement je le qualifierais plutôt de grand gâchis, d’autant plus grand qu’il était écrit d’avance.
Le titre clé des Walkmen n’est donc certainement pas We can’t be beat (opus n°6) mais bien We’ve been had (opus n°1).
Pour conclure, je vous ai donc trouvé un très bon mini concert du groupe, réalisé à une époque où la voix du chanteur n’était pas encore trop cassée. Entendez-le, regardez-le et vous admettrez avec moi que la fin précoce du groupe était écrite dès leurs débuts : Hamilton Leithauser chantant, c’est Roland soufflant du cor à Roncevaux.


Et si vous préférez les belles histoires (musicales) qui finissent bien, en voilà une: ici.

jeudi 30 avril 2026

Rose de décembre

 

Ce paysage réimaginé (et tout à fait d'actualité) pourrait servir de décor à "Rose de Décembre": peinture de Vladimir Maniouhrin.

     C’est le 9 décembre qu’il prit la décision de partir pour ne plus revenir. La date n’était pas difficile à mémoriser. C’était le jour où il avait appris la mort de Mina. Est-ce que sa mort l’avait surpris ? Bien évidemment non. Frappé à son pont le plus sensible, changé, terriblement attristé : assurément oui, mais pas surpris. Il savait depuis longtemps que ce jour arriverait et qu’il viendrait toujours beaucoup trop tôt. Et le fait de s’y être préparé (pensait-il) n’y avait rien changé.
    Le plus drôle, si on peut dire, est que son absence lors de sa mort était précisément due à son désir de retarder le plus possible ce jour. Il y avait un bout de temps qu’il avait fait le tour des pharmacies locales et de leur stock. Et les livraisons par “oiseau” n’étaient plus possibles depuis que Sarah avait détruit sa radio. C’est pourquoi il avait dû étendre considérablement son rayon d’action. Comme d’habitude, il en avait profité pour chasser sur son retour et cela lui avait pris aussi du temps car le gibier facile — vaches, moutons, cochons, gallinacés retournés à l’état semi-sauvage — commençaient à se faire rare dans le coin. Cette raréfaction était certainement à mettre sur le compte de la meute de loups qui s’était installée dans les collines environnantes.
    Quand il était rentré de sa virée donc, elle était déjà morte, depuis l’avant-veille. Plutôt que de l’enterrer dans le petit cimetière familial, Sarah et le garçon avaient hissé le corps — qui n’était pas bien lourd — au sommet du bûcher pour le conserver et l’abriter des charognards. Combien pesait-elle ? Trente kilos, peut-être trente-cinq, estima-t-il en la portant dans ses bras jusqu’au bouquet de tombes derrière leur ferme. Elle n’avait jamais été grosse et était maintenant décharnée, image même de la désolation. Mina était de ses êtres mal-nés qui n’ont pas l’ombre d’une chance de survie dans ce monde. Mais elle ne le savait pas et elle s’était obstinée à vivre avec un sérieux et une ténacité qui lui rendaient son impuissance à la guérir encore plus pénible. Tout ce qu’il pouvait, c’était la soulager de temps en temps. Eh bien voilà, c’était fini : les souffrances de la petite comme les siennes. En regardant la fosse qu’il venait de creuser, il hésitait ou plutôt oscillait entre deux sentiments parfaitement opposés, le soulagement et un chagrin sans remède.
    — Je voulais que tu la voies une dernière fois, s’était justifiée Sarah à son retour.
    — Et si j’étais rentré dans une semaine ou bien deux ?
    La femme n’avait rien répondu.
    Il connaissait bien sûr la vraie raison. Sarah était intelligente dans son genre. Elle voulait être certaine qu’il ne pourrait pas l’accuser d’avoir maltraité la petite en son absence, que sa mort était naturelle si on pouvait dire. Durant un instant, comme il tâchait de croiser son regard fuyant, il envisagea qu’elle l’ait empoisonnée. Était-elle capable d’une telle chose ? Mais à quoi bon ces soupçons : il n’était ni médecin légiste ni chimiste et ne saurait de toute façon jamais la vérité.
    Le plus probable, étant donnée la santé de la petite, est que la femme disait vrai. Elle avait cessé de se nourrir, puis avait cessé de bouger, puis était morte. C’était la fin habituelle dans ce genre de maladie. La malchance avait voulu qu’il ne soit pas là quand c’était arrivé.
    Mais était-ce vraiment une malchance ? Qu’aurait-il fait de plus ? Il n’avait pas trouvé les bons médicaments, même pas une boîte périmée (ils étaient forcément périmés maintenant). En fait, réfléchit-il, il avait eu de la chance. Il n’avait pas eu à lui annoncer qu’il était revenu une fois de plus les mains vides.
    La seule chose qu’il ne pouvait pas croire dans le récit de Sarah était que la petite n’avait pas souffert. Il savait trop bien comment les gens mouraient.
    Quand il l’avait emportée vers sa dernière demeure, elle était froide bien sûr mais redevenue souple. Cela lui avait rendu le travail plus facile. Ça et aussi le fait que la terre n’était toujours pas gelée. Il lui avait fabriqué une caisse, un cercueil si on veut, pas spécialement par esprit de tradition mais parce qu’il ne voulait pas voir son visage quand il ferait pleuvoir la terre dessus. Il avait aussi procédé à sa toilette, pas une toilette mortuaire, juste une toilette normale, puis il lui avait passé sa plus jolie robe, en tout cas celle qu’elle préférait (et que du coup, il préférait). Puis quand tout avait été fini, il avait disposé deux roses rouge sombre juste écloses sur la dalle qui marquait l’emplacement de sa tête. Il était certain qu’il n'y avait pas de roses quand il était parti et la vision de ces deux fleurs à cette époque de l’année coïncidant avec la mort de l’enfant lui avait produit le même effet qu’un miracle, bien qu’il sût qu’il y avait une raison plus prosaïque : il n’avait pas gelé une seule fois depuis le commencement de la mauvaise saison. Eh bien qu’est-ce que cela changeait ? Une telle météo n’était jamais arrivée, ce rosier n’avait jamais fleuri en décembre depuis qu’il vivait ici et il avait vécu pour ainsi dire toute sa vie ici.

