Affichage des articles dont le libellé est Gene Wolfe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gene Wolfe. Afficher tous les articles

jeudi 13 novembre 2025

L’essentiel de Gene Wolfe, partie I : phase ascendante 19.. ?- 1983


 


    La trajectoire littéraire de Gene Wolfe décrit une belle parabole, classique, bien équilibrée. Classique car hormis quelques évolutions atypiques qui ressemblent plutôt à des sinusoïdes, la parabole est la courbe normale représentant l’évolution des artistes et en fait, de la majorité des hommes qui vivent assez longtemps pour ça. Parfois le sommet de la parabole est plus proche du début de carrière et parfois de la fin de carrière, c’est-à-dire souvent de la vie — le cas idéal selon moi, mais très rare, étant celui où le sommet tend à coïncider avec la mort de l’auteur. Pour Wolfe, le sommet est situé vers le milieu de carrière et pourrait-on dire de vie puisque Wolfe avait cinquante-deux ans en 1983, ce qui pour un Étasunien de la fin du vingtième siècle correspond à la maturité. Tout au plus pourrait-on remarquer que la partie descendante de la parabole, juste après le sommet, semble descendre plus rapidement que la partie ascendante ne montait, mais ce n’est probablement qu’un artefact dû au peu d’éléments que nous avons de la première partie de la trajectoire (car il est évident que la gestation d’un écrivain n’est pas bien enregistrée par ses écrits publiés, généralement le fruit d’essais précédents plus ou moins ratés et enfouis à tout jamais sous des strates géologiques). C’est aussi pourquoi je n’ai pas précisé la date du commencement de la phase ascendante vu que seul Wolfe aurait pu le dire s’il avait eu la bonne idée de garder un enregistrement chronologique de ces premiers essais non publiés (mieux que de se fier à la mémoire). Par défaut, j’aurais presque pu mettre sa date de naissance puisque pour les grands écrivains de fiction, les premiers balbutiements de l’auteur commencent dès la petite enfance, sous une forme ou une autre.
J’ai choisi les dates charnières de 1983 et 1984 comme fin et début des phases successives parce que 1983 est l’année où Wolfe a créé plusieurs chefs d’œuvre qui succédaient eux-mêmes à l’achèvement de son livre le plus célèbre (à la fois pour de bonnes et de mauvaises raisons), le plus ambitieux et à coup sûr le plus représentatif de son génie particulier : Le Livre du Nouveau Soleil ; et parce que 1984 est l’année où Wolfe a inauguré son nouveau style "populaire", de la manière la plus flagrante, avec le roman Free Live Free qui n’a malheureusement pas eu l’honneur d’une traduction française (je reviendrai donc en détail sur ce roman très intéressant à défaut d’être une franche réussite dans la seconde partie de cette revue).
Au cours de cette récapitulation, je me focaliserai uniquement sur les œuvres majeures et/ou les œuvres charnières (comme Free Live Free) puisque l’œuvre complète de Wolfe est assez gigantesque. Et comme Wolfe n’est jamais aussi bon que dans ses nouvelles, c’est avec deux recueils que je débuterai le commentaire critique.
Normalement, puisque je suis la ligne temporelle habituelle, contrairement à bien des personnages de Wolfe, je devrai débuter cette revue par le recueil qui contient les premiers textes publiés de l’auteur, intitulé Young Wolfe. Mais, quoique en effet publiables et très lisibles, ces nouvelles anecdotiques sont sans intérêt pour cet article qui ne se veut pas une exégèse complète, si ce n’est pour signaler l’attrait précoce de Wolfe pour les récits de “mystery” et d’horreur. D’ailleurs, si on y regarde de près, hormis deux textes dus à la plume, ou à la machine, de l’étudiant Wolfe, tous les autres semblent avoir été écrits après le texte remarquable dont je vais maintenant parler.


Storeys from the old hotel. J’ai donc choisi de commencer par ce recueil non traduit en français, bien à tort, parce qu’il contient la première histoire vraiment intéressante et publiée de Wolfe, Trip-trap de 67, mais écrite au plus tard en 65, une excellente histoire de SF. En fait, cette assez longue nouvelle, une des plus longues du recueil, comme plusieurs de la fin des années 60 démontrent que Wolfe à cette époque n’était pas du tout ce qu’on appelle un auteur débutant. Si Wolfe n’avait pas ou très peu publié avant, du moins côté fiction (il était éditeur et rédacteur de textes de vulgarisation scientifique avant cela) c’est juste qu’il n’avait pas trouvé d’éditeur plus tôt. Cette histoire est très probablement à l’origine de la dédicace à Damon Knight, l’éditeur de la revue Orbit et premier acheteur sérieux de l’auteur, l’homme qui peut réellement se vanter d’avoir “découvert” le talent de Wolfe. Cette dédicace qu’on peut lire en ouvrant La Cinquième tête de Cerbère dit à peu près ceci : « à Damon Knight qui un soir mémorable de 1966 m’a fait germer d’un haricot ». Trip-Trap est d’autant plus notable qu’il révèle toutes les caractéristiques principales de l’art de Wolfe : une imagination à la fois luxuriante et poétique, un style d’une élégance rare (en fait unique dans la science-fiction), une virtuosité narrative si grande qu’elle l’emmène parfois vers une sophistication excessive de ses intrigues, des protagonistes qui ont trop souvent le défaut d’être parfaitement antipathiques et qu’on aurait donc du mal à qualifier de héros (ce qui, dans le cadre d’une littérature populaire, n'est pas un petit défaut). D’une manière générale, ce recueil est le plus complet selon moi pour découvrir la palette, immense, de cet auteur. Et comme il s’arrête dans les années 80, on reste presque entièrement dans sa phase ascendante. Pratiquement tous les textes qu’il contient sont dignes d’intérêt, sauf un que je ne nommerai pas, mais comme cela ferait donc trente-quatre moins une égalent trente-trois nouvelles à commenter, je vais me limiter aux seuls joyaux, en plus de Trip-Trap.
The Packerhaus method (70) : encore un texte très ancien. Très bon aussi. L’intrigue est intrigante à souhait, mais plutôt retorse. En fait, cette nouvelle courte appartient au genre de l’horreur mais vous ne le découvrirez que si vous parvenez à percer l’énigme de sa fin.
Slaves of silver (71) et Rubber bend (74) : Ces deux histoires prennent pour héros Sherlock Holmes mais transporté dans le futur et où son ami Watson est un robot, encore moins perspicace que le bon docteur de Doyle. Dans la seconde nouvelle, Wolfe rajoute à sa sauce le détective Nero Wolfe et son secrétaire, tous deux également sous forme de robots, d’une taille si imposante pour le premier qu’il peut, tout comme l’original, à peine se mouvoir, sauf peut-être devant la perspective d’un repas gastronomique (et pantagruélique). Wolfe est un pasticheur extraordinaire. Que ce soit avec Doyle, Stout ou plus tard, Poe, Lovecraft, Lafferty et quelques autres, il arrive presque toujours à sublimer l’original. C’est sûrement le cas ici.
Westwind (73) : une histoire de quête émouvante dans des USA dystopiques (et donc pas si différents des USA actuels). L’émotion, disons-le clairement, n’est pas le point fort de la majorité des histoires concoctées par Wolfe ; celle-ci est donc d’autant plus précieuse. On peut noter aussi que le protagoniste de cette quête est une femme, chose inhabituelle chez Wolfe, et pas de la variété jeune et plantureuse (style pulp story).
The marvelous brass chessplaying automaton (77) : clairement inspiré de l’essai-fiction de Poe, le joueur d’échec de Maelzel. Ce n’est pas un pastiche toutefois. L’histoire se déroule dans des USA peu crédibles, dont la civilisation aurait nettement régressé d’un point de vue technologique et qui en vérité fait plus penser à un état d’Europe centrale du XVIIIe siècle. Wolfe a des origines allemandes et cela se sent ici. Sur le même thème, Poe est encore meilleur à mon avis dans sa sécheresse précise dépourvue de toute broderie mais la nouvelle de Wolfe n’en est pas moins excellente.

In looking-glass castle (80) : de nouveau située dans des USA dystopiques, cette fois où les femmes auraient remplacé les hommes à la barre du navire. En fait elles les ont si bien remplacés qu’ils ont pratiquement disparu et les survivants font l’objet de chasse non pas à l’homme mais au cochon puisque tel est leur nouveau sobriquet (« pigs »). Résumée ainsi, l’histoire semble tirée du cerveau perturbé de Tiptree, particulièrement caricaturale donc, comme souvent avec ces guerres des sexes. C’est d’ailleurs très probablement en partie un commentaire indirect de cet écrivain mysandre (et néanmoins remarquable). En fait, il s’agit d’une nouvelle subtile et plutôt émouvante. Forcément, le personnage principal est une femme, jeune, qu’on imagine terne ou sans attrait, le genre de femmes que les hommes ne voient pas pour paraphraser le titre d’une des plus célèbres nouvelles de Tiptree.
Cherry Jubilee (82) : peut-être la plus merveilleuse mystery story écrite par Wolfe. Elle reprend la sorte d’énigme dont le mystère de la chambre jaune est le prototype ((après le premier essai à demi raté/réussi (c’est selon) du Double assassinat de la rue Morgue de Poe)) mais ici le crime se déroule dans un cercueil lancé dans l’espace profond. À noter que c’est aussi un pastiche discret d’un des écrivains de SF préférés de Wolfe, Jack Vance, et de son héros détective aussi arrogant mais moins charmant que Sherlock Holmes, Magnus Ridolph.
A Solar Labyrinth (83) : un des plus grands chefs d’œuvre de Wolfe et cependant une miniature. Toute l’histoire de ce fabricant de labyrinthes est clairement une métaphore mais tellement riche qu’on pourrait écrire dessus de quoi remplir une bibliothèque. D’une certaine manière, c’est le livre du nouveau soleil condensé en trois pages, la perfection en plus. Son titre aurait pu d’ailleurs être : Shadows of the (new) sun.
Death of the island doctor (83) : la dernière des quatre variations de Wolfe autour de ces trois mots : mort, docteur, île (il manque donc deux combinaisons, petit tuyau pour un amateur futur de pastiches wolfiens). La plus tardive, la plus courte, la plus légère, la plus simple et la plus émouvante des quatre.
Pour finir, l’auteur note dans sa préface que le recueil contient certaines de ses œuvres les plus obscures. Il écrit bien « obscures » dans le sens d’inconnues. Il a eu en effet beaucoup de mal à les faire publier (sauf celles publiées dans Orbit, j’imagine) et quand elles l’ont enfin été, elles ont été pauvrement reçues par le public quand même elles l’ont été. Il faut donc porter à l’actif du petit monde littéraire de la SF étasunienne leur résurrection sous la forme de ce recueil et leur reconnaissance puisque le livre a obtenu le prix Nebula (prix donné par les professionnels).


