dimanche 1 novembre 2026

La guerre vue par les écrivains et les cinéastes


    Je pense qu’on peut rentrer cet article dans la catégorie des actualités, tant il y a de matière ces derniers temps, grâce au concours inégalé dans l’Histoire de cette planète d’un pays compris entre le Mexique et le Canada que je ne nommerais toujours pas. Une autre observation préliminaire que l’on peut rentrer dans la catégorie bien connue des vérités dérangeantes est que la guerre inspire ou a inspiré le meilleur de certains des plus grands écrivains et cinéastes. La guerre est romanesque dans le sens le plus précis (et le seul valable) à savoir qu’elle fournit nombre de protagonistes et d’antagonistes, avec toutes les histoires possibles qui s’ensuivent. La guerre est incontestablement photogénique, y compris dans son horreur ; il suffit pour s’en convaincre, si besoin était, de regarder quelques-unes de ces innombrables vidéos disponibles sur l’Internet montrant des scènes réelles de bataille ou d’explosions ayant cours actuellement. Ces images n’ont à peu près aucun intérêt informatif, à moins d’être spécialiste dans une des branches de l’art militaire, et d’avoir des contacts fiables sur le terrain, mais il est certain qu’elles proposent un spectacle dramatique difficilement substituable. Et si l’une des guerres en cours devait devenir atomique, je suis sûr que des chaînes survivantes nous proposeraient des films encore plus spectaculaires.
Les déclarations d’intention pacifique ne servent à rien. La guerre existe et existera en tout temps, dans tous les mondes possibles, tant qu’il y aura des hommes (femmes incluses). Pourquoi ? Comme je l’ai dit déjà, ici par exemple, une autre vérité dérangeante est que la guerre est en fait le seul moyen pour nous autres humains de remettre les pendules à l’heure, de réétalonner la boussole quand elle a perdu le Nord, d’opérer un reset général, de changer les systèmes devenus non efficients, voire totalement obsolètes. C’est déplorable mais c’est le monde dans lequel on vit. J’insiste sur le fait que la guerre n’est pas un moyen parmi d’autres d’obtenir cette remise à l’heure mais le seul que nous avons, le seul qui marche, si on ose dire, et c’est pourquoi nous finissons toujours par y arriver, de gré ou de force. Plus la guerre est intense, plus un changement important a des chances d’avoir lieu, en bien ou en mal. Il n’y a pas d’échelle officielle de l’intensité d’une guerre. Personnellement, je proposerais de l’appeler l’échelle Russe, une échelle ouverte comme dans le modèle de Richter pour les séismes. Russe par ce que les Russes sont les maîtres de l’escalade militaire. Il est difficile d’imaginer progression plus millimétrée, plus méthodique, plus froide, plus rationnelle que leur escalade dans la guerre qu’ils mènent (et qu’on les a obligés à mener) contre l’Occident collectif. Et pourquoi ? Parce qu’ils savent que l’Occident ne pourra pas les suivre longtemps dans cette lente mais incessante augmentation des enjeux et que ce dernier jettera les cartes bien avant d’arriver au niveau 9 ou 10. L’Occident est comme un joueur de poker avec deux paires contre une quinte flush. La Russie sait ce qu’elle a dans la main et sait ce que ses adversaires, y compris et surtout leur maître d’Outre-Atlantique, ont dans leur main : aucun bluff ne marchera. L’échelle de la guerre en Europe, au Banderistan ou dans le Golfe est très différente selon l’endroit où on se situe. Pour les bienheureux Eurozonés, le Royaume-Uni et les autres laquais de l’Empire (comme le Canada tout dernièrement a pu le vérifier), c’est encore l’échelle 1 (des explosions ou incendies officiellement qualifiés d’accidentels mais de plus en plus fréquents dans des usines d’armement ou autres installations