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dimanche 1 novembre 2026

La guerre vue par les écrivains et les cinéastes


    Je pense qu’on peut rentrer cet article dans la catégorie des actualités, tant il y a de matière ces derniers temps, grâce au concours inégalé dans l’Histoire de cette planète d’un pays compris entre le Mexique et le Canada que je ne nommerais toujours pas. Une autre observation préliminaire que l’on peut rentrer dans la catégorie bien connue des vérités dérangeantes est que la guerre inspire ou a inspiré le meilleur de certains des plus grands écrivains et cinéastes. La guerre est romanesque dans le sens le plus précis (et le seul valable) à savoir qu’elle fournit nombre de protagonistes et d’antagonistes, avec toutes les histoires possibles qui s’ensuivent. La guerre est incontestablement photogénique, y compris dans son horreur ; il suffit pour s’en convaincre, si besoin était, de regarder quelques-unes de ces innombrables vidéos disponibles sur l’Internet montrant des scènes réelles de bataille ou d’explosions ayant cours actuellement. Ces images n’ont à peu près aucun intérêt informatif, à moins d’être spécialiste dans une des branches de l’art militaire, et d’avoir des contacts fiables sur le terrain, mais il est certain qu’elles proposent un spectacle dramatique difficilement substituable. Et si l’une des guerres en cours devait devenir atomique, je suis sûr que des chaînes survivantes nous proposeraient des films encore plus spectaculaires.
Les déclarations d’intention pacifique ne servent à rien. La guerre existe et existera en tout temps, dans tous les mondes possibles, tant qu’il y aura des hommes (femmes incluses). Pourquoi ? Comme je l’ai dit déjà, ici par exemple, une autre vérité dérangeante est que la guerre est en fait le seul moyen pour nous autres humains de remettre les pendules à l’heure, de réétalonner la boussole quand elle a perdu le Nord, d’opérer un reset général, de changer les systèmes devenus non efficients, voire totalement obsolètes. C’est déplorable mais c’est le monde dans lequel on vit. J’insiste sur le fait que la guerre n’est pas un moyen parmi d’autres d’obtenir cette remise à l’heure mais le seul que nous avons, le seul qui marche, si on ose dire, et c’est pourquoi nous finissons toujours par y arriver, de gré ou de force. Plus la guerre est intense, plus un changement important a des chances d’avoir lieu, en bien ou en mal. Il n’y a pas d’échelle officielle de l’intensité d’une guerre. Personnellement, je proposerais de l’appeler l’échelle Russe, une échelle ouverte comme dans le modèle de Richter pour les séismes. Russe par ce que les Russes sont les maîtres de l’escalade militaire. Il est difficile d’imaginer progression plus millimétrée, plus méthodique, plus froide, plus rationnelle que leur escalade dans la guerre qu’ils mènent (et qu’on les a obligés à mener) contre l’Occident collectif. Et pourquoi ? Parce qu’ils savent que l’Occident ne pourra pas les suivre longtemps dans cette lente mais incessante augmentation des enjeux et que ce dernier jettera les cartes bien avant d’arriver au niveau 9 ou 10. L’Occident est comme un joueur de poker avec deux paires contre une quinte flush. La Russie sait ce qu’elle a dans la main et sait ce que ses adversaires, y compris et surtout leur maître d’Outre-Atlantique, ont dans leur main : aucun bluff ne marchera. L’échelle de la guerre en Europe, au Banderistan ou dans le Golfe est très différente selon l’endroit où on se situe. Pour les bienheureux Eurozonés, le Royaume-Uni et les autres laquais de l’Empire (comme le Canada tout dernièrement a pu le vérifier), c’est encore l’échelle 1 (des explosions ou incendies officiellement qualifiés d’accidentels mais de plus en plus fréquents dans des usines d’armement ou autres installations pouvant avoir des utilisations militaires). Le niveau 2 peut être illustré par la situation de la Russie : des dégâts graves, mais rien de sérieux dirons-nous. Pour les Ukrainiens de l’Ouest, on est à la force 3 de l’échelle Russe, avec des explosions régulières non seulement d’usines d’intérêt militaire mais de toute installation pouvant servir à la logistique avec en prime la destruction de plus en plus systématique des divers actifs occidentaux présents dans cette partie de l’Ukraine, comme Amazon pour ne prendre qu’un exemple (le niveau atteint ici sur cette échelle est à peu près similaire aux divers pays du Golfe soumis aux missiles et drones Iraniens ou Yéménites, dirigés par des satellites russes, avec du personnel russe comme instructeur). Pour les Ukrainiens à l’est du Dniepr ou à cheval sur le Dniepr ou ceux d’Adiessa (Odessa correctement prononcé), le niveau est déjà arrivé au niveau 6 de l’échelle Russe : en plus de ce qui a déjà été compté, on a une destruction systématique des communications, maritimes (bateaux, tout type en dehors des barques, mais aussi installations portuaires) comme terrestres (locomotives par centaines, camions citernes ou cargo indénombrables), destruction des principaux ponts, destruction des infrastructures énergétiques, jusqu’au vendeur au détail (stations-service par centaines, déjà entièrement disparues autour de Hrarkov, Pavlograd, Soumy…), destruction des data-centers, destruction des nœuds de communication (comme Internet), destruction des entrepôt et hypermarchés suspectés de stocker des armements, ciblage de plus en plus régulier des centre de recrutement de l’armée et même des postes de police (puisque celle-ci sert d’appui aux recruteurs), des hôtels de luxe qui servent de logis temporaire aux officiers ukrainiens et surtout otasuniens (rien n’est plus facile pour les renseignement russes que d’obtenir ce type d’information en Ukraine et particulièrement au sud ou à l’est où… tout le monde parle russe). Notons que chacune des petites escalades successives de la Russie est une mesure miroir des opérations otasuniennes sur le territoire russe, mais auxquelles ont été appliqué un coefficient multiplicateur de 10. Il ne fait aucun doute que la vie est d’ores et déjà très précaire dans les régions ciblées, quelle que soit vos vues politiques ou votre place dans la société, si on peut encore appeler ça une société. Dans la zone étroite qui jouxte la ligne de front, une bande d’environ 20 km de large, le niveau est dangereusement proche de 9. Tout ce qui a été dit reste vrai mais on doit ajouter les vols de drones incessants, les tirs d’artillerie, les arrivées de bombes planantes au pouvoir de destruction maximal dans le cadre d’une guerre conventionnelle, plus les opérations de sabotage et de reconnaissance qui viennent sans cesse ajouter au stress général. Cette zone est selon moi presque comparable aux grandes batailles de la seconde guerre mondiale avec une différence importante toutefois : les civils ne sont pas ciblés, contrairement aux massacres de masse entièrement délibérés, conçus par l’État-major nazi comme une méthode acceptable pour dissuader la résistance de la population civile envahie (tout à fait similaire à la méthode israélienne actuelle à Gaza ou au sud Liban qui sont sans discussion au niveau 9). Au-dessus, il ne reste que le niveau 10, qui démarre avec Nagasaki et Hiroshima, mais qui peut faire évidemment beaucoup mieux, n’en doutons pas (c’est pour ça que l’échelle est ouverte).
Eh bien, on voit qu’il reste de la marge pour les Russes avant la guerre totale qui leur est promise régulièrement par certains énergumènes incompétents et irresponsables, que ce soit le bébé géant à Washington ou le derviche tourneur national.
Petite parenthèse concernant le bébé géant, Trump pour ne pas le nommer. Il ne faut pas lui jeter l’opprobre pour ce qui ne lui appartient pas. Les USA ne sont pas Rome et Trump n’est pas César, ni aucun des présidents des USA. Comme je l’ai indiqué dans un article récent, le pouvoir aux USA est une chose des plus fragmentées et la personne titulaire du poste de « Maître du monde », comme dirait l’énergumène déjà cité, assis à la Maison Blanche, ne détient en réalité qu’une minuscule fraction du pouvoir réel. Je l’ai évaluée à 5%. C’est un chiffre arbitraire évidemment mais c’est le bon ordre de grandeur. Et le reste du gouvernement ne vaut pas davantage. On pourrait croire que c’est une vertu dans le cadre d’une démocratie, au nom de la séparation des pouvoirs. Absolument pas. Cela signifie seulement que ceux que vous élisez n’ont pas le véritable pouvoir, ou bien une fraction si petite qu’on peut la considérer comme négligeable. Et que tout le reste va à des gens que vous n’élisez pas, que vous ne connaissez peut-être même pas. En réalité, les USA sont une des formes de démocratie les plus faibles qu’on ait inventée concernant le contrôle du pouvoir exécutif par le peuple. Cela explique les difficultés insurmontables que rencontre Trump pour se sortir du bourbier ukrainien par exemple. Trump est un escroc, un menteur, un type très vulgaire mais il n’est pas idiot ; il sait parfaitement que ces guerres sont en train de détruire ses perspectives électorales et d’entacher sa postérité d’homme d’État ? Le peuple étasunien est lui, pris en gros, un idiot, mais il n’est pas assez idiot pour ne pas faire un lien entre ces guerres (Ukraine, Iran) et les prix qui ne cessent de grimper par chez eux. Mais Trump ne peut arrêter la guerre, ni même arrêter l’aide que fournit son propre pays au Banderistan. Il ne peut pas davantage arrêter la guerre contre l’Iran, qu’il a lui-même autorisée, persuadé par ses services de renseignement (et ceux d’Israël) qu’elle serait comme une promenade dans un parc. Dans les deux cas, la CIA et les différents sponsors va-t-en guerre font comme il leur chante. Quand Trump propose un deal au Kremlin concernant le Banderistan et que Radcliffe, le directeur de la CIA passe derrière pour menacer de devenir vraiment très méchant (ouh, ouh, ils ont fait au Kremlin avant de lui refermer la porte sur le nez), c’est souvent interprété comme une tromperie délibérée de Trump ; non, c’est juste une nouvelle preuve de l’impuissance d’un président des USA par rapport à cette officine non élue et qui sempble n’avoir de compte à rendre à personne. Dans le cas de l’Iran, ce n’est pas tant la CIA que tous les lobbies génocidaires pro-israéliens qui mènent la danse (et ce n’est pas ça qui manque aux USA, chez les bleus comme chez les rouges). Et ce fait, ce pouvoir fractionné, contradictoire et pratiquement illisible, rend très difficile pour l’adversaire de concevoir une réponse appropriée. Tout accord avec les USA devient sujet à caution puisqu’une des parties du pouvoir étasunien peut à tout moment la remettre en question ou même n’en tenir aucun compte ! C’est un problème pour l’adversaire certes, qu’il soit Russe ou Iranien, mais ça l’est encore plus pour les USA. Quand votre parole ne vaut plus rien, quelle qu’en soit la raison, votre diplomatie est morte. Et il ne reste que la guerre et l’espoir toujours plus chimérique que du chaos sortira un seul vainqueur : les USA. Fin de la parenthèse.
Etant donnée l’expertise de la Russie en matière de conduite militaire, et leur pratique considérable de cet art, il n’est pas surprenant que nous retrouvions une part anormalement élevée de Russes parmi les plus grands auteurs ayant été inspirés par la guerre. Tolstoï vient immédiatement à l’esprit. De tous ses écrits littéraires majeurs, seul les Récits de Sébastopol peuvent être décrits comme de la littérature de guerre puisque c’est le rapport que fait l’écrivain Tolstoï de son expérience en tant que soldat (officier subalterne plus précisément) lors du siège de Sébastopol, défendue par l’armée russe, contre les assaillants Turques et les inévitables Franco-Anglais, bien supérieurs en nombre. Mais chez le Russe, cela dépasse évidemment le cadre strict d’un rapport journalistique. Ce n’est pas son seul livre où la guerre est l’un des sujets ou le sujet central : Les Cosaques (guerre au Caucase), Guerre et Paix (guerre contre l’armée napoléonienne) et de nouveau le Caucase enflammé (il est toujours enflammé de toute façon) avec Hadji Mourat. Toujours parmi les Russes, je relèverai l’excellent roman La Fuite de Boulgakoff (sur la guerre civile russe et la fuite des Blancs devant les Rouges). Cervantes aurait pu être un autre très grand écrivain militaire, vu son expérience de soldat et son talent d’écrivain, mais il s’est contenté d’écrire sur une guerre mineure contre des moulins à vent. Chez les Français, je citerai en premier lieu Céline , principalement pour sa novella Casse-pipe (un des plus grands livres écrits au vingtième siècle malgré sa petite taille) mais aussi, pourquoi pas, pour sa trilogie finale qui débute avec le très épique et très drôle D’un château l’autre. Pour Casse-pipe, mes références sont autant picturales que littéraires : on pense en effet autant à Bosch qu’à Dantes en lisant ce long poème de descente infernale (hé oui, c’est cela aussi, la poésie !) Voyage au bout de la nuit du même est un autre choix possible, mais à déconseiller aux dépressifs et à ceux qui comme moi n’aiment pas les livres trop longs. Chez les Français, je suppose qu’on doit encore citer La Chartreuse de Parme quand on parle de littérature de guerre mémorable mais ce roman fait partie de ces livres fameux qui me sont tombés des mains, avant même d’arriver sur le champ de bataille et ma mémoire est donc vierge sur ce point. Un autre écrivain notable ayant écrit de bons livres sur la guerre est Ernest Hemingway. Selon moi, l’Adieu aux armes est son meilleur roman ; Pour qui sonne le glas est encore assez bon mais sent déjà le romantisme, la mythologie propres aux Étasuniens et la mythologie propre à Hemingway, cette espèce de pénible apitoiement sur soi-même qui se fait passer pour de l’héroïsme et qui gâche une partie de sa production. Or la mythologie militaire étasunienne est essentiellement une illusion et la guerre est justement le moyen radical de faire cesser les illusions de tout un chacun. Si je ne me cantonnais pas aux œuvres littéraires, aux œuvres d’art, je devrais citer le grand reporter Jack London, pour son rapport sur la guerre Russo-Japonaise vue du côté russe ((pour l’anecdote, ajoutons que ce rapport a fortement influencé ce grand dessinateur, Hugo Pratt, pour sa BD la Jeunesse de Corto Maltesse qui en réalité à la lecture s’avère être celle de Raspoutine (aucun rapport avec le personnage historique)). Non, je n’ajouterai pas à cette courte liste l’Illiade, que j’ai pourtant lue de bout en bout, tant on est ici dans la pure mythologie, dans la légende fantastique, et non pas dans la guerre, la chose réelle. Voilà donc, dans le cadre restreint de mes connaissances livresques, ce que je retiens comme littérature de guerre mémorable. Comme on le constate, les grands livres ayant pour sujet premier ou second la guerre sont une denrée rare, ne serait-ce que parce que les grands écrivains sont rarement des gens qui font la guerre, épargnés qu’ils sont par leur origine sociale privilégiée ou par leur réelle absence de toutes compétences qui pourraient servir à un soldat ou qui, quand ils l’ont faite, ont rarement eu l’occasion d’écrire dessus, ne serait-ce que parce qu’ils étaient morts avant.
Selon moi, la fiction militaire donne vraiment sa pleine mesure avec le cinéma. C’est un des rares domaines où je trouve d’ailleurs le cinéma plus percutant, plus prenant que la fiction littéraire (ou le rapport journalistique un peu sec, type London). Et cette fois les Russes, ou plutôt, soyons précis, les Soviétiques, sont absolument inégalés et peut-être inégalables.
J’ai cité Guerre et Paix de Tolstoï comme un des chefs d’œuvre de la littérature guerrière (et de la littérature tout court). Son adaptation par Sergueï Bondartchouk est une merveille, les scènes de guerre comme le reste. J’ai l’habitude de penser que les adaptations cinématographiques de classiques littéraires donnent des ratages, qui vont du grotesque complet au pensum insignifiant. Mais celui-ci fait partie des rares exceptions. La seule petite critique que je pourrais faire, en me forçant, est le peu de place réservé dans le film à Platon Karataïev, un des meilleurs personnages du livre. Mais je comprends : le film dure déjà plus de six heures, difficile de faire tout tenir de ce roman énorme dans un film de longueur supportable pour le spectateur. Tous les personnages sont magnifiquement joués, Natacha et le reste de la famille Rostov, Andreï, Piotr, la belle et froide Hélène, ce fou de Dolokhov, le Capitaine Touchine et donc Platon. Bondartchouk a reçu des moyens énormes du studio Mosfilm et croyez-moi, cela se voit sur l’écran. Plus tard, le même réalisateur a produit un autre chef d’œuvre du film de guerre, mon préféré en fait parmi tous les films de guerre, Ils ont combattu pour leur pays. Le film se situe dans les jours ou les semaines qui précèdent la bataille urbaine de Stalingrad, dans la steppe immense de l’oblast, quand l’avancée des blindés allemands semblait irrésistible. L’angle choisi est celui du simple soldat ou du sous-officier et du civil ordinaire qui ne comprend pas que leurs soldats fuient devant l’ennemi, les laissant à sa merci (les chefs militaires russes sont les champions incontestés de la retraite préméditée, celle qui fait que la logistique ennemie à force de s’étirer devient intenable : ils voient juste dans le long terme mais allez faire comprendre ça à des gens qui ont le choix entre perdre la vie ou tout ce qu’ils possèdent). Si vous préférez les histoires qui finissent bien, vous pouvez regarder la suite cinématographique intitulée Libération puisque cela se termine par la libération des camps d’extermination, la prise de Berlin avec la découverte des cadavres de Hitler et Cie dans leur Bunker puis la reddition écrite de Keitel (je crois que c’est dans le film, à vérifier) devant Joukov. Tous les acteurs sont impeccables, de même que la mise en scène. Comme le film est coproduit par l’Allemagne de l’Est, la plupart des personnages allemands sont joués par des Allemands en allemand, ce qui est tout de même plus pertinent que les méthodes hollywoodiennes ordinaires. Celui qui joue Hitler, Fritz Dietz, est un communiste de longue date, bien avant la victoire soviétique, et habitué aux persécutions de la Gestapo. Pourtant il joue le personnage avec un maximum de réalisme, et, c’est dur à dire, d’humanité ; on est très loin de la caricature habituelle. Il est plus que convainquant et d’ailleurs il récidivera dans le prochain film dont je vais parler. C’est une sorte de croix qu’il a dû porter presque toute sa carrière d’acteur (qui a été longue) de devoir jouer Hitler encore et encore mais ça lui aura au moins fait participer à deux chefs d’œuvre cinématographiques.
Le chef d’œuvre que j’aurais presque tendance à qualifier d’absolu est pourtant un film de télévision. Son titre, honnêtement, est pour moi une énigme irrésolue : Dix-sept moments du printemps, d’autant qu’il s’ouvre et se termine, je crois bien me souvenir, dans des paysages enneigés. Bien que le film se déroule lors de la seconde guerre mondiale et pour la majeure partie dans l’Allemagne nazie, c’est davantage un film d’espionnage et de haute politique que de guerre à proprement dit (je ne me souviens pas de scènes de bataille par exemple mais peut-être ai-je oublié). L’intrigue raconte la très difficile mission confiée à Stirlitz (un colonel espion russe sous couverture comme… Poutine plus tard et à peu près dans la même région) de choisir parmi trois personnages nazis clé celui qu’il pourra retourner sans se faire prendre avant : Boorman, Himmler ou Goering. On assiste à son ascension dans la hiérarchie nazie (car c’est un officier nazi, censément originaire de Pologne, je crois), parfois aidé bien involontairement (et ironiquement) par le chef du contre-espionnage allemand, Müller. Aucune caricature facile dans la description des nazis, comme évidemment des communistes russes ou pas, deux spécialités abrutissantes d’Hollywood. Tout est en nuances précises et en teintes de gris, plus ou moins claires, plus ou moins sombres. Müller, par exemple, un des personnages les plus mémorables du film est incontestablement un homme sympathique malgré son sale boulot et les sales méthodes que son service emploie. On comprend clairement qu’en d’autres circonstances, lui et Stirlitz auraient été amis. La fin est ouverte, sans conclusion claire, mais y en a -t-il besoin ? (on sait après tout comment l’Histoire se termine), quoique probablement funeste pour le personnage principal. Les Russes ne sont clairement pas de grands fans du tout est bien qui finit bien. À noter que l’acteur qui joue Stirlitz jouait aussi dans les deux films de Bondartchouk mais il m’a fallu un bon moment pour le réaliser.
Le premier film de Tarkovsky, et le plus efficacement écrit de tous, est un film de guerre, un des meilleurs : L’enfance d’Ivan, avec le jeune acteur qu’on retrouvera dans Andreï Roublev. Chronologiquement, c’est le premier film parmi tous ceux dont j’ai parlé. L’histoire est assez terrible puisqu’elle met en jeu un enfant mais c’est vraiment peu de chose comparé au film suivant, le plus épouvantable et bizarrement le plus poétique de tous les films de guerre que j’ai vus, le fameux Idi y Smotri, ce qui pourrait se traduire par Venez et Voyez (« viens et vois », plus exactement), mais la traduction française a choisi de remplacer cette citation de l’Apocalypse par un titre plus banal (que j’ai oublié). Ce film est une des raison qui m’a fait écrire cet article à propos de la poésie. C’est le genre de film qu’on doit regarder une fois dans sa vie, le regarder deux fois étant pratiquement impossible, tant il est intense et insoutenable. Le réalisateur, Elem Klimov, a fait quelques films avant, dont la meilleure biographie de Raspoutine, mais aucun après : on devine sans peine pourquoi.