L’île du docteur Mort et autres histoires (dans sa version française que je n’ai plus, avec la belle couverture argentée aux motifs mouvants, voir plus haut). Notons d’abord que le titre original est légèrement différent, à tiroirs dirons-nous, puisque c’est The island of doctor Death and other stories and other stories. Je vais donc garder pour la suite les titres originaux, d’autant que je ne me souviens plus des titres français. Ce premier recueil de Wolfe a l’avantage, au moins pour moi, de contenir une bonne part de novellas et la novella est ma distance préférée en tant que lecteur (et auteur).
- Le premier texte de ce premier recueil de Wolfe qui donne le titre au recueil est en effet The island of doctor Death and other stories, d’où le titre du recueil à rallonge. C’est une histoire très curieuse, écrite à la seconde personne, qui évoque le croisement particulièrement improbable entre Proust et les pulp stories de la SF de “l’âge d’or” des USA. C’est aussi la première de ces variations sur les trois mots dont je parlais un peu plus haut. Contrairement à son habitude, le protagoniste est sympathique mais bon, c’est un enfant (quoiqu’on verra plus loin que chez Wolfe, même les enfants peuvent être antipathiques). Comme le titre l'indique, la nouvelle contient plusieurs histoires, celle que lit l'enfant qui est une version pulp de The island of doctor Moreau, celle que vit l'enfant à laquelle il ne comprend à peu près rien et celle qui résulte de la fusion des deux mondes grâce à l'imagination du jeune rêveur. 
Le texte est de 1970 mais Wolfe n'a jamais mieux écrit.

- Alien stones (1972) : Wolfe a finalement écrit très peu de science-fiction avec vaisseaux et voyages très lointains. On peut le regretter car il a presque toujours été à son meilleur quand il l'a fait. C'est le cas avec cette novella. La description du vaisseau terrien, de son équipage, est admirable. Celle du vaisseau extra-terrestre vaut bien celle de Rendez-vous avec Rama de Clarke et en plus on a ici un écrivain qui sait écrire.
- La Befana (1973) : un des chefs d'œuvre du recueil et de Wolfe en général. Bien que la nouvelle soit courte, il faudra probablement plusieurs lectures pour en comprendre le sens (cela a été mon cas). Mais même sans comprendre l'intrigue, le décor dépaysant, les personnages, les dialogues sont si savoureux qu'on peut l'apprécier ainsi (cela a aussi été mon cas).
- The hero as werewolf (1975) : une nouvelle très cotée chez les aficionados de Wolfe pour des raisons qui m'échappent un peu. Assez prenante il faut reconnaître mais aussi assez horrible dans le propos si je l'ai bien compris et pas seulement dans l'action. Et le fait que le protagoniste soit un enfant ne l’empêche pas cette fois de suivre le penchant habituel des « héros » de Wolfe : être très vilain. Le titre est ce que je préfère dans la nouvelle.
- The death of doctor island (1973), la seconde variation autour des mots death, island et doctor : L'imagination architecturale de Wolfe est dans cette novella à son sommet. L'histoire est pour une fois très accessible. L'idée centrale de l'intrigue, révélée à la fin comme il se doit, peut néanmoins sembler inhumaine, tirée d'une dystopie où la vie des uns (très nombreux) ne vaut clairement pas celle des autres (très peu nombreux). Eh bien, cela ressemble après tout à notre civilisation.
- Feather tigers (1973) : un récit post-apocalyptique très original. Très courte nouvelle mais très bonne.
- Tracking song (1975) : une novella très divertissante, quoiqu'assez répugnante si on y regarde de près, comme souvent avec cet auteur (Wolfe est vraiment un loup pour l'Homme). Mais divertissante ne signifie pas aisée. Après plusieurs lectures, je n'ai toujours pas compris qui était le protagoniste, assez antipathique lui aussi, et ce qu'il fabriquait à la poursuite du Grand Traîneau. Peut-être serez-vous plus perspicace que moi (car il y a presque toujours une solution et une seule aux énigmes de Wolfe).
- The toy theater (1971) : très courte et excellente. Le récit sur le mode légèrement humoristique est particulièrement bien mené jusqu'à la fin, renversante. Bien que l'auteur n'explique rien, selon son habitude, le chute du récit ne devrait pas vous poser trop de problème de compréhension.
- The doctor of death island (1978) : novella qui n'a pas beaucoup plus d'intérêt que de justifier cette troisième permutation des mots "doctor", "death" et "island". Pas mauvaise non plus. En fait, le seul texte moyen du recueil (j’ai omis ceux, rares, que je trouve en dessous de la moyenne).
- Cues (1974) : Il ne faut évidemment pas prendre cette très brève histoire -- un dialogue en fait -- avec cet extraterrestre en forme de boule de bowling au sérieux. On a ici droit à la veine satirique, sarcastique, voire comique de Wolfe. Et il peut être excellent dans le domaine. Ici, il est seulement bon.
- The eyeflash miracles (1976) : une novella en forme de road trip aventureux dans une société américaine dystopique, à peine décrite, juste suggérée, dans la veine "dickensienne" de Wolfe. Une fois encore, le héros est un enfant, sympathique. Excellente. Sans doute la nouvelle la plus émouvante du recueil.
- Seven American nights (1978) : magnifique novella aussi énigmatique que glaciale, située dans des USA en pleine décadence et où la Perse est (re)devenue un des jardins de la civilisation (ah, ah, Joseph Borrel !). Je crois bien que les personnages sont tous antipathiques sans exception, Iraniens comme Étasuniens. L'écriture de même que la construction labyrinthique de l'intrigue sont en revanche admirables.
Pour conclure, je remarquerais que la très grande qualité de ce premier recueil de Wolfe est fortement liée à l'époque où les textes ont été écrits, tous de sa meilleure époque, mais aussi à leur homogénéité. Et cette homogénéité a certainement à voir avec le fait que la quasi-totalité des nouvelles sont de la SF contrairement à ses recueils suivants où il mélange beaucoup fantastique, fantasy, science-fiction et même parfois... rien de tout cela. Si j'étais un juge impartial, j'affirmerais sans crainte que c'est le meilleur recueil de Wolfe, le plus ambitieux, le plus achevé, le plus homogène. Et il restera probablement comme son plus fameux. Mais le fait est que ce n'est pas mon préféré.


