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mercredi 14 octobre 2026

La conquête du Groenland et autres actualités incroyables

Une "IA" qui est devenue réalité, pour une fois

 Le cours des événement s'accélère. La matière dense qu'on obtenait autrefois en plusieurs décennies ne prend plus que quelques décades. Le rythme de parution des articles de ce blog va donc s'en trouver lui aussi accéléré, si bien sûr le producteur principal n'est pas arrêté par quelque obstacle indépendant de sa volonté.

Donc, le Groenland est passé sous contrôle des USA, dans une discrétion stupéfiante si on considère l’ampleur politique de cet événement. Discrètement car les MSM européennes n’ont rien fait pour éclairer leurs bons peuples sur cette question… heu, embarrassante. Après tout, cela faisait longtemps qu’une partie d’un pays d’Europe occidentale, puisqu’on considère que le Groenland fait partie du Danemark, n’avait pas été réduit au statut de propriété coloniale d’une puissance étrangère, et cela tout à fait officiellement. La cession de facto (quoiqu’un autre terme officiel et plus diplomatique ait été employé) de la grande île du Nord par le Danemark aux USA a été en effet très officiellement ratifiée par la première ministre danoise devant l’ONU, qui se situe, comme chacun sait à New-York, la ville de Trump. Frederiksen, la blonde en question, m’a beaucoup rappelé à cette occasion sa collègue brune, Delcy Rodriguez du Venezuela, signant la cession du pétrole domestique aux USA sous le regard mi-narquois mi-sévère du directeur de la CIA, après avoir déjà vendu son Président, Nicolas Maduro, à la même CIA. Si vous aviez encore le moindre espoir que des individus femelles seraient de meilleurs leaders, plus humains ou plus réglo, abandonnez-le. Notez que le Danemark, ou son représentant groenlandais, perd non seulement tout mot à dire sur la question militaire, ce qui à vrai dire ne change pas grand-chose sinon de rendre officiel ce qui était déjà officieux, mais aussi et surtout sur la question économique. Dorénavant, tout investissement sur l’île de glace doit être approuvé par les USA et personne d’autre : c’est écrit noir sur blanc sur le parchemin qu’a signé la dame en souriant à la caméra. Il est difficile d’imaginer une perte volontaire de souveraineté plus complète et plus polie. Mais qu’on se rassure, le Groenland restera autonome et danois sur Wiki et sur les manuels de l’écolier danois… du moins tant que l’agité du bocal n’aura pas décidé de le renommer l’île Trump.
Pourquoi le Danemark et derrière lui l’Europe ont accepté le « deal » sans broncher, alors qu’ils avaient fortement protesté lors de la première tentative de Trump et sa bande de pirates ? En fait l’Europe ne s’est pas contentée de se taire, ce qui est déjà abject, mais elle a pressé le Danemark et sa blonde en chef, qui n’a rien de Jeanne d’Arc, d’obéir au maître. Pourquoi ? Eh bien la réponse se trouve à l’Est. Il ne s’agit pas de fâcher l’empereur quand on a pour plan principal et unique de s’attaquer à la Russie. Qui fournira les armes, qui fournira les renseignements satellitaires si cruciaux, les communications Starlink, si l’empereur est mécontent de ses vassaux ? Des vassaux qu’il considère déjà comme très dispensables et donc sacrifiables. Et si le maître décidait de laisser ses vassaux se débrouiller tout seuls avec le géant de l’Est ? Quelle peur bleu alors, n’est-ce pas ! C’est qu’on ne pourrait plus se cacher derrière les Ukrainiens ! Il faudrait soi-même intercepter les objets volants divers et variés que ne manqueraient pas de nous envoyer les Russes avec nos centrales, nos usines, nos stockages d’armes, nos réseaux énergétiques, nos base militaires, aériennes, terrestres et maritimes. Eh bien on peut prévoir un taux d’interception par les dits objets, proche de 100%, vu que l’Europe est pratiquement sans défense aérienne (et soyons honnête, le maître n’a de toute façon plus grand-chose en stock à nous donner… je veux dire bien sûr à nous vendre à prix d’or).
La guerre totale des drones décrétée par Zelensky et ses patrons européens coûte cher, très cher, premièrement parce que la Russie est un très grand pays et que ses installations énergétiques ou militaires sont distribuées sur tout le territoire, ce qui nécessite d’envoyer des drones de très longues portée, qui sont plus onéreux. Et secondement parce que la défense aérienne russe est supérieure de plusieurs ordres de magnitude à celle de l’Ukraine (et de tous ses sponsors), il en faut des quantités gigantesques pour espérer passer à travers les couches imbriquées de défense aérienne et toucher quelques cibles, quelques fois. Leur taux de réussite est passé dernièrement en dessous de 1% (celui qu’on vous montre à la télé pour vous assurer que votre argent est bien employé). Lors de la campagne de 2025, à son pic, les exportations russes de pétrole avaient diminué de 3% en volume. Lors de la campagne de cette année, à son pic qui s’est produit vers juillet/août, les exportations de pétrole russes ont baissé de 10%. Je sais bien que les MSM donnent d’autres chiffres, comme quoi elles seraient divisées par deux, que la moitié des raffineries du pays seraient entièrement détruites (deux points d’ailleurs différents). Ce mensonge complètement farfelu est à plusieurs niveaux ici. Et il ne peut fonctionner qu’en raison de l’ignorance formidable des peuples ciblés, nous en clair (ignorance soigneusement créée puis entretenue depuis longtemps) concernant le géant asiatique (puisque nous avons décidé qu’il n’était pas européen). L’idée que quelques impacts de drone pourraient détruire des installations entières de cette taille est une affirmation plus que fantastique. Informez-vous autrement (c’est toujours permis et Internet est très difficile à censurer efficacement, croyez-moi), voyagez (oui, il est toujours possible et relativement facile de voyager en Russie en tant que touriste, même pour un Français, en dehors de quelques sites jugés sensibles qui d’ailleurs ne vous intéresseraient probablement pas) et vous comprendrez pourquoi ces affirmations de nos médias sont complètement irréalistes en plus d’être fausses. En réalité, le seul résultat qu’ont provoqué les frappes de l’Otasunie sur quelques parties de quelques raffineries russes a été l’arrêt des exportations de gazole, ce qui me dit-on ennuie considérablement le détenteur d’un véhicule diesel… européen et étasunien (comme l’a montré récemment le coup de téléphone de Trump au Kremlin), mais pas du tout le consommateur russe, au contraire, puisque c’est le meilleur moyen de faire baisser les prix domestiques. Joli coup n’est-ce pas ? Les Russes n’exportent pas que du gazole. D’abord et surtout, ils exportent du pétrole brut. Eh bien qu’ont-ils fait ? Tout simplement, ils ont augmenté leurs exportations de brut pour compenser l’arrêt des exportations de gazole* ; vous pouvez vérifier, ces chiffres n’ont rien de secret, même si nos MSM se gardent de les montrer. Alors maintenant calculez quel peut être le résultat au bilan final de cette opération, qui a couté des milliards, en particulier à l’Europe, quand les exportations russes n’ont reculé au mieux que de 10 % et que les prix du pétrole ont grimpé au minimum de 40% (c’est vraiment un minimum car à l’heure actuelle le pétrole brut russe s’achète 20% au-dessus du cours du Brent qui lui-même est au-dessus de 100 $ le baril). Alors vous ne serez pas surpris quand à la fin de l’année ou chez nous l’an prochain, vous apprendrez que les recettes pétrolières de la Russie ont augmenté cette année par rapport à l’an passé et que les caisses de l’Etat se sont un peu plus remplies (elles sont déjà bien garnies) puisqu’au début de l’année le Kremlin avait tablé pour établir son budget sur un prix moyen du baril de pétrole de 60$. Ses revenus pétroliers sont donc supérieurs de 100% quand le prix du baril russe atteint la cote de 120 $, ce qui est actuellement le cas (et tout laisse à penser que ce prix aura tendance à monter plutôt qu'à baisser dans les mois à venir).
Il y a un point sur lequel les dirigeants européens, aussi déconnectés du réel qu’ils soient, tout focalisés sur leur nombril qu'ils soient, ont raison d’insister : la guerre en Ukraine est l’événement pivot, le moteur central de la transformation du monde en cours opérée par les forces anti-impériales. Si les USA n’arrivent à rien contre l’Iran, et même contre le Yémen des Houthis (à travers leur âmes damnées israéliennes ou saoudiennes), c’est que leur stock d’armes offensives et défensives a été fortement épuisé par les livraisons continuelles vers le Banderistan, puisque celles-ci sont au fur et à mesure détruites par l’armée russe. Trump ne ment pas, pour une fois, quand il dit que c’est la politique de Biden (ou de ceux qui tiraient les ficelles) qui a créé cette pénurie d’armements, qu’on peut qualifier sans hésiter de stratégiques. La quantité envoyée à Kiev a été sous Biden en effet incomparablement plus importante que le mince filet qui parvient encore à s’écouler jusqu’au Dniepr. Mais alors pourquoi attaquer l’Iran ? La Russie ne pouvait espérer mouvement plus favorable de l’ennemi. Cela lui permet de rendre la monnaie de la pièce aux USA par proxys interposés. Merci Trump. Après merci Biden (pour l’imbécilité des sanctions, voir ici), merci Trump pour ce nouveau cadeau. Le plan de la Russie est l’attrition de l’adversaire. Et l’attrition se poursuit, sous un horizon ou sous un autre mais avec le même effet : la paralysie toujours plus grande de l’Occident collectif. Car la Russie ne vise pas l’Ukraine mais l’OTAN au complet, dans son plan d’attrition.
L’attrition — c’est-à-dire l’épuisement des forces militaires et logistiques, sinon économiques, de l’adversaire — doit se poursuivre jusqu’à son terme, qui est la capitulation de l’adversaire sous une forme écrite ou non. Son achèvement se reconnait au fait que le vaincu accepte la volonté politique du vainqueur, qui atteint ainsi son but. Quel est le but du Kremlin ? Ce n’est pas la défaite de l’armée bandériste. Ce n’est pas non plus un changement de régime à Kyiv. Pourquoi ? Parce que cela ne permettrait pas d’atteindre le véritable objectif qui est l’attrition du bloc occidental et tout spécialement de sa partie la plus faible, l’Europe. Le Kremlin est arrivé à la conclusion qu’aucune paix durable ne sera possible avant un épuisement très substantiel des ressources de l’Occident et de l’Europe en particulier. Il a également noté la tendance de plus en plus accusée des leaders européens vers le suicide économique, social et politique, le plongeon dans l’abîme ; cela lui convient, le Kremlin est tout à fait satisfait par la voie que nous prenons et est prêt à nous donner un coup de main pour accélérer encore notre course vers la falaise. Cette volonté du Kremlin est patente dans le rythme qu’il a récemment adopté dans ses opérations sur la ligne de front. Bien que l’armée ukrainienne soit incontestablement très affaiblie par rapport à il y a deux ans (quand le gouvernement Biden octroyait encore au sous-Reich des quantités considérables d’armements) et même par rapport à l’an passé, quand les européens ont repris fièrement le flambeau et consacré des sommes gigantesques et totalement disproportionnées à ses finances en peau de chagrin au projet Ukraine (qui, je le rappelle, était au départ et jusqu’à très récemment un projet purement étasunien), l’avancement des troupes russes s’est ralenti, sauf dans des oblast périphériques, et pour ainsi dire optionnels, comme Hrarkoff et Soumy. Il est clair que la libération totale des quatre oblasts de la Novorussia (Donietsk, Lougansk, Zaparojia et Hrerson) est devenue un objectif secondaire dans l'esprit du Kremlin par rapport à l’attrition des forces occidentales, européennes en premier lieu. L’Ukraine, et plus particulièrement l’Est et le Sud de l’Ukraine, sont juste les terrains convenables pour mener cette guerre d’attrition, en concentrant les moyens européens dans une zone relativement petite et surtout proche de la frontière russe (qui, rappelons-le, comprend la Crimée), facilitant ainsi la logistique et diminuant les coûts pour les Russes, tout en compliquant la logistique et augmentant les coûts pour l’adversaire. Avoir toutes les têtes de l’hydre au même point rend le saignement à blanc plus facile à exécuter. Notez que cet avantage de raccourcissement logistique n’est pas plus valable pour l’Ukraine que pour l’Europe puisqu’elle ne produit pratiquement plus rien et doit faire venir (aux frais de l’envoyeur) ses armements, ses matériels de rechange d’infrastructures et d’installations depuis l’Europe, les USA, la Corée du Sud même parfois et puis doit renvoyer vers l’Europe certains systèmes hors service pour réparation ou maintenance — F16 en Belgique, Tanks en Allemagne, canons d’artillerie en Pologne… Le but est donc l’épuisement final non pas seulement du Banderistan mais de ses patrons européens. On peut même soupçonner que cet objectif du Kremlin pourrait s’accompagner d’un changement de « régime », non pas à Kiev, qui n’a guère d’importance, mais dans l’ensemble de l’Europe. Je parle bien d’un vrai changement de régime, celui réclamé par une majeure partie des populations européennes, et non de changements cosmétiques comme celui de remplacer le clone n°4 par le clone n°5, un changement qui verra vraisemblablement la fin de l’UE ou, à minima, sa refonte complète.
