« The ultimate
objective of American policy should be benign and visionary: to shape a truly
cooperative global community, in keeping with long-range trends and with the
fundamental interests of humankind. But in the meantime, it is imperative that
no Eurasian challenger emerges, capable of dominating Eurasia and thus also of
challenging America. The formulation of a comprehensive and integrated Eurasian
geostrategy is therefore the purpose of this book. »
« L’objectif ultime de la politique étasunienne (américaine dans le
texte originale mais soyons précis) devrait toujours être bégnine et
visionnaire : pour former une communauté mondiale vraiment coopérative, en
s’appuyant sur les tendances à long terme et dans les intérêts fondamentaux de
l’humanité. Mais entretemps, il est impératif qu’aucun challenger eurasien apparaisse,
capable de dominer l’Eurasie et de défier ainsi les USA (Amérique pour l’auteur
toujours aussi flou dans sa géographie). La formulation d’une géostratégie
eurasienne complète et intégrée est donc le but de ce livre. »
Ceci est la présentation du Grand Echiquier, livre de Zbigniew Brzezinski, que
tous les historiens actuels, libéraux ou pas, s’accordent pour désigner comme
l’inspirateur principal de la politique étrangère des USA de ces trois dernières
décennies. Malgré son nom, Brzezinzky est en effet au moins aussi Étasunien que Polonais.
Le livre est sorti en 1997, peu de temps après l’effondrement de l’URSS, à une
époque dorée (et probablement en partie illusoire) où les USA se croyaient les
maîtres du monde, pour maintenant et pour l’éternité à venir, s’ils faisaient
tout bien. Ce livre est sans doute le plus caractéristique de cet état d’esprit
d’alors (et toujours d’actualité chez un bon nombre d’Étasuniens même s’il a connu quelques sérieuses
corrections ces dernières années).
Si vous voulez rire, lisez l’interprétation que donne de la fameuse doctrine Brzezinski
notre (faux) ami Wikipédia. Nous apprenons ainsi que le but ultime de Brzezinski
était de former non pas un Empire bien sûr mais une communauté mondiale unique,
bienveillante et protectrice (oh très protectrice !), sous la supervision
également unique de l’ONU… des USA. Apparemment, ils ont pris très au
sérieux le terme « bénin » dans l’introduction involontairement
comique de l’auteur, donnée ci-dessus. Moins drôle est l’interprétation réelle
qu’en ont fait les USA depuis les années 90 et qui, soyons clair, est nettement
plus proche de la pensée originale de l’auteur.
Avant 1991, la seule puissance « eurasienne » qui, selon l’auteur,
pouvait menacer l’empire « bénin et visionnaire » était l’URSS et
donc par la suite, son héritière naturelle, la Russie. La Chine était alors en
pleine expansion économique mais semblait un poids très léger au niveau
géostratégique, ce qui était alors en effet une réalité. Néanmoins pour une
pensée « visionnaire » comme celle de Brzezinski, c’était manquer
singulièrement de vision à long terme. Donc la stratégie de base des USA dès
cette époque a été de contenir la Russie en la pressurant de tous les côtés,
tout en essayant de lui inculquer les nobles principes de la démocratie et du
libéralisme US. Dès les années 90, l’expansion de l’OTAN vers l’Est a commencé,
et bien entendu un des premiers pays de l’Est à y adhérer a été l’ancien pays
de Brzezinski (en 1999). En même temps, la CIA, sous son déguisement préféré de
loup en agneau, c’est-à-dire sous couvert d’ONG prôneuses de démocratie et de
droits de l’Homme, s’est mise à sponsoriser les groupes politiques les plus
russophobes des régions ou des pays frontaliers de la Russie avec des succès
variés (par exemple Biélorussie, Georgie, Tchétchénie, et bien sûr Ukraine).