Il est possible que le film de Klimov, sortie au milieu des années 80, si mes souvenirs sont bons, ait mit une sorte de point final au cinéma de guerre soviétique : que voulez-vous dire après ça ? Les Russes ont encore délivré quelques bons films de guerre plus récemment mais on est dorénavant loin de l’intensité, de l’ampleur, du souffle qu’il y avait dans ces films soviétiques. Je pourrais citer par exemple Le captif de l’excellent Alexeï Outchitel qui se passe durant une des guerres tchétchènes (2008), Tigre Blanc, étrange mais très intense film de combats de tanks fantastique avec une dernière scène particulièrement mémorable ou La Forteresse de Brest (2010), Brest étant ici la ville biélarusse et non le port breton, ou encore Les vingt-huit de Panfilov (2016). Tous les films dont j’ai parlé ou en tout cas la majorité ont des versions sous-titrées françaises, faites à la main si je puis dire, et même dans le cas des plus célèbres d’entre eux, des versions avec doublage français.
En dehors de l’URSS et de la Russie, je peux compter les films de guerre marquant que j’ai vus sur les doigts d’une seule main. La Liste de Schindler pourquoi pas, oui : il y a quelques scènes mémorables. Et sans enthousiasme particulier je pourrais y mettre dans un moment de générosité inhabituel Les sentiers de la Gloire. Plus mémorables sont Le Bateau de Petersen dans sa version intégrale et Les plus belles années de notre vie dont j’ai déjà parlé ici. William Wyler a une très rare qualité chez les réalisateurs étasuniens de films de guerre (et de films tout court) : le réalisme, même si on pourrait le classer dans beaucoup d’autres genres, et peut-être avec plus de raison, vu que je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule scène de combat dans tout le film. Bon, ce n’est peut-être pas un film de guerre, tout compte fait. Malgré la romance très importante, je compterai aussi Dieu seul le Sait avec Robert Mitchum et Deborah Kerr, dans un décor tropical durant la guerre avec le Japon, ou, au choix, le western italo-américain qui se passe durant la guerre civile étasunienne Le Bon la Brute et le Truand. Aucun réalisme dans celui-ci, évidemment, on est dans la haute fantaisie, mais la façon dont Léone introduit les scènes de bataille entre Gris et Bleus est typique de ce réalisateur et d’une façon générale de l’anarchiste sans foi ni patrie. Et je dois dire à son crédit que c’est un des films les plus distrayants que j’ai vu dans ma vie.
J’ai du mal à me souvenir d’un film européen sur la guerre, mis à part Le Bateau. Même à propos de la Guerre de Cent Ans, même sur les guerres napoléoniennes, je ne vois pas. Aucun ne semble s’être imprimé dans mon cerveau. Ah si, peut-être le Jeanne d’Arc de Dreyer. Mais bon, est-ce qu’on peut dire que c’est un film de guerre. Cela ressemble plus à un procès entièrement à charge suivi d’un assassinat déguisé en exécution. Ah, cela rentre de toute évidence dans la catégorie des crimes de guerre. Donc c’est la guerre.


