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dimanche 27 septembre 2026

Timber Timbre de Taylor Kirk (ou vice-versa) : trop vieux pour mourir jeune

 


    Je ne pensais pas écrire un nouvel article musical cette année et plutôt poursuivre dans une veine vastement philosophique mais j’ai été récemment frappé, avec retard comme souvent, par une nouvelle concernant Taylor Kirk, ce genre de nouvelles qu’on qualifie coutumièrement de triste : celle qu’il craignait et vénérait depuis toutes ces années, sa muse la plus fidèle est venue toquer à sa porte en avril de cette année. J’imagine que ça n’a pas été une grande surprise ; il l’attendait depuis longtemps, la belle dame de ses rêves. Mais nous ne sommes pas jaloux. Nous avons tous à notre tour rendez-vous avec cette belle inconnue, n’est-ce pas ?
Si j’étais un glorieux adepte de la grande science numérologique, je soupçonnerais que les nombres pairs aient un effet vibratoire fortement négatif sur Timber Timbre et plus précisément sur son chanteur, auteur, compositeur principal et généralement unique, Taylor Kirk. Et je ne dis pas ça (seulement) parce qu’il est mort en 2026, année paire, en avril, mois pair, un mardi 14, jour doublement pair, à 44 ans, autre nombre pair, beaucoup trop jeune pour mourir mais néanmoins « trop vieux pour mourir jeune », comme il chantait avec, je crois bien, un brin d’auto-dérision en plus de son cynisme habituel. Cela n’aurait rien pour m’étonner car j’ai personnellement un problème avec les années impaires, depuis au moins ma naissance. Et comme Kirk est l’inspirateur et le créateur essentiel du groupe, ces mauvaises ondes émises par les nombres pairs permettraient ainsi de trier aisément les bons albums des moins bons du groupe : il suffirait de considérer le numéro d’opus ou bien l’année de fabrication ou les deux ensemble et de croiser les données. Moi, je sais quand j’écris des histoires et les années paires, à une seule exception près, sont nettement plus fécondes et productives que les années impaire. Vous pouvez rire ou hausser les épaules de pitié, mais c’est un constat brut (je ne sais pas si ça marche aussi pour les articles, il faudrait que j’étudie la chose). Et si ça marche pour moi, me dis-je, ça peut marcher aussi pour d’autres, alors pourquoi pas Kirk.
Bon, je ne sais pas en quelles années ont réellement été conçus, imaginés, composés les différents albums de Timber Timbre et c’est ce qui compte, n’est-ce pas, plutôt que la date de sortie. Restent pour le confirmer les numéros d’opus de ses œuvres, en solo ou en groupe. Les opus 1 et 2, Cedar Shakes et Medicinals, ne se distinguent pas clairement à mes oreilles, sinon que les rythmes du second sont un peu plus monotones. Ce qui est clair, c’est que ces disques (des projets solo de Kirk en réalité) ont un son un peu trop brut et râpeux pour coller vraiment avec le tour d’esprit plutôt sophistiqué et quelque peu torturé de leur auteur. Mais pour la fraîcheur et le charme, je mettrai en effet le numéro 1 avant le numéro 2, d’une courte tête. C’est vraiment avec l’opus n° 3 et tout le confort moderne apporté par un vrai studio d’enregistrement et de vrais musiciens d’accompagnement, ce qu’on appelle un groupe quoi, que les morceaux de Kirk prennent leur envol et en fait atteignent immédiatement leur altitude de croisière, une altitude tout à fait impressionnante, presque stratosphérique, certes plus élevée que les voies trop fréquentées des gros porteurs ordinaires. C’est effectivement une des caractéristiques de la musique de Timber Timbre quand elle est réussie, que d’être à la fois très sombre, très louche, très creep, creepy, creeping pour reprendre une famille de mots visiblement appréciée de Kirk, et pourtant faite d’une matière très aérée, très spacieuse, très claire. L’opus n°3, sans autre nom que celui du groupe, est donc une telle réussite. S’il a des défauts, je ne les ai pas trouvés. Toutefois, si j’ai choisi un titre de cet album pour illustrer musicalement et orner graphiquement la tête de cet article, ce n’est pas parce qu’il est mon préféré mais parce que c’est leur pochette la plus réussie, selon moi (j’espère que vous êtes en train d’écouter ce morceau tout en lisant mon article : très belle musique, n’est-ce pas ?). L’opus suivant, le numéro 4 donc, intitulé Creep on creepin’on, est un creux entre deux sommets, ce qui confirme la règle de fer édictée plus haut. Ici, le groupe fait ce que j’appelle de l’autoparodie, ce qui est un peu tôt après un seul album (de groupe). De toute façon, c’est un genre que j’apprécie peu en général et encore moins dans ce cas précis. Il faut ici dire un mot de l’univers personnel particulier de Kirk (c’est vraiment le sien et seulement le sien).
À mon avis très influencé par le cinéma (en plus de sa propre biographie), celui qui est « noir c’est noir il n’y a plus d’espoir » qui va de Freaks ou de M le Maudit jusqu’aux plus récents Seven, Zodiac du spécialiste es-serial killers, le talentueux David Fincher (je recommande d’ailleurs plutôt sa série télé Mindhunter, assez récente pourtant, d’une sobriété remarquable et dénuée du voyeurisme presque inévitable avec ce type de sujet). La caricature d’un genre déjà très lourd, même mêlée d’auto-dérision, donne ici un résultat assez irritant quoique non dénué de séductions sonores, et de toute façon très inférieur à l’opus précédent, aussi bien pour la forme que pour le fond. Je retiens néanmoins le titre n° 7 (très bon chiffre paraît-il, sauf si on casse un miroir) pour ce texte, bien trouvé, en plus de s’être révélé quelque peu prophétique : « Too old to die young ». Avec l’opus n°5, Hot dreams, on retrouve les hauteurs du numéro 3, on est peut-être même encore un peu plus haut. Ce mariage entre textes noirs, ambiances macabres et musique très lumineuse, très spacieuse, très nette (sans flou aucun) est vraiment un plaisir à l’écoute. Une grande beauté sonore. Là encore, je n’ai pas trouvé de défaut notable, autre que les obsessions habituelles de son auteur pour les histoires d’amour qui finissent très, très, très mal. La science numérologique est impitoyable : l’opus numéro 6 (un très mauvais chiffre de toute façon) est donc un ratage, le seul véritable ratage du groupe. Même le titre de l’album est laid : Sincerely, future pollutions. On peut éventuellement faire une exception pour le titre n°1, Velvet gloves and spit, si on est d’humeur généreuse. Il y a probablement une erreur d’aiguillage au départ, une direction artistique erronée : cette route n’était visiblement pas la bonne pour ces musiciens. Il y a aussi — mais les deux causes ne sont pas indépendantes — un manque d’inspiration flagrant. Oui, l’inspiration compte en art. Ni le talent (considérable chez Kirk) ni le travail ne peuvent compenser ou combler le vide d’âme, l’élan créateur, la divine vibration. L’opus N°7, qui est le dernier sorti, sera donc leur album final (puisque je vois mal comment un groupe comme Timber timbre pourrait continuer sans Kirk, ce serait comme des planètes voulant tourner sans leur étoile). Lovage, c’est son titre, est une plante courante de la famille du céleri. Je suppose qu’il y a d’autres idées contenues dans ce titre mais je ne vois vraiment pas ce qu’elles pourraient être… Eh bien, ce n’est pas un mauvais titre. L’album est d’ailleurs intéressant, nettement plus intéressant que le précédent, plus inspiré justement, et devient carrément bon à partir du titre n°7, Holy motors. Il me paraît néanmoins plus inégal que les opus n°3 et 5, trop inégal pour pouvoir leur disputer la palme du chef d’œuvre. Il y a aussi une note plus funèbre dans ce disque, un peu moins le sentiment des grands espaces, quelque chose de plus confiné (à l’image de la pochette intérieure, un simple salon plongé dans la pénombre) de plus intime aussi. Très franchement, l’impression première est celle d’un album solo de Kirk avec des accompagnateurs, ou plutôt un accompagnateur, le pianiste. C’est en effet le piano qui domine l’album, plus que la guitare, ce qui est une surprise pour ce groupe en général et pour Kirk en particulier. La note funèbre dont je parlais plus haut résonne ici ou là, mais surtout sur les trois titres finaux, et cela n’a rien à voir avec le folklore morbide habituel de Kirk, toujours bien présent (« If you want to see a dead body… », 800 pristine corpses, etc). Le 8 est un très mauvais chiffre pour Kirk puisqu’il n’était pas Chinois, tout comme le nombre 800 donc. Je ne pense pas avoir imaginé cette note funèbre, influencé que j’aurais été par la connaissance de la mort très précoce de Kirk (mais tout de même pas assez précoce pour mourir jeune) puisque lorsque j’ai découvert cet album, j’ignorais la nouvelle. Tout au plus peut-on noter que la pochette n’aide pas à la gaité. Le fait qu’elle soit en noir et blanc n’est pas la raison puisque toutes les pochettes de Timber Timbre le sont. Mais ce piano à peine éclairé avec dessus cinq fausses bougies semble plutôt un décor d’ambiance pour funérarium. Lovage est aussi le nom du soi-disant dernier titre, ce fatal numéro 8, une manière très réussie, très émouvante je dois dire, de clore cet ultime album. Eh bien non en fait, la grande science numérologique n’a pas dit son dernier mot. Kirk a en effet ajouté un dernier titre, caché, mais un vrai morceau, pas comme ces bruitages dispensables et très longuets qu’on peut parfois trouver sur des fins d’album (comme Kid A pour prendre un des meilleurs). Ce n’est pas une interprétation de ma part, c’est un fait et un fait que je peux chiffrer précisément. Le dernier titre, Lovage, crédité sur la pochette, dure 3mn 40s — c’est marqué dessus — et se termine en effet à 3mn 40s sauf qu’une chanson toute différente, et à guitare(s), commence à 3mn 41s pour se terminer selon mon lecteur à 6mn 19s. Il y a donc bien en réalité 9 morceaux dont un sans titre mais qui aurait pu être With you, 9 qui est le chiffre de la perfection selon Dante, même si on réside en enfer.

