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mardi 16 juin 2026

Stalker, Lune Fourbe, 2001, Solaris … : l’objet d’intérêt extraordinaire (théorie et pratique)

 


    L’Objet D’Intérêt Extraordinaire — l’ODIE comme je l’appellerai dans cet article — est un des thèmes principaux et probablement des plus forts qu’on peut rencontrer dans la SF. En fait, il existe aussi dans un cadre plus fantastique comme je le montrerai dans la seconde partie de mon petit essai de théorie et pratique de l’ODIE mais incontestablement, à ce jour, les plus célèbres exemples d’ODIE nous viennent de la SF, et la SF tendance dure qui plus est.
L’ODIE est un objet, un artefact, un bidule, parfois même un gadget comme dans Free Live Free de Gene Wolfe, plus mémorable toutefois pour ses scènes comiques que pour son aspect science-fictionnesque. Ses quatre caractéristiques principales et obligatoires pour mériter cette qualification sont les suivantes :
- origine inconnue (mais clairement inhumaine)
- nature et fonction (s’il en a une) inconnues ou très mal connues
- mécanisme inconnu
- études, maniement et sondage de l’objet impossibles (en dehors parfois de moyens très lourds et peu productifs comme de le soumettre à une explosion nucléaire).
Comme on voit, avec de telles caractéristiques, l’ODIE est d’une opacité sans égale et laisse bien peu d’espoir au lecteur ou au spectateur d’obtenir des éclaircissements très satisfaisants avant la fin de l’histoire (et c’est bien normal, car à moins d’être un escroc patenté, le scénariste/écrivain doit reconnaître qu'il ne peut en savoir beaucoup plus que le lecteur). Malgré cet inconvénient, ce type d’histoire à ODIE rencontre de temps en temps le succès public et même a donné lieu à des chefs d’œuvre de la SF à peu près indiscutés, aussi bien en littérature qu’au cinéma.
J’ai cité Stalker en premier pas parce que j’estime cette histoire supérieure aux autres, sûrement pas, mais simplement par ce que c’est elle qui a été le point de départ de ma réflexion et est en plus l’inspiratrice principale de mes propres récits contenant un ODIE. Et donc je vais commencer par parler de Stalker.
Le titre français du roman des frères Strougatsky est Pique-nique au bord du chemin, ce qui peut surprendre ceux qui n’en connaissent que les versions du cinéma et des jeux vidéos qui en sont tirés (si on peut encore appeler ça des jeux) ; pourtant la traduction est parfaitement fidèle au titre original russe (« piknik na abotchinyé »). Ce titre est faussement bucolique et bon vivant car sa signification philosophique, qui nous est révélée au cours du roman par le « crâne d’œuf » de service (l’appellation péjorative n’est pas de moi mais des personnages du roman), un savant nobélisé, un détenteur d’autorité donc, est que les aliens ne se soucient pas plus de nous que d’une guigne, que les artefacts laissés dans la Zone ne sont que les déchets de ce pique-nique et comme il n’est pas très difficile de comprendre que ces aliens venus pique-niquer sont un avatar moderne des anges ou des démons mythologiques (ou les deux à la fois) cela nous laisse une vision nihiliste de l’existence et de l’univers parfaitement typique du siècle où le livre a été écrit. Le film de Tarkovsky est essentiellement une critique et une réponse à ce nihilisme. Il s’agit donc plus d’un débat philosophique que d’une histoire de SF. En fait, il est très difficile de reconnaître le roman des Strougatskys, plutôt musclé et rapide, après qu’il soit passé entre les mains de Tarkovsky, parfois pour le meilleur et souvent, il faut reconnaître, pour le pire.
Le plus curieux est que le scénario de Stalker à la base est un script des auteurs eux-mêmes. Autant vous dire qu’il n’en est resté que le squelette à la fin : dix lignes auraient suffi. Tarkovsky a toujours eu en effet tendance à réécrire ou simplement à tourner autre chose que ce qui est marqué dans le script et cette tendance n’a fait que s’aggraver au fil des années. Et comme prévu, ce roman d’écrivains très populaires en URSS (déjà longtemps avant Pique-nique…) s’est transformé en film d’Art & d’Essai, à peu près abscons et insoutenable sur la longueur pour le spectateur moyen. Néanmoins tous les changements effectués par le réalisateur ne sont pas dénués de pertinence. Et c’est par là que je vais commencer. D’abord, le personnage principal, le stalker, est dans le roman un sombre type en impair qui fume et boit sans cesse, parle en argot, garde un poing américain dans une de ses poches et rencontre de petites pépées moulées au tour et au cœur de glace. Tarkovsky a remplacé ce personnage tout droit sorti des clichés chers aux films noirs hollywoodiens par un stalker beaucoup plus intéressant, remarquablement incarné par l’acteur Alexandr Kaïdanovski, comme hanté par son rôle. Dans le livre, l’artefact mystérieux entre tous, celui qui peut exaucer les souhaits, est une sphère dorée ; Tarkovsky l’a remplacée à bon escient par une pièce ou une chambre secrète, très difficile à trouver et en plus protégée par tout une gamme de pièges plus ou moins dangereux, souvent mortels. Les pièges eux-mêmes, à l’inverse du roman, ne sont pas montrés dans le film, juste évoqués, ou parfois, se dit-on, simplement imaginés par le guide halluciné, le stalker. Tout un coffre à merveilles ou à maléfices, apparemment renversé par les Visiteurs et dilapidé au hasard dans la Zone a lui aussi disparu presque entièrement du film (sauf dans le plan final). Le roman original est en effet très riche en ODIEs, plus étranges et spectaculaires les uns que les autres. Tarkovsky n’en a quasi gardé aucun, à part la chambre miraculeuse qui d'ailleurs n'existait pas dans le roman (et on ne saura jamais si elle était réelle puisqu’aucun des trois protagonistes n’y pénètre, par choix). Et c’est un vrai tour de force de sa part de n’avoir utilisé strictement aucun effet spécial dans une pareille histoire, choix que la hauteur de son budget, très modeste pour de la SF, ne suffit certainement pas à expliquer.
Du côté des points faibles, on a, eh bien, l’histoire, ou plutôt son style de narration. Tarkovsky ne sait pas en général raconter une histoire, mettre en place une dramaturgie, créer cette inquiétude si nécessaire pour accrocher le spectateur (et le lecteur) quand il n’est pas un peu solidement bridé par un co-scénariste aussi autoritaire que lui. Et là, il a clairement la bride sur le cou (ce sera encore pire avec Nostalghia). Et pourtant, l’intrigue de Stalker, si on ne considère que son squelette, son épine dorsale disons, est plus solide, plus puissante que celle du roman. Son potentiel pour créer des frissons dans l’échine du spectateur me paraît très élevé. Sa simplicité — les trois-quarts du films racontent les “aventures” d’un trio pour franchir d’abord le périmètre de sécurité de la Zone puis atteindre enfin la chambre aux miracles en déjouant les nombreux pièges mortels au passage — aurait été parfaite pour assoir dessus un de ces thrillers haletants, au minimum un bon film de série B, tel Cube par exemple, ou mieux, un chef d’œuvre du cinéma d’horreur comme Alien (de 1979 lui aussi comme Stalker : mais quel contraste !). Le problème est que ce potentiel n’est jamais réalisé. Tarkovsky n’en fait rien, absolument rien. Les trois auraient pu rester à discuter dans leur chambre, ou dans le bistrot mal étanchéisé du début, que ça aurait été pareil… enfin presque, à quelques plans inoubliables près. Certaines scènes, ou disons certaines conversations, sont d’une longueur et d’un ennui absolument redoutables, capables de vous faire fondre le cerveau, à dire vrai sont des obstacles bien plus terribles pour le spectateur que les pièges des Visiteurs sur son chemin vers la chambre secrète (si tant est qu’il soit arrivé jusque-là et n’ait pas décidé avant de fuir la salle obscure en hurlant pour qu'on lui rembourse son billet). Le spectateur si cher au cœur de Tarkovsky, ouvrier ou femme de ménage, dans 9 cas sur 10, va sortir et est sorti du cinéma dans un état de décomposition avancée après un calvaire de presque trois heures où… il ne se passe jamais rien ! Abandonnez tout espoir, n’espérez aucune action dans Stalker (contrairement au roman) surtout si par action vous entendez bien à tort des séries de boums, de cracs, de hues et de pif-pafs. Le film n’est pas lent, il est plus que lent comme dirait Debussy. L’intrigue pour Tarkovski est juste un prétexte pour parler, parler, parler……
Bien, je vais maintenant être franc car je ne l’ai pas été vraiment jusqu’ici. Et je ne voudrais pas vous induire en erreur. Quels que soient ses manques, un grand film à suspense tué dans l’oeuf, Stalker est une œuvre plus mémorable que le roman dont il est tiré. Les frères Stougatsky sont de bons artisans, pas plus. Tarkovsky avec tous ses grands défauts, a du génie. Cela fait au final une énorme différence en faveur du cinéaste. Et c’est précisément avec Stalker qu’il a atteint le nec plus ultra de son art, cette manière souvent imitée mais rarement égalée de faire de la poésie avec une caméra. En regardant Stalker, on sent le souffle de l’inconnu, on sent un vent venu d’ailleurs souffler sur notre visage et ça n’a pas de prix.
Le récit des frères Strougatsky qui date de 1970, est, pourrait-on dire, une variation du thème principal de Lune Fourbe d’Algis Budrys. Le titre français est une traduction discutable de Rogue Moon qui lui-même ne plaisait pas à l’auteur qui lui aurait nettement préféré le titre beaucoup plus pertinent de The Death Machine, mais l’éditeur voulait apparemment une référence à l’espace et possiblement à des petits hommes verts (ou gris). Dans la novella originale de 1960, excellente, une des histoires les plus intéressantes de la SF étasunienne, plus tard allongée (et affaiblie) en roman, le point de départ est aussi une “zone”, un « artefact » laissé aussi par des extraterrestres, suppose-t-on, mais sur la Lune cette fois. Cet artefact est lui aussi un labyrinthe , ou contrairement à la Zone des frères Strougatsky, plus imprévisible et parfois plus clémente, le moindre faux pas est fatal pour l’astronaute intrépide. En fait, dans le cas de Lune Fourbe, la mort est certaine. Elle est tellement certaine qu’on a dû inventer un processus de télécopie de l’astronaute depuis une base terrestre jusqu’à l’artefact lunaire car qui autrement voudrait de cette place où une mort violente est assurée. L’amour de la science et de l’exploration cosmique a des limites n’est-ce pas ? Néanmoins, comme le sujet copié est conscient, grâce à une autre machine merveilleuse, de tout ce qui se passe dans la tête et le corps de son double faxé, il faut quand même un esprit singulier pour accepter ce job et mourir virtuellement selon des méthodes diverses mais toujours sanglantes, avec toutes les sensations, très réelles elles, qui vont avec. Et donc ce “stalker” en scaphandre est sans surprise un risque-tout, tête brûlée, aux tendances suicidaires. Ce processus de copie donne donc lieu à de très nombreux doubles du héros qui, heureusement, ne reviennent jamais pour lui compliquer la vie (déjà très compliquée comme ça). Oui, mais que se passerait-il si une des copies finissait par arriver au bout du labyrinthe, vivant ? Tel est le second thème de Lune Fourbe.
Le texte de Budrys est remarquable par son excellente idée de départ mais aussi par une qualité très rare chez les écrivains de SF étasuniens, en particulier ceux de l’âge d’or comme on dit, à savoir des personnages à la psychologie bien étudiée, et pour une fois intéressants (disons pour deux des trois protagonistes). Avoir à la fois l’intrigue et les personnages est une chose très rare dans la littérature qui mérite d’être signalée. Le fait que le labyrinthe est toujours mortel est dramatiquement très efficace mais a un revers de la médaille ennuyeux car il oblige l’écrivain à inventer des machines plus fantaisistes l’une que l’autre pour surmonter ce problème (appareils qui semblent sortir de Star Trek et qui ne conviennent pas trop au registre de Budrys). Cela enlève un peu de crédibilité et pas mal de réalisme, surtout comparé au livre des frères Strougatsky et peut expliquer pourquoi cet excellente histoire n’a jamais été adaptée au cinéma, sinon certaines de ses idées. Bon, cela dit, le réalisme n’a jamais été le point fort des Étasuniens et cela ne les a jamais empêchés de faire des films à succès.
Contrairement aux deux précédentes histoires, 2001, odyssée de l’espace n’est pas réellement un livre, ou disons que le livre est venu après le film et est en fait le scénario du film de Kubrick, raconté à la sauce Clarke (qui n’est guère savoureuse). Certes l’idée de l’ODIE, le monolithe noir en l’occurrence, vient bien d’un très ancien texte de Clarke, La Sentinelle, mais même cette idée a été tellement modifiée qu’il n’en reste pas grand-chose dans le film. Contrairement à Tarkovsky, Kubrick sait raconter une histoire et est même un des meilleurs adaptateurs de romans qui soit, y compris de classiques très révérés, une des opérations les plus difficiles qui soient pour un metteur en scène (vous n’avez qu’à songer à tous ces horribles Misérables, Anna Karénine, David Copperfield, Moby Dick, et autres navets pompeux totalement émasculés). En fait il est Le spécialiste de l’adaptation littéraire avec un grand L. Il est à ma connaissance le seul réalisateur qui ait réussi une adaptation de classique supérieure à l’original, ou en tout cas plus à mon goût, avec son Lolita, par exemple. Il n’est donc pas étonnant que la littérature de Clarke s’en est trouvée très améliorée par son passage par la caméra de Kubrick.