vendredi 6 septembre 2024

Les grands maîtres du fantastique : Poe, Le Fanu, Maupassant, Borges

'L'île des morts' de Böklin, version III

    En guise d’introduction à ce court essai, je vais d’abord paradoxalement dire un mot des auteurs célèbres ou pas que j’ai exclus, après plus ou moins d’atermoiements, de cette liste des grands maîtres du fantastique. La première raison de cette exclusion et la plus évidente est que je n’ai évidemment pas lu tous les bons auteurs fantastiques qui existent de par le monde, même si je pense avoir fait à peu près le tour de ce que notre littérature occidentale a proposé de mieux dans le genre. Le processus de sélection a été à peine moins rapide concernant Tolkien, ce qui peut surprendre, puisque je n’ai jamais réussi à lire plus du quart d’un de ses romans. Quoique d’un style plus agréable pour mes goûts, je n’ai guère été plus loin avec CS Lewis et son Narnia. Il est plus que probable que ce sont des auteurs extraordinaires pour des enfants ou pour des ados éventuellement mais il se trouve que je parle ici des maîtres de la littérature adulte.
    Par « grand maître », j’entends un auteur ayant principalement œuvré dans le domaine, qui non seulement est particulièrement intéressant mais qui aussi écrit particulièrement bien, dont les meilleurs textes atteignent une force qui ne le cède en rien aux meilleurs auteurs de littérature générale. Ce sont des écrivains qui ont un sens inné du mot et de la phrase, du rythme et de la sonorité justes, qui les font chanter ou qui leur donnent la froideur acérée d’un couteau. Disons-le donc simplement : le principal critère qui m’a servi à dégager ces quatre-là et seulement eux du gros de la troupe est que ce sont tous des littérateurs fantastiques, au sens premier du terme, on pourrait aussi dire merveilleux. Ce critère m’a fait éliminer presque d’emblée Hodgson et Lovecraft, malgré leur qualité unique et le fait que je les apprécie d’un point de vue plus personnel, à cause de leurs aptitudes littéraires de second ou même troisième ordre. Machen est lui un littérateur admirable en revanche mais je ne trouve pas l’intensité, ou le niveau d’intérêt dans sa production, qui pourrait en faire un auteur de premier plan. J’ai également écarté Hoffmann, mais de peu, pour un mélange des deux raisons ; disons qu’il est brouillon quand il est le plus intéressant et qu’il est moins intéressant quand il écrit le mieux (par exemple son conte ‘Le marchand de sable’). Cependant, les quatre premières parties des "Élixirs du diable" méritent absolument d’être lues pour leur originalité, leur ton parfois dostoïevskien avant l’heure, tout à fait étrange dans le cadre de cette espèce d’opéra sabbatique. James écrit admirablement bien lui aussi mais ses meilleurs textes dit fantastiques ne le sont pas vraiment selon moi, y compris "Le tour d’écrou". Personnellement, je classe ce livre, de même que le remarquable ‘La bête dans la jungle’ dans le genre études des psychoses ordinaires et extraordinaires ; c’est également le cas du ‘Double’ de Dostoïevski. Avec Kafka et Gogol, j’ai presque toujours l’impression de lire quelque sorte d’allégorie ou de fable satirique plutôt qu’un récit fantastique au sens français du terme (« l’irruption de l’inadmissible dans le cours inaltérable de la légalité quotidienne » dixit Caillois). C’est encore plus flagrant dans les cas de ces monstres littéraires que sont Dante, Cervantès et Melville. Wells tire quant à lui trop sur la science-fiction. Pour Stevenson, dont j’apprécie pourtant beaucoup Olalla Des Montagnes, sauf la confession finale qui sonne encore plus faux qu’un dialogue de Flaubert, je n’ai pas d’autre raison que mon arbitraire. Enfin, j’ai écarté Gene Wolfe à regret mais il faut laisser le temps à la postérité de faire son œuvre avant de l’intégrer dans un palmarès de grands maîtres : dans un demi-siècle, si ce monde existe encore, on en reparlera…

    Pour changer, je vais remonter le temps et donc commencer par le dernier né, Borges. Certains pourraient arguer que l’Argentin est tout aussi allégorique que Kafka dans une bonne part de ses textes et je me suis fait d’ailleurs cette réflexion (comme c’est bizarre !) avant de la balayer devant l’évidence : quand je lis les meilleurs récits de cet auteur, contenus dans ses deux premiers recueils, ‘Fictions’ et ‘L’aleph’, leur qualité et leur ambiance fantastique ne me laissent aucun doute. En fait, la personnalité incroyablement glacée et hautaine, disons-le surnaturelle, de son narrateur-auteur suffit selon moi à ranger tous ses premiers textes dans le rayon fantastique. J’irai même jusqu’à affirmer que le seul personnage de fiction réussi de toute la carrière littéraire de Borges est ce personnage de l’auteur invisible, en partie fictionnel, qui donne ce halo surnaturel aux deux recueils cités. Le sentiment le plus fort dans la majorité de ces textes est la haine, en particulier dans le premier recueil, sentiment peu présentable dans la bonne société, que Borges masque donc habilement sous les dehors de l’érudition la plus savante et du dilettantisme dandy. Je recommande la lecture intégrale de ce recueil malgré les nombreux fruits empoisonnés de belladone qu’il contient : c’est une expérience sans pareille. Un antidote pour les lecteurs les plus atteints, les nauséeux et les migraineux, se trouvera facilement dans les romans les plus mélodramatiques de Dickens, ou éventuellement, ceux de Miss Austen. En revanche, une forte contre-indication thérapeutique est la lecture de Lolita ou de tout autre livre de Nabokov après ou en même temps que ces deux recueils de nouvelles : ce serait ajouter le mal au mal et il n’y a rien d’homéopathique dans ces doses-là.
Outre le recueil Fictions, je recommande chaudement du même auteur la première et la dernière nouvelle du recueil suivant, L’Aleph. Toutes les fictions postérieures sont dispensables, mais bégnines et sans grand danger pour la santé. Parmi les autres réussites de l’auteur, mais on n’est plus dans le fantastique, je citerai « Le Livre des Préfaces » ainsi que « Une Histoire de l’Infamie ».

    J’ai consacré un article à Maupassant ici. Je ne reviendrai pas trop donc sur le Horla, son chef d’œuvre, qui d’ailleurs tire plus selon moi sur la science-fiction que le fantastique. Je sais qu’il est traditionnel de minorer l’aspect fantastique d’une part importante de l’œuvre de cet auteur, importante au moins sur le plan de la qualité, et d’exagérer son aspect relevant de la psychiatrie. Il y a un courant d’interprétations qui font en effet de ses meilleurs récits fantastiques un simple symptôme de l’aliénation mentale du narrateur. Dans ce cadre d’idées, tout ce qui est surnaturel dans ces récits serait en en fait des délires de fou. Et il est très probable que Maupassant a joué là-dessus pour créer un malaise chez le lecteur dû à l’ambiguïté. Néanmoins, outre que ça n’a pas grand intérêt, on trouve presque à chaque fois un caractère objectif aux visions ou mésaventures du protagoniste de ces récits, même lorsqu’il en est le narrateur, qui en font à mon avis de vrais textes fantastiques. On peut, à mon avis, expliquer rationnellement tous les événements mystérieux du Tour d’Écrou de James par la maladie mentale de la protagoniste mais c’est beaucoup plus difficile pour les textes fantastiques de Maupassant. Et je répète ce que j’ai dit ailleurs : le fait incontestable que l’auteur a terminé sa vie irrémédiablement fou n’est pas la preuve que ses protagonistes le soient. Il y a un abîme entre la folie clinique et l’état mental troublé certes mais assez banal de ses personnages.
    La qualité qui saute le plus aux yeux de ces textes, souvent parmi les meilleurs de l’auteur, est, paradoxalement, le naturel. En fait le terme de naturaliste colle bien mieux à Maupassant qu’à Zola ou à Flaubert. Ce n’est pas seulement le type de récits et de personnages qui donnent cette ambiance mais le style même, tellement plus naturel (et disons-le talentueux) que celui de ses deux confrères. Quant à ses qualités de conteur, elles sont très supérieures également aux deux cités. Sa capacité à évoquer tout un monde en quelques lignes est d’ailleurs sans égal chez les romanciers et nouvellistes francophones. Naturellement, quand vous avez un tel don, pourquoi écrire de gros romans ? Pourquoi écrire des romans tout court ? Maupassant a dû se poser la question bien des fois. Mais évidemment, il y a toujours une bonne ou mauvaise raison pour ça : pour l’argent, la reconnaissance, la gloire, etc. C’est un point commun qu’il partage avec l’auteur précédent, ce goût et cette capacité à la concision, de même que sa virtuosité stylistique. C’est à peu près les seuls d’ailleurs, le monde de Maupassant étant diamétralement opposé à celui de l’Argentin, qui, comme on sait, détestait tout ce qui ressemblait à de la psychologie, à du réalisme, sans parler de naturalisme.
    Les meilleurs récits fantastiques de Maupassant sont faciles à trouver, réunis presque sans faute dans diverses compilations : ‘Le Horla’, ‘Qui Sait ?’, ‘La Nuit’, ‘La Chevelure’, ‘Lui ?’, ‘Apparition’, ‘L’auberge’.