Taylor Kirke était un excellent showman, à sa façon, en concert : voici donc un des meilleurs enregistrements live que j’ai pu trouver du groupe, au pic de leur forme, en France, à Paris j’imagine.


Cet article est terminé mais je voudrais en profiter pour me fendre d’une sorte de bref hommage au Canada, pays qui ne m’inspire généralement que très peu et encore plus rarement pour m’émerveiller. Kirk était en effet Canadien comme les autres musiciens de son groupe. Comme souvent ou même toujours, j’ai pris le train en marche pour Timber Timbre, vers 2013 ou 2014. En tout cas, c’était l’année ou un autre groupe canadien, the Besnard Lakes, avec à sa tête un autre grand guitariste, Jace Lasek, a sorti ce bel album au titre incompréhensible, Until in excess, imperceptible UFO, dont j’ai parlé ici. La musique très (trop ?) inactuelle des Besnard Lakes est parfois qualifiée de rock impressionniste, ce qui semble être une catégorie créée spécialement pour eux, ou plus souvent de néo rock progressiste, ce que je traduis par rock pour musiciens demi-savants. Ils ont d’ailleurs récidivé en 2021 avec un album peut-être encore plus beau, au moins pour la pochette : The last of the great thunderstorm warnings. Mon impression est que dans cet album les Besnard Lakes ont décidé qu’ils allaient enfin faire ce qu’ils avaient vraiment envie de faire depuis toujours et d’envoyer au diable toute autre considération. Et sans doute le peuvent-ils car le vrai métier de Jace Lasek, celui qui fait rentrer des sous régulièrement, est d’être ingénieur du son et producteur pour tout un tas d’autres musiciens canadiens (il possède un studio d’enregistrement à Montreal). Dégagé des mesquineries ordinaires et autres mondanités ennuyeuses, The Besnard Lakes nous sort alors le grand jeu et tout ce qu’on adorait ou détestait avant se retrouve ici à la puissance 2 ou 3. C’est le nec plus ultra de leur style, grand flou en diable, tout le contraire de la précision et de la concision kirkiennes. Et comme ils ont décidé de ne rien se refuser avec The last warnings, pourquoi pas un double album, hein ?! Il s’agit en effet d’un double album, un concept album dont le concept est la mort, bien que je le trouve au final nettement plus guilleret que n’importe quel opus de Timber Timbre. Et comme dans tout double album prog qui se respecte, on trouve un de ces titres à rallonge, aussi inévitable que terrible, mortellement long, dix-huit minutes s’il vous plait. La musique de Timber Timbre et de the Besnard Lakes sont donc presque à deux extrémités opposées du spectre musical, à l’intérieur duquel, en restant dans ce pays et dans ce millénaire, on pourrait aussi trouver les remarquables Patrick Watson, Lhassa (qui était Étasunienne mais vivait et travaillait au Canada), Black Mountain, Godspeed you black emperor, pour ne citer que mes préférés. Comment un pays aussi insignifiant, la Belgique des USA, peut sortir autant de pointures dans le domaine musical moderne, en particulier depuis la fin des années 90, est un mystère total à mes yeux. Comparez avec notre pays ! Peut-être parce qu’ils sont à moitié, voire aux trois-quarts, Anglais ? Il y a tellement d’études scientifiques bidon qui se font chaque année de nos jours que je m’étonne qu’on n’ait pas encore eu l’idée pourtant très raisonnable de faire une étude sur la corrélation entre la génétique de “l’Anglais” et la capacité à produire de la bonne musique blues pop rock.

La pochette très belle, la plus réussie de toute leur carrière, due aux pinceaux d’une artiste contemporaine, et probablement voisine alors du couple Lasek/Goreas, Corri-Lynn Tetz. Très curieusement, pour une artiste spécialisée dans l’érotisme féminin, un peu niais, elle réussit ce très beau paysage onirique, collant parfaitement avec l’ambiance de l’album.








dimanche 17 mai 2026

The Walkmen ou la chanson de Roland (une belle histoire qui finit mal)

 

Un excellent titre des Walkmen, très typique, version studio.