Une des qualités de Clarke, qu’il m’est difficile de ne pas lui reconnaître, est qu’il a beaucoup de bonnes idées. Et dans ce film, on a au moins trois bonnes idées, ce qui est considérable. Si on ajoute le soucis de réalisme et la compétence indiscutable de Clarke sur l’aspect scientifique de ses fictions, il ne restait plus à Kubrick qu’à faire ce qu’il fait de mieux, raconter une histoire en images animées qui concilient à la fois une grande efficacité narrative, une grande beauté visuelle et quelques scènes choquantes par leur brutalité. Les personnages sont presque sans intérêt, ce qui n’est pas difficile avec un co-scénariste comme l’Anglais, mais cette fois c’est volontaire, en tout cas de la part du réalisateur étasunien. Tout est focalisé sur l’intrigue (j’ai écrit un article sur la raison pourquoi il est presque impossible de concilier personnages intéressants et intrigue intéressante, que vous pouvez lire ici). Le film a certainement vieilli, en particulier au niveau des costumes, qui donne un côté comique malvenu aux Homo erectus du début, et peut-être aussi des effets spéciaux comme la longue séquence aux lumières psychédéliques précédant la scène finale. Néanmoins, avec ses défauts, 2001 reste un des meilleurs exemples d’utilisation d’un ODIE, et probablement le meilleur film après Solaris.

L’ODIE de Solaris est cette fois une planète entière, qui contient et est en fait une créature unique, un immense océan colloïdal (une sorte de gelée qui a la propriété de passer de l’état liquide ou semi-liquide à l’état solide et inversement et à prendre des formes les plus diverses). Le lieu de l’action est une base scientifique en orbite basse, chargée d’étudier la planète. Et comme toujours avec les ODIEs, toute les tentatives pour l’étudier et la comprendre se soldent par des échecs à peu près complets.
Contrairement à Stalker, le film Solaris de Tarkovsky a gardé approximativement l’histoire originale, écrite par Stanislas Lem dans les années 60. Autant dire que le scénario est plus consistant que celui de Stalker. Le procédé “scientifique” pour se débarrasser définitivement des créations de Solaris, les visiteurs de la base, a été zappé dans le film, ce qui est aussi bien. En revanche, on aurait aimé voir davantage ces formations fantastiques de l’océan, comme ces mimoïdes, ces symétriades et autres assymétriades dont il est abondamment question dans le roman. La raison pour cela est très certainement que les moyens techniques de l’époque ne permettaient pas de réaliser des images suffisamment belles et convaincantes aux yeux du cinéaste. Et on trouve évidemment quelques discussions plus philosophiques que scientifiques dans le film de Tarkovsky qui ne se trouvaient pas dans le roman, mais cette fois dans des limites très supportables. On peut aussi (probablement en fait) trouver la mise en action lente, voire très lente ; personnellement, ce type de commencement me convient, au moins au cinéma, à condition qu’il y ait par la suite une accélération du rythme narratif, ce qui est le cas ici. De plus, le plan final, aussi spectaculaire que surprenant, n’aurait pas de sens sans la longue scène du début, sur Terre, dans la campagne moscovite, parmi la famille du cosmonaute. Le début et la fin du film ne se trouvent pas dans le roman de Lem. Néanmoins ce n’est pas la raison pourquoi l’écrivain détestait apparemment si fort le film. Lem reprochait à peu près tout à l’adaptation du Russe. Mais je crois que ce qu’il reprochait le plus à Tarkovski, c’est d’avoir donné un sens à son livre, qui plus est implicitement religieux (même s’il est certain que l’histoire de Lem elle-même est métaphysique en diable) et pire encore, d’avoir donné de l’espoir à son personnage central (ainsi qu’aux spectateurs par la même occasion). Et ça, pour un authentique athée comme ce Polonais, c’est une faute majeure, inexpiable.
Enfin, on peut noter à titre de curiosité, que sur les sept créateurs de ces histoires, trois sont Russes, un est Polonais, un autre est d’origine Lithuanienne (le vrai nom de l’auteur de Lune Fourbe est Algirdas Budrys) et même Kubrick, comme son nom l’indique, a ses origines du côté de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie : on peut donc se demander si ce thème de l’ODIE a une résonnance particulière pour les Européens de l’Est.


Voilà donc pour la partie théorie, passons à la pratique.

