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samedi 4 juillet 2026

L’amour, le vrai, avec soupirs, éclairs et tremblements

Flammes (détail): Crayons de couleur sur papier de couleur, pastels

    Voici un sujet que je n’avais pas encore abordé, sauf sous son aspect graphique (ici par exemple). Peut-être que le thème m’a été dicté par ce début de saison estivale et ses températures torrides, allez savoir. Comme le montre assez clairement mon dessin de présentation, l’amour dont il sera question dans cet article est cette variété particulière mais essentielle qui est indémêlable du sexe et qui permet éventuellement de faire des enfants au bout du compte. Je n’ai considéré dans mon “étude” que le cas le plus universel, et de très loin, à savoir l’amour entre une femme et un homme. Je suppose qu’elle s’adresse plutôt à des êtres jeunes qu’expérimentés, plutôt idéalistes que cyniques.
L’amour vrai, qui peut se définir comme une passion réciproque entre deux individus précis, non substituables, peut en théorie survenir à n’importe quel âge. Dans la majorité des cas, en pratique, il survient plutôt dans la jeunesse que dans la maturité ou à fortiori que dans la vieillesse, ce que j’expliquerai plus loin car ce n’est pas aussi évident qu’on serait tenté de le croire. Ce type d’amour est souvent déclenché par ce qu’on appelle communément le coup de foudre. C’est particulièrement vrai des femmes mais aussi des hommes, quoique souvent avec un certain retard à l’allumage. Outre le coup de foudre (qui n’est pas absolument nécessaire) les signes physiques les plus courants indiquant qu’on est devenu amoureux, qu’on est en amour, comme disent les anglosaxons, sont les rougeurs, les palpitations, l’incapacité à se concentrer sur un travail quelconque, l’étourderie, les titubements, le vertige et divers troubles de la vision et de l’appétit. Mais pour que l’amour entre vraiment dans le champ de cet article, encore faut-il qu’il soit réciproque, que le sentiment, le désir ou le désir d’être désirée, soit à peu près aussi intense d’un côté que de l’autre. Ce n’est certes pas le cas le plus courant. Quand cela vous arrive, si ça vous arrive, quand vous sentez que vous avez trouvé le partenaire idéal, quand l’alchimie entre vous deux est parfaite, la première chose que vous avez à faire est de remercier votre chance, la nature bien faite, le destin, le ciel, Dieu, qui vous voudrez, mais ne vous montrez pas ingrat car ce genre d’amour réciproque n’arrive pas à tout le monde au cours de sa vie. Potentiellement, cela pourrait arriver à tout le monde mais l’expérience montre que pour des raisons diverses, cela n’arrive jamais à certaines personnes. Il est très facile de reconnaître dans la rue des personnes amoureuses, authentiquement amoureuses, sans aucune démonstration spectaculaire et d’ailleurs normalement réservée aux lieux privés. Le moindre de leur regard, le moindre de leur geste est chargé d’amour, même quand l’aimé n’est pas là, mais plus encore quand il est présent.
L’état d’une personne amoureuse et qui rencontre un sentiment réciproque chez la personne aimée est tellement agréable qu’il vous fait tout oublier. Il n’y a pas de gêne entre les deux, pas de tabou, pas ces contraintes qui existent dans presque toutes les autres relations sociales. Tout semble naturel, évident, y compris bien sûr le sexe. Précisons que l’acte sexuel n’est en fait nullement obligatoire et que la relation entre les deux personnes amoureuses peut rester platonique ou disons au stade du flirt léger, de la discussion badine diraient certains, sans que l’intensité des sentiments et des désirs éprouvés ne baisse d’un iota, bien au contraire. Si j’étais conseiller en sexologie, je conseillerais d’ailleurs d’attendre le plus longtemps possible de passer à l’acte. Une année d’abstinence, voire deux, serait mon ordonnance de médecin sexologue, un peu sévère certes mais juste. D’abord, ce temps permet de se connaître mieux et surtout cela restera le moment le plus inoubliable, le plus poétique de votre histoire de couple. Et quand enfin, vous déciderez pour une raison ou pour une autre de franchir le Rubicon, cela n’en sera que meilleur, dix fois meilleur. Cela vous semblera une nuit — ou en fait des nuits — merveilleuses car le sexe peut être merveilleux lui aussi.
