lundi 6 juin 2022

Russie : une autre vision du monde


 

Au début de cette période d’hystérie russophobe qui était visiblement censée nous distraire de l’hystérie précédente, sans doute par esprit de contradiction, puis par un intérêt toujours croissant, je me suis plongé dans la culture russe. J’ai fini par une immersion presque totale. Et je n’ai pas tardé à prendre conscience de la masse de poncifs qui traîne dans le coin et nous tient lieu de connaissance de notre immense voisine. Le problème n’est pas simplement que ce sont des lieux communs mais qu’ils sont faux. En gros et pour faire court, les Russes, pris collectivement, si on excepte à la rigueur deux trois joueurs d’échecs, sont des arriérés (je ne dis pas barbares pour rester polis mais c’est l’esprit général). Selon nos meilleurs experts, ils sont arriérés culturellement, donc politiquement, économiquement, artistiquement, humainement, mais ce n’est pas de leur faute, c’est dans leurs gènes, ils n’y peuvent rien, les pauvres, ai-je lu très récemment chez une auteure très sérieuse. Et même — accusation plus bizarre qui peut mettre la puce à l’oreille sur leur réel degré d’expertise — ils seraient arriérés militairement. Oui, même sur ce plan, j’apprends depuis quelques mois grâce aux experts encartés de nos médias toujours bien-pensant, dont la compétence en la matière est évidemment inégalable par les simpletons d’Ivan le Terrible, que l’armée russe serait dirigée par des incompétents, sous-équipée, sans munition, sans ravitaillement et plus fort encore pour un pays qui contient de telles richesses d’hydrocarbures, sans carburant (n’ont même pas prévu assez de fioul pour faire le trajet Moscou-Kiev).

Avant le 22 février, mes connaissances de la Russie, outre les poncifs évoqués plus haut, s’arrêtaient à la lecture de quelques écrivains russes célèbres, à celle d’une biographie romancée de Pierre le Grand, aux films de Tarkovsky, à quelques aventures de Corto Maltese et une autre de Lucky Luke (Le Grand Duc). Mais depuis ce jour, j’ai considérablement augmenté ma banque de données personnelle sur le sujet. Je l’ai aussi très nettement réactualisée.

Aucun domaine ne m’a échappé, quoique bien sûr très partiellement, même la politique que j’abhorre en général, même l’économie qui m’échappe en grande part, même la science militaire qui me répugne a priori comme a posteriori, bien que j’ai eu l’honneur et le privilège de faire partie de la dernière génération de conscrits avant que Chirac ne mette fin au Service Militaire Obligatoire, et bien que ma profession actuelle m’ait de nouveau mis en contact avec les armes et leur maniement.