La cinquième tête de Cerbère. 
En 1972, Wolfe fait paraître son second roman de SF. Je dois m’arrêter un peu plus longtemps sur ce texte. D’abord, Curieux titre que ce livre puisque Cerbère ne compte chez la plupart des auteurs que trois têtes. Curieux roman que ce livre puisqu’il semble composé de trois novellas disjointes. Néanmoins il s’agit bien d’un roman car l’histoire de chaque partie est incompréhensible sans les autres. Chacune donne des informations indispensables pour que le lecteur puisse espérer découvrir le sens caché du récit. Car avec Wolfe, il y a toujours (au moins dans ses meilleures histoires) un sens à trouver, un seul, une vérité enfouie. Cette vérité est néanmoins généralement très difficile à atteindre. Elle est accessible plutôt par le canal de la raison que par l’intuition, l’empathie, l’émotion. La résolution de l’énigme centrale passe par la recherche des indices semés très discrètement par l’auteur ici et là, puis en reliant les points pour faire apparaître le dess(e)in caché. Ici, Wolfe s’est surpassé dans la complexité de son énigme. Ce roman est certainement une des énigmes les mieux conçues, les plus labyrinthiques de son créateur. Personnellement, je le vois comme un puzzle de plusieurs milliers de pièces à reconstituer dont vous ne possédez pas l’image finale.
Tout cela pourrait décourager le lecteur en lui donnant l’idée d’un roman froid, calculé, excessivement dédié aux raisonneurs, un peu comme les roulages de mécanique cérébrales de Poirot ou de Holmes. Ce n’est pas le cas. En fait, il est plus probable que vous lirez ce roman comme moi, lors de ma première lecture, sans même être conscient qu’il y a une énigme, c’est-à-dire une histoire cachée dans l’histoire. Celle-ci est en effet écrite à l’encre sympathique. Vous serez entraîné par le style ample et harmonieux de l’auteur, par l’originalité de son imagination, par son sens poétique, par la virtuosité narrative, par l’intérêt des sociétés décrites, par le charme ou la justesse des personnages (certains sont vraiment peu charmants, en particulier les protagonistes, comme souvent avec Wolfe, mais ils sonnent juste) et cela vous suffira bien.
La première partie, parue comme novella en 1972, et qui donne le titre au roman, raconte l’itinéraire dramatique, à tous les sens du terme, d’un jeune narrateur dont on ignorera toujours le nom mais que son père qui n’est de toute évidence pas un grand sentimental, surnomme numéro cinq. Cinq comme dans La cinquième tête de Cerbère : ceci est probablement l’indice le plus fragrant de tout le roman. Outre son habitude de faire des expériences scientifiques très désagréables sur son fils, ce père est le propriétaire d’un bordel de luxe, très apprécié par la bonne société de la capitale. Et il habite la demeure Cave Canem (en latin) au 666, rue des Saltimbanques, Port-Mimizon, tout cela en français car cette planète, Sainte-Croix, a précédemment été colonisée par des Français. Cette adresse remarquable est un autre indice, très parlant. Il est clair que ce père et toute la famille avec lui est en quête d’une vérité lui aussi, d’une réponse aux fameuses questions : Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Où est-ce que je vais ? Cette quête se terminera très mal pour tout le monde et en particulier pour Cinq.
La seconde partie se situe sur la planète sœur, Sainte-Anne, juste avant l’arrivée des premiers vaisseaux, « au temps du rêve ». Le protagoniste principal (il y en a deux, des jumeaux, tous deux plutôt rébarbatifs, comme d’habitude) appartient à une tribu aborigène disons primitive et ses aventures m’ont fait penser aux romans de JH Rosny comme La guerre du feu mais il est clair que Wolfe a dans la tête un autre modèle, plus réaliste, plus américain. Le héros fait la rencontre des enfants de la nuit, des créatures très différentes de lui, aux pouvoirs psychiques surdéveloppés. Le rôle, la nature de ces enfants de la nuit est un mystère que le lecteur se doit de percer s’il veut comprendre l’histoire dans son ensemble mais il ne le pourra pas sans lire la troisième et dernière partie. Cette seconde partie se termine à nouveau très mal, vraiment très mal pour le héros.
La troisième partie est la plus diabolique de toutes dans sa structure à la fois totalement éclatée et incroyablement ingénieuse (Wolfe n’était pas ingénieur mécanicien pour rien). Tout nous est donné en morceaux éparpillés, sans ordre chronologique, sans continuité dans le propos, selon les caprices de l’officier chargé d’enquêter sur le protagoniste, suspecté d’espionnage et peut-être d’assassinat. On y trouve des bouts de journaux écrits par différents personnages, des questionnaires de terrain par un ethnologue, des récits dans le récit dans le récit. C’est la plus longue des trois parties, de loin. C’est aussi la plus prenante, curieusement, la plus émouvante. Son titre même est un petit mystère : « V.R.T. ». Une fois encore, cela ne se termine pas bien pour le protagoniste.
Le thème central du roman est la colonisation de deux planètes jumelles et le génocide de ses populations autochtones par les Français puis par leurs vainqueurs américains, c’est-à-dire étasuniens (étant donné le fait maintenant bien établi que les autres Américains ne comptent pas). Cela n’est donc pas gai. Il est évident que Wolfe en tant que Nord-Américain songe au génocide des Amérindiens du Nord même si à mon avis les aborigènes de la seconde partie sont davantage calqués sur ceux d’Australie. Et en effet, parmi les premiers colons d’Amérique du Nord, il y avait des Français. On trouve également dans la société de Sainte-Croix, la plus “civilisée” des deux planètes, un système esclavagiste qui évoque fortement le cas des USA et les colonies européennes en général. Cet arrière-plan historique, toujours d’actualité, donne beaucoup de poids au récit. Mais il s’agit d’un récit de science-fiction, pas une allégorie parfaite. La vérité du livre est bien différente de la vérité, si tant est qu’on puisse la déterminer, de l’histoire de la conquête de l’Amérique du Nord par les Européens. Les indigènes des planètes sœurs ne sont pas des Amérindiens ni des humains mais des extra-terrestres aux facultés diverses, qui vont de la télépathie à la métamorphose.
La question essentielle du roman peut se résumer ainsi : qui a réellement gagné au bout du compte entre colons terriens, aborigènes et enfants de la nuit ?
Je crois que si je ne devais emmener qu’un seul roman de SF sur une planète déserte, malgré ses protagonistes antipathiques et son histoire au sens difficilement déchiffrable, ce serait celui-là.

Forlesen (74). Novella collectée dans le recueil Gene Wolfe’s book of days (Le livre des fêtes en français). Quoiqu’assez réputé chez les commentateurs, je ne suis pas fan de ce recueil plutôt anecdotique, hormis quelques textes intéressants comme Fusion (74), La guerre sous l’arbre (79) et surtout le remarquable La Substitution (68). Deux autres textes hors du commun figurent dans le recueil mais sont en fait soit un conte extrait du roman Peace (Saint Brandon de 75) ou une reprise du recueil précédent (La Befana de 73 puisque l’histoire se passe à Noël mais La guerre sous l’arbre marchait tout aussi bien pour cette occasion).
Forlesen est en revanche tout sauf anecdotique. Le prétexte pour l’inclure dans Le livre des fêtes est le fait que l’action raconte une (très longue) journée de travail d’un certain Emmanuel Forlesen et donc peut servir de marqueur pour la fête du Travail. Néanmoins, dans la novella, le travail est tout sauf une fête pour le protagoniste. Nous voyons celui-ci se réveiller au petit matin comme s’il naissait, puis faire sa journée de travail sans intérêt comme s’il vivait sa vie entière puis revenir chez lui juste à temps pour se coucher dans son cercueil et mourir : c’est donc la version métro boulot dodo la plus dystopique qu’on ait jamais écrite, du moins a priori. A posteriori, la novella est surtout une satire, une satire drôle (drôle dans le sens kafkaïen du terme) mais radicale et très noire. Il ne fait aucun doute qu’elle est en partie née de l’impression du Wolfe ingénieur dans une grosse entreprise étasunienne aussi bureaucratique que l’administration qui instruit le procès de Joseph K. Kafka est en effet l’écrivain auquel on pense le plus (en fait c’est même le seul auquel j’ai pensé) en lisant le récit, par son onirisme, par sa poésie, par sa noirceur immense, née de l’absurde tragique, mais corrigée par un humour encore plus grand. J’ai lu quelques commentaires sur cette novella qui cherchent très astucieusement à dénicher une signification rationnelle à ce récit, qui va de la thèse de l’expérience extraterrestre sur humains (style Dark City) à un cas original de damnation ou au contraire de chemin vers le paradis propre à la mythologie chrétienne. Personnellement, je n’y crois pas. Pour une fois, je pense que Wolfe n’a pas écrit une histoire à clef, où le lecteur doit se changer en Sherlock Holmes pour deviner non seulement la fin mais toute l’intrigue. Cette histoire est en fait une fable onirique, qui par essence, échappe en très grande partie à l’analyse. Cela dit les commentateurs ont raison d’insister sur la visite de Forlesen à « l’Expliqueur », qui pourrait évoquer un prêtre confesseur catholique. Néanmoins cet Expliqueur est nettement plus œcuménique (et probablement nettement plus synthétique) car il propose des réponses aux questions de ses ouailles en tant que prêtre en effet, mais aussi docteur, théologien, sorcier, vieux sage, héros national, philosophe, acteur et romancier. La question de Forlesen, non loin de mourir, est celle-ci : « est-ce que mes souffrances en valaient la peine ? ». Et nous avons les réponses juste lors des dernières lignes de la novella, les neuf réponses donc, dans le désordre : oui, oui, non, non, oui, non, oui, non, peut-être. Néanmoins là où à mon avis les commentateurs se trompent, c’est dans l’importance qu’ils donnent aux réponses de l’Expliqueur. La seule chose importante est la question du protagoniste. La question fondamentale entre toutes, que Forlesen formule d’une manière plus étroitement personnelle (mais c’est bien naturel) est : la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? C’est la question qui sous-tend toutes les grandes philosophies et toutes les grandes religions et la réponse peut varier diamétralement selon que vous êtes le Bouddha ou le fils bâtard d’un charpentier né à Nazareth.
À mon goût, l’un des sommets de la carrière littéraire de Wolfe.

Peace, roman de 1975. Quand j’ai lu pour la première fois ce roman, je l’ai lu comme un récit mainstream contenant quelques épisodes à coup sûr insolites mais ne pouvant rentrer globalement dans la case “fantasy” anglo-saxonne ou “fantastique” française. Je le voyais pour l’essentiel comme un livre de souvenirs et de réflexions d’un vieil homme malade, dangereusement proche du sapin (ou plutôt de l’orme du jardin de sa voisine), une sorte de Forlesen plus réaliste, à la mémoire confuse. Eh bien je me trompais. Comme souvent avec Wolfe, le projet est nettement plus retors, plus diabolique que ça.
Peace est en réalité un roman à 100% fantastique, dans le sens le plus restreint, le plus français, du terme. Faites-moi confiance là-dessus même si ça ne vous semblera probablement pas évident au premier abord. Bon, vous serez sans doute plus perspicace que moi mais sachez qu’il m’a fallu trois lectures avant de réaliser pleinement quel genre d’histoire j’avais sous les yeux et quel genre de personnage était ce Alden Dennis Weer, le narrateur. Je vous le dis : un des genres du fantastique le plus pur.
Comme souvent avec cet auteur et comme presque toujours avec ses meilleurs livres, la narration est aussi sophistiquée qu’ingénieuse. Beaucoup des histoires qu’il contient sont imbriquées dans d’autres histoires, elles-mêmes imbriquées dans d’autres à la manière des poupées russes, selon le procédé inventé par l’auteur anonyme des Mille et une nuits, et ceci avec une virtuosité confondante, sans égale à notre époque.
Néanmoins, je ne pense pas que ce soit la raison principale pour laquelle Wolfe avait une préférence marquée pour ce livre (avec There are doors que nous reverrons dans la seconde partie de cette revue) entre toutes ses créations. Je pense que c’est la même raison qui m’a fait aimer le livre à la première lecture, l’évocation de l’enfance, de la vie à la campagne, des premiers amours, de personnages charmants et tellement vivants comme la tante Olivia, tout cela plongé dans la lumière dorée, magique, des mondes à jamais disparus.

