samedi 30 mai 2026

Le « grand échiquier » avec un joueur de poker en guise de “great” leader

 


« The ultimate objective of American policy should be benign and visionary: to shape a truly cooperative global community, in keeping with long-range trends and with the fundamental interests of humankind. But in the meantime, it is imperative that no Eurasian challenger emerges, capable of dominating Eurasia and thus also of challenging America. The formulation of a comprehensive and integrated Eurasian geostrategy is therefore the purpose of this book. »
« L’objectif ultime de la politique étasunienne (américaine dans le texte originale mais soyons précis) devrait toujours être bégnine et visionnaire : pour former une communauté mondiale vraiment coopérative, en s’appuyant sur les tendances à long terme et dans les intérêts fondamentaux de l’humanité. Mais entretemps, il est impératif qu’aucun challenger eurasien apparaisse, capable de dominer l’Eurasie et de défier ainsi les USA (Amérique pour l’auteur toujours aussi flou dans sa géographie). La formulation d’une géostratégie eurasienne complète et intégrée est donc le but de ce livre. »


   
Ceci est la présentation du Grand Echiquier, livre de Zbigniew Brzezinski, que tous les historiens actuels, libéraux ou pas, s’accordent pour désigner comme l’inspirateur principal de la politique étrangère des USA de ces trois dernières décennies. Malgré son nom, Brzezinzky est en effet au moins aussi Étasunien que Polonais. Le livre est sorti en 1997, peu de temps après l’effondrement de l’URSS, à une époque dorée (et probablement en partie illusoire) où les USA se croyaient les maîtres du monde, pour maintenant et pour l’éternité à venir, s’ils faisaient tout bien. Ce livre est sans doute le plus caractéristique de cet état d’esprit d’alors (et toujours d’actualité chez un bon nombre d’Étasuniens même s’il a connu quelques sérieuses corrections ces dernières années).
Si vous voulez rire, lisez l’interprétation que donne de la fameuse doctrine Brzezinski notre (faux) ami Wikipédia. Nous apprenons ainsi que le but ultime de Brzezinski était de former non pas un Empire bien sûr mais une communauté mondiale unique, bienveillante et protectrice (oh très protectrice !), sous la supervision également unique de l’ONU… des USA. Apparemment, ils ont pris très au sérieux le terme « bénin » dans l’introduction involontairement comique de l’auteur, donnée ci-dessus. Moins drôle est l’interprétation réelle qu’en ont fait les USA depuis les années 90 et qui, soyons clair, est nettement plus proche de la pensée originale de l’auteur.
Avant 1991, la seule puissance « eurasienne » qui, selon l’auteur, pouvait menacer l’empire « bénin et visionnaire » était l’URSS et donc par la suite, son héritière naturelle, la Russie. La Chine était alors en pleine expansion économique mais semblait un poids très léger au niveau géostratégique, ce qui était alors en effet une réalité. Néanmoins pour une pensée « visionnaire » comme celle de Brzezinski, c’était manquer singulièrement de vision à long terme. Donc la stratégie de base des USA dès cette époque a été de contenir la Russie en la pressurant de tous les côtés, tout en essayant de lui inculquer les nobles principes de la démocratie et du libéralisme US. Dès les années 90, l’expansion de l’OTAN vers l’Est a commencé, et bien entendu un des premiers