    Le seul lien tangible que je peux trouver entre l’écrivain français et l’auteur suivant, Le Fanu, est la nouvelle plus mineure de Maupassant, intitulée La Main (faisant elle-même suite à un premier essai sans doute moyennement concluant aux yeux de l’auteur, intitulé La Main d’Écorché) dont l’argument est clairement repris d’un conte fantastique inclus dans le roman de Le Fanu ‘La Maison Près Du Cimetière’ (ce conte, excellent et terrible, a aussi inspiré la nouvelle fameuse de William Harvey ‘La Bête À Cinq Doigts’). On pourrait aussi noter chez ces deux auteurs un certain goût commun pour les choses de la nature, dans leurs notations précises révélant une réelle connaissance du terrain, mais chez l’Irlandais, l’ambiance est nettement plus brumeuse et romantique sinon victorienne.
    Le Fanu n’est pas l’écrivain anglophone de fantaisies typique. Contrairement à l’immense majorité de ses pairs, il est bien plus focalisé sur les personnages que sur l’intrigue. Et cette caractéristique lui vaut aussi bien des chefs d’œuvre aussi peu contestables que ‘L’Oncle Silas’ que des demi-ratages comme ‘The Evil Guest’, pas traduit en français à ma connaissance, ou de longs textes plutôt dépourvus d’événements comme ‘Le Baronnet Hanté’. Mais dénué d’événements ou à demi-raté ne veut pas dire inintéressant. En fait ces deux textes sont très intéressants et personnellement, je mettrai certainement le dernier parmi les plus marquants de l’auteur. Ceci dit, Le Fanu est aussi l’auteur de romans ou de novellas fourmillant d’intrigues et de coups de théâtre. Le roman déjà cité ‘La Maison Près du Cimetière’, hors norme et rétif à toute classification, en contient à profusion et une année de la vie de la malheureuse héroïne de ‘L’Oncle Silas’ comprend plus de mésaventures que toute une vie du quidam moyen. C’est aussi vrai du protagoniste malchanceux de ‘La Chambre Du Dragon Volant’, dont le récit se déroule en quelques jours. Tous les textes que je viens de citer sont excellents. Néanmoins ce n’est pas ici que l’inspiration de cet auteur est la plus centrale, si je puis dire. Les récits les plus personnels de Le Fanu, souvent les plus émouvants, pour une raison assez mystérieuse, sont des récits de fantômes ou de revenants. Ce thème apparemment cher aux Irlandais semble assez mince à première vue mais chez cet auteur, il prend une diversité de formes et atteint parfois une intensité digne des plus grands écrivains. Un vampire est à coup sûr une sorte de revenant et donc le célèbre Carmilla fait partie de ces réussites.
    Le Fanu est encore plus atypique pour un écrivain anglophone dans sa prédilection pour les personnages féminins et l’exactitude de leur rendu. On peut à cet égard le comparer sans exagération à James. Le fait qu’il n’ait eu que des filles en tant que père n’y est probablement pas pour rien mais ne suffit pas à expliquer la qualité et le charme de personnages plus mûrs comme la gouvernante française d’Oncle Silas, Madame Crowl, ainsi que nombre de personnages contenus dans Le Baronet Hanté.
    Contrairement aux deux écrivains précédents, Le Fanu n’est pas moins à l’aise sur les longues distances que sur les courtes et il est l’auteur d’excellents romans, comme les deux que j’ai déjà cités. Leur seul défaut, si on peut dire, est que ce ne sont pas des livres fantastiques mais des mystery novels, un genre anglo-saxon très victorien qui n’a pas d’équivalent exact en langue française (même les romans de Gaston Leroux et ses disciples sont différents dans la forme comme dans le fond). Ses grandes qualités stylistiques se remarquent autant dans sa narration que dans ses dialogues, particulièrement brillants dans "La maison près du cimetière", qui ont de toute évidence inspiré son compatriote Joyce pour son fameux monologue d’Ulysse (tout le livre, ou du moins la grande partie que j’ai lue, est un monologue géant).
    Néanmoins, si je ne devais garder qu’un seul livre de cet auteur, ce serait ‘Les Créatures Du Miroir’, traduction libre de ‘In A Glass Darkly’, un recueil de novellas publié un an avant sa mort. Tous les textes contenus dedans sont remarquables. Ils présentent de plus une palette très large des talents littéraires de l’auteur, que ce soit le récit un peu sec, presque naturaliste de ‘Thé Vert’ ou du ‘Familier’, les aventures échevelées de ‘La Chambre Du Dragon Volant’, l’univers poétique boschien, très haut en couleurs donc, du ‘Juge Harbottle’ ou le gothique flamboyant teinté d’érotisme de ‘Carmilla’.
    Les autres récits non encore cités de Le Fanu que je ferais rentrer dans un best of sont ‘Shalken Le Peintre’, ‘Le Mystérieux Locataire’ (bien que ce soit clairement un récit de jeunesse) à ne surtout pas confondre avec ‘The Evil Guest’, ‘Le Fantôme De Madame Crowl’, ‘Le Marché De Sir Dominick’ et ‘Le Sacristain Mort’. En revanche, malgré ma prédilection, je n’inclurais pas ‘Le Baronet Hanté’, qui semble très peu fait pour le goût moderne.

    Des quatre, Edgar Poe est le plus complet des auteurs fantastiques. Il aura pratiqué tous les tons, tous les sous-genres du fantastique. Il aura aussi largement dépassé les frontières du genre. En fait, ce qu’on range maintenant dans ses prétendus contes fantastiques peut être divisé en quatre genres au minimum : l’enquête plus ou moins policière, le conte ou l’aventure épouvantable, l’allégorie, le grotesque (pour reprendre la dénomination de Baudelaire).
    Des histoires d’enquête, celles où le héros doit résoudre une énigme, je vais dire tout de suite laquelle est ma préférée et en fait la seule que je rangerais parmi les chefs d’œuvre de l’auteur, bien qu’elle soit rangée ordinairement dans les articles de non-fiction : c’est "Maelzel's Chess Player". Selon moi, il s'agit d'un des meilleurs contes de Poe et à coup sûr la meilleure enquête policière, la plus convaincante, la plus impressionnante que j'ai lue sous sa plume. Je ne dois pas être le seul car Gene Wolfe a repris l'idée pour en faire une nouvelle de fantasy ou de SF (j'hésite encore) intitulée "The marvellous Brass Chessplaying Automaton", très bien écrite et distrayante mais quelque peu inférieure à la sèche démonstration de l’originale. J’ai toujours aussi du plaisir à relire ‘The Gold-bug’. En revanche, je ne suis pas fan des enquêtes de Dupin. On pourra me dire certainement avec raison qu’il est le précurseur de tous les célèbres héros détectives qui viendront après lui, cela ne les rend pas plus crédibles. Même ‘The Purloined Letter’, la meilleure de ses histoires avec Dupin et la mieux écrite, me laisse dubitatif. Poe ignore visiblement ou veut ignorer comment fonctionne véritablement la police. Cette absence complète de réalisme n’était sans doute pas un problème pour le lecteur du début du dix-neuvième siècle, c’en est devenu un pour le lecteur moderne. Ce genre qui a peut-être plus contribué que tout autre à sa célébrité, au moins dans les manuels d’histoire littéraire, est d’ailleurs le moins représenté dans son œuvre, pas plus d’une demi-douzaine de nouvelles sur un total de soixante-treize, ce qui signifie peut-être qu’il n’était pas essentiel dans l’esprit de Poe.
    Les contes allégoriques et/ou métaphysiques sont des contes où l’essentiel est plus ou moins caché et où le lecteur doit faire un effort s’il veut en tirer toute la substantifique moelle. Ce ne sont évidemment pas les plus populaires de l’auteur. On peut dire que Poe est aussi un précurseur pour ce genre de contes qui verra plus tard œuvrer à l’intérieur des gens de grande qualité comme Dunsany, Borges ou plus récemment Gene Wolfe. On peut citer ‘The Masque Of The Red Death’, ‘The Fall Of The House Of Usher’ ou ‘William Wilson’. Ce genre exige la concision et le format court si on ne veut pas abandonner le lecteur en route et il se trouve que Poe n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est concis et bref. Ma préférée dans le genre, de loin, est ‘Ligeia’ : c’est ce que Gérard De Nerval aurait voulu écrire, je crois bien, mais sans jamais y réussir, faute de concision sans doute mais surtout d’efficacité narrative.
    Le genre dans lequel Poe a le plus œuvré au final est le grotesque, dans lequel je range ses nouvelles humoristiques ou satiriques. Curieusement, c’est le genre pour lequel il est le moins connu. C’est bien dommage car Poe est un des conteurs les plus drôles qui soient ; à peu près toutes les gammes de l’humour sont à son répertoire, du canular à la satire féroce en passant par la farce simple et le loufoque le plus débridé. Difficile de citer toutes ses réussites dans le genre tant elles sont nombreuses mais je ressortirais plus spécialement ‘Never Bet The Devil Your Head’, ‘Why The Little Frenchman Wears His Hand In A Sling’, ‘How to Write A Blackwood Article’ ou ‘The System Of Doctor Tarr And Professor Fether’.
    Néanmoins, là où Poe donne son meilleur, ce qui se traduit par une agréable simplification de son style (qui parfois tend vers la préciosité) est le conte ou l’aventure horrifiante. Son texte le plus long, qu’on le qualifie de longue novella ou de court roman, ‘Narrative Of A Gordon Pym’, est un mélange d’aventures horrifiantes (très horrifiantes même, tant Poe se plait à empiler toutes les horreurs imaginables dans le cadre d’un voyage clandestin en bateau). Le narrateur parvient même à être enterré vivant, ce qui sur un bateau, tient de la malchance la plus insigne. Les derniers chapitres, les plus révérés à juste titre, ceux où le héros entre dans le pays du géant blanc, appartient plus à ce que j’ai nommé le conte métaphysique ou allégorique. Toutefois, le texte souffre à mon avis premièrement de sa longueur excessive, secondement d’un parti pris bizarre de Poe, qui nous délivre tous les dialogues sous forme indirecte. Sur la longueur d’une nouvelle assez courte, cela peut passer mais pas sur la longueur d’un roman. De plus, comme je l’ai laissé entendre, il y a un empilement d’anecdotes toutes plus horribles les unes que les autres qui lasse un peu. Pour les histoires de vaisseaux fantômes, par exemple, William Hope Hodgson est nettement plus convaincant.
    C’est donc sous la forme de ses histoires d'horreur courtes, qui sont aussi ses plus effrayantes, que Poe a donné ses plus grands chef d’œuvre de fiction puisque la grandeur en art n’est pas proportionnelle au nombre de pages (je le rappelle à toutes fins utiles) : ‘The tell-tale Heart’, ‘The Black Cat’, ‘The Pit And The Pendulum’.

Autre article sur Le Fanu: ici.

dimanche 4 février 2024

L’intérêt du récit épistolaire : Les Liaisons Dangereuses, Dracula, Sept Nuits Américaines...

