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dimanche 1 novembre 2026

La guerre vue par les écrivains et les cinéastes


    Je pense qu’on peut rentrer cet article dans la catégorie des actualités, tant il y a de matière ces derniers temps, grâce au concours inégalé dans l’Histoire de cette planète d’un pays compris entre le Mexique et le Canada que je ne nommerais toujours pas. Une autre observation préliminaire que l’on peut rentrer dans la catégorie bien connue des vérités dérangeantes est que la guerre inspire ou a inspiré le meilleur de certains des plus grands écrivains et cinéastes. La guerre est romanesque dans le sens le plus précis (et le seul valable) à savoir qu’elle fournit nombre de protagonistes et d’antagonistes, avec toutes les histoires possibles qui s’ensuivent. La guerre est incontestablement photogénique, y compris dans son horreur ; il suffit pour s’en convaincre, si besoin était, de regarder quelques-unes de ces innombrables vidéos disponibles sur l’Internet montrant des scènes réelles de bataille ou d’explosions ayant cours actuellement. Ces images n’ont à peu près aucun intérêt informatif, à moins d’être spécialiste dans une des branches de l’art militaire, et d’avoir des contacts fiables sur le terrain, mais il est certain qu’elles proposent un spectacle dramatique difficilement substituable. Et si l’une des guerres en cours devait devenir atomique, je suis sûr que des chaînes survivantes nous proposeraient des films encore plus spectaculaires.
Les déclarations d’intention pacifique ne servent à rien. La guerre existe et existera en tout temps, dans tous les mondes possibles, tant qu’il y aura des hommes (femmes incluses). Pourquoi ? Comme je l’ai dit déjà, ici par exemple, une autre vérité dérangeante est que la guerre est en fait le seul moyen pour nous autres humains de remettre les pendules à l’heure, de réétalonner la boussole quand elle a perdu le Nord, d’opérer un reset général, de changer les systèmes devenus non efficients, voire totalement obsolètes. C’est déplorable mais c’est le monde dans lequel on vit. J’insiste sur le fait que la guerre n’est pas un moyen parmi d’autres d’obtenir cette remise à l’heure mais le seul que nous avons, le seul qui marche, si on ose dire, et c’est pourquoi nous finissons toujours par y arriver, de gré ou de force. Plus la guerre est intense, plus un changement important a des chances d’avoir lieu, en bien ou en mal. Il n’y a pas d’échelle officielle de l’intensité d’une guerre. Personnellement, je proposerais de l’appeler l’échelle Russe, une échelle ouverte comme dans le modèle de Richter pour les séismes. Russe par ce que les Russes sont les maîtres de l’escalade militaire. Il est difficile d’imaginer progression plus millimétrée, plus méthodique, plus froide, plus rationnelle que leur escalade dans la guerre qu’ils mènent (et qu’on les a obligés à mener) contre l’Occident collectif. Et pourquoi ? Parce qu’ils savent que l’Occident ne pourra pas les suivre longtemps dans cette lente mais incessante augmentation des enjeux et que ce dernier jettera les cartes bien avant d’arriver au niveau 9 ou 10. L’Occident est comme un joueur de poker avec deux paires contre une quinte flush. La Russie sait ce qu’elle a dans la main et sait ce que ses adversaires, y compris et surtout leur maître d’Outre-Atlantique, ont dans leur main : aucun bluff ne marchera. L’échelle de la guerre en Europe, au Banderistan ou dans le Golfe est très différente selon l’endroit où on se situe. Pour les bienheureux Eurozonés, le Royaume-Uni et les autres laquais de l’Empire (comme le Canada tout dernièrement a pu le vérifier), c’est encore l’échelle 1 (des explosions ou incendies officiellement qualifiés d’accidentels mais de plus en plus fréquents dans des usines d’armement ou autres installations pouvant avoir des utilisations militaires). Le niveau 2 peut être illustré par la situation de la Russie : des dégâts graves, mais rien de sérieux dirons-nous. Pour les Ukrainiens de l’Ouest, on est à la force 3 de l’échelle Russe, avec des explosions régulières non seulement d’usines d’intérêt militaire mais de toute installation pouvant servir à la logistique avec en prime la destruction de plus en plus systématique des divers actifs occidentaux présents dans cette partie de l’Ukraine, comme Amazon pour ne prendre qu’un exemple (le niveau atteint ici sur cette échelle est à peu près similaire aux divers pays du Golfe soumis aux missiles et drones Iraniens ou Yéménites, dirigés par des satellites russes, avec du personnel russe comme instructeur). Pour les Ukrainiens à l’est du Dniepr ou à cheval sur le Dniepr ou ceux d’Adiessa (Odessa correctement prononcé), le niveau est déjà arrivé au niveau 6 de l’échelle Russe : en plus de ce qui a déjà été compté, on a une destruction systématique des communications, maritimes (bateaux, tout type en dehors des barques, mais aussi installations portuaires) comme terrestres (locomotives par centaines, camions citernes ou cargo indénombrables), destruction des principaux ponts, destruction des infrastructures énergétiques, jusqu’au vendeur au détail (stations-service par centaines, déjà entièrement disparues autour de Hrarkov, Pavlograd, Soumy…), destruction des data-centers, destruction des nœuds de communication (comme Internet), destruction des entrepôt et hypermarchés suspectés de stocker des armements, ciblage de plus en plus régulier des centre de recrutement de l’armée et même des postes de police (puisque celle-ci sert d’appui aux recruteurs), des hôtels de luxe qui servent de logis temporaire aux officiers ukrainiens et surtout otasuniens (rien n’est plus facile pour les renseignement russes que d’obtenir ce type d’information en Ukraine et particulièrement au sud ou à l’est où… tout le monde parle russe). Notons que chacune des petites escalades successives de la Russie est une mesure miroir des opérations otasuniennes sur le territoire russe, mais auxquelles ont été appliqué un coefficient multiplicateur de 10. Il ne fait aucun doute que la vie est d’ores et déjà très précaire dans les régions ciblées, quelle que soit vos vues politiques ou votre place dans la société, si on peut encore appeler ça une société. Dans la zone étroite qui jouxte la ligne de front, une bande d’environ 20 km de large, le niveau est dangereusement proche de 9. Tout ce qui a été dit reste vrai mais on doit ajouter les vols de drones incessants, les tirs d’artillerie, les arrivées de bombes planantes au pouvoir de destruction maximal dans le cadre d’une guerre conventionnelle, plus les opérations de sabotage et de reconnaissance qui viennent sans cesse ajouter au stress général. Cette zone est selon moi presque comparable aux grandes batailles de la seconde guerre mondiale avec une différence importante toutefois : les civils ne sont pas ciblés, contrairement aux massacres de masse entièrement délibérés, conçus par l’État-major nazi comme une méthode acceptable pour dissuader la résistance de la population civile envahie (tout à fait similaire à la méthode israélienne actuelle à Gaza ou au sud Liban qui sont sans discussion au niveau 9). Au-dessus, il ne reste que le niveau 10, qui démarre avec Nagasaki et Hiroshima, mais qui peut faire évidemment beaucoup mieux, n’en doutons pas (c’est pour ça que l’échelle est ouverte).
Eh bien, on voit qu’il reste de la marge pour les Russes avant la guerre totale qui leur est promise régulièrement par certains énergumènes incompétents et irresponsables, que ce soit le bébé géant à Washington ou le derviche tourneur national.
Petite parenthèse concernant le bébé géant, Trump pour ne pas le nommer. Il ne faut pas lui jeter l’opprobre pour ce qui ne lui appartient pas. Les USA ne sont pas Rome et Trump n’est pas César, ni aucun des présidents des USA. Comme je l’ai indiqué dans un article récent, le pouvoir aux USA est une chose des plus fragmentées et la personne titulaire du poste de « Maître du monde », comme dirait l’énergumène déjà cité, assis à la Maison Blanche, ne détient en réalité qu’une minuscule fraction du pouvoir réel. Je l’ai évaluée à 5%. C’est un chiffre arbitraire évidemment mais c’est le bon ordre de grandeur. Et le reste du gouvernement ne vaut pas davantage. On pourrait croire que c’est une vertu dans le cadre d’une démocratie, au nom de la séparation des pouvoirs. Absolument pas. Cela signifie seulement que ceux que vous élisez n’ont pas le véritable pouvoir, ou bien une fraction si petite qu’on peut la considérer comme négligeable. Et que tout le reste va à des gens que vous n’élisez pas, que vous ne connaissez peut-être même pas. En réalité, les USA sont une des formes de démocratie les plus faibles qu’on ait inventée concernant le contrôle du pouvoir exécutif par le peuple. Cela explique les difficultés insurmontables que rencontre Trump pour se sortir du bourbier ukrainien par exemple. Trump est un escroc, un menteur, un type très vulgaire mais il n’est pas idiot ; il sait parfaitement que ces guerres sont en train de détruire ses perspectives électorales et d’entacher sa postérité d’homme d’État ? Le peuple étasunien est lui, pris en gros, un idiot, mais il n’est pas assez idiot pour ne pas faire un lien entre ces guerres (Ukraine, Iran) et les prix qui ne cessent de grimper par chez eux. Mais Trump ne peut arrêter la guerre, ni même arrêter l’aide que fournit son propre pays au Banderistan. Il ne peut pas davantage arrêter la guerre contre l’Iran, qu’il a lui-même autorisée, persuadé par ses services de renseignement (et ceux d’Israël) qu’elle serait comme une promenade dans un parc. Dans les deux cas, la CIA et les différents sponsors va-t-en guerre font comme il leur chante. Quand Trump propose un deal au Kremlin concernant le Banderistan et que Radcliffe, le directeur de la CIA passe derrière pour menacer de devenir vraiment très méchant (ouh, ouh, ils ont fait au Kremlin avant de lui refermer la porte sur le nez), c’est souvent interprété comme une tromperie délibérée de Trump ; non, c’est juste une nouvelle preuve de l’impuissance d’un président des USA par rapport à cette officine non élue et qui sempble n’avoir de compte à rendre à personne. Dans le cas de l’Iran, ce n’est pas tant la CIA que tous les lobbies génocidaires pro-israéliens qui mènent la danse (et ce n’est pas ça qui manque aux USA, chez les bleus comme chez les rouges). Et ce fait, ce pouvoir fractionné, contradictoire et pratiquement illisible, rend très difficile pour l’adversaire de concevoir une réponse appropriée. Tout accord avec les USA devient sujet à caution puisqu’une des parties du pouvoir étasunien peut à tout moment la remettre en question ou même n’en tenir aucun compte ! C’est un problème pour l’adversaire certes, qu’il soit Russe ou Iranien, mais ça l’est encore plus pour les USA. Quand votre parole ne vaut plus rien, quelle qu’en soit la raison, votre diplomatie est morte. Et il ne reste que la guerre et l’espoir toujours plus chimérique que du chaos sortira un seul vainqueur : les USA. Fin de la parenthèse.
Etant donnée l’expertise de la Russie en matière de conduite militaire, et leur pratique considérable de cet art, il n’est pas surprenant que nous retrouvions une part anormalement élevée de Russes parmi les plus grands auteurs ayant été inspirés par la guerre. Tolstoï vient immédiatement à l’esprit. De tous ses écrits littéraires majeurs, seul les Récits de Sébastopol peuvent être décrits comme de la littérature de guerre puisque c’est le rapport que fait l’écrivain Tolstoï de son expérience en tant que soldat (officier subalterne plus précisément) lors du siège de Sébastopol, défendue par l’armée russe, contre les assaillants Turques et les inévitables Franco-Anglais, bien supérieurs en nombre. Mais chez le Russe, cela dépasse évidemment le cadre strict d’un rapport journalistique. Ce n’est pas son seul livre où la guerre est l’un des sujets ou le sujet central : Les Cosaques (guerre au Caucase), Guerre et Paix (guerre contre l’armée napoléonienne) et de nouveau le Caucase enflammé (il est toujours enflammé de toute façon) avec Hadji Mourat. Toujours parmi les Russes, je relèverai l’excellent roman La Fuite de Boulgakoff (sur la guerre civile russe et la fuite des Blancs devant les Rouges). Cervantes aurait pu être un autre très grand écrivain militaire, vu son expérience de soldat et son talent d’écrivain, mais il s’est contenté d’écrire sur une guerre mineure contre des moulins à vent. Chez les Français, je citerai en premier lieu Céline , principalement pour sa novella Casse-pipe (un des plus grands livres écrits au vingtième siècle malgré sa petite taille) mais aussi, pourquoi pas, pour sa trilogie finale qui débute avec le très épique et très drôle D’un château l’autre. Pour Casse-pipe, mes références sont autant picturales que littéraires : on pense en effet autant à Bosch qu’à Dantes en lisant ce long poème de descente infernale (hé oui, c’est cela aussi, la poésie !) Voyage au bout de la nuit du même est un autre choix possible, mais à déconseiller aux dépressifs et à ceux qui comme moi n’aiment pas les livres trop longs. Chez les Français, je suppose qu’on doit encore citer La Chartreuse de Parme quand on parle de littérature de guerre mémorable mais ce roman fait partie de ces livres fameux qui me sont tombés des mains, avant même d’arriver sur le champ de bataille et ma mémoire est donc vierge sur ce point. Un autre écrivain notable ayant écrit de bons livres sur la guerre est Ernest Hemingway. Selon moi, l’Adieu aux armes est son meilleur roman ; Pour qui sonne le glas est encore assez bon mais sent déjà le romantisme, la mythologie propres aux Étasuniens et la mythologie propre à Hemingway, cette espèce de pénible apitoiement sur soi-même qui se fait passer pour de l’héroïsme et qui gâche une partie de sa production. Or la mythologie militaire étasunienne est essentiellement une illusion et la guerre est justement le moyen radical de faire cesser les illusions de tout un chacun. Si je ne me cantonnais pas aux œuvres littéraires, aux œuvres d’art, je devrais citer le grand reporter Jack London, pour son rapport sur la guerre Russo-Japonaise vue du côté russe ((pour l’anecdote, ajoutons que ce rapport a fortement influencé ce grand dessinateur, Hugo Pratt, pour sa BD la Jeunesse de Corto Maltesse qui en réalité à la lecture s’avère être celle de Raspoutine (aucun rapport avec le personnage historique)). Non, je n’ajouterai pas à cette courte liste l’Illiade, que j’ai pourtant lue de bout en bout, tant on est ici dans la pure mythologie, dans la légende fantastique, et non pas dans la guerre, la chose réelle. Voilà donc, dans le cadre restreint de mes connaissances livresques, ce que je retiens comme littérature de guerre mémorable. Comme on le constate, les grands livres ayant pour sujet premier ou second la guerre sont une denrée rare, ne serait-ce que parce que les grands écrivains sont rarement des gens qui font la guerre, épargnés qu’ils sont par leur origine sociale privilégiée ou par leur réelle absence de toutes compétences qui pourraient servir à un soldat ou qui, quand ils l’ont faite, ont rarement eu l’occasion d’écrire dessus, ne serait-ce que parce qu’ils étaient morts avant.
Selon moi, la fiction militaire donne vraiment sa pleine mesure avec le cinéma. C’est un des rares domaines où je trouve d’ailleurs le cinéma plus percutant, plus prenant que la fiction littéraire (ou le rapport journalistique un peu sec, type London). Et cette fois les Russes, ou plutôt, soyons précis, les Soviétiques, sont absolument inégalés et peut-être inégalables.
J’ai cité Guerre et Paix de Tolstoï comme un des chefs d’œuvre de la littérature guerrière (et de la littérature tout court). Son adaptation par Sergueï Bondartchouk est une merveille, les scènes de guerre comme le reste. J’ai l’habitude de penser que les adaptations cinématographiques de classiques littéraires donnent des ratages, qui vont du grotesque complet au pensum insignifiant. Mais celui-ci fait partie des rares exceptions. La seule petite critique que je pourrais faire, en me forçant, est le peu de place réservé dans le film à Platon Karataïev, un des meilleurs personnages du livre. Mais je comprends : le film dure déjà plus de six heures, difficile de faire tout tenir de ce roman énorme dans un film de longueur supportable pour le spectateur. Tous les personnages sont magnifiquement joués, Natacha et le reste de la famille Rostov, Andreï, Piotr, la belle et froide Hélène, ce fou de Dolokhov, le Capitaine Touchine et donc Platon. Bondartchouk a reçu des moyens énormes du studio Mosfilm et croyez-moi, cela se voit sur l’écran. Plus tard, le même réalisateur a produit un autre chef d’œuvre du film de guerre, mon préféré en fait parmi tous les films de guerre, Ils ont combattu pour leur pays. Le film se situe dans les jours ou les semaines qui précèdent la bataille urbaine de Stalingrad, dans la steppe immense de l’oblast, quand l’avancée des blindés allemands semblait irrésistible. L’angle choisi est celui du simple soldat ou du sous-officier et du civil ordinaire qui ne comprend pas que leurs soldats fuient devant l’ennemi, les laissant à sa merci (les chefs militaires russes sont les champions incontestés de la retraite préméditée, celle qui fait que la logistique ennemie à force de s’étirer devient intenable : ils voient juste dans le long terme mais allez faire comprendre ça à des gens qui ont le choix entre perdre la vie ou tout ce qu’ils possèdent). Si vous préférez les histoires qui finissent bien, vous pouvez regarder la suite cinématographique intitulée Libération puisque cela se termine par la libération des camps d’extermination, la prise de Berlin avec la découverte des cadavres de Hitler et Cie dans leur Bunker puis la reddition écrite de Keitel (je crois que c’est dans le film, à vérifier) devant Joukov. Tous les acteurs sont impeccables, de même que la mise en scène. Comme le film est coproduit par l’Allemagne de l’Est, la plupart des personnages allemands sont joués par des Allemands en allemand, ce qui est tout de même plus pertinent que les méthodes hollywoodiennes ordinaires. Celui qui joue Hitler, Fritz Dietz, est un communiste de longue date, bien avant la victoire soviétique, et habitué aux persécutions de la Gestapo. Pourtant il joue le personnage avec un maximum de réalisme, et, c’est dur à dire, d’humanité ; on est très loin de la caricature habituelle. Il est plus que convainquant et d’ailleurs il récidivera dans le prochain film dont je vais parler. C’est une sorte de croix qu’il a dû porter presque toute sa carrière d’acteur (qui a été longue) de devoir jouer Hitler encore et encore mais ça lui aura au moins fait participer à deux chefs d’œuvre cinématographiques.
Le chef d’œuvre que j’aurais presque tendance à qualifier d’absolu est pourtant un film de télévision. Son titre, honnêtement, est pour moi une énigme irrésolue : Dix-sept moments du printemps, d’autant qu’il s’ouvre et se termine, je crois bien me souvenir, dans des paysages enneigés. Bien que le film se déroule lors de la seconde guerre mondiale et pour la majeure partie dans l’Allemagne nazie, c’est davantage un film d’espionnage et de haute politique que de guerre à proprement dit (je ne me souviens pas de scènes de bataille par exemple mais peut-être ai-je oublié). L’intrigue raconte la très difficile mission confiée à Stirlitz (un colonel espion russe sous couverture comme… Poutine plus tard et à peu près dans la même région) de choisir parmi trois personnages nazis clé celui qu’il pourra retourner sans se faire prendre avant : Boorman, Himmler ou Goering. On assiste à son ascension dans la hiérarchie nazie (car c’est un officier nazi, censément originaire de Pologne, je crois), parfois aidé bien involontairement (et ironiquement) par le chef du contre-espionnage allemand, Müller. Aucune caricature facile dans la description des nazis, comme évidemment des communistes russes ou pas, deux spécialités abrutissantes d’Hollywood. Tout est en nuances précises et en teintes de gris, plus ou moins claires, plus ou moins sombres. Müller, par exemple, un des personnages les plus mémorables du film est incontestablement un homme sympathique malgré son sale boulot et les sales méthodes que son service emploie. On comprend clairement qu’en d’autres circonstances, lui et Stirlitz auraient été amis. La fin est ouverte, sans conclusion claire, mais y en a -t-il besoin ? (on sait après tout comment l’Histoire se termine), quoique probablement funeste pour le personnage principal. Les Russes ne sont clairement pas de grands fans du tout est bien qui finit bien. À noter que l’acteur qui joue Stirlitz jouait aussi dans les deux films de Bondartchouk mais il m’a fallu un bon moment pour le réaliser.
Le premier film de Tarkovsky, et le plus efficacement écrit de tous, est un film de guerre, un des meilleurs : L’enfance d’Ivan, avec le jeune acteur qu’on retrouvera dans Andreï Roublev. Chronologiquement, c’est le premier film parmi tous ceux dont j’ai parlé. L’histoire est assez terrible puisqu’elle met en jeu un enfant mais c’est vraiment peu de chose comparé au film suivant, le plus épouvantable et bizarrement le plus poétique de tous les films de guerre que j’ai vus, le fameux Idi y Smotri, ce qui pourrait se traduire par Venez et Voyez (« viens et vois », plus exactement), mais la traduction française a choisi de remplacer cette citation de l’Apocalypse par un titre plus banal (que j’ai oublié). Ce film est une des raison qui m’a fait écrire cet article à propos de la poésie. C’est le genre de film qu’on doit regarder une fois dans sa vie, le regarder deux fois étant pratiquement impossible, tant il est intense et insoutenable. Le réalisateur, Elem Klimov, a fait quelques films avant, dont la meilleure biographie de Raspoutine, mais aucun après : on devine sans peine pourquoi.