pays de l’Est à y adhérer a été l’ancien pays de Brzezinski (en 1999). En même temps, la CIA, sous son déguisement préféré de loup en agneau, c’est-à-dire sous couvert d’ONG prôneuses de démocratie et de droits de l’Homme, s’est mise à sponsoriser les groupes politiques les plus russophobes des régions ou des pays frontaliers de la Russie avec des succès variés (par exemple Biélorussie, Georgie, Tchétchénie, et bien sûr Ukraine). Les choses sérieuses ont commencé en 2004 avec la révolution orange en Ukraine (où comment placer des oligarques à la solde de l’Ouest au pouvoir et en complète contradiction avec l’intérêt du peuple ukrainien) puis avec l’affaire géorgienne en 2008. Enfin, le grand jeu a pu se révéler dans toute sa beauté, grâce au coup d’État de 2014 (coup d’état certes mais très légitime, n’est-ce pas, puisqu’il visait à instituer la vraie démocratie, la liberté et les droits de l’Homme comme on a pu voir depuis lors). Pourquoi renverser Ianoukovitch, président médiocre mais démocratiquement élu d’Ukraine en 2014 ? Eh bien parce qu’il pensait mal bien sûr. Le point d’achoppement précis a été son refus de signer les accords qui engageaient son pays vers l’UE (et tout le bonheur prévisible qui s’ensuivrait). Et pourquoi a-t-il refusé ? Par perversité ou par une russophilie fanatique ? Pas du tout. Parce que l’accord avec l’UE était très contraignant et l’obligeait de facto à couper tous les ponts économiques avec la Russie, qui représentait alors plus de la moitié des échanges commerciaux du pays (exports et imports). Et bien que Ianoukovitch n’était pas un grand « visionnaire » comme Brzezinski, il était suffisamment lucide pour comprendre que cela n’allait sûrement pas apporter paix et prospérité aux habitants du pays.
L’obsession étasunienne à transformer l’Ukraine en poing américain contre la Russie est certainement en partie le fruit de la haine presque atavique de Brzezinski. Celui-ci estimait en effet dans sa russophobie sans limite que l’URSS n’était que peu de chose sans l’Ukraine et que donc, très logiquement, la Russie était peu de chose, juste un fruit mûr prêt à être cueilli, et qu’un bon mouvement de son fou ukrainien balaierait tous les pions russes sans grand problème. Une vision étrangement déconnectée de la réalité mais typique de certains Polonais (et de certains Ukrainiens), qui pourtant devraient avoir appris quelques leçons sur le sujet depuis au moins cinq siècles. Après le renversement pour le bien de l’Humanité de Ianoukovitch, le noble but de Brzezinski n’était toutefois pas encore atteint. Car si l’Ukraine avait bien, comme prévu, souffert beaucoup sur le plan économique de sa rupture avec son grand voisin, la réciproque ne s’était pas révélée vraie. En fait l’économie de la Russie, même mesurée par un instrument aussi défavorable que le PIB pour les pays qui ne sont pas des économies financiarisées, sous perfusion constante de prêts à taux zéro, même mesurée par des organismes aussi peu russophiles que la Banque Mondiale, n’a cessé de croître depuis 2014 (hors COVID, aux effets économiques d’ailleurs relativement peu sensibles en Russie) hormis un très léger fléchissement en 2015, dû à la première vague de sanctions, suivi d’une montée vertigineuse, surtout comparée à nos propres courbes, bien heureux Européens de la Zone* (voir graphique plus bas tiré de la Banque Mondiale).