 


    

    Question : le récit épistolaire s’est-il développé progressivement à partir de l’écriture de lettres ou a-t-il été dès le départ l’idée d’un auteur astucieux, ayant compris tous les avantages du procédé ? N’étant pas historien, voilà une question à laquelle je ne répondrai certainement pas dans cet article.
    La question qui m’intéresse ici est pourquoi ce procédé, qui est tout sauf simple, quand il est bien utilisé, apporte des avantages narratifs considérables. Pourquoi Les Liaisons Dangereuses, Dracula ou Le Horla seraient nettement moins bons si leur récit avait été écrit du point de vue de l’auteur anonyme et invisible ? Ce dernier exemple peut étonner dans le cadre d’étude que j’ai choisi mais je considère ici que le récit par journal interposé est en fait une forme particulière de récit épistolaire où l’expéditeur des missives et le destinataire sont une seule et même personne. Autrement dit, il s’agit d’un cas où le moi contemporain de l’auteur envoie des lettres à son moi futur dans l’espoir que celui-ci aurait encore la possibilité ou l’envie de le lire. En effet, quiconque prend la peine d’écrire quelque chose quelque part espère toujours qu’il sera lu, ne serait-ce que par un seul lecteur, et celui qui met un message dans une bouteille, la rebouche soigneusement et l’envoie en mer, quoiqu’outrageusement optimiste, n’y fait pas même exception.
    Le récit épistolaire dans ce sens élargi évite en fait une série d’écueils sur lesquels viennent s’échouer un nombre considérable d’entreprises romanesques que je vais lister :
- L’auteur omniscient : grave défaut que seuls des génies comme Tolstoï peuvent se permettre. Et encore, même lui est meilleur quand il ne sait pas tout.
- La prétention à l’objectivité : rejoint l’écueil numéro 1, détestable et mensonger dans la conduite d’un récit, sauf si cette objectivité est en fait un trait de caractère du personnage narrateur, probablement détestable.
- Le récit en plein : un bon récit doit avoir des creux, des manques que le lecteur se chargera de combler… ou pas, selon l’intérêt de la chose. On appelle ça des ellipses narratives. La forme épistolaire donne lieu naturellement à toute une série d’ellipses, qui sont tout aussi naturellement acceptées par le lecteur. On ne s’attend pas à ce que le rédacteur d’une lettre sache tout sur le déroulement d’un récit, contrairement à L’Auteur (surtout celui de mon point numéro 1).
- Le récit par ouï-dire, de seconde main : la trame principale d’un récit épistolaire est toujours racontée par celui qui la vit. Quand l’action se centre sur un nouveau personnage, l’expéditeur et parfois le destinataire de la lettre changent aussi. Ce procédé particulièrement souple est presque impossible à implémenter dans le cadre d’une narration ordinaire : vous ne pouvez tout simplement pas changer de narrateur à chaque fois que l’intérêt du récit le demanderait ; le lecteur ne l’accepterait pas.
- L’étroitesse de vue (généralement unique) : d’évidence, sauf dans le cas particulier du journal, il y a autant de points de vue que d’expéditeurs de lettres. Le narrateur subjectif est un procédé intéressant mais il l’est encore plus quand il y a plusieurs narrateurs subjectifs, ce qui est le cas des épistoliers. Cela permet également les témoignages ou affirmations contradictoires ou complémentaires sans qu’il y ait besoin de faire appel à l’état mental préoccupant du narrateur unique.
- L’accusation d’insincérité : le seul fait que le récit soit tiré de lettres ou de journaux intimes persuade mieux le lecteur de la sincérité de l’auteur. Dans un journal en particulier, on ne ment pas, le plus généralement, puisqu’il est destiné à soi-même et personne d’autre. Dans le cas du récit épistolaire, c’est bien sûr une illusion créée par l’auteur machiavélique mais une illusion très recommandable.
    Le Horla pour tous les points notés sauf le numéro 5 est particulièrement intéressant. En effet, il y a deux versions du Horla, une première écrite sous forme de récit classique, la seconde sous forme de journal intime. La seconde est évidemment supérieure, bien plus efficace. De plus, Maupassant est tout simplement meilleur écrivain dans la seconde version. J’ai écrit un article sur le sujet ici. D’une manière générale, prendre pour narrateur un docteur, un savant, un journaliste ou n’importe quel autre personnage initié est une très mauvaise idée même si elle peut sembler pratique à première vue. L’agent immobilier raisonnablement stupide et ignorant de Bram Stoker en est une bien meilleure. Wells commet cette erreur de centrage dans La Guerre des Mondes (erreur fort bien rectifiée par le scénariste du film de Spielberg) et Jules Verne dans la plupart de ses romans qui me sont tombés sous la main.
    Les liaisons Dangereuses est le roman épistolaire par excellence, dont l’efficacité dramatique n’est plus à prouver. Je doute que les personnages seraient si mémorables et séduisants s’ils ne s’étaient pas exprimés par lettres : après tout, il s’agit pour la majorité d’une bande de crapules ou de niais, « objectivement » parlant. De la même époque, j’aurais pu lire la Julie de Rousseau, un autre roman épistolaire fameux. Un très gros succès de librairie pour l’époque. Je ne l’ai pas fait, je n’en parlerais donc pas, ce qui est bien dommage car il m’aurait fait, j’en suis sûr, un exemple édifiant pour cet article.
    Dracula est une réussite dans le genre à peu près aussi incontestable que le roman de Laclos et pourtant je suis loin d’être fan de l’auteur. Comment un écrivain de seconde zone peut se métamorphoser l’espace d’une grosse centaine de pages, pas trop plus, en un génie étincelant.
    Enfin, je terminerai avec un des mes écrivains favoris, Gene Wolfe, qui a l’avantage d’être nettement plus contemporain (il est mort en 2019) que tous les auteurs précédemment cités. Il a écrit Sept Nuits Américaines en 1978, quand il était au sommet de son art.
    Sept Nuits Américaines est une novella d’anticipation qui mélange des lettres et des extraits de journal intime ou plus précisément dans ce cas de journal de voyage. Le journal de voyage, comme le journal de bord, est une autre forme de récit épistolaire : c’est un journal qu’on destine à un public très réservé, mais un public. Dans le cas du journal de bord, le destinataire est la compagnie propriétaire du vaisseau et, éventuellement, la police. Littérairement, son intérêt devrait être faible s’il était fabriqué réalistement puisque le vrai journal de bord tient plus de l’acte légal et notarié que du récit de voyage : le but est essentiellement de se prémunir contre de futurs éventuels litiges ou procès. Néanmoins, les auteurs de science-fiction ont pris avantage de ce procédé et ont rempli les journaux de bord de leurs vaisseaux interstellaires ou interplanétaires d’événements aussi palpitants qu’improbables. Le journal de voyage est une sorte de journal de bord amélioré, avec un intérêt artistique, descriptif ou même scientifique dans certains cas, comme par exemple Darwin lors de son voyage sur le Beagle.
    Le personnage central de Sept Nuits Américaines qu’on évitera d’appeler le héros — comme souvent chez Wolfe — est un voyageur perse dans des USA du futur, ou de ce qu’il en reste, c’est-à-dire pas grand-chose, et probablement pas la seule lettre importante : U pour United. C’est un voyageur du type touriste à sensations fortes, qui apprécie donc particulièrement ces pays chauds, pauvres et faciles quand on a de l’argent avec tous leurs bordels, leurs courtisanes, leur précarité sanitaire, leurs dealers de drogue, leurs guides franchement louches. L’histoire qu’il ne nous raconte pas à nous, lecteurs indiscrets, mais relate avec une désinvolture suspecte dans son journal de voyage ou par lettres à une certaine Yasmine restée à Téhéran est particulièrement retorse et difficile à décrypter. On est typiquement dans le cas du narrateur non fiable, capable de mentir ou au moins de celer une (grande) partie de la vérité à son propre journal, ceci encore accentué par sa prise de drogues. Que Wolfe ait choisi ce procédé du récit épistolaire pour un tel narrateur peut sembler de prime abord contradictoire, voire contre-productif ; il n’en est rien. Comme je l’ai dit, un des intérêts du récit épistolaire est d’immerger le lecteur dans la tête-même du personnage acteur, de lever le barrage de sa méfiance, d’apposer au récit comme un sceau de fiabilité ou en tout cas de sincérité. Ici, Wolfe nous montre qu’il ne s’agit que d’une illusion. Et s’il n’avait pas choisi cette forme, l’antipathie dégagée par ce voyageur et son insincérité aurait été si flagrantes que nous aurions risqué de laisser tomber le livre.
    Sept Nuits Américaines est au final un chef d’œuvre de virtuosité narrative bien que je sois à peu près sûr qu’il ne plaira pas à grand monde (mais sait-on jamais ; je juge là du futur par le passé).
    Pour finir, une remarque sur le cadre de l’histoire : je suis persuadé que Wolfe n’avait pas d’ambition prédictive particulière quand il a écrit cette novella à la fin des années 70. Bien possible que ce qui devait apparaître comme le comble de la fantaisie à cette époque : un riche touriste oriental venant se dévergonder dans des USA croulant sous la corruption, la lèpre physique ou morale et la misère semble beaucoup plus vraisemblable aujourd’hui.


Sept Nuits Américaines fait partie du premier recueil de Wolfe, intitulé en français L’île du docteur Mort et autres histoires et dans sa version originale The island of doctor Death and other stories and other stories.



jeudi 30 novembre 2023

The Deep de John Crowley, une merveille d’inventions impossibles

 

Pas la plus parlante mais la plus jolie couverture de The Deep

Avertissement : la surprise est un élément de plaisir et d’intérêt non négligeable dans les romans de SF et particulièrement concernant The Deep (L’Abîme en version française). Ceux qui ne veulent pas se gâter cette possibilité feraient donc bien de commencer par lire cet indispensable de la SF avant de revenir lire ce bref essai. Naturellement, comme toujours, personne n’écoutera ce conseil avisé et fera comme bon lui chante.


John Crowley semble avoir une prédilection pour le cavalier blanc d’Alice à travers le miroir, dont la principale spécialité, en plus de tomber de cheval, est l’invention impossible. Néanmoins, en tant que romancier, Crowley tombe rarement de cheval et démontre la plupart du temps une assez belle maîtrise de la narration, malgré les nombreuses impossibilités qui caractérisent ses mondes, y compris et peut-être surtout dans ce premier roman.

The Deep est un roman que tous les lecteurs de SF devraient lire, selon moi, d’abord parce que son auteur est un des meilleurs écrivains de la fin du XXe siècle tous genres confondus et parce que ce roman est ce qu’il a écrit de plus fort dans le domaine et sans doute à dire vrai dans toute son œuvre. Je ne dis pas que c’est le plus achevé, le plus maîtrisé, le plus esthétique, le mieux écrit des romans de Crowley, loin de là, mais le plus fort, le plus intense, oui, je le crois. C’est pourtant aussi ce que j’hésite encore à qualifier de roman raté. Disons alors que ce serait un des plus grands romans ratés que j’ai lus, mais un des plus lisibles également dans le genre, si on ose dire.

Il y a en moi un lecteur qui adore ce livre, sentir le vent frais et piquant sur mon visage, sentir l’air qui se raréfie comme on approche par des sentiers jamais explorés des contrées impensables, dans des sommets solitaires et glacés ou, comme ici, tout au bord de l’abîme insondable. Crowley est, ou plutôt était, de ces auteurs si rares et si précieux pour qui chaque livre, chaque récit est une exploration de l’inconnu, une remise en question des acquis, avec tous les énormes risques que cela comporte, pour lui bien plus que pour le lecteur. Quand Crowley a trouvé ce chemin, en 1975, personne ne l’avait précédé. Personne, pas même G.R.R. Martin, n’avait mis ses lourds sabots sur ce sentier et tracé maintenant des ornières si profondes qu’on pourrait les voir depuis l’espace (j'exagère ?... Peut-être).