Quand vous débuterez cette seconde phase (post coïtale dirait notre médecin), il se produit généralement quelques changements importants chez les deux partenaires amoureux. L’homme par exemple perd l’appétit tandis que la femme en a pour deux : elle a sans cesse envie de manger. La femme a sans cesse envie d’embrasser et de toucher son compagnon tandis que son compagnon a sans cesse envie de se retrouver avec elle seule dans un endroit isolé mais pas forcément sombre. Il est toujours très difficile pour les deux de penser à quoi que ce soit, excepté à ce qu’ils font ensemble la nuit et parfois le jour. Et les nuits blanches n’aident certes pas à la concentration. Ce n’est donc évidemment pas une bonne époque pour le travail et la création. Si vous voyez une personne très assidue au travail, vous pouvez être sûr qu’elle n’est pas amoureuse.
Être amoureux n’est pas réservé à la jeunesse mais disons qu’elle aide beaucoup. Parfois, la vie ne vous donne pas l’opportunité de rencontrer le partenaire qui peut déclencher ces sentiments intenses avant un âge mûr, voire un âge certain comme on dit. Et dans ce cas seulement, on peut trouver des authentiques amoureux ayant atteint voire dépassé le milieu de leur vie, comme dirait Dante. On peut estimer que plus l’âge de cette découverte (car il s’agit bien d’une première, psychologiquement parlant, même pour ces vieux amants) est tardive, plus l’amour aura de chance de rester platonique ou au stade du flirt léger. Et dans tous les cas, on comprend bien qu’il s’accompagnera de moins de stupeurs et de tremblements qu’avec des amants de vingt ou trente ans.
Le cas des amoureux très jeunes, adolescents, quoique très beau lui aussi dans l’absolu, aura néanmoins la probabilité la plus élevée de rentrer dans la catégorie des belles histoires qui finissent mal. Je n’entends pas par là un sort tragique à la Roméo et Juliette mais une fin beaucoup trop précoce et quelque peu amère. Le manque d’expérience de la vie, le manque de connaissance de soi et de l’autre, est presque fatal pour la durabilité d’un couple, ou en tout cas pour l’alchimie si précieuse dont je parlais plus haut. La déception risque d’être terrible quand toutes les pesanteurs de la société vont s’abattre sur les deux jeunes amants et il est inévitable qu’elle s’abattent sur eux. Il ne suffit pas d’être mature physiquement, il faut aussi l’être dans sa tête pour que l’histoire ait une chance de durer. Et ce cas-là est particulièrement triste parce que ni l’un ni l’autre de ces adolescents ne retrouvera ce feu, cette joie, cette intensité de sentiments, dans toute la suite de leur vie, qui pourra être encore très longue.
Cet amour, ces feux de la passion, dans tous les cas, à tous les âges, finiront par passer et ne reviendront pas. Certaines femmes assurent que leurs sentiments pour leur compagnon ne diminuent pas et même augmentent avec le temps et c’est peut-être vrai pour ce que j’en sais (je ne peux vraiment pas me mettre dans leur tête sur ce point). En fait, j’aurais tendance à les croire. Mais le problème est que ce n’est pas réciproque. Les hommes perdent clairement en sentiment amoureux au bout de quelques temps, quelques mois ou quelques années, même si leur femme est toujours jeune, belle, désirable. Ils n’y peuvent rien ; c’est dans leur nature. Ils l’aiment bien certes mais ce n’est plus du tout la même chose, n’est-ce pas. Aimer vraiment et aimer bien sont deux choses très différentes, comme si les deux choses étaient d’une composition chimique différente. Et la seconde n’a aucune chance de nous faire oublier la première.
C’est pourquoi certains hommes, un peu trop nostalgiques, cherchent à retrouver ce feu de l’amour avec une ou en fait généralement un certain nombre d’autres femmes (successivement en principe). Leurs espoirs seront vains. L’amour vrai ne reviendra pas. Il est du genre facteur à ne passer qu’une fois et une seule. De même certaines femmes, voyant que l’amour de leur compagnon tiédit, se mettent dans la tête de trouver un remplaçant qui saura leur redonner ce grand frisson et toute cette poésie qu’elles ressentaient à leur contact. Elles aussi seront déçues ; cela ne reviendra pas. C’est impossible. La nature humaine est ainsi faite que cette intensité de sentiments et de désirs ne peut être atteint qu’une fois au cours de notre vie. Le seul résultat qu’ils obtiendront, en dehors d’une petite pointe, très provisoire, sur leur encéphalogramme ou leur cardiogramme, sera de teinter leur belle histoire d’aigreur, d’amertume et pour ceux qui n’ont pas encore perdu leur âme, de remords.
