J’aime les belles histoires même lorsqu’elles
finissent mal. Après tout, les plus belles chansons sont tristes, dit-on (et je
le crois volontiers). Le groupe musical The Walkmen rentre pleinement dans
cette catégorie.
Je pourrais dire que leur histoire est triste parce qu’ils n’ont jamais connu
le succès qu’ils méritaient mais en réalité je ne m’arrête pas à de telles mesquineries.
Elle est triste parce qu’elle s’est arrêtée beaucoup trop tôt, alors que les
musiciens étaient au top, à une nuance près, nuance qui est le vrai sujet de
cet article musicologue par un non-musicographe.
Les cinq musiciens du groupe sont tous originaires de Washington DC, comme quoi
même en plein QG du crime organisé international, il peut sortir quelque chose
de bon. Leur naissance en tant que groupe The Walkmen a eu lieu à New-York —
autre capitale du crime institutionnalisé, mais plus orientée vers
l’escroquerie financière — lors de la dernière année du dernier millénaire (je
vous laisse deviner) et s’est terminée treize ans plus tard, un mauvais nombre
de toute évidence.
Durant leur carrière, ils auront sorti six albums de chansons originales, tous
bons, dont quatre premiers excellents. Leur style a nettement évolué au cours
de ces treize années — plutôt dix si on se fie à la date de sortie du premier
et du dernier opus — et je pense avec des raisons solides que je donnerai plus
loin que la cause de cette évolution est celle-là même qui a conduit fatalement
à leur séparation en 2013. Ils ont évolué par leur style, leur ton, mais pas
dans leur compétence de musicien, en tout cas pas de manière spectaculaire,
comme c’est le cas de Radiohead, pour prendre un exemple célèbre.
Leur premier opus Everyone who pretended to like me is gone n’est pas
loin d’être parfait. Une caractéristique des Walkmen est en effet que tout
comme les Doors avant eux pour prendre un autre exemple célèbre, ils ont débuté
tout armés et casqués, déjà pleinement opérationnels, déjà au top. Évidemment, il y a une histoire, un apprentissage qui a précédé ce
premier opus mais qui n’a pas été enregistré sur bandes, ou alors dans leurs
précédents groupes respectifs. Leur style initial est un curieux mélange de
folk et de punk, toujours assez mélodieux. Pas plus que les Doors, les Walkmen
ne sont des grands explorateurs de la musique, des expérimentateurs, mais ils
ont un son très original et un charme fou, de l’opus 1 jusqu’à l’opus 6. Le
plus punk de tous leurs albums est sans doute l’opus 2 Bows and Arrows,
bien qu’il contienne deux ou trois ballades tristes, et inclut le seul (petit)
tube d eleur carrière, The rat (vous pouvez écouter sa version live
plus bas). Leur opus n°3 Hundred miles away aurait été tout aussi
punk s’il n’avait pas débuté par le titre le plus cool de toute leur carrière, Louisiana,
très bon dans le genre mais qui détone complètement, et qui en fait annonce
l’album suivant. De plus, il se termine par une ballade triste, leur plus belle
reprise, Another one goes by, une ballade merveilleuse mais pas
vraiment dans le ton non plus.
L’opus n°4 est celui qui m’a fait découvrir le groupe, je crois bien au moment
de sa sortie, en 2008 donc (vous en avez un extrait ci-dessous sur le même live).
Ce n’est pas la musique qui m’a attiré vers lui — je ne connaissais rien de ce
groupe — mais la pochette, que vous pouvez voir ici. En raison de mon
attirance sans doute excessive pour les arts graphiques, il m’arrive de temps
en temps, pas trop souvent comme on peut le deviner, d’acquérir un disque ou un
livre, uniquement pour sa “devanture”, sans rien savoir de l’objet en question ni
même parfois de son auteur. C’était le cas de celui-ci. J’ignorais même dans
quel sous-genre du rock ils œuvraient. Et certainement, il y a dedans l’envie
de lire ou d’écouter quelque chose sans aucun apriori, l’espoir d’une bonne
surprise. Mais dans tous les cas précédents et ultérieurs, ces achats se sont
révélés en fait de mauvaises surprises, quand même il y en avait. Mais je n’ai
pas été déçu avec You and Me des Walkmen. Je l’ai choisi parce que
j’aime la photo qui sert de recto à la pochette, cette photo apparemment mal
cadrée puisqu’il ne semble pas très poli de couper la tête à ses modèles, mais
qui a beaucoup de charme. Cet opus marque vraiment le tournant de l’évolution
de ce groupe. En dehors d’un titre (que vous pouvez entendre en live plus bas),
plus de punk, mais des ballades nettement plus posées. La musique est sans
doute aussi un peu plus variée, bien qu’on retrouve les instruments habituels
du groupe. Il est d’usage de ressortir plus particulièrement de ce groupe le
chanteur, le batteur et le guitariste. Dans ce cas, l’instrumentiste qui m’a le
plus frappé, qui donne le plus de relief, de profondeur à cette musique est le
bassiste Walter Martin, qui est un peu l’homme orchestre du groupe puisqu’il
officie parfois à l’orgue ou à la guitare, souvent aux percussions et au moins
une fois à la batterie (pour All hands and the cook version
studio, où il assure aussi la basse et des percussions). Et on ne sera donc pas
surpris d’apprendre que mes titres préférés sont justement ceux où la basse (et
probablement l’écriture) de Martin est prédominante : Donde esta la
playa, On the water (ma préférée la plupart du temps,
également audible dans le live que vous trouverez plus bas), Canadian
girl, I lost you. Dans l’ensemble, bien que le sentiment
d’urgence soit moins intense que sur les deux premiers opus, j’aurais tendance
à croire que You & Me est leur apogée, leur aboutissement le plus
parfait dans la maîtrise de leur art.