The devil in a forest de 1976. Ce roman rentre dans ma catégorie des livres intéressants mais pas tellement réussis de Wolfe.
C’est un des rares livres que j’ai achetés premièrement pour la couverture, celle de l'édition Tor, avec le garçon au bâton posté au bord d’une rivière, face à la sombre forêt qui s’ouvre devant lui. Outre qu’elle illustre le roman avec fidélité (si on peut dire étant données les époques respectives du peintre et de l'auteur), elle est superbement évocatrice. J’ignore qui est le peintre de ce tableau mais à en juger par le thème et la technique, ce doit être un Hollandais ou un Français du XVIIème siècle. En tout cas, un grand bravo pour cet excellent choix iconographique de l’éditeur.
Un autre sujet d’intérêt particulier, plus personnel encore, est qu’il se déroule dans la forêt et que l’un des personnages principaux est un forestier royal, un de mes confrères donc.
Toutefois, le livre n’est pas tout à fait à la hauteur de ces prémisses. Sans être jamais mauvais ou ennuyeux, loin de là – il est même plutôt bon – il manque d'épices ou de quelque chose. Comme je connais assez bien l’œuvre de l’auteur maintenant, j’ai tendance à croire que ce quelque chose a à voir avec son choix de limiter inhabituellement l’aspect fantastique du roman. Une des qualités principales de Wolfe, outre son exceptionnel don narratif, est la richesse de son imagination. Ici, il en est peu prodigue, volontairement de toute évidence. Le seul élément vraiment fantastique de l’histoire n’est d’ailleurs probablement qu’un rêve. La sorcière n’en est une qu’au sens spécial qu’on donnait à ce terme au Moyen-âge, à savoir une femme rusée, ayant une certaine pratique de l’herborisation et surtout de la psychologie humaine, lui permettant de manipuler ses congénères à son avantage et (généralement) à leur détriment. Le dragon, quant à lui, est un volcan. Wolfe est aussi beaucoup moins énigmatique et tortueux qu’à son habitude. On pourrait se dire que c’est un bien. En effet, chez la plupart des auteurs, ce serait à mettre à leur crédit, mais ce n’est pas le cas de Wolfe qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est labyrinthique et cachottier en diable. Le seul vrai mystère à ma connaissance et la seule demi-surprise que réserve la fin est l’identité du forestier royal.
Ce roman n’est pas inintéressant néanmoins. Il a même des vertus rares dans l’œuvre de Wolfe. Il est plus simple, plus direct que ses livres habituels. Son jeune héros est nettement plus supportable et crédible que le héros typique de Wolfe, solitaire, asocial et amoral, mais obtenant néanmoins le prix attribué aux plus grands des héros. Mais cela reste un livre mineur, peut-être écrit dans l’intention de séduire un public jeune, bien qu’il soit à mon avis beaucoup trop réaliste et crû pour pouvoir jamais atteindre ce but.

The book of the new sun (80 à 82), en français Le livre du nouveau soleil. J’ai déjà consacré ici-même un article à ce livre important et admirable, à défaut d’être convainquant. Je vais être donc bref même si le roman mériterait d’évidence un commentaire plus approfondi. On y trouve en effet toutes les qualités extraordinaires de l’écrivain de fiction et toutes les faiblesses plus ordinaires du penseur Wolfe. Dans ce roman immense, un véritable océan où chaque île est une île au trésor, où la puissance et la fertilité de l'imagination ne le cèdent qu'aux Mille et Une Nuits, où certains épisodes - comme ceux de l'alzabo, du géant Typhon, de la résurrection de Dorcas - sont des merveilles de poésie, où quantité de personnages secondaires — le docteur Talos et son compère Baldanders (à moins que ce soit l’inverse), les trois hiérodules, le marin Hector, la jeune Valéria ou le vieux maître Oultan — sont aussi colorés que mémorables, Wolfe a réussi à associer à ce miracle d'écriture le héros le plus autistique qu'il ait jamais créé. Le problème, ce n'est pas tant qu'il soit bourreau de profession, "torturer" dans la version originale, c'est qu'il ne ressente pas ce qu'un homme "normal" devrait ressentir dans les situations qu'il vit, ce qui est la définition même d'un psychopathe, d'où l'incapacité du lecteur à s'identifier au personnage. Le second problème est qu'il porte des habits qui ne sont pas faits pour lui. En résumé, son protagoniste, Severian, arbore le costume, la posture, les attributs habituels du héros, courage, droiture, force et pouvoirs, mais ne pense ni n'agit comme tel. Et plus l'histoire avance, plus on ressent un malaise dans cette double anomalie. Malgré tout, si Wolfe en était resté là, aux quatre fabuleux tomes du Livre du Nouveau Soleil, rien n'aurait été perdu. Par malheur, Wolfe semble avoir une prédilection pour le chiffre cinq, comme cette Cinquième Tête de Cerbère qui à ma connaissance n'en comptait que trois. Et donc il a eu un jour l'idée terrassante d'adjoindre une sorte de suite à son livre (le plus vendu à ce jour, de loin, d'où peut-être l'idée d'un numéro cinq) intitulée The Urth of The New Sun (traduit en français par Le Second Soleil de Teur) où il fait jouer à son ancien bourreau et tortureur le rôle de... Jésus-Christ. Ni plus ni moins, même s'il lui donne par un ultime reste de décence un autre nom. C'est ce que j'appelle une bizarrerie morale et philosophique. Ou encore comment réussir un feu d'artifice à l'envers, une implosion gigantesque qui atteint à rebours tout le merveilleux roman qui avait précédé, en révélant les contradictions internes et rédhibitoires de ses fondements.
Ce roman nous révèle mieux qu’aucune autre de ses œuvres, les étendues incroyablement vastes du narrateur Wolfe, mais aussi sa faiblesse principale, considérable, que je qualifierais d’errance philosophique plus proche de l’égarement que du voyage.

 

Endangered species. Bien que ce recueil contienne des nouvelles postérieures à la période dorée de Wolfe, la très grande majorité (plus des trois-quarts) sont antérieures à 1984 et j’ai donc choisi d’en parler ici. Terminer par ce livre est d’ailleurs une bonne manière de faire le pont avec ma seconde partie. Notons que je l’ai lu uniquement dans sa version francophone, version très curieusement divisée en deux par l’éditeur, un tome consacré selon lui à la SF et l’autre au fantastique. Très curieusement car on y trouve dans le tome « fantastique » des nouvelles appartenant incontestablement à la SF (comme celle qui donne son titre à ce volume Toutes les couleurs de l’enfer, un vaisseau qui croise sur son chemin une planète fantôme, faire de matière noire, supposons-nous) et dans le tome « SF » des textes provenant indubitablement de la veine fantastique, ou fantasy, de Wolfe, comme Douce fille des forêts. Le recueil contient à nouveau trente-quatre nouvelles, très inégales en qualité selon moi, mais avec quelques chefs d’œuvre peu contestables. C’est donc essentiellement de ces derniers que je vais parler.
Parmi les textes très anciens de Wolfe qui figurent dans ce recueil, je ressortirai Eyebem (70) qui semble un commentaire critique au très scientiste I, robot d’Asimov. Ce récit, inhabituellement simple pour Wolfe, pourrait être du bon, et même du très bon Le Guin. Il faut noter que la supériorité évidente de l’humain sur l’androïde dans ce texte ne vient pas d’une position philosophique (ou scientifique de l’ingénieur mécanicien Wolfe) car l’auteur nous a donné de multiples fois des exemples d’IA (thème très à la mode ces derniers temps) plus extraordinaires les uns que les autres.
Mon livre (83) est une des nouvelles les plus courtes, les plus drôles, et les plus réussies de Wolfe. On pourra longtemps discuter de savoir s’il y a une histoire dedans. En fait, c’est probablement le seul grand récit de ma connaissance qui peut se vanter de ne posséder ni début ni fin et peut-être même pas de milieu. Toujours dans le genre grotesque, L’homme sans tête (72) vaut lui aussi la peine d’être lu.
Dans le registre de l’Homme démiurge, du demi-dieu créateur, on trouve La femme qui aimait Pholus le centaure (79) et son pendant La femme qu’aimait la licorne (81). Ici, Wolfe reprend l’idée très en vogue à une époque qu’avec les découvertes génétiques, l’Homme allait pouvoir remanier le vivant à sa guise. Le centaure et la licorne des récits sont donc des OGM au sens fort du terme et non des créatures mythologiques. Malgré cet argument de SF, la tonalité des nouvelles se situe à mi-chemin entre le conte de fées et la detective story chère à Wolfe. Cependant, les deux textes restent très estimables.
Une autre detective story et sans doute un des petits chefs d’œuvre dont je parlais est le détective des rêves (80) qui est très explicitement un pastiche des enquêtes de Dupin d’Edgar Poe. Ici, Wolfe en profite pour laisser entendre le peu de bien qu’il pense de la psychanalyse. En effet, le plus grand problème d’une cliente éplorée de Dupin est qu’on trouve de tout sauf du sexe (de l’amour plus exactement) dans ses rêves.
D’autres nouvelles appartenant au genre fantastique se distinguent par leur construction et, je dirais, leur poli parfait, qui devrait leur valoir un jour de devenir des classiques : c’est le cas de Kevin Malone (82), d’un chalet sur la côte (81) ou de Suzanne Delage de 1980 (dans cette dernière, l’élément fantastique n’est pas facile à déceler et je l’ai peut-être seulement imaginé, à vous de voir).
Pour le côté science-fiction, je ressors particulièrement trois textes, dont deux ont été placés soit par erreur soit par un calcul éditorial qui m’échappe dans le volume consacré aux nouvelles fantastiques. La première est la précédemment citée, toutes les couleurs de l’enfer (87). La seconde est la plus belle femme du monde (88), qui se déroule sur une Mars apparemment terraformée (comme quoi même les idées de départ les plus absurdes peuvent donner de bonnes fictions) dans une ambiance clairement onirique. La troisième, qui donne son titre au volume de SF, de loin la plus ambitieuse aussi bien par sa taille (longueur d’une novella) que par la richesse de ses thématiques est aussi la moins parfaite des trois. Silhouette (75) aurait pu en effet être un pendant magnifique à la novella alien stones de son premier recueil si le personnage principal avait été plus convaincant dans son ascension finale au poste suprême, commandant du vaisseau.
On peut enfin remarquer la présence de quelques histoires d’horreur efficaces comme dans la maison de pain d’épice (87) et l’autre mort (88) ; bonnes donc, bien construites, mais mineures comme pour la plupart des histoires d’horreur de Wolfe.
Un fait qui apparaît aussi en parcourant cette courte liste des meilleurs textes de ce recueil charnière est qu’ils se situent presque tous dans les années 80 (bien qu’il contienne beaucoup de textes antérieurs). On peut également suspecter que les années 87 et 88 ont été encore particulièrement fructueuses pour Wolfe, alors que l’auteur avait déjà à l’époque commencé de descendre l’autre versant de la montagne. Et on verra dans la seconde partie de cette revue (qui sortira quand ma motivation sera suffisante et quand j’aurai fini de lire quelques volumes de sa dernière période) la confirmation éclatante que ce soupçon était parfaitement fondé.