Mon conseil de docteur sévère est donc de rester avec la personne qui vous a procuré cette joie intense, même si c’était il y a longtemps et qu’il ne reste plus grand-chose du feu de l’ancien volcan, comme dirait Brel. Pour l’homme, qui a quelque peu une nature de papillon, c’est une ordonnance effectivement difficile à suivre sur le long terme, dans toute sa rigueur, et ressemble assez à un sacrifice. Quant à la femme, il lui faudra une dose importante de compréhension et d’abnégation pour ne pas retourner "chez sa mère" au plus petit faux pas de son compagnon. Dans les deux cas, leur sacrifice mutuel en vaut la peine. Et pas seulement pour les enfants nés de leur union. Pour eux, pour leur santé mentale, pour leur âme.
Dans l’ensemble, l’amour des amoureux ne dure pas. On ne peut pas maintenir longtemps des sentiments ou des désirs à un tel niveau. Ce n’est pas humain, ou disons plus prudemment, ce n’est pas masculin. Cela ne signifie nullement que cet amour a pour cela moins de valeur. Son intensité compense largement sa brièveté. Est-ce que la vie d’une mésange parce qu’elle bien plus éphémère que celle d’un corbeau est moins précieuse ? Non. Le fait que cet amour soit en partie le fruit du travail de nos glandes lui ôte-t-il de la valeur ? non plus. Le fait que l’amour d’un homme pour une femme soit quelque peu proportionnel au désir sexuel qu’elle lui inspire et ne peut donc que décroître lui enlève-t-il de la sincérité, de la réalité ? pas davantage.
Rappelez-vous toujours du seul point important. Tout le monde rêve ou a rêvé ou rêvera de connaître l’amour vrai, l’amour dont il est question dans cet article. Tout le monde pourtant ne le connaîtra pas. Alors si vous avez la chance que cela vous arrive, gardez-le précieusement près de vous, contre vous, en vous. Et gardez la femme ou l’homme qui vous l’a inspiré, contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire, comme les curés disaient à une époque (peut-être qu’ils le disent encore d’ailleurs pour ce que j’en sais, c’est-à-dire à peu près rien).

Deux anges conversant (détail): crayon



 

samedi 8 février 2025

La seconde personne la plus puissante au monde


    Comment j’ai appris à me servir de mon grand pouvoir est une longue histoire, bien trop longue pour vous la raconter de A à Z, de peur que vous ne mourriez avant d’en connaître la fin. Je suis très sérieux. Ce pouvoir est si grand, si inconcevable pour un être ordinaire comme moi, que je n’avais pas même le soupçon de son existence avant ce jour mémorable de juillet. De son existence en moi ! Et depuis le commencement ! Depuis que j’ai conscience du monde, ou peut-être même avant pour ce que j’en sais. Il était là, au fond de moi, et je n’en ai rien su. Croyez-moi, cette révélation m’a stupéfié au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer (car en vérité vous ne pouvez imaginer ce que c’est d’être doué d’un tel pouvoir).
    Il a fallu que cet étranger — cette créature plutôt — arrive dans la région pour que je commence à entrapercevoir la nature de ce pouvoir. Quelle terrassante responsabilité est devenue la mienne ! Qui aurait cru que le détenteur d’un tel pouvoir prendrait la forme d’un être aussi minuscule, aussi insignifiant que moi ! Et pourquoi ici, dans ce semi-désert ?