Jeu de mort


    Le visage sérieux d’Amberine était penché vers lui. Tommy la regarda avec embarras, peinant à dissimuler l’émotion illicite qu’il ressentait à la voir à cet instant, justement à cet instant. Il était en train de rêver, ce qui n’avait rien d’étonnant à cette heure de la nuit. Et bien que son rêve s’enfuyait déjà à tire d’aile tandis que son cerveau se remettait péniblement en mode veille, il savait que la jeune femme figurait dans ce rêve. Et le vague souvenir qui s’accrochait encore dans sa mémoire comme un effluve lointain lui disait que ce n’était pas un rêve à raconter… du moins pas à Laurie. Oh, s’il avait pu retrouver le sourire qui auréolait la jeune femme rousse d’un jour complètement nouveau ! Mais comme toujours, le visage ponctué de taches de rousseur d’Amberine était impassible.
Pourtant, il sut aussitôt que quelque chose d’inhabituel s’était passé et que la nouvelle serait désagréable.
— Ça y est, votre esprit est avec moi, Tommy ? fit la voix précise et sans affectation de la jeune femme (c’était une des nombreuses raisons pour lesquelles il l’appréciait).
— On dirait bien, répondit-il en fixant le visage de sa collaboratrice avec un émerveillement naïf.
Son ton devait manquer de conviction.
— J’ai besoin d’être sûre, insista-t-elle sans tact. C’est très important.
— Je suis réveillé, affirma-t-il d’une voix plus ferme. Vous pouvez commencer à me pourrir la journée si vous le jugez absolument nécessaire.
Il n’obtint pas le sourire qu’il espérait. Sa voisine ne perdit pas son temps en explications.
— Vous devez vous lever, dit la jeune femme sur un ton à peine moins autoritaire qu’elle en aurait usé pour s’adresser à un gamin. Je vous ai préparé un café. Tenez, quelqu’un veut vous parler.
Elle lui tendit une oreillette.
— Tout de suite ?
— Tout de suite.
Il saisit l’écouteur mais s’emmêla les crayons et la jeune femme la lui retira aussitôt des mains pour s’occuper elle-même de l’opération. Elle ouvrit sa veste de pyjama avec des gestes précis (quelque chose qu’elle avait peut-être déjà fait dans son rêve quelques minutes plus tôt, songea-t-il sans joie) disposa le fil puis referma sa veste. Amberine était du genre tactile. Le contact physique ne lui faisait pas peur, si tant est qu’elle eût peur de quelque chose. Peut-être était-ce aussi un moyen pour elle de se le rendre plus docile et malléable, ayant remarqué chez lui un point de faiblesse à cet endroit.
— Je croyais qu’on en faisait sans fil, observa-t-il d’un ton bougon.
— Oui, mais ceux-là sont sécurisés. La wifi est plus facile à intercepter.
— Vous êtes aussi experte en matériel électronique ?
— Non, je ne fais que répéter ce que des gens plus experts m’ont dit. Vous entendez bien, Tommy ?
Il y avait en effet une voix d’homme familière qui parlait à l’autre bout du fil mais visiblement pas à lui.
À côté, Laurie se redressa dans le lit, fixant la jeune femme d’un œil sombre.
— Qu’est-ce que c’est encore ? demanda-t-elle.
Il lui fit signe de se taire, essayant de comprendre ce qu’on disait dans l’écouteur.
— Votre Excellence, nous avons des nouvelles importantes de l’O.D.I, dit soudainement une nouvelle voix qu’il ne connaissait pas, plus jeune.
Il regarda Amberine.
— Il peut m’entendre ?
— Bien sûr, c’est à double sens, Tommy.
— Ah, d’accord… Rappelez-moi votre nom, jeune homme ?
— Désolé Votre Excellence, j’aurais dû commencer par me présenter. Je m’appelle Timour Heast. Je suis votre nouveau responsable des opérations auprès de l’O.D.I. Nous avons une communication de la plus haute importance…
— J’imagine, pour que vous me tiriez du lit à trois heures du matin. Si je comprends bien, vous venez d’être nommé à ce poste ? Je ne reconnais pas votre voix.
— Je remplace monsieur Reyes qui a fait valoir ses droits à la retraite…
— Il a pris sa retraite ? Maintenant ?!
— La semaine dernière, Votre Excellence. Monsieur Reyes avait déjà largement dépassé l’âge légal et le moment lui a paru…
— Bon, peu importe ses raisons. Je suppose que vous êtes compétent si on vous a nommé à ce poste. Néanmoins, si vous voulez que votre mandat n’expire pas très précocement, je vous conseille de ne plus jamais m’appeler « Votre Excellence ». Jamais. Personne ne m’a plus appelé comme ça depuis le jour de ma prise de fonction. Appelez-moi Tommy, Tom ou à la rigueur Tomas. Mais sachez que tous mes collaborateurs m’appellent Tommy.
— D’accord Tommy.
— Très bien Timour. Dites-moi maintenant quel est le problème avec l’O.D.I. ?
— Comme je vous le disais, il est entré en communication. Dans dix minutes, Tommy, non neuf, vous les aurez en ligne.
— Les ? Ils sont plusieurs là-dedans ? Je croyais que l’O.D.I. était vide !
— Eh bien, il semble que non.
— Mais vous, ou votre prédécesseur, m’avez affirmé avec certitude que c’était une coquille vide, vrai ou faux ?
— C’est vrai, Tommy. Nos détecteurs n’ont rien trouvé à l’intérieur mais…
— Donc, vous êtes en train de me dire que dans un vaisseau sondé sous toutes les coutures depuis deux mois, où il n’y a rien ni personne, quelqu’un, voire toute une bande de joyeux E.T. vont me passer un coup de fil dans dix minutes.
— C’est bien ça, Tommy. Plus que neuf minutes. Le signal que nous avons capté vient assurément de l’O.D.I. : c’est une certitude. Nous préférons ne pas employer le mot de vaisseau. Nous ignorons la nature réelle de cet objet. Rien ne prouve qu’il vienne de l’espace, vous savez.
— Il faut bien qu’il vienne de quelque part tout de même.
— Nous préférons ne pas spéculer sur son origine tant que nous n’avons pas d’élément plus tangible. Il vous reste huit minute trente, Tommy, et ils ne veulent parler à personne d’autre que vous. Nous avons installé une ligne spéciale, hautement sécurisée dans votre bureau. Il faudrait que vous soyez là à l’instant T, Tommy.
— Mais pourquoi dites-vous « ils » ? Comment savez-vous qu’ils sont plusieurs ?
— Nous ne le savons pas. Simplement, l’O.D.I. emploie toujours un pronom pluriel en parlant de lui.
— Ils parlent notre langue ?!
— Oui, Tommy.
La communication s’interrompit. Ce Timour était plutôt cavalier, songea-t-il. Peut-être aurait-il dû exiger qu’il l’appelle Votre Excellence après tout. Ou Votre Excellence Tommy.
Son Excellence Tommy se fit alors un peu chahuter par Amberine qui le pressait de se lever.
— Eh bien, qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda sa femme.
— Que je parle à un type, ou même plusieurs, dans l’O.D.I.
— Tu vas aller là-bas ?!
— Non, juste dans mon bureau.
Amberine le secoua cette fois sans ménagement.
— Vous discuterez après. Préparez-vous, Tommy.
— Je ne peux même pas prendre une douche ?
— Non, Tommy. Pas le temps. Vous avez juste le temps de prendre un café et on file au bureau. Tenez, enfilez ça.
Il obéit machinalement, glissant un bras dans la robe de chambre qu’elle lui présentait (Amberine savait où toutes ses affaires étaient rangées et lesquelles il avait l’habitude de porter à telle heure de la journée, mieux en fait que Laurie) et la jeune femme lui passa la seconde. Comment faisait-elle ? C’était le milieu de la nuit et elle semblait aussi fraîche et active que la veille. Sa mise était impeccable, comme toujours, bien qu’il eût l’impression qu’elle n’était pas maquillée.
— Vous avez une minute pour me rejoindre à la cuisine, Tommy, dit-elle en sortant de la pièce, non sans jeter un dernier coup d’œil derrière elle pour vérifier qu’il était bien en train de boutonner sa robe de chambre.
— Je crois que je ne vais pas pouvoir supporter ça encore longtemps, grommela Laurie quand la femme rousse fut sortie. Tu devrais parfois lui rappeler qui est le chef ici, Tommy.
Il gloussa en voyant la mine offusquée de sa femme. Lui n’était pas gêné par les façons très directives de sa collaboratrice, sans doute parce que sa familiarité avait un caractère professionnel sans ambiguïté. Et aussi… parce qu’il appréciait ce contact étroit. Il l’appréciait un peu trop sans doute, au goût de Laurie.
Tommy, il te reste sept minutes : on t’attend, dit dans l’oreillette la voix de Pete, son ami de vingt ans et Conseiller aux Affaires Spéciales. Lui aussi avait la voix embrumée et il devina qu’il n’était pas réveillé depuis longtemps.
— J’arrive, dit-il à haute voix, assez forte pour être entendu jusqu’à l’autre bout du couloir.
Dans la cuisine, il retrouva la jeune femme rousse et sentit l’odeur alléchante du café. Il décida qu’il pouvait la complimenter à ce sujet sans disconvenir à leurs règles non écrites.
— Votre café, Amberine, est un vrai délice, je vous l’ai déjà dit ? Je croirais presque que vous êtes allée le cueillir sur l’arbre.
— Je n’ai pas grand mérite, Tommy, la machine fait tout.
— Mais quelqu’un a dû choisir ce café et je parie que c’est vous.
Elle sourit sans répondre directement.
— Je l’ai dosé un peu fort aujourd’hui, Tommy. Vous allez avoir besoin de toute votre tête. Vous sentez-vous prêt, Tommy ?
— Je suis prêt à en boire un deuxième, oui.
— Non, ce ne serait pas raisonnable. Vous devez avoir l’esprit clair mais être calme aussi, avoir des nerfs d’acier.
— Je suis calme. Qui a dit que je ne l’étais pas ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui pensent qu’elles feraient mieux que moi si elles étaient à ma place. Pensez-vous aussi que vous feriez mieux que moi, Amberine ?
— Quelquefois, Tommy. Mais seulement quand vous avez trop bu. Quand vous n’êtes plus le bon, le vrai Tommy : celui que les gens aiment.
Il grimaça, cette fois embarrassé pour de bon, ne voyant que trop bien à quoi elle faisait allusion. Mais il s’était excusé pour ce petit incident ; que pouvait-il faire de plus ?
— Mais en ce moment, comme presque toujours, je vous trouve super, Tommy, ajouta-t-elle rapidement. Et je connais trop bien le poste qui est le vôtre pour croire que je ferais aussi bien.
— Oui, chacun à sa place, fit-il un peu maussade.
Sa femme entra à son tour dans la cuisine. Le sourire naissant sur le visage d’Amberine s’effaça aussitôt.
— Je vous sers un café, Laurie ? proposa la jeune femme poliment.
— Non merci, je vais faire mon café moi-même, comme je l’aime. J’ai encore le droit, non ? répondit Laurie sèchement.
Sa femme avait un goût exécrable en matière de café. Pour lui, cela tenait plus de l’eau chaude parfumée. Le café doit être bien tassé, pensa-t-il, ou alors autant boire de la tisane.
Cinq minutes, souffla la voix du dénommé Timour, revenu aux affaires.
Il termina sa tasse en reluquant du coin de l’œil les deux femmes, presque côte à côte. Depuis deux ans qu’Amberine avait pris son job, il avait l’impression de vivre une union bigame. Et ça n’était pas déplaisant jusqu’ici. Évidemment, Laurie voyait les choses d’un autre œil. C’était un coup dur pour elle, même si aucun acte contrevenant à leur serment mutuel n’avait été encore commis. Elle qui avait si soigneusement fait le ménage autour d’eux, excluant tout élément féminin trop sexy, voilà que cette bombe tombait du ciel et au pire endroit ! La bombe Amberine. Sa femme avait essayé plusieurs fois de la faire renvoyer mais avait fini par comprendre qu’il ne la laisserait pas faire cette fois-ci, contrairement à son habitude. Il n’était pas seulement, en fait pas principalement motivé par une pulsion sexuelle. Il s’entendait vraiment bien avec la jeune femme. Et ça n’était pas surprenant car Amberine partageait avec sa femme les qualités qui l’attiraient le plus chez l’autre sexe : la féminité, l’assurance, le charme, le sens de l’humour, l’énergie, le dévouement envers l’être aimé. Bien sûr, il y avait une différence. Ce n’était pas vraiment lui, Tommy, que la jeune femme rousse aimait, c’était le symbole, la fonction. Il comprenait très bien le distinguo et s’en désolait un peu, parfois, mais se faisait une raison à chaque fois qu’il se regardait dans une glace.
Laurie avait dix ans de plus qu’Amberine mais comparée à lui, elle était toujours jeune. C’était une panthère, maintenant un peu enveloppée, dans le genre torride et extraverti. Amberine était plus policée en apparence, plus froide, mais tout aussi redoutable : on sentait que c’était de la glace qui lui coulait dans les veines, que rien ne la ferait dévier de la route qu’elle s’était fixée. Du moins, elle était assez jeune pour le penser.
Quatre minutes, égrena désagréablement la voix dans l’oreillette.
— Il faut y aller, Tommy, dit la jeune femme comme si elle avait eu l’ouïe assez fine pour entendre la voix sortant de son appareil (mais il réalisa plus tard qu’elle devait avoir sa propre oreillette cachée sous la masse de ses cheveux roux). On a juste le temps.
Son bureau se situait dans une autre aile du palais. Il suivit la jeune femme qui fendait l’air, ouvrant les portes devant lui avec une autorité impressionnante.
Dans la pièce si familière, un technicien finissait de s’activer. Il lui adressa le salut hygiéniquement correct (SHC) institué depuis la dernière épidémie de dieu sait quoi (il avait oublié ; peu importe, c’était une invention des services de Polit Prop), main en l’air, en gardant bien le mètre réglementaire entre eux, voire un peu plus, salut qu’un employé trop zélé avait dû lui inculquer à son arrivée au palais. Tommy franchit l’espace interdit et lui serra la main, provoquant l’ahurissement de l’homme.
— Si je ne peux plus serrer de mains, je perds cinquante pour cent de mon job, grommela-t-il à l’adresse du technicien.
Celui-ci sourit, se détendant ostensiblement.
— Merci, Tommy, c’est un honneur, bredouilla-t-il dans un élan de reconnaissance spontané.
Oh, il savait y faire. Après tout, c’était en partie pour ça qu’ils l’avaient mis là où il était.
— L’émission va commencer, intervint Pete impatiemment, avant même de lui serrer la main. Tu es prêt ?
— Ça doit bien faire la cinquième fois qu’on me pose la question depuis que je suis réveillé. Est-ce que j’ai l’air aussi miteux ?
Pete ricana sans répondre et le conduisit vers le bureau où on avait installé le terminal de communication. Pour l’instant, l’écran était encore noir. Il s’assit, pas vraiment inquiet, juste concentré, attendant que quelque chose se passe. Quelles têtes allaient-ils avoir ? C’était sa principale crainte. Si les types ressemblaient aux extraterrestres du cinéma, il allait avoir beaucoup de mal à s’empêcher de rire. Mais avaient-ils seulement une tête ?
— Tu es sûr que ce n’est pas un canular, hein ? demanda-t-il à Pete. Tu es sûr que ça vient de la soucoupe ?
— Sûr, mais pas de terme péjoratif comme soucoupe. On ne sait même pas ce que c’est que ce truc.
— Ah bon, truc, c’est mieux. Eh bien qu’est-ce que tu veux que je dise à ces types ?
— Laisse-les parler pour commencer. Puis tu peux leur réciter le bla-bla habituel : paix, amour, fraternité. Puis tu passes aux choses sérieuses. C’est quoi l’O.D.I. ? Comment est-il arrivé ici ? D’où vient-il ? Quels sont leurs projets ? ...
— Et surtout donnez-nous les plans de votre sacrée machine volante, acheva-t-il.
— Ah, ah, ah, fit Pete avec un sourire sans joie. Si au moins elle volait…
— Je suis sûr qu’elle vole, affirma-t-il.
— Pas d’énergie, pas de vol possible, rétorqua Pete, tout en faisant des signes mystérieux à l’adresse des opérateurs qui occupaient les tables adjacentes.
À cet instant, une minuscule étoile s’alluma au milieu du vaste écran noir qui lui faisait face. L’étoile grandit, occupant à peine un dixième de la surface disponible, devint jaune puis rougeâtre, envoyant des flammes dans l’espace vide, noir et immense qui l’entourait. Il s’attendait à ce que la lumière grandisse et envahisse l’écran, révélant son ou ses mystérieux interlocuteurs, mais il ne se produisit rien de plus.
— Curieux, fit-il, j’ai la mauvaise impression d’être en communication directe avec l’œil du Mordor.
— L’œil du quoi ? demanda Pete qui n’était pas un littéraire.
Les flammes au centre de l’écran frémirent et se déployèrent, envoyant aux quatre coins des flammèches roses et citron aux formes d’oiseaux fantastiques.
— Klaus Tomas Junior… articula une voix étrange venue de l’écran.
La prononciation était claire et nette, veillant à bien détacher chaque syllabe, comme seul un étranger pouvait le faire. La voix avait un accent à peine sensible, si on exceptait son articulation méticuleuse, plutôt inhabituelle. Elle lui sembla inexplicablement familière bien qu’aucune personne de sa connaissance ne lui vînt à l’esprit. Peut-être avait-il déjà entendu cette voix à la télé et il se remit à considérer l’hypothèse du canular.
— C’est moi-même, confirma-t-il incertain qu’il se fut agi d’une assertion. Je suis le grand leader de cette nation, la plus grande nation de cette planète. Vous ne pouvez donc pas trouver de meilleure personne à qui parler.
Les flammes restèrent muettes.
— Vous êtes sûr qu’il peut m’entendre ? demanda-t-il aux opérateurs.
— Absolument sûr, Tommy, soufflèrent au moins trois voix, dont celle appartenant au dénommé Timour, en venant de sa tête.
— Klaus Tomas Junior, répéta la voix venue d’ailleurs, êtes-vous en charge ?
Il resta une demi-seconde perplexe.
— Oui, je suis le Chef d’État. Il n’existe pas de personne située plus haut dans notre hiérarchie civile ou militaire, si c’est ce que vous demandez. Vous pouvez donc me parler. Et je vous répondrai bien volontiers au nom des peuples de la Terre que je gouverne.
Il sourit en lui-même de cette forfanterie que seul un gamin de dix ans aurait pu croire.
— Bon Dieu, Tommy, souffla Pete en faisant des grimaces en face de lui. Ne lui parle pas comme si c’était un foutu extraterrestre !
Il haussa les épaules et poursuivit.
— Si vous vouliez une personne en charge sur cette planète, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vous le répète, vous pouvez me parler.
— Nous vous parlons, Klaus Tomas Junior.
— Oui… Il réprima un début d’agacement comme à chaque fois qu’on l’appelait par son patronyme complet et celui-ci semblait prendre un malin plaisir à le lui assener à chaque phrase… Est-ce que je peux vous demander votre nom ? Comme ça, nous serons à égalité.
— Nom… nous n’avons pas reçu de nom, Klaus Tomas Junior.
— Comment puis-je vous appeler dans ce cas ?
Les flammes redevinrent silencieuses un instant, un très long instant.
— Mordor, dit finalement la voix.
— Mordor ?! c’est votre nom ?
— Non, nous vous avons dit que nous n’en avons pas. Mais vous nous avez appelés par ce nom tout à l’heure. Il nous plait.
— Savez-vous qui est l’œil du Mordor ? En fait, je serais content de discuter enfin avec quelqu’un qui sait de quoi je parle.
Il y eut quelques rires sous cape dans la salle.
— Oui, nous le croyons. C’est un nom, comme Klaus Tomas Junior. Et il nous convient s’il vous convient.
— Mais il se réfère à un personnage inhumain, expliqua-t-il.
— Tant mieux alors, car il se trouve justement que nous sommes inhumains, Klaus Tomas Junior…

Bien, assez de pratique : cet échantillon suffira pour la démonstration. La novella complète, Jeu de mort, est de toute façon bien trop longue pour ce blog. Si vous voulez connaître la fin (et le milieu), c’est par là et c’est payant (tout travail mérite salaire).





jeudi 30 avril 2026

Rose de décembre

 

Ce paysage réimaginé (et tout à fait d'actualité) pourrait servir de décor à "Rose de Décembre": peinture de Vladimir Maniouhrin.