J’aime les belles histoires même lorsqu’elles finissent mal. Après tout, les plus belles chansons sont tristes, dit-on (et je le crois volontiers). Le groupe musical The Walkmen rentre pleinement dans cette catégorie.
Je pourrais dire que leur histoire est triste parce qu’ils n’ont jamais connu le succès qu’ils méritaient mais en réalité je ne m’arrête pas à de telles mesquineries. Elle est triste parce qu’elle s’est arrêtée beaucoup trop tôt, alors que les musiciens étaient au top, à une nuance près, nuance qui est le vrai sujet de cet article musicologue par un non-musicographe.
Les cinq musiciens du groupe sont tous originaires de Washington DC, comme quoi même en plein QG du crime organisé international, il peut sortir quelque chose de bon. Leur naissance en tant que groupe The Walkmen a eu lieu à New-York — autre capitale du crime institutionnalisé, mais plus orientée vers l’escroquerie financière — lors de la dernière année du dernier millénaire (je vous laisse deviner) et s’est terminée treize ans plus tard, un mauvais nombre de toute évidence.
Durant leur carrière, ils auront sorti six albums de chansons originales, tous bons, dont quatre premiers excellents. Leur style a nettement évolué au cours de ces treize années — plutôt dix si on se fie à la date de sortie du premier et du dernier opus — et je pense avec des raisons solides que je donnerai plus loin que la cause de cette évolution est celle-là même qui a conduit fatalement à leur séparation en 2013. Ils ont évolué par leur style, leur ton, mais pas dans leur compétence de musicien, en tout cas pas de manière spectaculaire, comme c’est le cas de Radiohead, pour prendre un exemple célèbre.
Leur premier opus Everyone who pretended to like me is gone n’est pas loin d’être parfait. Une caractéristique des Walkmen est en effet que tout comme les Doors avant eux pour prendre un autre exemple célèbre, ils ont débuté tout armés et casqués, déjà pleinement opérationnels, déjà au top.
Évidemment, il y a une histoire, un apprentissage qui a précédé ce premier opus mais qui n’a pas été enregistré sur bandes, ou alors dans leurs précédents groupes respectifs. Leur style initial est un curieux mélange de folk et de punk, toujours assez mélodieux. Pas plus que les Doors, les Walkmen ne sont des grands explorateurs de la musique, des expérimentateurs, mais ils ont un son très original et un charme fou, de l’opus 1 jusqu’à l’opus 6. Le plus punk de tous leurs albums est sans doute l’opus 2 Bows and Arrows, bien qu’il contienne deux ou trois ballades tristes, et inclut le seul (petit) tube de leur carrière, The rat (vous pouvez écouter sa version live plus bas). Leur opus n°3 Hundred miles away aurait été tout aussi punk s’il n’avait pas débuté par le titre le plus cool de toute leur carrière, Louisiana, très bon dans le genre mais qui détone complètement, et qui en fait annonce l’album suivant. De plus, il se termine par une ballade triste, leur plus belle reprise, Another one goes by, une ballade merveilleuse mais pas vraiment dans le ton non plus.
L’opus n°4 est celui qui m’a fait découvrir le groupe, je crois bien au moment de sa sortie, en 2008 donc (vous en avez un extrait ci-dessous sur le même live). Ce n’est pas la musique qui m’a attiré vers lui — je ne connaissais rien de ce groupe — mais la pochette, que vous pouvez voir ici. En raison de mon attirance sans doute excessive pour les arts graphiques, il m’arrive de temps en temps, pas trop souvent comme on peut le deviner, d’acquérir un disque ou un livre, uniquement pour sa “devanture”, sans rien savoir de l’objet en question ni même parfois de son auteur. C’était le cas de celui-ci. J’ignorais même dans quel sous-genre du rock ils œuvraient. Et certainement, il y a dedans l’envie de lire ou d’écouter quelque chose sans aucun apriori, l’espoir d’une bonne surprise. Mais dans tous les cas précédents et ultérieurs, ces achats se sont révélés en fait de mauvaises surprises, quand même il y en avait. Mais je n’ai pas été déçu avec You and Me des Walkmen. Je l’ai choisi parce que j’aime la photo qui sert de recto à la pochette, cette photo apparemment mal cadrée puisqu’il ne semble pas très poli de couper la tête à ses modèles, mais qui a beaucoup de charme. Cet opus marque vraiment le tournant de l’évolution de ce groupe. En dehors d’un titre (que vous pouvez entendre en live plus bas), plus de punk, mais des ballades nettement plus posées. La musique est sans doute aussi un peu plus variée, bien qu’on retrouve les instruments habituels du groupe. Il est d’usage de ressortir plus particulièrement de ce groupe le chanteur, le batteur et le guitariste. Dans ce cas, l’instrumentiste qui m’a le plus frappé, qui donne le plus de relief, de profondeur à cette musique est le bassiste Walter Martin, qui est un peu l’homme orchestre du groupe puisqu’il officie parfois à l’orgue ou à la guitare, souvent aux percussions et au moins une fois à la batterie (pour All hands and the cook version studio, où il assure aussi la basse et des percussions). Et on ne sera donc pas surpris d’apprendre que mes titres préférés sont justement ceux où la basse (et probablement l’écriture) de Martin est prédominante : Donde esta la playa, On the water (ma préférée la plupart du temps, également audible dans le live que vous trouverez plus bas), Canadian girl, I lost you. Dans l’ensemble, bien que le sentiment d’urgence soit moins intense que sur les deux premiers opus, j’aurais tendance à croire que You & Me est leur apogée, leur aboutissement le plus parfait dans la maîtrise de leur art.
La différence de qualité entre l’opus n°4 et les deux suivants n’est toutefois pas très sensible (de même que leur montée en puissance antérieure ne l’était pas non plus). Mais le style a profondément changé depuis leur début. Les cuivres qui avaient fait leur apparition dans l’opus n°3 avec Louisiana sont devenus plus communs dans Lisbonne et il y a même un orchestre à corde complet sur Heaven (l’album). Le ton est devenu plus joyeux, plus optimiste, parfois outrageusement : on trouve ainsi des titres évocateurs comme Victory, Heaven ou We can’t be beat. Eh bien, si ce dernier titre était un pronostic, rien ne pouvait se révéler plus faux.
Les Walkmen ont été battus par le destin. Et c’est une défaite irrémédiable, sauf miracle médical. Leur séparation est une manière de preuve. Rien n’indique que celle-ci ait été causée par des querelles internes. Rien n’indique que le peu de succès rencontré, relativement à leur talent, ait été non plus le facteur décisif (puisqu’il est évident que l’aspect financier fait beaucoup pour la séparation ou la persistance des groupes). Ils ont été vaincus par le destin et pourtant ce destin était très prévisible dés leur début. Ce groupe avait en effet un énorme talon d’Achille qui était aussi leur plus grande force, leur pouvoir d’attraction le plus évident et le plus immédiat, leur chanteur. N’importe quel professeur de chant, n’importe quel musicien un peu objectif aurait pu avertir Hamilton Leithauser que chanter comme il le faisait était totalement contrindiqué pour la santé de ses cordes vocales. Avec la tessiture naturelle de ce chanteur, aller aussi souvent dans les aigus, parfois en hurlant par-dessus le marché, est une assurance de se casser la voix en quelques années. On a mal pour lui quand il s’écorche la gorge sur des titres comme Angela surf city (opus n°5) In the new year (opus n°4), Little house of savages (opus n°2), All hands and the cook (opus n°3, que vous venez d’écouter si vous avez eu la bonne idée de démarrer la vidéo ci-dessus tout en lisant l’article) ou Wake-up (opus n°1) et bien d’autres. Le piège était parfait car ce sont justement les titres que le public réclame en priorité dans leurs concerts, apparemment inconscient que c’est la meilleure manière de hâter le processus inévitable de dégradation des facultés vocales du chanteur. Et ce qui devait arriver arriva. Il est sûr que Leithauser a commencé à avoir des problèmes de cordes vocales bien avant leur rupture : on peut l’entendre nettement dans leurs concerts dès le milieu de leur carrière. Certaines notes ne passent plus, parfois la voix semble fêlée tout du long. C’est à coup sûr ce qui a motivé l’évolution du groupe vers une musique plus relaxe, où le chanteur pouvait davantage poser (et reposer) sa voix. Mais ça n’a pas suffi. La vérité est que Leithauser ne pouvait tout simplement plus continuer à chanter, du moins à chanter pour les Walkmen. Leurs retrouvailles puis leur tournée de concerts récentes (2023) ne peuvent infirmer mon diagnostic car il est flagrant que le chanteur ne chante pas vraiment les parties “difficiles”, ce que même le grand savoir-faire des musiciens ne parvient à cacher. Certains peuvent trouver ce genre de performance émouvant, personnellement je le qualifierais plutôt de grand gâchis, d’autant plus grand qu’il était écrit d’avance.
Le titre clé des Walkmen n’est donc certainement pas We can’t be beat (opus n°6) mais bien We’ve been had (opus n°1).
Pour conclure, je vous ai donc trouvé un très bon mini concert du groupe, réalisé à une époque où la voix du chanteur n’était pas encore trop cassée. Entendez-le, regardez-le et vous admettrez avec moi que la fin précoce du groupe était écrite dès leurs débuts : Hamilton Leithauser chantant, c’est Roland sonnant du cor à Roncevaux.


Et si vous préférez les belles histoires (musicales) qui finissent bien, en voilà une: ici.

vendredi 29 novembre 2024

Old Rottenhat : le second et ultime chef d’œuvre de Robert Wyatt

 