Hé oui, ce roman si peu connu est une des influences majeures de la science-fiction et de la fantasy contemporaines. Hé oui, même des œuvres immensément populaires comme A Song of Ice and Fire, autrement appelé Games of Thrones, ce roi du box-office et du tiroir-caisse, tire sa source principale, selon moi, de ce petit roman inconnu. Hé oui, les deux cent mille pages, je plaisante à peine, du roman de Martin — quand il sera fini, si jamais il se finit un jour — sont contenues dans les deux cents de The Deep.

Mais il y a en moi aussi un lecteur traditionnel, disons, qui aime que les contrats entre auteurs et lecteurs soient respectés, qui déteste qu’on le perde dans ces contrées désolées dont je parlais plus haut, sans même lui laisser un plan de sortie. Un lecteur qui aime que les histoires aient une fin, une vraie, et que cette fin soit précisément située… eh bien à la fin. La plus grande excentricité de ce roman est en effet que la fin se trouve au milieu, ou presque, et que le début se trouve à la fin.

Le contrat dont je parle, tacite mais bien réel entre l’auteur et le lecteur, surtout dans les œuvres à haute imagination, est que l’auteur propose quelques énigmes dans le début, qu’il fera croître au milieu de son roman jusqu’à un écheveau d’intrigues et qu’il se chargera de démêler et d’élucider dans les dernières pages ou, au pire, de fournir tous les indices nécessaires au lecteur pour qu’il les résolve et démêle lui-même. C’est pour cela qu’il y a un début, un milieu et une fin. C’est le bon ordre. Mais Crowley est trop malin, trop moderne et trop compliqué pour suivre un schéma aussi simple. Et contrairement aux clauses du contrat, plus on avance dans son roman, moins on en sait, plus les mystères s’épaississent pour finir par devenir entièrement insondables. Eh bien c’est la vraie raison du titre, je suppose. Donc, ici, il nous fournit la fin, qui est aussi le climax du livre, au milieu, ou plus exactement aux deux tiers. En effet, le roman comporte six parties — on n’ose employer le terme traditionnel de chapitre, vu qu’ils sont subdivisés — et la fin arrive lors de la quatrième. Il y a bien un épilogue nominal et même nommé tel quel à la fin normale du roman mais il est difficile de dire si c’est une plaisanterie de l’auteur ou s’il a pensé ainsi compenser le fait que la fin véritable ne se trouve pas à la bonne place. Son trait le plus remarquable est qu’il contient une scène, en passant et juste suggérée, qui aurait été parfaite dans la première partie (le début dont je parlais plus haut) : il s’agit de ce plan où on nous apprend que le travail d’archéologie des Grays vient de révéler un bas-relief présentant un éventail d’êtres monstrueux, les créatures de l’Abîme, et une chose munie d’une aile gigantesque : cela aurait été idéal pour un amuse-bouche et mettre en haleine le lecteur féru de mystères mais n’a plus aucun intérêt en fin de roman où tout a déjà été dit sur ces divers éléments d’intrigue. En effet, la fonction d’un épilogue — jamais indispensable et souvent inutile — est de fournir au lecteur curieux des informations complémentaires (en rab du dîner pour les plus gourmands) sur les événements futurs et le devenir des personnages principaux et même parfois secondaires, en quelque sorte de statuer sur leur sort et de le graver dans le marbre de l’histoire, du style « ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent très heureux ». Mais ici, il ne tient pas du tout sa promesse. Personnellement, je serais bien incapable de dire ce qu’il advient ou adviendra des divers Reds, des Blacks (en dehors de ceux, nombreux, qui sont morts), des Grays et des blancs (The Just, qui ont tous la tête blonde) sans parler de ceux qui n’ont pas de couleur (The Folk).

Le roman au rythme rapide et très divertissant jusqu’à sa quatrième partie se présente pour le lecteur comme un combat perpétuel entre les Blacks et les Reds, ces seigneurs moyenâgeux, pour la conquête du trône, arbitré par les Grays (le clergé) et perturbés par les meurtres rituels commis par les Justes (The Just) qui sont soi-disant les vengeurs du peuple (The Folk dans le livre) même si leurs motivations profondes sont pour le moins opaques. Les Justes semblent toutefois davantage sortir d’une secte d’assassins mystiques que de révolutionnaires politiques. Et tout cela se passe sur un monde singulier, plat, avec un disque soutenu par un pilier qui lui-même est ancré… eh bien sur rien, sur l’abîme, The Deep. Comme en plus, les premières pages nous font faire la connaissance de ce qui est de toute évidence un androïde (une sorte de surfer d’argent sans le surf), sorti de sa capsule spatiale en forme d’œuf, on sait donc tout de suite qu’on se trouve dans un roman de SF et non de fantasy comme les intrigues de cour et le niveau technologique de ce monde pourraient le laisser penser. Au début donc, le lecteur est relativement serein puisqu’il semble s’avancer en terrain connu et n’avoir qu’à cocher la bonne réponse entre trois possibilités :

A : ce monde est une planète lointaine, très exotique,

B : ce monde est un vaisseau d’exploration, un vaisseau-monde, gigantesque, qui voyage depuis si longtemps que plus personne ne se souvient être sur un vaisseau spatial (le récit type est Croisière sans escale de Brian Aldiss ou mieux, Universe de Heinlein)

C : ce monde est un satellite artificiel, possiblement dans notre secteur galactique, possiblement dans notre système, possiblement autour de la Terre (rien ne s’y oppose vraiment, et surtout pas ses habitants qui évoquent fortement des Terriens)

Néanmoins, on apprend très vite que ce monde est en forme de disque, ou de plateau, et que ce plateau a donc des rebords à sa périphérie, ce qui permet d’éliminer A. comme en outre, il est question d’un être gigantesque et de toute évidence très peu substantiel appelé Léviathan, et que de telles créatures n’existent pas dans notre proximité (sauf de manière très figurée) on est fortement incité à privilégier la solution B (il suffit alors d’admettre que le dit Léviathan ait envahi le vaisseau à une époque reculée). Cela semble confirmé par une des révélations fournies à contrecœur par Léviathan (voir plus loin). Et cela convient très bien à un lecteur de SF traditionnel.

Mais rien de tout cela n’est vrai.

Et celui qui dans le récit est chargé de nous apprendre la vérité, de nous illuminer, le Visiteur androïde, a la malchance d’être pris pour cible dès son premier pas par un des Justes (qui d’ordinaires ne tuent que les seigneurs Reds ou Blacks), ce qui a pour effet de le faire lui aussi devenir amnésique. 

La solution trouvée par le Visiteur pour savoir qui il est, d’où il vient et quel est ce monde est d’aller parler au maître originel de ce monde, Léviathan, qui pourrait en être aussi le créateur. Celui-ci, le seul indigène véritable de ce monde, habite en-dessous de la surface, dans l’abîme, même si on peut sérieusement douter que les termes au-dessus et en-dessous aient le moindre sens sur un tel monde. Se représenter la topographie et la géophysique de ce monde est d’ailleurs une des impossibilités que je mentionnais plus haut. Cette scène critique de dévoilement démarre sous de très mauvais auspices puisqu’une des premières paroles de Léviathan est d’apprendre à son visiteur que son talent principal est d’oublier (deux amnésiques conversant n’est pas une source de révélations très prometteuse). Mais Léviathan, qui n’est pas un mauvais bougre, juste très paresseux et pressé de retourner à son occupation favorite et à peu près unique, semble-t-il, dormir, surmontera sa première réaction ennuyée et répondra en effet à quelques questions du Visiteur lors de ce fameux quatrième chapitre, le sommet du livre. Hélas, si cette entrevue (avec un être essentiellement invisible, qui se manifeste surtout par des bourrasques de vent — mais qui est suffisamment matériel pour cacher les étoiles lors de son ascension finale), semble avoir pour résultat d’illuminer l’androïde, ses réponses au lieu d’éclairer le lecteur ajoutent plus de ténèbres qu’ils n’en enlèvent. Et le Visiteur n’aura pas la gentillesse et je dirais la courtoisie élémentaire, d’offrir ses nouvelles lumières au lecteur avant de s’en aller dans son œuf spatial. On apprend certes bien deux ou trois choses, mais aucune qui puisse nous servir de boussole ou même de bâton d’aveugle dans ce brouillard impénétrable dont on ne sait trop s’il est plutôt fait d’eau ou de gaz (il y a de l’air, même à l’extrême bord du monde, car la fille Juste qui accompagne le Visiteur respire sans problème quoiqu’elle semble bel et bien de chair et d’os, ce qui n’est probablement pas le cas de son grand maître, Neither-Nor).

Qu’apprend-on au juste de concret de la bouche invisible, si même il a une bouche, de Léviathan.

Que le disque et le pilier du monde sont sa création et que la fonction du plateau est de le protéger, lui Léviathan, des pierres que traversent l’espace, bref d’éviter que le ciel lui tombe sur la tête. C’est la seule explication « technique » qu’il nous sera donnée de tout le livre quant à la raison de la structure si particulière de ce monde. 

Que les hommes après bien d’autres choses, comme les plantes, les animaux et peut-être l’eau ont été amenés ici par un autre que lui, qu’il appelle Frère, et que ce Frère une fois l’opération terminée a trouvé que tout cela était bon, ce qui ressemble à une citation d’un certain livre qui a pour titre Genèse.

Que le Frère en question est un être très affairé, contrairement à lui, et qu’il voyage beaucoup, grâce à des ailes géantes, grandes comme le monde (le vaisseau ?). Qu’il a fabriqué les hommes sur place, à partie de graines ou de boutures — ce n’est pas clair (mais rien n’est clair avec Léviathan) — qu’il a emporté depuis un autre monde inconnu, mais très lointain.

Que le Visiteur s’appelle en fait Recorder, ce qui indique sa fonction d’enregistreur et qu’il est une création, un instrument du Frère. Qu’en plus des recorders, il existe des adjusters, dont fait partie Neither-Nor et dont la fonction semble de réguler la population de ce monde minuscule. On peut d’ailleurs en déduire que the Just n’a en fait rien à voir avec la justice mais est en fait un faux ami, une corruption du mot Adjuster, procédé que Crowley utilise souvent pour finir de brouiller les pistes, et parfois très abondamment, comme dans son futur roman Engine Summer. Comme on ne peut réguler, c’est-à-dire contenir la démographie dans des limites acceptables en assassinant quelques seigneurs Rouges ou Noirs, leur rôle est probablement plutôt de remettre sans cesse l’aiguille de la balance au centre, de sorte que rien ne change pour l’éternité.

On n’en apprendra pas plus sur la raison d’être des Reds, des Blacks, des Grays, des Justes. Même le fait que le Visiteur soit un enregistreur apparemment chargé de rapporter un message à son créateur ne nous avance pas puisqu’on ne sait rien de ce message, rien de ce créateur et que ce qu’on peut en deviner est à nos risques et périls.