Les choses sérieuses ont commencé en 2004 avec la révolution orange en Ukraine
(où comment placer des oligarques à la solde de l’Ouest au pouvoir et en
complète contradiction avec l’intérêt du peuple ukrainien) puis avec l’affaire
géorgienne en 2008. Enfin, le grand jeu a pu se révéler dans toute sa beauté,
grâce au coup d’État
de 2014 (coup d’état certes mais très légitime, n’est-ce pas, puisqu’il visait
à instituer la vraie démocratie, la liberté et les droits de l’Homme comme on a
pu voir depuis lors). Pourquoi renverser Ianoukovitch, président médiocre mais démocratiquement
élu d’Ukraine en 2014 ? Eh bien parce qu’il pensait mal bien sûr. Le point
d’achoppement précis a été son refus de signer les accords qui engageaient son
pays vers l’UE (et tout le bonheur prévisible qui s’ensuivrait). Et pourquoi
a-t-il refusé ? Par perversité ou par une russophilie fanatique ? Pas
du tout. Parce que l’accord avec l’UE était très contraignant et l’obligeait de
facto à couper tous les ponts économiques avec la Russie, qui représentait
alors plus de la moitié des échanges commerciaux du pays (exports et imports).
Et bien que Ianoukovitch n’était pas un grand « visionnaire » comme
Brzezinski, il était suffisamment lucide pour comprendre que cela n’allait
sûrement pas apporter paix et prospérité aux habitants du pays.
L’obsession étasunienne à transformer l’Ukraine en poing américain contre la
Russie est certainement en partie le fruit de la haine presque atavique de
Brzezinski. Celui-ci estimait en effet dans sa russophobie sans limite que
l’URSS n’était que peu de chose sans l’Ukraine et que donc, très logiquement,
la Russie était peu de chose, juste un fruit mûr prêt à être cueilli, et qu’un
bon mouvement de son fou ukrainien balaierait tous les pions russes sans grand
problème. Une vision étrangement déconnectée de la réalité mais typique de
certains Polonais (et de certains Ukrainiens), qui pourtant devraient avoir
appris quelques leçons sur le sujet depuis au moins cinq siècles. Après le
renversement pour le bien de l’Humanité de Ianoukovitch, le noble but de
Brzezinski n’était toutefois pas encore atteint. Car si l’Ukraine avait bien,
comme prévu, souffert beaucoup sur le plan économique de sa rupture avec son
grand voisin, la réciproque ne s’était pas révélée vraie. En fait l’économie de
la Russie, même mesurée par un instrument aussi défavorable que le PIB pour les
pays qui ne sont pas des économies financiarisées, sous perfusion constante de
prêts à taux zéro, même mesurée par des organismes aussi peu russophiles que la
Banque Mondiale, n’a cessé de croître depuis 2014 (hors COVID, aux effets économiques
d’ailleurs relativement peu sensibles en Russie) hormis un très léger
fléchissement en 2015, dû à la première vague de sanctions, suivi d’une montée
vertigineuse, surtout comparée à nos propres courbes, bien heureux Européens de
la Zone (voir graphique plus bas tiré de la Banque Mondiale).