Autre article de moi consacré à Wolfe : ici.



dimanche 4 février 2024

L’intérêt du récit épistolaire : Les Liaisons Dangereuses, Dracula, Sept Nuits Américaines...

 


    

    Question : le récit épistolaire s’est-il développé progressivement à partir de l’écriture de lettres ou a-t-il été dès le départ l’idée d’un auteur astucieux, ayant compris tous les avantages du procédé ? N’étant pas historien, voilà une question à laquelle je ne répondrai certainement pas dans cet article.
    La question qui m’intéresse ici est pourquoi ce procédé, qui est tout sauf simple, quand il est bien utilisé, apporte des avantages narratifs considérables. Pourquoi Les Liaisons Dangereuses, Dracula ou Le Horla seraient nettement moins bons si leur récit avait été écrit du point de vue de l’auteur anonyme et invisible ? Ce dernier exemple peut étonner dans le cadre d’étude que j’ai choisi mais je considère ici que le récit par journal interposé est en fait une forme particulière de récit épistolaire où l’expéditeur des missives et le destinataire sont une seule et même personne. Autrement dit, il s’agit d’un cas où le moi contemporain de l’auteur envoie des lettres à son moi futur dans l’espoir que celui-ci aurait encore la possibilité ou l’envie de le lire. En effet, quiconque prend la peine d’écrire quelque chose quelque part espère toujours qu’il sera lu, ne serait-ce que par un seul lecteur, et celui qui met un message dans une bouteille, la rebouche soigneusement et l’envoie en mer, quoiqu’outrageusement optimiste, n’y fait pas même exception.
    Le récit épistolaire dans ce sens élargi évite en fait une série d’écueils sur lesquels viennent s’échouer un nombre considérable d’entreprises romanesques que je vais lister :
- L’auteur omniscient : grave défaut que seuls des génies comme Tolstoï peuvent se permettre. Et encore, même lui est meilleur quand il ne sait pas tout.
- La prétention à l’objectivité : rejoint l’écueil numéro 1, détestable et mensonger dans la conduite d’un récit, sauf si cette objectivité est en fait un trait de caractère du personnage narrateur, probablement détestable.
- Le récit en plein : un bon récit doit avoir des creux, des manques que le lecteur se chargera de combler… ou pas, selon l’intérêt de la chose. On appelle ça des ellipses narratives. La forme épistolaire donne lieu naturellement à toute une série d’ellipses, qui sont tout aussi naturellement acceptées par le lecteur. On ne s’attend pas à ce que le rédacteur d’une lettre sache tout sur le déroulement d’un récit, contrairement à L’Auteur (surtout celui de mon point numéro 1).
- Le récit par ouï-dire, de seconde main : la trame principale d’un récit épistolaire est toujours racontée par celui qui la vit. Quand l’action se centre sur un nouveau personnage, l’expéditeur et parfois le destinataire de la lettre changent aussi. Ce procédé particulièrement souple est presque impossible à implémenter dans le cadre d’une narration ordinaire : vous ne pouvez tout simplement pas changer de narrateur à chaque fois que l’intérêt du récit le demanderait ; le lecteur ne l’accepterait pas.
- L’étroitesse de vue (généralement unique) : d’évidence, sauf dans le cas particulier du journal, il y a autant de points de vue que d’expéditeurs de lettres. Le narrateur subjectif est un procédé intéressant mais il l’est encore plus quand il y a plusieurs narrateurs subjectifs, ce qui est le cas des épistoliers. Cela permet également les témoignages ou affirmations contradictoires ou complémentaires sans qu’il y ait besoin de faire appel à l’état mental préoccupant du narrateur unique.
- L’accusation d’insincérité : le seul fait que le récit soit tiré de lettres ou de journaux intimes persuade mieux le lecteur de la sincérité de l’auteur. Dans un journal en particulier, on ne ment pas, le plus généralement, puisqu’il est destiné à soi-même et personne d’autre. Dans le cas du récit épistolaire, c’est bien sûr une illusion créée par l’auteur machiavélique mais une illusion très recommandable.
    Le Horla pour tous les points notés sauf le numéro 5 est particulièrement intéressant. En effet, il y a deux versions du Horla, une première écrite sous forme de récit classique, la seconde sous forme de journal intime. La seconde est évidemment supérieure, bien plus efficace. De plus, Maupassant est tout simplement meilleur écrivain dans la seconde version. J’ai écrit un article sur le sujet ici. D’une manière générale, prendre pour narrateur un docteur, un savant, un journaliste ou n’importe quel autre personnage initié est une très mauvaise idée même si elle peut sembler pratique à première vue. L’agent immobilier raisonnablement stupide et ignorant de Bram Stoker en est une bien meilleure. Wells commet cette erreur de centrage dans La Guerre des Mondes (erreur fort bien rectifiée par le scénariste du film de Spielberg) et Jules Verne dans la plupart de ses romans qui me sont tombés sous la main.
    Les liaisons Dangereuses est le roman épistolaire par excellence, dont l’efficacité dramatique n’est plus à prouver. Je doute que les personnages seraient si mémorables et séduisants s’ils ne s’étaient pas exprimés par lettres : après tout, il s’agit pour la majorité d’une bande de crapules ou de niais, « objectivement » parlant. De la même époque, j’aurais pu lire la Julie de Rousseau, un autre roman épistolaire fameux. Un très gros succès de librairie pour l’époque. Je ne l’ai pas fait, je n’en parlerais donc pas, ce qui est bien dommage car il m’aurait fait, j’en suis sûr, un exemple édifiant pour cet article.
    Dracula est une réussite dans le genre à peu près aussi incontestable que le roman de Laclos et pourtant je suis loin d’être fan de l’auteur. Comment un écrivain de seconde zone peut se métamorphoser l’espace d’une grosse centaine de pages, pas trop plus, en un génie étincelant.
    Enfin, je terminerai avec un des mes écrivains favoris, Gene Wolfe, qui a l’avantage d’être nettement plus contemporain (il est mort en 2019) que tous les auteurs précédemment cités. Il a écrit Sept Nuits Américaines en 1978, quand il était au sommet de son art.
    Sept Nuits Américaines est une novella d’anticipation qui mélange des lettres et des extraits de journal intime ou plus précisément dans ce cas de journal de voyage. Le journal de voyage, comme le journal de bord, est une autre forme de récit épistolaire : c’est un journal qu’on destine à un public très réservé, mais un public. Dans le cas du journal de bord, le destinataire est la compagnie propriétaire du vaisseau et, éventuellement, la police. Littérairement, son intérêt devrait être faible s’il était fabriqué réalistement puisque le vrai journal de bord tient plus de l’acte légal et notarié que du récit de voyage : le but est essentiellement de se prémunir contre de futurs éventuels litiges ou procès. Néanmoins, les auteurs de science-fiction ont pris avantage de ce procédé et ont rempli les journaux de bord de leurs vaisseaux interstellaires ou interplanétaires d’événements aussi palpitants qu’improbables. Le journal de voyage est une sorte de journal de bord amélioré, avec un intérêt artistique, descriptif ou même scientifique dans certains cas, comme par exemple Darwin lors de son voyage sur le Beagle.
    Le personnage central de Sept Nuits Américaines qu’on évitera d’appeler le héros — comme souvent chez Wolfe — est un voyageur perse dans des USA du futur, ou de ce qu’il en reste, c’est-à-dire pas grand-chose, et probablement pas la seule lettre importante : U pour United. C’est un voyageur du type touriste à sensations fortes, qui apprécie donc particulièrement ces pays chauds, pauvres et faciles quand on a de l’argent avec tous leurs bordels, leurs courtisanes, leur précarité sanitaire, leurs dealers de drogue, leurs guides franchement louches. L’histoire qu’il ne nous raconte pas à nous, lecteurs indiscrets, mais relate avec une désinvolture suspecte dans son journal de voyage ou par lettres à une certaine Yasmine restée à Téhéran est particulièrement retorse et difficile à décrypter. On est typiquement dans le cas du narrateur non fiable, capable de mentir ou au moins de celer une (grande) partie de la vérité à son propre journal, ceci encore accentué par sa prise de drogues. Que Wolfe ait choisi ce procédé du récit épistolaire pour un tel narrateur peut sembler de prime abord contradictoire, voire contre-productif ; il n’en est rien. Comme je l’ai dit, un des intérêts du récit épistolaire est d’immerger le lecteur dans la tête-même du personnage acteur, de lever le barrage de sa méfiance, d’apposer au récit comme un sceau de fiabilité ou en tout cas de sincérité. Ici, Wolfe nous montre qu’il ne s’agit que d’une illusion. Et s’il n’avait pas choisi cette forme, l’antipathie dégagée par ce voyageur et son insincérité aurait été si flagrantes que nous aurions risqué de laisser tomber le livre.
    Sept Nuits Américaines est au final un chef d’œuvre de virtuosité narrative bien que je sois à peu près sûr qu’il ne plaira pas à grand monde (mais sait-on jamais ; je juge là du futur par le passé).
    Pour finir, une remarque sur le cadre de l’histoire : je suis persuadé que Wolfe n’avait pas d’ambition prédictive particulière quand il a écrit cette novella à la fin des années 70. Bien possible que ce qui devait apparaître comme le comble de la fantaisie à cette époque : un riche touriste oriental venant se dévergonder dans des USA croulant sous la corruption, la lèpre physique ou morale et la misère semble beaucoup plus vraisemblable aujourd’hui.