pouvant avoir des utilisations militaires). Le niveau 2 peut être illustré par la situation de la Russie : des dégâts graves, mais rien de sérieux dirons-nous. Pour les Ukrainiens de l’Ouest, on est à la force 3 de l’échelle Russe, avec des explosions régulières non seulement d’usines d’intérêt militaire mais de toute installation pouvant servir à la logistique avec en prime la destruction de plus en plus systématique des divers actifs occidentaux présents dans cette partie de l’Ukraine, comme Amazon pour ne prendre qu’un exemple (le niveau atteint ici sur cette échelle est à peu près similaire aux divers pays du Golfe soumis aux missiles et drones Iraniens ou Yéménites, dirigés par des satellites russes, avec du personnel russe comme instructeur). Pour les Ukrainiens à l’est du Dniepr ou à cheval sur le Dniepr ou ceux d’Adiessa (Odessa correctement prononcé), le niveau est déjà arrivé au niveau 6 de l’échelle Russe : en plus de ce qui a déjà été compté, on a une destruction systématique des communications, maritimes (bateaux, tout type en dehors des barques, mais aussi installations portuaires) comme terrestres (locomotives par centaines, camions citernes ou cargo indénombrables), destruction des principaux ponts, destruction des infrastructures énergétiques, jusqu’au vendeur au détail (stations-service par centaines, déjà entièrement disparues autour de Hrarkov, Pavlograd, Soumy…), destruction des data-centers, destruction des nœuds de communication (comme Internet), destruction des entrepôt et hypermarchés suspectés de stocker des armements, ciblage de plus en plus régulier des centre de recrutement de l’armée et même des postes de police (puisque celle-ci sert d’appui aux recruteurs), des hôtels de luxe qui servent de logis temporaire aux officiers ukrainiens et surtout otasuniens (rien n’est plus facile pour les renseignement russes que d’obtenir ce type d’information en Ukraine et particulièrement au sud ou à l’est où… tout le monde parle russe). Notons que chacune des petites escalades successives de la Russie est une mesure miroir des opérations otasuniennes sur le territoire russe, mais auxquelles ont été appliqué un coefficient multiplicateur de 10. Il ne fait aucun doute que la vie est d’ores et déjà très précaire dans les régions ciblées, quelle que soit vos vues politiques ou votre place dans la société, si on peut encore appeler ça une société. Dans la zone étroite qui jouxte la ligne de front, une bande d’environ 20 km de large, le niveau est dangereusement proche de 9. Tout ce qui a été dit reste vrai mais on doit ajouter les vols de drones incessants, les tirs d’artillerie, les arrivées de bombes planantes au pouvoir de destruction maximal dans le cadre d’une guerre conventionnelle, plus les opérations de sabotage et de reconnaissance qui viennent sans cesse ajouter au stress général. Cette zone est selon moi presque comparable aux grandes batailles de la seconde guerre mondiale avec une différence importante toutefois : les civils ne sont pas ciblés, contrairement aux massacres de masse entièrement délibérés, conçus par l’État-major nazi comme une méthode acceptable pour dissuader la résistance de la population civile envahie (tout à fait similaire à la méthode israélienne actuelle à Gaza ou au sud Liban qui sont sans discussion au niveau 9). Au-dessus, il ne reste que le niveau 10, qui démarre avec Nagasaki et Hiroshima, mais qui peut faire évidemment beaucoup mieux, n’en doutons pas (c’est pour ça que l’échelle est ouverte).
Eh bien, on voit qu’il reste de la marge pour les Russes avant la guerre totale qui leur est promise régulièrement par certains énergumènes incompétents et irresponsables, que ce soit le bébé géant à Washington ou le derviche tourneur national.