Puis, en février 2022, comme les pressions militaires devenaient insoutenables pour les régions autonomes de Lougansk et Donietsk, Moscou s’est finalement décidé à franchir le Rubicon. Il faut comprendre ici que c’est avec la pleine conscience qu’il rentrait dans le « grand échiquier » étasunien que Poutine s’est résolu à ce qui pour lui était un acte contre nature : faire la guerre à l’Ukraine et donc à son grand patron occidental. Ceux qui doutent que Poutine aurait préféré finir sa carrière de politicien gestionnaire bon père de famille en s’occupant des affaires courantes et qui parfois, encore plus grotesquement, lui prêtent des ambitions napoléoniennes, devraient sérieusement relire les discours de Poutine depuis son avènement. J’aimerais bien qu’ils me montrent où et quand il a menacé d’envahir l’Ukraine, la Pologne ou n’importe quel pays d’Europe. La vérité est que le partenariat commercial avec l’Europe et en particulier avec l’Allemagne, la plus grosse dinde farcie de l’opération Ukraine (en dehors de l'Ukraine), lui convenait très bien. Non seulement, il pensait n’avoir aucun intérêt à ce conflit armé mais craignait que les retombées économiques qui ne manqueraient pas de suivre son entrée en guerre, pourraient être très néfastes pour son pays, au moins à court terme. Et il avait raison : en 2022, avec l’imposition de nouveaux paquets de sanctions jamais vues de mémoire d’homme coordonnés par Washington, l’économie de la Russie a commencé à tanguer. Le problème pour le beau plan de Zbigniew et de ses successeurs, c’est que ce déclin n’aura duré que quelques mois, même pas un semestre complet. Après cela, il n’était en vérité plus question de vaincre la Russie et encore moins de la découper en rondelles comme dans les rêves les plus fous de l’Empire : au mieux on arriverait à un gel du conflit suivant la ligne de front, mode Corée, et donc à concéder une jolie part de l’Ukraine à l’arch-ennemi. Maintenant, ce n’est même plus sérieusement envisageable et tout le monde sait à Washington, même l’incompétent en chef sur son trône en or, qu’il faudra que l’Ukraine abandonne le reste du Donbass et sans doute quelques autres villes ou régions avant de seulement pouvoir entamer des négociations sérieuses avec Moscou.
Le plan de Brzezinski était d’assurer pour les USA un contrôle de l’Eurasie en empêchant tout bloc puissant, capable de rivaliser (au moins) avec son pays, de se créer en Eurasie, par le moyen des pressions économiques , des réseaux d’influence maligne, et de guerres par proxy. Le plan, disons-le, a été parfaitement réussi pour ce qui est de l’UE, qui s’est pratiquement coupée de tout ce qui compte en Eurasie. Mais pour le reste, quelle incroyable débâcle ! Les manœuvres étasuniennes auront tout de même réussi l’exploit inouï — et je pèse mes mots — de faire s’unir contre l’Empire les trois pays les plus improbables : Russie, Chine, Iran. Comment des pays aussi différents culturellement, politiquement et même religieusement ont pu former le cœur de l’anti-modèle occidental et sa vison unipolaire et mondialisée de la planète sera un sujet de stupéfaction intarissable pour les générations d’historiens futures (s’il y en a). Il est difficile d’imaginer une alliance plus puissante en Asie que ces trois-là ensemble. La Russie apporte sa science et sa puissance militaire, de même que ses ressources abondantes, y compris et même surtout agriculturales ; la Chine apporte la puissance de son industrie et de son économie en général, et une économie réelle, pas une économie de papier comme par chez nous ; l’Iran, outre ses réserves pétrolières est, de par sa structure, son pouvoir théocratique islamique, sa géographie et son histoire, l’arme idéale pour combattre le très dangereux voyou du Moyen-Orient que nous ne pouvons nommer sans nous faire traiter de tous les noms mais qui commence par un I et finit par sraël.
Dans le plan « merveilleux » de Brzezinski ou de Trump, nous pouvons voir de la manière la plus claire le résultat final, presque ridicule, de sa stratégie à long terme, soi-disant « visionnaire ». Le plan a échoué, non pas parce que les acteurs qui l’ont mis en œuvre étaient incompétents (même s’ils l’étaient bien souvent) mais parce que dès le départ, le plan était basé sur des prémisses essentiellement fausses, fondé sur une illusion de toute puissance et une mythologie de « l’Amérique » appartenant déjà en réalité au passé.
Eh bien, maintenant que les défaites de l’Empire en Ukraine et en Iran sont, comme prévu, pratiquement actées, même par les soutiens de Trump comme Kagan, un des principaux architectes du projet Ukraine soi-dit en passant, il leur reste comme lot de consolation, quoi donc ? ah, Cuba et ses cigares, le Groenland et ses ours blancs, ou bien, qui sait… la Guyanne française et son “astroport” en situation idéale ?


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