Il est possible que le film de Klimov, sortie au milieu des années 80, si mes souvenirs sont bons, ait mit une sorte de point final au cinéma de guerre soviétique : que voulez-vous dire après ça ? Les Russes ont encore délivré quelques bons films de guerre plus récemment mais on est dorénavant loin de l’intensité, de l’ampleur, du souffle qu’il y avait dans ces films soviétiques. Je pourrais citer par exemple Le captif de l’excellent Alexeï Outchitel qui se passe durant une des guerres tchétchènes (2008), Tigre Blanc, étrange mais très intense film de combats de tanks fantastique avec une dernière scène particulièrement mémorable ou La Forteresse de Brest (2010), Brest étant ici la ville biélarusse et non le port breton, ou encore Les vingt-huit de Panfilov (2016). Tous les films dont j’ai parlé ou en tout cas la majorité ont des versions sous-titrées françaises, faites à la main si je puis dire, et même dans le cas des plus célèbres d’entre eux, des versions avec doublage français.
En dehors de l’URSS et de la Russie, je peux compter les films de guerre marquant que j’ai vus sur les doigts d’une seule main. La Liste de Schindler pourquoi pas, oui : il y a quelques scènes mémorables. Et sans enthousiasme particulier je pourrais y mettre dans un moment de générosité inhabituel Les sentiers de la Gloire. Plus mémorables sont Le Bateau de Petersen dans sa version intégrale et Les plus belles années de notre vie dont j’ai déjà parlé ici. William Wyler a une très rare qualité chez les réalisateurs étasuniens de films de guerre (et de films tout court) : le réalisme, même si on pourrait le classer dans beaucoup d’autres genres, et peut-être avec plus de raison, vu que je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule scène de combat dans tout le film. Bon, ce n’est peut-être pas un film de guerre, tout compte fait. Malgré la romance très importante, je compterai aussi Dieu seul le Sait avec Robert Mitchum et Deborah Kerr, dans un décor tropical durant la guerre avec le Japon, ou, au choix, le western italo-américain qui se passe durant la guerre civile étasunienne Le Bon la Brute et le Truand. Aucun réalisme dans celui-ci, évidemment, on est dans la haute fantaisie, mais la façon dont Léone introduit les scènes de bataille entre Gris et Bleus est typique de ce réalisateur et d’une façon générale de l’anarchiste sans foi ni patrie. Et je dois dire à son crédit que c’est un des films les plus distrayants que j’ai vu dans ma vie.
J’ai du mal à me souvenir d’un film européen sur la guerre, mis à part Le Bateau. Même à propos de la Guerre de Cent Ans, même sur les guerres napoléoniennes, je ne vois pas. Aucun ne semble s’être imprimé dans mon cerveau. Ah si, peut-être le Jeanne d’Arc de Dreyer. Mais bon, est-ce qu’on peut dire que c’est un film de guerre. Cela ressemble plus à un procès entièrement à charge suivi d’un assassinat déguisé en exécution. Ah, cela rentre de toute évidence dans la catégorie des crimes de guerre. Donc c’est la guerre.