     C’est le 9 décembre qu’il prit la décision de partir pour ne plus revenir. La date n’était pas difficile à mémoriser. C’était le jour où il avait appris la mort de Mina. Est-ce que sa mort l’avait surpris ? Bien évidemment non. Frappé à son point le plus sensible, changé, terriblement attristé : assurément oui, mais pas surpris. Il savait depuis longtemps que ce jour arriverait et qu’il viendrait toujours beaucoup trop tôt. Et le fait de s’y être préparé (pensait-il) n’y avait rien changé.
    Le plus drôle, si on peut dire, est que son absence lors de sa mort était précisément due à son désir de retarder le plus possible ce jour. Il y avait un bout de temps qu’il avait fait le tour des pharmacies locales et de leur stock. Et les livraisons par “oiseau” n’étaient plus possibles depuis que Sarah avait détruit sa radio. C’est pourquoi il avait dû étendre considérablement son rayon d’action. Comme d’habitude, il en avait profité pour chasser sur son retour et cela lui avait pris aussi du temps car le gibier facile — vaches, moutons, cochons, gallinacés retournés à l’état semi-sauvage — commençait à se faire rare dans le coin. Cette raréfaction était certainement à mettre sur le compte de la meute de loups qui s’était installée dans les collines environnantes.
    Quand il était rentré de sa virée donc, elle était déjà morte, depuis l’avant-veille. Plutôt que de l’enterrer dans le petit cimetière familial, Sarah et le garçon avaient hissé le corps — qui n’était pas bien lourd — au sommet du bûcher pour le conserver et l’abriter des charognards. Combien pesait-elle ? Trente kilos, peut-être trente-cinq, estima-t-il en la portant dans ses bras jusqu’au bouquet de tombes derrière leur ferme. Elle n’avait jamais été grosse et était maintenant décharnée, image même de la désolation. Mina était de ses êtres mal-nés qui n’ont pas l’ombre d’une chance de survie dans ce monde. Mais elle ne le savait pas et elle s’était obstinée à vivre avec un sérieux et une ténacité qui lui rendaient son impuissance à la guérir encore plus pénible. Tout ce qu’il pouvait, c’était la soulager de temps en temps. Eh bien voilà, c’était fini : les souffrances de la petite comme les siennes. En regardant la fosse qu’il venait de creuser, il hésitait ou plutôt oscillait entre deux sentiments parfaitement opposés, le soulagement et un chagrin sans remède.
    — Je voulais que tu la voies une dernière fois, s’était justifiée Sarah à son retour.
    — Et si j’étais rentré dans une semaine ou bien deux ?
    La femme n’avait rien répondu.
    Il connaissait bien sûr la vraie raison. Sarah était intelligente dans son genre. Elle voulait être certaine qu’il ne pourrait pas l’accuser d’avoir maltraité la petite en son absence, que sa mort était naturelle si on pouvait dire. Durant un instant, comme il tâchait de croiser son regard fuyant, il envisagea qu’elle l’ait empoisonnée. Était-elle capable d’une telle chose ? Mais à quoi bon ces soupçons : il n’était ni médecin légiste ni chimiste et ne saurait de toute façon jamais la vérité.
    Le plus probable, étant donnée la santé de la petite, est que la femme disait vrai. Elle avait cessé de se nourrir, puis avait cessé de bouger, puis était morte. C’était la fin habituelle dans ce genre de maladie. La malchance avait voulu qu’il ne soit pas là quand c’était arrivé.
    Mais était-ce vraiment une malchance ? Qu’aurait-il fait de plus ? Il n’avait pas trouvé les bons médicaments, même pas une boîte périmée (ils étaient forcément périmés maintenant). En fait, réfléchit-il, il avait eu de la chance. Il n’avait pas eu à lui annoncer qu’il était revenu une fois de plus les mains vides.
    La seule chose qu’il ne pouvait pas croire dans le récit de Sarah était que la petite n’avait pas souffert. Il savait trop bien comment les gens mouraient.
    Quand il l’avait emportée vers sa dernière demeure, elle était froide bien sûr mais redevenue souple. Cela lui avait rendu le travail plus facile. Ça et aussi le fait que la terre n’était toujours pas gelée. Il lui avait fabriqué une caisse, un cercueil si on veut, pas spécialement par esprit de tradition mais parce qu’il ne voulait pas voir son visage quand il ferait pleuvoir la terre dessus. Il avait aussi procédé à sa toilette, pas une toilette mortuaire, juste une toilette normale, puis il lui avait passé sa plus jolie robe, en tout cas celle qu’elle préférait (et que du coup, il préférait). Puis quand tout avait été fini, il avait disposé deux roses rouge sombre juste écloses sur la dalle qui marquait l’emplacement de sa tête. Il était certain qu’il n'y avait pas de roses quand il était parti et la vision de ces deux fleurs à cette époque de l’année coïncidant avec la mort de l’enfant lui avait produit le même effet qu’un miracle, bien qu’il sût qu’il y avait une raison plus prosaïque : il n’avait pas gelé une seule fois depuis le commencement de la mauvaise saison. Eh bien qu’est-ce que cela changeait ? Une telle météo n’était jamais arrivée, ce rosier n’avait jamais fleuri en décembre depuis qu’il vivait ici et il avait vécu pour ainsi dire toute sa vie ici.

    Il avait pris sa décision ce jour-là même durant la nuit mais il s’était bien gardé de l’annoncer à Sarah. Sinon, elle lui aurait mis tous les bâtons dans les roues, et peut-être même des clous, qu’elle pouvait trouver. Elle était du genre vindicatif. Quand elle avait découvert ce qu’il faisait vraiment ici, durant une de ses absences, elle avait martelé son poste de télécommunications dernier cri — Une merveille de technologie qu’il ne risquait pas de retrouver ici — puis elle y avait mis le feu. La seule chose qui le reliait encore à la civilisation !
    Non, le patriotisme n’avait rien à voir là-dedans ; Sarah n’en avait aucun. Elle était née et avait grandi dans une des zones irradiées (par les fuites des anciennes centrales nucléaires qui n’avaient même pas été vidées de leur combustible avant l’Exode). Ces zones servaient de refuge à diverses communautés qui n’avaient qu’un point commun : la peur ou la haine du gouvernement. Dans le cas de Sarah, il s’agissait clairement de haine et il est vrai qu’elle avait quelques bonnes raisons pour ça.
    Non, bien sûr, elle avait agi par vengeance personnelle, pour avoir été trompée comme elle disait. Pourquoi lui avait-il caché la vérité tout ce temps ? Pourquoi ne lui avait-il même pas révélé son vrai nom alors qu’ils étaient pour ainsi dire mari et femme ? Eh bien justement pour éviter ça.
    D’ailleurs ils n’étaient pas mariés. Il n’y avait plus personne pour tenir un registre d’Etat civil ici. C’était la raison qu’il donnait. Bon, la vérité est qu’il ne l’aurait jamais épousée de toute façon. Jamais il ne l’avait appelé « ma femme ». Il en avait eu une seule et c’était Zoya.
    Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimée. Notez qu’il ne la détestait pas non plus. Elle lui inspirait selon les jours de la pitié ou de l’ennui comme il en aurait pu en avoir pour un chien errant. Et de son côté elle ne l’aimait pas non plus bien sûr. Mais il doutait qu’elle ait pu survivre longtemps sans lui et elle avait des avantages. Donc, ils avaient passé un marché tacite par lequel il satisfaisait à certains de ses besoins et en retour elle satisfaisait à certains des siens. C’était tout. Elle le savait comme il le savait, bien qu’elle feignît parfois le contraire, sans doute pour sauver les apparences, au moins à ses propres yeux. Et il ne la blâmait pas pour ça, pas plus qu’il ne se blâmait. C’étaient les circonstances, voilà tout. Ni lui ni elle ne pouvaient se montrer trop difficiles en matière de partenaire. Les gens étaient devenus rares ici, soit qu’ils étaient morts, soit plus souvent parce qu’ils avaient émigré.
    Le fait qu’elle avait mal calculé au départ leurs atouts respectifs et qu’en somme le marché était moins favorable pour elle qu’elle se l’était imaginé n’avait évidemment rien fait pour améliorer son caractère. Elle avait essayé à peu près tout pour se le mettre dans sa poche et il n’était pas difficile de deviner qu’elle avait déjà de l’expérience en la matière bien qu’elle fût nettement plus jeune que lui. Au lieu de cela, il l’avait remise à sa place et l’avait fait travailler — ce qu’elle détestait — c’est-à-dire travailler pour de vrai, avec ses mains, avec ses jambes, plutôt qu’avec ce qu’il y avait entre. Il ne l’avait pas fait tellement pour l’humilier mais parce qu’il avait réellement besoin d’une autre paire de bras, d’une autre paire de jambes et qu’on ne pouvait évidemment pas compter sur le garçon pour ça. Le fait est qu’il n’avait jamais été doué pour le travail de la terre ou pour s’occuper d’animaux de ferme. C’était une idée à son père d’acheter cette ferme, une excellente idée. Aucun investissement ne s’était révélé plus judicieux. Et son père, sa mère et même Zoya étaient devenus de vrais fermiers. Mais pas lui. Ce n’était pourtant pas faute d’efforts. On aurait dit que la terre — cette terre-là — se refusait à lui obstinément, comme si elle savait qu’il ne l’aimait pas.
    Même la naissance imprévue du garçon n’avait pu changer son aversion. Il était né un peu moins d’un an après l’installation de Sarah dans la ferme. Donc, il était de lui. Du moins, Sarah l’affirmait. Mais le fait est qu’il ne ressentait pas grand-chose pour lui, pas plus que s’il avait été le fils d’un étranger. Le garçon ne lui ressemblait pas. Il avait un regard fuyant comme sa mère. Il mentait sans cesse (tout comme elle mais avec moins de talent). Il était aussi éveillé qu’une brique. Peut-être souffrait-il d’un léger retard mental, peut-être… Mais son antipathie ne venait de rien de tout ça, même pas de ses mensonges cousus de fil blanc. Il ne l’aimait parce que le courant n’était jamais passé entre eux, voilà tout : ce sont des choses qui arrivent.
    Après la destruction de son poste radio, Sarah s’était enfuie avec le garçon, pensant qu’il la tuerait s’il la trouvait. Elle se trompait. Il comprenait sa réaction. Il ne l’avait pas battue lorsqu’elle était revenue d’elle-même au bout de quelques jours, pas même touchée. D’une certaine manière, elle l’avait libéré sans le savoir. Enfin, il était débarrassé de sa mission, il allait pouvoir rentrer au pays, un pays qu’il ne connaissait que par les souvenirs de ses parents et par des images vues à l’époque ou Internet fonctionnait encore.
    Quand il lui annonça finalement qu’il s’en allait, il était fin prêt pour le grand départ. Avant, il resta un long moment à observer la cour avec ses dépendances presque entièrement tapissées de glycine ou de rosiers grimpants. Les fleurs avaient disparu mais pas les feuilles ce qui était anormal. Son absence de réaction ne l’étonna pas. C’était une de ses tactiques favorites : feindre l’indifférence, garder le silence comme pour lui dire : « tu veux t’en aller, bon débarras ». Mais elle ne réalisait pas que ce type de bluff ne pouvait fonctionner sur lui.
    — Je m’en vais, répéta-t-il de son ton le plus ordinaire. Je n’ai plus rien à faire ici, en partie grâce à toi. Merci pour tout.
    Il connaissait la cruauté de ses mots. Ou du moins cela aurait été cruel pour tout autre femme que Sarah. Elle ne broncha pas.
    Comme elle continuait de se taire, il prit une chaise.
    — Je vous laisse la ferme, le fourgon et la berline. Je vous laisse aussi les fusils de chasse et des munitions. Economise-les parce que sans livraison, tu auras du mal à en trouver d’autres. Pour le fuel, il reste une cuve presque pleine. Et tu as deux saisons de chauffe d’avance dans la remise à bois.
    Cette fois, elle ne put s’empêcher de tiquer.
    — Deux ans… Tu ne comptes pas revenir alors ? Tu nous abandonnes… le garçon aussi. Et comment nous allons faire pour le bois ? Tu sais que je n’ai pas de force dans les épaules.
    Il ne lui dit pas qu’elle n’aurait qu’à se trouver un autre “mari”, ce qui selon lui ne tarderait pas.
    — Il va grandir, il t’aidera, répondit-il à la place, à demi-sérieux, en regardant le garçon qui avait passé la tête par l’embrasure de la porte.
    — Et si la voiture tombe en panne ? comment je vais faire ? Tu sais qu’elles tombent sans arrêt en panne.
    — Ce n’est pas un problème. Les voitures sans propriétaire ne manquent pas. Il y en a partout. Choisis un diesel d’un ancien modèle et pense à prendre un bidon de fioul avec toi. Tu les essaies jusqu’à ce que tu en trouves une qui démarre. Je t’ai montré comment les démarrer si tu ne trouves pas les clés, tu te rappelles ?
    Elle haussa les épaules.
    — Alors comme ça, nous aussi, on faisait partie de ta mission ? remarqua-t-elle sans le regarder.
    — Toute ma vie ici était ma mission. Mes parents m’ont eu et m’ont élevé pour cette mission. Et j’ajoute que c’était un excellent plan. Il a marché, c’est indiscutable.
    Il exagérait à peine.
    — Et tu vas t’en aller où ?
    — Chez moi. Chez les miens. Il en est plus que temps.
    — Chez toi, c’est ici. Les tiens, c’est nous. Tu ne connais personne là-bas.
    Elle marquait un point, là. C’était vrai : il ne connaissait personne excepté la voix, toujours la même, avec laquelle il communiquait. Celle qui lui indiquait ses missions et lui annonçait la date de la prochaine livraison. D’elle, il ne connaissait, outre sa voix, que son nom de code : « Dyadya* ».
    — De toute façon, personne n’a jamais réussi à revenir vivant de la zone de mort. Il y a les radiations… sans parler des mines…
    — Personne n’est revenu parce que personne n’avait le moindre intérêt à revenir.
    — Parce qu’ils sont morts, corrigea-t-elle.
    — Comment tu peux le savoir ? Tu es allée là-bas ?
    Elle resta silencieuse un moment et il l’entendit souffler.
    — Tu es fou… Tu es devenu fou, tu sais ?
    Il ne répondit pas et se leva. Il franchit la porte d’entrée sans se retourner. Il entendit la femme qui le suivait d’un pas rapide, plein de colère pensa-t-il. Mais il ne se retourna toujours pas.
    — Attends ! cria-t-elle d’une voix étranglée alors qu’il avait déjà la main sur la poignée de la Lada.
    Il se figea et se retourna lentement.
    — Et si on venait avec toi, Yann ? Emmène-nous, d’accord ?
    Durant une seconde, il fut pris de court ; il ne s’y attendait vraiment pas.
    — Non, dit-il finalement. Je ne pars pas là-bas avec quelqu’un qui refuse de m’appeler par mon prénom.
    — Excuse-moi Ivan. Tu veux que je t’appelle Ivan ? D’accord… Je serais très gentille, je ne t’embêterai plus, promis. Tu te rappelles comment j’étais gentille au début ?
    — Oui, je me rappelle, dit-il en tournant les talons et en s’installant dans le cockpit.
    Sarah courut vers lui et colla son visage sur le carreau opposé. Il ouvrit la portière car la vitre ne descendait plus.
    — Tu sais, je plaisantais tout à l’heure, cracha-t-elle d’un air mauvais. Tu ne croyais quand même pas que j’avais réellement envie d’accompagner un connard de ton genre ? Tu peux aller au diable !
    Et sur ce, elle détala en direction de la maison en riant comme une folle.
    Il ferma la portière et prit la direction du minuscule cimetière situé à un grand jet de pierre de la ferme.
    Devant les tombes de son père, de sa mère, de Zoya et de Mina, il essaya de se les rappeler mais leurs visages étaient obscurcis par la scène qu’il venait de vivre avec Sarah. Même celui de la fillette lui échappait. Il réfléchit que Mina n’était plus vraiment une fillette, une adolescente plutôt… treize ans ou peut-être bien quatorze… ah, il avait un doute sur l’année soudainement, pas sur l’année de sa naissance évidemment mais l’année où il était. Il y a avait déjà un petit moment qu’il ne faisait plus attention à ça. Ils avaient mis du temps à la faire, Zoya et lui, peut-être un peu trop. Ou peut-être que cela avait un rapport avec les radiations… Ah, il n’allait pas refaire l’histoire. Pauvre gamine. Elle avait souffert toute sa vie. Mais quand la souffrance s’arrêtait ou simplement diminuait, elle semblait heureuse de vivre. De la lumière apparaissait dans ses yeux et son expression habituellement un peu chafouine, fermée sur elle-même, se transformait en un sourire pâle et confiant qui lui faisait mal rien que d’y repenser.