Il manquait encore la pièce principale au beau plan de notre génie visionnaire Zbigniew, « the beautiful plan » aurait dit le bébé géant qui ne connaît pas beaucoup d’adjectifs : la guerre, enfin, la guerre chaude, la guerre pour de vrai. Et tout a donc été fait pour ça, grâce aux âmes damnées du bandit Porochenka et de l’acteur « modérément talentueux » Zelensky. Les mesures discriminatoires antirusses, touchant dans la pratique une bonne moitié de la pop. ukrainienne, surtout à l’Est et au Sud, le développement rapide de l’armée de Kiev et son surarmement (pour le plus pauvre pays d’Europe), les attaques aveugles sur la pop. civile de Donietsk et Lougansk n’avaient qu’un seul but : contraindre la Russie à entrer dans le « grand échiquier ». Avec le recul, mais c’est facile, on doit constater que celle-ci aura trop longtemps traîné des pieds, cherchant encore et encore une solution diplomatique à la guerre civile qui se déroulait en Ukraine, alors qu’il ne pouvait y en avoir dans le cadre du plan général, parfaitement connu du Kremlin.
Puis, en février 2022, comme les pressions militaires devenaient insoutenables pour les régions autonomes de Lougansk et Donietsk, Moscou s’est finalement décidé à franchir le Rubicon. Il faut comprendre ici que c’est avec la pleine conscience qu’il rentrait dans le « grand échiquier » étasunien que Poutine s’est résolu à ce qui pour lui était un acte contre nature : faire la guerre à l’Ukraine et donc à son grand patron occidental. Ceux qui doutent que Poutine aurait préféré finir sa carrière de politicien gestionnaire bon père de famille en s’occupant des affaires courantes et qui parfois, encore plus grotesquement, lui prêtent des ambitions napoléoniennes, devraient sérieusement relire les discours de Poutine depuis son avènement. J’aimerais bien qu’ils me montrent où et quand il a menacé d’envahir l’Ukraine, la Pologne ou n’importe quel pays d’Europe. La vérité est que le partenariat commercial avec l’Europe et en particulier avec l’Allemagne, la plus grosse dinde farcie de l’opération Ukraine (en dehors de l'Ukraine elle-même), lui convenait très bien. Non seulement, il pensait n’avoir aucun intérêt à ce conflit armé mais craignait que les retombées économiques qui ne manqueraient pas de suivre son entrée en guerre, pourraient être très néfastes pour son pays, au moins à court terme. Et il avait raison : en 2022, avec l’imposition de nouveaux paquets de sanctions jamais vues de mémoire d’homme coordonnés par Washington, l’économie de la Russie a commencé à tanguer. Le problème pour le beau plan de Zbigniew et de ses successeurs, c’est que ce déclin n’aura duré que quelques mois, même pas un semestre complet. Après cela, il n’était en vérité plus question de vaincre la Russie et encore moins de la découper en rondelles comme dans les rêves les plus fous de l’Empire : au mieux on arriverait à un gel du conflit suivant la ligne de front, mode Corée, et donc à concéder une jolie part de l’Ukraine à l’arch-ennemi. Maintenant, ce n’est même plus sérieusement envisageable et tout le monde sait à Washington, même l’incompétent en chef sur son trône en or, qu’il faudra que l’Ukraine abandonne le reste du Donbass et sans doute quelques autres villes ou régions avant de seulement pouvoir entamer des négociations sérieuses avec Moscou.
Le plan de Brzezinski était d’assurer pour les USA un contrôle de l’Eurasie en empêchant tout bloc puissant, capable de rivaliser (au moins) avec son pays, de se créer en Eurasie, par le moyen des pressions économiques , des réseaux d’influence maligne, et de guerres par proxy. Le plan, disons-le, a été parfaitement réussi pour ce qui est de l’UE, qui s’est pratiquement coupée de tout ce qui compte en Eurasie. Mais pour le reste, quelle incroyable débâcle ! Les manœuvres étasuniennes auront tout de même réussi l’exploit inouï — et je pèse mes mots — de faire s’unir contre l’Empire les trois pays les plus improbables : Russie, Chine, Iran. Comment des pays aussi différents culturellement, politiquement et même religieusement ont pu former le cœur de l’anti-modèle occidental et sa vison unipolaire et mondialisée de la planète sera un sujet de stupéfaction intarissable pour les générations d’historiens futures (s’il y en a). Il est difficile d’imaginer une alliance plus puissante en Asie que ces trois-là ensemble. La Russie apporte sa science et sa puissance militaire, de même que ses ressources abondantes, y compris et même surtout agriculturales ; la Chine apporte la puissance de son industrie et de son économie en général, et une économie réelle, pas une économie de papier comme par chez nous ; l’Iran, outre ses réserves pétrolières est, de par sa structure, son pouvoir théocratique islamique, sa géographie et son histoire, l’arme idéale pour combattre le très dangereux voyou du Moyen-Orient que nous ne pouvons nommer sans nous faire traiter de tous les noms mais qui commence par un I et finit par sraël.
Dans le plan « merveilleux » de Brzezinski ou de Trump, nous pouvons voir de la manière la plus claire le résultat final, presque ridicule, de sa stratégie à long terme, soi-disant « visionnaire ». Le plan a échoué, non pas parce que les acteurs qui l’ont mis en œuvre étaient incompétents (même s’ils l’étaient bien souvent) mais parce que dès le départ, le plan était basé sur des prémisses essentiellement fausses, fondé sur une illusion de toute puissance et une mythologie de « l’Amérique » appartenant déjà en réalité au passé.
Eh bien, maintenant que les défaites de l’Empire en Ukraine et en Iran sont, comme prévu, pratiquement actées, même par les soutiens de Trump comme Kagan, un des principaux architectes du projet Ukraine soi-dit en passant, il leur reste comme lot de consolation, quoi donc ? ah, Cuba et ses cigares, le Groenland et ses ours blancs, ou bien, qui sait… la Guyanne française et son astroport en situation idéale ?