Sept Nuits Américaines fait partie du premier recueil de Wolfe, intitulé en français L’île du docteur Mort et autres histoires et dans sa version originale The island of doctor Death and other stories and other stories.



samedi 5 juin 2021

There Are Doors by Gene Wolfe: a dark story but a good therapy (and vice versa)



For this topic, I feel obliged to return to my home-made English because I suspect there are little more than zero French speaking readers of this novel, which is a pity but not really a surprise. So sorry for the couple of folks who may disprove my assumption.

At the outset, I must advise you that it should be wiser to read this article after rather than before reading the novel if you intend to give it a try, of course. In short, spoilers ahead.

There Are Doors is a very underrated book by a very underrated writer named Gene Wolfe. As a matter of fact, it seems the greatest fan of TAD was Wolfe himself (he said in an interview that this book was his favorite with Peace). On this particular point, I perfectly understand his feeling which is not shared by his readers, even among his handful of fans. Not only I understand but I know the reason why. You are usually told that fictions are some tools for writers to get a special catharsis. But usually, it’s just a lie, or if you are kinder than me, an urban legend.

It is not the case, here. TAD is a true catharsis and I am going to show you how and why.

 

I read for the first time TAD in my youth, indeed one of the first Wolfe’s books I read in my life. I liked it very much. In this time, I didn’t care of the deeper meanings of this story, I only appreciated the characters and the stunning cascade of strange events. I read it a bit like a sad Alice travelling underground, trying to catch up the white rabbit, in spite of all the crazy things that happen to her. Here, the rabbit is a woman named in our world Lora Masterman whom Green—the sad Alice—does believe to be a goddess. The sadness of the main character didn’t bother me much because of the remarkably poetic imagination of his adventures. It was for me like a Kafka’s story where the darkness is overwhelmed by the humoristic, poetic or comic tone. Naturally, like any reader of this story, I thought the hero or rather the anti-hero was mad. And to be sure, he is mad as a hatter, or more precisely, as a march hare (the story begins in march). The only thing I regretted in this novel was the end which seems to me very desperate, very dark, without fair-play for the protagonist as well as the reader. As Lautréamont said about a famous poet, we see here a man who happily rolls down the slope to nothingness (in French: l’écrivain qui roule vers l’abîme en poussant de petits cris joyeux).

Recently, I reread the book. My first impression remains the same: TAD is one of the best novels written by this author, thus one of the best novels published at the end of the last century. The change is that I’m a little more reflexive than then and like any reflexive person, I like to understand what I read, especially if I liked it much. So I made some extra efforts to perceive the meaning hidden behind the scene. Also, I have a better knowledge of Wolfe’s work and I know he is the kind of fictionists who usually prefers to hide the deeper meaning of his stories in some dark places, or even in plain sight but it amounts to the same thing: generally you don’t see it at the first reading. And I succeeded in this. I do believe I succeeded.

First, it is plain that the events happening in the other world, Overwood or whatever its name, only happen in Green’s head. The book is written in the third person but tightly and only through Green’s eyes. So, it’s not very different from a first person narrative. What is the interest of writing a fiction whose every event, every character may be a forgery or an illusion? None. There would be no sense at all. But Wolfe, this hugely talented storyteller, doesn’t make this great mistake as you can guess. There are real events and real characters, but more or less (rather more than less) distorted by Green. The periods when Green is back to C One, the real world, our world, inform us that he is back in his good sense and in these periods, what he sees is very close to reality. He is not healed but he seems in good way to recover. So, Lora Masterman, his doctor with buck teeth, the old woman who buys the desk, the manager of the store, by instance, are real persons. You have no reason to doubt it. In fact you have to believe it or you should better stop reading. Conversely, the moments when Green enters the other world, Overwood, where mating means death for males and where there is a goddess named Lara Morgan, you know Green is going full crazy. I suspect Green, as a great story teller, is perfectly able to make up all the characters and events and scenes which we are told in Overwood from films, dreams, remembrances or actual persons he meets. In particular, it seems very clear that North is a complete forgery. Because North is his perfect antagonist, his opposite pole: he is tall, strong, rude, harsh, violent, arrogant, smug, very active and very manly in addition to be mad; he is the archetype of what the woke libels as toxic masculinity. Green is short, passive, kind, weak, emotive, with no self-assurance. There is evidence in the text of this split personality: at their first meeting, North is sleeping and murmurs “mama” in his dream. A man like North is very unlikely to say this sort of thing, even in his sleep. But Green is. Green is still a mama's boy. Green projects himself through North because of his manliness, and more deeply because he thinks a (super)woman like Lara wants a (super)man like North. So, North is Green, a super Green.

North is not the only character made up by Green. Walsh, the mad boxing manager is certainly another fantasy (the best clue can be found in the penultimate chapter: see below). I strongly suspect mama Capini to be unreal while “her” restaurant is real. She is a projection of Green’s late mother, the person the most important for him. It is possible that the old woman plays the same part in this story, although we know she is real, because her gift to Green is very fishy. In general, a sane person doesn’t give such a precious thing (three thousands of dollars) to a stranger but a madman may believe it. Thus, I think he dreamed the gift of the ancient desk. It is no more real than Tina, the thinking doll, actually a sort of fairy. So we have maybe the craziest scene of the book: a man who tells a false story of or about the brothers Grimms to an imaginary person named Tina while he is struggling with a non-existent desk. By the way, I remark that Wolfe, without putting it clearly, make a real good story-teller of his main character because we, readers, know that there is not such a tale in this world and he had to make it up. And this is new evidence that the rest of the strange events are also his inventions. So, in this regard, Green is Wolfe, the Great Narrator.

Klamm is a projection of the absent father, a very powerful man like North, but in a different way. Klamm is distant but rather kind and protective with Green. Klamm is caring of him, contrary to Green’s real father who is still alive and had no relation with his son for more than ten years (Green is likely the only child of a divorced mother). However, I think Wolfe made one of the small mistakes of the book in the name of this character. Indeed, we hardly see how a man like Green, who has no book except the few his mother read for him, children books, could have heard of Klamm, the mysterious antagonist of Kafka’s last novel. That’s not at all the same level. But it’s also a new sign that Green is Wolfe in some regards.

The end of the story: it is very sad, very dark indeed, without a hope left. When Green meets again with Lora, the real person, he is struck by lightning in every sense. He realized that the woman will never come back to live with him, that he has never been a real partner in her mind, just a big mistake from her pity to him. So he was left with only one option, he thinks: come back to the other world, where Lara could take him as a dog or a slave at least. And he knows his come-back will be definitive this time. The madness will be complete and irreversible. It is like a suicide. In fact, we have a good piece of evidence it is literally a suicide: the title of the penultimate chapter when North is shot dead by Walsh is justly “Main Event”. So the main event of the novel is the suicide of Green since North is nobody except Green: how to be clearer! Therefore, when the sirens are ringing out in the last lines, it is probably the cops who have been called after the gunshot (I assume here that even an obvious lunatic like Green can get a real gun in the real United States of America).

Now, why is Wolfe so pitiless with his main character? Such a gifted narrator like Wolfe, plus a charitable catholic, could have saved Green, at least his soul from the ugly despair. After all, Green is the good guy in this story. He is kind, we are told, and we are willing to believe it. What’s his crime? His crime is briefly alluded to in the course of the narration, and by no other than himself: he has no pity for others but only for him. He is a much too self-pity man. And self-pity is not a small flaw. Although it doesn’t count among the deadly sins, it should. It is as serious as hubris. North is a bad guy but at least he is a fighter. Life is an almost permanent fight, first and foremost, against oneself. Green refuses the fight. And by refusing the fight, he refuses life. You can say it’s not his fault, he’s sick, he’s a poor lonely man, he’s a blues man with no music. Yes it’s an excuse but that’s not a valuable escape from his fate. There is no escape in real life other than by yourself. Wolfe says: don’t rely on others, on pity, on pills or psychobabbles to save you. In the end, you are the only one who can save yourself. A saying comes to mind: God helps those who help themselves (aide-toi et le Ciel t’aidera in French). Green refused to help himself because of his excess of self-pity. In the view of the writer, he therefore deserves a new circle in Dante’s Hell, one that was not included by the author, regrettably.

I take a step further. In the end, Wolfe kills the Mister Green that is in him. That’s the therapy. And judging by his strong praise pronounced many years after the release of the book, the catharsis has succeeded.

Poor Green. He was the kid offered in sacrifice by Wolfe to God. Sometimes, we have to.

In the end, I come to the conclusion that TAD is in fact a very dark therapy but a very good story, one of the most perfect by Wolfe.


Some other articles I wrote about Wolfe (you can also check the sites entirely dedicated to this author referenced to the left, above):

In English:

About Starwater Srains

About Stories From The Old Hotel

En français:

Sur Le Livre Du Nouveau Soleil

Sur l'auteur

Les Dystopiques de Gene Wolfe

Sur Lovecraft, Borges et Wolfe

 

samedi 10 avril 2021

Le Livre Du Nouveau Soleil de Gene Wolfe : rien de neuf sous le soleil

  

Illustration de Bruce Pennington pour The Shadow of The Torturer (1980), probablement la plus belle réalisée à ce jour même si je ne suis pas un grand fan de l'héroïc-fantasy style. Sa mise en place des éléments la composant, qui narrent à elle seule une histoire, est une franche réussite.

Le titre de cet article peut sembler paradoxal pour le grand admirateur de l’œuvre de Wolfe que je suis. Soyons précis, j’estime que Wolfe est l’auteur contemporain le plus talentueux que j’ai lu, quel que soit le genre considéré. Mais j’ai en effet quelques sérieuses réserves sur le livre qui est tenu pour son chef d’œuvre aujourd’hui – et peut-être même demain, qui sait ? ni moi ni personne ne fait la réputation d’un livre et je n’emprunte pas les corridors du manoir Absolu comme Sévérian pour pouvoir vérifier les décrets impénétrables de la postérité. Et d’une manière plus incontestable, il est son best-seller, de loin, même s’il n’atteint toujours pas au statut de roman populaire (Wolfe n’a pas de roman qu’on pourrait qualifier sans rire de populaire). Je vais donc de suite expliciter cette apparente contradiction en commençant par les qualités que je lui trouve et qui ne sont pas petites.