La différence de qualité entre l’opus n°4 et les deux suivants n’est toutefois
pas très sensible (de même que leur montée en puissance antérieure ne l’était
pas non plus). Mais le style a profondément changé depuis leur début. Les
cuivres qui avaient fait leur apparition dans l’opus n°3 avec Louisiana sont
devenus plus communs dans Lisbonne et il y a même un orchestre à corde
complet sur Heaven (l’album). Le ton est devenu plus joyeux, plus
optimiste, parfois outrageusement : on trouve ainsi des titres évocateurs
comme Victory, Heaven ou We can’t be beat.
Eh bien, si ce dernier titre était un pronostic, rien ne pouvait se révéler
plus faux.
Les Walkmen ont été battus par le destin. Et c’est une défaite irrémédiable,
sauf miracle médical. Leur séparation est une manière de preuve. Rien n’indique
que celle-ci ait été causée par des querelles internes. Rien n’indique que le
peu de succès rencontré, relativement à leur talent, ait été non plus le
facteur décisif (puisqu’il est évident que l’aspect financier fait beaucoup
pour la séparation ou la persistance des groupes). Il sont été vaincus par le
destin et pourtant ce destin était très prévisible dés leur début. Ce groupe
avait en effet un énorme talon d’Achille qui était aussi leur plus grande
force, leur pouvoir d’attraction le plus évident et le plus immédiat, leur
chanteur. N’importe quel professeur de musique, n’importe quel musicien un peu
objectif aurait pu avertir Hamilton Leithauser que chanter comme il le faisait
était totalement contrindiqué pour la santé de ses cordes vocales. Avec la
tessiture naturelle de ce chanteur, aller aussi souvent dans les aigus, parfois
en hurlant par-dessus le marché, est une assurance de se casser la voix en
quelques années. On a mal pour lui quand il s’écorche la gorge sur des titres
comme In the new year (opus n°4), Little house of savages
(opus n°2), All Hands and the cook (opus n°3, que vous venez d’écouter
si vous avez eu la bonne idée de démarrer la vidéo ci-dessus tout en lisant l’article)
ou Wake-up (opus n°1) et bien d’autres. Le piège était parfait
car ce sont justement les titres que le public réclame en priorité dans leurs
concerts, apparemment inconscients que c’est la meilleure manière de hâter le
processus inévitable de dégradation des facultés vocales du chanteur. Et ce qui
devait arriver arriva. Il est sûr que Leithauser a commencé à avoir des
problèmes de cordes vocales bien avant leur rupture : on peut l’entendre nettement
dans leurs concerts dès le milieu de leur carrière. Certaines notes ne passent
plus, parfois la voix semble fêlée tout du long. C’est à coup sûr ce qui a
motivé l’évolution du groupe vers une musique plus relaxe, où le chanteur
pouvait davantage poser (et reposer) sa voix. Mais ça n’a pas suffi. La vérité
est que Leithauser ne pouvait tout simplement plus continuer à chanter, du
moins à chanter pour les Walkmen. Leurs retrouvailles puis leur tournée de
concerts récentes (2023) ne peuvent infirmer mon diagnostic car il est flagrant
que le chanteur ne chante pas vraiment les parties “difficiles”, ce que même le
grand savoir-faire des musiciens ne parvient à cacher. Certains peuvent trouver
ce genre de performance émouvant, personnellement je le qualifierais plutôt de
grand gâchis, d’autant plus grand qu’il était écrit d’avance.
Le titre clé des Walkmen n’est donc certainement pas We can’t be beat
(opus n°6) mais bien We’ve been had (opus n°1).
Pour conclure, je vous ai donc trouvé un très bon mini concert du groupe, réalisé
à une époque où la voix du chanteur n’était pas encore trop cassée. Entendez-le,
regardez-le et vous admettrez avec moi que la fin précoce du groupe était
écrite dès leurs débuts : Hamilton Leithauser chantant, c’est Roland
soufflant du cor à Roncevaux.
Et si vous préférez les belles histoires (musicales) qui finissent bien, en voilà une: ici.