*ajout du 5 juin concernant les relations entre l'UE et la Russie. J'entends souvent des russophiles (y compris parfois russes) se plaindre de la "naïveté" incompréhensible des Russes, du Kremlin et de Poutine en particulier dans leur approche des leaders européens, leur incapacité à voir ces fourbes d'Européens tels qu'ils sont, à savoir essentiellement hostiles à la Russie et ce depuis le début des années 2000 ( Alexandre Mercouris que j'apprécie par ailleurs  -- voir colone à gauche -- donne la date de 2004, soit la révolution orange, pour le commencement de "l'erreur" historique de Poutine, continuant de rechercher le rapprochement avec l'UE malgré, selon lui, l'évidence de la duplicité des "partenaires" européens. Disons qu'il s'agit d'un procès en naïveté du Russe en général, du Kremlin et de Poutine. Ce procès est très courant chez les amis de la Russie, tout particulièrement venant d'étrangers mais pas seulement. Personnellement, je pars d'un principe de base que le politicien de haut niveau n'est jamais naïf, en tout cas bien moins que ses concitoyens, et bien moins que le commentatariat, même aussi perspicace que celui de Mercouris. Leurs interactions avec leurs semblables et le niveau d'informations dont ils bénéficient excluent presque à coup sûr cette hypothèse. Le derviche tourneur du boulevard Saint-Honoré est certainement un incapable en dehors de savoir faire des ronds mais il n'est pas naïf; il ne peut pas l'être. l'affirmation donc que Poutine le serait est une idée encore plus extravagante. L'explication de l'attitude du Kremlin et de Poutine est en fait à chercher dans les fondamentaux même de la politique de haut niveau (inconnus de nos clowns, pardons clones, occidentaux) qui est de se concentrer sur l'intérêt national à l'exclusion de tout le reste. Si Poutine a recherché une sorte de partenariat avec l'UE aussi longtemps, c'est tout simplement que cela bénéficiait à la Russie. Au sortir des horribles années 90, celle-ci avait un grand besoin d'argent frais et c'est précisément ce que l'UE lui a fourni, et en quantité. Regardez une nouvelle fois la courbe du PIB russe plus haut et notez le démarrage au début des années 2000 puis l'accélération vers 2005. Est-il possible que les quantités vertigineuses de gaz achetées, sans parler des autres hydrocarbures, par l'UE et tout particulièrement son fer de lance germanique, aient un rapport avec ça ? En réalité, cette relation est typiquement celle du malin et du malin et demi. Oubliez ces fables sur la naïveté "russe", en particulier de ses politiciens. (Un autre domaine où la naïveté russe est incriminée est la faiblesse du secteur comm' au Kremlin pour contrer la "narrative" occidentale. Peut-être que le pouvoir russe se trompe dans sa stratégie mais ce n'est pas davantage dû à la naïveté. Le diagnostic a été posé très clairement par Poutine lui-même (vous pouvez l'entendre dans son entretien avec Tucker Carlson par exemple, dont je parle ici): il est impossible de rivaliser actuellement pour quel que pays que ce soit avec l'arsenal médiatique et propagandiste dont dispose l'Empire, ni de près ni de loin; c'est une cause perdue. Ce serait du gâchis de deniers publics car la guerre d'information à ce niveau, cela côute cher, très cher même, et la Russie en a besoin pour d'autres opérations en cours, également très coûteuses mais nettement plus prometteuses.)