    Il avait pris sa décision ce jour-là même durant la nuit mais il s’était bien gardé de l’annoncer à Sarah. Sinon, elle lui aurait mis tous les bâtons dans les roues, et peut-être même des clous, qu’elle pouvait trouver. Elle était du genre vindicatif. Quand elle avait découvert ce qu’il faisait vraiment ici, durant une de ses absences, elle avait martelé son poste de télécommunications dernier cri — Une merveille de technologie qu’il ne risquait pas de retrouver ici — puis elle y avait mis le feu. La seule chose qui le reliait encore à la civilisation !
    Non, le patriotisme n’avait rien à voir là-dedans ; Sarah n’en avait aucun. Elle était née et avait grandi dans une des zones irradiées (par les fuites des anciennes centrales nucléaires qui n’avaient même pas été vidées de leur combustible avant l’Exode). Ces zones servaient de refuge à diverses communautés qui n’avaient qu’un point commun : la peur ou la haine du gouvernement. Dans le cas de Sarah, il s’agissait clairement de haine et il est vrai qu’elle avait quelques bonnes raisons pour ça.
    Non, bien sûr, elle avait agi par vengeance personnelle, pour avoir été trompée comme elle disait. Pourquoi lui avait-il caché la vérité tout ce temps ? Pourquoi ne lui avait-il même pas révélé son vrai nom alors qu’ils étaient pour ainsi dire mari et femme ? Eh bien justement pour éviter ça.
    D’ailleurs ils n’étaient pas mariés. Il n’y avait plus personne pour tenir un registre d’Etat civil ici. C’était la raison qu’il donnait. Bon, la vérité est qu’il ne l’aurait jamais épousée de toute façon. Jamais il ne l’avait appelé « ma femme ». Il en avait eu une seule et c’était Zoya.
    Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimée. Notez qu’il ne la détestait pas non plus. Elle lui inspirait selon les jours de la pitié ou de l’ennui comme il en aurait pu en avoir pour un chien errant. Et de son côté elle ne l’aimait pas non plus bien sûr. Mais il doutait qu’elle ait pu survivre longtemps sans lui et elle avait des avantages. Donc, ils avaient passé un marché tacite par lequel il satisfaisait à certains de ses besoins et en retour elle satisfaisait à certains des siens. C’était tout. Elle le savait comme il le savait, bien qu’elle feignît parfois le contraire, sans doute pour sauver les apparences, au moins à ses propres yeux. Et il ne la blâmait pas pour ça, pas plus qu’il ne se blâmait. C’étaient les circonstances, voilà tout. Ni lui ni elle ne pouvaient se montrer trop difficiles en matière de partenaire. Les gens étaient devenus rares ici, soit qu’ils étaient morts, soit plus souvent parce qu’ils avaient émigré.
    Le fait qu’elle avait mal calculé au départ leurs atouts respectifs et qu’en somme le marché était moins favorable pour elle qu’elle se l’était imaginé n’avait évidemment rien fait pour améliorer son caractère. Elle avait essayé à peu près tout pour se le mettre dans sa poche et il n’était pas difficile de deviner qu’elle avait déjà de l’expérience en la matière bien qu’elle fût nettement plus jeune que lui. Au lieu de cela, il l’avait remise à sa place et l’avait fait travailler — ce qu’elle détestait — c’est-à-dire travailler pour de vrai, avec ses mains, avec ses jambes, plutôt qu’avec ce qu’il y avait entre. Il ne l’avait pas fait tellement pour l’humilier mais parce qu’il avait réellement besoin d’une autre paire de bras, d’une autre paire de jambes et qu’on ne pouvait évidemment pas compter sur le garçon pour ça. Le fait est qu’il n’avait jamais été doué pour le travail de la terre ou pour s’occuper d’animaux de ferme. C’était une idée à son père d’acheter cette ferme, une excellente idée. Aucun investissement ne s’était révélé plus judicieux. Et son père, sa mère et même Zoya étaient devenus de vrais fermiers. Mais pas lui. Ce n’était pourtant pas faute d’efforts. On aurait dit que la terre — cette terre-là — se refusait à lui obstinément, comme si elle savait qu’il ne l’aimait pas.
    Même la naissance imprévue du garçon n’avait pu changer son aversion. Il était né un peu moins d’un an après l’installation de Sarah dans la ferme. Donc, il était de lui. Du moins, Sarah l’affirmait. Mais le fait est qu’il ne ressentait pas grand-chose pour lui, pas plus que s’il avait été le fils d’un étranger. Le garçon ne lui ressemblait pas. Il avait un regard fuyant comme sa mère. Il mentait sans cesse (tout comme elle mais avec moins de talent). Il était aussi éveillé qu’une brique. Peut-être souffrait-il d’un léger retard mental, peut-être… Mais son antipathie ne venait de rien de tout ça, même pas de ses mensonges cousus de fil blanc. Il ne l’aimait parce que le courant n’était jamais passé entre eux, voilà tout : ce sont des choses qui arrivent.
    Après la destruction de son poste radio, Sarah s’était enfuie avec le garçon, pensant qu’il la tuerait s’il la trouvait. Elle se trompait. Il comprenait sa réaction. Il ne l’avait pas battue lorsqu’elle était revenue d’elle-même au bout de quelques jours, pas même touchée. D’une certaine manière, elle l’avait libéré sans le savoir. Enfin, il était débarrassé de sa mission, il allait pouvoir rentrer au pays, un pays qu’il ne connaissait que par les souvenirs de ses parents et par des images vues à l’époque ou Internet fonctionnait encore.
    Quand il lui annonça finalement qu’il s’en allait, il était fin prêt pour le grand départ. Avant, il resta un long moment à observer la cour avec ses dépendances presque entièrement tapissées de glycine ou de rosiers grimpants. Les fleurs avaient disparu mais pas les feuilles ce qui était anormal. Son absence de réaction ne l’étonna pas. C’était une de ses tactiques favorites : feindre l’indifférence, garder le silence comme pour lui dire : « tu veux t’en aller, bon débarras ». Mais elle ne réalisait pas que ce type de bluff ne pouvait fonctionner sur lui.
    — Je m’en vais, répéta-t-il de son ton le plus ordinaire. Je n’ai plus rien à faire ici, en partie grâce à toi. Merci pour tout.
    Il connaissait la cruauté de ses mots. Ou du moins cela aurait été cruel pour tout autre femme que Sarah. Elle ne broncha pas.
    Comme elle continuait de se taire, il prit une chaise.
    — Je vous laisse la ferme, le fourgon et la berline. Je vous laisse aussi les fusils de chasse et des munitions. Economise-les parce que sans livraison, tu auras du mal à en trouver d’autres. Pour le fuel, il reste une cuve presque pleine. Et tu as deux saisons de chauffe d’avance dans la remise à bois.
    Cette fois, elle ne put s’empêcher de tiquer.
    — Deux ans… Tu ne comptes pas revenir alors ? Tu nous abandonnes… le garçon aussi. Et comment nous allons faire pour le bois ? Tu sais que je n’ai pas de force dans les épaules.
    Il ne lui dit pas qu’elle n’aurait qu’à se trouver un autre “mari”, ce qui selon lui ne tarderait pas.
    — Il va grandir, il t’aidera, répondit-il à la place, à demi-sérieux, en regardant le garçon qui avait passé la tête par l’embrasure de la porte.
    — Et si la voiture tombe en panne ? comment je vais faire ? Tu sais qu’elles tombent sans arrêt en panne.
    — Ce n’est pas un problème. Les voitures sans propriétaire ne manquent pas. Il y en a partout. Choisis un diesel d’un ancien modèle et pense à prendre un bidon de fioul avec toi. Tu les essaies jusqu’à ce que tu en trouves une qui démarre. Je t’ai montré comment les démarrer si tu ne trouves pas les clés, tu te rappelles ?
    Elle haussa les épaules.
    — Alors comme ça, nous aussi, on faisait partie de ta mission ? remarqua-t-elle sans le regarder.
    — Toute ma vie ici était ma mission. Mes parents m’ont eu et m’ont élevé pour cette mission. Et j’ajoute que c’était un excellent plan. Il a marché, c’est indiscutable.
    Il exagérait à peine.
    — Et tu vas t’en aller où ?
    — Chez moi. Chez les miens. Il en est plus que temps.
    — Chez toi, c’est ici. Les tiens, c’est nous. Tu ne connais personne là-bas.
    Elle marquait un point, là. C’était vrai : il ne connaissait personne excepté la voix, toujours la même, avec laquelle il communiquait. Celle qui lui indiquait ses missions et lui annonçait la date de la prochaine livraison. D’elle, il ne connaissait, outre sa voix, que son nom de code : « Dyadya* ».
    — De toute façon, personne n’a jamais réussi à revenir vivant de la zone de mort. Il y a les radiations… sans parler des mines…
    — Personne n’est revenu parce que personne n’avait le moindre intérêt à revenir.
    — Parce qu’ils sont morts, corrigea-t-elle.
    — Comment tu peux le savoir ? Tu es allée là-bas ?
    Elle resta silencieuse un moment et il l’entendit souffler.
    — Tu es fou… Tu es devenu fou, tu sais ?
    Il ne répondit pas et se leva. Il franchit la porte d’entrée sans se retourner. Il entendit la femme qui le suivait d’un pas rapide, plein de colère pensa-t-il. Mais il ne se retourna toujours pas.
    — Attends ! cria-t-elle d’une voix étranglée alors qu’il avait déjà la main sur la poignée de la Lada.
    Il se figea et se retourna lentement.
    — Et si on venait avec toi, Yann ? Emmène-nous, d’accord ?
    Durant une seconde, il fut pris de court ; il ne s’y attendait vraiment pas.
    — Non, dit-il finalement. Je ne pars pas là-bas avec quelqu’un qui refuse de m’appeler par mon prénom.
    — Excuse-moi Ivan. Tu veux que je t’appelle Ivan ? D’accord… Je serais très gentille, je ne t’embêterai plus, promis. Tu te rappelles comment j’étais gentille au début ?
    — Oui, je me rappelle, dit-il en tournant les talons et en s’installant dans le cockpit.
    Sarah courut vers lui et colla son visage sur le carreau opposé. Il ouvrit la portière car la vitre ne descendait plus.
    — Tu sais, je plaisantais tout à l’heure, cracha-t-elle d’un air mauvais. Tu ne croyais quand même pas que j’avais réellement envie d’accompagner un connard de ton genre ? Tu peux aller au diable !
    Et sur ce, elle détala en direction de la maison en riant comme une folle.
    Il ferma la portière et prit la direction du minuscule cimetière situé à un grand jet de pierre de la ferme.
    Devant les tombes de son père, de sa mère, de Zoya et de Mina, il essaya de se les rappeler mais leurs visages étaient obscurcis par la scène qu’il venait de vivre avec Sarah. Même celui de la fillette lui échappait. Il réfléchit que Mina n’était plus vraiment une fillette, une adolescente plutôt… treize ans ou peut-être bien quatorze… ah, il avait un doute sur l’année soudainement, pas sur l’année de sa naissance évidemment mais l’année où il était. Il y a avait déjà un petit moment qu’il ne faisait plus attention à ça. Ils avaient mis du temps à la faire, Zoya et lui, peut-être un peu trop. Ou peut-être que cela avait un rapport avec les radiations… Ah, il n’allait pas refaire l’histoire. Pauvre gamine. Elle avait souffert toute sa vie. Mais quand la souffrance s’arrêtait ou simplement diminuait, elle semblait heureuse de vivre. De la lumière apparaissait dans ses yeux et son expression habituellement un peu chafouine, fermée sur elle-même, se transformait en un sourire pâle et confiant qui lui faisait mal rien que de d’y repenser.