mardi 16 juin 2026

Stalker, Lune Fourbe, 2001, Solaris … : l’objet d’intérêt extraordinaire (théorie et pratique)

 


    L’Objet D’Intérêt Extraordinaire — l’ODIE comme je l’appellerai dans cet article — est un des thèmes principaux et probablement des plus forts qu’on peut rencontrer dans la SF. En fait, il existe aussi dans un cadre plus fantastique comme je le montrerai dans la seconde partie de mon petit essai de théorie et pratique de l’ODIE mais incontestablement, à ce jour, les plus célèbres exemples d’ODIE nous viennent de la SF, et la SF tendance dure qui plus est.
L’ODIE est un objet, un artefact, un bidule, parfois même un gadget comme dans Free Live Free de Gene Wolfe, plus mémorable toutefois pour ses scènes comiques que pour son aspect science-fictionnesque. Ses quatre caractéristiques principales et obligatoires pour mériter cette qualification sont les suivantes :
- origine inconnue (mais clairement inhumaine)
- nature et fonction (s’il en a une) inconnues ou très mal connues
- mécanisme inconnu
- études, maniement et sondage de l’objet impossibles (en dehors parfois de moyens très lourds et peu productifs comme de le soumettre à une explosion nucléaire).
Comme on voit, avec de telles caractéristiques, l’ODIE est d’une opacité sans égale et laisse bien peu d’espoir au lecteur ou au spectateur d’obtenir des éclaircissements très satisfaisants avant la fin de l’histoire (et c’est bien normal, car à moins d’être un escroc patenté, le scénariste/écrivain doit reconnaître qu'il ne peut en savoir beaucoup plus que le lecteur). Malgré cet inconvénient, ce type d’histoire à ODIE rencontre de temps en temps le succès public et même a donné lieu à des chefs d’œuvre de la SF à peu près indiscutés, aussi bien en littérature qu’au cinéma.
J’ai cité Stalker en premier pas parce que j’estime cette histoire supérieure aux autres, sûrement pas, mais simplement par ce que c’est elle qui a été le point de départ de ma réflexion et est en plus l’inspiratrice principale de mes propres récits contenant un ODIE. Et donc je vais commencer par parler de Stalker.
Le titre français du roman des frères Strougatsky est Pique-nique au bord du chemin, ce qui peut surprendre ceux qui n’en connaissent que les versions du cinéma et des jeux vidéos qui en sont tirés (si on peut encore appeler ça des jeux) ; pourtant la traduction est parfaitement fidèle au titre original russe (« piknik na abotchinyé »). Ce titre est faussement bucolique et bon vivant car sa signification philosophique, qui nous est révélée au cours du roman par le « crâne d’œuf » de service (l’appellation péjorative n’est pas de moi mais des personnages du roman), un savant nobélisé, un détenteur d’autorité donc, est que les aliens ne se soucient pas plus de nous que d’une guigne, que les artefacts laissés dans la Zone ne sont que les déchets de ce pique-nique et comme il n’est pas très difficile de comprendre que ces aliens venus pique-niquer sont un avatar moderne des anges ou des démons mythologiques (ou les deux à la fois) cela nous laisse une vision nihiliste de l’existence et de l’univers parfaitement typique du siècle où le livre a été écrit. Le film de Tarkovsky est essentiellement une critique et une réponse à ce nihilisme. Il s’agit donc plus d’un débat philosophique que d’une histoire de SF. En fait, il est très difficile de reconnaître le roman des Strougatskys, plutôt musclé et rapide, après qu’il soit passé entre les mains de Tarkovsky, parfois pour le meilleur et souvent, il faut reconnaître, pour le pire.
Le plus curieux est que le scénario de Stalker à la base est un script des auteurs eux-mêmes. Autant vous dire qu’il n’en est resté que le squelette à la fin : dix lignes auraient suffi. Tarkovsky a toujours eu en effet tendance à réécrire ou simplement à tourner autre chose que ce qui est marqué dans le script et cette tendance n’a fait que s’aggraver au fil des années. Et comme prévu, ce roman d’écrivains très populaires en URSS (déjà longtemps avant Pique-nique…) s’est transformé en film d’Art & d’Essai, à peu près abscons et insoutenable sur la longueur pour le spectateur moyen. Néanmoins tous les changements effectués par le réalisateur ne sont pas dénués de pertinence. Et c’est par là que je vais commencer. D’abord, le personnage principal, le stalker, est dans le roman un sombre type en impair qui fume et boit sans cesse, parle en argot, garde un poing américain dans une de ses poches et rencontre de petites pépées moulées au tour et au cœur de glace. Tarkovsky a remplacé ce personnage tout droit sorti des clichés chers aux films noirs hollywoodiens par un stalker beaucoup plus intéressant, remarquablement incarné par l’acteur Alexandr Kaïdanovski, comme hanté par son rôle. Dans le livre, l’artefact mystérieux entre tous, celui qui peut exaucer les souhaits, est une sphère dorée ; Tarkovsky l’a remplacée à bon escient par une pièce ou une chambre secrète, très difficile à trouver et en plus protégée par tout une gamme de pièges plus ou moins dangereux, souvent mortels. Les pièges eux-mêmes, à l’inverse du roman, ne sont pas montrés dans le film, juste évoqués, ou parfois, se dit-on, simplement imaginés par le guide halluciné, le stalker. Tout un coffre à merveilles ou à maléfices, apparemment renversé par les Visiteurs et dilapidé au hasard dans la Zone a lui aussi disparu presque entièrement du film (sauf dans le plan final). Le roman original est en effet très riche en ODIEs, plus étranges et spectaculaires les uns que les autres. Tarkovsky n’en a quasi gardé aucun, à part la chambre miraculeuse qui d'ailleurs n'existait pas dans le roman (et on ne saura jamais si elle était réelle puisqu’aucun des trois protagonistes n’y pénètre, par choix). Et c’est un vrai tour de force de sa part de n’avoir utilisé strictement aucun effet spécial dans une pareille histoire, choix que la hauteur de son budget, très modeste pour de la SF, ne suffit certainement pas à expliquer.
Du côté des points faibles, on a, eh bien, l’histoire, ou plutôt son style de narration. Tarkovsky ne sait pas en général raconter une histoire, mettre en place une dramaturgie, créer cette inquiétude si nécessaire pour accrocher le spectateur (et le lecteur) quand il n’est pas un peu solidement bridé par un co-scénariste aussi autoritaire que lui. Et là, il a clairement la bride sur le cou (ce sera encore pire avec Nostalghia). Et pourtant, l’intrigue de Stalker, si on ne considère que son squelette, son épine dorsale disons, est plus solide, plus puissante que celle du roman. Son potentiel pour créer des frissons dans l’échine du spectateur me paraît très élevé. Sa simplicité — les trois-quarts du films racontent les “aventures” d’un trio pour franchir d’abord le périmètre de sécurité de la Zone puis atteindre enfin la chambre aux miracles en déjouant les nombreux pièges mortels au passage — aurait été parfaite pour assoir dessus un de ces thrillers haletants, au minimum un bon film de série B, tel Cube par exemple, ou mieux, un chef d’œuvre du cinéma d’horreur comme Alien (de 1979 lui aussi comme Stalker : mais quel contraste !). Le problème est que ce potentiel n’est jamais réalisé. Tarkovsky n’en fait rien, absolument rien. Les trois auraient pu rester à discuter dans leur chambre, ou dans le bistrot mal étanchéisé du début, que ça aurait été pareil… enfin presque, à quelques plans inoubliables près. Certaines scènes, ou disons certaines conversations, sont d’une longueur et d’un ennui absolument redoutables, capables de vous faire fondre le cerveau, à dire vrai sont des obstacles bien plus terribles pour le spectateur que les pièges des Visiteurs sur son chemin vers la chambre secrète (si tant est qu’il soit arrivé jusque-là et n’ait pas décidé avant de fuir la salle obscure en hurlant pour qu'on lui rembourse son billet). Le spectateur si cher au cœur de Tarkovsky, ouvrier ou femme de ménage, dans 9 cas sur 10, va sortir et est sorti du cinéma dans un état de décomposition avancée après un calvaire de presque trois heures où… il ne se passe jamais rien ! Abandonnez tout espoir, n’espérez aucune action dans Stalker (contrairement au roman) surtout si par action vous entendez bien à tort des séries de boums, de cracs, de hues et de pif-pafs. Le film n’est pas lent, il est plus que lent comme dirait Debussy. L’intrigue pour Tarkovski est juste un prétexte pour parler, parler, parler……
Bien, je vais maintenant être franc car je ne l’ai pas été vraiment jusqu’ici. Et je ne voudrais pas vous induire en erreur. Quels que soient ses manques, un grand film à suspense tué dans l’oeuf, Stalker est une œuvre plus mémorable que le roman dont il est tiré. Les frères Stougatsky sont de bons artisans, pas plus. Tarkovsky avec tous ses grands défauts, a du génie. Cela fait au final une énorme différence en faveur du cinéaste. Et c’est précisément avec Stalker qu’il a atteint le nec plus ultra de son art, cette manière souvent imitée mais rarement égalée de faire de la poésie avec une caméra. En regardant Stalker, on sent le souffle de l’inconnu, on sent un vent venu d’ailleurs souffler sur notre visage et ça n’a pas de prix.
Le récit des frères Strougatsky qui date de 1970, est, pourrait-on dire, une variation du thème principal de Lune Fourbe d’Algis Budrys. Le titre français est une traduction discutable de Rogue Moon qui lui-même ne plaisait pas à l’auteur qui lui aurait nettement préféré le titre beaucoup plus pertinent de The Death Machine, mais l’éditeur voulait apparemment une référence à l’espace et possiblement à des petits hommes verts (ou gris). Dans la novella originale de 1960, excellente, une des histoires les plus intéressantes de la SF étasunienne, plus tard allongée (et affaiblie) en roman, le point de départ est aussi une “zone”, un « artefact » laissé aussi par des extraterrestres, suppose-t-on, mais sur la Lune cette fois. Cet artefact est lui aussi un labyrinthe , ou contrairement à la Zone des frères Strougatsky, plus imprévisible et parfois plus clémente, le moindre faux pas est fatal pour l’astronaute intrépide. En fait, dans le cas de Lune Fourbe, la mort est certaine. Elle est tellement certaine qu’on a dû inventer un processus de télécopie de l’astronaute depuis une base terrestre jusqu’à l’artefact lunaire car qui autrement voudrait de cette place où une mort violente est assurée. L’amour de la science et de l’exploration cosmique a des limites n’est-ce pas ? Néanmoins, comme le sujet copié est conscient, grâce à une autre machine merveilleuse, de tout ce qui se passe dans la tête et le corps de son double faxé, il faut quand même un esprit singulier pour accepter ce job et mourir virtuellement selon des méthodes diverses mais toujours sanglantes, avec toutes les sensations, très réelles elles, qui vont avec. Et donc ce “stalker” en scaphandre est sans surprise un risque-tout, tête brûlée, aux tendances suicidaires. Ce processus de copie donne donc lieu à de très nombreux doubles du héros qui, heureusement, ne reviennent jamais pour lui compliquer la vie (déjà très compliquée comme ça). Oui, mais que se passerait-il si une des copies finissait par arriver au bout du labyrinthe, vivant ? Tel est le second thème de Lune Fourbe.
Le texte de Budrys est remarquable par son excellente idée de départ mais aussi par une qualité très rare chez les écrivains de SF étasuniens, en particulier ceux de l’âge d’or comme on dit, à savoir des personnages à la psychologie bien étudiée, et pour une fois intéressants (disons pour deux des trois protagonistes). Avoir à la fois l’intrigue et les personnages est une chose très rare dans la littérature qui mérite d’être signalée. Le fait que le labyrinthe est toujours mortel est dramatiquement très efficace mais a un revers de la médaille ennuyeux car il oblige l’écrivain à inventer des machines plus fantaisistes l’une que l’autre pour surmonter ce problème (appareils qui semblent sortir de Star Trek et qui ne conviennent pas trop au registre de Budrys). Cela enlève un peu de crédibilité et pas mal de réalisme, surtout comparé au livre des frères Strougatsky et peut expliquer pourquoi cet excellente histoire n’a jamais été adaptée au cinéma, sinon certaines de ses idées. Bon, cela dit, le réalisme n’a jamais été le point fort des Étasuniens et cela ne les a jamais empêchés de faire des films à succès.
Contrairement aux deux précédentes histoires, 2001, odyssée de l’espace n’est pas réellement un livre, ou disons que le livre est venu après le film et est en fait le scénario du film de Kubrick, raconté à la sauce Clarke (qui n’est guère savoureuse). Certes l’idée de l’ODIE, le monolithe noir en l’occurrence, vient bien d’un très ancien texte de Clarke, La Sentinelle, mais même cette idée a été tellement modifiée qu’il n’en reste pas grand-chose dans le film. Contrairement à Tarkovsky, Kubrick sait raconter une histoire et est même un des meilleurs adaptateurs de romans qui soit, y compris de classiques très révérés, une des opérations les plus difficiles qui soient pour un metteur en scène (vous n’avez qu’à songer à tous ces horribles Misérables, Anna Karénine, David Copperfield, Moby Dick, et autres navets pompeux totalement émasculés). En fait il est Le spécialiste de l’adaptation littéraire avec un grand L. Il est à ma connaissance le seul réalisateur qui ait réussi une adaptation de classique supérieure à l’original, ou en tout cas plus à mon goût, avec son Lolita, par exemple. Il n’est donc pas étonnant que la littérature de Clarke s’en est trouvée très améliorée par son passage par la caméra de Kubrick.