    Ce matin-là était plus froid. Il avait gelé et la campagne était encore couverte de givre. Le ciel s’était découvert durant la nuit et hormis quelques bans de brume qui s’accrochaient ici et là, le soleil régnait sans discussion. Droit devant lui, il aperçut un mince trait d’argent qui traversait la voûte bleutée avec une vitesse très excessive. Pour quelque raison, cela lui rappela son émerveillement enfantin quand son père l’avait emmené voir les avions atterrir et décoller à Orly, le long d’une clôture laissée sans surveillance (et que son père avait dû repérer avant).
    — Celui-ci vient de chez nous, avait dit son père après qu’un quadriréacteur ait touché terre et soit passé devant eux dans un bruit de tonnerre, soufflant une rafale de vent et faisant trembler le sol sous ses pieds. Il n’y a que nous qui en fabriquons des comme ça : regarde comme il est beau.
    — Il va retourner là-bas ? avait-il demandé.
    — Bien sûr.
    — Pourquoi on ne s’en va pas avec ?
    — Pourquoi ?... parce que j’ai du travail ici… et toi aussi, plus tard… Mais un jour tu en prendras un comme ça, ou plus beau encore. Tu verras, rien ne vaut la vision de la terre natale vue du ciel.
    — Et toi papa, tu viendras ?
    Son père n’avait pas répondu, feignant de ne pas l’avoir entendu.
    La prédiction de son père ne s’était jamais réalisée. Quatre décennies plus tard, il était toujours coincé ici. Du moins il l’était jusqu’à ce que Sarah découvre son poste de télécommunications.
    Plus un aéroport ne fonctionnait ici, hormis sans doute quelques bases militaires cachées qui avaient échappé à la destruction. Et rares étaient les avions qui passaient par là, à cause de la zone de mort qu’ils devaient franchir. Selon les conditions météo, celle-ci pouvait grimper jusqu’à vingt kilomètres, plus haut que l’altitude de vol des avions normaux. Mais cet appareil argenté n’était pas normal. Il volait beaucoup plus haut. Et c’est pourquoi il pouvait se déplacer à une telle vitesse. Instinctivement, il savait que l’étrange machine venait de chez eux.
    De son père, il ne lui restait que quelques livres et une antique paire de jumelles (qui étaient déjà anciennes lorsqu’il était enfant), celle-là même qu’ils avaient utilisée ce jour-là, près de l’aéroport. Il se gara et sortit les jumelles pour examiner le petit trait d’argent mais celui-ci était trop rapide et disparu avant qu’il ait pu trouver le bon réglage. Néanmoins, il eut la nette impression qu’un genre de plasma l’enveloppait et que des flammèches de feu s’en échappaient.
    Que pouvaient penser les spectateurs, ses voisins, car il en restait, même s’il les évitait autant que possible ? Un vaisseau extraterrestre sûrement. Ce genre de croyances s’était répandu dans la région, probablement, réalisa-t-il, à cause de l’apparition de tels OVNIs.
    Malgré son silence radio, il espérait que Dyadya ait maintenu la prochaine livraison qui était programmée pour demain. Il n’était donc pas pressé. Il choisit de passer la nuit à la belle étoile, devant son feu, puis dans sa voiture quand il fit trop froid, mais aussi pour se protéger des loups bien qu’une attaque de leur part fût peu probable.

    Sur la route qu’il suivait, le bitume avait laissé place à une piste orniérée pleine de mauvaises herbes. Un peu après une bifurcation, il tomba sur le guet-apens. Il ne lui restait que cinq ou six kilomètres avant le point de livraison et il n’avait pas le choix de l’itinéraire à moins de revenir sur ses pas jusqu’au croisement puis faire un énorme détour pour contourner les collines et l’atteindre par l’autre côté.
    Il ne s’attendait pas à ça. Il restait des groupes militaires ou pseudo-militaires dans la région mais le piège ne ressemblait pas à leur manière d’opérer. Peut-être des bandits de grand chemin mais ça n’avait guère de sens. On ne fait pas exploser un véhicule dont on veut récupérer le contenu.
    Il étudia la situation, soupesant soigneusement ses chances. Un arbre déraciné semblait être tombé en travers de la piste, juste là où seul un étroit passage restait pour un véhicule car la route était bloquée d’un côté par le versant abrupt d’une colline et de l’autre par le mur à demi écroulé d’une ferme abandonnée. Mais il savait que l’arbre n’était pas venu là tout seul car il n’y avait pas de fosse à proximité correspondant à l’emplacement occupé par l’arbre. Et cela manquait de branches éparpillées quand l’arbre s’était abattu contre le talus opposé. Celui-ci n’était pas très gros, assez pour ne pas pouvoir le déplacer à la main mais pas trop pour ne pas pouvoir le traîner derrière une voiture ou un petit camion. Sur le passage restant le long du vieux mur, on ne voyait que des herbes folles et quelques déchets : des cartons éclatés, quelques canettes vides, des sacs plastique dont un de couleur bleue, opaque, entièrement vierge d’écriteau.
    La mise en scène avait été préparée avec soin et même avec un sens certain du détail. Car il était clair que les traces du débardage et du véhicule utilisé avaient été méticuleusement effacées. De même, il ne faisait guère de doutes que les divers déchets avaient été apportés sur place et disposés dans un désordre artistique tout à fait prémédité. En fait, malgré l’absence de fosse et l’étrange coïncidence (car il passait régulièrement par ici et le passage était libre la dernière fois), il serait probablement tombé dans le piège s’il n’y avait pas eu ce sac plastique bleu.
    Bien sûr, il n’y avait plus de ramassage poubelle depuis longtemps et les déchets étaient chose commune. Mais la ou plutôt les personnes qui avaient conçu le piège ignoraient un détail crucial et de façon surprenante, un détail que tout le monde hormis un enfant aurait dû connaître : on ne fabriquait plus ici ce genre de plastique poubelle depuis au moins deux décennies. Quand les services de la voirie fonctionnaient encore, seuls les plastique transparents étaient autorisés. Il y en avait des blancs, des jaunes et aussi des bleus mais tous étaient parfaitement transparents de sorte qu’on pouvait voir ce qui avait été mis dedans et punir ceux qui n’effectuaient pas un tri correct de leurs ordures. De plus, il y avait toujours en filigrane les symboles représentant les catégories de déchets qui pouvaient entrer dans le sac.
    Le sac plastique bleu sur le bord de la piste était complètement opaque et vierge de tout dessin. En fait, c’était mieux que ça : il savait très exactement d’où provenait ce sac et pour cause, il était le seul dans la région à les utiliser. Dyadya avait l’habitude d’emballer certains de ses colis avec.
    Evidemment, des personnes inconnues avaient pu récupérer ses sacs dans le dépotoir à ciel ouvert qu’il avait constitué au fond d’un pré qu’il n’utilisait pas. Mais cela n’expliquait pas qu’il soit arrivé ici. Cette seconde coïncidence était encore plus étrange. De plus, disposer ce sac sur cette scène était une énorme bévue qui ne cadrait pas avec le soin que le piégeur avait mis pour tout le reste. C’était comme une signature. Car qui pouvait ignorer l’anomalie de ce sac sinon une de ces rares personnes très jeunes qui avait vécu toute sa vie en dehors de la société (à l’époque où il y en avait encore une) et ne savait pas que ces sacs n’auraient pas dû se trouver là. Cela faisait une troisième coïncidence puisqu’il connaissait très bien une personne qui répondait à cette description.
    Il aurait pu tenter sa chance et enlever du passage le plastique inquiétant au moyen d’un long bâton muni d’un crochet : c’était facile à bricoler. Plus prudemment, il pouvait prendre la tronçonneuse qu’il gardait toujours dans le coffre et se débarrasser de l’obstacle. Mais pour une raison ou une autre, sortir de l’habitacle relativement protecteur de la Lada ne lui semblait pas une bonne idée. Peut-être que l’autre l’observait depuis cette colline ? Peut-être était-il armé ? Sans doute même, songea-t-il, en déroulant à nouveau le fil de ses réflexions.
    Il fixa de nouveau le plastique bleu inscrutable. Contrairement aux autres, le sac ne voletait pas malgré la brise qui s’engouffrait dans la vallée. Un objet très dense mais plat le rivait au sol. Continuant de dérouler ses déductions, il songea au type de mines très particulier qu’il utilisait pour son travail : ces mines-là ne réagissait pas au poids mais à un signal électromagnétique qu’on envoyait à distance. Il imagina l’autre qui l’observait depuis ses jumelles un doigt sur la télécommande du dispositif de mise à feu.