    Ce matin-là était plus froid. Il avait gelé et la campagne était encore couverte de givre. Le ciel s’était découvert durant la nuit et hormis quelques bans de brume qui s’accrochaient ici et là, le soleil régnait sans discussion. Droit devant lui, il aperçut un mince trait d’argent qui traversait la voûte bleutée avec une vitesse très excessive. Pour quelque raison, cela lui rappela son émerveillement enfantin quand son père l’avait emmené voir les avions atterrir et décoller à Orly, le long d’une clôture laissée sans surveillance (et que son père avait dû repérer avant).
    — Celui-ci vient de chez nous, avait dit son père après qu’un quadriréacteur ait touché terre et soit passé devant eux dans un bruit de tonnerre, soufflant une rafale de vent et faisant trembler le sol sous ses pieds. Il n’y a que nous qui en fabriquons des comme ça : regarde comme il est beau.
    — Il va retourner là-bas ? avait-il demandé.
    — Bien sûr.
    — Pourquoi on ne s’en va pas avec ?
    — Pourquoi ?... parce que j’ai du travail ici… et toi aussi, plus tard… Mais un jour tu en prendras un comme ça, ou plus beau encore. Tu verras, rien ne vaut la vision de la terre natale vue du ciel.
    — Et toi papa, tu viendras ?
    Son père n’avait pas répondu, feignant de ne pas l’avoir entendu.
    La prédiction de son père ne s’était jamais réalisée. Quatre décennies plus tard, il était toujours coincé ici. Du moins il l’était jusqu’à ce que Sarah découvre son poste de télécommunications.
    Plus un aéroport ne fonctionnait ici, hormis sans doute quelques bases militaires cachées qui avaient échappé à la destruction. Et rares étaient les avions qui passaient par là, à cause de la zone de mort qu’ils devaient franchir. Selon les conditions météo, celle-ci pouvait grimper jusqu’à vingt kilomètres, plus haut que l’altitude de vol des avions normaux. Mais cet appareil argenté n’était pas normal. Il volait beaucoup plus haut. Et c’est pourquoi il pouvait se déplacer à une telle vitesse. Instinctivement, il savait que l’étrange machine venait de chez eux.
    De son père, il ne lui restait que quelques livres et une antique paire de jumelles (qui étaient déjà anciennes lorsqu’il était enfant), celle-là même qu’ils avaient utilisée ce jour-là, près de l’aéroport. Il se gara et sortit les jumelles pour examiner le petit trait d’argent mais celui-ci était trop rapide et disparu avant qu’il ait pu trouver le bon réglage. Néanmoins, il eut la nette impression qu’un genre de plasma l’enveloppait et que des flammèches de feu s’en échappaient.
    Que pouvaient penser les spectateurs, ses voisins, car il en restait, même s’il les évitait autant que possible ? Un vaisseau extraterrestre sûrement. Ce genre de croyances s’était répandu dans la région, probablement, réalisa-t-il, à cause de l’apparition de tels OVNIs.
    Malgré son silence radio, il espérait que Dyadya ait maintenu la prochaine livraison qui était programmée pour demain. Il n’était donc pas pressé. Il choisit de passer la nuit à la belle étoile, devant son feu, puis dans sa voiture quand il fit trop froid, mais aussi pour se protéger des loups bien qu’une attaque de leur part fût peu probable.

    Sur la route qu’il suivait, le bitume avait laissé place à une piste orniérée pleine de mauvaises herbes. Un peu après une bifurcation, il tomba sur le guet-apens. Il ne lui restait que cinq ou six kilomètres avant le point de livraison et il n’avait pas le choix de l’itinéraire à moins de revenir sur ses pas jusqu’au croisement puis faire un énorme détour pour contourner les collines et l’atteindre par l’autre côté.
    Il ne s’attendait pas à ça. Il restait des groupes militaires ou pseudo-militaires dans la région mais le piège ne ressemblait pas à leur manière d’opérer. Peut-être des bandits de grand chemin mais ça n’avait guère de sens. On ne fait pas exploser un véhicule dont on veut récupérer le contenu.
    Il étudia la situation, soupesant soigneusement ses chances. Un arbre déraciné semblait être tombé en travers de la piste, juste là où seul un étroit passage restait pour un véhicule car la route était bloquée d’un côté par le versant abrupt d’une colline et de l’autre par le mur à demi écroulé d’une ferme abandonnée. Mais il savait que l’arbre n’était pas venu là tout seul car il n’y avait pas de fosse à proximité correspondant à l’emplacement occupé par l’arbre. Et cela manquait de branches éparpillées quand l’arbre s’était abattu contre le talus opposé. Celui-ci n’était pas très gros, assez pour ne pas pouvoir le déplacer à la main mais pas trop pour ne pas pouvoir le traîner derrière une voiture ou un petit camion. Sur le passage restant le long du vieux mur, on ne voyait que des herbes folles et quelques déchets : des cartons éclatés, quelques canettes vides, des sacs plastique dont un de couleur bleue, opaque, entièrement vierge d’écriteau.
    La mise en scène avait été préparée avec soin et même avec un sens certain du détail. Car il était clair que les traces du débardage et du véhicule utilisé avaient été méticuleusement effacées. De même, il ne faisait guère de doutes que les divers déchets avaient été apportés sur place et disposés dans un désordre artistique tout à fait prémédité. En fait, malgré l’absence de fosse et l’étrange coïncidence (car il passait régulièrement par ici et le passage était libre la dernière fois), il serait probablement tombé dans le piège s’il n’y avait pas eu ce sac plastique bleu.
    Bien sûr, il n’y avait plus de ramassage poubelle depuis longtemps et les déchets étaient chose commune. Mais la ou sans doute les personnes qui avaient conçu le piège ignoraient un détail crucial et de façon surprenante, un détail que tout le monde hormis un enfant aurait dû connaître : on ne fabriquait plus ici ce genre de plastique poubelle depuis au moins deux décennies. Quand les services de la voirie fonctionnaient encore, seuls les plastique transparents étaient autorisés. Il y en avait des blancs, des jaunes et aussi des bleus mais tous étaient parfaitement transparents de sorte qu’on pouvait voir ce qui avait été mis dedans et punir ceux qui n’effectuaient pas un tri correct de leurs ordures. De plus, il y avait toujours en filigrane les symboles représentant les catégories de déchets qui pouvaient entrer dans le sac.
    Le sac plastique bleu sur le bord de la piste était complètement opaque et vierge de tout dessin. En fait, c’était mieux que ça : il savait très exactement d’où provenait ce sac et pour cause, il était le seul dans la région à les utiliser. Dyadya avait l’habitude d’emballer certains de ses colis avec.
    Evidemment, des personnes inconnues avaient pu récupérer ses sacs dans le dépotoir à ciel ouvert qu’il avait constitué au fond d’un pré qu’il n’utilisait pas. Mais cela n’expliquait pas qu’il soit arrivé ici. Cette seconde coïncidence était encore plus étrange. De plus, disposer ce sac sur cette scène était une énorme bévue qui ne cadrait pas avec le soin que le piégeur avait mis pour tout le reste. C’était comme une signature. Car qui pouvait ignorer l’anomalie de ce sac sinon une de ces rares personnes très jeunes qui avait vécu toute sa vie en dehors de la société (à l’époque où il y en avait encore une) et ne savait pas que ces sacs n’auraient pas dû se trouver là. Cela faisait une troisième coïncidence puisqu’il connaissait très bien une personne qui répondait à cette description.
    Il aurait pu tenter sa chance et enlever du passage le plastique inquiétant au moyen d’un long bâton muni d’un crochet : c’était facile à bricoler. Plus prudemment, il pouvait prendre la tronçonneuse qu’il gardait toujours dans le coffre et se débarrasser de l’obstacle. Mais pour une raison ou une autre, sortir de l’habitacle relativement protecteur de la Lada ne lui semblait pas une bonne idée. Peut-être que l’autre l’observait depuis cette colline ? Peut-être était-il armé ? Sans doute même, songea-t-il, en déroulant à nouveau le fil de ses réflexions.
    Il fixa de nouveau le plastique bleu inscrutable. Contrairement aux autres, le sac ne voletait pas malgré la brise qui s’engouffrait dans la vallée. Un objet très dense mais plat le rivait au sol. Continuant de dérouler ses déductions, il songea au type de mines très particulier qu’il utilisait pour son travail : ces mines-là ne réagissait pas au poids mais à un signal électromagnétique qu’on envoyait à distance. Il imagina l’autre qui l’observait depuis ses jumelles un doigt sur la télécommande du dispositif de mise à feu.