Une des qualités de Clarke, qu’il m’est difficile de ne pas lui reconnaître, est qu’il a beaucoup de bonnes idées. Et dans ce film, on a au moins trois bonnes idées, ce qui est considérable. Si on ajoute le soucis de réalisme et la compétence indiscutable de Clarke sur l’aspect scientifique de ses fictions, il ne restait plus à Kubrick qu’à faire ce qu’il fait de mieux, raconter une histoire en images animées qui concilient à la fois une grande efficacité narrative, une grande beauté visuelle et quelques scènes choquantes par leur brutalité. Les personnages sont presque sans intérêt, ce qui n’est pas difficile avec un co-scénariste comme l’Anglais, mais cette fois c’est volontaire, en tout cas de la part du réalisateur étasunien. Tout est focalisé sur l’intrigue (j’ai écrit un article sur la raison pourquoi il est presque impossible de concilier personnages intéressants et intrigue intéressante, que vous pouvez lire ici). Le film a certainement vieilli, en particulier au niveau des costumes, qui donne un côté comique malvenu aux Homo erectus du début, et peut-être aussi des effets spéciaux comme la longue séquence aux lumières psychédéliques précédant la scène finale. Néanmoins, avec ses défauts, 2001 reste un des meilleurs exemples d’utilisation d’un ODIE, et probablement le meilleur film après Solaris.

L’ODIE de Solaris est cette fois une planète entière, qui contient et est en fait une créature unique, un immense océan colloïdal (une sorte de gelée qui a la propriété de passer de l’état liquide ou semi-liquide à l’état solide et inversement et à prendre des formes les plus diverses). Le lieu de l’action est une base scientifique en orbite basse, chargée d’étudier la planète. Et comme toujours avec les ODIEs, toute les tentatives pour l’étudier et la comprendre se soldent par des échecs à peu près complets.
Contrairement à Stalker, le film Solaris de Tarkovsky a gardé approximativement l’histoire originale, écrite par Stanislas Lem dans les années 60. Autant dire que le scénario est plus consistant que celui de Stalker. Le procédé “scientifique” pour se débarrasser définitivement des créations de Solaris, les visiteurs de la base, a été zappé dans le film, ce qui est aussi bien. En revanche, on aurait aimé voir davantage ces formations fantastiques de l’océan, comme ces mimoïdes, ces symétriades et autres assymétriades dont il est abondamment question dans le roman. La raison pour cela est très certainement que les moyens techniques de l’époque ne permettaient pas de réaliser des images suffisamment belles et convaincantes aux yeux du cinéaste. Et on trouve évidemment quelques discussions plus philosophiques que scientifiques dans le film de Tarkovsky qui ne se trouvaient pas dans le roman, mais cette fois dans des limites très supportables. On peut aussi (probablement en fait) trouver la mise en action lente, voire très lente ; personnellement, ce type de commencement me convient, au moins au cinéma, à condition qu’il y ait par la suite une accélération du rythme narratif, ce qui est le cas ici. De plus, le plan final, aussi spectaculaire que surprenant, n’aurait pas de sens sans la longue scène du début, sur Terre, dans la campagne moscovite, parmi la famille du cosmonaute. Le début et la fin du film ne se trouvent pas dans le roman de Lem. Néanmoins ce n’est pas la raison pourquoi l’écrivain détestait apparemment si fort le film. Lem reprochait à peu près tout à l’adaptation du Russe. Mais je crois que ce qu’il reprochait le plus à Tarkovski, c’est d’avoir donné un sens à son livre, qui plus est implicitement religieux (même s’il est certain que l’histoire de Lem elle-même est métaphysique en diable) et pire encore, d’avoir donné de l’espoir à son personnage central (ainsi qu’aux spectateurs par la même occasion). Et ça, pour un authentique athée comme ce Polonais, c’est une faute majeure, inexpiable.
Enfin, on peut noter à titre de curiosité, que sur les sept créateurs de ces histoires, trois sont Russes, un est Polonais, un autre est d’origine Lithuanienne (le vrai nom de l’auteur de Lune Fourbe est Algirdas Budrys) et même Kubrick, comme son nom l’indique, a ses origines du côté de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie : on peut donc se demander si ce thème de l’ODIE a une résonnance particulière pour les Européens de l’Est.


Voilà donc pour la partie théorie, passons à la pratique.