Petite parenthèse concernant le bébé géant, Trump pour ne pas le nommer. Il ne faut pas lui jeter l’opprobre pour ce qui ne lui appartient pas. Les USA ne sont pas Rome et Trump n’est pas César, ni aucun des présidents des USA. Comme je l’ai indiqué dans un article récent, le pouvoir aux USA est une chose des plus fragmentées et la personne titulaire du poste de « Maître du monde », comme dirait l’énergumène déjà cité, assis à la Maison Blanche, ne détient en réalité qu’une minuscule fraction du pouvoir réel. Je l’ai évaluée à 5%. C’est un chiffre arbitraire évidemment mais c’est le bon ordre de grandeur. Et le reste du gouvernement ne vaut pas davantage. On pourrait croire que c’est une vertu dans le cadre d’une démocratie, au nom de la séparation des pouvoirs. Absolument pas. Cela signifie seulement que ceux que vous élisez n’ont pas le véritable pouvoir, ou bien une fraction si petite qu’on peut la considérer comme négligeable. Et que tout le reste va à des gens que vous n’élisez pas, que vous ne connaissez peut-être même pas. En réalité, les USA sont une des formes de démocratie les plus faibles qu’on ait inventée concernant le contrôle du pouvoir exécutif par le peuple. Cela explique les difficultés insurmontables que rencontre Trump pour se sortir du bourbier ukrainien par exemple. Trump est un escroc, un menteur, un type très vulgaire mais il n’est pas idiot ; il sait parfaitement que ces guerres sont en train de détruire ses perspectives électorales et d’entacher sa postérité d’homme d’État ? Le peuple étasunien est lui, pris en gros, un idiot, mais il n’est pas assez idiot pour ne pas faire un lien entre ces guerres (Ukraine, Iran) et les prix qui ne cessent de grimper par chez eux. Mais Trump ne peut arrêter la guerre, ni même arrêter l’aide que fournit son propre pays au Banderistan. Il ne peut pas davantage arrêter la guerre contre l’Iran, qu’il a lui-même autorisée, persuadé par ses services de renseignement (et ceux d’Israël) qu’elle serait comme une promenade dans un parc. Dans les deux cas, la CIA et les différents sponsors va-t-en guerre font comme il leur chante. Quand Trump propose un deal au Kremlin concernant le Banderistan et que Radcliffe, le directeur de la CIA passe derrière pour menacer de devenir vraiment très méchant (ouh, ouh, ils ont fait au Kremlin avant de lui refermer la porte sur le nez), c’est souvent interprété comme une tromperie délibérée de Trump ; non, c’est juste une nouvelle preuve de l’impuissance d’un président des USA par rapport à cette officine non élue et qui sempble n’avoir de compte à rendre à personne. Dans le cas de l’Iran, ce n’est pas tant la CIA que tous les lobbies génocidaires pro-israéliens qui mènent la danse (et ce n’est pas ça qui manque aux USA, chez les bleus comme chez les rouges). Et ce fait, ce pouvoir fractionné, contradictoire et pratiquement illisible, rend très difficile pour l’adversaire de concevoir une réponse appropriée. Tout accord avec les USA devient sujet à caution puisqu’une des parties du pouvoir étasunien peut à tout moment la remettre en question ou même n’en tenir aucun compte ! C’est un problème pour l’adversaire certes, qu’il soit Russe ou Iranien, mais ça l’est encore plus pour les USA. Quand votre parole ne vaut plus rien, quelle qu’en soit la raison, votre diplomatie est morte. Et il ne reste que la guerre et l’espoir toujours plus chimérique que du chaos sortira un seul vainqueur : les USA. Fin de la parenthèse.