J’ai été surpris, stupéfait même de découvrir les discours de Poutine (le fou, le terroriste, le tueur, l’autocrate, l’ennemi du genre humain, etc.) et ceux de Lavrov, son remarquable ministre des Affaires Étrangères. Et la première idée qui vient en les lisant ou en les écoutant, c’est : quelle classe ! On nous l’avait bien caché et on comprend pourquoi quand on les compare à leurs alter egos occidentaux, c’est-à-dire, nos Présidents, nos Ministres. Ces gens-là, les nôtres, ont complètement oublié ce que signifie la politique et l’ont redéfinie comme l’art de se faire élire et réélire. Tout le reste, à commencer par le souci de ses concitoyens (hors quelques copains) a disparu. Ce n’est pas du tout le cas des deux Russes que j’ai cités. Prenons le principal, le chef, même s’il est loin d’être l’autocrate qu’on présente par ici : il n’est ni un tsar ni Staline. Poutine parle simplement, clairement et même étonnamment franchement pour un homme politique. La simplicité, la clarté et la franchise dans des domaines aussi complexes que la politique, la vraie, pas celle dont j’ai parlé plus haut, est la marque la plus sûre de l’intelligence. Bien sûr la franchise dans son cas ne peut être que très relative. Néanmoins, ses mensonges ou ses “oublis”, m’ont semblé dans l’ensemble de bon aloi. Par mensonge de bon aloi, j’entends un mensonge ou une omission visant à cacher un secret d’État, comme la date d’une opération militaire par exemple, ou un mensonge par légitime défense. Il est d’ailleurs probable que le premier mensonge n’est qu’un cas particulier du second. Il faut comprendre que le sens de la légitime défense pour un véritable homme d’Etat, comme l’est incontestablement Poutine, a un rayon d’action sans commune mesure avec le mien ou le vôtre ; il couvre l’ensemble de ses concitoyens et même parfois au-delà, comme par exemple avec ces russophones du Donbass (drôle d’expression car ils parlent tous russes là-bas, si j'ai bien compris, hormis quelques Polonais peut-être). Si on bombarde les vôtres pendant huit ans, si on leur enlève petit à petit leurs droits, comme de parler leur langue et de leur substituer de force le dialecte ukrainien (un peu comme si on forçait l’ensemble des Français à parler le Breton que la plupart des Bretons eux-mêmes ne parlent pas) et pour finir leur droit de vivre puisqu’il est maintenant avéré que l’Ukraine de Zelensky était sur le point d’envahir les républiques autonomes suite aux bombardement préparatoires du début d’année. Et quand vous êtes envahi par une armée nazie, on sait ce qui suit. Les nazis, ou néo-nazis, les déclarés tout du moins, forment (ou formaient à l’heure où je parle) à peu près un dixième des forces armées de l’Ukraine mais ce n’est pas le nombre qui compte, c’est la place. Quand vous choisissez de mettre des néo-nazis à tous les postes stratégiques de votre armée et qu’ils sont présents aux plus hautes fonctions des partis au pouvoir, et que vous acceptez d’en être le Président, alors vous servez un pouvoir nazi même si vous êtes juif ; au mieux votre statut de juif peut vous servir d'alibi voire de passe-droit. Et ces nazis sont soutenus de l’extérieur, devinez par qui ? par nous, par nos gouvernements, par le gouvernement américain tout spécialement. Pas étonnant que le monde médiatico-politique soit devenu subitement si discret sur les ramifications nazies de l'Ukraine. Et la réalité est encore pire : ce sont les instructeurs occidentaux, mercenaires plus quelques agents secrets de la CIA, du MI6, voire qui sait de notre DGSE (cela expliquerait la frénésie récente de Macron et son envoi de forces françaises spéciales à Mariupol), qui ont eu l’idée, ou l’ont fortement approuvée, de mettre des éléments néo-nazis dans tous les bataillons de l’armée régulière, en guise de commissaires “politiques” ou plus exactement de waffen SS, pour s’assurer que les soldats se battraient bien contre les Russes jusqu’au dernier Ukrainien. Ce sont ces envoyés très spéciaux qui leur ont enseigné ces admirables techniques de combat, déjà mises au point avec les rebelles syriens d’Isis et consort, comme de s’abriter derrière des civils, non seulement des infrastructures mais des êtres humains, femmes et enfants de préférence (ça présentera mieux quand leurs cadavres seront exhibés sur CNN ou BFM, pour preuve de la barbarie russe), de cacher l’artillerie dans les maternelles et les hôpitaux, de tirer depuis les fenêtres des appartements des mauvais citoyens qui refusent de parler ukrainien après bien sûr avoir fait disparaître leur propriétaire ou avoir enlever toute la famille en guise de bouclier humain. Même du fond d’Azovstal, une foule de civils a fini par ressortir. C’est que ça faisait sans doute trop de bouches à nourrir. Que diable fabriquaient-ils là ? Sans doute des touristes égarés qui ont cru aller à la plage : elle est juste à côté. Pas de chance.