Jeu de mort


    Le visage sérieux d’Amberine était penché vers lui. Tommy la regarda avec embarras, peinant à dissimuler l’émotion illicite qu’il ressentait à la voir à cet instant, justement à cet instant. Il était en train de rêver, ce qui n’avait rien d’étonnant à cette heure de la nuit. Et bien que son rêve s’enfuyait déjà à tire d’aile tandis que son cerveau se remettait péniblement en mode veille, il savait que la jeune femme figurait dans ce rêve. Et le vague souvenir qui s’accrochait encore dans sa mémoire comme un effluve lointain lui disait que ce n’était pas un rêve à raconter… du moins pas à Laurie. Oh, s’il avait pu retrouver le sourire qui auréolait la jeune femme rousse d’un jour complètement nouveau ! Mais comme toujours, le visage ponctué de taches de rousseur d’Amberine était impassible.
Pourtant, il sut aussitôt que quelque chose d’inhabituel s’était passé et que la nouvelle serait désagréable.
— Ça y est, votre esprit est avec moi, Tommy ? fit la voix précise et sans affectation de la jeune femme (c’était une des nombreuses raisons pour lesquelles il l’appréciait).
— On dirait bien, répondit-il en fixant le visage de sa collaboratrice avec un émerveillement naïf.
Son ton devait manquer de conviction.
— J’ai besoin d’être sûre, insista-t-elle sans tact. C’est très important.
— Je suis réveillé, affirma-t-il d’une voix plus ferme. Vous pouvez commencer à me pourrir la journée si vous le jugez absolument nécessaire.
Il n’obtint pas le sourire qu’il espérait. Sa voisine ne perdit pas son temps en explications.
— Vous devez vous lever, dit la jeune femme sur un ton à peine moins autoritaire qu’elle en aurait usé pour s’adresser à un gamin. Je vous ai préparé un café. Tenez, quelqu’un veut vous parler.
Elle lui tendit une oreillette.
— Tout de suite ?
— Tout de suite.
Il saisit l’écouteur mais s’emmêla les crayons et la jeune femme la lui retira aussitôt des mains pour s’occuper elle-même de l’opération. Elle ouvrit sa veste de pyjama avec des gestes précis (quelque chose qu’elle avait peut-être déjà fait dans son rêve quelques minutes plus tôt, songea-t-il sans joie) disposa le fil puis referma sa veste. Amberine était du genre tactile. Le contact physique ne lui faisait pas peur, si tant est qu’elle eût peur de quelque chose. Peut-être était-ce aussi un moyen pour elle de se le rendre plus docile et malléable, ayant remarqué chez lui un point de faiblesse à cet endroit.
— Je croyais qu’on en faisait sans fil, observa-t-il d’un ton bougon.
— Oui, mais ceux-là sont sécurisés. La wifi est plus facile à intercepter.
— Vous êtes aussi experte en matériel électronique ?
— Non, je ne fais que répéter ce que des gens plus experts m’ont dit. Vous entendez bien, Tommy ?
Il y avait en effet une voix d’homme familière qui parlait à l’autre bout du fil mais visiblement pas à lui.
À côté, Laurie se redressa dans le lit, fixant la jeune femme d’un œil sombre.
— Qu’est-ce que c’est encore ? demanda-t-elle.
Il lui fit signe de se taire, essayant de comprendre ce qu’on disait dans l’écouteur.
— Votre Excellence, nous avons des nouvelles importantes de l’O.D.I, dit soudainement une nouvelle voix qu’il ne connaissait pas, plus jeune.
Il regarda Amberine.
— Il peut m’entendre ?
— Bien sûr, c’est à double sens, Tommy.
— Ah, d’accord… Rappelez-moi votre nom, jeune homme ?
— Désolé Votre Excellence, j’aurais dû commencer par me présenter. Je m’appelle Timour Heast. Je suis votre nouveau responsable des opérations auprès de l’O.D.I. Nous avons une communication de la plus haute importance…
— J’imagine, pour que vous me tiriez du lit à trois heures du matin. Si je comprends bien, vous venez d’être nommé à ce poste ? Je ne reconnais pas votre voix.
— Je remplace monsieur Reyes qui a fait valoir ses droits à la retraite…
— Il a pris sa retraite ? Maintenant ?!
— La semaine dernière, Votre Excellence. Monsieur Reyes avait déjà largement dépassé l’âge légal et le moment lui a paru…
— Bon, peu importe ses raisons. Je suppose que vous êtes compétent si on vous a nommé à ce poste. Néanmoins, si vous voulez que votre mandat n’expire pas très précocement, je vous conseille de ne plus jamais m’appeler « Votre Excellence ». Jamais. Personne ne m’a plus appelé comme ça depuis le jour de ma prise de fonction. Appelez-moi Tommy, Tom ou à la rigueur Tomas. Mais sachez que tous mes collaborateurs m’appellent Tommy.
— D’accord Tommy.
— Très bien Timour. Dites-moi maintenant quel est le problème avec l’O.D.I. ?
— Comme je vous le disais, il est entré en communication. Dans dix minutes, Tommy, non neuf, vous les aurez en ligne.
— Les ? Ils sont plusieurs là-dedans ? Je croyais que l’O.D.I. était vide !
— Eh bien, il semble que non.
— Mais vous, ou votre prédécesseur, m’avez affirmé avec certitude que c’était une coquille vide, vrai ou faux ?
— C’est vrai, Tommy. Nos détecteurs n’ont rien trouvé à l’intérieur mais…
— Donc, vous êtes en train de me dire que dans un vaisseau sondé sous toutes les coutures depuis deux mois, où il n’y a rien ni personne, quelqu’un, voire toute une bande de joyeux E.T. vont me passer un coup de fil dans dix minutes.
— C’est bien ça, Tommy. Plus que neuf minutes. Le signal que nous avons capté vient assurément de l’O.D.I. : c’est une certitude. Nous préférons ne pas employer le mot de vaisseau. Nous ignorons la nature réelle de cet objet. Rien ne prouve qu’il vienne de l’espace, vous savez.
— Il faut bien qu’il vienne de quelque part tout de même.
— Nous préférons ne pas spéculer sur son origine tant que nous n’avons pas d’élément plus tangible. Il vous reste huit minute trente, Tommy, et ils ne veulent parler à personne d’autre que vous. Nous avons installé une ligne spéciale, hautement sécurisée dans votre bureau. Il faudrait que vous soyez là à l’instant T, Tommy.
— Mais pourquoi dites-vous « ils » ? Comment savez-vous qu’ils sont plusieurs ?
— Nous ne le savons pas. Simplement, l’O.D.I. emploie toujours un pronom pluriel en parlant de lui.
— Ils parlent notre langue ?!
— Oui, Tommy.
La communication s’interrompit. Ce Timour était plutôt cavalier, songea-t-il. Peut-être aurait-il dû exiger qu’il l’appelle Votre Excellence après tout. Ou Votre Excellence Tommy.
Son Excellence Tommy se fit alors un peu chahuter par Amberine qui le pressait de se lever.
— Eh bien, qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda sa femme.
— Que je parle à un type, ou même plusieurs, dans l’O.D.I.
— Tu vas aller là-bas ?!
— Non, juste dans mon bureau.
Amberine le secoua cette fois sans ménagement.
— Vous discuterez après. Préparez-vous, Tommy.
— Je ne peux même pas prendre une douche ?
— Non, Tommy. Pas le temps. Vous avez juste le temps de prendre un café et on file au bureau. Tenez, enfilez ça.
Il obéit machinalement, glissant un bras dans la robe de chambre qu’elle lui présentait (Amberine savait où toutes ses affaires étaient rangées et lesquelles il avait l’habitude de porter à telle heure de la journée, mieux en fait que Laurie) et la jeune femme lui passa la seconde. Comment faisait-elle ? C’était le milieu de la nuit et elle semblait aussi fraîche et active que la veille. Sa mise était impeccable, comme toujours, bien qu’il eût l’impression qu’elle n’était pas maquillée.
— Vous avez une minute pour me rejoindre à la cuisine, Tommy, dit-elle en sortant de la pièce, non sans jeter un dernier coup d’œil derrière elle pour vérifier qu’il était bien en train de boutonner sa robe de chambre.
— Je crois que je ne vais pas pouvoir supporter ça encore longtemps, grommela Laurie quand la femme rousse fut sortie. Tu devrais parfois lui rappeler qui est le chef ici, Tommy.
Il gloussa en voyant la mine offusquée de sa femme. Lui n’était pas gêné par les façons très directives de sa collaboratrice, sans doute parce que sa familiarité avait un caractère professionnel sans ambiguïté. Et aussi… parce qu’il appréciait ce contact étroit. Il l’appréciait un peu trop sans doute, au goût de Laurie.
Tommy, il te reste sept minutes : on t’attend, dit dans l’oreillette la voix de Pete, son ami de vingt ans et Conseiller aux Affaires Spéciales. Lui aussi avait la voix embrumée et il devina qu’il n’était pas réveillé depuis longtemps.
— J’arrive, dit-il à haute voix, assez forte pour être entendu jusqu’à l’autre bout du couloir.
Dans la cuisine, il retrouva la jeune femme rousse et sentit l’odeur alléchante du café. Il décida qu’il pouvait la complimenter à ce sujet sans disconvenir à leurs règles non écrites.
— Votre café, Amberine, est un vrai délice, je vous l’ai déjà dit ? Je croirais presque que vous êtes allée le cueillir sur l’arbre.
— Je n’ai pas grand mérite, Tommy, la machine fait tout.
— Mais quelqu’un a dû choisir ce café et je parie que c’est vous.
Elle sourit sans répondre directement.
— Je l’ai dosé un peu fort aujourd’hui, Tommy. Vous allez avoir besoin de toute votre tête. Vous sentez-vous prêt, Tommy ?
— Je suis prêt à en boire un deuxième, oui.
— Non, ce ne serait pas raisonnable. Vous devez avoir l’esprit clair mais être calme aussi, avoir des nerfs d’acier.
— Je suis calme. Qui a dit que je ne l’étais pas ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui pensent qu’elles feraient mieux que moi si elles étaient à ma place. Pensez-vous aussi que vous feriez mieux que moi, Amberine ?
— Quelquefois, Tommy. Mais seulement quand vous avez trop bu. Quand vous n’êtes plus le bon, le vrai Tommy : celui que les gens aiment.
Il grimaça, cette fois embarrassé pour de bon, ne voyant que trop bien à quoi elle faisait allusion. Mais il s’était excusé pour ce petit incident ; que pouvait-il faire de plus ?
— Mais en ce moment, comme presque toujours, je vous trouve super, Tommy, ajouta-t-elle rapidement. Et je connais trop bien le poste qui est le vôtre pour croire que je ferais aussi bien.
— Oui, chacun à sa place, fit-il un peu maussade.
Sa femme entra à son tour dans la cuisine. Le sourire naissant sur le visage d’Amberine s’effaça aussitôt.
— Je vous sers un café, Laurie ? proposa la jeune femme poliment.
— Non merci, je vais faire mon café moi-même, comme je l’aime. J’ai encore le droit, non ? répondit Laurie sèchement.
Sa femme avait un goût exécrable en matière de café. Pour lui, cela tenait plus de l’eau chaude parfumée. Le café doit être bien tassé, pensa-t-il, ou alors autant boire de la tisane.
Cinq minutes, souffla la voix du dénommé Timour, revenu aux affaires.
Il termina sa tasse en reluquant du coin de l’œil les deux femmes, presque côte à côte. Depuis deux ans qu’Amberine avait pris son job, il avait l’impression de vivre une union bigame. Et ça n’était pas déplaisant jusqu’ici. Évidemment, Laurie voyait les choses d’un autre œil. C’était un coup dur pour elle, même si aucun acte contrevenant à leur serment mutuel n’avait été encore commis. Elle qui avait si soigneusement fait le ménage autour d’eux, excluant tout élément féminin trop sexy, voilà que cette bombe tombait du ciel et au pire endroit ! La bombe Amberine. Sa femme avait essayé plusieurs fois de la faire renvoyer mais avait fini par comprendre qu’il ne la laisserait pas faire cette fois-ci, contrairement à son habitude. Il n’était pas seulement, en fait pas principalement motivé par une pulsion sexuelle. Il s’entendait vraiment bien avec la jeune femme. Et ça n’était pas surprenant car Amberine partageait avec sa femme les qualités qui l’attiraient le plus chez l’autre sexe : la féminité, l’assurance, le charme, le sens de l’humour, l’énergie, le dévouement envers l’être aimé. Bien sûr, il y avait une différence. Ce n’était pas vraiment lui, Tommy, que la jeune femme rousse aimait, c’était le symbole, la fonction. Il comprenait très bien le distinguo et s’en désolait un peu, parfois, mais se faisait une raison à chaque fois qu’il se regardait dans une glace.
Laurie avait dix ans de plus qu’Amberine mais comparée à lui, elle était toujours jeune. C’était une panthère, maintenant un peu enveloppée, dans le genre torride et extraverti. Amberine était plus policée en apparence, plus froide, mais tout aussi redoutable : on sentait que c’était de la glace qui lui coulait dans les veines, que rien ne la ferait dévier de la route qu’elle s’était fixée. Du moins, elle était assez jeune pour le penser.
Quatre minutes, égrena désagréablement la voix dans l’oreillette.
— Il faut y aller, Tommy, dit la jeune femme comme si elle avait eu l’ouïe assez fine pour entendre la voix sortant de son appareil (mais il réalisa plus tard qu’elle devait avoir sa propre oreillette cachée sous la masse de ses cheveux roux). On a juste le temps.
Son bureau se situait dans une autre aile du palais. Il suivit la jeune femme qui fendait l’air, ouvrant les portes devant lui avec une autorité impressionnante.
Dans la pièce si familière, un technicien finissait de s’activer. Il lui adressa le salut hygiéniquement correct (SHC) institué depuis la dernière épidémie de dieu sait quoi (il avait oublié ; peu importe, c’était une invention des services de Polit Prop), main en l’air, en gardant bien le mètre réglementaire entre eux, voire un peu plus, salut qu’un employé trop zélé avait dû lui inculquer à son arrivée au palais. Tommy franchit l’espace interdit et lui serra la main, provoquant l’ahurissement de l’homme.
— Si je ne peux plus serrer de mains, je perds cinquante pour cent de mon job, grommela-t-il à l’adresse du technicien.
Celui-ci sourit, se détendant ostensiblement.
— Merci, Tommy, c’est un honneur, bredouilla-t-il dans un élan de reconnaissance spontané.
Oh, il savait y faire. Après tout, c’était en partie pour ça qu’ils l’avaient mis là où il était.
— L’émission va commencer, intervint Pete impatiemment, avant même de lui serrer la main. Tu es prêt ?
— Ça doit bien faire la cinquième fois qu’on me pose la question depuis que je suis réveillé. Est-ce que j’ai l’air aussi miteux ?
Pete ricana sans répondre et le conduisit vers le bureau où on avait installé le terminal de communication. Pour l’instant, l’écran était encore noir. Il s’assit, pas vraiment inquiet, juste concentré, attendant que quelque chose se passe. Quelles têtes allaient-ils avoir ? C’était sa principale crainte. Si les types ressemblaient aux extraterrestres du cinéma, il allait avoir beaucoup de mal à s’empêcher de rire. Mais avaient-ils seulement une tête ?
— Tu es sûr que ce n’est pas un canular, hein ? demanda-t-il à Pete. Tu es sûr que ça vient de la soucoupe ?
— Sûr, mais pas de terme péjoratif comme soucoupe. On ne sait même pas ce que c’est que ce truc.
— Ah bon, truc, c’est mieux. Eh bien qu’est-ce que tu veux que je dise à ces types ?
— Laisse-les parler pour commencer. Puis tu peux leur réciter le bla-bla habituel : paix, amour, fraternité. Puis tu passes aux choses sérieuses. C’est quoi l’O.D.I. ? Comment est-il arrivé ici ? D’où vient-il ? Quels sont leurs projets ? ...
— Et surtout donnez-nous les plans de votre sacrée machine volante, acheva-t-il.
— Ah, ah, ah, fit Pete avec un sourire sans joie. Si au moins elle volait…
— Je suis sûr qu’elle vole, affirma-t-il.
— Pas d’énergie, pas de vol possible, rétorqua Pete, tout en faisant des signes mystérieux à l’adresse des opérateurs qui occupaient les tables adjacentes.
À cet instant, une minuscule étoile s’alluma au milieu du vaste écran noir qui lui faisait face. L’étoile grandit, occupant à peine un dixième de la surface disponible, devint jaune puis rougeâtre, envoyant des flammes dans l’espace vide, noir et immense qui l’entourait. Il s’attendait à ce que la lumière grandisse et envahisse l’écran, révélant son ou ses mystérieux interlocuteurs, mais il ne se produisit rien de plus.
— Curieux, fit-il, j’ai la mauvaise impression d’être en communication directe avec l’œil du Mordor.
— L’œil du quoi ? demanda Pete qui n’était pas un littéraire.
Les flammes au centre de l’écran frémirent et se déployèrent, envoyant aux quatre coins des flammèches roses et citron aux formes d’oiseaux fantastiques.
— Klaus Tomas Junior… articula une voix étrange venue de l’écran.
La prononciation était claire et nette, veillant à bien détacher chaque syllabe, comme seul un étranger pouvait le faire. La voix avait un accent à peine sensible, si on exceptait son articulation méticuleuse, plutôt inhabituelle. Elle lui sembla inexplicablement familière bien qu’aucune personne de sa connaissance ne lui vînt à l’esprit. Peut-être avait-il déjà entendu cette voix à la télé et il se remit à considérer l’hypothèse du canular.
— C’est moi-même, confirma-t-il incertain qu’il se fut agi d’une assertion. Je suis le grand leader de cette nation, la plus grande nation de cette planète. Vous ne pouvez donc pas trouver de meilleure personne à qui parler.
Les flammes restèrent muettes.
— Vous êtes sûr qu’il peut m’entendre ? demanda-t-il aux opérateurs.
— Absolument sûr, Tommy, soufflèrent au moins trois voix, dont celle appartenant au dénommé Timour, en venant de sa tête.
— Klaus Tomas Junior, répéta la voix venue d’ailleurs, êtes-vous en charge ?
Il resta une demi-seconde perplexe.
— Oui, je suis le Chef d’État. Il n’existe pas de personne située plus haut dans notre hiérarchie civile ou militaire, si c’est ce que vous demandez. Vous pouvez donc me parler. Et je vous répondrai bien volontiers au nom des peuples de la Terre que je gouverne.
Il sourit en lui-même de cette forfanterie que seul un gamin de dix ans aurait pu croire.
— Bon Dieu, Tommy, souffla Pete en faisant des grimaces en face de lui. Ne lui parle pas comme si c’était un foutu extraterrestre !
Il haussa les épaules et poursuivit.
— Si vous vouliez une personne en charge sur cette planète, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vous le répète, vous pouvez me parler.
— Nous vous parlons, Klaus Tomas Junior.
— Oui… Il réprima un début d’agacement comme à chaque fois qu’on l’appelait par son patronyme complet et celui-ci semblait prendre un malin plaisir à le lui assener à chaque phrase… Est-ce que je peux vous demander votre nom ? Comme ça, nous serons à égalité.
— Nom… nous n’avons pas reçu de nom, Klaus Tomas Junior.
— Comment puis-je vous appeler dans ce cas ?
Les flammes redevinrent silencieuses un instant, un très long instant.
— Mordor, dit finalement la voix.
— Mordor ?! c’est votre nom ?
— Non, nous vous avons dit que nous n’en avons pas. Mais vous nous avez appelés par ce nom tout à l’heure. Il nous plait.
— Savez-vous qui est l’œil du Mordor ? En fait, je serais content de discuter enfin avec quelqu’un qui sait de quoi je parle.
Il y eut quelques rires sous cape dans la salle.
— Oui, nous le croyons. C’est un nom, comme Klaus Tomas Junior. Et il nous convient s’il vous convient.
— Mais il se réfère à un personnage inhumain, expliqua-t-il.
— Tant mieux alors, car il se trouve justement que nous sommes inhumains, Klaus Tomas Junior…