    J’habite dans une de ces parties du monde qu’on qualifie de pays chaud, avec toutes les images de cartes postales qu’on y associe, plages, lagons de rêve, mer bleue et transparente, cocotiers et bananiers. Mais la vérité est qu’il n’y a rien de tout ça ici, en tous cas pas aussi loin que je suis allé. Je n’ai jamais vu la mer par exemple, sauf justement sur des photos ou à la télé. Pas de plages blanches ou dorées, pas de cocotiers, pas même de ces forêts luxuriantes qu’on appelle jungles. Il fait juste chaud et le soleil est brûlant toute l’année, à peine moins l’hiver que l’été (si on peut qualifier les saisons locales d’hiver et d’été). La végétation autour de la case — appelez-la maison si vous voulez mais c’est plutôt une case, avec un toit de tôle et des fenêtres à volets avec persiennes mais sans vitre (pour quoi faire les vitres ?) — est sauvage en apparence, je veux dire hostile, mais sans le côté pittoresque qu’on voit dans les films ou les livres pour enfant. Personne n’a envie de s’y promener et de toute façon ce n’est pas possible : essayez donc de traverser cette lande plus ou moins rase, pleine de buissons épineux si touffus qu’en moins de dix mètres vos habits seraient changés en charpie ! Même mon grand pouvoir ne peut rien contre ça.
    Les arbres, des arbustes plutôt à vrai dire, ont eux aussi des épines mais il n’y en a pas beaucoup ici. Peut-être à cause du vent, un vent sec, qui ne rafraîchit rien, bien au contraire, ou peut-être à cause du sol qui n’est pas très bon (c’est pourquoi il y a très peu de cultures dans le coin et je suppose que c’est la raison pourquoi il y a aussi peu d’habitants). Malgré cette topographie végétale presque rase, il y a beaucoup de lianes, de toutes les sortes, rampantes, grimpantes, et toutes sans exception je crois bien ont elles aussi des épines. La raison de toutes ces épines chez ces plantes est, si j’en crois ce que j’ai lu, de se protéger de la dent des herbivores. Mais je n’ai jamais vu beaucoup d’animaux là-dedans, même pas des biquettes. Alors peut-être que ces animaux ne sortent pour manger que la nuit. Qui sait ? Moi, je dors la nuit.
     Certaines de ces lianes ont des fleurs qu’on remarque, de très jolies fleurs, aux couleurs vives, rouges, bleues, blanches, violette, orange, et ces fleurs donnent des fruits excellents au goût mais pas très juteux. Pensez à des fruits de la passion mais beaucoup plus petits et d’ailleurs c’est probablement ce qu’ils sont, des fruits de la passion sauvages.
     Si donc vous voulez vous représenter l’endroit où je vis, il faut imaginer une sorte de steppe vaguement accidentée, dorée ou grise selon la saison, c’est-à-dire selon le degré de sécheresse, avec quelques points vert vif très localisés qui apparaissent après les rares pluies et des plaques noires là où la roche est à nu ou bien là où le dernier feu de brousse est passé (en effet la roche ici est aussi noire que du charbon).
     La case que j’habite se situe au milieu de cette brousse. Les autres maisons sont abandonnées pour la plupart mais pas toutes. Certaines ont même été déjà colonisées par les lianes dont j’ai parlé plus tôt. Cela forme des vagues végétales indistingables du reste pour un voyageur de passage (mais il n’y en a jamais, sauf cet étranger dont je dois vous parler avant de l’oublier). Parfois un arbre plein d’épines réussit à passer par un trou du toit, une fois que la tôle est bien rouillée, ou bien emportée par une tempête. L’un de ces arbres sorti d’une ruine juste en face de chez moi présente tous les trois ou quatre ans des gros fruits épineux, bleu gris, qui me font penser à ces boules qui garnissaient les fléaux d’arme des chevaliers du Moyen-âge (je l’ai vu dans un livre). Le truc le plus bizarre est que je n’ai jamais vu ces fruits nulle part ailleurs dans la région. Peut-être que cet arbre vient d’un fruit exotique que l’ancien propriétaire avait dans sa coupe de fruit et qu’il a laissé en partant, qui sait ? En tout cas, c’est la seule explication logique que j’ai pu trouver.
    En y réfléchissant (je ne peux pas m’empêcher de réfléchir à cet arbre aux drôles de fruits vu qu’il se trouve en face de ma véranda et que la véranda est l’endroit de la maison où je passe le plus de temps) je crois plutôt que c’est un cadeau involontaire de l’étranger. Je me souviens en effet l’avoir vu manger un de ces fruits la première fois qu’il est venu. Il a dû jeter un pépin, ou un noyau ?... en passant devant la vieille barraque et cet arbre est apparu un beau matin. Oui, je ne l’ai pas dit mais cela fait un certain temps que l’étranger est venu pour la première fois.