Autre article traitant des grandes transformations de notre monde: ici.


dimanche 17 mai 2026

The Walkmen ou la chanson de Roland (une belle histoire qui finit mal)

 

Un excellent titre des Walkmen, très typique, version studio.


J’aime les belles histoires même lorsqu’elles finissent mal. Après tout, les plus belles chansons sont tristes, dit-on (et je le crois volontiers). Le groupe musical The Walkmen rentre pleinement dans cette catégorie.
Je pourrais dire que leur histoire est triste parce qu’ils n’ont jamais connu le succès qu’ils méritaient mais en réalité je ne m’arrête pas à de telles mesquineries. Elle est triste parce qu’elle s’est arrêtée beaucoup trop tôt, alors que les musiciens étaient au top, à une nuance près, nuance qui est le vrai sujet de cet article musicologue par un non-musicographe.
Les cinq musiciens du groupe sont tous originaires de Washington DC, comme quoi même en plein QG du crime organisé international, il peut sortir quelque chose de bon. Leur naissance en tant que groupe The Walkmen a eu lieu à New-York — autre capitale du crime institutionnalisé, mais plus orientée vers l’escroquerie financière — lors de la dernière année du dernier millénaire (je vous laisse deviner) et s’est terminée treize ans plus tard, un mauvais nombre de toute évidence.
Durant leur carrière, ils auront sorti six albums de chansons originales, tous bons, dont quatre premiers excellents. Leur style a nettement évolué au cours de ces treize années — plutôt dix si on se fie à la date de sortie du premier et du dernier opus — et je pense avec des raisons solides que je donnerai plus loin que la cause de cette évolution est celle-là même qui a conduit fatalement à leur séparation en 2013. Ils ont évolué par leur style, leur ton, mais pas dans leur compétence de musicien, en tout cas pas de manière spectaculaire, comme c’est le cas de Radiohead, pour prendre un exemple célèbre.
Leur premier opus Everyone who pretended to like me is gone n’est pas loin d’être parfait. Une caractéristique des Walkmen est en effet que tout comme les Doors avant eux pour prendre un autre exemple célèbre, ils ont débuté tout armés et casqués, déjà pleinement opérationnels, déjà au top.
Évidemment, il y a une histoire, un apprentissage qui a précédé ce premier opus mais qui n’a pas été enregistré sur bandes, ou alors dans leurs précédents groupes respectifs. Leur style initial est un curieux mélange de folk et de punk, toujours assez mélodieux. Pas plus que les Doors, les Walkmen ne sont des grands explorateurs de la musique, des expérimentateurs, mais ils ont un son très original et un charme fou, de l’opus 1 jusqu’à l’opus 6. Le plus punk de tous leurs albums est sans doute l’opus 2 Bows and Arrows, bien qu’il contienne deux ou trois ballades tristes, et inclut le seul (petit) tube de leur carrière, The rat (vous pouvez écouter sa version live plus bas). Leur opus n°3 Hundred miles away aurait été tout aussi punk s’il n’avait pas débuté par le titre le plus cool de toute leur carrière, Louisiana, très bon dans le genre mais qui détone complètement, et qui en fait annonce l’album suivant. De plus, il se termine par une ballade triste, leur plus belle reprise, Another one goes by, une ballade merveilleuse mais pas vraiment dans le ton non plus.
L’opus n°4 est celui qui m’a fait découvrir le groupe, je crois bien au moment de sa sortie, en 2008 donc (vous en avez un extrait ci-dessous sur le même live). Ce n’est pas la musique qui m’a attiré vers lui — je ne connaissais rien de ce groupe — mais la pochette, que vous pouvez voir ici. En raison de mon attirance sans doute excessive pour les arts graphiques, il m’arrive de temps en temps, pas trop souvent comme on peut le deviner, d’acquérir un disque ou un livre, uniquement pour sa “devanture”, sans rien savoir de l’objet en question ni même parfois de son auteur. C’était le cas de celui-ci. J’ignorais même dans quel sous-genre du rock ils œuvraient. Et certainement, il y a dedans l’envie de lire ou d’écouter quelque chose sans aucun apriori, l’espoir d’une bonne surprise. Mais dans tous les cas précédents et ultérieurs, ces achats se sont révélés en fait de mauvaises surprises, quand même il y en avait. Mais je n’ai pas été déçu avec You and Me des Walkmen. Je l’ai choisi parce que j’aime la photo qui sert de recto à la pochette, cette photo apparemment mal cadrée puisqu’il ne semble pas très poli de couper la tête à ses modèles, mais qui a beaucoup de charme. Cet opus marque vraiment le tournant de l’évolution de ce groupe. En dehors d’un titre (que vous pouvez entendre en live plus bas), plus de punk, mais des ballades nettement plus posées. La musique est sans doute aussi un peu plus variée, bien qu’on retrouve les instruments habituels du groupe. Il est d’usage de ressortir plus particulièrement de ce groupe le chanteur, le