    En 1982 est paru l’album compilation Nothing can stop us aux titres disparates allant du génial au péniblement audible, qui contenait ce titre passé complètement inaperçu Born again cretin. Ce morceau au titre peu attirant, reconnaissons-le, est pourtant la formule magique qui englobe à peu près la totalité de ce chef d’œuvre de la musique minimaliste contemporaine qu’est sans aucun doute Old Rottenhat.
    A sa sortie en 1985, Old Rottenhat n’a pas reçu plus d’attention que le morceau précurseur de 1982 (en fait au plus tard 1981 pour l’enregistrement) : bref il est tombé dans un puits très profond d’où il n’est d’ailleurs jamais vraiment ressorti. Deux aspects peuvent et doivent expliquer au moins en partie cela. Les deux aspects sont d’ailleurs fortement liés. Le premier est la dédicace de l’album mal pensée pour la popularité à Michael Bettany (sic), agent du MI5 arrêté et condamné, non sans quelques raisons, pour espionnage pour le compte de l’URSS. Le second est l’engagement politique déclaré de Wyatt dans presque la totalité des titres de l’album, engagement très à gauche (si mes renseignements sont exacts, Wyatt était encore encarté au Parti Communiste anglais en 1985) ce qui dans la terre de Thatcher* a peu de chance d’être gage de succès. En fait, bien que je n’ai trouvé aucune explication au titre de l’album, je suis à peu près certain qu’Old Rottenhat (‘vieux chapeau pourri’ pour le nuls en langues étrangères) désigne non seulement l’Angleterre mais le genre de civilisation dont l’Angleterre est un des plus beaux représentants (ah, ah !).
    Enfin, pour expliquer ce flop total, on doit remarquer que la musique de Wyatt n’a jamais été de toute façon en vogue, quoique régulièrement saluée par un petit, tout petit public, du genre Art & Essay (d’ailleurs l’album est classé dans la catégorie ‘Art Rock’, bien qu’il n’ait rien d’expérimental avec toute la cacophonie qu’on associe à ce libellé).
    En fait le pic du militantisme dur, branche historique, de Wyatt était déjà passé si on compare l’album au précédent qui contenait quand même quelques titres colorés très ‘rouge’ comme Stalin wasn’t stallin, Red Flag ou Stalingrad, tous trois faisant référence au combat de l’armée soviétique contre les nazis, épisode devenu sans importance car pour ainsi dire disparu, comme bien d’autres, dans la Matrice. Néanmoins, l’album pointe à peu près toutes les hautes vertus de notre civilisation occidentale, comme la gratitude envers ceux qui font avancer le navire au fond de la cale (Alliance, le morceau que je vous conseille d 'écouter en lisant cet article -- voir plus haut), l’amour de son prochain et des Amérindiens en particulier (The United States of Amnesia), un exemple parmi beaucoup d'autres de la bonté de l’Empire envers les défavorisés en matière de liberté et démocratie (East Timor), l’individualisme enfin libre et sans entrave (The age of self), les beautés d’un bord de mer bétonné pour le plus grand bien-être de touristes sympathiques (Vandalousia, Wyatt est hispanophone si vous ne comprenez pas le titre), une critique de la Grande-Bretagne à laquelle je n’ai rien compris (ça m’arrive aussi : The British Road), une éloge de nos grands médias si épanouissants (Mass Medium), une autre éloge de notre goût pour les langues nouvelles si pleines de sens (Gharbzadegi). On pourrait même inclure PLA, le titre final très bref et très émouvant, dans ces morceaux politiques. Bien qu’il soit une ode à sa femme (la « Poor Little Alfie » en question), qui a eu en effet bien du mérite à supporter (dans tous les sens) Wyatt toutes ces années, et pas seulement à cause de la perte de ses membres inférieurs dont celui qu’on ne peut nommer, PLA veut généralement dire en anglais Armée de Libération du Peuple, qui est le petit nom de l’armée de Mao et encore aujourd’hui de l’armée chinoise, ce qu’un "rouge" comme Wyatt ne pouvait ignorer. Le seul morceau incontestablement apolitique est le bien nommé Speechless.
    Le contraste extrême entre ces textes militants, on ne peut plus terre à terre donc, et cette musique des sphères, stratosphérique, une élévation vers les cieux les plus purs qui peut rappeler par son esprit et son minimalisme L’ascension de Messiaen a dû certainement déconcerter beaucoup d’auditeurs. Comme je l’ai résumé en quelques mots dans mon article précédent sur l’artiste (qui date tout de même de dix ans) Old Rottenhat est la quintessence du Wyatt lumineusement éthéré quand Rock Bottom est la quintessence de sa descente aux abysses. C’est son yin et son yang. Son alpha et son omega. Son zénith et son nadir. Après Old Rottenhat, Wyatt deviendra plus bénin tout en restant toujours intéressant et parfois encore très bon. C’est aussi le dernier album où il dispose intégralement de son instrument de musique le plus précieux : sa voix, ou plutôt ses voix.
    La voix est en effet l’instrument principal de l’album. Pour s’accompagner, Wyatt utilise un genre de synthé (ou peut-être des synthés ?), une basse, des percussions rudimentaires (par force, il manque de pieds) et du piano sur un titre. C’est très peu. Minimaliste comme je l’ai dit. Ce minimalisme cependant est probablement dû en partie à la nécessité, au fait qu’il  était alors dans le creux de sa "popularité" qui de toute façon n’avait jamais été bien grande. En faisant tout soi-même, on limite beaucoup les frais. Si on ajoute que la pochette est peinte par sa femme, Alfreda Benge, l’Alfie du dernier titre, voilà encore une économie de réalisée. Néanmoins, ce n’est pas la seule raison. Wyatt est un véritable homme-orchestre et il aurait très bien pu ajouter aux instrument crédités de la guitare, de l’orgue, du trombone, de la trompette, du cornet à piston. Et il faut comprendre qu’il ne se contente pas de savoir se servir de ces instruments, il est toujours étonnamment créatif, personnel et remarquable dans sa façon de les utiliser. Il y a donc bien un choix de sa part pour cet album de réduire l’orchestration. Ce minimalisme, cette économie de moyens donne à la musique une homogénéité saisissante, presque hypnotisante. Du coup, chaque petite saillie, la moindre note de piano, le moindre coup de cymbale, le moindre sifflet prend un relief particulier. La formule magique de cette musique, qui a été mise au point avec Born Again Cretin, qui semble annoncer une résurrection ou en tout cas son désir, et qui est encore plus concentrée dans le morceau instrumental Speechless, n’est peut-être pas entièrement de Wyatt. Je suis en effet frappé par sa familiarité avec la musique de la très belle ballade de Captain Beefheart intitulée Harry Irene de l’album Shiny Beast (en voilà un que je ne pouvais manquer). Je vous ai mis à la fin de l’article un extrait du morceau de Beefheart pour que vous puissiez comparer. L’album du Captain est à peu près contemporain des titres de Nothing Can Stop Us, il est donc difficile de dire qui a inspiré qui. En fait, il est très possible que ni l’un ni l’autre n’ait eu connaissance de la trouvaille de l’autre. Les grandes et belles idées, musicales ou non, se mettent soudain à flotter dans l’air de ci de là, et on a déjà connu le cas où deux génies avaient la même idée en même temps ou presque, quoique dans des régions du monde très éloignées. Car les génies n’inventent pas les idées ni même ne les découvrent, ils voient et entendent simplement ce que tous les autres ne voient ni n'entendent encore.
    Malgré toute la beauté, la grâce séraphique d’Old Rottenhat, je reste un peu plus proche du côté sombre, celui de Rock Bottom. Et j’en sais la raison (outre le côté sombre). Avec peu de musiciens, Rock Bottom donne une impression de foisonnement, de luxuriance, de brillance qui me manque un peu dans Old Rottenhat. En musique, je suis un adepte presque exclusif des ensembles de chambres, mais là, on est tout de même dans un tout petit cabinet. J’aime par-dessus tout les ensembles dont le nombre de musiciens n’excède pas les doigts des deux mains mais dépasse toutefois le chiffre un. Alors, on peut entendre chaque instrument dans ses caractéristiques, son véritable éclat. Cela est vrai pour tout genre de musique : rock (si ce terme veut encore dire quelque chose), folk, jazz, classique, surtout classique ou les grosses pâtes orchestrales sont, pour mon oreille, une des plus grandes tares de la musique occidentale. Je crois d’ailleurs que c’est une des raisons du succès de la musique pop, jazz, rock qu’il n’existe très généralement pas plus d’une dizaine de musiciens et donc d’instruments jouant simultanément, au moins sur scène.
    Clairement, même si c’est une force de l’album, même si c’est d’une efficacité extraordinaire, son minimalisme est un peu austère pour moi. Oui, c’est très curieux mais une des plus grandes forces d’Old Rottenhat vient de ce qui aurait dû être sa faiblesse, un manque, un vide, un vide certainement involontaire (car Wyatt a prouvé toute sa carrière durant qu’il n’adore rien tant que de jouer en groupe) : l’absence d’autres musiciens. Une autre de ses plus grandes forces est une caractéristique finalement — on peut dire finalement maintenant que Wyatt a pris sa retraite — très inhabituelle dans sa discographie : le fait qu’il ait intégralement écrit l’album, paroles et musiques, sans aucune contribution extérieure. Il n’a fait cela que deux fois dans sa vie et cela a donné Rock Bottom et Old Rottenhat.
    En conclusion, je ne peux qu’encourager tout amateur de musique curieux et raisonnablement intrépide à essayer l’écoute du titre mis en illustration sonore ci-dessus si ce n’est pas fait. La musique d’Old Rottenhat est très simple, le genre de simplicité à laquelle seuls les plus grands artistes peuvent atteindre. Et s’il aime, cet auditeur curieux, peut-être voudra-t-il s’embarquer pour des contrées certes plus sauvages et désolées mais non moins belles, celles de Rock Bottom ou, pourquoi pas, de l’extraordinaire joyau (très) noir The Hapless Child de Michael Mantler, où Wyatt fait toutes les voix (on dirait ici qu’il en a sept) à côté de quatre grands musiciens.

*Une curiosité à propos de Thatcher : très paradoxalement pour ce gauchiste assumé, Wyatt lui a consacré un de ses plus beaux titres et curieusement un de ses plus émouvants, quand il est vrai elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, s’étant perdue comme beaucoup dans le monde ténébreux d’Alzheimer : cela s’appelle ‘Cuckoo Madame’ de l’album Cuckooland. Bon, soyons honnête, c’est Alfreda Benge qui a écrit le texte, mais enfin l’intention y est.






vendredi 29 décembre 2023

Magma de Christian Vander : pourquoi chercher loin ce qu’on a chez soi ?

           
Vander en pleine action

    

