Je pense qu’on peut rentrer
cet article dans la catégorie des actualités, tant il y a de matière ces
derniers temps, grâce au concours inégalé dans l’Histoire de cette planète d’un
pays compris entre le Mexique et le Canada que je ne nommerais toujours pas.
Une autre observation préliminaire que l’on peut rentrer dans la catégorie bien
connue des vérités dérangeantes est que la guerre inspire ou a inspiré le
meilleur de certains des plus grands écrivains et cinéastes. La guerre est
romanesque dans le sens le plus précis (et le seul valable) à savoir qu’elle
fournit nombre de protagonistes et d’antagonistes, avec toutes les histoires
possibles qui s’ensuivent. La guerre est incontestablement photogénique, y
compris dans son horreur ; il suffit pour s’en convaincre, si besoin
était, de regarder quelques-unes de ces innombrables vidéos disponibles sur
l’Internet montrant des scènes réelles de bataille ou d’explosions ayant cours
actuellement. Ces images n’ont à peu près aucun intérêt informatif, à moins
d’être spécialiste dans une des branches de l’art militaire, et d’avoir des
contacts fiables sur le terrain, mais il est certain qu’elles proposent un
spectacle dramatique difficilement substituable. Et si l’une des guerres en
cours devait devenir atomique, je suis sûr que des chaînes survivantes nous
proposeraient des films encore plus spectaculaires.
Les déclarations d’intention pacifique ne servent à rien. La guerre existe et
existera en tout temps, dans tous les mondes possibles, tant qu’il y aura des
hommes (femmes incluses). Pourquoi ? Comme je l’ai dit déjà, ici par exemple, une autre vérité dérangeante est que la guerre est en fait le seul
moyen pour nous autres humains de remettre les pendules à l’heure, de
réétalonner la boussole quand elle a perdu le Nord, d’opérer un reset général,
de changer les systèmes devenus non efficients, voire totalement obsolètes.
C’est déplorable mais c’est le monde dans lequel on vit. J’insiste sur le fait
que la guerre n’est pas un moyen parmi d’autres d’obtenir cette remise à
l’heure mais le seul que nous avons, le seul qui marche, si on ose dire, et
c’est pourquoi nous finissons toujours par y arriver, de gré ou de force. Plus
la guerre est intense, plus un changement important a des chances d’avoir lieu,
en bien ou en mal. Il n’y a pas d’échelle officielle de l’intensité d’une
guerre. Personnellement, je proposerais de l’appeler l’échelle Russe, une
échelle ouverte comme dans le modèle de Richter pour les séismes. Russe par ce
que les Russes sont les maîtres de l’escalade militaire. Il est difficile
d’imaginer progression plus millimétrée, plus méthodique, plus froide, plus
rationnelle que leur escalade dans la guerre qu’ils mènent (et qu’on les a
obligés à mener) contre l’Occident collectif. Et pourquoi ? Parce qu’ils
savent que l’Occident ne pourra pas les suivre longtemps dans cette lente mais
incessante augmentation des enjeux et que ce dernier jettera les cartes bien
avant d’arriver au niveau 9 ou 10. L’Occident est comme un joueur de poker avec
deux paires contre une quinte flush. La Russie sait ce qu’elle a dans la main
et sait ce que ses adversaires, y compris et surtout leur maître
d’Outre-Atlantique, ont dans leur main : aucun bluff ne marchera.