Etant donnée l’expertise de la Russie en matière de conduite militaire, et leur pratique considérable de cet art, il n’est pas surprenant que nous retrouvions une part anormalement élevée de Russes parmi les plus grands auteurs ayant été inspirés par la guerre. Tolstoï vient immédiatement à l’esprit. De tous ses écrits littéraires majeurs, seul les Récits de Sébastopol peuvent être décrits comme de la littérature de guerre puisque c’est le rapport que fait l’écrivain Tolstoï de son expérience en tant que soldat (officier subalterne plus précisément) lors du siège de Sébastopol, défendue par l’armée russe, contre les assaillants Turques et les inévitables Franco-Anglais, bien supérieurs en nombre. Mais chez le Russe, cela dépasse évidemment le cadre strict d’un rapport journalistique. Ce n’est pas son seul livre où la guerre est l’un des sujets ou le sujet central : Les Cosaques (guerre au Caucase), Guerre et Paix (guerre contre l’armée napoléonienne) et de nouveau le Caucase enflammé (il est toujours enflammé de toute façon) avec Hadji Mourat. Toujours parmi les Russes, je relèverai l’excellent roman La Fuite de Boulgakoff (sur la guerre civile russe et la fuite des Blancs devant les Rouges). Cervantes aurait pu être un autre très grand écrivain militaire, vu son expérience de soldat et son talent d’écrivain, mais il s’est contenté d’écrire sur une guerre mineure contre des moulins à vent. Chez les Français, je citerai en premier lieu Céline , principalement pour sa novella Casse-pipe (un des plus grands livres écrits au vingtième siècle malgré sa petite taille) mais aussi, pourquoi pas, pour sa trilogie finale qui débute avec le très épique et très drôle D’un château l’autre. Pour Casse-pipe, mes références sont autant picturales que littéraires : on pense en effet autant à Bosch qu’à Dantes en lisant ce long poème de descente infernale (hé oui, c’est cela aussi, la poésie !) Voyage au bout de la nuit du même est un autre choix possible, mais à déconseiller aux dépressifs et à ceux qui comme moi n’aiment pas les livres trop longs. Chez les Français, je suppose qu’on doit encore citer La Chartreuse de Parme quand on parle de littérature de guerre mémorable mais ce roman fait partie de ces livres fameux qui me sont tombés des mains, avant même d’arriver sur le champ de bataille et ma mémoire est donc vierge sur ce point. Un autre écrivain notable ayant écrit de bons livres sur la guerre est Ernest Hemingway. Selon moi, l’Adieu aux armes est son meilleur roman ; Pour qui sonne le glas est encore assez bon mais sent déjà le romantisme, la mythologie propres aux Étasuniens et la mythologie propre à Hemingway, cette espèce de pénible apitoiement sur soi-même qui se fait passer pour de l’héroïsme et qui gâche une partie de sa production. Or la mythologie militaire étasunienne est essentiellement une illusion et la guerre est justement le moyen radical de faire cesser les illusions de tout un chacun. Si je ne me cantonnais pas aux œuvres littéraires, aux œuvres d’art, je devrais citer le grand reporter Jack London, pour son rapport sur la guerre Russo-Japonaise vue du côté russe ((pour l’anecdote, ajoutons que ce rapport a fortement influencé ce grand dessinateur, Hugo Pratt, pour sa BD la Jeunesse de Corto Maltesse qui en réalité à la lecture s’avère être celle de Raspoutine (aucun rapport avec le personnage historique)). Non, je n’ajouterai pas à cette courte liste l’Illiade, que j’ai pourtant lue de bout en bout, tant on est ici dans la pure mythologie, dans la légende fantastique, et non pas dans la guerre, la chose réelle. Voilà donc, dans le cadre restreint de mes connaissances livresques, ce que je retiens comme littérature de guerre mémorable. Comme on le constate, les grands livres ayant pour sujet premier ou second la guerre sont une denrée rare, ne serait-ce que parce que les grands écrivains sont rarement des gens qui font la guerre, épargnés qu’ils sont par leur origine sociale privilégiée ou par leur réelle absence de toutes compétences qui pourraient servir à un soldat ou qui, quand ils l’ont faite, ont rarement eu l’occasion d’écrire dessus, ne serait-ce que parce qu’ils étaient morts avant.
Selon moi, la fiction militaire donne vraiment sa pleine mesure avec le cinéma. C’est un des rares domaines où je trouve d’ailleurs le cinéma plus percutant, plus prenant que la fiction littéraire (ou le rapport journalistique un peu sec, type London). Et cette fois les Russes, ou plutôt, soyons précis, les Soviétiques, sont absolument inégalés et peut-être inégalables.