    Mon histoire avec ce groupe de rock français remonte à une première mention anodine, qui m’était faite par un copain dont le père était gérant d’une discothèque, et donc bien plus versé que moi dans l’art moderne musical : « Magma, tu devrais l’écouter » me dit-il. Je n’en fis rien, n’ayant alors aucun goût pour la musique, toute la musique, y compris l’art moderne musical. Je ne plaisante pas. C’est tout de même mieux comme appellation que rock français puisque ce groupe n’a par bonheur rien à voir avec le rock français (il faudrait presque mettre des guillemets à rock ici, à moins que ce soit français qui détone). Christian Vander, son âme et son leader, est en fait le rock français presque à lui tout seul, tant il dépasse tout ce qui a pu se faire dans ce pays en matière de rock pendant, au moins, quatre décennies. Comme il n’y a pas d’histoire du rock français avant lui, très peu pendant et guère plus après (si on excepte quelques très rares musiciens de valeur comme les Jack the Ripper par exemple), il a dû créer cette histoire à partir de rien ou presque, comme une sorte de Prométhée déchaîné.
    Il est donc étrange que j’aie mis tant de temps à découvrir cette musique, finalement bien de chez nous, et même bien de chez moi, comme j’ai pu le découvrir beaucoup plus tard. Cela tient à une série de circonstances et de coïncidences assez singulières pour être rapportées.
    Quand j’ai commencé à m’intéresser à la musique, c’est-à-dire à autre chose que les tubes en boucle de la radio, Vander était alors dans ce hiatus marécageux des années 80/ 90, où il ne semblait plus savoir ce pour quoi il était fait, à savoir Magma et rien d’autre, cette éruption créatrice bouillante qui n’a pas son pareil, qui n’est ni vraiment du rock, ni du jazz, ni du classique, mais tout ça ensemble. J’avais entendu un de ses morceaux à la radio sur des paroles aux sonorités francophones et ça ne m’avait vraiment pas beaucoup impressionné, une sorte de jazz-rock limite variétoche rondement mené, style Al Jarreau pour ceux à qui ce nom parlerait encore, comme il s’en faisait à la pelle. Pourtant, ce copain dont j’ai parlé m’avait déjà assez briefé sur Magma pour ne pas que je puisse douter que c’était le grand groupe français, peut-être le seul qui méritait d’être écouté. Le seul problème est que je n’étais jamais tombé sur le bon album ou le bon morceau, celui qui est fait pour vous, celui qui vous fait comme une illumination dans la tête.
    Des années plus tard, j’ai entendu deux morceaux merveilleux mais sur une radio qui avait l’habitude de ne presque jamais dire quelle musique passait sur ses ondes. J’ai eu la présence d’esprit de les enregistrer (il y avait encore des radiocassettes à l’époque) en me disant que je finirais par identifier quel(s) génie(s) en étaient l’(les) auteur(s). J’hésitais en effet si c’était une création individuelle ou collective. Finalement, à force de me les repasser, je décidai qu’il y avait deux chanteurs nettement distincts et que donc il devait s’agir d’un groupe. Le reste de ma conclusion semblait aller de soi après ce que je vous ai dit un peu plus haut. En fait, non. D’abord, le problème était de déterminer la langue utilisée. Je pouvais reconnaître quelques mots d’anglais — du moins en apparence (plus tard, j’ai su que la phonétique était ici particulièrement trompeuse) — possiblement quelques mots allemands (je ne connais pas cette langue mais ça y ressemblait) mais à coup sûr rien de français. Je commençai donc mon enquête au rayon krautrock et groupes rocks anglo-saxons à tendance jazzy ou progressive, évidemment sans le moindre résultat (rien ne ressemble, je vous dis, à cette musique). Comme la langue utilisée était très incertaine, et pour tout dire franchement louche, j’ai fini par émettre l’hypothèse que c’était une langue inventée, style esperanto, ce que certains musiciens peu littéraires apprécient, ce qui n’est pas une mauvaise idée vu qu’on préférerait souvent ne pas comprendre les paroles des morceaux même les plus beaux (et cette critique n’est pas réservée au rock, loin de là, essayez donc les livrets d’opéra). Et je savais aussi, grâce au copain déjà mentionné, que Magma avait son propre langage, le kobaïen. Je suis donc arrivé au fort soupçon que ce pourrait être Magma tout compte fait. J’allais donc écouter quelques morceaux du dit groupe dans une discothèque évidemment gratuite. On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Eh bien toujours pas. Je n’arrive pas à me souvenir précisément quel morceau ni même quel album j’ai choisi. Certainement un des deux premiers ou peut-être même le début de Mekanïk. Ça n’a pas fait tilt, en tout cas. À mes oreilles, c’était trop différent de ce que j’avais enregistré (je n’ai absolument pas la mémoire des mélodies, même les plus simples, ce qui peut expliquer en partie cela). Et trop brouillon aussi par rapport à l’achèvement, à la puissance tellurique mais aussi à la grâce séraphique qui imprégnait la musique de ma vieille cassette, même avec les grésillements et les trous. J’ai donc éliminé Magma de ma liste et continué ma quête vers les destinations les plus improbables, sans résultat, inutile de le préciser.
    Encore des années plus tard, en fait juste de retour de l’armée, je suis tombé sur une vieille rediffusion d’un concert ou plutôt d’un extrait de concert de Magma. Assez bizarrement, car les morceaux joués n’étaient pas du tout ceux que j’avais enregistrés — le concert était certainement antérieur — mais j’ai de nouveau eu un flash. Cette fois, j’étais à peu près sûr d’avoir trouvé. Sans doute est-ce de voir jouer (et parfois chanter) Vander en chair et en os qui m’a fait réaliser qu’il était impossible que ce soit un autre qui ait écrit et joué mes deux morceaux inconnus. Après, le reste a été plus simple. J’ai fouillé cette fois systématiquement dans la discographie du groupe et j’ai trouvé le morceau au titre clef : Dondaï (que mon oreille traduisait à tort comme Don’t Die, titre insolite au vu de l’ambiance pour le moins tonique mais néanmoins possible). Le second morceau était le premier de l’album, le bien nommé Seven Minutes. L’album était le sous-coté Attahk.
    Rétrospectivement, je peux déterminer certains paramètres qui m’ont fait si longtemps rôder autour de la solution sans trouver. Le premier obstacle est mon fort préjugé contre tout ce qui sort de notre beau pays en matière de rock, pop ou comme il vous plaira de l’appeler. Le second est un autre préjugé que j’avais concernant plus particulièrement Magma, une sorte de bande de tout fous, folkloriques en diable, avec amulettes, sabots et foulards à fleur. Et effectivement, il y a de ça dans ce groupe, du moins première mouture ; je ne pouvais pas m’imaginer que quelque chose d’aussi bon puisse sortir de ça. Enfin, la pochette est juste hideuse, ce qui m’a sans l’ombre d’un doute tenu à l’écart de cet album (à tel point que j’ai retourné la pochette pour ne plus la voir).
    Mais mon histoire avec ce groupe, faite de rendez-vous manqués et de surprises très réussies, ne s’arrête pas là. Encore bien des années plus tard, alors que j’avais déjà vu plusieurs fois Vander et ses divers groupes en live, que je commençais donc à bien reconnaître le bonhomme, physiquement parlant, et alors que je passais en voiture dans une toute petite ville d’un département désert (l’un des plus déserts et des plus désertés de ce pays), je vis déboucher d’un large porche un petit homme costaud et velu comme un ours qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à Christian Vander. En fait, il lui ressemblait tellement que j’en suis venu rapidement à me dire que c’était lui, vu qu’un spécimen pareil ne doit pas se trouver en beaucoup d’exemplaires. Imaginez toutefois ma stupeur : croiser un de vos artistes préférés à Paris, à Genève ou à Monaco, c’est une chose, mais le croiser ici-même, où je vivais (à quelques dizaines de kilomètres en fait), dans une de ces destinations dont on ignore l’existence avant de s’y retrouver, c’en est une entièrement différente. Afin de m’assurer que je n’avais pas rêvé, je fis quelques recherches et découvris que Vander était né dans le même département, non loin de la petite bourgade où je l’avais aperçu et que c’était probablement l’entrée de sa maison que j’avais vue. Des années plus tard encore, un collègue qui se trouvait être dans une vie précédente batteur professionnel (pour un forestier, quel cursus !) me confirma que c’était bien le cas et qu’il semblait à peu près connu comme le loup blanc dans la région.
    Ainsi donc, durant tout ce temps, j’avais cherché très loin ce que j’avais toujours eu à portée de main. Une histoire édifiante, n’est-ce pas ?



    Ma sélection des œuvres de Magma ou Christian Vander, composée du plus et du moins recommandable, par ordre chronologique :
    Les plus :
    Khöntarkhöz de 1974 : de très beaux et longs passages, surtout instrumentaux, avec Jannick Top à la basse ; à noter aussi pour la première fois si je ne m’abuse l’influence notable et peu citée de Messiaen sur Vander, et ce n’est pas la dernière fois qu’il se souviendra de notre dernier grand compositeur "savant".   
    Attahk de 1978 : celui qui m’a fait aimer cette musique ; quatre morceaux extraordinaires sur sept, malgré une prise de son qui ne les met pas vraiment en valeur (et pas seulement sur ma cassette).
    À tous les enfants, 1995 (la famille Vander sans Magma) : réorchestrations de comptines populaires : « j’ai du bon tabac », « à la claire fontaine », « dodo, l’enfant do » (le contraire absolu d’une berceuse celle-ci), etc. ; pas sûr que les enfants aient été ravis de la transformation à en juger par les réactions en concert mais le résultat est tout à fait impressionnant.
    K.A. de 2004 : le premier album, déjà très bon, de Magma post hiatus. À partir de ce disque, Vander, comme le perfectionniste qu’il est, se donne pour mission de reprendre l’ancienne matière de ses jeunes années, bouillonnantes mais très inégales et d’en faire une musique mieux polie, polie comme un joyau brut qu’on polit. Mais en route il est évident que son projet de départ a gagné en ambition et au final, il s’agit plus d’une réécriture véritable où il développe l’essentiel, supprime le superflu et termine les anciennes compositions laissées inachevées ; très clairement les qualités de compositeur et d’arrangeur de Vander ne se sont pas perdues, loin de là. Cet énorme travail de rétrospective critique est une grande réussite, sans doute la réussite majeure de sa carrière musicale.
    Ëmëhntëhtt-Rë de 2009 : peut-être le meilleur album de Magma toutes époques confondues, ou en tout cas le plus parfait et le plus typique du son « Magma » des années post vingtième siècle. Pas grand-chose à redire. Le morceau Hhaï dans cette version semble un hommage flagrant et donc délibéré au morceau final de Et Expecto Resurrectionem Mortuorum de Messiaen (vers 1960).
    Félicité Thösz de 2012 : des morceaux assez brefs, excellents, y compris celui chanté en français. Le plus classique des albums de Magma dans son style. Un vrai bain de fraîcheur ! De nouveau, l’influence majeure est celle des derniers grands compositeurs français "classiques", Poulenc peut-être, Debussy sans doute, à coup sûr Messiaen. J’ai l’impression qu’on a affaire à du matériel neuf, pour l’essentiel.

    Les moins :
    Merci de 1984 : ne sonne plus comme Magma bien qu’il garde le nom, avec néanmoins un beau titre à sauver : Eliphas Levi.
    Offering, disques 1&2 de 1986 ; tout n’est pas mauvais dans ce nouveau groupe de Vander, très propre sur lui, mais quelle perte d’originalité ! Meilleur par la suite.
    Christian Vander Trio (les années 90) : du jazz sérieux et respectable, donc soporifique.




dimanche 7 mars 2021

Radiohead : une histoire qui commence et finit bien

 



Comme tout le monde, j’aime bien les histoires heureuses, à fin morale, comme dans les contes pour enfant, surtout celles qui finissent bien, à condition, eh bien… qu’il y ait une histoire à raconter.

L’histoire de Radiohead est un de ces contes. Une sorte de légende dorée de notre temps. La beauté de cette histoire tient essentiellement au fait que leur démarche hautement vertueuse – ambition artistique confinant parfois à la pure poésie, indépendance envers l’industrie musicale, non compromission, y compris avec leurs propres fans, audace des défricheurs de territoire inconnus – a été couronnée par le succès public sans presque jamais errer ou faiblir. Tout au plus a-t-on pu noter quelques grognements au détour de leur évolution imprévisible.