La qualité d’un homme d’État ne se jauge évidemment pas à ses seuls discours mais aussi et surtout, comme pour tout un chacun, à ses actes. Les actes sont-ils conformes aux paroles est un premier critère d’appréciation. Celui-ci est grandement rempli par Poutine. Si les occidentaux, leurs gouvernants surtout, s’étaient donnés la peine d’écouter ses discours depuis des années, ils auraient pu quasiment deviner toute la suite des opérations, excepté leur date. Poutine ne cache pas grand-chose. Ses discours sont simples : il donne son point de vue sur l’état de la situation, souligne les problèmes, explique les conséquences qui vont forcément en découler si rien ne change et donne des solutions de changement, au moins deux. Si le camp adverse ne l’écoute pas ou décide de ne tenir aucun compte de ses paroles, ce qui est le cas systématiquement depuis au moins quinze ans (les relations étaient meilleures au tout début du millénaire), alors il passe à la solution numéro 2, qu’il a préalablement longuement expliquée avec une patience d’oriental (il explique beaucoup et clairement, et n’a pas peur de se répéter). La solution numéro 2 est généralement toutefois moins favorable à la paix universelle. Il n’y a presque aucune surprise. La seule surprise que je vois est le délai considérable qu’il accorde aux partis adverses pour changer de posture. Il n’a rien d’un va-t-en guerre. Mais ce délai lui permet aussi de préparer très soigneusement ses actions. La date de l’Opération Militaire Spéciale a été décidée dans la quinzaine précédant la reconnaissance des Républiques Autonomes du Donbass de par la certitude que l’armée Ukrainienne avec l’appui plus ou moins secret de l’OTAN allait attaquer, mais cette rapidité n’a été possible que parce que le plan ou plutôt les plans existaient depuis longtemps (Bismarck disait que les Russes font toujours des plans même pour aller au cabinet). Le plus ironique est que l’invasion de l’Ukraine était de toute évidence ardemment souhaitée par le gouvernement américain, dans l'espoir de moins en moins caché de saigner à blanc l'assaillant. Mais les choses ne se sont pas passées comme espérées. L’aveuglement des occidentaux est étonnant : comment croire que la Russie qui a tout de même fait l’essentiel du travail dans la victoire contre l’armée d’Hitler, la meilleure armée du monde disait-on, pouvait buter contre l’Ukraine ? En réalité, elle n’a eu besoin que de dix pour cent de ses soldats et moins de dix pour cent de ses équipements divers et variés pour étouffer la plus grande armée ukrainienne (au moins le double de soldats) équipée et ravitaillée par les divers pays de l’OTAN, sans parler des mercenaires à la recherche de sensations fortes, croyant qu’ils allaient à une sorte de safari ou les arabes en savate s’étaient changés en nègres des neige avec bottes et chapkas (eh bien ils en ont eues, du moins pour ceux qui sont revenus !). J’en parle au passé car l’affaire est faite, le boa constrictor a maintenant refermé ses anneaux sur sa proie et et a commencé lentement, patiemment, son travail méthodique d’étranglement puis de déglutition.

Les Russes sont-ils plus arriérés économiquement et politiquement que militairement ? A peine la décision a été prise — par nos bons et loyaux amis des States bien sûr — de prendre des sanctions grandioses contre la Russie et les Russes en général, ce qui devait mettre leur économie à genoux (comme l’a répété fièrement un des plus beaux spécimens d’imbéciles ahuris que compte ce pays) que la Russie a pris ses propres mesures. Eh bien devinez lesquelles ont le mieux marché ? La monnaie russe n’a pas été aussi forte depuis plusieurs années et ses excédents extérieurs ont doublé en valeur tandis que sa dette est la plus basse parmi tous les pays d'Europe (elle est aussi européenne après tout). En revanche, l’inflation ainsi que la dette continuent de grimper en flèche dans tous les pays de l’UE et d’Amérique du Nord. Politiquement, Poutine n’a pas été aussi populaire depuis très longtemps ; résultat inverse pour Biden, Macron et toute la bande. En fait en y regardant de plus près, on découvre avec étonnement que l’économie russe est très sous-estimée, de par notre vilaine habitude de ne juger de la réussite d’une économie que par le PIB et le cours de la Bourse. Le problème est que ni l’un ni l’autre ne reposent sur grand-chose de solide. La bouse américaine est faite de promesse c’est-à-dire de vent ; le PIB français, par exemple, est fait pour l’essentiel de salaires versés à des gens qui non seulement ne produisent rien mais sont généralement occupés à tirer sur ceux qui produisent quelque chose quand ils cessent de se tirer dans les pieds, ce qui, il est vrai, devient de plus en plus rare. En fait, le maître mot décrivant l’économie russe telle que je commence à la comprendre est… économie. Les Russes sont des gens économes, dans le bon sens du terme. Ils sont économes de leurs biens comme de leur force. C’est flagrant dans leur manière de mener cette guerre et dans leurs divers équipements militaires. Leur but semble toujours et uniquement l’efficacité. Ils sont pleinement conscients que le mieux est l’ennemi du bien. Ils sont à l’opposé de la stratégie américaine qui est essentiellement d’en mette plein les yeux quel que soit le prix à payer et il est énorme. Un chasseur américain dernier cri (ou Français soi-dit en passant) coûte beaucoup, beaucoup plus cher que son pendant russe mais il n’est pas plus efficace ; en fait il l’est moins actuellement. Les missiles, les canons russes sont non seulement moins chers mais ils sont supérieurs, on en a la démonstration irréfutable en ce moment. La Russie n’a que très peu de porte-avions mais les porte-avions ne servent pas beaucoup dans le genre de guerre que mène la Russie et d’une façon générale ne servent à rien dans le cadre d’un conflit entre puissances de premier plan puisque les porte-avions sont les cibles les plus faciles qui soient pour des missiles dernier cri (et la Russie en a tout un arsenal, sans comparaison possible avec qui que ce soit). On peut donc arriver à un calcul approximatif de la perte d’efficacité de l’armement occidental, et tout particulièrement américain, en faisant le rapport du budget américain consacré à la Défense avec celui de la Russie, qui est de douze environ, ce qui revient à dire que les Américains doivent dépenser 12 dollars quand les Russes n’en dépensent qu’un seul pour obtenir des performances au moins égales voire un peu supérieures pour les Russes. Cela semble étonnant mais j’y vois au moins trois raisons évidentes : l’excès de sophistication qui n’apporte pas d’avantage déterminant mais une fiabilité en nette baisse et donc un coût en hausse vertigineuse, les mauvais conseillers (par intérêt ou par incompétence) qui font choisir les mauvais produits et bien sûr la consanguinité entre les décideurs et les bénéficiaires des programmes d’armements (ex : Lloyd Austin, le ministre actuel de la Défense américain est clairement lié financièrement à Raytheon, le second fabricant d’arme US). Mais je reparlerais de cet aspect frappant de l’économie russe plus loin en prenant pour exemple un tout autre domaine que l’armement où je n’ai pas d’avis personnel et où je me contente d’emprunter celui de personnes compétentes, comme Andrei Martyanov et quelques militaires haut-gradés américains (il y en a de bons, qui tiennent un tout autre langage que la soupe officielle servie à toute heure par les MSM et leurs experts maison grassement payés).