    Finalement il se décida. Il enclencha la marche arrière et enfonça l’accélérateur. A peine avait-il amorcé son mouvement que l’explosion retentit.
    Il ne comprit pas immédiatement ce qui lui était arrivé sauf qu’il n’était visiblement pas mort. Il ne voyait plus rien et n’entendait plus grand-chose peut-être parce qu’il n’y avait plus rien à entendre. Le moteur de la voiture avait calé ou bien avait été endommagé par l’explosion. Quelque chose de chaud et de liquide lui coulait dans les yeux. Il réussit à se retenir de s’essuyer. Tâtonnant comme un aveugle, bougeant le moins possible le haut du corps mis à part son bras droit, il chercha son pistolet dans la boîte à gant.
    Quand le sang commença à arrêter de couler, il distingua sa silhouette mince par le pare-brise éclaté. Il cessa complètement de bouger. Il y avait un peu de fumée qui s’échappait du capot mais il pouvait la reconnaître sans erreur. Elle avait l’un des fusils qu’il lui avait laissés, celui qui servait à abattre le bétail qu’ils avaient réservé pour manger. Il lui avait montré comment écarter la bête des autres avant le moment fatal, où tirer, et elle n’avait pas tremblé quand elle avait dû le faire à son tour.
    Elle s’approcha par à-coups, s’immobilisant de temps en temps derrière une roche ou un tas de pierres pour le surveiller avant d’avancer plus loin. Une ou deux fois elle le mit en joue mais ne tira pas. Elle avait peur de le manquer et de devoir recharger l’arme. Possiblement aussi, elle ne le voyait pas aussi bien qu’il la voyait, ou du moins qu’il aurait pu la voir s’il n’avait pas eu tout ce sang dans les yeux. Elle avait un problème de vue et bien sûr trouver des lunettes correctrices était devenu une vraie gageure dans la région.
    Elle s’enhardit, quittant l’ombre des murailles pour la pleine lumière. A moins de vingt mètres, elle le mit de nouveau en joue et son cœur s’arrêta presque de battre. Si elle l’atteignait, même à l’épaule, c’en était fini de lui. Mais elle ne tira pas. Elle aussi voulait être certaine de tirer pour tuer.
    Enfin, elle fut devant le capot fumant de la Lada. Elle dut réaliser alors que quelque chose ne collait pas mais c’était trop tard. Il avait calé son arme sur le volant et visa au milieu d’un brouillard rouge quelque part entre sa ceinture et son cou, là où il avait le moins de chance de la rater. Il la toucha deux fois avant qu’elle ne s’écroule. Puis il sortit, ramassa son fusil et l’acheva presque à bout portant. Il ne le fit pas parce qu’il la détestait — il en était toujours incapable — mais par prudence et par humanité. Avec les blessures qu’elle avait, elle aurait agonisé de longues heures avant de mourir et les loups ou les charognards auraient probablement commencé à la dévorer avant même qu’elle soit morte.
    Après ça, il n’était pas trop tard pour arriver au lieu de livraison en temps et en heure. Il le fallait s’il voulait convoyer le message à Dyadya de le ramener au bercail. Mais la situation avait un peu changé. Et puis il n’était pas certain d’arriver à pied jusque là-bas. Il se sentait beaucoup trop faible. Tout son corps le brûlait comme s’il avait eu de la fièvre. Aucune de ses plaies ne semblait très grave mais il en avait beaucoup. La mort par des centaines de coupures, ça devait ressembler à ça, songea-t-il.
    Le Lada ne semblait pas réparable facilement mais Sarah avait forcément pris un véhicule pour le devancer et préparer son guet-apens (il réfléchit que cela signifiait aussi qu’elle savait pour le lieu de livraison et se demanda depuis combien de temps elle l’espionnait). Il découvrit son utilitaire dans la cour de la ferme en ruine. Et sur le siège arrière, apeuré, il trouva le garçon.

    Comme toujours, l’oiseau était venu à l’heure. Mais celui-ci était différent. En fait d’oiseau, il évoquait plutôt un œuf allongé en pointe vers le haut, avec de petits ailerons qui lui servaient à se stabiliser et apparemment à se poser sur le sol. Et il était beaucoup plus gros que les drones habituels. Emerveillé et un peu incrédule, il se demanda comment un objet pareil pouvait voler.
    C’était la première fois qu’un drone se posait ; d’habitude ils lâchaient leur colis à faible hauteur puis repartait vers les cieux. Il avait préparé une pancarte de grande taille en espérant qu’il y ait une caméra mais quand l’œuf de métal s’ouvrit, il comprit que ce serait inutile. L’œuf était vide à l’exception d’un siège, également vide. Cette fois, ce n’était pas un colis qu’il apportait, c’était un passager qu’il emportait. Et ce passager, c’était lui.
    Ainsi, ils savaient pour lui. Par quel moyen avaient-ils appris sa situation, il ne pouvait le deviner, mais il était clair qu’ils recevaient des informations par d’autres canaux.
    Il hésita. Puis il prit sa décision et dit à l’œuf d’attendre, supposant que celui-ci comprenait. Il retourna chercher le garçon dans la voiture et lui expliqua qu’il allait faire un voyage. L’autre, passif et muet comme toujours, se laissa faire et il le sangla sur le siège unique de l’œuf. Puis il se recula et fit signe à l’œuf que tout était OK, son pouce en l’air.
    — Tu viendras me rechercher. Je ne bougerai plus d’ici, dit-il à l’œuf.
    Celui-ci parut hésiter à son tour puis son écoutille se referma avec un très léger déclic.
    Comment diable faisait-il pour s’élever, se demanda-t-il toujours émerveillé, en regardant l’engin prendre de l’altitude. On ne voyait ni réacteur ni hélice et il n’avait rien vu qui ressemblait à une machine à l’intérieur.
    Le soir venait. Il fit un feu puis quand il fut presque froid, il rentra à l’intérieur de la voiture et plaça son pistolet sur ses genoux.
    — Qui sait ? Peut-être que je n’aurais pas besoin de m’en servir, peut-être que tu reviendras à temps ? dit-il à voix haute en levant les yeux vers l’horizon où l’œuf avait disparu.

Maison Forestière du Vert-Bois, mars 2026

* Dyadya: tonton en russe.

    Cette nouvelle de SF apocalyptique n’a jamais été publiée et ne le sera sans doute pas car comme je l’ai dit et même écrit quelque part, il est improbable que je produise dorénavant quelque chose d’assez substantiel pour mériter une publication sous forme de livre, juste une collection d' articles disparates, quelques contes ou histoires très courtes et pourquoi pas deux ou trois poèmes. Toutefois, il n’est pas exclu que “dans la suite du cours des âges”, il paraisse un recueil complet de mes fictions que j’estime publiables, c’est-à-dire comestibles au minimum et parfois même très recommandables. Dans ce cas, Rose de Décembre y figurera certainement, bien qu’il soit évidemment difficile d’être juge de sa propre production, surtout avec si peu de recul.

    Autres récits apocalyptiques de ma part:
    - Kolassy, la naufragée de l'espace
    - Notre Mère qui êtes aux Cieux
    - Voiles d'or en abîme passant


vendredi 26 avril 2024

Le Signal : préface pour une édition future

Couverture du roman Le Signal pour la version électronique
 


    Le signal répond à coup sûr aux définitions les plus habituelles de la science-fiction. On y trouve des vaisseaux spatiaux interstellaires, une exoplanète, un être extra-terrestre. Néanmoins, si je devais en donner un résumé lapidaire, je dirais que le roman raconte l'histoire d'un couple de cosmonautes dont l'appariement a été réalisé sous l'égide de méchantes sorcières ou de dieux moqueurs. Comme le roman est court, je l'ai fait suivre d'une novella tirant davantage sur le fantastique, plus réaliste aussi, d'inspiration très contemporaine, puisqu'elle a pour cadre un champ de bataille situé disons... à l'est. J'ai failli la faire suivre à son tour du texte bref que vous pouvez lire ci-dessous (finalement, après réflexion, son caractère naturaliste, dénué d'événement surnaturel au sens propre, m'a fait y renoncer) avant de trouver qu'il ferait la plus jolie préface possible à mon livre. Eh bien voilà, c'est fait.


L’officier recruteur et le candidat-poète

   Inhabituellement, le recruteur devant lequel se tenait le poète était un officier supérieur. Naturellement, le poète ignorait ce fait. Bien qu’il fût impossible de les rater, même pour des yeux de myope, les deux bandes rouges et l’étoile dorée ornant la poitrine de l’homme qui l’examinait n’avaient aucune signification pour lui. Très probablement, pensait l’officier, son voisin devait le prendre pour un de ces sergents recruteurs de légende qui vous saoulent de vodka ou de coups (ou les deux) jusqu’à ce que vous ayez signé votre engagement, juste avant que vous ne vous réveilliez dans une caserne sans rien comprendre de ce qui avait pu arriver. L’officier en avait en effet le physique impressionnant et cet air typique des soldats vétérans d’avoir dix ans de plus que leur âge réel. 

En fait, l’officier était le chef de ce bureau de recrutement et il tenait à avoir le dernier mot, et possiblement d’exercer son droit de veto, quand on atteignait le stade final de la signature d’une nouvelle recrue. Il estimait qu’en dehors d’un cas sinistre qu’il préférait ne pas envisager (et il n’avait pour le moment aucune raison de l’envisager) une mauvaise recrue était pire que pas de recrue du tout.

L’homme en treillis kaki n’avait pas prononcé un mot hormis les politesses d’usage depuis l’entrée dans son bureau du candidat au front. Il avait écouté sans rien dire le jeune homme exposer ses motivations. Maintenant que l’autre avait cessé de parler, il continuait de se taire, feuilletant le dossier qu’il avait sous les yeux. Le jeune homme avait passé tous les tests avant de parvenir jusqu’à son bureau. Ses résultats étaient médiocres, sauf pour le niveau d’alphabétisation, mais ses subordonnés l’avaient jugé apte au service. Et en effet rien dans ce dossier ne justifiait un refus. Après tout, les volontaires en ces temps de guerre ne se pressaient pas au portillon. 

L’officier recruteur referma finalement le dossier et émit un profond soupir, volontairement exagéré, et fixa son voisin d’un œil sceptique.

— Si c’est ma vue qui fait problème… commença le jeune homme en désignant ses lunettes de correction.

— Non, coupa l’officier. Vous n’avez pas candidaté pour un poste de pilote de chasse à ce que je vois.

L’ironie de la remarque échappa à son voisin. Celui-ci ne devait même pas imaginer que l’officier recruteur pouvait ou savait plaisanter. Il faut avouer d’ailleurs que l’expression de l’homme à l'étoile dorée n’avait pas changé d’un iota.

— Il y a un point qui me gêne : pourquoi à la case « activité professionnelle » avez-vous répondu « poète » ? demanda le recruteur.

— Parce que c’est mon activité principale.

— Mais ce n’est pas un métier.

— Je n’écris pas que de la poésie, j’écris aussi des romans. Et je gagne de l’argent avec. Donc cela rentre bien dans le cadre d’une activité professionnelle.

L’officier se recula dans son siège et joignit l’extrémité de ses doigts tout en fronçant les sourcils.

— Voyez-vous, à l’armée, nous ne sommes pas très intelligents mais nous aimons la précision. Si vous êtes écrivain, il fallait écrire « écrivain ».

— Moi aussi j’aime la précision, rétorqua le poète. C’et pourquoi j’ai mis « poète ». Je n’aime pas particulièrement écrire. C’est un moyen comme un autre.

L’officier étouffa un sourire par une grimace et observa les mains du poète, qui n’avaient de toute évidence pas tenu souvent un outil, en dehors d’un stylo-plume (et encore à notre époque, réfléchit le recruteur, on utilisait plutôt un clavier d’ordinateur : c’était peut-être ce que son voisin entendait par « je n’aime pas particulièrement écrire »). Il soupira de nouveau, très ostensiblement, puis fit mine de chercher dans le dossier une information nouvelle qui pouvait faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre.