J’ai cité Guerre et Paix de Tolstoï comme un des chefs d’œuvre de la littérature guerrière (et de la littérature tout court). Son adaptation par Sergueï Bondartchouk est une merveille, les scènes de guerre comme le reste. J’ai l’habitude de penser que les adaptations cinématographiques de classiques littéraires donnent des ratages, qui vont du grotesque complet au pensum insignifiant. Mais celui-ci fait partie des rares exceptions. La seule petite critique que je pourrais faire, en me forçant, est le peu de place réservé dans le film à Platon Karataïev, un des meilleurs personnages du livre. Mais je comprends : le film dure déjà plus de six heures, difficile de faire tout tenir de ce roman énorme dans un film de longueur supportable pour le spectateur. Tous les personnages sont magnifiquement joués, Natacha et le reste de la famille Rostov, Andreï, Piotr, la belle et froide Hélène, ce fou de Dolokhov, le Capitaine Touchine et donc Platon. Bondartchouk a reçu des moyens énormes du studio Mosfilm et croyez-moi, cela se voit sur l’écran. Plus tard, le même réalisateur a produit un autre chef d’œuvre du film de guerre, mon préféré en fait parmi tous les films de guerre, Ils ont combattu pour leur pays. Le film se situe dans les jours ou les semaines qui précèdent la bataille urbaine de Stalingrad, dans la steppe immense de l’oblast, quand l’avancée des blindés allemands semblait irrésistible. L’angle choisi est celui du simple soldat ou du sous-officier et du civil ordinaire qui ne comprend pas que leurs soldats fuient devant l’ennemi, les laissant à sa merci (les chefs militaires russes sont les champions incontestés de la retraite préméditée, celle qui fait que la logistique ennemie à force de s’étirer devient intenable : ils voient juste dans le long terme mais allez faire comprendre ça à des gens qui ont le choix entre perdre la vie ou tout ce qu’ils possèdent). Si vous préférez les histoires qui finissent bien, vous pouvez regarder la suite cinématographique intitulée Libération puisque cela se termine par la libération des camps d’extermination, la prise de Berlin avec la découverte des cadavres de Hitler et Cie dans leur Bunker puis la reddition écrite de Keitel (je crois que c’est dans le film, à vérifier) devant Joukov. Tous les acteurs sont impeccables, de même que la mise en scène. Comme le film est coproduit par l’Allemagne de l’Est, la plupart des personnages allemands sont joués par des Allemands en allemand, ce qui est tout de même plus pertinent que les méthodes hollywoodiennes ordinaires. Celui qui joue Hitler, Fritz Dietz, est un communiste de longue date, bien avant la victoire soviétique, et habitué aux persécutions de la Gestapo. Pourtant il joue le personnage avec un maximum de réalisme, et, c’est dur à dire, d’humanité ; on est très loin de la caricature habituelle. Il est plus que convainquant et d’ailleurs il récidivera dans le prochain film dont je vais parler. C’est une sorte de croix qu’il a dû porter presque toute sa carrière d’acteur (qui a été longue) de devoir jouer Hitler encore et encore mais ça lui aura au moins fait participer à deux chefs d’œuvre cinématographiques.
Le chef d’œuvre que j’aurais presque tendance à qualifier d’absolu est pourtant un film de télévision. Son titre, honnêtement, est pour moi une énigme irrésolue : Dix-sept moments du printemps, d’autant qu’il s’ouvre et se termine, je crois bien me souvenir, dans des paysages enneigés. Bien que le film se déroule lors de la seconde guerre mondiale et pour la majeure partie dans l’Allemagne nazie, c’est davantage un film d’espionnage et de haute politique que de guerre à proprement dit (je ne me souviens pas de scènes de bataille par exemple mais peut-être ai-je oublié). L’intrigue raconte la très difficile mission confiée à Stirlitz (un colonel espion russe sous couverture comme… Poutine plus tard et à peu près dans la même région) de choisir parmi trois personnages nazis clé celui qu’il pourra retourner sans se faire prendre avant : Boorman, Himmler ou Goering. On assiste à son ascension dans la hiérarchie nazie (car c’est un officier nazi, censément originaire de Pologne, je crois), parfois aidé bien involontairement (et ironiquement) par le chef du contre-espionnage allemand, Müller. Aucune caricature facile dans la description des nazis, comme évidemment des communistes russes ou pas, deux spécialités abrutissantes d’Hollywood. Tout est en nuances précises et en teintes de gris, plus ou moins claires, plus ou moins sombres. Müller, par exemple, un des personnages les plus mémorables du film est incontestablement un homme sympathique malgré son sale boulot et les sales méthodes que son service emploie. On comprend clairement qu’en d’autres circonstances, lui et Stirlitz auraient été amis. La fin est ouverte, sans conclusion claire, mais y en a -t-il besoin ? (on sait après tout comment l’Histoire se termine), quoique probablement funeste pour le personnage principal. Les Russes ne sont clairement pas de grands fans du tout est bien qui finit bien. À noter que l’acteur qui joue Stirlitz jouait aussi dans les deux films de Bondartchouk mais il m’a fallu un bon moment pour le réaliser.