Revenons au Groenland avant de conclure. Je ne suis pas sûr que l’achat forcé, même pour une bouchée de pain (une extorsion en réalité) du Groenland ait fourni à Trump un grand argument de campagne vis-à-vis des électeurs étasuniens. Je doute fort que ça puisse compenser à leurs yeux le prix grimpant du gazole, un sujet évidemment nettement plus central et proche pour le consommateur/électeur. Le prix moyen du galon étasunien se situe en ce moment vers 6,5$ tandis que dans notre pays, nous le payons plus de 10$ une fois le litre converti en galon. Presque bon marché en comparaison, vous me direz. Eh bien pas aux yeux de l’étasunien car le prix du galon de gazole a en fait doublé depuis la décision d’une association internationale de criminels d’agresser l’Iran. En fait, je ne suis même pas certain que la conquête du Groenland ait eu le moindre effet sur le consommateur étasunien. Franchement, ça n’est pas vendeur : que trouve-t-on là-bas à part des ours blancs et des kilomètres d’épaisseur de calottes glaciaires ? Toutefois, cette opération est incontestablement une réussite sur le plan géostratégique (et à long terme probablement plus importante que la captation du pétrole vénézuélien) d’autant plus si on a une mentalité de pirate ou de financier anglo-saxon. Elle a eu un autre effet indirect, très bénéfique quoique sans doute provisoire, celui de différer la conquête ou la prise de contrôle (mais nettement moins polie que pour le Groenland) de Cuba. Ainsi celle-ci peut garder pour un moment encore son titre, bien mérité selon moi vu sa situation géographique très difficile, d’Ile de la Liberté.
Et si Trump perd les élections à venir en fin d'année, je veux dire les perd vraiment, il est même possible qu’elle garde ce surnom pour les deux ans à venir. Car on peut être certains de deux conséquences si les Démocrates reviennent au pouvoir dans les deux chambres : première mesure, « impeachment » de Trump puis envoi au tribunal du bandit avec prison à la clef si l’exemption pour cause de grand âge ou de maladie n’est pas retenue ; seconde mesure, redirection des flux financiers, des forces et des moyens militaires encore disponibles (s’il en reste, ce qui n’est pas sûr) contre l’ennemi de (presque) toujours : la Russie. Je pense en effet qu’un certain nombre de dirigeants à la tête de l’empire ont réalisé que le danger immédiat pour l’Hégémon ne venait pas prioritairement, comme ils le pensaient encore il y a peu, de la Chine. Les pouvoirs dans l’Empire, l’Hégémon, sont en effet divisés, je parle des pouvoirs de facto, et non in jure, et peuvent être grossièrement distribués ainsi : 5% pour le VRP qu’on appelle ici POTUS, peu importe sa couleur, 5% pour le gouvernement en place quel que soit sa couleur ou son animal fétiche, 10% pour le congrès, 10% pour le Sénat, 10% pour le Pentagone, 10% pour le MIC, 15% pour le chef de la CIA, la part restante pour les lobbys de la finance mondialisée (sorte d’économie virtuelle incapable de produire quoique ce soit d'utile, encore moins en temps de crise) avec un plus si vous avez la nationalité US. Cela peut sembler une surprise pour un Français que le directeur de la CIA aie trois fois plus de pouvoir réel que le Président US ou que son gouvernement (les rapports sont très différents en France) mais c’est une découverte que fait chaque Président US depuis au moins Kennedy et la tendance ne fait que s’accentuer. Plus récemment, Bill Clinton en a offert un magnifique exemple quand il a voulu — sincèrement, je crois — intégrer la Russie dans l’Occident collectif. Poutine était déjà au pouvoir : il est donc parfaitement conscient de cette particularité dans la distribution des pouvoirs chez l’ennemi.
Il y a encore deux ou trois ans, Poutine qualifiait, non sans humour, les leaders étasuniens ou européens de « partenaires ». Je ne crois plus qu’il les appelle ainsi, même pour plaisanter. En fait, je crois qu’il ne les appelle plus du tout. C’est mauvais signe. Car ceux au Kremlin dans l’ombre de Poutine sont plus durs, nettement moins courtois. Durant quatre ans, Poutine a écouté les récriminations de ses vrais partenaires concernant l’Opération Militaire Spéciale, Inde, Turquie, Egypte, Indonésie en particulier ; il ne les écoute plus. Ou plutôt il les écoute toujours mais leur répond poliment par une fin de non-recevoir. Oui, admet-il, cette guerre rend le commerce international plus difficile et je comprends vos inquiétudes de commerçants. Oui, nous aussi, Russes, préférions la paix et commercer avec tout un chacun si nous pouvions choisir. Eh bien c’est justement le but que nous poursuivons : obtenir la paix, une paix durable à notre frontière ouest et probablement toutes les autres dans la foulée. C’est ce que dit Poutine et nous avons toutes les preuves que telle est bien son intention. Et le moyen d’obtenir cette paix, le seul moyen possible quand on doit traiter avec des jusqu’au-boutistes comme le sont les leaders européens est donc l’attrition. Cette méthode est lente mais sûre quand on a l’avantage de la production industrielle (et donc des armements), de la production énergétique, de la production agricole, de la disponibilité financière. J’ignore s’il y a eu concertation ou s’il s’agit d’une distribution des rôles naturels mais il est évident que la Russie s’occupe de l’attrition militaire tandis que la Chine s’occupe de l’attrition économique, et sans doute bientôt financière. Tous deux sont très efficaces dans leur domaine de compétence. De ce fait, on peut tirer l’enseignement que la Russie a tout intérêt à faire durer la guerre en Ukraine (mais ne peut pas le dire puisque cela froisserait tout un groupe de gens chez les partenaires, y compris en Russie) de même que la Chine a tout intérêt à faire durer la confrontation économique des blocs, qui tourne invariablement à son avantage. Poutine comme Xi sont arrivés à la conclusion qu’ils avaient affaire à des adversaires dangereux, amoraux, proches du fanatisme, mais incompétents. Je pense que cela doit les étonner eux-mêmes parfois de constater une telle incompétence au plus haut niveau. Évidemment, ce mélange de fanatisme et d’incompétence, avec bouton nucléaire en prime, est dangereusement explosif. C’est pourquoi ces deux grands hommes d’État (nous avons totalement oublié ce que c’est par ici, voici un rappel utile) procèdent très prudemment, par petits pas, faisant monter très lentement la température autour du forcené.
Que ce soit Poutine ou un autre à la tête du Kremlin, la Russie ne fera plus de cadeau à l’Occident et ses lamentables larbins du Moyen ou de l’Extrême Orient. Le sang a coulé, comme on dit, et le prix a monté terriblement. Il est certain que la montée en puissance de l’armée iranienne puis yéménite (celle qui compte, celle des Houthis) est en grande partie due à une réactualisation intense de leurs moyens et de leurs méthodes militaires par l’armée russe. L’expérience acquise doit profiter à tous les vrais amis, n’est-ce pas ? Je reviens sur ce point déjà discuté mais c’est particulièrement flagrant. Lors de la guerre des 12 jours, l’an passé, l’Iran n’avait pu abattre qu’un seul objet volant de l’ennemi, un drone. Moins d’un an plus tard, elle fait tomber ou détruit au sol avions, hélicoptères et drones lourds US comme des insectes. Et je ne parle pas des navires. Puis on voit les Houthis mettre en déroute les envahisseurs saoudiens ou yéménites alliés à l’envahisseur (et appuyés par le Pentagone) alors que le statuquo dans la région durait depuis une dizaine d’années. La précision, la longueur et la puissance de frappe, l’efficacité ne sont plus du tout les mêmes. Et ce n’est qu’un début. Il reste quantité de moyens que les Russes pourraient fournir à ces pays pour durcir encore la situation de l’armée US et ses sombres acolytes dans le Golfe. L’armée US vient déjà de quitter l’Irak (enfin !) contrainte et forcée ; la grande débâcle s’est annoncée ici. Elle se poursuivra dans l’ensemble du Moyen-Orient, jusqu’au bout, jusqu’à la base ultime, c’est-à-dire quand les colons israéliens feront leurs valises et retourneront d’où ils sont venus. La débâcle ne va pas non plus tarder à atteindre l’Europe. On en aura un signe clair quand l’armée US commencera à vider ses bases sur le sous-continent.
Malheureusement pour nous, le sort de l’Europe sera sans doute le pire d’entre tous les vassaux de l’Empire. Nous n’avons aucune carte, vraiment aucune, et nous avons voulu jouer les durs. Et dieu que nous avons mal choisi notre adversaire ! Mais peut-être est-il vrai que nous n’avons rien choisi en fait, poussés que nous sommes sans cesse par l’ami américain. Non, les USA ne viendront pas à notre secours, quel que soit le parti au pouvoir, oubliez ça; il faut être aveugle pour ne pas le savoir après tous les exemples de désertion étasunienne dès que les choses devenaient trop corsées. Un imbécile autrichien, Président de son état je crois, vient de déclarer qu’un nain se prenait pour un géant en parlant de la Russie (ce qui est grotesque) mais c’est une définition qui colle parfaitement à l’Europe actuelle. Un nain veut se battre avec un géant. Avec quoi ? On ne sait pas. En mettant les Ukrainiens devant, ah oui, mais les esclaves sont de plus en plus difficiles à trouver et à recruter au Banderistan. Compter sur les volontaires de l’Eurozone ? autant croire au Père Noël. Vous sentez la jeunesse européenne désireuse d’en découdre avec les méchants russes ? quelle blague ! C'est avec l'Etat, avec sa police qu'elle veut en découdre. Mobiliser de force ? c’est la recette assurée de l’implosion de nos sociétés, encore plus rapidement que prévue. Et d’ailleurs cela ne servirait pas à grand-chose. La Russie ne va pas nous attaquer, rassurez-vous; elle n’en ni l’envie ni le besoin. Nous sommes parfaitement capables de nous détruire tout seul, surtout si on nous aide un peu ; c’est ce que nous faisons depuis des décennies. Mais si nous sommes assez fous pour l’attaquer, elle a déjà prévenu de ce qu’elle ferait. On devrait vraiment l’écouter, pour une fois. Pour nous, elle ne versera pas une pinte de sang de soldat russe de plus, elle utilisera d’autres moyens que pour les Ukrainiens, où elle a beaucoup de famille, au sens propre, et beaucoup d’histoire, de culture communes, beaucoup de racines.
Je ne dirais pas que l’Europe disparaitra mais ce qui en restera après ne vaudra pas le prix d’achat du Groenland par Trump.