Les lois physiques de ce monde resteront inexpliquées jusqu’au bout (et à mon avis inexplicables, jusque dans des petits détails : songez par exemple à ce « drum », cette steppe peuplée d’herbes grises où résonnent le bruit des pas de même que celui des sabots de cheval comme sur la peau d’un tambour ; comment explique-t-on un tel phénomène sonore ? Par le fait que ce plateau est creux, sans doute, mais il faudrait aussi que sa surface soit si fine qu’on ne pourrait certainement pas y creuser et que ni les chevaux ni les Endwives, les bonnes samaritaines, n’y pourraient trouver de quoi vivre). Crowley ignore ou plutôt veut ignorer que dans science-fiction, il y a science et éventuellement technologie. Le cadre scientifique et technologique de ses romans est au mieux esquissé comme dans Engine Summer ou comme ici, complètement omis. C’est évidemment un gros défaut dans ce genre de littérature. Mais Crowley, plus dangereusement à mon avis, ignore aussi bien des règles littéraires importantes quoique non écrites. J’ai déjà dit ce que je pensais du fait de mettre la fin au milieu. Mais on trouve d’autres innovations, comme le fait de faire se suivre sans séparation ni avertissement pour le lecteur des scènes se déroulant à des endroits différents, à des moments différents avec des personnages différents. Aucune de ces innovations ne me paraît présenter d’avantages et l’une au moins constitue à mes yeux une erreur majeure, comme de se tirer une balle dans le pied, tout en croyant montrer à quel point on est malin (un défaut de jeunesse). 

L’autre problème majeur du roman est la frustration qu’il peut susciter légitimement pour le lecteur par son absence d’explications convaincantes, et même d’indices. Je ne peux avoir de preuve de ses intentions mais j’ai la nette impression que c’est bien plus une volonté de l’auteur qu’une incapacité. Je suis convaincu que Crowley a, ou avait, une idée assez précise de l’histoire de ce monde, de ses habitants, du rôle de chacun. Mais, comme le Recorder, il est resté pratiquement muet sur la question. À en juger par ses dernières paroles, avant de remonter dans son œuf, il est certain que cette origine est horrible et sanglante et que lui, le recorder, est lourdement investi du côté sanglant (ce qui peut expliquer sa réticence à s’étendre sur le sujet bien que cela semble dépasser nettement le cadre normal de pensées d’une machine). Et cela doit à mon avis être mis en connexion avec l’autre révélation de Léviathan que j’ai volontairement omise jusqu’ici : ce sont les hommes qui ont demandé au « Frère » de les transporter dans ce monde minuscule, où rien ne changerait, où ils auraient la vie éternelle. Et Léviathan de conclure qu’ils se sont fait rouler (il le dit autrement). Eh bien, voilà qui inverse quelque peu la perspective générale n’est-ce pas ?

Il y a chez Crowley une philosophie assez claire qui ressort de son roman et qui explique le peu de lumière que le lecteur obtient de lui : c’est cette sagesse qui peut se résumer à « je sais maintenant que je ne sais pas ». En somme, le voyage de la vie n’est pas un cheminement vers la connaissance mais vers la prise de conscience qu’on ne sait pas grand-chose et que plus on avance, plus on découvre l’étendue de notre ignorance, illimitée elle. Voilà ce qu’il nous dit : vous savez aussi bien que moi que le savoir des hommes est limité, terriblement limité et le sera toujours car c’est dans notre nature-même ; alors pourquoi diable voulez-vous que je joue au créateur omniscient en vous dévoilant des secrets que je ne peux connaître ? C’est un excellent argument mais je doute qu’il console beaucoup de lecteurs.

Une autre raison fondamentale au manque d’explications et de rationalisations concernant le quoi, comment, pourquoi de ce monde est qu’il est basé non pas tant justement sur des enchaînements rationnels que sur des intuitions poétiques, des rêves, qui sont irrationnels dans leur essence. Le roman doit et ne peut à mon avis se lire autrement que selon une interprétation symbolique, primitive, parfois au mieux allégorique (puisque l’allégorie implique déjà un certain niveau de rationalisation).


Rien de tout ce que j’ai écrit et qui n’est pas toujours tendre ne doit dissuader quiconque d’entreprendre cette lecture : c’est une de plus passionnantes et même des plus divertissantes (jusqu’à la fin du second tiers au moins) que la science-fiction nous ait jamais proposées.

Le terme de séminal dans l’art est à la mode et selon moi employé souvent sans grande pertinence. Mais The Deep est un des exemples les plus saisissants, avec tous ses défauts, d’un livre séminal dans le monde de la SF et au-delà. 


Pour les purs francophones (très bien pour la couverture, efficace ; pour la traduction, aucune idée)

The Deep est le second livre de Crowley que je prends pour cible de mes ruminations après Engine Summer, dont vous pouvez lire le résultat ici. Mon prochain article traitant de l’œuvre de cet auteur sera sans nul doute à propos de son dernier roman de SF à ne pas avoir encore subi le feu de ma critique : Beasts.


dimanche 25 décembre 2022

Les plus grands romans ratés : de Melville à Kafka

 D'abord, je tiens à préciser que tous les livres ou auteurs auxquels je consacre plus de trois lignes dans mes articles sont des livres ou des auteurs que j'estime et parfois même que j'aime. Mon intention ici n'est donc certainement pas de me payer leur tête mais plutôt de rendre compte de ma perplexité et d'en tirer, comme toujours, quelques enseignements d'une portée plus large. En fait, je peux dire que tous les livres dont je vais bientôt parler comptent, d'une certaine manière, parmi mes préférés, et plus bizarrement encore parmi ceux que j'ouvre et feuillète le plus souvent.

Les romans ratés dont je vais parler sont réellement et franchement ratés dans leur ensemble mais pas dans toutes leurs parties (sinon je n'en parlerais pas). Il ne s'agit pas là de quelques défauts ennuyeux mais sur lequel un lecteur magnanime peut passer, il s'agit de failles béantes ou d'incapacités si patentes qu'elles seraient rédhibitoires chez n'importe quel autre écrivain moins inspiré. Car bien entendu l'inspiration n'évite pas toujours les faux-pas, voire les chutes les plus ridicules, du genre du chevalier sans peur et sans reproche qui trébuche sur sa propre épée.

Mon premier exemple est Pierre ou Les Ambiguïtés de Herman Melville. Dans un article précédent, j'ai inventorié dix-sept défauts dans ce roman dont un seul aurait dû me dégoûter à jamais d'en continuer la lecture. Melville est parmi les écrivains de première force sans doute celui qui collectionne le plus de défauts, d'irrégularités, d'excroissances, d'excès en tous genres mais dans ce livre il se surpasse. J'imagine sans difficulté la tête effarée qu'a faite son éditeur, Hertzen, quand il a reçu le roman, que Melville lui promettait d'être un succès de librairie, apte à lui faire retrouver les faveurs du public et en particulier de ces dames après des années d'échec. On peut en effet, si on est farceur ou si on est un peu fou, décrire le livre comme un roman psychologique sentimental ou un mélo issu du gothique flamboyant. Il y est beaucoup question d'amour certes là-dedans mais je doute que les dames en question l'aient beaucoup trouvé à leur goût et ce n'est pas qu'une question d'époque. En réalité ce que Hertzen a découvert, car il savait lire, était un roman quasi impubliable, irréductible à toutes catégories (un peu comme Moby Dick à cet égard), un véritable monstre littéraire dont seuls les génies peuvent accoucher (car lorsqu'un génie se rate, c'est dans les plus grandes largeurs).

Pourquoi ce roman si visiblement raté est pourtant grand est un mystère que je n'ai toujours pas réussi à percer.

Mon second grand roman raté préféré est le seul véritable roman qu'a publié Lovecraft -- les autres soi-disant romans étant plus des novellas -- "The dream-quest of the unknown Kaddath" connu du public francophone sous le titre de "A la recherche de Kadath". Ce roman raconte les aventures merveilleuses ou horrifiques, en fait presque toujours horrifiques, du voyageur des rêves Randolph Carter et est parfois réuni avec l'autre aventure de Carter, "La porte de la clé d'argent" sous le titre "Démons et merveilles" bien qu'on se demande plus d'une fois où est passée la seconde partie promise (les chats d'Ulthar peut-être ?). Ce roman est un must-have pour les admirateurs de Lovecraft, malgré ses failles hideuses et abominables, comme dirait le maître de Providence (mais pas indicibles comme je vais le montrer). C'est aussi le plus lovecraftien de ses livres, où là encore l'auteur se surpasse dans la qualité de son inspiration comme dans l'étalage de ses idiosynchrasies débilitantes. L'empilage des adjectifs confine ici à l'hystérie et un jeu pour le lecteur est de comptabiliser par paragraphe le nombre de visqueux, hideux, gluants, nauséabonds, griffus, maudits, sinistres, cauchemardesques, abominables, innomables et autres indicibles qualificatifs. L'impuissance que ressent l'écrivain à communiquer sa vision onirique effrayante, cette peur primale pourrait-on dire, est ici palpable. Néanmoins, quoique ce défaut soit très irritant et disons-le presque insupportable pour un lecteur qui a dépassé l'âge de treize ans, ce n'est que le plus bénin des deux. L'autre, une faille pour un écrivain de fictions, est la gaucherie pour ne pas dire l'incompétence de l'écrivain concernant la dramaturgie de son histoire. Faire monter savamment la tension du lecteur jusqu'à un climax, ce qui est en somme la base de l'art de raconter des histoires, est une qualité très rare chez cet écrivain et a peu près absente de ce roman. En fait, il n'y a que dans les toutes dernières oeuvres de sa carrière (et de sa vie) que Lovecraft aura enfin trouvé une manière narrative à la dramaturgie plutôt efficace à défaut d'être remarquable : lisez par exemple pour vous en convaincre "le Cauchemar d'Insmouth", "le Clergyman Maudit" ou "Celui qui chuchotait dans les Ténèbres".

Ce roman de Lovecraft est grand malgré tous ses défauts parce que l'impression qu'il laisse est plus forte, plus tenace, que bien des oeuvres mieux léchées, mieux construites, mieux écrites. On peut aussi y trouver dedans des gemmes précieuses, non pas brutes mais bien mal taillées.

Mon troisième choix est en fait le plus évident, le plus spectaculaire et le plus inconnu aussi : "Le pays de la nuit" de William Hope Hodgson. Celui-ci est à mon goût le plus grand roman raté de tous les grands romans ratés. C'est à la fois celui qui atteint les plus grandes cimes de l'inspiration et s'abîme dans les plus bas fonds. Pour celui qui n'a pas l'abnégation et la foi enracinée au plus profond de lui du chercheur d'or, je conseillerais de ne lire que les trois ou quatre premiers chapitres de ce long roman s'il veut éviter l'accablement affreux qui saisit trop souvent le lecteur par la suite. Comme chez Lovecraft, je vois deux défauts majeurs à cette oeuvre. Le premier concerne encore une fois la forme, très importante évidemment dans les choses de l'art. Hodgson a choisi de narrer son histoire dans le grand style, le style biblique, en usant et abusant de formules archaïques et des répétitions typiques de ce genre de littérature. Sur un récit ou un poème de dix ou vingt pages, ça peut être très bien, sur un roman de trois cent pages, c'est rapidement imbuvable. De plus, il n'a pas le talent stylistique d'un Nietzsche pour se permettre ce genre d'extravagance. Mais son plus grand défaut est certainement d'avoir progressivement transformé ce nouveau livre de Révélations (au sens biblique) en un étrange mélo sentimental dont il ne possède absolument pas l'ombre d'une qualité pour ce faire. Contrairement à son disciple Lovecraft, Hodgson n'est pas un mauvais dramaturge, il sait même fort bien faire naître l'inquiétude chez ses lecteurs sans abuser des adjectifs morbides et pathologiques cités plus haut. Son problème est que, comme Lovecraft, il ne connaît pas, ne comprend pas les femmes, et vouloir écrire une histoire d'amour sans la connaissance de l'autre sexe est aller à l'échec assuré (de ce côté, son successeur américain était plus sage, il faisait littéralement disparaître le second sexe de ses histoires pour ne pas risquer le couac, un peu comme le douanier Rousseau faisait disparaître les mains et les pieds de ses modèles pour ne pas avoir à peindre ces ennuyeux appendices corporels).