     La case que j’habite est aussi occupée par une femme et, parfois, sa fille. Mais je vois de moins en moins souvent la jeune qui a probablement une autre adresse. J’ignore si elle m’appartient — la case, pas la femme — et cela m’est en fait bien égal car je ne suis pas attaché à cette maison ni d’ailleurs à aucune autre. Mon idée est que je n’en suis que le locataire à quelque titre mais le fait est que je n’ai aucun souvenir de mon arrivée ici. Et non, cet oubli ne me surprend pas. C’est dans l’ordre des chose, vous comprendrez bientôt pourquoi.
    Si je devais me décrire comme j’ai décrit l’endroit où je vis mais en plus résumé, je dirais que j’ai moi aussi pas mal d’épines. Je dirais surtout que je suis une personne solitaire. Je ne le dis pas pour me faire plaindre mais parce que c’est un fait et que c’est d’ailleurs l’état qui me convient le mieux. Et — pour être honnête — c’est l’état qui convient le mieux à tout le monde. Quand vous possédez un pouvoir aussi grand que le mien, sans possibilité réelle de le contrôler, il est dangereux de se trouver trop près.
    Vous me direz qu’il y a cette femme et sa fille qui cohabitent, pourrait-on dire, avec moi. En fait nous nous croisons rarement. La case est plutôt grande maintenant (c’est pourquoi j’ai dit que vous pouviez l’appeler maison, ou château comme dit ma colocataire, même si elle ressemble plus à une case selon moi) et je crois que nous avons pris des dispositions à une époque que j’ai oubliée pour ne pas nous gêner les uns les autres. Quelles pièces nous pouvons utiliser, à quel moment, quand nous pouvons utiliser la voiture (car il n’y en qu’une pour trois), pour combien de temps, etc.
    Personnellement, je n’ai pas de problème avec ma propriétaire (je pense à la réflexion que cette femme est la vraie propriétaire de la case car sinon pourquoi serait-elle là ?!). Pour le savoir, il faudrait que je lui parle et je ne lui parle pas. Sa fille m’ennuie davantage. Elle n’est pas réglée, fait des irruptions intempestives, ne comprend pas que nous ne sommes pas de la même génération et qu’en somme j’ai besoin de mon espace vital, comme on dit. J’ai l’impression que nous ne parlons pas le même langage, quoique nous utilisons généralement la même langue, quoique je connaisse le sens de chaque mot qu’elle emploie. Et quand, ou plutôt si je lui parle — ce qui est rare — je vois bien à son expression qu’elle ne comprend rien non plus. Elle a les yeux écarquillés, les sourcils froncés et les oreilles dressées comme si elle devait décrypter une langue étrangère particulièrement difficile. Peut-être pense-t-elle que je suis étranger, moi aussi, Russe ou dieu sait quoi !
     En dehors de ces deux personnes, et de deux ou trois gamins qui vont et viennent sans que je sache d’où ils sortent, je ne vois pour ainsi dire personne et comme je l’ai dit, cela convient à tout le monde. J’ai en effet un métier qui me dispense d’avoir des relations avec autrui, en plus d’habiter dans cet endroit désert. Et les rares visiteurs sont pour la femme ou sa fille (je me demande parfois si ce n’est pas sa sœur cadette car elles se ressemblaient tout de même beaucoup ces deux-là). C’est pourquoi quand l’étranger est venu pour la première fois et qu’il m’a fait demander, j’ai su aussitôt que cela devait avoir trait à mon pouvoir. Car bien que je ne connaissais pas l’existence de mon pouvoir à ce moment-là, j’en connaissais les effets ! Comprenez-vous ? De même qu’on peut constater les effets d’une maladie sans connaître rien de cette maladie ni même savoir qu’il s’agit d’une maladie, on peut constater les effets d’un pouvoir comme le mien sans comprendre d’où cela vient. C’est même impossible à manquer.