*L’accord passé apparemment entre Trump et Poutine pour autoriser des livraisons de gazole aux USA ressemble plus à un coup médiatique avant élections du bonimenteur numéro 1. Il est probable que comme la plupart des « merveilleux » deals de Trump, cela finira par accoucher d’une souris.


samedi 30 mai 2026

Le « grand échiquier » avec un joueur de poker en guise de “great” leader

 


« The ultimate objective of American policy should be benign and visionary: to shape a truly cooperative global community, in keeping with long-range trends and with the fundamental interests of humankind. But in the meantime, it is imperative that no Eurasian challenger emerges, capable of dominating Eurasia and thus also of challenging America. The formulation of a comprehensive and integrated Eurasian geostrategy is therefore the purpose of this book. »
« L’objectif ultime de la politique étasunienne (américaine dans le texte original mais soyons précis) devrait toujours être bienveillant et visionnaire : pour former une communauté mondiale vraiment coopérative, en s’appuyant sur les tendances à long terme et dans les intérêts fondamentaux de l’humanité. Mais entretemps, il est impératif qu’aucun challenger eurasien n'apparaisse, capable de dominer l’Eurasie et de défier ainsi les USA (Amérique pour l’auteur toujours aussi flou dans sa nomenclature géographique). La formulation d’une géostratégie eurasienne complète et intégrée est donc le but de ce livre. »


   
Ceci est la présentation du Grand Echiquier, livre de Zbigniew Brzezinski, que tous les historiens actuels, libéraux ou pas, s’accordent pour désigner comme l’inspirateur principal de la politique étrangère des USA de ces trois dernières décennies. Malgré son nom, Brzezinzky est en effet au moins aussi Étasunien que Polonais. Le livre est sorti en 1997, peu de temps après l’effondrement de l’URSS, à une époque dorée (et probablement en partie illusoire) où les USA se croyaient les maîtres du monde, pour maintenant et pour l’éternité à venir, s’ils faisaient tout bien. Ce livre est sans doute le plus caractéristique de cet état d’esprit d’alors (et toujours d’actualité chez un bon nombre d’Étasuniens même s’il a connu quelques sérieuses corrections ces dernières années).
Si vous voulez rire, lisez l’interprétation que donne de la fameuse doctrine Brzezinski notre (faux) ami Wikipédia. Nous apprenons ainsi que le but ultime de Brzezinski était de former non pas un Empire bien sûr mais une communauté mondiale unique, bienveillante et protectrice (oh très protectrice !), sous la supervision également unique de l’ONU… des USA. Apparemment, ils ont pris très au sérieux le terme « benign » dans l’introduction involontairement comique de l’auteur, donnée ci-dessus. Moins drôle est l’interprétation réelle qu’en ont fait les USA depuis les années 90 et qui, soyons clair, est nettement plus proche de la pensée originale de l’auteur.
Avant 1991, la seule puissance « eurasienne » qui, selon l’auteur, pouvait menacer l’empire « bienveillant et visionnaire » était l’URSS et donc par la suite, son héritière naturelle, la Russie. La Chine était alors en pleine expansion économique mais semblait un poids très léger au niveau géostratégique, ce qui était alors en effet une réalité. Néanmoins pour une pensée « visionnaire » comme celle de Brzezinski, c’était manquer singulièrement de vision à long terme. Donc la stratégie de base des USA dès cette époque a été de contenir la Russie en la pressurant de tous les côtés, tout en essayant de lui inculquer les nobles principes de la démocratie et du libéralisme US. Dès les années 90, l’expansion de l’OTAN vers l’Est a commencé, et bien entendu un des premiers pays de l’Est à y adhérer a été l’ancien pays de Brzezinski (en 1999). En même temps, la CIA, sous son déguisement préféré de loup en agneau, c’est-à-dire sous couvert d’ONG prôneuses de démocratie et de droits de l’Homme, s’est mise à sponsoriser les groupes politiques les plus russophobes des régions ou des pays frontaliers de la Russie avec des succès variés (par exemple Biélorussie, Georgie, Tchétchénie, et bien sûr Ukraine). Les choses sérieuses ont commencé en 2004 avec la révolution orange en Ukraine (où comment placer des oligarques à la solde de l’Ouest au pouvoir et en complète contradiction avec l’intérêt du peuple ukrainien) puis avec l’affaire géorgienne en 2008. Enfin, le grand jeu a pu se révéler dans toute sa beauté, grâce au coup d’État de 2014 (coup d’état certes mais très légitime, n’est-ce pas, puisqu’il visait à instituer la vraie démocratie, la liberté et les droits de l’Homme comme on a pu voir depuis lors). Pourquoi renverser Ianoukovitch, président médiocre mais démocratiquement élu d’Ukraine en 2014 ? Eh bien parce qu’il pensait mal bien sûr. Le point d’achoppement précis a été son refus de signer les accords qui engageaient son pays vers l’UE (et tout le bonheur prévisible qui s’ensuivrait). Et pourquoi a-t-il refusé ? Par perversité, par masochisme ou par une russophilie fanatique ? Pas du tout. Parce que l’accord avec l’UE était très contraignant et l’obligeait de facto à couper tous les ponts économiques avec la Russie, qui représentait alors plus de la moitié des échanges commerciaux du pays (exports et imports). Et bien que Ianoukovitch n’était pas un grand « visionnaire » comme Brzezinski, il était suffisamment lucide pour comprendre que cela n’allait sûrement pas apporter paix et prospérité aux habitants du pays.
L’obsession étasunienne à transformer l’Ukraine en poing américain contre la Russie est certainement en partie le fruit de la haine presque atavique de Brzezinski. Celui-ci estimait en effet dans sa russophobie sans limite que l’URSS n’était que peu de chose sans l’Ukraine et que donc, très logiquement, la Russie était peu de chose, juste un fruit mûr prêt à être cueilli, et qu’un bon mouvement de son fou ukrainien balaierait tous les pions russes sans grand problème. Une vision étrangement déconnectée de la réalité mais typique de certains Polonais (et de certains Ukrainiens), qui pourtant devraient avoir appris quelques leçons sur le sujet depuis au moins cinq siècles. Après le renversement pour le bien de l’Humanité de Ianoukovitch, le noble but de Brzezinski n’était toutefois pas encore atteint. Car si l’Ukraine avait bien, comme prévu, souffert beaucoup sur le plan économique de sa rupture avec son grand voisin, la réciproque ne s’était pas révélée vraie. En fait l’économie de la Russie, même mesurée par un instrument aussi défavorable que le PIB pour les pays qui ne sont pas des économies financiarisées, sous perfusion constante de prêts à taux zéro, même mesurée par des organismes aussi peu russophiles que la Banque Mondiale, n’a cessé de croître depuis 2014 (hors COVID, aux effets économiques d’ailleurs relativement peu sensibles en Russie) hormis un très léger fléchissement en 2015, dû à la première vague de sanctions, suivi d’une montée vertigineuse, surtout comparée à nos propres courbes, bien heureux Européens de la Zone* (voir graphique plus bas tiré de la Banque Mondiale).