batteur et le guitariste. Dans ce cas, l’instrumentiste qui m’a le plus frappé, qui donne le plus de relief, de profondeur à cette musique est le bassiste Walter Martin, qui est un peu l’homme orchestre du groupe puisqu’il officie parfois à l’orgue ou à la guitare, souvent aux percussions et au moins une fois à la batterie (pour All hands and the cook version studio, où il assure aussi la basse et des percussions). Et on ne sera donc pas surpris d’apprendre que mes titres préférés sont justement ceux où la basse (et probablement l’écriture) de Martin est prédominante : Donde esta la playa, On the water (ma préférée la plupart du temps, également audible dans le live que vous trouverez plus bas), Canadian girl, I lost you. Dans l’ensemble, bien que le sentiment d’urgence soit moins intense que sur les deux premiers opus, j’aurais tendance à croire que You & Me est leur apogée, leur aboutissement le plus parfait dans la maîtrise de leur art.
La différence de qualité entre l’opus n°4 et les deux suivants n’est toutefois pas très sensible (de même que leur montée en puissance antérieure ne l’était pas non plus). Mais le style a profondément changé depuis leur début. Les cuivres qui avaient fait leur apparition dans l’opus n°3 avec Louisiana sont devenus plus communs dans Lisbonne et il y a même un orchestre à corde complet sur Heaven (l’album). Le ton est devenu plus joyeux, plus optimiste, parfois outrageusement : on trouve ainsi des titres évocateurs comme Victory, Heaven ou We can’t be beat. Eh bien, si ce dernier titre était un pronostic, rien ne pouvait se révéler plus faux.
Les Walkmen ont été battus par le destin. Et c’est une défaite irrémédiable, sauf miracle médical. Leur séparation est une manière de preuve. Rien n’indique que celle-ci ait été causée par des querelles internes. Rien n’indique que le peu de succès rencontré, relativement à leur talent, ait été non plus le facteur décisif (puisqu’il est évident que l’aspect financier fait beaucoup pour la séparation ou la persistance des groupes). Ils ont été vaincus par le destin et pourtant ce destin était très prévisible dés leur début. Ce groupe avait en effet un énorme talon d’Achille qui était aussi leur plus grande force, leur pouvoir d’attraction le plus évident et le plus immédiat, leur chanteur. N’importe quel professeur de chant, n’importe quel musicien un peu objectif aurait pu avertir Hamilton Leithauser que chanter comme il le faisait était totalement contrindiqué pour la santé de ses cordes vocales. Avec la tessiture naturelle de ce chanteur, aller aussi souvent dans les aigus, parfois en hurlant par-dessus le marché, est une assurance de se casser la voix en quelques années. On a mal pour lui quand il s’écorche la gorge sur des titres comme Angela surf city (opus n°5) In the new year (opus n°4), Little house of savages (opus n°2), All hands and the cook (opus n°3, que vous venez d’écouter si vous avez eu la bonne idée de démarrer la vidéo ci-dessus tout en lisant l’article) ou Wake-up (opus n°1) et bien d’autres. Le piège était parfait car ce sont justement les titres que le public réclame en priorité dans leurs concerts, apparemment inconscient que c’est la meilleure manière de hâter le processus inévitable de dégradation des facultés vocales du chanteur. Et ce qui devait arriver arriva. Il est sûr que Leithauser a commencé à avoir des problèmes de cordes vocales bien avant leur rupture : on peut l’entendre nettement dans leurs concerts dès le milieu de leur carrière. Certaines notes ne passent plus, parfois la voix semble fêlée tout du long. C’est à coup sûr ce qui a motivé l’évolution du groupe vers une musique plus relaxe, où le chanteur pouvait davantage poser (et reposer) sa voix. Mais ça n’a pas suffi. La vérité est que Leithauser ne pouvait tout simplement plus continuer à chanter, du moins à chanter pour les Walkmen. Leurs retrouvailles puis leur tournée de concerts récentes (2023) ne peuvent infirmer mon diagnostic car il est flagrant que le chanteur ne chante pas vraiment les parties “difficiles”, ce que même le grand savoir-faire des musiciens ne parvient à cacher. Certains peuvent trouver ce genre de performance émouvant, personnellement je le qualifierais plutôt de grand gâchis, d’autant plus grand qu’il était écrit d’avance.
Le titre clé des Walkmen n’est donc certainement pas We can’t be beat (opus n°6) mais bien We’ve been had (opus n°1).
Pour conclure, je vous ai donc trouvé un très bon mini concert du groupe, réalisé à une époque où la voix du chanteur n’était pas encore trop cassée. Entendez-le, regardez-le et vous admettrez avec moi que la fin précoce du groupe était écrite dès leurs débuts : Hamilton Leithauser chantant, c’est Roland soufflant du cor à Roncevaux.


Et si vous préférez les belles histoires (musicales) qui finissent bien, en voilà une: ici.