    Finalement il se décida. Il enclencha la marche arrière et enfonça l’accélérateur. A peine avait-il amorcé son mouvement que l’explosion retentit.
    Il ne comprit pas immédiatement ce qui lui était arrivé sauf qu’il n’était visiblement pas mort. Il ne voyait plus rien et n’entendait plus grand-chose peut-être parce qu’il n’y avait plus rien à entendre. Le moteur de la voiture avait calé ou bien avait été endommagé par l’explosion. Quelque chose de chaud et de liquide lui coulait dans les yeux. Il réussit à se retenir de s’essuyer. Tâtonnant comme un aveugle, bougeant le moins possible le haut du corps mis à part son bras droit, il chercha son pistolet dans la boîte à gant.
    Quand le sang commença à arrêter de couler, il distingua sa silhouette mince par le pare-brise éclaté. Il cessa complètement de bouger. Il y avait un peu de fumée qui s’échappait du capot mais il pouvait la reconnaître sans erreur. Elle avait l’un des fusils qu’il lui avait laissés, celui qui servait à abattre le bétail qu’ils avaient réservé pour manger. Il lui avait montré comment écarter la bête des autres avant le moment fatal, où tirer, et elle n’avait pas tremblé quand elle avait dû le faire à son tour.
    Elle s’approcha par à-coups, s’immobilisant de temps en temps derrière une roche ou un tas de pierres pour le surveiller avant d’avancer plus loin. Une ou deux fois elle le mit en joue mais ne tira pas. Elle avait peur de le manquer et de devoir recharger l’arme. Possiblement aussi, elle ne le voyait pas aussi bien qu’il la voyait, ou du moins qu’il aurait pu la voir s’il n’avait pas eu tout ce sang dans les yeux. Elle avait un problème de vue et bien sûr trouver des lunettes correctrices était devenu une vraie gageure dans la région.
    Elle s’enhardit, quittant l’ombre des murailles pour la pleine lumière. A moins de vingt mètres, elle le mit de nouveau en joue et son cœur s’arrêta presque de battre. Si elle l’atteignait, même à l’épaule, c’en était fini de lui. Mais elle ne tira pas. Elle aussi voulait être certaine de tirer pour tuer.
    Enfin, elle fut devant le capot fumant de la Lada. Elle dut réaliser alors que quelque chose ne collait pas mais c’était trop tard. Il avait calé son arme sur le volant et visa au milieu d’un brouillard rouge quelque part entre sa ceinture et son cou, là où il avait le moins de chance de la rater. Il la toucha deux fois avant qu’elle ne s’écroule. Puis il sortit, ramassa son fusil et l’acheva presque à bout portant. Il ne le fit pas parce qu’il la détestait — il en était toujours incapable — mais par prudence et par humanité. Avec les blessures qu’elle avait, elle aurait agonisé de longues heures avant de mourir et les loups ou les charognards auraient probablement commencé à la dévorer avant même qu’elle soit morte.
    Après ça, il n’était pas trop tard pour arriver au lieu de livraison en temps et en heure. Il le fallait s’il voulait convoyer le message à Dyadya de le ramener au bercail. Mais la situation avait un peu changé. Et puis il n’était pas certain d’arriver à pied jusque là-bas. Il se sentait beaucoup trop faible. Tout son corps le brûlait comme s’il avait eu de la fièvre. Aucune de ses plaies ne semblait très grave mais il en avait beaucoup. La mort par des centaines de coupures, ça devait ressembler à ça, songea-t-il.
    Le Lada ne semblait pas réparable facilement mais Sarah avait forcément pris un véhicule pour le devancer et préparer son guet-apens (il réfléchit que cela signifiait aussi qu’elle savait pour le lieu de livraison et se demanda depuis combien de temps elle l’espionnait). Il découvrit son utilitaire dans la cour de la ferme en ruine. Et sur le siège arrière, apeuré, il trouva le garçon.

    Comme toujours, l’oiseau était venu à l’heure. Mais celui-ci était différent. En fait d’oiseau, il évoquait plutôt un œuf allongé en pointe vers le haut, avec de petits ailerons qui lui servaient à se stabiliser et apparemment à se poser sur le sol. Et il était beaucoup plus gros que les drones habituels. Emerveillé et un peu incrédule, il se demanda comment un objet pareil pouvait voler.
    C’était la première fois qu’un drone se posait ; d’habitude ils lâchaient leur colis à faible hauteur puis repartait vers les cieux. Il avait préparé une pancarte de grande taille en espérant qu’il y ait une caméra mais quand l’œuf de métal s’ouvrit, il comprit que ce serait inutile. L’œuf était vide à l’exception d’un siège, également vide. Cette fois, ce n’était pas un colis qu’il apportait, c’était un passager qu’il emportait. Et ce passager, c’était lui.
    Ainsi, ils savaient pour lui. Par quel moyen avaient-ils appris sa situation, il ne pouvait le deviner, mais il était clair qu’ils recevaient des informations par d’autres canaux.
    Il hésita. Puis il prit sa décision et dit à l’œuf d’attendre, supposant que celui-ci comprenait. Il retourna chercher le garçon dans la voiture et lui expliqua qu’il allait faire un voyage. L’autre, passif et muet comme toujours, se laissa faire et il le sangla sur le siège unique de l’œuf. Puis il se recula et fit signe à l’œuf que tout était OK, son pouce en l’air.
    — Tu viendras me rechercher. Je ne bougerai plus d’ici, dit-il à l’œuf.
    Celui-ci parut hésiter à son tour puis son écoutille se referma avec un très léger déclic.
    Comment diable faisait-il pour s’élever, se demanda-t-il toujours émerveillé, en regardant l’engin prendre de l’altitude. On ne voyait ni réacteur ni hélice et il n’avait rien vu qui ressemblait à une machine à l’intérieur.
    Le soir venait. Il fit un feu puis quand il fut presque froid, il rentra à l’intérieur de la voiture et plaça son pistolet sur ses genoux.
    — Qui sait ? Peut-être que je n’aurais pas besoin de m’en servir, peut-être que tu reviendras à temps ? dit-il à voix haute en levant les yeux vers l’horizon où l’œuf avait disparu.

Maison Forestière du Vert-Bois, mars 2026

* Dyadya: tonton en russe.

    Cette nouvelle de SF apocalyptique n’a jamais été publiée et ne le sera sans doute pas car comme je l’ai dit et même écrit quelque part, il est improbable que je produise dorénavant quelque chose d’assez substantiel pour mériter une publication sous forme de livre, juste une collection d' articles disparates, quelques contes ou histoires très courtes et pourquoi pas deux ou trois poèmes. Toutefois, il n’est pas exclu que “dans la suite du cours des âges”, il paraisse un recueil complet de mes fictions que j’estime publiables, c’est-à-dire comestibles au minimum et parfois même très recommandables. Dans ce cas, Rose de Décembre y figurera certainement, bien qu’il soit évidemment difficile d’être juge de sa propre production, surtout avec si peu de recul.