Bien, assez de pratique : cet échantillon suffira pour la démonstration. La novella complète, Jeu de mort, est de toute façon bien trop longue pour ce blog. Si vous voulez connaître la fin (et le milieu), c’est par là et c’est payant (tout travail mérite salaire).





samedi 19 juillet 2025

Alien, Jaws, The Thing and other living nightmares

 

The lesser you see, the better the fear effect...


    In all of these outstanding movies, the main theme and powerful engine of the plot is the nightmare monster. Yes, this sort of monster only the dreamer might encounter for real in the deep of his slumber. As a matter of fact, this is primarily a haunted creature for the children’s bad dreams but I don’t exclude that it might also appear in some grown-up’s nightmares. This monster is the scariest of all imaginable monsters because of its ubiquity, its invulnerability and its unadulterated thirst of destruction (in particular human destruction). This monster is always waiting in your back whatever clever schemes you can think of, whatever your physical feats for escaping it. In the end, the dreamer is always the loser. His only way of survive is to wake up.

In the real world, I mean, in the real world of dreams (when you are sleeping), there is no need of a rationale for the presence of this kind of surnatural monster ; the dreamer, especially when young, believes wholeheartidly in it. But that’s another story when you address grown-up and teenager audience, movie-goers for instance. You have to convince them of the reality of the beast. That’s why this genre can only succeed when all the appearances of reality surrounding the creature are proved. Well, in hindsight, the proof turns to be as faked as the monster but for a spectator’s mind and for the time being plunged in the dark room, it is enough. This is why the harsh and grim and rusted Nostromo as a setting is so efficient and why the rude or down-to-earth crew is perfect for this show (when I speak of Alien, it is always the first one by Ridley Scott I consider, the sequels being weaker by an order of magnitude and even by several orders for the very last avatar). When you think of it in retrospect, you can easily spot the phony science that you were given by the wily scenarists but it’s too late, the magic has made its trick ! For instance, still in Alien, there is no way that the face-hugger can pierce the visor of the too curious and too naive astronaut. This kind of visor, for obvious reasons, is almost indestructible and certainly not by some throws of acid. By the way, the sulphuric acid-like-blood is an absolute absurdity, biologically speaking. Is it important ? No. This is a science-fiction film and in science-fiction, the only important word is the latter. All of the features of the monster are uniquely conceived to persuade the viewers of its plausibility, that they are not watching a stupid fantasy story, a children nigtmare. But in reality, this is it, just a children nigthmare thinly disguised in a real serious story. Is it a weakness or a critic ? No, it’s just fine but it’s better if you know it.

In the real world of dreams, these inescapable monsters are, in my knowledge, generally almost indescribable. They are dark, changing, without a clear face. At least, they seem like that in the awakening. If someone asks the dreamer or if the dreamer asks himself what the nightmare monster lookliked, he can only answer with some lovecraftian adjectives of his liking like sinister, atrocious, dreadful, vile, nameless, unspeakable and often slimy. Therefore, a rule of this genre, if we want to succeed, is to hide the monster in the shades of the background the longer you can. That was brought to perfection in Alien since you never see the somewhat disappointing snake-humanoïd creature in its entirety before the last shots, when the film comes to an end (in fact there is another good reason to drown the monster in darkness : hide the puppet’s strings and other special effects). Another rule to add a "turn of the screw" is to set in the plot in the most cloistered scenery. A space ship in the outer space is the absolute cloistering thing, a base in Antarctica is slightly inferior in term of confinement but still very good (in an aside, submarines, bathyscaphes and undersea stations are almost as perfect as space ships in term of confinement but I can’t find a memorable film with a nightmare monster in this context ; well, I gave a cheap tip for future scenarists). Therefore for all these reasons, in my sense, Alien is the ultimate film of nightmare monsters.