Pour clore le chapitre politico-économique, je dirais que le bloc européen a le choix entre la dislocation, genre débâcle de la Bérézina, et le suicide collectif. Il semble préférer la seconde solution. Oh, personne ne veut être le premier à jouer à la roulette russe, bien sûr, mais notre grand ami américain veille à ce que nous marchions quand même au combat, l’Allemagne est priée poliment de faire un hara-kiri économique, la Pologne d’aller au front continuer le carnage (car les Ukrainiens seront bientôt à court de chair à canon : il faut être prévoyant), puis sans doute la Finlande, jusqu’au dernier Finlandais, comme d’habitude. Et après la Finlande… Les Américains devraient toutefois survivre tant qu’il y aura des Européens pour alimenter la fournaise russe. Mais leur capitalisme de connivence les empêche de voir clairement et même quand ils voient clairement, ils ne prennent pas les bonnes décisions car la corruption est trop généralisée aux postes clé ; les mauvaises décisions s’accumulent et cela entraîne des pertes colossales. Pourquoi les gouvernements européens acceptent-ils le dictat de Washington sera sans doute un mystère pour les historiens du futur (sans doute Russes ou Chinois). Il est certain que si on demandait l’avis des populations européennes, il y aurait une majorité pour refuser cette guerre économique contre-productive, et plus encore une guerre tout court avec la Russie. Mais les politiciens européens ne se soucient pas de leurs peuples, ils représentent des intérêts très particuliers, les intérêts de très peu de gens : ils sont bien plus les servants des oligarques que Poutine qui n’a eu de cesse de lutter contre ses propres oligarques toute sa carrière (difficile de le nier). Et peu importe celui qui est élu : tous ceux qui avaient une moindre chance de battre ce groupe d’intérêts très étroits et très concentrés ont été éliminés du jeu bien avant ce stade. Le système est ainsi fait qu’il concentre au sommet non le bon grain mais l’ivraie, les médiocres et parfois les pires que médiocres. Peu importe leur QI, ça ne change rien, car si vos principes fondamentaux sont faux, il ne peut rien sortir de bon de votre tête. Peu importe la puissance du raisonnement si les prémisses sont erronées ou vicieuses : rien n’est au-dessous de la raison, tout peut se justifier et d’autant plus facilement si vous possédez un QI élevé, y compris les pires génocides, mais beaucoup de choses sont au-dessus, comme la poésie par exemple, constat évidemment dangereux à notre époque antipoétique. Même si l’on prenait les moins mauvais politiciens occidentaux de ces deux dernières décennies, mettons Merkel et Obama (ce n’est pas un hasard si je choisis ces deux-là, tant ils se ressemblent malgré quelques petites différences que vous aurez pu noter), on s’apercevrait qu’ils n’ont quasiment rien fait de tous leurs mandats : ne prendre aucune décision difficile, suivre le courant, ne pas faire de vague, tel a été leur crédo commun. Néanmoins s’ils n’ont rien fait, on peut au moins porter à leur crédit de n’avoir pas fait pire comme lorsqu’Obama a appris quel coup était en train de lui faire dans son dos ses propres services spéciaux, à savoir organiser une vraie fausse attaque à l’arme chimique en Syrie (pour faire porter le chapeau au gouvernement syrien bien sûr mais ce genre de choses finit toujours par se savoir et pour un prix nobel de la paix, c’aurait été un peu délicat) et qu’il a tout arrêté juste avant le massacre. Car leurs successeurs sont pires, toujours pires. Et c’est maintenant le pire. Oncle Biden semble le stade ultime avant la décomposition finale de la grande démocratie US : même si les Présidents là-bas ne servent guère que de vitrine et pour les cérémonies de remises de médailles, il est difficile de survivre à une exhibition aussi pathétique, surtout quand on vit dans un pays où la comm est reine ; Quant à la limace qui sert actuellement de Chancelier allemand, il vaut mieux ne pas en parler, il aura probablement disparu des écrans radar dans un an et remplacé par quelque clone qui ne vaudra pas mieux.