Le premier film de Tarkovsky, et le plus efficacement écrit de tous, est un film de guerre, un des meilleurs : L’enfance d’Ivan, avec le jeune acteur qu’on retrouvera dans Andreï Roublev. Chronologiquement, c’est le premier film parmi tous ceux dont j’ai parlé. L’histoire est assez terrible puisqu’elle met en jeu un enfant mais c’est vraiment peu de chose comparé au film suivant, le plus épouvantable et bizarrement le plus poétique de tous les films de guerre que j’ai vus, le fameux Idi y Smotri, ce qui pourrait se traduire par Venez et Voyez (« viens et vois », plus exactement), mais la traduction française a choisi de remplacer cette citation de l’Apocalypse par un titre plus banal (que j’ai oublié). Ce film est une des raison qui m’a fait écrire cet article à propos de la poésie. C’est le genre de film qu’on doit regarder une fois dans sa vie, le regarder deux fois étant pratiquement impossible, tant il est intense et insoutenable. Le réalisateur, Elem Klimov, a fait quelques films avant, dont la meilleure biographie de Raspoutine, mais aucun après : on devine sans peine pourquoi.

Il est possible que le film de Klimov, sortie au milieu des années 80, si mes souvenirs sont bons, ait mit une sorte de point final au cinéma de guerre soviétique : que voulez-vous dire après ça ? Les Russes ont encore délivré quelques bons films de guerre plus récemment mais on est dorénavant loin de l’intensité, de l’ampleur, du souffle qu’il y avait dans ces films soviétiques. Je pourrais citer par exemple Le captif de l’excellent Alexeï Outchitel qui se passe durant une des guerres tchétchènes (2008), Tigre Blanc, étrange mais très intense film de combats de tanks fantastique avec une dernière scène particulièrement mémorable ou La Forteresse de Brest (2010), Brest étant ici la ville biélarusse et non le port breton, ou encore Les vingt-huit de Panfilov (2016). Tous les films dont j’ai parlé ou en tout cas la majorité ont des versions sous-titrées françaises, faites à la main si je puis dire, et même dans le cas des plus célèbres d’entre eux, des versions avec doublage français.
En dehors de l’URSS et de la Russie, je peux compter les films de guerre marquant que j’ai vus sur les doigts d’une seule main. La Liste de Schindler pourquoi pas, oui : il y a quelques scènes mémorables. Et sans enthousiasme particulier je pourrais y mettre dans un moment de générosité inhabituel Les sentiers de la Gloire. Plus mémorables sont Le Bateau de Petersen dans sa version intégrale et Les plus belles années de notre vie dont j’ai déjà parlé ici. William Wyler a une très rare qualité chez les réalisateurs étasuniens de films de guerre (et de films tout court) : le réalisme, même si on pourrait le classer dans beaucoup d’autres genres, et peut-être avec plus de raison, vu que je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule scène de combat dans tout le film. Bon, ce n’est peut-être pas un film de guerre, tout compte fait. Malgré la romance très importante, je compterai aussi Dieu seul le Sait avec Robert Mitchum et Deborah Kerr, dans un décor tropical durant la guerre avec le Japon, ou, au choix, le western italo-américain qui se passe durant la guerre civile étasunienne Le Bon la Brute et le Truand. Aucun réalisme dans celui-ci, évidemment, on est dans la haute fantaisie, mais la façon dont Léone introduit les scènes de bataille entre Gris et Bleus est typique de ce réalisateur et d’une façon générale de l’anarchiste sans foi ni patrie. Et je dois dire à son crédit que c’est un des films les plus distrayants que j’ai vu dans ma vie.
J’ai du mal à me souvenir d’un film européen sur la guerre, mis à part Le Bateau. Même à propos de la Guerre de Cent Ans, même sur les guerres napoléoniennes, je ne vois pas. Aucun ne semble s’être imprimé dans mon cerveau. Ah si, peut-être le Jeanne d’Arc de Dreyer. Mais bon, est-ce qu’on peut dire que c’est un film de guerre. Cela ressemble plus à un procès entièrement à charge suivi d’un assassinat déguisé en exécution. Ah, cela rentre de toute évidence dans la catégorie des crimes de guerre. Donc c’est la guerre.


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