Il n’est pas facile de trouver d’autres exemples à notre époque dans le monde de l’art, en musique ou ailleurs, d’un succès de cette importance, combinant une telle prise de risque artistique et le succès planétaire.

Aussi, j’aimerais essayer de comprendre, trouver enfin une explication un peu satisfaisante à cette anomalie dans le cours normal des choses.

Le destin normal, habituel, des génies précoces est de finir pauvre, ignoré et le plus souvent fou. Dans l’Europe de la fin du dix-neuvième siècle, on a eu ainsi une épidémie de génialité précoce qui s’est très mal terminée pour ses acteurs : Rimbaud, Lautréamont, le poète Nietzsche ont été quelques-unes de ses victimes. Rien de cela pour les cinq de Radiohead. Au contraire dirait-on : quoiqu’ils fassent, cela se termine toujours en or sonnant et trébuchant. Quel est donc leur secret, me suis-je dit ?

D’abord, pour commencer par l’évidence, ils ont en leur sein un créateur plein de mélodies exceptionnellement communicatives. De façon naturelle, dirait-on, sans effort, les mélodies naissent sous les doigts de Thom Yorke, ou dans son cerveau peut-être (j’ai des doutes sur ce dernier point), des mélodies qui traduisent ses émotions et qui les convoient aux auditeurs avec une efficacité maximale. Je doute que le travail ait grand-chose à voir avec ça, encore moins la réflexion. Néanmoins, Schubert, par exemple, avait lui aussi un tel don et en avait en abondance, et ça ne l’a pas empêché d’être pauvre et obscur sa vie durant. Et je pourrais citer une dizaine d’exemples pris dans notre époque où des gens doués pour la mélodie n’ont pas obtenu le dixième, que dis-je, le centième du succès de Radiohead, même en travaillant énormément (au hasard, en voici une petite bande qui me vient à l’esprit : Nick Drake, Patrick Watson, The Walkmen, Elliot Smith, Wilco, The Besnard Lakes, Robert Wyatt ; et pourtant en dehors du dernier, peut-être pas le plus grand travailleur qui soit il est vrai, on ne peut pas dire qu’ils aient pris des risques musicaux inconsidérés). L’explication n’est donc pas suffisante, loin de là.

Une autre possibilité à envisager est le choix adéquat ou non de la catégorie. En littérature, par exemple, le choix de la catégorie dans laquelle vous concourrez, si j’ose dire, est essentielle. Les prix ne vont pas aux auteurs de SF, sauf accident, et le lectorat n’est vraiment large que pour quelques catégories très précises qui ne brillent généralement pas par l’inventivité. Dans l’industrie musicale, je pars du principe que ça doit se passer de la même façon.

Quelles sont donc les grandes tendances dans lesquelles on peut classer un disque de rock au sens large ? Rock rock, pop rock, blues rock, folk rock, jazz rock, rock classique, rock expérimental : telles sont les principales tendances. Je pourrais rajouter des sous-sous-catégories – par exemple rock hard rock, punk rock rock, grunge rock rock, noise rock rock – mais ça n’apporterait pas grand-chose et puis la vérité est que j’aime le chiffre sept, ce qui est un argument décisif. Reprenons maintenant nos exemples ci-dessus. Nick Drake tire vers le folk, de même que Wilco. Patrick Watson vers le classique. Wyatt vers le jazz. Elliott Smith penche vers le blues, un peu trop même, à en juger par sa biographie. The Besnard Lakes vers la pop, parfois plutôt planante que sautillante. Et The Walkmen vers le rock, tendance dure, au moins pour leurs trois premiers opus. Evidemment, ces catégories sont très grossières vues par les sept groupes ou artistes en question, comme toujours quand on classe les œuvres d’art. Le but n’est pas de décrire véridiquement mais de fourrer le produit dans un des ensembles disponibles. Ce ne sont que des étiquettes pratiques car chacun de ces ensembles chevauche dans la réalité tous les autres. Pour le dire autrement, on trouve les sept couleurs de l’arc-en-ciel dans les œuvres de ces musiciens mais on ne retient que la dominante. Pour le dire encore autrement, ces ensembles que nous appelons genres musicaux ne sont guère moins arbitraires que les constellations que nos ancêtres ont dessiné dans le ciel nocturne (elles auraient pu être complètement différentes, mises à part quelques-unes assez évidentes, comme Les Pléïades). Toutefois, aussi superficielles soient-elles, ces catégories sont normalement déterminantes pour l’acheteur potentiel et donc pour le succès du disque. On pourrait ainsi estimer que le fait que Wyatt soit généralement classé dans le jazz (rock) le dessert car les afficionados du jazz (rock) sont certainement beaucoup moins nombreux que ceux de la pop ou du rap (une sous-catégorie du blues). Néanmoins cela n’explique alors pas l’insuccès persistant de The Besnard Lakes (pop). Et qu’en est-il de Radiohead ? Incontestablement, les deux premiers albums font dans le rock rock mais le troisième ne l’est plus vraiment et le quatrième vraiment plus : on est dans l’électro expérimentale. Des changements de catégorie aussi radicaux sont loin d’être des atouts en principe et sont tenus généralement pour le meilleur moyen de perdre son public (déjà vaste avant OK Computer), pire encore quand on travaille dans l’expérimental, la catégorie la plus fournie en ratages monumentaux et grotesques, la catégorie qui fait peur au gros public, à juste titre. Là encore, on peut être certain que ce n’est pas l’explication.

(Permettez-moi une courte digression au sujet des catégories. Il ne faudrait pas croire que je suis en train d’avancer que toute catégorisation, toute généralisation, est tellement approximative qu’on pourrait les assimiler aux constellations célestes, mirage imposé par l’habitude. Le monde du vivant s’y prête remarquablement au contraire. Les catégories y sont très précisément déterminées, sans continuité possible entre elles : une bactérie, un virus, un mollusque, un mammifère, une plante, un champignon sont des catégories très réelles, très reconnaissables, avec des spécificités uniques. Et les sous-catégories ne sont pas moins étanches : un poisson, un amphibien, un reptile, un oiseau, un mammifère ont acquis de telles spécialisations que même d’imaginer simplement une passerelle possible entre ces classes, au moins en ce qui concerne les espèces présentes de notre époque, tient de la plus pure gageure. Mais trouver un passage entre Nick Drake et Elliott Smith ou Patrick Watson et The Besnard Lakes, par exemples, ne demande pas une imagination débordante. En somme, Drake pourrait très bien être un bluesman, Smith un rocker folk, Watson un rocker pop et The Besnard Lakes des rockers classiques.)

Une piste intéressante est ce que j’appellerai pour l’heure, faute de mieux, la chance. Mettons que Radiohead ait commencé sa carrière par Kid A, The King Of Limbs ou même OK Computer. Pensez-vous alors qu’ils auraient connu un tel succès d’entrée ? Personnellement, j’en doute beaucoup. Leur chance – car il s’agit de chance – à moins de croire à un machiavélisme inouï de Thom Yorke et de ses acolytes, est d’avoir débuté par un album raisonnablement médiocre, contenant deux ou trois bons titres, sans excès, et parmi ces derniers, une de ces mélodies irrésistibles qui font les tubes, le célèbre Creep. Après ça, ils ont continué dans la même veine, un rock toujours convenu dans sa forme, mais nettement amélioré dans tous les secteurs par rapport à leur premier opus, en particulier au niveau du chant. Et on y trouve de nouveaux tubes à succès, plusieurs cette fois. On a donc là la promesse d’une parfaite trajectoire rectiligne, sans à-coup ni trou d’air. La mise sur orbite semble toute proche. Et naturellement, le gros public s’est fait avoir par ces prémisses alléchantes. Il s’est dit : voilà un groupe sur qui on peut compter, qui ne nous plantera pas avec des balivernes électro-truc et autres singeries savantes. Hélas ! il ne pouvait pas se tromper davantage. Mais qui sérieusement pouvait imaginer en écoutant le très bon mais très ordinairement rock The Bends que quatre ans plus tard, le même groupe ferait Kid A, un des plus grands OVNI musical du vingtième siècle, sinon le plus grand. J’ai personnellement découvert le groupe en 2003, et Kid A encore plus tard, bien trop tard donc pour réaliser pleinement le choc musical que ce dut être pour les fans hardcore du groupe, mais je l’imagine assez bien en repensant à mon impression première, qui je peux le dire, a été proche de la sidération. Il m’a fallu quelques écoutes pour réaliser que je tenais probablement un des chefs d’œuvres de la musique contemporaine, la vraie, pas celle sponsorisée par France Musiques et consort.

Cela n’explique pas toutefois pourquoi ce gros public dont je parlais plus haut n’a pas quitté le bateau en masse après ce coup de jarnac. Peut-être les gens de Radiohead sont-ils vraiment malins, malgré l’air louche et la vue basse de leur leader, peut-être ont-ils su distiller toujours au bon moment les albums plus accessibles, plus consensuels, comme Hail To The Thief ou leur dernier en date, faisant ainsi revenir à eux le gros des troupes. Peut-être oui. Ils semblent drôlement malins en effet, financièrement parlant, un peu trop en fait, sous leur dehors d’idéalistes écolos sauveurs de la planète. Ou peut-être ont-ils quelque chose d’indéfinissable, un charme, une grâce qui n’appartient qu’à eux et qu’on retouve même et peut-être surtout dans ces chants de glace et de feu (comme dirait un autre) qu’est Kid A et jusque dans le moins mélodique de leurs albums, le plus ingrat à première vue, The King Of Limbs.