Comme certains l’auront remarqué s’ils parcourent ce blog ou feuillettent mes livres, je suis nettement plus à mon affaire dans le domaine artistique que dans les domaines précités. Dans cette immersion dans la culture russe, j’ai donc eu comme toujours une tendance irrépressible à privilégier les arts et la littérature. Parmi les arts, le cinéma avait deux avantages si on peut dire : celui d’être le plus représentatif de notre époque et d’être un actif économique important en même temps que culturel. Je ne suis pas un fan du cinématographe en général,  mais dans ce cas-là, j’ai fait une exception. Et le résultat de mon étude, si on ose dire, est édifiant. J’ai été stupéfait, impressionné par la qualité de la majorité des films russes que j’ai pu visionner, ceux avec sous-titres français ou anglais pour la plupart. Je n’ai pourtant guère trié, à part la présence de sous-titres dans une langue pas trop exotique, ce qui laisse supposer que la qualité moyenne des films russes est très élevée, incomparablement plus élevée que celle des films américains actuels (sans parler bien sûr des films européens). Comprenez-moi bien, le cinéma américain est une des grandes forces de ce pays, ou du moins l’a été. Le fait que sa qualité a littéralement sombré ces dernières années, en fait depuis plusieurs décennies, est d’autant plus troublant. Actuellement, avec la vogue des films à super-héros (et tous ne sont pas en collant de carnaval), Hollywood est tombé pratiquement au point nadir de l’intelligence et l’art visuel innovant américain ne subsiste plus guère que par certaines de ses séries. Parmi les films russes que j’ai pu voir, plusieurs étaient exceptionnels et plus de la moitié très bons, au moins dans la partie que je suis le mieux à même de jauger, le scénario, l’écriture des dialogues et le jeu des acteurs. De plus, en tant que spectateur lambda, j’ai trouvé leur rendu visuel aussi impeccable, même au niveau des effets spéciaux, tout à fait comparables à celui des meilleurs films américains. Or, en vérifiant dans wiki, quand ils avaient une page wiki, j’ai pu constater que les coûts de ces films, uniquement des films postérieurs à l’an 2000, s’échelonnaient toujours entre un million de dollars et 10 millions max, avec une moyenne centrée plutôt vers un que dix. Maintenant, si on rapporte ça au coût moyen d’un film américain de ces deux dernières décennies, qui se situe entre 50 et 100 millions de dollars pour la moyenne, on obtient à peu près la même inflation des coûts que pour l’armement, voire un peu plus. Comment expliquer un tel décalage ? D’où vient cette efficacité tellement supérieure ? Il n’est pas vraiment convainquant d’invoquer les trois raisons que j’ai données pour l’armement. L’excès de sophistication, en particulier pour les effets spéciaux, reste une cause possible. Mais ici, je soupçonne davantage le politiquement correct et la cancel culture qui ont progressivement envahi tous les sujets un tant soi peu controversés, et qui sont parfaits pour geler tout esprit créatif authentique, surtout les cinéastes qui ont des budgets colossaux à gérer et des tas de gens susceptibles de se transformer en dénonciateur anonyme. Quand vous ne pouvez plus quasiment parler de rien librement sans enfreindre quelque règle non écrite ou sans cesse réécrite par les pontifs de la Silicon Valley, il devient très difficile de faire des films intéressants. Il existe, je le sais maintenant, d’excellents films russes de l’époque soviétique (plus en fait que de l’époque Yeltsin, le copain de Bill) : il faut croire que la censure très réelle de cette époque était en fait plus facile à contourner, moins omniprésente. Et  elle ne faisait pas feu de tout bois : seuls quelques sujets étaient sensibles ; maintenant, dans nos soi-disant belles démocraties, tout ce qui est controversé est devenu sujet à la pire des censure qui est l’autocensure, d’où l’espèce de néant de la pensée toujours grandissant, pareil à un trou noir absorbant toute lumière à sa portée.