Dans le cas du Pays de la Nuit, je conseillerais, même pour le lecteur maîtrisant bien l'anglais, de le lire dans sa traduction française, un traducteur compétent ayant généralement tendance à gommer autant que faire se peut les défauts les plus superficiels d'un livre. Mais pour le reste, il ne peut évidemment rien.

Enfin, je terminerai (mais le A.G.Pym de Poe n'est pas passé loin de figurer dans cette brève anthologie des monstres littéraires) en mentionnant rapidement L'Amérique de Kafka, qui a la particularité inverse du précédent livre, à savoir qu'il commence mal et finit très bien, ce qui d'ailleurs est un trait exceptionnel dans toute la littérature romanesque qui suit très généralement la pente inverse. Hélas, il faut attendre l'avant-dernier chapitre pour sentir le texte prendre enfin son envol avant de se conclure (si on ose dire car la fin ne conclut rien du tout)  par un ultime chapitre admirable et enchanteur. Kafka est un des plus grands poètes oniristes de la littérature même si c'est plus discret que les cauchemars flamboyants de Lovecraft, les voyages merveilleusement inventifs de Carroll où les rêves éveillés de Dantes. Je ne connais pas de poésie romanesque qui ait le goût et le charme ensoleillé de ce merveilleux dernier chapitre. Personnellement, je n'ai rien lu dans l'oeuvre du Tchèque de plus mémorable que cette extraordinaire et si imprévisible fin de roman raté (et probablement d'ailleurs inachevé, comme souvent avec cet écrivain), pas même ce chef d'oeuvre qu'est La Métamorphose. Hélas, il faut donc auparavant absorber un très gros roman ennuyeux et très maladroit pour en sentir toute la beauté.


Un autre article de ma part concernant Lovecraft et Hodgson : ici.



samedi 18 septembre 2021

Le Fanu : grand maître du fantastique

 




Si on inclut dans la littérature fantastique, par ordre chronologique, L’Odyssée, Les Mille Et Une Nuits, La Divine Comédie en plus des évidents Hoffmann (pour ses Élixirs Du Diable), Poe, Le Fanu, Stevenson (Olalla et ses Nouvelles Nuits Arabes) Maupassant (une poignée de nouvelles), Leroux, Hodgson, Lovecraft, Borges, Kafka et beaucoup plus récemment Gene Wolfe, ce genre est celui qui aura le plus compté pour moi, en tant que lecteur et probablement comme source d’inspiration littéraire. Comme dans le reste de la littérature, je divise ces différents auteurs en deux groupes : ceux que j’admire, d’un point de vue professionnel mettons, et ceux que j’aime, qu’on pourrait nommer mes âmes-sœurs. Dans ce dernier groupe, celui qui me marque le plus est sans doute Le Fanu. Avec Melville, c’est probablement l’auteur dont je me sens le plus proche, pour des raisons qui m’échappent, tant leur biographie ou leurs thèmes de prédilection ou leur style ont peu à voir avec moi.
Le thème de prédilection de Le Fanu est assez clairement le fantôme, le spectre ou le quasi spectre, à l’image de son personnage Silas qui annonce de façon si frappante le comte Dracula, ce croisement improbable entre un noble sanguinaire et débauché et un majordome victorien, sans pourtant, dans le premier cas, déroger en rien à la banale nature humaine. Je peux en deviner une raison, hormis le fait qu'il soit Irlandais, dans la disparition précoce de sa femme et dans son non remariage, mais n’étant pas spécialiste de la question, je peux aussi me tromper. Ce thème donne lieu à des ambiances assez brumeuses, rêveuses et mélancoliques mais pas seulement. Parmi les grands créateurs de fantômes, Le Fanu est sans doute le plus naturaliste (hormis Maupassant mais le Français n’est pas un spécialiste des fantômes, plutôt des cerveaux dérangés), le plus précis dans ses descriptions du cadre de l’action, chez lui toujours assez sauvage. En fait, il y a donc un point commun avec moi : dans ses descriptions de la nature, Le Fanu est souvent précis et ses associations végétales révèlent des qualités d’observation nettement plus élevées que chez l’écrivain romantique moyen. Peut-être était-il chasseur comme Maupassant. Ou plus probablement, grand promeneur comme cet autre excellent observateur de la nature qu’est Rousseau.
Mais Le Fanu n’a pas qu’une seule corde à son arc comme nombre de ses confrères “en fantastique”. Il peut aussi avoir des formes et des coloris beaucoup plus tranchants, en particulier dans ses textes à mystères (mystery stories des anglais) comme Oncle Silas et surtout, de manière à peine croyable, La Maison Près Du Cimetière (qui dépasse nettement le cadre de la mystery story, ou du roman historique, comme je l'ai vu récemment qualifié, et d’ailleurs tout cadre préétabli). Dans ce dernier, sa science du dialogue et du monologue est impressionnante, débutant la lignée qui comprendra Joyce et Hemingway. D’une manière générale, il est excellent dans l’animation de ses personnages, des deux sexes, chose encore plus rare chez les fantastiqueurs anglo-saxons (pour qui généralement n’existe qu’un sexe quand il y en a un). J’ai dit ici pourquoi un auteur ne pouvait à la fois mettre la focale sur ses personnages et sur l’intrigue. Le Fanu rentre dans le premier cas. D’ailleurs les titres de certains de ses meilleurs textes sont typiques à cet égard : Shalken Le Peintre, Monsieur Le Juge Harbottle, Carmilla, Oncle Silas. 
Le Fanu est un grand styliste en plus d’être un bon narrateur, au charme discret ou ébouriffant selon les cas, à la différence de Hodgson ou Lovecraft, souvent très maladroits, et même de Poe, beaucoup trop alambiqué dans la plus grande partie de son œuvre (il faut excepter au moins ses histoires d’horreur les plus concises, ses véritables chefs d’œuvre que sont Le Chat Noir, Le Cœur Révélateur, Le Puits Et Le Pendule). Il tient plus de Machen. Ou pour remettre les choses dans le bon sens, Machen tient plus de Le Fanu que de Poe. Le Fanu est plutôt égal dans la qualité de ses livres et n’est donc pas ce type d’auteurs qui, de second ou troisième ordre dans presque toute leur carrière, vont pourtant avoir un coup de génie à un moment de leur vie, un grand moment d’inspiration, et produire des œuvres aussi marquantes que Le Moine ou Dracula. Il n’est pas l’auteur d’un seul livre. Au contraire, en ouvrant un de ses livres, on peut être raisonnablement assuré qu’il sera assez bon et digne d’intérêt dans toutes ses parties. Même une novella écrite bien avant son apogée, comme "Le Mystérieux Locataire", vaut la peine d’être lue et même relue. Même le petit roman de la même époque au titre très semblable "The Evil Guest", non traduit en français à ma connaissance, malgré la faiblesse de l'intrigue, est très intéressant car il contient à peu près tous les thèmes fondamentaux de Le Fanu et évoque irrésistiblement à tour de rôle presque toutes les oeuvres de sa maturité, y compris une oeuvre aussi opaque que "The Haunted Baronet".
Néanmoins, si je ne devais garder qu’un seul livre de lui, ce serait son recueil In A Glass Darkly, recueil de cinq novellas toutes admirables sans exception et tout à fait marquantes pour certaines, écrites à l’apogée de sa carrière (qui en est aussi la fin). En fait, j’ai tendance à penser que ce livre est le meilleur livre fantastique dans son sens le plus strict, le plus parfait en tout cas, de toute la littérature, prix décerné évidement dans les limites de ma bibliothèque. Mais à ma connaissance, il n’existe pas en version française, sauf par une version tronquée, Les Créatures Du Miroir, à laquelle il manque son couronnement, la dernière pièce et la plus célèbre, Carmilla.
Lire ces cinq textes à la suite, comme ils ont été pensés dans leur ensemble, est vraiment un plus. Ils se complètent les uns les autres et donnent de Le Fanu un aperçu de toute sa gamme, de toutes ses qualités, de son charme particulier, de sa profondeur, de son originalité, de son sens poétique.
"Thé vert" est la moins spectaculaire de toutes et Le Fanu a eu la bonne idée de la placer donc en tête. Il s'agit d'une histoire de doubles, très originale pour l’époque, même encore maintenant, qui se place dans la lignée qui donnera plus tard "Docteur Jekyll et Mister Hyde", en plus convaincant, plus personnel aussi sans doute.
"Le familier" est un des chefs-d’œuvre du fantastique, mais dans le genre discret, trop discret apparemment. C'est une histoire très originale, très insolite, où le damné obtient une forme de grâce divine qui est de subir son châtiment par avance, durant sa vie donc, de sorte qu'une fois mort, on peut supposer qu'il n'aura pas à retourner expier ses fautes (réelles) en enfer.
"Le juge Harbottle" est aussi impressionnant mais dans des coloris bien plus hauts, bien plus vifs, bien plus contrastés, que les deux premiers récits. Le personnage principal, répugnant à souhait, est, hélas, très crédible. Dans ce récit, l’auteur utilise aussi, comme cela lui arrive de temps en temps, ce qu'on pourrait appeler le folklore chrétien, mais toujours d'une manière très originale et personnelle (on pense un peu à certains tableaux de Bosch).
"La chambre de l'auberge du dragon volant" n'est pas fantastique, au sens de surnaturel. C'est davantage ce que les anglo-saxons nomment a mystery story. La nouvelle a la longueur d'un petit roman et est absolument excellente. Même si elle n'a sans doute pas l'intensité des deux précédentes, elle est en revanche particulièrement divertissante. On peut noter que cette fois, Le Fanu enlève tout filtre, en l'espèce d'un de ces doctes personnages qui sont chargés de narrer doctement une histoire qui sinon serait "trop horrible". Le lecteur est donc en prise directe, immergé dans les mésaventures du narrateur qui est aussi l'acteur principal du récit. Une des très grandes réussites de Le Fanu dans le genre, avec Oncle Silas. Mais ici, c’est la situation inverse : l’ingénu est masculin et l’antagoniste principal féminin.
Enfin, je vais dire un mot de Carmilla, la dernière nouvelle. Ce n'est pas la plus forte histoire du recueil mais sans doute — je ne prends guère de risque à l'affirmer — la plus séduisante. Les métaphores sexuelles et l'érotisme lesbien sont bel et bien présents dans cette histoire mais évidemment discrets, légers, plus en fait que la sexualité transparente des vampires mâles et femelles de Stoker. Sa qualité principale, comme souvent chez Le Fanu, réside dans son charme, sa grâce et, justement, sa légèreté.