En tout cas, une chose est certaine, ils ont toujours été dans Son Plan. C’est peut-être ça la chance et on n’y peut vraiment rien.

Autres articles parlant de Radiohead : ici et là.

vendredi 23 novembre 2018

10 superbes pochettes pour 10 albums mémorables


1. Dans la grande majorité des cas, les grands albums ont de belles pochettes. Je veux dire qu'elles sont suffisamment esthétiques, attirantes, tout en collant étroitement à la musique qu'elles "illustrent". Je connais pourtant quelques rares exceptions, particulièrement déprimantes pour moi qui aime les belles choses. Je pourrais citer ainsi l'horrible pochette du "Attack" de Magma (1978) avec probablement les plus beaux titres qu'ait jamais écrits Vander, ou le totalement à côté de la plaque "Hats" de The Blue Nile, un des rares disques mémorables pour moi des années 80 (même si comme celui de Magma, je l'ai découvert bien après cette époque) ou encore la très banale et insipide pochette d'Astral Weeks de Van Morrisson, qui est tout sauf banal et insipide. Celle de Kid A réunit au contraire tout ce que j'aime avec au pinceau un bon peintre Stanley Donwood, très inspiré par la musique, et ça n'était pas gagné vu le style musical de l'album. En voyant la pochette, on a déjà un aperçu grandiose de la splendeur glaciale et brûlante de ce disque apocalyptique qui clôt le vingtième siècle.


2. Une photo cette fois mais une très belle photo. Le cadrage, malgré les apparences, est particulièrement judicieux. Le lettrage, tout simple, est également réussi. The Walkmen fait partie de ces groupes, peu nombreux, qui n'ont jamais loupé un seul de leurs albums depuis le premier, déjà très abouti et personnel, Everyone Who Pretended To Like Me Is Gone (2002) jusqu'à leur dernier avant séparation, le bien nommé Heaven (2012). Néanmoins j'ai une petite préférence pour leur quatrième opus, ou cinquième si on compte leur album de reprises,  You And Me (2008). Peut-être justement à cause de la pochette. C'est un des rares albums, peut-être le seul d'ailleurs, que j'ai choisi pour sa pochette, à une époque où j'ignorais tout de ce groupe. Car hélas, il n'est pas difficile de passer à côté des Walkmen, tant leur reconnaissance populaire est sans rapport avec la qualité de leur musique. Et maintenant, c'est trop tard. Cet oubli est incompréhensible quand on le met en contraste avec le succès incroyable du précédent groupe dont la musique peut être qualifiée sans exagération de difficile (au moins pour l'album ci-dessus). La musique des Walkmen n'est pas difficile. Elle est chaude, très chaude même, vibrante, bien écrite et encore mieux jouée (quel guitariste! quel batteur! quel vocaliste!) avec un son original sans être trop déconcertant. Pourquoi sont-ils inconnus est un des mystères de l'industrie musicale.


3. Pour être honnête, ce n'est pas forcément ma pochette préférée des Jack The Ripper. Mais c'est leur  album le plus mémorable, d'assez loin je crois. Et c'est un très joli tableau, signé Machado, collant très bien à leur univers, très sombre, assez sexuel, mais esthétique et plein de l'entrain d'un cabaret du diable. C'est aussi le seul disque de musique française qui figure ici.

4. Il n'y a pas d'ordre de préférence dans ma liste. Cette pochette n'est probablement pas ma préférée des dix mais une fois encore elle fournit une bonne idée de la musique, ou disons de son esprit, et après tout c'est une jolie peinture réalisée par l'artiste lui-même, Don Van Vliet (véritable nom du Captain) à laquelle cette photo ne rend pas vraiment justice. Tout le monde ne connait pas Captain Beefheart. C'est très "arty". Mais avec des tripes. Son titre le plus connu, "Tropical Hot Dog Night" se trouve sur cet album et vous le connaissez peut-être sans le savoir. Certainement sur ce titre le chanteur le plus génial et le plus délirant et le plus effrayant à la fois. Shiny Beast est dans l'ensemble, avec quelques titres plus dispensables, un heureux mélange entre sa veine dadaïste, bruitiste et sa veine folk mélancolique, très américaine, comme la très belle ballade Harry Irene. Si mes souvenirs sont bons, c'est aussi son avant-dernier album; après il abandonnera la musique pour se consacrer à la peinture. Préférer un petit talent de peintre à un grand talent de musicien chanteur est un drôle de choix, difficilement compréhensible à mes yeux. Mais Captain Beefheart avait la réputation d'être un peu fou, pour de vrai, ce qui explique peut-être cela.



5. Ah, celui-là, qui ne le connaît pas ?! Le choix iconographique est vraiment excellent, rendant parfaitement l'impression de menace souterraine, de peur, de noirceur, de puissance dévastatrice qui se dégage de ce disque jointe au côté chromé, métallique et parfaitement huilé de l'instrumentation. Et pourtant, ce n'est qu'un pauvre petit insecte, absolument inoffensif (pour nous). Il fallait avoir l'idée et le talent du photographe.


6. Non, ce n'est pas mon scan qui est flou. J'adore cette pochette où on voit à peu près ce qu'on a envie de voir mais je ne suis pas sûre qu'elle plaira beaucoup. Les Besnard Lakes aiment le flou impressionniste. Moi aussi, dans une certaine mesure. En tout cas, elle correspond tout à fait à la musique évocatrice, envoûtante et mystérieuse de ce groupe. Il y a peut-être bien un ovni caché dans ce paysage si on cherche bien, mais ce qui est sûr est que ces musiciens adorent vous faire planer dans des espaces infinis. Et ils sont drôlement bons pour ça, tout spécialement dans cet album qui est en somme la quintessence de leur style. Pour moi, ce sont les Pink Floyd du XXIe siècle, avec un guitariste, Jace Lazek, qui n'a pas grand chose à envier au grand ancêtre David Gilmour. Pourquoi ils n'en ont pas le dixième de la reconnaissance publique est inexplicable. Peut-être parce qu'ils sont Canadiens. Ou parce que la chanteuse n'est pas sexy? Allez savoir.


7. Encore une superbe photo (oui je sais il y a toujours des filles sur ces photos mais c'est un pur hasard). Malgré le nom du groupe, qui pourrait signifier fille d'Allah, il n'y a ni fille ni bon musulman derrière cette pochette mais une bande d'Américains poilus qui jouent de la musique qu'on pourrait qualifier de folk rock avec surf et lunettes de soleil. C'est dire s'ils sont cools. Cools mais très bons. Et donc trop bons pour être aussi cools qu'ils le paraissent. Je suis sûre que la fille au long cou écoute leurs romances doucement mélancoliques dans son coquillage. Idéal pour les longs voyages en voiture.


8. Mon disque préféré des Doors avec L.A. Woman. Et de très loin leur meilleure pochette. La cause indirecte de cette réussite est le refus de Jim Morrisson de figurer sur la couverture. Le photographe a fait le reste, plus un zeste de chance apparemment. Si les streets performers - certains sont des acteurs - étaient prévus, je n'ai trouvé en revanche mention nulle part du rôle réservée à la femme en robe de chambre, somptueuse, qui ouvre au petit comique. Or, c'est sa présence qui crée le décalage, l'ouverture sur un autre monde, et donc une bonne partie du sel de cette photo. A noter que Morrisson apparaît finalement bien sur la pochette par l'entremise d'une affiche de concert, aussi bien sur le recto que sur le verso (astucieux de la part de la maison de disque).


9. Curieux destin que ce disque. Composé et réalisé (par Geoff Barrows de Portishead) presque 10 ans avant sa sortie en 2014, sortie décidée alors que le groupe s'était séparé. Pourquoi garder dans un tiroir de pareilles pépites ? Décidément l'industrie musicale est un mystère. Jim Skelly est un excellent chanteur auteur compositeur et il est particulièrement inspiré dans cet album. La musique atteint ici un degré d'aboutissement rarement atteint par le groupe.

10. Je ne suis pas fan des portraits d'artistes en guise de pochette. Mais celui-là est justifié. D'abord, c'est une très belle photo, la plus belle que je connaisse de Lhasa de Sela. Elle est tombée malade durant cet enregistrement et est décédée peu après la sortie de l'album, le premier de l'an 2010. Cela se ressent évidemment dans la musique. En bien. Certains titres au début paraissent vraiment austères, arides, mais le chant de Lhasa n'a jamais été plus émouvant. Et elle possède naturellement une des voix féminines les plus émouvantes que je connaisse. Le concours du très talentueux Patrick Watson apporte un plus indéniable à la musique. Cette fois, Lhasa a abandonné les fantaisies, les paroles en français ou en espagnol pour revenir à sa langue maternelle, l'anglais, ou plutôt l'américain.
Un détail insolite pour finir : Lhasa a écrit une chanson en 2003 qui s'intitule "Para el fin del mundo o el año nuevo", soit "Pour la fin du monde ou le nouvel an". Pour elle, la fin de ce monde a eu lieu effectivement le premier de l'an.