In spite of the appearances, Jaws follows the same pattern in its broad lines (I only consider the Spielberg’s film here). The undersea serves as a cover of darkness for the monster, even while it’s hot and sunny everywhere else (of course, the scenery is a seaside resort during the summer season). The contrast between the casual sunny background, the happy vacationners and the unquenchable bloody monster is nevertheless a small feature of originality in this dark genre (now become usual but never as well crafted as in the original). The end departs of the rule of the genre because the monster should never be destructed once and for all : that’s its weakest point. I repeat, in these nightmare monster films, you should only escape of the creature when the dream stops, that is, when the lights come back in the dark room. In this regard, The Thing has the most powerful ending : everybody dies or will soon die. And that’s right : you can’t hope for survival against this sort of monster.

Why ? Why you can’t have a glimmer of hope in this genre ? Because the monster is both a symbol and a reminder. It is the symbol of death, under another disguise than the grim reaper with the black houppelande. And you can’t escape death : this is a fact. Now, I wish to propose my theory on the subject, for the sake of entertainment. As I said, the real root of this genre is the nigtmare monster which populates our dreams, especially when we are young. I believe that some dreams have a powerful function of warning on the dreamer. What’s the warning in this case ? Very simple. The children and the youth in general have the unshakable belief that they will live forever, that they are immortal. And they have this strong conviction because they still know without knowing that they know it that the spirit in them is immortal. The spirit, yes, but not their soul. So it is cautious and advisable for young people to have periodically this sort of brutal reminder.


A true nightmare, in French.

The masters of nightmare : Hodgson and Lovecraft (in French)

A different type of nightmare through madness by Gene Wolfe (in English).



dimanche 23 juin 2024

Isao Takahata : une longue montée vers la perfection


Isao Takahata est mort très récemment, en 2018, ce qui aurait fourni un excellent prétexte pour écrire cet article si seulement j’avais su qui il était. Le fait est que cet artiste remarquable m’était entièrement inconnu il y a de cela encore un an. Comme à peu près tout le monde qui s’intéresse à ce qui se fait de mieux dans l’univers du film d’animation, je connaissais assez bien depuis longtemps son collègue Miyazaki et ses nombreux films mais continuais d’ignorer sans le savoir le nom, l’existence et l’œuvre de Takahata.

Que Miyazaki ait pris toute la lumière par chez nous n’est pas étonnant : il a toutes les qualités ou tous les défauts que recherche avidement le public occidental, y compris français, de plus en plus influencé par le « goût » américain. Si on excepte le folklore proprement japonais qui ornemente certains de ses films, et encore bien peu, comme le très bon ‘Voyage de Chihiro’, l’esprit comme la matière principale des films de Miyazaki semble tiré de la littérature ou des légendes occidentales, parfois passées par le filtre déformant et fantaisiste de Disney. Un peu grossièrement, on peut dire que le cinéma de Miyazaki est composé selon les standards habituels d’Hollywood, soit 95% de pure fantaisie pour 5% d’ancrage dans le monde réel. Au fil du temps et, de toute évidence, de par la saine influence de Takahata, ce dernier pourcentage a été quelque peu révisé au-dessus de la dose homéopathique, mais sans que cette injection de réalisme n’atteigne la substance même de ses films. Aussi la découverte pour moi de Isao Takahata a été une double surprise. Car en plus de ses immenses qualités artistiques, les proportions chez lui sont presque l’inverse de celles chez son collègue de Ghibli. Même le fantastique le plus débridé de ‘Pompoko’ parvient à ne jamais se couper de la réalité quotidienne du Tokyoïte, aussi bien dans ses aspects psychologiques que politiques. Et cela pour une raison très simple : le réalisme est au cœur du propos de Takahata ; la forme peut changer radicalement selon les films — quel grand écart entre ‘Souvenirs goutte à goutte’ et ‘Pompoko’, pourtant réalisés à la suite, en trois ans à peine ! — mais le fond reste tout à fait cohérent.

Parlons donc un peu de la forme, également admirable chez ce réalisateur. C’est d’autant plus surprenant à première vue car Takahata, contrairement à Miyazaki, n’est ni animateur ni dessinateur. Or, une vision comparée même cursive de leur œuvre respective suffit à révéler l’énorme avantage en matière d’inventivité graphique pour le premier. Là où le style de Miyazaki ne s’éloigne jamais du standard de Ghibli, Takahata cherche les styles graphiques les mieux adaptés à son sujet. Cela peut sembler paradoxal, mais le pur plaisir du dessin, de la peinture, sont à trouver chez ce non-dessinateur. 

Enfin, un trait que j’apprécie particulièrement chez Takahata, un trait rare chez les artistes et chez les hommes en général, est qu’il n’aura cessé de se bonifier avec l’âge. Si on prend son premier film avec Ghibli et son dernier, la différence de qualité en faveur du dernier est criante, et cela à tous les niveaux, aussi bien artistiques que philosophiques si on ose dire. Et je ne parle même pas de sa longue carrière avant Ghibli, que je connais encore mal. Quelle heureuse stupeur de considérer que celui qui a commencé avec la série animée ‘Heidi’ a terminé avec ‘Le conte de la princesse Kuguya’, son chef d’œuvre, juste quelques années avant sa mort, alors qu’il avait déjà près de soixante-dix ans ! Combien d’exemples de ce type peut-on trouver dans toute l’histoire de l’art, même en ajustant l’âge de la vieillesse selon l’époque de l’artiste ?

Je vais maintenant passer en revue sa courte filmographie avec Ghibli et je terminerai donc par le meilleur.




Le tombeau des lucioles : pas le meilleur quoiqu’il soit déjà très bon. Le style graphique est standard pour le studio, avec juste une attention plus importante pour les petits détails qui font vrai. La volonté évidente de mélodramatisation a pour effet d’affaiblir et non de renforcer le propos. Les horreurs de la guerre n’ont pas besoin de cet artifice. On peut regretter aussi le discours à sens unique, à charge : la guerre est un grand révélateur pour l’être humain, et que ça plaise ou non, du meilleur comme du pire ; ici, je crains bien qu’on n’ait droit qu’au deuxième aspect en dehors des deux enfants. Reste malgré ces réserves une histoire centrale forte et une des meilleures évocations de la guerre dans le cadre d’un film d’animation. 




Souvenirs goutte à goutte : ici, l’intérêt du récit semble minimal. On est dans du cinéma vérité, naturaliste, apparenté à l’ancien cinéma italien et français (disparus aujourd’hui) qui semble avoir pour horizon indépassable le documentaire. On sait que Takahata était un grand admirateur de la culture européenne, tout particulièrement de la feue culture française, naturaliste par essence. Bien sûr, il s’agit d’une illusion soigneusement construite car ce type de récit ou d’écriture demande autant de soin et d’art que des drames extraordinaires. Il n’y a pas moins d’art chez Tolstoï que chez Shakespeare ou Cervantès. Mais l’effet est atteint dans l’ensemble et on croit à l’itinéraire banal de cette citadine vers une vie paysanne plus rêvée qu’authentique, jusqu’à ce que justement la réalité la rattrape. Je noterai en particulier la splendeur graphique de certaines scènes, comme la promenade des deux (ou trois ?) jeunes gens dans la lumière dorée du soleil couchant, tellement bien rendue dans les tons, les ombres et les lumières, la vibration même de l’air, qu’on s’y croirait. Quelqu’un me dit que le sourire de l’héroïne adulte est raté et la rend effrayante : c’est possible, je n’ai pas remarqué. Au final, je dirais que le second film de Takahata présente à peu près ses forces principales là où le premier montrait des faiblesses et réciproquement. Aucun mélo ici mais le récit manque un peu de force, d’intensité.




Pompoko : Son premier chef d’œuvre. L’histoire est originale et en grande partie de lui. L’animation et le graphisme sont encore améliorés par rapport à son film précédent pour atteindre des niveaux exceptionnels. Il est clair que lorsque Takahata fait confiance à un graphiste et à un animateur, il leur laisse une grande liberté, ce qui explique ce déferlement de trouvailles qu’on aurait bien de la peine à trouver chez les autres réalisateurs de Ghibli, sans parler évidemment de la standardisation d’une médiocrité accablante et toujours croissante de Disney. Et là où un Ocelot peut paraître parfois précieux, excessivement sophistiqué, Takahata vise toujours à l’efficacité narrative en plus de la splendeur visuelle. Le propos écologiste du récit est parfaitement contrebalancé par les réalités de la vie moderne. Les tanukis (des chiens viverrins en français) aux multiples niveaux de métamorphose sont les Indiens de Tokyo. Ils ont une seule alternative : s’adapter ou disparaître. Après un long combat, ils finiront par accepter l’inévitable, comme les renards magiques avant eux, non sans avoir essuyer de lourdes pertes en passant. Ce n’est sûrement pas un récit pour les idéalistes béats.




Nos voisins les Yamada : un virage à 180° (et non à 360° comme dirait Baerbock, une de nos crèmes d’idiotes) exécuté avec une maîtrise impressionnante. Ce film est adapté de ces bandes dessinées en trois (ou quatre ?) cases, très répandues à une époque dans les journaux de tous les pays ayant une culture de la bande dessinée et donc au Japon. C’est dire que le projet d’en faire un long métrage était une gageure. Takahata a opté pour la simplification graphique maximale, sauf pour quelques scènes imaginaires, et pour un style d’aquarelle très légère, proche du lavis (en fait recréé par PAO). J’imagine que ce style et sans doute les premières scènes à la narration fantastique (entremêlant événements du plus banal quotidien et délires phantasmatiques) a déconcerté le public japonais, habituellement meilleur juge des œuvres de Takahata. Le film a été un bide. C’est tout à fait dommage car il est excellent, en particulier quand il prend vraiment son rythme et son ton définitifs au bout du premier quart. Ce regard amusé, goguenard, souvent sarcastique, sur une famille japonaise somme toute assez typique, avec la grand-mère à la maison, en plus des deux enfants m’a davantage fait penser à Mafalda qu’à Snoopy, bien qu’il y ait un chien philosophe là aussi. On retrouve les mêmes qualités humaines et narratives que chez l’Argentin mais l’esprit est plus mordant et plus franchement comique. Cela vient sans doute du fait que la focale est bien plus mise sur le père de famille que sur la fillette, évidemment plus charmante, mais moins drôle que son géniteur. Celui-ci m’a fait penser à une caricature du père de l’héroïne dans ‘Souvenirs goutte à goutte’, aussi bien pour le physique que pour le moral, bien qu’il soit finalement plus humain et donc plus sympathique. Sa femme est également très drôle en bobonne un peu branque et la grand-mère n’est pas vraiment plus édifiante. Tous les personnages y compris le chien, très sobre, sont excellents. Personnellement, le film aurait pu durer une heure de plus sans que ça me dérange, bien au contraire. 