L’échelle de la guerre en Europe, au Banderistan ou dans le Golfe est très
différente selon l’endroit où on se situe. Pour les bienheureux Eurozonés, le
Royaume-Uni et les autres laquais de l’Empire (comme le Canada tout
dernièrement a pu le vérifier), c’est encore l’échelle 1 (des explosions ou
incendies officiellement qualifiés d’accidentels mais de plus en plus fréquents
dans des usines d’armement ou autres installations pouvant avoir des
utilisations militaires). Le niveau 2 peut être illustré par la situation de la
Russie : des dégâts graves, mais rien de sérieux dirons-nous. Pour les
Ukrainiens de l’Ouest, on est à la force 3 de l’échelle Russe, avec des
explosions régulières non seulement d’usines d’intérêt militaire mais de toute
installation pouvant servir à la logistique avec en prime la destruction de
plus en plus systématique des divers actifs occidentaux présents dans cette
partie de l’Ukraine, comme Amazon pour ne prendre qu’un exemple (le niveau atteint
ici sur cette échelle est à peu près similaire aux divers pays du Golfe soumis
aux missiles et drones Iraniens ou Yéménites, dirigés par des satellites
russes, avec du personnel russe comme instructeur). Pour les Ukrainiens à l’est
du Dniepr ou à cheval sur le Dniepr ou ceux d’Adiessa (Odessa correctement
prononcé), le niveau est déjà arrivé au niveau 6 de l’échelle Russe : en
plus de ce qui a déjà été compté, on a une destruction systématique des
communications, maritimes (bateaux, tout type en dehors des barques, mais aussi
installations portuaires) comme terrestres (locomotives par centaines, camions
citernes ou cargo indénombrables), destruction des principaux ponts, destruction
des infrastructures énergétiques, jusqu’au vendeur au détail (stations-service
par centaines, déjà entièrement disparues autour de Hrarkov, Pavlograd,
Soumy…), destruction des data-centers, destruction des nœuds de communication
(comme Internet), destruction des entrepôt et hypermarchés suspectés de stocker
des armements, ciblage de plus en plus régulier des centre de recrutement de
l’armée et même des postes de police (puisque celle-ci sert d’appui aux
recruteurs), des hôtels de luxe qui servent de logis temporaire aux officiers
ukrainiens et surtout otasuniens (rien n’est plus facile pour les renseignement
russes que d’obtenir ce type d’information en Ukraine et particulièrement au
sud ou à l’est où… tout le monde parle russe). Notons que chacune des petites
escalades successives de la Russie est une mesure miroir des opérations
otasuniennes sur le territoire russe, mais auxquelles ont été appliqué un
coefficient multiplicateur de 10. Il ne fait aucun doute que la vie est d’ores
et déjà très précaire dans les régions ciblées, quelle que soit vos vues
politiques ou votre place dans la société, si on peut encore appeler ça une
société. Dans la zone étroite qui jouxte la ligne de front, une bande d’environ
20 km de large, le niveau est dangereusement proche de 9. Tout ce qui a été dit
reste vrai mais on doit ajouter les vols de drones incessants, les tirs
d’artillerie, les arrivées de bombes planantes au pouvoir de destruction
maximal dans le cadre d’une guerre conventionnelle, plus les opérations de
sabotage et de reconnaissance qui viennent sans cesse ajouter au stress général.
Cette zone est selon moi presque comparable aux grandes batailles de la seconde
guerre mondiale avec une différence importante toutefois : les civils ne
sont pas ciblés, contrairement aux massacres de masse entièrement délibérés,
conçus par l’État-major
nazi comme une méthode acceptable pour dissuader la résistance de la population
civile envahie (tout à fait similaire à la méthode israélienne actuelle à Gaza
ou au sud Liban qui sont sans discussion au niveau 9). Au-dessus, il ne reste
que le niveau 10, qui démarre avec Nagasaki et Hiroshima, mais qui peut faire évidemment
beaucoup mieux, n’en doutons pas (c’est pour ça que l’échelle est ouverte).
Eh bien, on voit qu’il reste de la marge pour les Russes avant la guerre totale
qui leur est promise régulièrement par certains énergumènes incompétents et
irresponsables, que ce soit le bébé géant à Washington ou le derviche tourneur
national.
Petite parenthèse concernant le bébé géant, Trump pour ne pas le nommer. Il ne
faut pas lui jeter l’opprobre pour ce qui ne lui appartient pas. Les USA ne
sont pas Rome et Trump n’est pas César, ni aucun des présidents des USA. Comme
je l’ai indiqué dans un article récent, le pouvoir aux USA est une chose des
plus fragmentées et la personne titulaire du poste de « Maître du
monde », comme dirait l’énergumène déjà cité, assis à la Maison Blanche,
ne détient en réalité qu’une minuscule fraction du pouvoir réel. Je l’ai évaluée
à 5%. C’est un chiffre arbitraire évidemment mais c’est le bon ordre de
grandeur. Et le reste du gouvernement ne vaut pas davantage. On pourrait croire
que c’est une vertu dans le cadre d’une démocratie, au nom de la séparation des
pouvoirs. Absolument pas. Cela signifie seulement que ceux que vous élisez
n’ont pas le véritable pouvoir, ou bien une fraction si petite qu’on peut la
considérer comme négligeable. Et que tout le reste va à des gens que vous
n’élisez pas, que vous ne connaissez peut-être même pas. En réalité, les USA
sont une des formes de démocratie les plus faibles qu’on ait inventée
concernant le contrôle du pouvoir exécutif par le peuple. Cela explique les
difficultés insurmontables que rencontre Trump pour se sortir du bourbier
ukrainien par exemple. Trump est un escroc, un menteur, un type très vulgaire
mais il n’est pas idiot ; il sait parfaitement que ces guerres sont en
train de détruire ses perspectives électorales et d’entacher sa postérité
d’homme d’État ?