Sur Radiohead : ici.

jeudi 20 juillet 2017

L'exception Radiohead

Radiohead + Clive Deamer, arrivé pour The King Of Limbs


Un principe suffisamment démontré dans l’histoire contemporaine est que le succès d’un disque — ou d’un livre d’ailleurs — est inversement proportionnel à la dose d’originalité qu’il contient. En d’autres termes, un gros vendeur, disons un bon fabricant de tubes, ou de best-sellers, ne doit s’écarter des recettes en vigueur à son époque (s’il s’en écarte !) que dans l’optique d’ajouter une pincée de piment, pas trop fort, à son ragoût habituel. De même, un trop haut niveau d’exigence artistique est généralement fatal pour alimenter comme il se doit le tiroir-caisse. En résumé, on pourrait dire qu’un produit destiné aux hit-parades et aux divers top 10 ne doit jamais trop s’écarter de la moyenne et des conventions régnant dans le (/les) pays et l’époque où il apparaît.
Comme dans toutes ces règles vaguement socio-économiques, il existe, par bonheur pour les gens comme moi qui pensent que le succès devrait être à la hauteur de la réussite artistique ou de l’originalité, quelques notables exceptions. Elles sont très rares cependant. Je les estime personnellement à une pour cent. Comme toujours on pourra discuter de ce chiffre que je viens de tirer de mon chapeau. Peu importe, on a compris l’idée.
Dans cette optique, je n’ai pas peur d’affirmer que Radiohead est un authentique miracle moderne. Dans le monde de la musique contemporaine — oui, oui, y compris la musique dite “sérieuse” — je ne vois pas beaucoup de musiciens aussi novateurs et artistiquement accomplis. Ici, comme indiqué, le et est crucial ; c’est même ce qui distingue ce groupe de nombreux autres novateurs, grands expérimentateurs mais assez piètres praticiens si j’ose dire. En gros, avec Radiohead, on a à faire à des trouveurs quand la plupart des autres se contentent d’être des chercheurs.
Kid A est probablement le plus magnifique exemple de ce que j’avance. L’audace et l’originalité se conjuguent avec un aboutissement artistique exceptionnel, rarement atteint dans le reste de leur œuvre (je n’excepte pas, surtout pas, OK Computer, bien plus inégal et moins satisfaisant en tant que tout que cet ovni extraterrestre qu’est Kid A). Même encore récemment, ils nous ont gratifiés de quelques opus remarquables selon les critères cités plus haut. Je pense en particulier à The King Of Limbs, plutôt mal accueilli par le public et encore plus mal, à tort de mon point de vue, par la critique. Le reproche qui leur a été le plus souvent adressé par cette dernière, particulièrement malavisée, est que l’album n’offrait rien de neuf. Eh bien je ne connais rien, pas même dans leur discographie, qui ressemble à cet album pris dans son ensemble (il faut absolument l’écouter dans son intégralité car sa force tient précisément à son unité étrange et polymorphe). En revanche leur dernier opus révéré par cette même critique, A Moon Shaped Pool, quoique plutôt agréable et réussi en effet, avec même deux ou trois très bons titres, fait clairement du neuf avec du vieux. Je dirais que c’est un autre Hail To The Thief, en moins bon.
Sans doute trouvera-t-on dans le monde musical actuel, en cherchant bien, d’autres exemples de cette justice scandaleuse où l’argent et la gloire vont à ceux qui le méritent le plus. Mais à un degré aussi anormal, j’en suis moins sûr.

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dimanche 19 février 2017

Jack The Ripper où êtes-vous ?



Syndrome le plus typique de l'état de la musique "pop-rock" française, le meilleur groupe apparu dans l'hexagone au XXIe siècle a disparu des radars depuis maintenant une petite décennie et probablement sombré dans quelque mare Tenebrum. Il n'est pas anormal que des groupes produisant une musique beaucoup plus convenue et ordinaire tiennent le haut du pavé, c'est dans la loi des choses; il est en revanche tout à fait anormal et inquiétant que les plus grands talents disparaissent corps et bien, sans fleur ni égard. 
Jack The Ripper, en tant que groupe de ce nom, a, si j’en crois Wiki, commencé sa carrière à la fin du siècle précédent. Mais leur premier album, The Book Of Lies est sorti en 2001, première année de ce nouveau siècle (qui ne devait, à priori, pas pouvoir être pire que le précédent mais qui, à l’usage, semble vouloir déjouer tous les pronostics). Leur second, I’m coming, contient déjà de franches réussites, mais c’est avec leur troisième opus qu’ils ont, selon moi, donné le meilleur de leurs talents réunis. En fait la pente croissante de leur progression est si impressionnante entre leurs second et troisième albums qu’on peut rêver à ce qu’aurait été le quatrième. Hélas, il n’y en a pas eu, ou du moins, pas sous leur nom et leur effectif type. J’y reviendrai.
Pas difficile de deviner que leur séparation de 2008 est pour partie due à des problèmes de finances défaillantes (et à des problèmes personnels mais j’ai tendance à penser que les seconds viennent plus facilement quand les premiers sont là). C’est au fond la raison principale pour laquelle les groupes durent et perdurent, parfois bien trop longtemps (si, si, je sais à qui vous pensez) ou bien au contraire se séparent, parfois beaucoup trop tôt. Malgré un petit succès critique au départ et des qualités hors-norme chez les musiciens comme chez le chanteur, soliste aussi impressionnant qu’impressionniste, ils n’ont pas réellement réussi à se constituer une audience viable, surtout pour un groupe qui comptait à son apogée pas moins de huit bouches à nourrir, sans compter les familles éventuelles.
Bon, on peut toujours essayer de se consoler avec ce qu’on a, qui n’est pas négligeable, loin de là.



Ladies First, leur dernier album en tant que Jack The Ripper, est certainement leur meilleur, même si on ne peut pas éviter une part de subjectivité dans un avis aussi tranché. D’ailleurs, rien ne vous empêche de vérifier. Tous les titres de From my veins to the sea à Words au moins (je me serais bien passé personnellement du dernier, Hush) présentent le même aboutissement musical et forment un ensemble très cohérent, qu’on pourra sans exagérer qualifier de sombre, expressionniste et méchamment lyrique. C’est du romantisme gothique dans toute sa splendeur, avec tous les fastes et les raffinements de la grande époque. Ils ne se refusent rien : cuivres, cordes, synthés font bon ménages avec les guitares et batterie. Le violon semble particulièrement présent et cela colle très bien à l’ambiance générale, style Île des morts (le tableau), pour prendre une référence picturale, bien plus à dire vrai qu’à Machado, qui est le peintre de toutes leurs pochettes, même si ce sont de bien jolies peintures. Il faut louer la qualité des mélodies autant que la précision des orchestrations malgré leur relative complexité, qui parviennent presque toujours à distiller leur poison. Certains titres se distinguent par une simplicité et un sautillement plus pop, tel le single I was born a cancer. Curieusement, dans ce dernier titre la voix d’Arnaud Mazurel a des accents de Léonard Cohen, chanteur pourtant réputé pour sa sobriété sinon son minimalisme, toutes choses très éloignées de l’expressionnisme vocal du chanteur de Jack parfois théâtral, qui tient presque autant de la performance d’acteur. Très bon titre quoi qu’il en soit. Mais mes préférés sont néanmoins les sombres (bien sûr) et follement lyriques Words et White men in black.



Après cet album, remarquable mais visiblement trop peu remarqué, le groupe se sépare et son chanteur suit sa propre route. Les sept musiciens qui n’ont pas dû réfléchir bien longtemps si j’en juge par le temps qui sépare la séparation de leur opus suivant, décident finalement de se retrouver et de faire un nouvel essai sans leur chanteur névropathe. Et comme ils n’en ont pas, ils vont en chercher parmi leurs groupes préférés. Excusez du peu, on retrouve Stuart Staple, Blaine Reininger, Joe Burns et ces formidables chanteuses que sont Rosemary Moriarty et Phoebe Kilder. Pour les Français, on trouve Dominique A et Syd Matters.
Bien sûr, le fait que ces chanteurs viennent avec leurs propres textes donnent des tonalités assez différentes aux musiques du groupe et l’ensemble, intitulé We hear voices n’a sûrement pas la cohérence de Jack. Néanmoins, c’est ici le bon côté de la variété qui prédomine. Passer du sombre monologue murmuré par Stuart Staple au cabaret endiablé chanté par Phoebe Kilder ne pose aucun problème. Ils font d’ailleurs partie des meilleurs titres offerts par cet album. Il semble que le départ du chanteur de Jack n’ait pas eu que des inconvénients. La musique est plus légère, moins systématiquement noire, et me semble-t-il, encore plus efficace. Les maniérismes, parfois les outrances d’Arnaud Mazurel en disparaissant laissent la musique mieux respirer. En fait, je ne suis pas loin de penser que le groupe est meilleur sans son chanteur et je suis certain de préférer cet album, malgré toutes les qualités de Ladies first.

L’album est donc une grande réussite, la réception critique est bonne autant que j’ai pu en juger et pourtant depuis c’est silence radio. Huit ans, c’est beaucoup pour un groupe de rock, à moins de s’appeler Radiohead ou Pink Floyd et de vivre sur les royalties, ce qui n’est sûrement pas leur cas. C’est trop, j’en ai peur. Un beau gâchis made in France.

Liens :
Mon article sur Magma et Cristian Vander