D’abord la langue. Je ne crois pas que Wolfe ait jamais mieux écrit que dans le Nouveau Soleil. Il a pu écrire aussi bien mais jamais mieux. C’est particulièrement vrai du premier tome, L’Ombre du Bourreau (The Shadow of The Torturer). Malgré son titre kitsch, volontairement kitsch, c’est en effet écrit dans une prose admirable de musicalité, de poésie et de fluidité, du Proust hautement comestible. De ce point de vue, Wolfe était à son apogée. Et naturellement le déclin, très rapide dans son cas sur ce plan, a suivi jute après. Sa virtuosité narrative, incomparable avec n’importe quel autre auteur contemporain, était également à son zénith. Les feux de son imagination n’ont jamais brillé plus fort, ni même à vrai dire, aussi fort. Ici, de surcroit, sa puissance de constructeur cyclopéen outrepasse de loin tout le reste de son œuvre, y compris ses tétralogies ou trilogies suivantes. Cela se montre autant dans l’imbrication de l’intrigue principale avec les innombrables contes insérés, les extraits de pièce de théâtre ou les brefs essais qu’on peut trouver ici ou là sur les sujets les plus variés, y compris l’art d’écrire et de tromper le lecteur (pour son bien, à la manière d’un illusionniste, disons). Wolfe a écrit un de ces romans non pas fleuves mais mondes, comme Moby Dick ou La Recherche du Temps Perdu dans la littérature dite sérieuse. Il réinvente même un lexique plutôt cohérent pour ce faire, en s’aidant du latin, du grec ancien et de je ne sais quoi, du Lovecraftien peut-être. Il invente même un langage avec celui des guerriers Asciens. Il réinvente l’Histoire, la géographie, la politique, la biologie, la mythologie, la religion. Il réinvente même l’évangile. Il réinvente Jésus. Il fint par en en faire trop quoi.

Et c’est là en effet que vient la plus grande pierre d’achoppement de ce roman.

Qui peut croire sérieusement à son Sévérian/Jésus puisqu’il ne fait guère de doute que le conciliateur n’est que le nouveau mot ici pour rédempteur, de même que l’Incréé est Dieu ? Oh non, pas moi. Et mon manque d’enthousiasme devant cette très curieuse idée (Jésus comme bourreau, tortureur, assassin, maître du monde, etc.) d’autant plus curieuse car venant d’un catholique avoué, déjà sensible en lisant le Nouveau Soleil, s’est changé en écœurement complet en lisant la suite que Wolfe a donnée à sa tétralogie dans un livre dont je préfère ne pas me souvenir du nom, sorte de feu d’artifice à l’envers. En fait, si, je m’en souviens, hélas, et pas seulement le titre, mais c’est un de ces livres qu’on aimerait ne jamais avoir lu, et probablement ne jamais avoir écrit (tant il est clair dans le texte lui-même que Wolfe a eu la main bien dirigée par son éditeur ou son agent pour commettre ce hara-kiri littéraire).

Mais même en faisant abstraction de cet aspect, son personnage principal, son héros disons, souffre d’une tare récurrente des histoires de Wolfe – pas toutes heureusement ! – l’antipathie qu’il suscite, presque dès les premières pages. Et malheureusement, ça ne s’arrangera pas avec le temps et les pages tournées, jusqu’à l’implosion finale dans ce livre dont je ne veux pas me souvenir du nom. Je ne suis pas contre les personnages principaux antipathiques par principe. Cela peut se justifier quelquefois. Cela peut même être une nécessité pour faire passer au lecteur une certaine vision du monde, non mainstream, expurgée des indulgences ordinaires, non certifiée par le politiquement ou le socialement correct, mais réelle. Par exemple, j’imagine mal certains grands romans ou pièces de Dostoievski, de Céline, de Shakespeare, de Thompson (Jim) ou les romans gothiques du XIXe siècle sans ses protagonistes quelque peu monstrueux. La condition sine qua non pour réussir ce tour de force – car c’en est un – est que l’auteur soit le premier conscient des aspects problématiques de son personnage et malheureusement je n’ai pas l’impression que ce soit le cas de Wolfe. Il semble sous-estimer la quantité de répulsion que produit son héros sur le lecteur. Car pour qu’un tel livre fonctionne, aussi gigantesque, cela nécessite d’installer au départ un minimum d’empathie entre le lecteur et le trop sombre héros. Et plus le roman est long, plus l’empathie doit être forte. C’est pourquoi, en dernière analyse, j’estime que le personnage de Sévérian, l’orphelin-bourreau-assassin-prêtre-thaumaturge-élu-futur-maître-du-monde est la plus magistrale erreur du roman. Comme je l’ai dit ailleurs, il a les habits du moine mais n’en a pas l’étoffe.

Au final, Le Livre du Nouveau Soleil, malgré toute son inventivité, sa débauche inouïe de talents, nous relate l’itinéraire convenu du héros de roman populaire où le personnage central, aussi pauvre, malheureux et obscur qu’il soit au départ, gravit lentement le sentier abrupt vers la gloire et la fortune. Dans le cas particulier du roman de SF, il est usuel qu’il finisse aussi maître du monde, maître de l’univers, et pourquoi pas Dieu à la place de Dieu. Comme je le disais : rien de neuf sous le soleil à cet égard.

 

Le Livre Du Nouveau Soleil (dans sa plus belle édition française)

Le livre dont je ne veux pas me souvenir du nom (en français, non réédité, ce qui ne me gêne pas pour une fois)

Quelques articles à propos de Wolfe:

Lovecraft, Borges et Wolfe

Un géant dans les limbes (j'y parle aussi beaucoup du Livre du Nouveau Soleil)

Les dystopiques de Wolfe

Une montagne devant notre balcon

There are doors (en anglais)


Illustration de Guillaume Sorel (2006) pour le Livre du Nouveau Soleil en 2 tomes chez Denoël, apparemment inspirée de l'illustration de Pennington si on en juge par les coloris et les motifs très semblables, très réussie quoi qu'il en soit.


dimanche 19 mai 2019

Gene Wolfe, une montagne devant notre balcon



Gene Wolfe, 1931-2019, est donc mort le mois dernier à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Son dernier livre publié, non traduit en français, A Borrowed Man, remontait à déjà quatre ans, ce qui pour lui, est une période de disette considérable et on peut donc penser que sa santé était gravement compromise depuis ce moment.

Je n’ai pas lu cet ultime roman – qui devait cependant avoir une suite – mais depuis déjà plusieurs décennies Wolfe avait atteint son apogée puis décliné, même s’il continuait régulièrement de parsemer sa production de superbes pépites (on peut en trouver des exemples dans son dernier recueil, Starwater Strains, hélas resté non traduit comme plusieurs autres avant lui).

Le point d’inflexion de la carrière littéraire de Wolfe est particulièrement net, au moins à mes yeux, mais il semble qu’il y ait un consensus assez général là-dessus, au moins de la part des meilleurs connaisseurs de l’écrivain. Ce point, qui se situe quelque part au milieu des années 80, coïncide presque parfaitement avec le moment où il a abandonné son ou plutôt ses boulots gagne-pain pour se consacrer entièrement à l’écriture et donc s’est transformé en écrivain professionnel. Ce hasard qui n'en est pas un ne peut manquer d’attirer l’attention. J’y reviendrai plus tard.

Gene Wolfe a commencé sa carrière par des nouvelles de science-fiction, publiées par Damon Knight dans les numéros successifs de son anthologie Orbit, qui était un peu le concurrent des Dangerous Visions de Harlan Ellison dans les années 60. Dès son premier texte à être publié, Trip Trap, en 1967, non traduit à ma connaissance mais qu’on peut lire en version originale dans le recueil précédemment conseillé par l’auteur de ces lignes, Storeys From The Old Hotel, l’écriture de Wolfe frappe par son élégance, sa complexité, sa qualité et son aboutissement artistiques. Ses intrigues sont déjà aussi parfaites, aussi complexes, aussi merveilleusement imbriquées qu’elles le seront quinze ans plus tard. Seule la longueur de l’effort semble lui poser problème et disons qu’à l’époque, il est plus un coureur de 400 mètres qu’un marathonien. L’imagination semble aussi plus retenue, un peu bridée, mais à peine. Le fait est que lorsque Wolfe s’est retrouvé sur la scène littéraire, il était déjà tout habillé et armé de pied en cap. Il est vrai qu’il avait alors trente-cinq ans, ce qui n’est pas si jeune que ça.

Son premier roman Operation Ares en 1970, resté non traduit, n’a pas été un succès pourtant, ni commercial (certes, ce sera même une habitude chez lui) ni même critique. Il semble que le roman ait en effet de sérieuses failles. J’avoue ne pas l’avoir lu et je ne fais là que rapporter l’avis général. En revanche, j’ai bien lu son second roman, celui que je considère comme un vrai roman, le très fameux La Cinquième Tête De Cerbère de 1972. Il est exact que ce n’est pas un roman au sens traditionnel du terme puisqu’il est composé de trois novellas. Mais aucune de ces novellas n’a de sens si elle n’est pas rapprochée des deux autres. Et quand je dis sens, ce n’est pas seulement le sens philosophique que je vise mais le sens le plus littéral, à savoir qu’il est impossible de comprendre l’histoire et son fonctionnement interne sans lire la totalité, pas plus qu’on ne peut comprendre la fonction d’un organe du corps humain si on l’abstrait du reste de l’organisme. La Cinquième Tête de Cerbère est une énigme, un puzzle que le lecteur doit reconstituer et il a bien besoin de la totalité des pièces (et même avec, sa résolution complète n’est pas assurée). La poésie, le style flamboyant et néanmoins paradoxalement presque kafkaïen de ce roman très sombre est à ma connaissance sans équivalent dans toute la littérature. Dès ce roman, Wolfe s’impose comme le plus artiste de tous les écrivains de son époque, sans même parler des écrivains de science-fiction. Wolfe répétera sans cesse que sa vocation vient des récits de pulp fictions mais la distance qui l’en sépare est alors à son maximum, comme la distance séparant les pièces tragi-comiques de Shakespeare des grosses farces jouées par sa troupe campagnarde et imaginaire (mais pas tant que ça) dans Le Songe d’une Nuit d’été. Le fait est que Wolfe n’est pas un écrivain populaire et ne le sera jamais. C’est son tort de ne pas avoir admis cette évidence qui le conduira par la suite à des choix erronés dans sa carrière.