Il manquait encore la pièce principale au beau plan de notre génie visionnaire Zbigniew, « the beautiful plan » aurait dit le bébé géant qui ne connaît pas beaucoup d’adjectifs : la guerre, enfin, la guerre chaude, la guerre pour de vrai. Et tout a donc été fait pour ça, grâce aux âmes damnées du bandit Porochenka et de l’acteur « modérément talentueux » Zelensky. Les mesures discriminatoires antirusses, touchant dans la pratique une bonne moitié de la pop. ukrainienne, surtout à l’Est et au Sud, le développement rapide de l’armée de Kiev et son surarmement (pour le plus pauvre pays d’Europe), les attaques aveugles sur la pop. civile de Donietsk et Lougansk n’avaient qu’un seul but : contraindre la Russie à entrer dans le « grand échiquier ». Avec le recul, mais c’est facile, on doit constater que celle-ci aura trop longtemps traîné des pieds, cherchant encore et encore une solution diplomatique à la guerre civile qui se déroulait en Ukraine, alors qu’il ne pouvait y en avoir dans le cadre du plan général, parfaitement connu du Kremlin.
Puis, en février 2022, comme les pressions militaires devenaient insoutenables pour les régions autonomes de Lougansk et Donietsk, Moscou s’est finalement décidé à franchir le Rubicon. Il faut comprendre ici que c’est avec la pleine conscience qu’il rentrait dans le « grand échiquier » étasunien que Poutine s’est résolu à ce qui pour lui était un acte contre nature : faire la guerre à l’Ukraine et donc à son grand patron occidental. Ceux qui doutent que Poutine aurait préféré finir sa carrière de politicien gestionnaire bon père de famille en s’occupant des affaires courantes et qui parfois, encore plus grotesquement, lui prêtent des ambitions napoléoniennes, devraient sérieusement relire les discours de Poutine depuis son avènement. J’aimerais bien qu’ils me montrent où et quand il a menacé d’envahir l’Ukraine, la Pologne ou n’importe quel pays d’Europe. La vérité est que le partenariat commercial avec l’Europe et en particulier avec l’Allemagne, la plus grosse dinde farcie de l’opération Ukraine (en dehors de l'Ukraine elle-même), lui convenait très bien. Non seulement, il pensait n’avoir aucun intérêt à ce conflit armé mais craignait que les retombées économiques qui ne manqueraient pas de suivre son entrée en guerre, pourraient être très néfastes pour son pays, au moins à court terme. Et il avait raison : en 2022, avec l’imposition de nouveaux paquets de sanctions jamais vues de mémoire d’homme coordonnés par Washington, l’économie de la Russie a commencé à tanguer. Le problème pour le beau plan de Zbigniew et de ses successeurs, c’est que ce déclin n’aura duré que quelques mois, même pas un semestre complet. Après cela, il n’était en vérité plus question de vaincre la Russie et encore moins de la découper en rondelles comme dans les rêves les plus fous de l’Empire : au mieux on arriverait à un gel du conflit suivant la ligne de front, mode Corée, et donc à concéder une jolie part de l’Ukraine à l’arch-ennemi. Maintenant, ce n’est même plus sérieusement envisageable et tout le monde sait à Washington, même l’incompétent en chef sur son trône en or, qu’il faudra que l’Ukraine abandonne le reste du Donbass et sans doute quelques autres villes ou régions avant de seulement pouvoir entamer des négociations sérieuses avec Moscou.
Le plan de Brzezinski était d’assurer pour les USA un contrôle de l’Eurasie en empêchant tout bloc puissant, capable de rivaliser (au moins) avec son pays, de se créer en Eurasie, par le moyen des pressions économiques , des réseaux d’influence maligne, et de guerres par proxy. Le plan, disons-le, a été parfaitement réussi pour ce qui est de l’UE, qui s’est pratiquement coupée de tout ce qui compte en Eurasie. Mais pour le reste, quelle incroyable débâcle ! Les manœuvres étasuniennes auront tout de même réussi l’exploit inouï — et je pèse mes mots — de faire s’unir contre l’Empire les trois pays les plus improbables : Russie, Chine, Iran. Comment des pays aussi différents culturellement, politiquement et même religieusement ont pu former le cœur de l’anti-modèle occidental et sa vison unipolaire et mondialisée de la planète sera un sujet de stupéfaction intarissable pour les générations d’historiens futures (s’il y en a). Il est difficile d’imaginer une alliance plus puissante en Asie que ces trois-là ensemble. La Russie apporte sa science et sa puissance militaire, de même que ses ressources abondantes, y compris et même surtout agriculturales ; la Chine apporte la puissance de son industrie et de son économie en général, et une économie réelle, pas une économie de papier comme par chez nous ; l’Iran, outre ses réserves pétrolières est, de par sa structure, son pouvoir théocratique islamique, sa géographie et son histoire, l’arme idéale pour combattre le très dangereux voyou du Moyen-Orient que nous ne pouvons nommer sans nous faire traiter de tous les noms mais qui commence par un I et finit par sraël.
Dans le plan « merveilleux » de Brzezinski ou de Trump, nous pouvons voir de la manière la plus claire le résultat final, presque ridicule, de sa stratégie à long terme, soi-disant « visionnaire ». Le plan a échoué, non pas parce que les acteurs qui l’ont mis en œuvre étaient incompétents (même s’ils l’étaient bien souvent) mais parce que dès le départ, le plan était basé sur des prémisses essentiellement fausses, fondé sur une illusion de toute puissance et une mythologie de « l’Amérique » appartenant déjà en réalité au passé.
Eh bien, maintenant que les défaites de l’Empire en Ukraine et en Iran sont, comme prévu, pratiquement actées, même par les soutiens de Trump comme Kagan, un des principaux architectes du projet Ukraine soi-dit en passant, il leur reste comme lot de consolation, quoi donc ? ah, Cuba et ses cigares, le Groenland et ses ours blancs, ou bien, qui sait… la Guyanne française et son “astroport” en situation idéale ?

*ajout du 5 juin concernant les relations entre l'UE et la Russie. J'entends souvent des russophiles (y compris parfois russes) se plaindre de la "naïveté" incompréhensible des Russes, du Kremlin et de Poutine en particulier dans leur approche des leaders européens, leur incapacité à voir ces fourbes d'Européens tels qu'ils sont, à savoir essentiellement hostiles à la Russie et ce depuis le début des années 2000 ( Alexandre Mercouris que j'apprécie par ailleurs  -- voir colone à gauche -- donne la date de 2004, soit la révolution orange, pour le commencement de "l'erreur" historique de Poutine, continuant de rechercher le rapprochement avec l'UE malgré, selon lui, l'évidence de la duplicité des "partenaires" européens. Disons qu'il s'agit d'un procès en naïveté du Russe en général, du Kremlin et de Poutine. Ce procès est très courant chez les amis de la Russie, tout particulièrement venant d'étrangers mais pas seulement. Personnellement, je pars d'un principe de base que le politicien de haut niveau n'est jamais naïf, en tout cas bien moins que ses concitoyens, et bien moins que le commentatariat, même aussi perspicace que celui de Mercouris. Leurs interactions avec leurs semblables et le niveau d'informations dont ils bénéficient excluent presque à coup sûr cette hypothèse. Le derviche tourneur du faubourg Saint-Honoré est certainement un incapable en dehors de savoir faire des ronds mais il n'est pas naïf; il ne peut pas l'être. L'affirmation donc que Poutine le serait est une idée encore plus extravagante. L'explication de l'attitude du Kremlin et de Poutine est en fait à chercher dans les fondamentaux même de la politique de haut niveau (inconnus de nos clowns, pardons clones, occidentaux) qui est de se concentrer sur l'intérêt national à l'exclusion de tout le reste. Si Poutine a recherché une sorte de partenariat avec l'UE aussi longtemps, c'est tout simplement que cela bénéficiait à la Russie. Au sortir des horribles années 90, celle-ci avait un grand besoin d'argent frais et c'est précisément ce que l'UE lui a fourni, et en quantité. Regardez une nouvelle fois la courbe du PIB russe plus haut et notez le démarrage au début des années 2000 puis l'accélération vers 2005. Est-il possible que les quantités vertigineuses de gaz achetées, sans parler des autres hydrocarbures, par l'UE et tout particulièrement son fer de lance germanique, aient un rapport avec ça ? En réalité, cette relation est typiquement celle du malin et du malin et demi. Oubliez ces fables sur la naïveté "russe", en particulier de ses politiciens. (Un autre domaine où la naïveté russe est incriminée est la faiblesse du secteur comm' au Kremlin pour contrer la "narrative" occidentale. Peut-être que le pouvoir russe se trompe dans sa stratégie mais ce n'est pas davantage dû à la naïveté. Le diagnostic a été posé très clairement par Poutine lui-même (vous pouvez l'entendre dans son entretien avec Tucker Carlson par exemple, dont je parle ici): il est impossible de rivaliser actuellement pour quel que pays que ce soit avec l'arsenal médiatique et propagandiste dont dispose l'Empire, ni de près ni de loin; c'est une cause perdue. Ce serait du gâchis de deniers publics car la guerre d'information à ce niveau, cela côute cher, très cher même, et la Russie en a besoin pour d'autres opérations en cours, également très coûteuses mais nettement plus prometteuses.)

Autre article traitant des grandes transformations de notre monde: ici.