    Autres récits apocalyptiques de ma part:
    - Kolassy, la naufragée de l'espace
    - Notre Mère qui êtes aux Cieux
    - Voiles d'or en abîme passant


samedi 4 avril 2026

Intelligence artificielle ou intelligence extraterrestre : la même quête du double

 

Un de mes peintures fantastiques (sans IA): est-ce un robot ou un vaisseau extraterrestre ou les deux?


    L’humanité ne supporte pas de se savoir seule dans l’univers et se cherche un semblable, un double quelque peu magnifié. Elle use pour cela de deux méthodes, également infructueuses (au moins pour l’heure).
La première peut être synthétisée par le programme SETI, la recherche de vie extraterrestre au moyen de divers appareils sensibles, voire extrasensibles, à des signaux électromagnétiques venus d’autres étoles qui révéleraient une régularité, une fréquence, une répétition de « motifs » supposément incompatibles avec des phénomènes naturels. Bien sûr de tels signaux, pouvant s’observer depuis des dizaines ou des centaines d’années-lumière, ou encore bien plus loin ne peuvent être le produit que de civilisations avancées, puisqu’il est très difficile d’imaginer que des cultures de bactéries ou même des bandes d’Hommes de Cro-Magnon puissent provoquer ce type d’émissions. Donc, dans la pratique, la recherche de vie extraterrestre est en fait la recherche de civilisations intelligentes, voire supérieurement intelligentes. Cette croyance, qui n’est pas née avec le dix-neuvième siècle et son grand machinisme à vapeur mais plus vraisemblablement la continuation sous une autre forme de croyances précédentes (comme celle aux lutins, aux elfes, aux anges ou aux démons) est sans surprise remarquablement tenace. En fait, il est difficile de voir quelle découverte ou quel événement pourrait y mettre un terme en dehors de l’apparition d’une nouvelle croyance plus séduisante encore. Rien ne peut en effet prouver au croyant l’inexistence de telles civilisations et certainement pas le beaucoup trop fameux paradoxe de Fermi (qui devrait être rangé plus précisément dans la catégorie des sophismes pseudo-philosophiques). L’absence de preuves n’est pas la preuve de l’absence, n’est-ce pas ? Sans entrer dans des considérations psychologiques trop fines, on peut raisonnablement supposer que cette forme de croyance relativement nouvelle vise à trouver un substitut, à combler un manque intérieur. Un être extraterrestre intelligent a pour lui deux qualités essentielles très difficiles à trouver : il est l’autre et il est pourtant nous, de par le simple fait qu’il est intelligent, donc conscient, donc soumis aux mêmes préoccupations existentielles (et le fait qu’il soit vert, gris ou bleu, a trois pieds ou six yeux, est organique ou minéral, charnel ou gazeux, n’y change rien). Il peut donc être notre interlocuteur, une fois son langage décodé. Mais pas n’importe quel interlocuteur. Un interlocuteur idéal, soit de par son intelligence supérieure, soit de par sa technologie plus avancée, soit pour les deux raisons. Ce que nous cherchons donc est un double amélioré de nous-même. Quant au fait qu’il soit bon ou mauvais, cela semble avoir une importance très secondaire.
Une de ces nouvelles croyances qui pourrait supplanter celle de l’extraterrestre intelligent et pour exactement les mêmes raisons est celle de l’IA*. Cet acronyme est devenu tellement à la mode de nos jours que je ne vais même pas le traduire, ce qui en plus fera économiser le nombre de frappes pour mes deux index.
Bien sûr, l’IA n’implique pas nécessairement la création d’un androïde et d’une gynoïde pour respecter la parité (ou pour d’autres usages). En réalité, elle semble plutôt vouloir prendre l’apparence d’une pièce souterraine bourrée de machines bourdonnantes et clignotantes, extrêmement gourmande en énergie, de préférence non intermittente. Mais même ainsi, la fonction véritable de l’IA est toujours la même : se trouver un double amélioré, idéal. Dans ce cas, au lieu de le découvrir, nous nous contentons, si on ose dire, de le fabriquer.
Je ne suis pas certain que la seconde méthode soit plus facile que la première mais je suis certain d’une chose est qu’elle est encore moins réaliste. Après tout, quel que soit notre crédo concernant l’apparition de la vie (et possiblement donc de la vie intelligente), il n’y a pas d’argument définitif disponible actuellement pour exclure l’hypothèse que la vie soit apparue sur plusieurs planètes, simultanément ou successivement. L’univers est vaste, n’est-ce pas, et les étoiles aussi nombreuses que les grains de sable du Sahara. Bien que les conditions pratiques pour organiser une telle rencontre du troisième type soient très nébuleuses et pour tout dire inaccessibles au vu de la science actuelle (aussi bien pour nous, Humains, que pour ces hypothétiques être supérieurs vivant sur quelque sphère tellurique, gazeuse ou colloïdale**), elle ne semble pas impossible, au moins sur le plan théorique.
Mais l’IA est un non-sens, une absurdité dans son énoncé même, un oxymore parfait, tout à fait représentatif de notre époque et plus spécialement de notre civilisation occidentale vieillissante et dirais-je croupissante. Croire que des systèmes basés sur des algorithmes puissent être aussi performants que des systèmes biologiques est le fruit de gens qui ne connaissent rien à la biologie. Et croire qu’ils puissent nous améliorer, nous dépasser, ou à dire vrai dépasser l’intelligence d’une bactérie est une illusion soigneusement entretenue par une puissante association d’escrocs et d’imbéciles (il faut toujours beaucoup plus de ceux-ci que de ceux-là pour faire un monde) au bénéfice, immense, cela va de soi, des premiers.
Nous sommes devenus d’autant plus crédules face aux escrocs de l’IA (omniprésents, il va de soi, dans le discours de la propagande contemporaine) qu’on nous a enseigné les idées les plus fausses sur la vraie nature de l’intelligence. Celle-ci n’a que très peu à voir avec le QI et encore moins avec la taille de la mémoire (pour une idée plus exacte de ce qu'est réellement l'intelligence, en particulier humaine, vous pouvez lire cet autre excellent article de ma part, ou seulement le dernier paragraphe pour les gens pressés). L’idée qu’il suffirait d’augmenter la taille de la mémoire et multiplier le nombre de calculs possibles à la seconde pour changer qualitativement la nature des machines qui s’y abreuvent est un autre non-sens. Je peux certifier sans crainte d’être détrompé que cette augmentation n’a jamais ajouté et n’ajoutera jamais un iota d’intelligence à nos machines. Par définition, la seule chose qui change est le nombre de données traitées et le nombre de calculs exécutés à la seconde par la machine. Mais le traitement reste le même, aussi dépourvu d’intelligence qu’un boulier.
Prenons maintenant quelques exemples pour illustrer cette notion qui n’est peut-être pas aussi claire pour tout le monde qu’elle devrait. Considérez une seconde le derviche tourneur autrement appelé Macron, la Ferrari de l’intelligence, le Mozart de la finance, le parangon de l’humanité made in France. A-t-il un QI beaucoup plus élevé que la moyenne, un processeur — encore parfois appelé cerveau — au top de la rapidité et de la puissance de calcul ? Évidemment oui. Il n’y a pas lieu d’en douter. Les obstacles et les examens qu’il a dû passer pour arriver là où il est sont précisément faits pour évaluer ce type d’intelligence, que l’on peut effectivement assimiler grosso modo à son QI. Mais vous aurez beau prendre le plus gros processeur au monde, le résultat sera toujours le même, excepté qu’il sera obtenu plus rapidement et avec plus de précision. Si le résultat était faux avec un petit processeur, il sera tout aussi faux avec le gros mais avec plus de chiffres après la virgule. Macron est-il intelligent ? Évidemment non. Tout ce que fait un derviche tourneur ou un processeur, c’est de tourner, de plus en plus vite. L’intelligence n’est pas un concept qui peut s’abstraire du monde réel. La preuve est au final donnée par les résultats obtenus dans ce monde réel. La France sortira de ses mandats dans un état de ruine économique, industrielle, financière, sociale, scientifique et politique (car il est évident que la démocratie ne sortira pas plus indemne de ses manigances que les domaines cités). Son efficacité en tant que gouvernant principal de la France (telle est sa fonction) a été nulle, voire pire que nulle. Or, ce qui définit le mieux l’intelligence, et de manière universelle, est le fait de tirer le maximum de ses propres capacités dans son domaine d’activités propre. Par exemple, dans leur domaine d’activités propre, les léopards sont aussi intelligents qu’on peut l’être, de même que les amibes. Cela signifie que leur efficacité en tant qu’espèce pour s’adapter à leurs conditions de vie propres est maximale, ne pourrait être dépassée par quoi que ce soit, même par des êtres soi-disant supérieurement intelligents. L’art de la chasse chez l’amibe est en effet aussi perfectionné qu’il est chez le léopard ou que chez l’Homme, pris collectivement. En d’autres termes, si le meilleur chasseur humain se retrouvait plongé dans le milieu de l’amibe ou du léopard, il s’apercevrait qu’il ne peut faire mieux et ferait, à coup sûr, beaucoup moins bien. Les animaux bêtes, ça n’existe pas (sauf bien sûr individuellement car il il y a en effet des léopards et probablement des amibes plus stupides que d’autres). Macron s’est clairement révélé plus stupide que d’autres dans son domaine propre.
Pour terminer par une petite digression, l’idée que les animaux seraient bêtes est une autre erreur due à un anthropomorphisme invincible. En réalité, seules des personnes n’ayant jamais côtoyé ou réellement observés les animaux peuvent croire cette fable. Mon exemple de l’amibe tout à l’heure n’est pas une plaisanterie : Regardez ces amibes en action de chasse et vous serez stupéfiés par la complexité de leur comportement, d’autant plus que ces créatures (on hésite à les qualifier d’animaux) n’ont même pas de système nerveux, ni matière grise ni matière blanche et donc pas un seul neurone. Les animaux ne sont pas bêtes et ne sont pas davantage des sortes de robots biologiques comme certains semblent se l’imaginer. Nous ne fonctionnons tout simplement pas pareil.
Bien sûr, à notre place d’Homme, les animaux seraient bêtes. Mais le fait est qu’ils ne sont pas à notre place.
En conclusion générale, on pourrait donc dire que les seules véritables "bêtes" de cette planète sont seulement celles qui ne sont pas à leur place (ou qui ne l’ont pas trouvée).