Pour finir, je voudrais donner une courte liste de films russes particulièrement remarquables que vous pourriez avoir envie d’essayer, histoire de vous assurer que je ne vous raconte pas que des histoires, soupçon que vous pourriez avoir assez légitimement quoique très faussement. Tous sont aisément trouvables sur Youtube, et même pour quelques-uns en version française (je vous la déconseille néanmoins). La voici, sans ordre particulier, mais avec quelques notes personnelles :

- Come and See de Elem Klimov (aussi beau et poétique que réaliste et terrible, le plus grand film de guerre que j’ai vu, 1984)

- Les trois premiers films de Tarkovsky, l’Enfance d’Ivan, Andrei Roublev, Solaris (de 1962 à 1972, après ça, beaucoup trop de philosophie lyrique et pas assez de matière pour supporter autant d’air brassé mais toujours une beauté visuelle à couper le souffle)

- Panfilov’s 28 de Druhzinin et Shalopa (plus pour les amateurs de films d’action, mais de l’action très réaliste, très précise dans les détails, voire naturaliste, comme la plupart des grands films russes, pas hollywoodien pour un sou, à noter que les deux réalisateurs sont aussi parmi les acteurs principaux, ce qui doit limiter les frais, et ils sont excellents en plus … toujours le sens de l’économie ces Russes… 2016)

- The Star de Nicolai Lebedev (autre film d’action avec un poil de romance cette fois mais toujours avec de grandes qualités d’écriture est un très beau jeu d’acteur qui ne se voit pas, l’idéal quoi, 2002)

- The Tank (White Tiger) de Karen Shakhnazarov (je donne souvent le titre anglais car c’est la version qu’on peut trouver le plus facilement et le plus souvent sur Youtube : une histoire fantastique, remarquable, qui rappelle quelque peu le Moby Dick de Melville mais avec un tank dans le rôle de la grande baleine blanche, 2012)

- Captive et The Edge (ou L’affrontement en VF) de Alexei Uschitel (le second — qui aurait dû être traduit par La Frontière — est un de ces films exceptionnels dont je parlais plus haut mais le premier est remarquable par son ton hyper naturaliste, on dirait du meilleur cinéma français, 2008 et 2010)

- The Road to Berlin de Yuri Popov (ne vous fiez pas à ce titre pompeux, le titre original est quelque chose comme Deux dans la Steppe, il m’a fait penser  aux meilleurs films de Sergio Leone par l’itinéraire imprévisible  de ces deux soldats décalés au milieu de la pire des batailles, en plus sobre, plus réaliste et plus émouvant, ce qui fait beaucoup, 2015) 

Voilà qui fait 10 films, le chiffre parfait. Mais en voici tout de même un onzième puisque je me fiche pas mal de la science numérologique : 

- They Fought For Their Country de Serguei Bondarchuk (1975, tellement bon que j’ai inscrit sur ma liste de films à voir absolument son War and Peace et son Father Sergius, tous deux tirés de Leo Tolstoy)



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