lundi 16 février 2026

Hommage funèbre à Cuba et aux ultimes résistants américains à l’Empire

Pour faire suite à mon dernier article, je remarque que la propagande venant des USA a récemment changé sa « narrative ». Autrefois, c’est-à-dire, avant la seconde irruption du bébé géant dans la Maison Blanche, elle consistait à prétendre que le chaos exporté par ses bras armés (Ministère de la Guerre, CIA, une ribambelle d’ONG à son ordre…) était une nécessité dictée par la « liberté et la démocratie » et d’affirmer haut et fort que la guerre c’est la paix, quand elle est menée par les gens biens, qui sont occidentaux et plus particulièrement étasuniens, cela même si cela doit coûter la vie à des milliers, ou millions, de civils. Refaire la liste de ce type d’actions depuis 1945 vous fait commencer par la Corée peu après la seconde guerre mondiale et finit (à l’heure actuelle mais la liste est toujours en cours évidemment) par Cuba aujourd’hui, complètement asphyxiée par le blocus naval de son détestable voisin. Trump a changé tout ça. Il faut d’ailleurs le mettre à son honneur, si on ose dire, d’avoir clarifié considérablement la politique réelle des USA. Avec lui, il est impossible de continuer avec l’ancienne bonne parole : qui pourrait dans son bon sens encore la prendre au sérieux, n’est-ce pas ? Le contenu de la propagande a donc dû s’adapter à ces nouvelles façons du grand faiseur de chaos. La raison invoquée habituellement, à savoir donc d’apporter liberté et démocratie à tous ces pauvres peuples tyrannisés et trompés par leurs leaders, est devenue secondaire et souvent carrément omise. Va-t-on apporter la liberté et la démocratie aux Cubains, aux Vénézuéliens, aux Iraniens, aux Palestiniens ? Non, bien sûr. On va simplement leur prendre le peu qu’ils ont, dans la tradition bien établi des USA, inchangée depuis des siècles elle, qui est de voler les pauvres pour donner aux riches. Et on leur remettra un pourcentage symbolique pour le prix de leurs richesses exploitées par l’oligarchie étasunienne. C’est le deal : il n’y en a aucun autre. Notez bien que cela n’a rien de nouveau, cela a toujours été le deal depuis le temps des colonies, sujet que nous autres Français maîtrisons fort bien, même si nous invoquions d’autres raisons nobles et vertueuses, comme d’apporter le progrès, l’instruction et les bonnes manières. La seule différence avec Trump, c’est la manière : les masques sont tombés. Les pirates, les assassins et les bandits ne font même plus semblants d’être autre chose que ce qu’ils sont.
Dans ce nouveau paradigme, l’avenir de pays comme Cuba paraît très sombre. Il faut d’ailleurs saluer le courage et la ténacité hors du commun des Cubains pour avoir résisté depuis plus de soixante ans aux pressions, comme disent les gens bien élevés (des sacrés hypocrites), venues de leur voisin du nord. Comment cette île à un jet de pierre des USA, pas très grande qui plus est, a pu survivre et garder sa souveraineté aussi longtemps dans ce contexte, est une sorte de miracle à mes yeux. Cela l’est d’autant plus si on compare avec le Vénézuéla. Celui-ci avait l’avantage de la taille, de ne pas être une île et de se situer un peu plus loin de l’étoile de la Mort. Cela n’a pas suffi. En une seule opération d’une nuit, son président a été enlevé, emprisonné et le reste du gouvernement s’est empressé de confier les clés du pays à la CIA (presque littéralement). Certains commentateurs bien intentionnés mais visiblement aveuglés par leur foi dans les idéaux généreux des Chavistas sont encore à chercher un sens à tout ça comme si ce n’était pas évident. Non seulement, Maduro, président légitimement élu et reconnu par l’ONU, a été vendu ou disons échangé contre quelques assurances, par ses propres frères (ou sœurs dans ce cas) Chavistes, mais les intérêts du pays ont été vendus à l’envahisseur Yankee, probablement pour une poignée de dollars. Il est impossible d’interpréter autrement la visite du directeur de la CIA à la présidente par intérim Delcy Rodriguez immédiatement après l’opération Maduro et le comportement de celle-ci devant son nouveau patron. Les gens au pouvoir nominalement sont toujours les mêmes (hormis le principal bien sûr qui est parti pour croupir à perpétuité dans sa geôle new-yorkaise, sauf si quelqu’un décide d’abréger ses jours selon la méthode Epstein Express) mais le régime chaviste est tombé en l’espace de quelques semaines.
Cuba résiste toujours. Mais pour combien de temps encore ? Je ne suis pas spécialement fan du castrisme ou du chavisme ou d’ailleurs de n’importe quel autre isme mais je reconnais aux peuples comme aux individus le droit de faire leurs propres choix, même si ce sont des erreurs. Ce principe est d’ailleurs, sous une forme plus policée, passé dans la charte des Nations Unies (mais que plus personne n’écoute, semble-t-il).
Le gouvernement Trump est en train de créer, en toute connaissance de cause, une catastrophe humanitaire à Cuba. Sans pétrole, une économie moderne ne peut tenir plus de quelques semaines (si vous ne le croyez pas, essayez ça en France et vous verrez le résultat ; c’est d’ailleurs à peu près la seule façon de sortir de l’impasse dans ce pays : bloquons le pétrole et dans deux semaines tout le monde est dans la rue, même les invalides, même les paraplégiques). J’ai entendu à ce sujet Ben Norton, excellent journaliste et très pointu sur l’Amérique Latine (voir plus bas sa vidéo) dire que les Chinois allaient faire quelque chose à ce sujet et envoyer des panneaux photovoltaïque aux Cubains. Quelle blague ! Norton est intelligent et très compétent en géopolitique américaine mais il est clair qu’il a sauté les cours de sciences dures ou même pas si dures que ça durant son parcours scolaire. Ce n’est pas avec un panneau photovoltaïque que tu vas faire marcher ta vieille 404 ou ta pétrolette et aller au boulot pour gagner de quoi acheter du pain. Et le boulanger ne va pas faire fonctionner son four avec un panneau voltaïque.
La Russie, paraît-il, s’apprêterait à envoyer un pétrolier à Cuba. En tout cas, les USA ont déjà menacé les Russes de les sanctionner s’ils osaient venir en aide aux Cubains, ce qui a dû les faire bien rire. Il est évident que la tactique Trump est recopiée sur celle de son copain Netanyahu, encercler, affamer, empêcher toute aide et au besoin bombarder si les malheureux protestent un peu trop bruyamment. Ce serait une bonne initiative de la Russie mais est-ce seulement possible ? Cuba est bien loin de la Russie et la Russie n’a plus le pouvoir de dissuasion de l’URSS à l’époque de l’affaire des missiles cubains. Et les USA d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier : ils sont totalement hors de contrôle, ont jeté tout semblant de moralité à la baille. Comment le Kremlin va-t-il protéger son pétrolier ? je ne sais pas. Je suis sûr d’une chose en tout cas, Poutine ne démarrera pas une guerre frontale avec les USA pour Cuba, et donc la troisième guerre mondiale, quelle que puisse être sa sympathie pour ces ultimes résistants d’Amérique.
Le sort des Cubains ne fait malheureusement que peu de doutes. Trump est à la recherche de fruits faciles à cueillir pour redorer son blason avant les midterms qui arrivent à la fin de l’année. Le Vénézuéla n’a pas suffi. Le Groenland pourrait être une bonne option, très facile, mais compliquée à présenter même pour ses donateurs peu délicats. Reste Cuba. L’ardeur des premiers révolutionnaires est passée, il n’y a plus de Che Guevara pour exalter les foules, l’URSS n’est plus là pour faire contrepoids ; la bête féroce et puissante qui a juré sa mort est maintenant totalement déchaînée et ne se soucie plus de respecter même les formes du Droit international. Je ne crois pas que la Russie actuelle puisse les sauver : elle a trop à faire avec le proxy de l’Empire que certains s’obstinent à appeler l’Ukraine ; si elle doit faire un effort supplémentaire pour un allié, ce sera l’Iran qui est un enjeu stratégique bien supérieur pour la Russie (et beaucoup plus proche d’elle, beaucoup plus facile à ravitailler en objets volants par exemple). Quant à la Chine, n’en parlons pas, elle ne battra même pas des paupières quand les petits enfants cubains se feront découper au sabre à cane.
Et malheureusement, le sort des Cubains en général et des castristes en particulier sera épouvantable, bien pire que celui du couple Maduro. Le siège total du pays est en cours. La haine que les USA vouent à Cuba est clairement personnelle et c’est une haine de longue date, rancie et mortelle. Pourquoi une telle haine pour un pays, un peuple qui ne présente aucun danger pour les Etasuniens, qui n’a jamais eu aucune intention d’attaquer son grand voisin et qui n’en a évidemment pas les moyens semble incompréhensible. En fait le seul tort des Cubains (dans leur grande majorité) est d’avoir choisi un autre chemin, de ne pas vouloir danser sur la musique yankee, et de se trouver, par manque de chance, juste à côté. Bien sûr, il y a quelques raisons plus particulières, comme le fait que nombre de Cubains de l’ère pré-Castro ont immigré aux USA, souvent avant même la chute de Baptista, ce grand ami des maffieux et ceux-là ont des comptes à régler. Pensez seulement à Rubio, ce fils d’émigré cubain, celui qu’on a surnommé aux USA Narco Rubio, avec la main mise sur l’île. Imaginez la destruction et le chaos et la vengeance qui vont s’abattre sur la Havane. Ce sera bien pire qu’un cyclone de catégorie 5. Oh, ils ne vont pas procéder à un génocide comme leur "maître à penser" en Palestine, ils vont juste détruire totalement leur société, piétiner absolument tout ce qui rappelle l’héritage castriste, une bonne partie de l’histoire de ce pays donc, et remplacer les universités et les hôpitaux (toujours de bonne qualité à Cuba malgré les décennies d’embargo et le manque de matériel) par des casinos avec la bobine du bébé géant en néons tricolores.
La capture de Maduro et de l’État vénézuélien rentre parfaitement dans la catégorie du colonialisme. La capture de Cuba sera bien pire, car il s’agira de totalitarisme en action, sans frein ni limite. Le sale boulot sera fait pour l’essentiel par des Cubains, toute la racaille que pourra réunir l’Oncle Sam dans cette île, même s’il faut vider les prisons cubaines pour ça. Ce sera une orgie de violence et de pillage comme en Lybie, comme en Syrie, comme en Ukraine.
Pauvres Cubains !


Je vous recommande la vidéo suivante, de Ben Norton, qui en sait bien plus long que moi sur l’histoire, la situation actuelle de Cuba. Son journalisme n’est certainement pas objectif, comme disent les demi-savants, et milite clairement à gauche mais ses exposés sont très bien faits, toujours étayés par des sources non suspectes de "gauchisme" et je défie quiconque de trouver plus percutant sur le sujet en trente minutes.




samedi 17 janvier 2026

Effondrement de l’Occident : de la vieille Europe aux USA

     L’effondrement de l’Europe n’est pas un pronostic de ma part. C’est déjà arrivé. Si la très grande majorité des commentateurs, même de bonne foi, même relativement peu lessivés du cerveau, continuent à placer cet événement dans le futur, et parfois même dans un futur lointain et donc hypothétique, c’est que cet effondrement ne s’est pas produit soudainement mais progressivement. C’est une sorte de paradoxe mais il est nettement plus difficile pour un observateur moyen de rater un événement qui dure quelques secondes, comme l’effondrement d’un gratte-ciel, qu’un événement qui dure des milliers d’années, comme l’érosion d’une montagne ou la baisse du niveau marin. Déjà, nous ne vivons pas assez longtemps pour cela. Ensuite, c’est l’histoire de la grenouille mise dans un bain tiède sur un petit feu : elle sera cuite avant même d’avoir compris l’ampleur de son problème.

Évidemment, l’Europe n’a pas mis des milliers d’années pour s’effondrer, juste un gros siècle. Son déclin s’est amorcé au tournant des 19è et 20è siècles, ce qui pour nous Français, correspond plus ou moins à “la belle époque”, appellation qui n’avait rien d’ironique quand elle a été attribuée. Plusieurs événements ont servi d’accélérateur au processus. Les deux guerres mondiales (et espérons qu’il n’y en ait pas une troisième car ce sera la dernière pour nous de toute évidence) ont été des événements de cette sorte. La première a été un gâchis absolu pour l’Europe, un énorme canon d’obus qu’elle s’est tirée dans le pied. Cette boucherie déclenchée pour des motifs d’une légèreté invraisemblable a rompu gravement le contrat tacite qui existe dans toute société entre son élite et son peuple. La seconde, avec de meilleures raisons, n’était pourtant que la conséquence inévitable de la folie de la première. Les trente "glorieuses" qui ont suivi n’étaient en pratique que la conséquence mécanique de la destruction qui avait précédé. C’est un peu comme si vous cassez toutes les fenêtres d’une ville, vous pouvez être raisonnablement certain que l’industrie des vitriers va connaître un boom spectaculaire dans les années suivantes. Est-ce que la ville sera globalement plus riche à la fin qu’au début ? Evidemment non. Tout le monde se sera appauvri sauf les fabricants et poseurs de carreaux.