*Je propose une traduction 
de cet acronyme plus proche de la vérité dans la plupart des cas : Imbécilité Automatisée.

**Lisez pour en avoir un exemple très bien imaginé Solaris de Stanislas Lem ou son adaptation cinématographique par Tarkovsky (le dernier de ses films non seulement regardables mais réellement comestibles et quand Tarkovsky est comestible, il est excellent).


samedi 7 mars 2026

Guerre contre l'Iran: la voie finale

 

Hommage à Khameneï sous les bombardements à Téhéran

Cet article rentre dans la catégorie : "c'est beau une explosion nucléaire, la nuit, mais cent, c'est encore mieux".

    Après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, les USA et leur proxy préféré ont donc déclenché la guerre totale prévue de longue date contre l’Iran. Dans ce cas, il est fort probable que c’est le chien qui tient le maître plutôt que l’inverse mais le résultat est le même. Selon leur méthode ordinaire (à l’un comme à l’autre) les massacres, les crimes de masse ont aussitôt commencé, dès le premier jour, dès les premières heures. 165 écolières plus leurs professeures d’école élémentaire ont été tuées dans un tir de missiles. Du travail très propre, pas de survivants. Aujourd’hui, l’excuse avancée est une simple erreur de cible. C’est évidemment faux, comme le prouvent les attaques ciblées sur d’autres écoles (encore une hier, des garçons cette fois, toujours en école élémentaire) et les hôpitaux. Si on ajoute à ça les postes de police, systématiquement pris pour cible, il est évident qu’on retrouve la tactique habituelle de Netanyahu et ses sbires, employées à Gaza ou au Liban : détruire ou essayer de détruire les structures même d’une société civile. Il n’y a pas d’erreur ici, c’est le plan.
En revanche, il y a une erreur, gigantesque, pour les USA tout du moins, dans le seul fait de s’attaquer à l’Iran. C’est un trop gros morceau pour les USA actuels, très affaiblis industriellement, financièrement, économiquement et même militairement (le déclin rapide de la production industrielle entraîne automatiquement celui de l’armée). Ne vous laissez pas bluffer par ces images d’armada maritime surpuissante : dans ce type de guerre, son efficacité ou même son utilité est très faible.
Bien que Trump soit incompétent politiquement (si tant est qu’il possède une autre sorte de  compétence en dehors de l’industrie du spectacle), il n’est ni assez fou ni assez stupide pour ne pas avoir senti que le risque de tout perdre dans cette nouvelle aventure était considérable. Il est tout à fait conscient que ce ne sont pas seulement les USA qui risquent une déculottée magistrale et en mondiovisions, ce qui ne ne lui importe peut-être pas tant que ça au fond, mais lui, personnellement, Donald Trump, ce parangon de puissance, ce demi-dieu, ce pourvoyeur de paix universel selon la novlangue de 1984. Il sait qu’il risque la destitution en cas d’échec et la déroute électorale assurée qui suivra en fin d’année. Ses ennemis politiques, de tout bord, ne vont pas le rater cette fois. Et destitution signifie prison pour Trump, dans une cellule voisine de Maduro. Il avait une petite chance de s’en tirer, de se sortir de ce guet-apens sans trop de dégât pour son image (la chose qui lui importe le plus) juste après le premier jour de guerre. Il lui aurait suffi de déclarer « victoire ! » après la mort de Khameneï et de rappeler toute son armada. Et sans doute l’idée lui est passée par la tête : en somme répéter le coup fumant (et fumeux) du Venezuela. Mais les donneurs de Donnie ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ces gens-là ne se contenteront pas d’une victoire cosmétique pour ce qui est de l’Iran. Ils veulent la destruction de l’Etat perse, ils veulent le Grand Israël, du Nil à l’Euphrate, comme l’a confié tout dernièrement l’ambassadeur étasunien posté en Israël et l’Iran est le dernier obstacle régional à ce plan grandiose. Les plus fanatiques ne sont pas seulement juifs, les "élus" n'est-ce pas, ce sont aussi ces étranges chrétiens d’Amérique qui hurlent des insanités chaque jour à l’oreille de Trump : ils y croient dur comme fer à leur projet insensé. Il est également probable que ces gens — ou bien leurs partenaires au pouvoir en Israël — aient un gros dossier Epstein sur Trump, à utiliser en dernier ressort toutefois tant l’arme est dangereuse (puisque Trump en a peut-être un autre sur ces mêmes personnes).
Quoiqu’il en soit, Trump a laissé passer l’occasion et il est maintenant clair que la guerre va être plus longue que prévue et sur une échelle bien plus grande. Or, le problème, l’énorme problème, est qu’il n’y a jamais eu de plan B si le plan A échouait (et il a échoué). Il n’y a plus de retour en arrière possible et le chemin devant est pour le moins obscur et déprimant. Changer le « régime » comme disent les grands médias occidentaux est impossible : nous le savons maintenant ; la seule photo de ces centaines de milliers d’Iraniens réunis dans la rue pour rendre hommage à Khameneï, alors même que les bombes pleuvent sur Téhéran (voir photo plus haut) devrait suffire comme preuve. On peut discuter de la compétence des services de sécurité et de renseignement iranien mais pas de leur compétence militaire. L’armée iranienne est clairement très bien préparée et a en plus reçu des améliorations depuis juin dernier. Des améliorations venues d’où ? Ah, ah, chut, chut, c’est un secret. Je remarque juste que la dernière fois, durant le guerre des Douze Jours, l’Iran avait réussi de manière documentée à abattre un drone en tout et pour tout. En sept jours depuis le 28 février, au minimum 4 chasseurs étasuniens et plusieurs dizaines de drones lourds ont été abattus : tirez-en vous-mêmes les conclusions qui s’imposent. En tout cas, on ne crée pas une telle défense anti-aérienne partie de zéro ou presque en huit mois. La stratégie d’attaquer les base étasuniennes, toutes sans exception, localisées dans le Moyen-Orient, en plus des cibles habituelles en Israël, est excellente, encore plus couplée au filtrage sévère dans le détroit d’Ormuz. Du coup, la pression est aussi bien économique que militaire pour l’agresseur et son proxy enragé. Le fait même que les armements étasuniens (et donc israéliens) soient si onéreux devient un handicap énorme et non un avantage contre des drones et des missiles iraniens relativement bon marché et rapides à produire. Demandez au porte-avion Lincoln pourquoi on n’en entend plus parler (et si on se remettait à en parler, ce serait probablement très mauvais signe… pour la marine US). Certes les Iraniens prennent beaucoup de coups mais ils en distribuent énormément aussi et des coups très bien placés, contrairement aux destructions d’écoles et d’hôpitaux.