Le peuple étasunien est lui, pris en gros, un idiot, mais il n’est pas assez
idiot pour ne pas faire un lien entre ces guerres (Ukraine, Iran) et les prix
qui ne cessent de grimper par chez eux. Mais Trump ne peut arrêter la guerre,
ni même arrêter l’aide que fournit son propre pays au Banderistan. Il ne peut
pas davantage arrêter la guerre contre l’Iran, qu’il a lui-même autorisée,
persuadé par ses services de renseignement (et ceux d’Israël) qu’elle serait
comme une promenade dans un parc. Dans les deux cas, la CIA et les différents
sponsors va-t-en guerre font comme il leur chante. Quand Trump propose un deal
au Kremlin concernant le Banderistan et que Radcliffe, le directeur de la CIA
passe derrière pour menacer de devenir vraiment très méchant (ouh, ouh, ils ont
fait au Kremlin avant de lui refermer la porte sur le nez), c’est souvent
interprété comme une tromperie délibérée de Trump ; non, c’est juste une
nouvelle preuve de l’impuissance d’un président des USA par rapport à cette
officine non élue et qui sempble n’avoir de compte à rendre à personne. Dans le
cas de l’Iran, ce n’est pas tant la CIA que tous les lobbies génocidaires pro-israéliens
qui mènent la danse (et ce n’est pas ça qui manque aux USA, chez les bleus
comme chez les rouges). Et ce fait, ce pouvoir fractionné, contradictoire et
pratiquement illisible, rend très difficile pour l’adversaire de concevoir une
réponse appropriée. Tout accord avec les USA devient sujet à caution puisqu’une
des parties du pouvoir étasunien peut à tout moment la remettre en question ou
même n’en tenir aucun compte ! C’est un problème pour l’adversaire certes,
qu’il soit Russe ou Iranien, mais ça l’est encore plus pour les USA. Quand
votre parole ne vaut plus rien, quelle qu’en soit la raison, votre diplomatie
est morte. Et il ne reste que la guerre et l’espoir toujours plus chimérique
que du chaos sortira un seul vainqueur : les USA. Fin de la parenthèse.
Etant donnée l’expertise de la Russie en matière de conduite militaire, et leur
pratique considérable de cet art, il n’est pas surprenant que nous retrouvions
une part anormalement élevée de Russes parmi les plus grands auteurs ayant été
inspirés par la guerre. Tolstoï vient immédiatement à l’esprit. De tous ses
écrits littéraires majeurs, seul les Récits de Sébastopol peuvent être
décrits comme de la littérature de guerre puisque c’est le rapport que fait
l’écrivain Tolstoï de son expérience en tant que soldat (officier subalterne
plus précisément) lors du siège de Sébastopol, défendue par l’armée russe,
contre les assaillants Turques et les inévitables Franco-Anglais, bien
supérieurs en nombre. Mais chez le Russe, cela dépasse évidemment le cadre
strict d’un rapport journalistique. Ce n’est pas son seul livre où la guerre
est l’un des sujets ou le sujet central : Les Cosaques (guerre au
Caucase), Guerre et Paix (guerre contre l’armée napoléonienne) et de
nouveau le Caucase enflammé (il est toujours enflammé de toute façon) avec Hadji
Mourat. Toujours parmi les Russes, je relèverai l’excellent roman La
Fuite de Boulgakoff (sur la guerre civile russe et la fuite des Blancs
devant les Rouges). Cervantes aurait pu être un autre très grand écrivain
militaire, vu son expérience de soldat et son talent d’écrivain, mais il s’est
contenté d’écrire sur une guerre mineure contre des moulins à vent. Chez les