Il y eut un silence interminable qui mit mal à l’aise le jeune homme, qui commença à se tortiller sur sa chaise (dure et inconfortable comme il se doit).

— Vous avez dit que vous désiriez aller sur le front et pas à l’arrière. C’est louable de votre part. Mais que comptez-vous y faire précisément ? demanda brusquement l’officier en haussant à peine le ton (son voisin sursauta comme si l’homme avait aboyé).

— Mais… je ne sais pas moi, je pensais que c’était vous…

— Non, vous ne comprenez pas. Tout à l’heure vous m’avez exposé vos motivations, très joliment, mais c’était plutôt abstrait, le désir d’être utile, l’amour de la patrie, etc., et nous sommes plutôt terre à terre par ici. Comment voyez-vous les choses concrètement ? Quel fonction précise, quelle tâche croyez-vous pouvoir remplir sur le front ?

Le jeune homme rougit et ne répondit rien.

— Je ne sais pas, dit-il finalement. Peut-être que… Peut-être…

— Peut-être que quoi ?

— Peut-être que je pourrais être fantassin. Tout le monde peut être fantassin, non ?

— Ah oui, vous croyez ça… ? 

Le poète rougit de plus belle, se demandant s’il n’avait pas commis un grave impair. Peut-être que l’autre en face de lui était justement dans les fantassins ?

— Après de l’entraînement bien sûr, ajouta-t-il en hâte pour corriger la mauvaise impression.

— D’accord, je pourrais peut-être vous prendre comme fantassin de base, admit le recruteur. Mais savez-vous ce que ça signifie que d’être fantassin sans spécialité et, je dirais, sans utilité particulière ?

— Non, fit le jeune homme d’un air un peu inquiet.

— Cela signifie que lorsqu’un poste ou une mission sur le front présentera un risque élevé et que le degré de compétences sera sans importance, vous serez sur la liste des premiers élus.

Il laissa tout le temps au jeune homme pour se pénétrer de la signification de ses paroles et ajouta même, pour bien lui mettre les points sur les i.

— Plus un soldat est compétent, plus on tient à lui : c’est comme ça que ça se passe.

Le poète avala sa salive puis hocha la tête en le regardant.

— Je comprends. Mais je veux quand même y aller, dit-il d’un air têtu.

Le recruteur haussa les épaules et sans un mot de plus, lui passa le formulaire, un contrat en bonne et due forme, pour qu’il le signe.


Six mois plus tard, il reçut sur son bureau la liste des 200 — morts au combat — et y trouva sans surprise le nom du poète. Ce dernier était proposé à titre posthume comme récipiendaire de la médaille du mérite militaire, ce qui était en fait le minimum dans ces circonstances douloureuses. Suivait un résumé de ses états militaires et des circonstances pouvant justifier cette distinction (qui impliquait aussi une somme d’argent et une majoration de la pension de guerre pour la veuve ou les enfants survivants du « bénéficiaire », mais le poète n’avait ni femme ni enfant). L’événement qui avait conduit à la mort du poète était sans importance en soi. Le recruteur savait que chaque jour passé sur le front sans blessure pour un soldat de ce genre était une espèce de miracle et il avait réussi à rester à peu près indemne trois longs mois durant. Il n’avait fait preuve d’aucune bravoure particulière. Néanmoins, durant ce temps, le recruteur s’était intéressé au parcours du poète et avait noté quelques faits intéressants. Le bataillon vers lequel il l’avait fléché s’était particulièrement distingué ces derniers mois alors qu’il n’avait jamais brillé auparavant, plutôt le contraire. Il ne s’agissait pas de quelque acte d’héroïsme isolé, de ces sacrifices nobles et à dire vrai impressionnants, mais sans répercussion importante sur la direction générale des opérations ; ce régiment avait enfoncé presque à lui seul la ligne ennemie dans le secteur dont il avait la responsabilité, et ceci à plusieurs reprises, si bien que l’armée ennemie avait commencé à se disloquer dans cette région. Et cette série gagnante avait précisément commencé juste après que le poète ait terminé son entraînement de trois mois (le minimum mais on ne pouvait consacrer trop de temps et d’argent à un soldat aussi peu prometteur). Cette coïncidence l’avait rendu perplexe. Et il y avait autre chose. Le seul « haut fait » du poète à sa connaissance était d’avoir tenu un journal de guerre très consciencieusement, qu’il lisait à ses camarades chaque soir à la veillée, pour s’assurer de leur accord, puisqu’il y était beaucoup plus question d’eux que de lui, avant de le poster sur Internet. Or, vers la même époque, il avait pu enregistrer de visu la très nette augmentation des volontaires qui arrivaient dans son bureau. Et il savait qu’il n’était pas le seul bureau de recrutement à observer ce regain de patriotisme inattendu. Il avait lu quelques billets du poète, des compte-rendu honnêtes de ses journées au front, lui avaient-il semblé, et donc a priori peu propices à susciter les vocations. La banalité quotidienne, le travail dur du matin au soir, la réalisation progressive que le métier de soldat consiste très peu à tirer mais plutôt à creuser, réparer, consolider, nettoyer, recoudre, le tout dans des conditions pas meilleures que celle d’un bagnard et parfois pire, étaient honnêtement décrites. Alors pourquoi les gens étaient devenus si nombreux à suivre ce journal de poète-soldat, bien plus d’un million pour les derniers billets disait-on ? Sans doute était-ce cela justement. Trouver la beauté et la grandeur même là où elles ne semblaient avoir plus aucune place. Il fallait un don ou un œil spécial pour cela.

L’officier resta un moment rêveur devant le rapport en essayant de se rappeler le visage du poète derrière ses lunettes. Un visage trop tendre, presque une fille, avait-il songé aussitôt (et l’idée d’envoyer là-bas une fille, pour lui qui était père de plusieurs filles, était une horrible idée). Ce n’est pas ta place, avait-il d’abord pensé. Il avait tout essayé dans la mesure du possible pour le dissuader de signer. Et puis après tout, s’était-il dit face à son obstination, ce poète ferait une aussi bonne chair à canon que les autres si c’était ce qu’il voulait. En plus, cela montrerait aux critiques de l’armée qu’il n’y avait pas que des fils de paysans et d’ouvriers (ou les paysans et les ouvriers eux-mêmes) qu’on envoyait sur le front. Ce n’était pas son problème au fond. Son problème à lui était de trouver des soldats, point final. Et il s’était donc lavé les mains comme Ponce Pilate en envoyant Jésus au poteau de sacrifice.

Finalement, il raya la mention « du mérite militaire » et inscrivit à la place « de héros de la nation », la plus haute distinction qui soit. C’était plus juste et en plus ce serait la preuve aux yeux de ses supérieurs qu’en enrôlant ce poète, il avait fait encore une fois un excellent job.


Le livre, sans la préface, est disponible ici.


jeudi 30 novembre 2023

The Deep de John Crowley, une merveille d’inventions impossibles

 

Pas la plus parlante mais la plus jolie couverture de The Deep

Avertissement : la surprise est un élément de plaisir et d’intérêt non négligeable dans les romans de SF et particulièrement concernant The Deep (L’Abîme en version française). Ceux qui ne veulent pas se gâter cette possibilité feraient donc bien de commencer par lire cet indispensable de la SF avant de revenir lire ce bref essai. Naturellement, comme toujours, personne n’écoutera ce conseil avisé et fera comme bon lui chante.


John Crowley semble avoir une prédilection pour le cavalier blanc d’Alice à travers le miroir, dont la principale spécialité, en plus de tomber de cheval, est l’invention impossible. Néanmoins, en tant que romancier, Crowley tombe rarement de cheval et démontre la plupart du temps une assez belle maîtrise de la narration, malgré les nombreuses impossibilités qui caractérisent ses mondes, y compris et peut-être surtout dans ce premier roman.

The Deep est un roman que tous les lecteurs de SF devraient lire, selon moi, d’abord parce que son auteur est un des meilleurs écrivains de la fin du XXe siècle tous genres confondus et parce que ce roman est ce qu’il a écrit de plus fort dans le domaine et sans doute à dire vrai dans toute son œuvre. Je ne dis pas que c’est le plus achevé, le plus maîtrisé, le plus esthétique, le mieux écrit des romans de Crowley, loin de là, mais le plus fort, le plus intense, oui, je le crois. C’est pourtant aussi ce que j’hésite encore à qualifier de roman raté. Disons alors que ce serait un des plus grands romans ratés que j’ai lus, mais un des plus lisibles également dans le genre, si on ose dire.

Il y a en moi un lecteur qui adore ce livre, sentir le vent frais et piquant sur mon visage, sentir l’air qui se raréfie comme on approche par des sentiers jamais explorés des contrées impensables, dans des sommets solitaires et glacés ou, comme ici, tout au bord de l’abîme insondable. Crowley est, ou plutôt était, de ces auteurs si rares et si précieux pour qui chaque livre, chaque récit est une exploration de l’inconnu, une remise en question des acquis, avec tous les énormes risques que cela comporte, pour lui bien plus que pour le lecteur. Quand Crowley a trouvé ce chemin, en 1975, personne ne l’avait précédé. Personne, pas même G.R.R. Martin, n’avait mis ses lourds sabots sur ce sentier et tracé maintenant des ornières si profondes qu’on pourrait les voir depuis l’espace (j'exagère ?... Peut-être).

Hé oui, ce roman si peu connu est une des influences majeures de la science-fiction et de la fantasy contemporaines. Hé oui, même des œuvres immensément populaires comme A Song of Ice and Fire, autrement appelé Games of Thrones, ce roi du box-office et du tiroir-caisse, tire sa source principale, selon moi, de ce petit roman inconnu. Hé oui, les deux cent mille pages, je plaisante à peine, du roman de Martin — quand il sera fini, si jamais il se finit un jour — sont contenues dans les deux cents de The Deep.

Mais il y a en moi aussi un lecteur traditionnel, disons, qui aime que les contrats entre auteurs et lecteurs soient respectés, qui déteste qu’on le perde dans ces contrées désolées dont je parlais plus haut, sans même lui laisser un plan de sortie. Un lecteur qui aime que les histoires aient une fin, une vraie, et que cette fin soit précisément située… eh bien à la fin. La plus grande excentricité de ce roman est en effet que la fin se trouve au milieu, ou presque, et que le début se trouve à la fin.

Le contrat dont je parle, tacite mais bien réel entre l’auteur et le lecteur, surtout dans les œuvres à haute imagination, est que l’auteur propose quelques énigmes dans le début, qu’il fera croître au milieu de son roman jusqu’à un écheveau d’intrigues et qu’il se chargera de démêler et d’élucider dans les dernières pages ou, au pire, de fournir tous les indices nécessaires au lecteur pour qu’il les résolve et démêle lui-même. C’est pour cela qu’il y a un début, un milieu et une fin. C’est le bon ordre. Mais Crowley est trop malin, trop moderne et trop compliqué pour suivre un schéma aussi simple. Et contrairement aux clauses du contrat, plus on avance dans son roman, moins on en sait, plus les mystères s’épaississent pour finir par devenir entièrement insondables. Eh bien c’est la vraie raison du titre, je suppose. Donc, ici, il nous fournit la fin, qui est aussi le climax du livre, au milieu, ou plus exactement aux deux tiers. En effet, le roman comporte six parties — on n’ose employer le terme traditionnel de chapitre, vu qu’ils sont subdivisés — et la fin arrive lors de la quatrième. Il y a bien un épilogue nominal et même nommé tel quel à la fin normale du roman mais il est difficile de dire si c’est une plaisanterie de l’auteur ou s’il a pensé ainsi compenser le fait que la fin véritable ne se trouve pas à la bonne place. Son trait le plus remarquable est qu’il contient une scène, en passant et juste suggérée, qui aurait été parfaite dans la première partie (le début dont je parlais plus haut) : il s’agit de ce plan où on nous apprend que le travail d’archéologie des Grays vient de révéler un bas-relief présentant un éventail d’êtres monstrueux, les créatures de l’Abîme, et une chose munie d’une aile gigantesque : cela aurait été idéal pour un amuse-bouche et mettre en haleine le lecteur féru de mystères mais n’a plus aucun intérêt en fin de roman où tout a déjà été dit sur ces divers éléments d’intrigue. En effet, la fonction d’un épilogue — jamais indispensable et souvent inutile — est de fournir au lecteur curieux des informations complémentaires (en rab du dîner pour les plus gourmands) sur les événements futurs et le devenir des personnages principaux et même parfois secondaires, en quelque sorte de statuer sur leur sort et de le graver dans le marbre de l’histoire, du style « ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent très heureux ». Mais ici, il ne tient pas du tout sa promesse. Personnellement, je serais bien incapable de dire ce qu’il advient ou adviendra des divers Reds, des Blacks (en dehors de ceux, nombreux, qui sont morts), des Grays et des blancs (The Just, qui ont tous la tête blonde) sans parler de ceux qui n’ont pas de couleur (The Folk).