Le conte de la princesse Kaguya : il s’est passé dix ans entre le film précédent et celui-ci qui sera le dernier de Takahata. Comment expliquer un tel délai ? L’échec commercial du précédent ? Un découragement de l’auteur ? Je n’ai pas les réponses mais il y a sûrement quelque chose à creuser ici. En tout cas, une raison qui peut être écartée est le manque d’inspiration ou la perte de créativité de Takahata. Je le tiens pour le sommet de son œuvre, au moins période Ghibli (et j’ai beaucoup de peine à croire qu’il ait fait mieux avant). Le titre peut être trompeur en ce que le récit n’est ni vraiment merveilleux comme le terme conte pourrait le laisser croire et encore moins fantaisiste. Il s’agit plus d’une fable réaliste, où comme souvent avec l’auteur, le rêve enfantin doit finalement céder face aux dures leçons de la réalité. Est-ce que la leçon est triste ? Non. Mais c’est clairement la leçon inverse de celle de Peter Pan, ce curieux syndrome dont souffre, en plus de quelques autres encore plus épouvantables, une majorité de Nord-Américains et de pas mal d’Européens contaminés par l’américanisation de nos sociétés. Takahata démontre ici une épaisseur philosophique mariée avec une grâce artistique qui n’a pas d’égal, à ma connaissance, dans tout le cinéma d’animation.

Tous les films Ghibli de Takahata sont disponibles sur Netflix, par exemple. Voici le film promo pour la princesse Kaguya, qui ne donne qu'un très faible aperçu de la beauté narrative et visuelle du film:




vendredi 19 janvier 2024

Qui est le numéro 1 ? Quel est son plan ?




    Dans le grand chamboulement du monde à peine croyable qui est en train de s’opérer sous nos yeux effarés ou émerveillés selon les goûts, on peut discerner grosso modo deux lignes de pensée pour expliquer l’inexplicable. Il y a la première ligne à laquelle je souscris majoritairement (il y a en effet beaucoup de voix en moi) dont vous pouvez vous faire une bonne idée en lisant ou en relisant mes excellents articles de ces trois dernières années que vous pouvez trouver à droite dans la catégorie « transformation de notre monde ». Mais aujourd’hui, par souci démocratique, je vais laisser le crachoir à cette voix très minoritaire qui est en moi et parler donc un peu de la seconde ligne de pensée. Pour cela, j’ai choisi de prendre comme guide et métaphore la vieille série des années 60 : Le Prisonnier, excellente série, même encore pour le spectateur moderne.
    Celle ligne de pensée part du principe que nous sommes rentrés de plain-pied dans une dystopie, qui, comme toujours, commence par se masquer sous les traits d’une utopie (liberté, démocratie, égalité, etc. dont chaque terme pourrait, comme dans 1984, être remplacé par son contraire avec plus de vérité). Le nous dont je parle ici est l’homme occidental collectif (et le Nous de Zamiatine, autre chef d'œuvre dystopique, où un peuple échange liberté pour confort et bonheur factice : oui, c'est bien nous, ce Nous). De même que dans la série, la dystopie semble s’arrêter aux frontières du Village, la nôtre s’arrête plus ou moins là où commence le reste du monde (oui, nous sommes vraiment devenus un village, un grand village disons, surtout ici en Europe occidentale). Comme dans la série, il existe un numéro 1 que nous ne voyons jamais et qui tire toutes les ficelles dans l’ombre. Souvent, l’identité de ce personnage omniscient et omnipotent est assimilée à la vague personnalité de Klaus Schwab, ce qui est profondément grotesque, mais soit, admettons qu’il y a bien un numéro 1, juste que nous ignorons son identité comme dans la série avant l’épisode final. Dans ce cadre d’idées, le but du numéro 1, pas dans la série mais dans notre monde, serait de détruire la civilisation occidentale de l’intérieur, en sapant ses fondements — recherche constante de l’innovation et de la connaissance, dur travail, efficacité à tous les niveaux — ses valeurs traditionnelles, en remplaçant tout ce qui marche ou marchait par ce qui ne marche pas et qui très probablement ne marchera jamais (type éoliennes, voitures électriques, robots « intelligents », etc.) du moins pour une société comptant tout de même plus d’un milliard de personnes. Et donc, logiquement, le but ultime de ce numéro 1 inconnu serait de décimer la population, décimer au sens moderne qui est à peu près l’inverse du sens antique, soit de réduire de neuf dixième au moins nos cohortes d’inutiles et de parasites (rendus tels par la volonté du cerveau machiavélique qui nous gouverne depuis son antre des ténèbres). Car la justification principale de ce génocide programmé, de cet Homocide comme je l’appelle ici ou là, et en fait la seule un peu sérieuse que j’ai pu trouver, est que l’espèce humaine serait dans l’ensemble, avec de rares exceptions, les "élus", une espèce parasite et/ou prédatrice de la nature et donc de la planète, qu’il convient de limiter fortement pour le bonheur des petites fleurs et de nos amis les loups. En fait, dans ce cadre de pensée, il n’est même pas sûr que l’espèce humaine fasse partie de la nature, de la planète ; peut-être sommes-nous des extra-terrestres, des aliens sans le savoir ?
    Le numéro 1, contrairement à la série, use de nombreux numéros 2, pas seulement successivement mais aussi simultanément. Ceux-là sont bien connus, au moins pour la plupart, et nous les retrouvons logiquement aux commandes de la salle de contrôle : nous pouvons nommer ici cette bonne Clinton, Saint Obama, ce véritable yankee de GW Bush (mais on doute qu’il ait jamais su ce qu’il fabriquait là), Sleepy ou Slippy Joe (selon les jours), ce bon Hollande, l’affreux Sarkozy, le derviche tourneur Macron, les non-entités qui dirigent depuis deux décennies Le Royaume-Uni (à peu près aussi uni que l’est son maître américain), l’Italie et l’Allemagne, sans parler des postes avancés d’Israël, du Japon et des antipodes. Disons pour préciser qu’il y a des numéros 2 et des numéros 2bis là-dedans, voire des troisièmes couteaux.
    Parfois, très rarement, car la société a érigé tout un système de blocages et garde-fous contre ce genre d’événements, un faux numéro 2, une sorte de numéro 6, parvient jusque dans la salle de contrôle et tâche de faire quelque peu dérailler cette machine si bien huilée. Oh, ils ne font pas la révolution quoiqu’on dise mais ces intrus — comment les qualifier autrement ? — peuvent se révéler très gênant, soit parce qu’ils n’écoutent pas les instructions du numéro 1, soit qu’ils ne les comprennent pas. Le dilettante Trump est à peu près ce qu’on a fait de mieux dans le genre, ce qui est bien peu. Soyons clair, même s’il parvient de nouveau à éviter les écueils et les colis piégés pour retrouver sa place de (faux) numéro 2, ce ne sera jamais un vrai numéro 6, rusé comme un diable, déterminé comme le destin, féroce comme un loup et teigneux comme une teigne. Il faudrait un homme du calibre de Poutine dans la passerelle de commandement et on peut être raisonnablement certain que cela n’arrivera pas. Pas de ça chez nous. C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle Poutine est si détesté par nos élites. Ils ont cru de bonne foi — les pauvres, on les a trompés ! — dans les années fastes, fastes pour les profiteurs, que Poutine allait être un second Yeltsine, version sobre mais pas vraiment plus chic, aussi malléable et aux ordres du numéro 1, ce qui aurait considérablement étendu les frontières de l’Empire, et ils ont eu à la place l’empêcheur de tourner en rond depuis un quart de siècle, l’ennemi numéro 1.
    Contrairement à une légende moderne, les numéros 2, sont majoritairement, tout comme dans la série, des personnes intelligentes, intelligentes dans le sens qu’elles possèdent un QI fort élevé, plus élevé que le vôtre ou le mien selon toute probabilité. Il faut en effet un QI très élevé pour découvrir et décrypter les instructions du numéro 1. C’est un peu comme de lire l’Ancien Testament : tout est sujet à interprétation, tout est énigme qu’il faut résoudre s’il on ne veut pas partager le sort des mauvais répondeurs du Sphinx. Car à la différence de la série, les numéros 2 de ce monde ne reçoivent pas leurs instructions par téléphone, même par ligne spéciale. Ils doivent les chercher, scruter les moindres indices, les lire entre les lignes de communiqués apparemment banals, dans les mouvements des courbes de la Bourse ou des monnaies. C’est aussi difficile que de lire l’avenir dans le mouvement des astres ou dans les entrailles de poulets. Oh non, ce n’est pas à la portée de tout le monde ! Notez bien que cette intelligence n’a rien à voir avec la compétence dans leur fonction, du moins si leur fonction était d’améliorer le sort des peuples qu’ils dirigent, ce qui n’est pas du tout le cas, comme déjà dit. D’une manière générale, la compétence exclut la corruption. Ou plutôt c’est l’inverse : la corruption exclut la compétence. Or, si vous me suivez bien, un objectif évident du numéro 1 est d’amener des personnes corruptibles, c’est-à-dire déjà corrompues, aux postes de numéro 2, de sorte qu’elle aura plus de levier sur elles, en cas de réticence ou plus invraisemblablement de rébellion. Dans ce monde, les aspirants numéros deux, tout comme dans les bandes de malfrats, doivent commencer par montrer leur obéissance et leur fidélité au maître en exécutant quelque acte contre nature, quelque crime contre l’ennemi désigné, surtout si cela comprend femmes et enfants (l’exemple n’en sera que plus édifiant).
    Dans la série Le Prisonnier, celui-ci finissait, dans les toutes dernières minutes par apprendre la vraie identité du numéro 1. Ce n’est certes pas le meilleur épisode de la série ; c’est même le pire. En dehors de servir le penchant à la mégalomanie de l’acteur, producteur, réalisateur, scénariste principal de la série, Mac Goohan, cette révélation n’a guère de sens. Tout au plus pourrait-on arguer pour sa défense que dans la dystopie qui est la sienne et la nôtre (si on suit cette ligne de pensée), la victime, le numéro quelconque, le citoyen x, est aussi son propre bourreau puisqu’il contribue au système en votant pour le numéro 2 de son choix, ignorant ou voulant ignorer que le jeu est pipé puisque les choix possibles ont déjà été canalisés vers un résultat qui de toute façon conviendra au système.
    Dans la réalité et dans cette ligne de pensée, l’innommable numéro 1, ce prince dans l’ombre, ce menteur, ce corrupteur, ce destructeur, ne peut être qu’une seule personne, que nous connaissons sous divers noms ou vocables, très probablement fantaisistes. 
    Eh bien, je crois que le portrait est à peu près complet et que répondre à la devinette du titre n’est plus maintenant qu’une formalité.

Un autre article de moi concernant la série Le Prisonnier: ici.
Et ci-dessous, pour ceux qui auraient loupé les multiples diffusions TV (mais généralement très tard le soir), le premier épisode intégral de la série originale (il y a eu depuis, évidemment, un remake!)