Français, je citerai en premier lieu Céline , principalement pour sa novella Casse-pipe
(un des plus grands livres écrits au vingtième siècle malgré sa petite taille)
mais aussi, pourquoi pas, pour sa trilogie finale qui débute avec le très
épique et très drôle D’un château l’autre. Pour Casse-pipe, mes
références sont autant picturales que littéraires : on pense en effet
autant à Bosch qu’à Dantes en lisant ce long poème de descente infernale (hé
oui, c’est cela aussi, la poésie !) Voyage au bout de la nuit du
même est un autre choix possible, mais à déconseiller aux dépressifs et à ceux
qui comme moi n’aiment pas les livres trop longs. Chez les Français, je suppose
qu’on doit encore citer La Chartreuse de Parme quand on parle de littérature
de guerre mémorable mais ce roman fait partie de ces livres fameux qui me sont tombés des mains, avant même d’arriver sur le champ de bataille et ma
mémoire est donc vierge sur ce point. Un autre écrivain notable ayant écrit de
bons livres sur la guerre est Ernest Hemingway. Selon moi, l’Adieu aux armes
est son meilleur roman ; Pour qui sonne le glas est encore assez bon
mais sent déjà le romantisme, la mythologie propres aux Étasuniens et la mythologie propre à Hemingway, cette
espèce de pénible apitoiement sur soi-même qui se fait passer pour de l’héroïsme
et qui gâche une partie de sa production. Or la mythologie militaire
étasunienne est essentiellement une illusion et la guerre est justement le
moyen radical de faire cesser les illusions de tout un chacun. Si je ne me
cantonnais pas aux œuvres littéraires, aux œuvres d’art, je devrais citer le
grand reporter Jack London, pour son rapport sur la guerre Russo-Japonaise vue
du côté russe ((pour l’anecdote, ajoutons que ce rapport a fortement influencé ce
grand dessinateur, Hugo Pratt, pour sa BD la Jeunesse de Corto Maltesse
qui en réalité à la lecture s’avère être celle de Raspoutine (aucun rapport
avec le personnage historique)). Non, je n’ajouterai pas à cette courte liste l’Illiade,
que j’ai pourtant lue de bout en bout, tant on est ici dans la pure mythologie,
dans la légende fantastique, et non pas dans la guerre, la chose réelle. Voilà
donc, dans le cadre restreint de mes connaissances livresques, ce que je
retiens comme littérature de guerre mémorable. Comme on le constate, les grands
livres ayant pour sujet premier ou second la guerre sont une denrée rare, ne
serait-ce que parce que les grands écrivains sont rarement des gens qui font la
guerre, épargnés qu’ils sont par leur origine sociale privilégiée ou par leur
réelle absence de toutes compétences qui pourraient servir à un soldat ou qui,
quand ils l’ont faite, ont rarement eu l’occasion d’écrire dessus, ne serait-ce
que parce qu’ils étaient morts avant.
Selon moi, la fiction militaire donne vraiment sa pleine mesure avec le cinéma.
C’est un des rares domaines où je trouve d’ailleurs le cinéma plus percutant,
plus prenant que la fiction littéraire (ou le rapport journalistique un peu sec,
type London). Et cette fois les Russes, ou plutôt, soyons précis, les
Soviétiques, sont absolument inégalés et peut-être inégalables.
J’ai cité Guerre et Paix de Tolstoï comme un des chefs d’œuvre de la
littérature guerrière (et de la littérature tout court). Son adaptation par
Sergueï Bondartchouk est une merveille, les scènes de guerre comme le reste.