Néanmoins, on doit remarquer que l’Europe à cette époque était encore capable de sortir des personnages de classe mondiale, politiciens, industriels, scientifiques, artistes même. Après cela, elle n’a pratiquement plus cessé de promouvoir les médiocres. La longue marche des crétins, comme dirait Kornbluth, a pu commencer. Les mauvais choix et pire les choix absurdes, souvent en toute connaissance de cause (car il faudrait être naïf pour croire que ceux de là-haut qui ont accès à des informations de première qualité ignorent les problèmes qu’ils ont créés et qu’ils vont continuer de créer) se sont accumulés, paralysant lentement mais sûrement nos pays. On n’a en fait que l’embarras du choix. Je pourrais citer l’imbécilité ignare de vouloir décarboner la société. Ou de remplacer des centrales nucléaires productives, rentables et relativement pilotables (qui plus est peu carbonées si on croit que le premier objectif est essentiel) par des éoliennes improductives, et totalement non pilotables, sauf à se prendre pour le père Eole. Ou de vouloir remplacer le pétrole, cette merveille de la nature combinant dans l’espace le plus réduit possible toutes les qualités d’une source d’énergie — praticité, sécurité, rendement énergétique, faible coût — par divers moyens tous plus onéreux et inefficients les uns que les autres. Ou de croire qu’une civilisation avancée peut se passer de production industrielle. Ou d’arrêter et d’enfermer un pays pendant un an et demi pour une épidémie comme l’Humanité en connaît tous les dix ans. Ou encore, pour l’Allemagne, de se couper, ou plus exactement d’accepter l’ordre étasunien de se couper du gaz russe, sans lequel il est illusoire d’espérer une industrie compétitive. Et je suis sûr que chacun ajoutera du sien à cette liste de crétineries en vérité inépuisable. Pour l'Europe en général, la pire décision à long terme a été probablement son adhésion à l'OTAN, qui signait sa vassalisation dans l'empire US puisqu'il est certain que le seul réel décisionnaire et profiteur ultime de cette organisation est "l'ami américain". Mais pour la France en particulier, la pire décision, parce qu’elle était de nature philosophique, a été d’inscrire le principe de précaution dans sa constitution (un des gouvernements Chirac, je crois, mais c’est à vérifier). Certains pourraient me rétorquer que ce genre de déclaration grandiose ne mange pas de pain. Eh bien non, cela marque un cadre de pensée où tout risque est proscrit. Or la vie ne fonctionne pas comme ça. Toute entreprise réussie est le résultat d’une balance bien calculée entre les risques et les bénéfices attendus de l’opération. Et qui ne risque rien n’a rien est un proverbe qui n’a jamais rien perdu de sa vérité.

Ainsi donc l’Europe a déjà rejoint le cimetière des civilisations disparues après les Toltèques et les Pâquiens. R.I.P., n’en parlons plus.

(Petite digression : quand je dis que notre élite connait, pour la plupart de ses membres, les problèmes qu’elle crée, je ne sous-entends pas du tout qu’elle a des intentions machiavéliques. Non, c’est beaucoup plus simple que ça. Elle suit le chemin de moindre résistance. C’est ainsi que fonctionnent nos démocraties, que fonctionnent toutes les démocraties au bout d’un certain temps d’usage. Tous les systèmes politiques ont une date de péremption. Quand les démocraties l’atteignent, elles produisent alors naturellement des mauvais choix à répétition et sélectionnent des personnes de plus en plus médiocres aux postes importants, ce qui bien entendu accélère sans cesse le processus d’autodestruction. Et comme toutes les personnes médiocres, elles se reconnaissent au fait qu’elles attribuent toujours leurs propres erreurs à des causes extérieures ou carrément imaginaires. Une personne médiocre est incapable de reconnaître ses torts. Ainsi on entend régulièrement sur toutes les ondes affiliées au pouvoir que les difficultés sociales, économiques, financières et même culturelles sont de la faute des Russes ou des Chinois (on n’ose évidemment pas pointer du doigt l’ogre étasunien, notre maître, qui est en train de nous mâcher tout cru). Notons en passant la contradiction formidable que contiennent ces accusations. D’un côté on met la Russie au niveau de l’Espagne (qui ne brille pas plus que nous autres, voire encore moins) et de l’autre on nous assure que personne ne peut tousser en Europe sans que la Russie y soit pour quelque chose : quel incroyable pouvoir ! Pour rire, j’ai dernièrement vu un reportage très sérieux venu de Finlande qui reliait le fait que plus de rennes (finlandais) du côté de la frontière sont attaqués par des loups (russes apparemment) aux louches agissements d’un certain M. Poutine. Je ne vous détaillerai pas le raisonnement qui a conduit cette journaliste (si on peut encore appeler ça du journalisme) à cette conclusion implacable mais c’est du même niveau que les soi-disant drones russes au-dessus de Copenhague, de Londres, ou de la tête du derviche tourneur localisé au faubourg saint-Honoré. Si le Kremlin en a finalement assez de nos simagrés, ce n’est pas un drone hélicoptère made in China, en vente sur Amazon ou chez le marchand de jouet, qu’il nous enverra sur la tête !))

 

L’effondrement des USA n’est pour l’instant en revanche qu’un pronostic de ma part, que certains jugeront osé. Et j’ajoute par honnêteté que ce pronostic n’est pas désintéressé dans le sens où j’en tire un vif plaisir anticipé (puisque je ne suis pas bien sûr d’être encore là pour en profiter quand la chose aura lieu). Toutefois, on peut observer plusieurs signaux et indices sérieux que le processus est bel et bien en cours de préparation et qu’il sera bien plus brutal que pour la vieille Europe.

Tout d’abord, on ne pourra jamais assez remercier M. Trump pour avoir rendu clair ce qui était obscur, pour faire en plein jour ce que ses prédécesseurs faisaient dans l’ombre. Cela simplifie considérablement notre argumentation. Comme je l’ai fait observer dans un précédent article, que je qualifierais modestement de très recommandable, l’hypocrisie ordinaire de nos grands leaders a un but non pas louable et encore moins avouable mais pourtant nécessaire : maintenir leurs propres populations dans l’illusion que leur société, leur civilisation, est supérieure moralement, vertueusement, à toutes les autres, ce qui sous-entend à son tour que chaque individu qui la compose est lui-même plus moral, plus vertueux qu’un Chinois, qu’un Indien ou un Somalien. Cette illusion est absolument indispensable, selon moi, pour espérer poursuivre longtemps dans les faits un comportement de super-prédateur sans foi ni loi vis-à-vis du reste du monde. Israël est un exemple remarquable de ce type de comportement sans fard et il se trouve que M. Trump l’a pris pour modèle. Il nous a en effet tout dernièrement déclaré (avec ses mots) qu’il avait décidé de prendre en charge le poste de maître du monde, que la loi universelle qui régnerait dorénavant serait la sienne et uniquement la sienne mais comme il est l’élu de Dieu, elle ne pourrait être que juste et bonne, rassurons-nous. Eh bien il n'a pas rassuré grand monde à mon avis, mis à part quelques groupies comme Lindsey Graham, son fan club européen, et bien sûr la secte fanatique qui dirige Israël.

Le second mérite de Trump est qu’il est, tout comme la guerre, un fantastique accélérateur d’Histoire. Ce second mérite est bien sûr lié fortement au premier. Sa franchise, son mépris des formes, sa brutalité sans masque, sa vulgarité si vous voulez, obligent les autres, tous les autres à révéler leur fond, à faire des choix, à montrer leur jeu, tout leur jeu. L’ambiguïté stratégique, comme dirait le derviche tourneur national, n’est plus une option. En fait, il reste deux attitudes possibles : entrer en conflit avec l’Empire ou se mettre la tête dans le sable et ne plus jamais l’en sortir. Eh bien deviner le choix de l’Europe n’est pas difficile quand on se rappelle ses choix précédents dans des situations très ressemblantes. Je ne donnerai que deux exemples de cette attitude, mais à mon avis, aussi indiscutables que révélateurs. Le premier a été quand l’ami étasunien a détruit ou fait détruire les gazoducs Nord Stream après avoir prévenu quelques mois auparavant qu’il le ferait sans l’ombre d’un doute : quelle réaction des têtes soi-disant pensantes de l’Europe ? Regarder partout ailleurs que vers l’auteur des faits (que ces têtes ne peuvent ignorer). Et lorsque l’industrie allemande et donc européenne a commencé à couler tandis que les marchands étasuniens de gaz liquéfié se remplissaient les poches, quelle réaction ? Bravo les USA, nous allons enfin pouvoir nous découpler de ces affreux Russes, même s’il faut pour cela que le peuple (un ramassis d’imbéciles ingouvernables) sacrifie un peu de son confort et de ses économies (ils sont trop gras de toute façon et leurs économies ont été volées à l’État). Le second exemple est encore plus récent, quand l’Europe a accepté de reprendre le projet Ukraine, c’est-à-dire de payer pour la continuation d’une guerre qui ne peut qu’être perdue (ce que les USA ont bien compris, ce qui explique les efforts de Trump pour se désengager de toute l’affaire avant que ça ne lui explose à la gueule), payer pour les armements, et payer pour que le sous-Reich ukrainien puisse continuer de financer son armée de bandits et continue ainsi cahin-caha de fonctionner. Or, le plus jouissif pour un Trump, est de savoir pertinemment que le projet Ukraine est une création entièrement Frankensteinienne et que le professeur Frankenstein en l’occurrence s’appelle Sam de son petit nom, et que ces crétins Eurozonés vont payer à sa place en cash et possiblement en pintes de sang tout en transférant des sommes d’argent considérables vers ses coffres puisqu’il est évident que le seul fournisseur d’armes significatif pour les Eurozonés est précisément l’oncle Sam. Et on pourait ajouter en guise de cerise sur le gâteau que tandis que ces dindons farcis d'Européens continueront de payer et payer, les seules richesses prouvées de ce qui restera de l'Ukraine, lithium, terres rares et surtout terres noires iront presque intégralement dans la poche de l'Oncle Sam (généreusement, celui-ci a laissé 2 % des profits à partager entre les crapules du sous-Reich).

Le cynisme sans retenue de Trump est l’aboutissement ultime, si on peut dire, de toute la méthode occidentale et plus spécialement anglosaxonne, qui a cour depuis au moins trois siècles. Le cynisme est une forme de pragmatisme qui a mal tourné, qui a viré à l’immoralité simple. Mais il serait faux de croire qu’il est efficace pour cela. Admettre franchement que vous êtes une crapule est une sorte de progrès, d’un certain point de vue, mais n’est sûrement pas un plan de gouvernement à succès.

Trump n’est pas un accroc passager dans la politique de l’Empire, c’est un symptôme d’une maladie profonde, c'est son aboutissement, c’est la personnification des USA sans voile ni fard. Ses agissements de plus en plus frénétiques, de plus en plus irrationnels, traduisent non pas sa détermination MAGA mais ses doutes que son pays puisse justement jamais redevenir grand. La bête sent que le pouvoir, la place de roi de la jungle, est en train de lui échapper et cela la rend folle de rage. Elle veut frapper et mordre mais qui ? La Chine et la Russie sont hors de portée, même l’Iran est sans doute devenu trop coriace pour ses crocs usés. Alors le Groenland ? Pourquoi pas envahir le Groenland. Combien de divisions, les esquimaux ? C’est-à-dire en fait les Européens.

Tel est mon diagnostic. Il n’est pas réjouissant pour nous autres, j’admets. Mais soyons positif, il fera beaucoup plus d’heureux que de malheureux de par le vaste monde.

lundi 13 octobre 2025

Europe : le suicide économique comme une forme des Beaux-Arts

 

Rassurez les petits enfants, c'est une vision du passé... en Europe
(une des nombreuses usines d'Uralchem). 