Son troisième roman, Peace, publié en 1975, est un autre chef d’œuvre (pour un écrivain qui n’est pas réputé pour ses romans, cela fait déjà deux chefs d’œuvre sur trois tentatives). Un chef d’œuvre de complexité et d’énigmes non formulées (non seulement vous devez répondre à l’énigme du sphinx mais vous devez deviner avant quel est l’énoncé de l’énigme). Bien que le roman puisse être qualifié sans trop mentir de mainstream, c’est dans son sens le mieux décrypté, un pur roman fantastique. Wolfe aime que la vérité – car il y a toujours dans ses meilleures histoires une vérité cachée à chercher – soit longue et ardue à trouver, ce qui a peut-être à voir avec sa foi. On peut ne pas apprécier cet aspect, on peut préférer une littérature qui propose des chemins plus directs, mais d’un point de vue allégorique, la quête semble assez juste et pertinente.

Wolfe n’a pas les qualités des écrivains populaires, des écrivains à succès. Son style, quoique très ample, magnifique et harmonieux, vu par des nains, sera jugé inutilement compliqué et presque illisible. Wolfe adore les mots rares, aux sonorités étranges, parfois fabriqués par ses propres soins ou récupérés d’un lointain passé. Et comme je l’ai dit ses récits ne sont pas simples, même les plus simples d’entre eux comme The Devil in a Forest, et ses fins sont particulièrement opaques pour un lecteur pressé. Mais tout cela est normal puisque Wolfe cherche à faire de la lecture une sorte de quête vers une vérité quasi inaccessible, semblable à la quête de sens dans la vie réelle. Il ne réussit pas toujours mais c’est presque toujours son projet.

Un autre défaut, il s’agit bien d’un défaut cette fois, qui lui vaut un accueil très réservé chez bien des lecteurs (et plus encore sans doute des lectrices) est le manque d’empathie qu’il suscite à l’égard de ses personnages masculins, en particulier ses personnages masculins principaux. Un “héros” sans les attraits habituels du héros est un réel problème. Hormis deux ou trois, parmi ses protagonistes mâles, ses personnages principaux, souvent narrateurs de leur propre histoire, sont en effet plutôt rébarbatifs, sauf quand ils ont la chance de ne pas dépasser le stade de l’enfance, et encore pas toujours (voir par exemple la nouvelle Hero as Werewolf ou bien la plus effroyable And when they Appear). Curieusement, pour un écrivain réputé assez misogyne, ses héroïnes, jeunes ou vieilles, sont plus sympathiques, mais bien plus rares il est vrai.

Wolfe a pourtant une qualité en commun avec certains écrivains populaires, le don de l’imagination. De ce côté, il n’a rien à envier à personne ; ou plutôt ce sont les autres qui ont tout à lui envier. Je ne lui connais pas d’égal dans la richesse de l’imagination, excepté l’auteur anonyme des Mille et une Nuits et peut-être le Homère de L’Odyssée. Certains écrivains peuvent être dotés d’une imagination plus profonde, plus aigüe, comme Lovecraft ou Borges par exemple, mais aucun n’a sa cohérence, sa méticulosité et son ampleur dans la création de mondes imaginaires. Naturellement le meilleur exemple est sa tétralogie du Livre du Nouveau Soleil. Je dis bien tétralogie car il est évident que le cinquième tome est une requête de l’éditeur et écrit à contrecœur par l’auteur. En effet, avec Le livre du nouveau soleil, Wolfe a presque (mais seulement presque) atteint le statut d’auteur bankable ; la tentation de donner une suite était donc trop irrésistible. Mon conseil : restez-en au quatrième tome qui est de toute façon la fin naturelle du roman.

Le Livre du Nouveau Soleil a eu une autre conséquence. Suite à ce relatif succès financier, Wolfe a décidé, en 1984, de poursuivre une carrière d’écrivain à temps complet. Comme il avait une famille assez importante à entretenir, une femme et quatre enfants, ce choix en a entraîné une série d’autres, tous négatifs. Il s’est mis à raréfier ses nouvelles, là où il est excellent, et à produire des romans à la file, fantastiques ou de science-fiction, environ un ou deux par an (1985 est une année blanche de ce côté, rare exception, peut-être liée à la décompression après son immense roman). Il a grandement modifié son style. Soudain, ses phrases n’ont plus dépassé deux lignes. Son lexique s’est rétréci comme peau de chagrin et bien entendu toutes ses merveilleuses inventions ou recréations (les optimate, hiérodule, autarque, aquastor, cacogène, cataphracte, exulte, etc…) ont disparu. En bref, il a essayé de suivre les bonnes recettes prudentes de l’écrivain populaire. Et naturellement il a échoué. On ne change pas son naturel, pas à ce point-là en tout cas. Le plus ironique est que si une grande partie de ce qui faisait le charme de ses récits précédents s’est évanouie lors de cette métamorphose imposée, ses livres ne sont pas devenus plus accessibles pour autant. Le problème est qu’il respecte la règle de l’écrivain à succès presque à la lettre mais pas du tout dans l’esprit. Ses histoires, autrefois complexes et pleines d’arcanes mais compréhensibles et sensées pour qui s’en donne la peine deviennent juste compliquées à souhait, parfois réellement incompréhensibles et toujours nébuleuses. Wolfe a fait un marché de dupe : il a donné son âme et n’a même pas recueilli en échange la gloire et la richesse promises.

Bon, contrairement à Wolfe, je suis un esprit simple et je simplifie donc un peu. Tout ce qu’il a fait à partir du milieu des années 80, comme je l’ai déjà indiqué, n’est pas à jeter, loin de là. En fait, je dirais qu’il est encore très estimable jusqu’au début des années 90. Si son recueil déjà mentionné Stories from an Old Hotel, sorti en 1990 me semble-t-il (le meilleur ou au moins le plus complet et le plus touchant de ses livres) n’est pas une preuve puisque tous les textes collectés datent d’avant 1988 ; son premier tome du Livre du Long Soleil, de 1993, est dans l’ensemble un excellent roman, avec pour une fois un héros attirant, Patera Silk. Malheureusement, le roman tournera court en ce qui me concerne dès le second volume. On pourra toujours se dire que Wolfe a suivi sa pente naturelle, que son temps doré était juste passé, mais je persiste à penser que ses mauvais choix ont largement hâté son déclin.

Pour finir, je vais donner une courte liste de titres de livres qui constituent selon moi son best of, dans l’ordre chronologique, avec quelques observations personnelles :
La Cinquième tête de Cerbère : mon roman préféré chez Wolfe et probablement dans tout l’univers de la SF
Peace : traduit en français sous le même titre, sans doute difficile à trouver aujourd’hui, à l’état neuf en tout cas
L’île du Docteur Mort et Autres Histoires: contient certaines de ses novellas les plus ambitieuses et les plus réussies, les plus connues aussi,
Le Livre des Fêtes : très hétérogène en intérêt mais contient certaines des meilleures nouvelles jamais écrites par Wolfe, difficile à trouver,
Le livre du Nouveau Soleil dans son intégralité (4 tomes) : on peut trouver aux éditions Lunes d’encre le roman complet, en deux volumes, avec en plus des articles de Wolfe liés à ce roman, pour la plupart très intéressants.
Il y a des portes : très bon roman fantastique malgré un mauvais titre français (pourtant littéralement traduit de l’anglais There Are doors mais parfois il faut savoir inventer), très sous-estimé selon moi et qui a le mérite à la fois d’être disponible en français et de dater de la seconde époque de Wolfe, post 1984 (1988). voir mon article, en anglais, sur ce roman ici.
Le livre du Long Soleil : Coté Nuit (je ne peux décemment conseiller le second tome et encore moins les suivants)

Enfin ces livres qui n’ont jamais été traduits ou seulement partiellement :
Storeys From The Old Hotel: mon recueil préféré,
Castle of Days : mélange de son Book of Days (le livre des fêtes déjà nommé) de son Castle of the Otter (articles liés au Livre du Nouveau Soleil) plus divers articles, lettres ou critiques littéraires

Dans l’ensemble, les éditeurs français ne se sont donc pas beaucoup trompés dans leurs choix, bien qu’ils aient publié aussi ce qui est probablement son plus horrible livre, Castleview. Je n’ai pas lu la totalité des romans disponibles (en anglais) de Wolfe, en particulier les trois derniers, mais une grande majorité et la totalité de ses recueils de nouvelles sauf celui qui rassemble ses récits de jeunesse. Il faut signaler que l’œuvre de Wolfe est assez considérable puisqu’elle comporte deux tétralogies, deux trilogies, un roman en deux volumes, quinze romans d’un seul volume, dix recueils de nouvelles, quatre recueils d’articles et récits en mélange et environ soixante-dix nouvelles qui n’ont jamais été reprises dans aucun de ses ouvrages (les deux tiers datant d’après son dernier recueil publié et on peut donc espérer qu’un ou deux recueils de ses derniers textes sortent un de ces jours, mais probablement en anglais seulement). Si on ajoute que chaque volume a la taille Big Mac, soit environ 400 pages, on comprend qu’il y a vraiment de quoi faire pour le lecteur intéressé, d’autant plus s’il lit l’anglais.