J’ai l’habitude de penser que les adaptations cinématographiques de classiques
littéraires donnent des ratages, qui vont du grotesque complet au pensum
insignifiant. Mais celui-ci fait partie des rares exceptions. La seule petite
critique que je pourrais faire, en me forçant, est le peu de place réservé dans
le film à Platon Karataïev, un des meilleurs personnages du livre. Mais je
comprends : le film dure déjà plus de six heures, difficile de faire tout
tenir de ce roman énorme dans un film de longueur supportable pour le
spectateur. Tous les personnages sont magnifiquement joués, Natacha et le reste
de la famille Rostov, Andreï, Piotr, la belle et froide Hélène, ce fou de
Dolokhov, le Capitaine Touchine et donc Platon. Bondartchouk a reçu des moyens
énormes du studio Mosfilm et croyez-moi, cela se voit sur l’écran. Plus tard,
le même réalisateur a produit un autre chef d’œuvre du film de guerre, mon
préféré en fait parmi tous les films de guerre, Ils ont combattu pour leur
pays. Le film se situe dans les jours ou les semaines qui précèdent la
bataille urbaine de Stalingrad, dans la steppe immense de l’oblast, quand
l’avancée des blindés allemands semblait irrésistible. L’angle choisi est celui
du simple soldat ou du sous-officier et du civil ordinaire qui ne comprend pas
que leurs soldats fuient devant l’ennemi, les laissant à sa merci (les chefs
militaires russes sont les champions incontestés de la retraite préméditée,
celle qui fait que la logistique ennemie à force de s’étirer devient
intenable : ils voient juste dans le long terme mais allez faire
comprendre ça à des gens qui ont le choix entre perdre la vie ou tout ce qu’ils
possèdent). Si vous préférez les histoires qui finissent bien, vous pouvez
regarder la suite cinématographique intitulée Libération puisque cela se
termine par la libération des camps d’extermination, la prise de Berlin avec la
découverte des cadavres de Hitler et Cie dans leur Bunker puis la reddition
écrite de Keitel (je crois que c’est dans le film, à vérifier) devant Joukov.
Tous les acteurs sont impeccables, de même que la mise en scène. Comme le film
est coproduit par l’Allemagne de l’Est, la plupart des personnages allemands
sont joués par des Allemands en allemand, ce qui est tout de même plus
pertinent que les méthodes hollywoodiennes ordinaires. Celui qui joue Hitler,
Fritz Dietz, est un communiste de longue date, bien avant la victoire
soviétique, et habitué aux persécutions de la Gestapo. Pourtant il joue le
personnage avec un maximum de réalisme, et, c’est dur à dire, d’humanité ;
on est très loin de la caricature habituelle. Il est plus que convainquant et
d’ailleurs il récidivera dans le prochain film dont je vais parler. C’est une
sorte de croix qu’il a dû porter presque toute sa carrière d’acteur (qui a été
longue) de devoir jouer Hitler encore et encore mais ça lui aura au moins fait
participer à deux chefs d’œuvre cinématographiques.
Le chef d’œuvre que j’aurais presque tendance à qualifier d’absolu est pourtant
un film de télévision. Son titre, honnêtement, est pour moi une énigme
irrésolue : Dix-sept moments du printemps, d’autant qu’il s’ouvre
et se termine, je crois bien me souvenir, dans des paysages enneigés. Bien
que le film se déroule lors de la seconde guerre mondiale et pour la majeure
partie dans l’Allemagne nazie, c’est davantage un film d’espionnage et de haute
politique que de guerre à proprement dit (je ne me souviens pas de scènes de
bataille par exemple mais peut-être ai-je oublié). L’intrigue raconte la très
difficile mission confiée à Stirlitz (un colonel espion russe sous couverture
comme… Poutine plus tard et à peu près dans la même région) de choisir parmi
trois personnages nazis clé celui qu’il pourra retourner sans se faire prendre
avant : Boorman, Himmler ou Goering. On assiste à son ascension dans la
hiérarchie nazie (car c’est un officier nazi, censément originaire de Pologne,
je crois), parfois aidé bien involontairement (et ironiquement) par le chef du
contre-espionnage allemand, Müller. Aucune caricature facile dans la description
des nazis, comme évidemment des communistes russes ou pas, deux spécialités
abrutissantes d’Hollywood. Tout est en nuances précises et en teintes de gris,
plus ou moins claires, plus ou moins sombres. Müller, par exemple, un des
personnages les plus mémorables du film est incontestablement un homme
sympathique malgré son sale boulot et les sales méthodes que son service
emploie. On comprend clairement qu’en d’autres circonstances, lui et Stirlitz
auraient été amis. La fin est ouverte, sans conclusion claire, mais y en a
-t-il besoin ? (on sait après tout comment l’Histoire se termine), quoique
probablement funeste pour le personnage principal. Les Russes ne sont
clairement pas de grands fans du tout est bien qui finit bien. À noter que l’acteur qui
joue Stirlitz jouait aussi dans les deux films de Bondartchouk mais il m’a
fallu un bon moment pour le réaliser.