En fait le suicide en cours n’est pas seulement cantonné à l’économie, loin de là, mais pour cet article je vais m’en tenir à ce domaine. Notez bien que le suicidaire ignore qu’il est en train de se suicider, sa tête étant farcie de fariboles sur à peu près tous les sujets d’importance ; non, le suicidaire croit agir pour la démocratie, pour les droits de l’homme, pour l’égalité, pour la liberté, pour le progrès, pour le climat, pour la planète et surtout pour sa vertu sans pareille qui mérite bien tous les sacrifices du monde.

Et pour tuer efficacement une économie, on doit d’abord s’attaquer à sa source, son énergie. Commençons donc par l’éléphant dans la pièce. Quelqu’un a dit que l’économie n’était rien d’autre que de l’énergie transformée. Apparemment, cette maxime de bon sens n’a pas bien pénétré jusqu’aux augustes cerveaux des "leaders" européens (avec quelques exceptions mais ils comptent pour du beurre comme Orban ou Fitso). Le fait est que la précarité énergétique de l’Europe avait déjà été bien amorcée avec la politique verte du zéro carbone et du zéro nucléaire, poursuivie avec un zèle forcené, en particulier chez nos voisins d’outre-Rhin. Toutefois, ce n’est que peu de chose comparé à la coupure d’avec les gazoducs russes (en fait russo-allemands pour ce qui est des Nord-Stream I et II). On peut en effet sans crainte affirmer que Nord Stream I et II étaient l’actif le plus stratégique pour l’économie de l’Allemagne. Et quand l’économie de l’Allemagne ne gaze pas, c’est l’économie de l’Europe entière qui prend l’eau.

La séparation d’avec le gaz bon marché et fiable de Russie a eu lieu en plusieurs étapes. Je ne vais pas revenir sur l’explosion des Nord-Streams qui a autant à voir avec des pieds nickelés ukrainiens que la grippe espagnole a à voir avec l’Espagne. Il faut néanmoins comprendre une chose importante : si les "leaders" de l’UE font de grandes déclarations martiales contre le gaz (et le pétrole) Russe, ils sont beaucoup moins pressés dans les actes, conscients que cela pourrait être un cas de suicide flagrant, et que les populations ne sont peut-être pas prêtes encore à ce grand sacrifice pour le bonheur des petits oiseaux et de nos amis les loups ; c’est donc pour cette raison que l’ami américain, toujours prêt à rendre service à son prochain, a donné un coup de main et pressé la gâchette à la place du volontaire pour l’euthanasie. Actuellement, après l’arrêt, cette fois par les kiéviens, du gazoduc qui traverse l’Ukraine, il ne reste plus que le tuyau passant par la Turquie, un petit robinet comparé aux autres. On peut penser que même les bonnes relations d’Erdogan avec les US n’empêcheront pas ces derniers de concocter quelque explosion de ce côté, sans doute avec le concours de leurs âmes damnées de Kiev.

Le renchérissement abrupt du prix du gaz, et donc de l’électricité, a eu des répercussions presque immédiates sur l’Europe dans son ensemble et tout spécialement sur l’industrie germanique. Voyons les secteurs les plus touchés :

- Le secteur de la pétrochimie, un secteur peu glamour mais d’importance considérable pour une économie développée, fort logiquement a été le premier à mettre la clef sous la porte. L’image est à peine exagérée. Les plus grosses entreprises délocalisent, "restructurent" ou licencient à tour de bras, les plus petites disparaissent ou en fait ont déjà disparu. C’est probablement le secteur le plus gourmand en énergie. BASF, Solvay, Ineos, Sasol, Huntsman, Venator, Vivergo parmi d’autres ont déjà annoncé ou achevé la fermeture d’usines en Allemagne surtout et quelques-unes en France ou en Angleterre. Ce sont toutes des multinationales qui ont des usines dans le monde entier mais la tendance est très nette : elles ferment et licencient à tour de bras en Europe en espérant que celles situées aux USA et en Asie du Sud-Est les maintiennent à flot. Quant aux fameuses "restructurations", comme celle très publicisée de BASF (plus grosse entreprise pétrochimique mondiale, du moins à l’époque), c’est un mot code des industriels pour dire vente des actifs non rentables (si possible, sinon mise en liquidation) et licenciements à suivre. La raison de tout ça nous est donnée par la victime elle-même, ce qui est bien pratique : le Cefic (un club pour les industriels de la chimie européenne) remarque que le prix du gaz naturel en Europe est (en moyenne je suppose) plus de trois fois plus élevé qu’aux USA. Et ils n’ont pas utilisé les prix russes ou même chinois qui sont encore beaucoup plus bas.

- Le secteur de l’industrie lourde (aciéries en particulier) : ont le choix entre délocaliser et disparaître. Les plus faibles sont déjà liquidées, même pas rachetées, liquidées.

- Fortement lié à l’industrie lourde, le secteur de l’industrie navale civile : ainsi le plus ancien chantier naval d’Allemagne, Pella Sietas, situé à Hambourg, est arrivé cette année au stade du démantèlement final avec vente aux enchères des actifs restants, terrain compris. L’ironie gratinée de la chose est que ce chantier naval a été définitivement coulé par les sanctions prises par l’UE, et donc l’Allemagne, contre les banques russes, en particulier Sberbank, qui se trouvait être le créancier principal de l’entreprise vieille de quatre siècles, lui interdisant ainsi de pouvoir renflouer l’entreprise en faillite. Toujours la même histoire du serpent qui se mord la queue.

- Le secteur de l’automobile. La part du coût de l’énergie étant plus diluée que dans les deux précédents secteurs, l’halali a été un peu plus long à résonner au fond des chaînes d’assemblage. Depuis cette année, tous les groupes allemands sans exception annoncent fermetures d’usines (en Allemagne et en fait partout en Europe (voir Stellantis)) provisoires ou définitives, délocalisations, licenciements massifs. Ce n’est pas une surprise c’était prévu, ici par exemple. Mais tout ne s’est pas déroulé selon le plan (étasunien bien sûr, les Eurozonés n’ont pas de plan) ; en effet il semble que les délocalisés se tournent finalement plutôt vers la Chine que les US. Il est vrai qu’il faudrait une dose de masochisme considérable et tout à fait inhabituelle chez des industriels pour supporter les merveilleux deals successifs de l’illuminé de la Maison Blanche. On doit également signaler en passant la remarquable opération de Renault qui a vu, non seulement son second marché le plus important après la France disparaître en un coup de baquette magique de Von Der Leyen mais en plus a vu ses actifs russes vendus ou plutôt cédés pour un euro (ou rouble) symbolique à des entreprises russes automobiles (comme AVTOVAZ qui produit entre autres les Ladas).

- Le secteur du bois et de tous les produits transformés à base de bois. Très gourmand en énergie et… en bois, et devinez qui a les ressources les plus considérables et les moins onéreuses d’Europe pour la matière première bois : oui, ça commence par un R et ce n’est pas le Royaume-Uni. Ce n’est pas l’Allemagne la plus impactée cette fois mais la Finlande (et le suédois IKEA donc le consommateur européen). Comme j’ai déjà consacré tout un article à ce remarquable exemple de sabotage consenti de sa propre économie, je ne vais pas m’attarder.

- L’agriculture. Ce secteur est également bien impacté par les prix de l’énergie : le carburant pour les engins agricoles, les prix des intrants (engrais surtout) ont grimpé en flèches. Mais il y a un autre problème lié à ce secteur en particulier. L’Europe et la France sont presque exactement sur le même créneau que la Russie pour les exportations de produits agricoles. Hormis le vin (qui est produit dans les régions sud-ouest de la Russie mais très peu exporté), presque tous les autres produits sont en concurrence avec la Russie sur le marché mondial : grandes céréales hormis riz, colza, tournesol, soja (exportations russes en forte hausse), cochon, volailles, lait, œufs. Or, si vous bénéficiez de coûts d’exploitation nettement moindres grâce à des prix d’engrais et de carburant bien inférieurs, il n’y a pas besoin de sortir de Saint-Cyr, ou plutôt de l’INRAE, pour deviner que vous allez avoir de gros avantages concurrentiels. Et c’est ce qu’on constate : les anciens pays importateurs de produits agricoles estampillés UE, dont le fer de lance était la France, se tournent de plus en plus vers d’autres marchés et en premier lieu vers la Russie : voir l’Égypte, la Turquie, l’Algérie, tous grands importateurs de céréales en particulier, sans même parler évidemment de la Chine ou des pays du Sahel francophone. Notez encore que si des considérations politiques sont avancées par les leaders dans certains cas, ce n’est jamais la raison majeure mais toujours le prix : un politicien est toujours plus pragmatique quand il s’agit de nourrir sa population.

- Enfin, de manière plus anecdotique mais archétypique, on peut rajouter le secteur des batteries, qui est littéralement en train de disparaître d’Europe. BASF s’est déjà débarrassé de son secteur batteries et qui n’a pas entendu parler du destin aussi glorieux que fulgurant de Northvolt (Suède).

Il faut aussi noter que ces hausses de prix du gaz et de l’électricité sont durables et ne peuvent en fait qu’empirer (en moyenne) sur le long terme. Il n’y a en effet aucune solution de remplacement dans les quantités nécessaires. Le GNL sera toujours beaucoup plus cher que du gaz envoyé par tuyau : pourquoi pensez-vous que les Russes et les Chinois viennent de signer un accord pour la construction d’un immense gazoduc allant du nord de l’Oural au nord de la Chine ? Pour espérer diminuer quelque peu la note très salée du GNL, il faudrait que les pays de l’UE se décident à exploiter leurs gisements de gaz non conventionnels (de schiste ou autre) et en plus en aient les moyens. Y croyez-vous ? Pas moi. Ou alors aux calendes grecques.

Je viens de faire une liste non exhaustive de secteurs économiques européens qui ont été directement frappés par les sanctions antirusses concernant l’énergie mais d’autres effets plus indirects des sanctions se sont révélés au fil des mois et des années. Et bien que ces effets soient indirects, ils étaient parfaitement prévisibles pour un stratège du niveau certificat d’études.

- les compagnies aériennes : dans ce cas, ce n’est pas tant la hausse des coûts en carburant que le fait de ne plus pouvoir survoler la Russie qui les pénalise lourdement. Quand les Européens, après les US, ont décidé de fermer leur espace aérien à toutes les compagnies russes (et biélorusses), ils n’avaient évidemment pas songé que la Russie leur retournerait la politesse ; non, c’est très au-dessus de leur niveau. Et bien sûr, ils n’ont jamais regardé une mappemonde : c’est grand la Russie ! Ils ne pouvaient deviner que cela rajouterait des heures de vol pour un vol Paris-Tokyo ou pire un vol Helsinki-Pékin (ou comment transformer une ligne droite en demi-cercle) et renchériraient d’autant les coûts de leurs compagnies aériennes nationales. Toutes les compagnies européennes, hormis les low cost qui suppriment purement et simplement les destinations devenues non compétitives, sont en train de perdre de l’argent à la même vitesse que les compagnies chinoises ou extrême-orientales (minus les deux laquais du soleil levant) en gagnent, puisqu’elles continuent à survoler la Russie. Remarquons en passant que la mesure, poussée comme toujours par l’oncle Sam, est moins handicapante pour les USA, de par leur position géographique. Hé oui, c’est de la géopolitique à la portée d’un élève d’école primaire !