Le roman au rythme rapide et très divertissant jusqu’à sa quatrième partie se présente pour le lecteur comme un combat perpétuel entre les Blacks et les Reds, ces seigneurs moyenâgeux, pour la conquête du trône, arbitré par les Grays (le clergé) et perturbés par les meurtres rituels commis par les Justes (The Just) qui sont soi-disant les vengeurs du peuple (The Folk dans le livre) même si leurs motivations profondes sont pour le moins opaques. Les Justes semblent toutefois davantage sortir d’une secte d’assassins mystiques que de révolutionnaires politiques. Et tout cela se passe sur un monde singulier, plat, avec un disque soutenu par un pilier qui lui-même est ancré… eh bien sur rien, sur l’abîme, The Deep. Comme en plus, les premières pages nous font faire la connaissance de ce qui est de toute évidence un androïde (une sorte de surfer d’argent sans le surf), sorti de sa capsule spatiale en forme d’œuf, on sait donc tout de suite qu’on se trouve dans un roman de SF et non de fantasy comme les intrigues de cour et le niveau technologique de ce monde pourraient le laisser penser. Au début donc, le lecteur est relativement serein puisqu’il semble s’avancer en terrain connu et n’avoir qu’à cocher la bonne réponse entre trois possibilités :

A : ce monde est une planète lointaine, très exotique,

B : ce monde est un vaisseau d’exploration, un vaisseau-monde, gigantesque, qui voyage depuis si longtemps que plus personne ne se souvient être sur un vaisseau spatial (le récit type est Croisière sans escale de Brian Aldiss ou mieux, Universe de Heinlein)

C : ce monde est un satellite artificiel, possiblement dans notre secteur galactique, possiblement dans notre système, possiblement autour de la Terre (rien ne s’y oppose vraiment, et surtout pas ses habitants qui évoquent fortement des Terriens)

Néanmoins, on apprend très vite que ce monde est en forme de disque, ou de plateau, et que ce plateau a donc des rebords à sa périphérie, ce qui permet d’éliminer A. comme en outre, il est question d’un être gigantesque et de toute évidence très peu substantiel appelé Léviathan, et que de telles créatures n’existent pas dans notre proximité (sauf de manière très figurée) on est fortement incité à privilégier la solution B (il suffit alors d’admettre que le dit Léviathan ait envahi le vaisseau à une époque reculée). Cela semble confirmé par une des révélations fournies à contrecœur par Léviathan (voir plus loin). Et cela convient très bien à un lecteur de SF traditionnel.

Mais rien de tout cela n’est vrai.

Et celui qui dans le récit est chargé de nous apprendre la vérité, de nous illuminer, le Visiteur androïde, a la malchance d’être pris pour cible dès son premier pas par un des Justes (qui d’ordinaires ne tuent que les seigneurs Reds ou Blacks), ce qui a pour effet de le faire lui aussi devenir amnésique. 

La solution trouvée par le Visiteur pour savoir qui il est, d’où il vient et quel est ce monde est d’aller parler au maître originel de ce monde, Léviathan, qui pourrait en être aussi le créateur. Celui-ci, le seul indigène véritable de ce monde, habite en-dessous de la surface, dans l’abîme, même si on peut sérieusement douter que les termes au-dessus et en-dessous aient le moindre sens sur un tel monde. Se représenter la topographie et la géophysique de ce monde est d’ailleurs une des impossibilités que je mentionnais plus haut. Cette scène critique de dévoilement démarre sous de très mauvais auspices puisqu’une des premières paroles de Léviathan est d’apprendre à son visiteur que son talent principal est d’oublier (deux amnésiques conversant n’est pas une source de révélations très prometteuse). Mais Léviathan, qui n’est pas un mauvais bougre, juste très paresseux et pressé de retourner à son occupation favorite et à peu près unique, semble-t-il, dormir, surmontera sa première réaction ennuyée et répondra en effet à quelques questions du Visiteur lors de ce fameux quatrième chapitre, le sommet du livre. Hélas, si cette entrevue (avec un être essentiellement invisible, qui se manifeste surtout par des bourrasques de vent — mais qui est suffisamment matériel pour cacher les étoiles lors de son ascension finale), semble avoir pour résultat d’illuminer l’androïde, ses réponses au lieu d’éclairer le lecteur ajoutent plus de ténèbres qu’ils n’en enlèvent. Et le Visiteur n’aura pas la gentillesse et je dirais la courtoisie élémentaire, d’offrir ses nouvelles lumières au lecteur avant de s’en aller dans son œuf spatial. On apprend certes bien deux ou trois choses, mais aucune qui puisse nous servir de boussole ou même de bâton d’aveugle dans ce brouillard impénétrable dont on ne sait trop s’il est plutôt fait d’eau ou de gaz (il y a de l’air, même à l’extrême bord du monde, car la fille Juste qui accompagne le Visiteur respire sans problème quoiqu’elle semble bel et bien de chair et d’os, ce qui n’est probablement pas le cas de son grand maître, Neither-Nor).

Qu’apprend-on au juste de concret de la bouche invisible, si même il a une bouche, de Léviathan.

Que le disque et le pilier du monde sont sa création et que la fonction du plateau est de le protéger, lui Léviathan, des pierres que traversent l’espace, bref d’éviter que le ciel lui tombe sur la tête. C’est la seule explication « technique » qu’il nous sera donnée de tout le livre quant à la raison de la structure si particulière de ce monde. 

Que les hommes après bien d’autres choses, comme les plantes, les animaux et peut-être l’eau ont été amenés ici par un autre que lui, qu’il appelle Frère, et que ce Frère une fois l’opération terminée a trouvé que tout cela était bon, ce qui ressemble à une citation d’un certain livre qui a pour titre Genèse.

Que le Frère en question est un être très affairé, contrairement à lui, et qu’il voyage beaucoup, grâce à des ailes géantes, grandes comme le monde (le vaisseau ?). Qu’il a fabriqué les hommes sur place, à partie de graines ou de boutures — ce n’est pas clair (mais rien n’est clair avec Léviathan) — qu’il a emporté depuis un autre monde inconnu, mais très lointain.

Que le Visiteur s’appelle en fait Recorder, ce qui indique sa fonction d’enregistreur et qu’il est une création, un instrument du Frère. Qu’en plus des recorders, il existe des adjusters, dont fait partie Neither-Nor et dont la fonction semble de réguler la population de ce monde minuscule. On peut d’ailleurs en déduire que the Just n’a en fait rien à voir avec la justice mais est en fait un faux ami, une corruption du mot Adjuster, procédé que Crowley utilise souvent pour finir de brouiller les pistes, et parfois très abondamment, comme dans son futur roman Engine Summer. Comme on ne peut réguler, c’est-à-dire contenir la démographie dans des limites acceptables en assassinant quelques seigneurs Rouges ou Noirs, leur rôle est probablement plutôt de remettre sans cesse l’aiguille de la balance au centre, de sorte que rien ne change pour l’éternité.

On n’en apprendra pas plus sur la raison d’être des Reds, des Blacks, des Grays, des Justes. Même le fait que le Visiteur soit un enregistreur apparemment chargé de rapporter un message à son créateur ne nous avance pas puisqu’on ne sait rien de ce message, rien de ce créateur et que ce qu’on peut en deviner est à nos risques et périls.

Les lois physiques de ce monde resteront inexpliquées jusqu’au bout (et à mon avis inexplicables, jusque dans des petits détails : songez par exemple à ce « drum », cette steppe peuplée d’herbes grises où résonnent le bruit des pas de même que celui des sabots de cheval comme sur la peau d’un tambour ; comment explique-t-on un tel phénomène sonore ? Par le fait que ce plateau est creux, sans doute, mais il faudrait aussi que sa surface soit si fine qu’on ne pourrait certainement pas y creuser et que ni les chevaux ni les Endwives, les bonnes samaritaines, n’y pourraient trouver de quoi vivre). Crowley ignore ou plutôt veut ignorer que dans science-fiction, il y a science et éventuellement technologie. Le cadre scientifique et technologique de ses romans est au mieux esquissé comme dans Engine Summer ou comme ici, complètement omis. C’est évidemment un gros défaut dans ce genre de littérature. Mais Crowley, plus dangereusement à mon avis, ignore aussi bien des règles littéraires importantes quoique non écrites. J’ai déjà dit ce que je pensais du fait de mettre la fin au milieu. Mais on trouve d’autres innovations, comme le fait de faire se suivre sans séparation ni avertissement pour le lecteur des scènes se déroulant à des endroits différents, à des moments différents avec des personnages différents. Aucune de ces innovations ne me paraît présenter d’avantages et l’une au moins constitue à mes yeux une erreur majeure, comme de se tirer une balle dans le pied, tout en croyant montrer à quel point on est malin (un défaut de jeunesse). 

L’autre problème majeur du roman est la frustration qu’il peut susciter légitimement pour le lecteur par son absence d’explications convaincantes, et même d’indices. Je ne peux avoir de preuve de ses intentions mais j’ai la nette impression que c’est bien plus une volonté de l’auteur qu’une incapacité. Je suis convaincu que Crowley a, ou avait, une idée assez précise de l’histoire de ce monde, de ses habitants, du rôle de chacun. Mais, comme le Recorder, il est resté pratiquement muet sur la question. À en juger par ses dernières paroles, avant de remonter dans son œuf, il est certain que cette origine est horrible et sanglante et que lui, le recorder, est lourdement investi du côté sanglant (ce qui peut expliquer sa réticence à s’étendre sur le sujet bien que cela semble dépasser nettement le cadre normal de pensées d’une machine). Et cela doit à mon avis être mis en connexion avec l’autre révélation de Léviathan que j’ai volontairement omise jusqu’ici : ce sont les hommes qui ont demandé au « Frère » de les transporter dans ce monde minuscule, où rien ne changerait, où ils auraient la vie éternelle. Et Léviathan de conclure qu’ils se sont fait rouler (il le dit autrement). Eh bien, voilà qui inverse quelque peu la perspective générale n’est-ce pas ?

Il y a chez Crowley une philosophie assez claire qui ressort de son roman et qui explique le peu de lumière que le lecteur obtient de lui : c’est cette sagesse qui peut se résumer à « je sais maintenant que je ne sais pas ». En somme, le voyage de la vie n’est pas un cheminement vers la connaissance mais vers la prise de conscience qu’on ne sait pas grand-chose et que plus on avance, plus on découvre l’étendue de notre ignorance, illimitée elle. Voilà ce qu’il nous dit : vous savez aussi bien que moi que le savoir des hommes est limité, terriblement limité et le sera toujours car c’est dans notre nature-même ; alors pourquoi diable voulez-vous que je joue au créateur omniscient en vous dévoilant des secrets que je ne peux connaître ? C’est un excellent argument mais je doute qu’il console beaucoup de lecteurs.

Une autre raison fondamentale au manque d’explications et de rationalisations concernant le quoi, comment, pourquoi de ce monde est qu’il est basé non pas tant justement sur des enchaînements rationnels que sur des intuitions poétiques, des rêves, qui sont irrationnels dans leur essence. Le roman doit et ne peut à mon avis se lire autrement que selon une interprétation symbolique, primitive, parfois au mieux allégorique (puisque l’allégorie implique déjà un certain niveau de rationalisation).


Rien de tout ce que j’ai écrit et qui n’est pas toujours tendre ne doit dissuader quiconque d’entreprendre cette lecture : c’est une de plus passionnantes et même des plus divertissantes (jusqu’à la fin du second tiers au moins) que la science-fiction nous ait jamais proposées.

Le terme de séminal dans l’art est à la mode et selon moi employé souvent sans grande pertinence. Mais The Deep est un des exemples les plus saisissants, avec tous ses défauts, d’un livre séminal dans le monde de la SF et au-delà. 


Pour les purs francophones (très bien pour la couverture, efficace ; pour la traduction, aucune idée)

The Deep est le second livre de Crowley que je prends pour cible de mes ruminations après Engine Summer, dont vous pouvez lire le résultat ici. Mon prochain article traitant de l’œuvre de cet auteur sera sans nul doute à propos de son dernier roman de SF à ne pas avoir encore subi le feu de ma critique : Beasts.