Le premier film de Tarkovsky, et le plus efficacement écrit de tous, est un
film de guerre, un des meilleurs : L’enfance d’Ivan, avec le jeune
acteur qu’on retrouvera dans Andreï Roublev. Chronologiquement, c’est le
premier film parmi tous ceux dont j’ai parlé. L’histoire est assez
terrible puisqu’elle met en jeu un enfant mais c’est vraiment peu de chose
comparé au film suivant, le plus épouvantable et bizarrement le plus poétique
de tous les films de guerre que j’ai vus, le fameux Idi y Smotri, ce qui
pourrait se traduire par Venez et Voyez (« viens et vois », plus
exactement), mais la traduction française a choisi de remplacer cette citation
de l’Apocalypse par un titre plus banal (que j’ai oublié). Ce film est une des
raison qui m’a fait écrire cet article à propos de la poésie. C’est le
genre de film qu’on doit regarder une fois dans sa vie, le regarder deux fois
étant pratiquement impossible, tant il est intense et insoutenable. Le
réalisateur, Elem Klimov, a fait quelques films avant, dont la meilleure
biographie de Raspoutine, mais aucun après : on devine sans peine
pourquoi.
Il est possible que le film de Klimov, sortie au milieu des années 80, si mes
souvenirs sont bons, ait mit une sorte de point final au cinéma de guerre
soviétique : que voulez-vous dire après ça ? Les Russes ont encore
délivré quelques bons films de guerre plus récemment mais on est dorénavant
loin de l’intensité, de l’ampleur, du souffle qu’il y avait dans ces films
soviétiques. Je pourrais citer par exemple Le captif de l’excellent
Alexeï Outchitel qui se passe durant une des guerres tchétchènes (2008), Tigre
Blanc, étrange mais très intense film de combats de tanks fantastique avec
une dernière scène particulièrement mémorable ou La Forteresse de Brest
(2010), Brest étant ici la ville biélarusse et non le port breton, ou encore Les
vingt-huit de Panfilov (2016). Tous les films dont j’ai parlé ou en tout
cas la majorité ont des versions sous-titrées françaises, faites à la main si
je puis dire, et même dans le cas des plus célèbres d’entre eux, des versions
avec doublage français.
En dehors de l’URSS et de la Russie, je peux compter les films de guerre
marquant que j’ai vus sur les doigts d’une seule main. La Liste de Schindler
pourquoi pas, oui : il y a quelques scènes mémorables. Et sans
enthousiasme particulier je pourrais y mettre dans un moment de générosité inhabituel
Les sentiers de la Gloire. Plus mémorables sont Le Bateau de
Petersen dans sa version intégrale et Les plus belles années de notre vie
dont j’ai déjà parlé ici. William Wyler a une très rare qualité chez les
réalisateurs étasuniens de films de guerre (et de films tout court) : le
réalisme, même si on pourrait le classer dans beaucoup d’autres genres, et
peut-être avec plus de raison, vu que je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule
scène de combat dans tout le film. Bon, ce n’est peut-être pas un film de
guerre, tout compte fait. Malgré la romance très importante, je compterai aussi
Dieu seul le Sait avec Robert Mitchum et Deborah Kerr, dans un décor tropical durant
la guerre avec le Japon, ou, au choix, le western italo-américain qui se passe
durant la guerre civile étasunienne Le Bon la Brute et le Truand. Aucun
réalisme dans celui-ci, évidemment, on est dans la haute fantaisie, mais la
façon dont Léone introduit les scènes de bataille entre Gris et Bleus est
typique de ce réalisateur et d’une façon générale de l’anarchiste sans foi ni
patrie. Et je dois dire à son crédit que c’est un des films les plus
distrayants que j’ai vu dans ma vie.
J’ai du mal à me souvenir d’un film européen sur la guerre, mis à part Le
Bateau. Même à propos de la Guerre de Cent Ans, même sur les guerres
napoléoniennes, je ne vois pas. Aucun ne semble s’être imprimé dans mon
cerveau. Ah si, peut-être le Jeanne d’Arc de Dreyer. Mais bon, est-ce
qu’on peut dire que c’est un film de guerre. Cela ressemble plus à un procès
entièrement à charge suivi d’un assassinat déguisé en exécution. Ah, cela
rentre de toute évidence dans la catégorie des crimes de guerre. Donc c’est la
guerre.