- L’aviation civile : l’effet cette fois est plus positif que négatif et se verra probablement sur le long, voire très long terme dans toute sa splendeur. Plus positif, oui, mais pour la Russie (et sans doute pour la Chine mais avec du retard). Comme vous le savez sans doute, l’UE après les USA a interdit toute importation d’avions civils et des innombrables pièces qui les composent vers la Russie. Cela paraissait une bonne idée sur le papier puisque les avions civils de marque russe (il y en a beaucoup) volaient (et volent encore aujourd’hui mais plus pour longtemps) avec des moteurs créés en joint-venture avec des entreprises françaises comme SAFRAN ou bien anglo-saxonnes. Le but était donc de clouer au sol tous les avions russes qu’ils soient des Boeing, Airbus, Tupoleff, Sukhoï, Yakovleff ou encore Iliouchine. Bon plan n’est-ce pas ? Eh bien pas tant que ça. À court et moyen termes, ce boycott a certainement handicapé l’aviation civile russe en faisant grimper les prix des pièces de rechange puisqu’il faut les acheter par l’intermédiaire de pays tiers qui prennent évidemment leur commission au passage. Mais à long terme, le calcul risque d’être terrible pour le duopole Airbus/Boeing. Le diable se niche dans les détails, dit-on. Et le petit détail que les génies de l’UE ou des US ont oublié, c’est que l’aéronautique est une spécialité incontestable des Russes. Si les Russes avaient abandonné ou disons mis au frigo leurs projets les plus ambitieux dans ce domaine durant les décennies 90 et 00, c’est juste qu’il était moins cher, plus simple et surtout moins risqué de se fournir chez Airbus ou Boeing. Concurrencer des marques aussi bien établies n’est pas une mince affaire. Aucune entreprise et pas même l’état russe n’avait jusqu’ici envie de relever le défi, du moins pas sérieusement. L’aviation civile suit des lois différentes de l’aviation militaire ; un chasseur ou un bombardier peut être moins fiable, plus coûteux à entretenir, plus gourmand en carburant et d’une manière général moins performant et pourtant se vendre… au moins dans son pays d’origine ; ce n’est pas possible pour des avions de ligne. Même vos propres compagnies aériennes n’en voudraient pas et avec raison car elles seraient coulées financièrement et réputationnellement (non, ce n’est pas dans le dico me dit Word mais on s’en fiche, hein). La puissance d’investissement nécessaire pour créer votre propre avion et le risque de perdre cet investissement sont considérables. Mais la Russie de 2022 et en fait de 2015 déjà a cet capacité d’investissement. Elle a aussi le savoir technologique, au moins égal en la matière avec nous autres. Ce qui lui manquait, c’était la motivation, la volonté de prendre ce risque. Eh bien avec cette sanction, on lui a fourni juste ce dont elle manquait. Dans les années à venir, pas dix ans hein, l’an prochain, deux ans au plus, les compagnies russes et biélorusses pour commencer vont acheter massivement les nouveaux avions mis au point depuis 2022 (en fait cela a commencé avant mais 2022 a été un gros coup d’accélérateur pour ce projet). Les tests sont pratiquement terminés et la construction en série de certains modèles a déjà débuté. Dans un premier temps, il s’agira de remplacer la flotte des Boeing et des Airbus vieillissants de leurs compagnies nationales mais on peut raisonnablement penser, sauf accident(s), qu’une fois que les avions auront fait leurs preuves, il y aura de nombreux clients du côté des pays d’Asie centrale, voire d’Asie orientale, possiblement de l’Afrique et de l’Amérique latine. Car je peux déjà vous annoncer un scoop : à performances égales ou légèrement supérieures, au moins sur le plan de leur consommation en carburant, ils seront nettement moins chers.

(Petite digression dans la foulée mais à peine : la Chine a aussi de grands projets dans ce secteur pour casser le duopole Airbus/Boeing. Elle a choisi une autre voie que la Russie. Au lieu de concevoir des avions entièrement domestiques comme cette dernière, elle importe de nombreuses pièces des USA et d’Europe. Ainsi le moteur et les principaux systèmes avioniques des COMAC 919 et 929 dont on cause pas mal dans les médias sont étasuniens et français. Cela paraissait raisonnable dans la situation de la Chine qui n’avait pas des rapports aussi conflictuels avec l’Occident que la Russie (même si la guerre économique contre le géant industriel asiatique a en fait commencé il y a déjà une décennie, sous Saint Obama). Mais la stratégie a ses risques et la Chine commence à s’en apercevoir. En effet, cette année, les USA ont décidé d’interdire toute importation vers la Chine de moteurs et autres systèmes habituellement fournis aux Chinois pour leurs COMACS. Et les moteurs des COMAC sont justement une joint-venture entre une entreprise française et une entreprise étasunienne (mais les étasuniens ne demanderont évidemment pas leur avis aux Français et n’en ont pas besoin puisque les Français n’ont plus d’autre avis que celui de leur maître). Il est très peu probable que cette politique des USA change dans les prochaines années, au contraire, on voit qu’ils cherchent sans cesse l’escalade. Les Chinois se retrouvent donc avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs avions civils tout neufs. Ils n’ont en fait que deux options : suivre l’exemple russe et créer un avion entièrement domestique (et donc indépendants des pressions étasuniennes) mais cela va repousser l’arrivée du COMAC sur le marché loin dans le futur ou bien convaincre les Russes de leur fournir les moteurs et autres pièces manquantes dès l’an prochain, ce qui n’est pas non plus gagné, vu que les Russes vont se servir d’abord eux-mêmes).

Avant de conclure ce bref exposé de la situation, je vais revenir plus en détail sur le secteur des engrais, qui n’est pas un secteur mineur de l’économie, puisqu’il détermine pour une bonne partie la récolte de l’agriculteur (oubliez un instant les contes bio pour petits enfants, très bien pour votre jardin, pas pour nourrir la population mondiale). Il faut d’abord remarquer que les engrais sont un des rares produits industriels synthétisés à partir de gaz naturel (contrairement au pétrole qui rentre dans la composition d’une foultitude de produits). Tous engrais compris, la Russie est le plus grand exportateur mondial. Pour vous donner une petite idée du marché, son premier client à lui seul, le Brésil, lui a rapporté plus de 4 milliards de dollars l’an passé (à noter que les USA se classaient toujours 4ème comme client des Russes!). La production d’engrais de la Russie a exactement doublé entre 2008 et 2025 (selon les dernières estimations, la production russe et donc ses exportations prévisibles étant toujours en hausse). Le coût de la production d’engrais est lié pour une très grande part au gaz naturel puisqu’ils en découlent directement. En effet, pour prendre l’exemple des engrais nitratés, les plus importants en volume, ceux-ci sont fabriqués pour H par craquage du méthane tandis que le N s’obtient beaucoup plus facilement grâce à un produit en abondance de stock et en principe encore gratuit… l’air de cette planète. Donc le coût d’un engrais azoté est presque entièrement déterminé par le coût de craquage du méthane et donc par le prix du gaz naturel (80 % du coût des engrais nitratés). Il est donc très facile de comprendre pourquoi la Russie est idéalement placée sur ce marché, et pourquoi l’Europe, depuis quelques années, par un hasard étonnant, voit ses coûts de production flamber, rendant la production d’engrais maintenant impossible en pratique sauf massives subventions (mais en a-t-on encore les moyens ?... Les Allemands ont déjà répondu : c’est Nein). Le problème (pour l’habitant russe moyen) qui pourrait découler du fait que les engrais russes sont si demandés dans le monde est la hausse des prix induite. En effet, vous savez que plus un produit est demandé, plus son prix monte. Et comme les productions agriculturales continuent à augmenter de quelques pourcents par an au niveau mondial, la demande continue elle aussi de grimper. Alors comment font les Russes pour garder des prix modérés qui permettent à leur tour à leurs agriculteurs d’être très compétitifs sur le marché mondial ? Eh bien, c’est simple mais horrible à entendre pour un zélote de la main invisible du marché, l’Etat bloque les prix pour le marché domestique. En pratique comment cela fonctionne ? toujours très simplement : chaque producteur d’engrais russe est tenu d’abord de vendre un certain volume de sa production sur le marché intérieur selon un prix négocié avec l’Etat puis il est libre de vendre le restant sur le marché mondial au prix qu’il veut (selon les lois ordinaires de la libre concurrence). Or, en général, les exportations d’engrais russes représentent 70 % de la production : on voit donc que le producteur a largement de quoi se rattraper sur les Brésiliens, les Indiens, les Chinois, les Étasuniens, les Turcs, les Égyptiens, les Éthiopiens, les Algériens, les Indonésiens, Les Vietnamiens, les Laotiens, Les Guatémaltèques, les Burkinabés, les Malais, les Papous et me dit-on… une peuplade d’Asie extrême-occidentale en voie de tiermondisation, les Fran… Francon... Franciques… François… ou quelque chose comme ça.

Ma conclusion sera celle-ci : ce qui marche indubitablement en Russie, maintenant, est un mélange bien dosé d’économie libérale (au sens anglo-saxon du terme, les Français ignorant dans la pratique ce que cela veut dire) et d’économie étatique (cela, les Français devraient le comprendre mieux que beaucoup d’autres). Tout le secteur de l’énergie est en Russie sous contrôle ou possession directe de l’Etat. Mais pas seulement. Le secteur de l’armée est un des monopoles naturels de l’Etat (cela vaut mieux si vous ne voulez pas arriver à des aberrations comme le système mic étasunien qui fabrique, blanchit et recycle maintenant plus d’argent que d’armes). Le secteur des transports, y compris spatiaux, et pas uniquement à des fins militaires, est aussi contrôlé en grande part par l’Etat. Mais aussi le secteur des télécommunications. Mais encore le secteur bancaire, du moins pour les plus grosses banques type Sberbank. Remarquez que rien de tout cela ne doit choquer un Français. Sans être particulièrement féru d’Histoire, vous devez savoir que tout cela se faisait dans notre pays il y a en fait encore peu, jusqu’à ce que Mitterrand puis Chirac commencent la « libéralisation » de ces secteurs, c’est-à-dire en bon français, la vente à bon marché aux copains. Savez-vous que BNP était une banque essentiellement contrôlée par l’Etat jusque dans les années 80 ? Savez-vous que SAFRAN vient de la SNECMA, entreprise d’Etat, qu’Alstom vient d’une autre entreprise d’Etat, la CGE (Compagnie générale d’Electricité), que France Telecom, Renault ou l’ancêtre de Framatome/Areva, le CEA, sont ou étaient des entreprises publiques ? Eh bien, d’après vous, c’était mieux avant ou après ?