Oui, la puissance militaire des USA est bien supérieure à celle de l'Iran, supérieure d'au moins un ordre de magnitude, même avec les fragilités actuelles que j'ai indiquées plus haut. Oui, les USA peuvent détruire ce pays, dans l'absolu. Mais ils ne peuvent pas le conquérir. Comprenez-vous la différence? Et détruire l'Iran n'a aucun intérêt, en plus d'être évidemment un acte impardonnable. La destruction d'un pays comme l'Iran implique des destructions colossales pour l'agresseur, militairement, économiquement, politiquement, humainement.
Qui va tenir le plus longtemps ? Eh bien celui pour qui le combat est un enjeu existentiel. Quitte à mourir de toute façon, mieux vaut que ce soit les armes à la main. Il n’y a rien d’existentiel pour les Etasuniens dans cette guerre, sauf pour la petite clique de Washington ; il n’ y a rien d’existentiel non plus pour les Israéliens (sauf pour Netanyahu et sa bande d’assassins) ; au pire les Israéliens feront leur bagage et repartiront là d’où ils viennent : Europe de l’Est (mais pas au Banderstan, hein, ils risqueraient de se retrouver au front avant même d’avoir pu poser leurs bagages), France, USA. C'est toute la différence entre la situation de l'Iran vis à vis de l'Empire et de la Russie vis à vis du même ennemi: quoiqu'en dise le Kremlin, la guerre en Ukraine n'est pas existentielle pour les Russes; elle l'est pour les ukrainiens de culture russe, c'est une certitude qu'ils risquent leur vie et leurs biens, mais pas pour la Russie d'avant 2022. Et c'est ce qui explique la position qui peut sembler étrange du Kremlin, sa retenue jamais démentie vis à vis des réels adversaires cachés derrière leur proxy du Banderstan, en contraste flagrant avec l'Iran faisant feu de tout bois.
Si on sait lire entre les lignes des déclarations venues du Pentagone ou de la Maison blanche ou de la CIA (et c’est une compétence obligatoire si on veut comprendre quelque chose aux événements), le pouvoir washingtonien est arrivé à la conclusion, très prévisible, que seul un assaut terrestre de grande ampleur permettrait éventuellement d’atteindre les objectifs fixés, au minimum le changement de régime iranien. Vous voyez le problème pour Trump ? Un Viêt-Nam juste avant les élections, quand vous avez fait toute votre campagne en racontant (aux gogos) que vous serez le président de la paix, n’est pas très prometteur. Et contrairement à la guerre en Ukraine, impossible de trouver dans le coin un proxy adapté et toute la chair à canon qui va avec, pour faire la guerre à votre place. Soyons clair, avec les moyens offensifs et défensifs dont dispose l’Iran aujourd'hui (et encore davantage demain) plus une population de 93 millions de personnes largement supportrice de son gouvernement, les pertes étasuniennes seraient colossales, possiblement plus élevées que celles de la seconde guerre mondiale et certainement plus élevées que lors des guerres de Corée ou du Viêt-Nam. Ce n’est donc pas une voie politiquement possible, même en rêve pour les USA de Trump (ou de n’importe quel autre président en fait). Alors quelle voie reste-t-il ? C’est la question qui fait peur. Quand des bêtes enragées sentent qu’elles sont en train de perdre, de perdre tout, qu’est ce qui pourrait les retenir de franchir les ultimes bornes, de violer les dernières règles qui leur restaient, de briser les tabous que l’on croyait encore inviolables quelques années plus tôt. La conscience de Trump ? De son copain génocidaire ?
La tentation d’utiliser l’arme nucléaire ne va cesser de croître. Les fanatiques à la tête d’Israël ont déjà commencé à évoquer le sujet. Il est improbable que les USA passent à l’acte pour la raison que je viens juste d'énoncer mais le danger est, comme toujours, qu’ils soient mis devant le fait accompli par leur monstrueux acolyte. Israël, contrairement à l’autre proxy ukrainien, possède l’arme nucléaire et cela la démange de plus en plus de l’utiliser. C’est une des raisons aussi pourquoi Trump et les USA en général hésitent beaucoup à laisser se débrouiller leur gendarme du Moyen-Orient. Abandonner Israël face à l’Iran n’est pas une option viable. Ils savent qu’il est fou, enragé, incontrôlable.
Toute la stratégie de cette secte fanatique, car elle en a bien une contrairement à Washington, est de transformer cette guerre régionale en guerre mondiale. C’est pourquoi elle tire sur tout ce qui bouge, et dans toutes les directions, apparemment inconsciente des conséquences. Israël cherche sciemment le chaos, l’embrasement général. Actuellement la seule chose qui empêche encore le monde de basculer dans l’apocalypse (on n’en a jamais été aussi proche qu’en ce moment-même) est la volonté évidente de la Russie et de la Chine de refuser l’escalade, la confrontation frontale avec l’Empire, que ce soit dans le cadre de la guerre en Ukraine ou en Iran. Mais si une seule bombe nucléaire, même "une toute petite" est lancée contre l’Iran, alors il deviendra pratiquement impossible pour ces deux pays de garder cette posture.
L’avenir d’Israël n’est pas glorieux certes mais ça nous fera peu de consolation quand l’hémisphère nord aura disparu aux trois-quarts.

Bon, vous me direz : c’est peut-être la seule chance qu’auront jamais les Africains.

Article en lien avec celui-ci.

Autre article.


lundi 16 février 2026

Hommage funèbre à Cuba et aux ultimes résistants américains à l’Empire

Pour faire suite à mon dernier article, je remarque que la propagande venant des USA a récemment changé sa « narrative ». Autrefois, c’est-à-dire, avant la seconde irruption du bébé géant dans la Maison Blanche, elle consistait à prétendre que le chaos exporté par ses bras armés (Ministère de la Guerre, CIA, une ribambelle d’ONG à son ordre…) était une nécessité dictée par la « liberté et la démocratie » et d’affirmer haut et fort que la guerre c’est la paix, quand elle est menée par les gens biens, qui sont occidentaux et plus particulièrement étasuniens, cela même si cela doit coûter la vie à des milliers, ou millions, de civils. Refaire la liste de ce type d’actions depuis 1945 vous fait commencer par la Corée peu après la seconde guerre mondiale et finit (à l’heure actuelle mais la liste est toujours en cours évidemment) par Cuba aujourd’hui, complètement asphyxiée par le blocus naval de son détestable voisin. Trump a changé tout ça. Il faut d’ailleurs le mettre à son honneur, si on ose dire, d’avoir clarifié considérablement la politique réelle des USA. Avec lui, il est impossible de continuer avec l’ancienne bonne parole : qui pourrait dans son bon sens encore la prendre au sérieux, n’est-ce pas ? Le contenu de la propagande a donc dû s’adapter à ces nouvelles façons du grand faiseur de chaos. La raison invoquée habituellement, à savoir donc d’apporter liberté et démocratie à tous ces pauvres peuples tyrannisés et trompés par leurs leaders, est devenue secondaire et souvent carrément omise. Va-t-on apporter la liberté et la démocratie aux Cubains, aux Vénézuéliens, aux Iraniens, aux Palestiniens ? Non, bien sûr. On va simplement leur prendre le peu qu’ils ont, dans la tradition bien établi des USA, inchangée depuis des siècles elle, qui est de voler les pauvres pour donner aux riches. Et on leur remettra un pourcentage symbolique pour le prix de leurs richesses exploitées par l’oligarchie étasunienne. C’est le deal : il n’y en a aucun autre. Notez bien que cela n’a rien de nouveau, cela a toujours été le deal depuis le temps des colonies, sujet que nous autres Français maîtrisons fort bien, même si nous invoquions d’autres raisons nobles et vertueuses, comme d’apporter le progrès, l’instruction et les bonnes manières. La seule différence avec Trump, c’est la manière : les masques sont tombés. Les pirates, les assassins et les bandits ne font même plus semblants d’être autre chose que ce qu’ils sont.
Dans ce nouveau paradigme, l’avenir de pays comme Cuba paraît très sombre. Il faut d’ailleurs saluer le courage et la ténacité hors du commun des Cubains pour avoir résisté depuis plus de soixante ans aux pressions, comme disent les gens bien élevés (des sacrés hypocrites), venues de leur voisin du nord. Comment cette île à un jet de pierre des USA, pas très grande qui plus est, a pu survivre et garder sa souveraineté aussi longtemps dans ce contexte, est une sorte de miracle à mes yeux. Cela l’est d’autant plus si on compare avec le Vénézuéla. Celui-ci avait l’avantage de la taille, de ne pas être une île et de se situer un peu plus loin de l’étoile de la Mort. Cela n’a pas suffi. En une seule opération d’une nuit, son président a été enlevé, emprisonné et le reste du gouvernement s’est empressé de confier les clés du pays à la CIA (presque littéralement). Certains commentateurs bien intentionnés mais visiblement aveuglés par leur foi dans les idéaux généreux des Chavistas sont encore à chercher un sens à tout ça comme si ce n’était pas évident. Non seulement, Maduro, président légitimement élu et reconnu par l’ONU, a été vendu ou disons échangé contre quelques assurances, par ses propres frères (ou sœurs dans ce cas) Chavistes, mais les intérêts du pays ont été vendus à l’envahisseur Yankee, probablement pour une poignée de dollars. Il est impossible d’interpréter autrement la visite du directeur de la CIA à la présidente par intérim Delcy Rodriguez immédiatement après l’opération Maduro et le comportement de celle-ci devant son nouveau patron. Les gens au pouvoir nominalement sont toujours les mêmes (hormis le principal bien sûr qui est parti pour croupir à perpétuité dans sa geôle new-yorkaise, sauf si quelqu’un décide d’abréger ses jours selon la méthode Epstein Express) mais le régime chaviste est tombé en l’espace de quelques semaines.
Cuba résiste toujours. Mais pour combien de temps encore ? Je ne suis pas spécialement fan du castrisme ou du chavisme ou d’ailleurs de n’importe quel autre isme mais je reconnais aux peuples comme aux individus le droit de faire leurs propres choix, même si ce sont des erreurs. Ce principe est d’ailleurs, sous une forme plus policée, passé dans la charte des Nations Unies (mais que plus personne n’écoute, semble-t-il).
Le gouvernement Trump est en train de créer, en toute connaissance de cause, une catastrophe humanitaire à Cuba. Sans pétrole, une économie moderne ne peut tenir plus de quelques semaines (si vous ne le croyez pas, essayez ça en France et vous verrez le résultat ; c’est d’ailleurs à peu près la seule façon de sortir de l’impasse dans ce pays : bloquons le pétrole et dans deux semaines tout le monde est dans la rue, même les invalides, même les paraplégiques). J’ai entendu à ce sujet Ben Norton, excellent journaliste et très pointu sur l’Amérique Latine (voir plus bas sa vidéo) dire que les Chinois allaient faire quelque chose à ce sujet et envoyer des panneaux photovoltaïque aux Cubains. Quelle blague ! Norton est intelligent et très compétent en géopolitique américaine mais il est clair qu’il a sauté les cours de sciences dures ou même pas si dures que ça durant son parcours scolaire. Ce n’est pas avec un panneau photovoltaïque que tu vas faire marcher ta vieille 404 ou ta pétrolette et aller au boulot pour gagner de quoi acheter du pain. Et le boulanger ne va pas faire fonctionner son four avec un panneau voltaïque.
La Russie, paraît-il, s’apprêterait à envoyer un pétrolier à Cuba. En tout cas, les USA ont déjà menacé les Russes de les sanctionner s’ils osaient venir en aide aux Cubains, ce qui a dû les faire bien rire. Il est évident que la tactique Trump est recopiée sur celle de son copain Netanyahu, encercler, affamer, empêcher toute aide et au besoin bombarder si les malheureux protestent un peu trop bruyamment. Ce serait une bonne initiative de la Russie mais est-ce seulement possible ? Cuba est bien loin de la Russie et la Russie n’a plus le pouvoir de dissuasion de l’URSS à l’époque de l’affaire des missiles cubains. Et les USA d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier : ils sont totalement hors de contrôle, ont jeté tout semblant de moralité à la baille. Comment le Kremlin va-t-il protéger son pétrolier ? je ne sais pas. Je suis sûr d’une chose en tout cas, Poutine ne démarrera pas une guerre frontale avec les USA pour Cuba, et donc la troisième guerre mondiale, quelle que puisse être sa sympathie pour ces ultimes résistants d’Amérique.
Le sort des Cubains ne fait malheureusement que peu de doutes. Trump est à la recherche de fruits faciles à cueillir pour redorer son blason avant les midterms qui arrivent à la fin de l’année. Le Vénézuéla n’a pas suffi. Le Groenland pourrait être une bonne option, très facile, mais compliquée à présenter même pour ses donateurs peu délicats. Reste Cuba. L’ardeur des premiers révolutionnaires est passée, Il n’y a plus de Che Guevara pour exalter les foules, l’URSS n’est plus là pour faire contrepoids ; la bête féroce et puissante qui a juré sa mort est maintenant totalement déchaînée et ne se soucie plus de respecter même les formes du Droit international. Je ne crois pas que la Russie actuelle puisse les sauver : elle a trop à faire avec le proxy de l’Empire que certains s’obstinent à appeler l’Ukraine ; si elle doit faire un effort supplémentaire pour un allié, ce sera l’Iran qui est un enjeu stratégique bien supérieur pour la Russie (et beaucoup plus proche d’elle, beaucoup plus facile à ravitailler en objets volants par exemple). Quant à la Chine, n’en parlons pas, elle ne battra même pas des paupières quand les petits enfants cubains se feront découper au sabre à cane.
Et malheureusement, le sort des Cubains en général et des castristes en particulier sera épouvantable, bien pire que celui du couple Maduro. Le siège total du pays est en cours. La haine que les USA vouent à Cuba est clairement personnelle et c’est une haine de longue date, rancie et mortelle. Pourquoi une telle haine pour un pays, un peuple qui ne présente aucun danger pour les Etasuniens, qui n’a jamais eu aucune intention d’attaquer son grand voisin et qui n’en a évidemment pas les moyens semble incompréhensible. En fait le seul tort des Cubains (dans leur grande majorité) est d’avoir choisi un autre chemin, de ne pas vouloir danser sur la musique yankee, et de se trouver, par manque de chance, juste à côté. Bien sûr, il y a quelques raisons plus particulières, comme le fait que nombre de Cubains de l’ère pré-Castro ont immigré aux USA, souvent avant même la chute de Baptista, ce grand ami des maffieux et ceux-là ont des comptes à régler. Pensez seulement à Rubio, ce fils d’émigré cubain, celui qu’on a surnommé aux USA Narco Rubio, avec la main mise sur l’île. Imaginez la destruction et le chaos et la vengeance qui vont s’abattre sur la Havane. Ce sera bien pire qu’un cyclone de catégorie 5. Oh, ils ne vont pas procéder à un génocide comme leur "maître à penser" en Palestine, ils vont juste détruire totalement leur société, piétiner absolument tout ce qui rappelle l’héritage castriste, une bonne partie de l’histoire de ce pays donc, et remplacer les universités et les hôpitaux (toujours de bonne qualité à Cuba malgré les décennies d’embargo et le manque de matériel) par des casinos avec la bobine du bébé géant en néons tricolores.
La capture de Maduro et de l’État vénézuélien rentre parfaitement dans la catégorie du colonialisme. La capture de Cuba sera bien pire, car il s’agira de totalitarisme en action, sans frein ni limite. Le sale boulot sera fait pour l’essentiel par des Cubains, toute la racaille que pourra réunir l’Oncle Sam dans cette île, même s’il faut vider les prisons cubaines pour ça. Ce sera une orgie de violence et de pillage comme en Lybie, comme en Syrie, comme en Ukraine.
Pauvres Cubains !


Je vous recommande la vidéo suivante, de Ben Norton, qui en sait bien plus long que moi sur l’histoire, la situation actuelle de Cuba. Son journalisme n’est certainement pas objectif, comme disent les demi-savants, et milite clairement à gauche mais ses exposés sont très bien faits, toujours étayés par des sources non suspectes de "gauchisme" et je défie quiconque de trouver plus percutant sur le sujet en trente minutes.