    Une autre raison (ou peut-être est-ce la même, allez savoir ?) qui faisait que j’ignorais mon pouvoir est que celui-ci ne se manifestait alors que la nuit, ou du moins quand je dormais, à mon insu donc. Ainsi il m’arrivait de me réveiller le matin et de trouver que l’une de mes colocataires avait rajeuni de dix ans ou le contraire. Cela m’ennuyait beaucoup car je ne savais plus qui était qui, je veux dire entre les deux femmes qui habitaient ici, sans parler des enfants qui changeaient eux aussi beaucoup. Ce n’est que maintenant, après que l’étranger m’ait rendu visite, que j’ai réalisé qu’il n’y avait en réalité qu’une seule femme dans cette case. Je ne sais pas ce que je me figurais à l’époque pour m’expliquer ces changements mais jamais avant la venue de l’étranger, je n’ai eu l’idée que j’en étais le responsable.
    Mon pouvoir ne s’arrête pas aux limites de la maison ou du jardin (si on peut appeler des friches un jardin). Ai-je déjà dit que les passants étaient rares dans le coin ? Oui, je vois que je l’ai dit (j’ai dû me relire car je ne m’en souvenais pas). En effet, en plus d’être sauvage, le site avait la réputation d’être un endroit à éviter. On l’appelle d’ailleurs par ici la Zone. Des imprudents ou des ignorants, des étrangers, je veux dire des hommes normaux mais pas de la région, ou des chasseurs (il y a des sortes de cailles et de poules sauvages dans cette lande ainsi que d’autres gros volatiles qui ne volent pas du tout) ou des livreurs d'Amazon ont disparu pendant des années alors qu’ils passaient ici avant de réapparaître subitement, sans explication crédible. Certains avaient cru mourir de vieillesse avant de pouvoir sortir de la Zone. D’autres avaient vu leurs mouvements se ralentir progressivement, comme saisis d’une paralysie croissante et il leur avait fallu des jours et des nuits avant de franchir la distance, pourtant ridicule à vue d’œil, les séparant de ma case, et ils en avaient franchi le seuil presque mort de soif et de faim.
     Un autre effet de mon pouvoir, ou disons un effet secondaire, est ma mauvaise mémoire. En effet, quand il s’écoule des mois ou des années en l’espace d’une nuit (et parfois bien moins qu’une nuit), vous oubliez forcément beaucoup de choses.

    Quand l’étranger arriva enfin — je dis enfin parce que cela faisait des années, plus probablement des siècles qu’il me cherchait — la nuit était tombée depuis plusieurs heures. Je n’avais pas l’habitude de recevoir quelqu’un à une heure aussi tardive, ou d’ailleurs à n’importe quelle heure. En fait, je devais être déjà au lit si je ne dormais pas encore.
    C’est ma colocataire qui reçut l’étranger. Elle n’est pas facile à désarçonner aussi ne s’alarma-t-elle pas outre mesure que le visiteur fût entré sans attendre l’ouverture de la porte. Naturellement, celle-ci était fermée et verrouillée à cette heure. C’est du moins ce qu’elle me dît ensuite et je l’ai cru car elle ferme toujours la porte à la nuit tombée : c’est une chose qu’elle n’oublie jamais. Comment était-il entré ? Elle n’en avait aucune idée. Plus tard bien sûr tout s’éclaira mais elle ne pouvait pas le savoir à ce moment-là.
     C’est le bruit de la canne de l’étranger qui l’avertit de sa présence. L’homme, si on peut dire, était très bien habillé, comme pour une visite officielle avait-elle pensé, ce qui voulait dire, selon elle, que l’on avait pensé à moi en très haut lieu (ne me demandez pas ce que signifie cette phrase dans sa bouche, je n’en sais rien). Il portait des gants blancs en cuir d’agneau, qu’on ne voit guère dans nos régions, si tant est qu’on en voit d’une autre sorte, et un chapeau qui semblait plus destiné à voiler ses traits qu’à le protéger du soleil (mais c’était la nuit comme j’ai dit). Sa canne brillante comme de l’argent ajoutait à son apparence intimidante. Cet article n’était cependant pas uniquement pour l’apparat car l’étranger démontra aussitôt des difficultés considérables à se déplacer sans celle-ci et en fait, même avec elle. Ce n’était pas vraiment la démarche d’un boiteux mais celle d’un qui n’aurait jamais appris à marcher sur deux jambes, faisant songer à un bambin qui aurait commencé à abandonner la position à quatre pattes. Comment dans ce cas avait-il pu parvenir jusqu’ici, dans cet endroit reculé, sans véhicule, où tant de gens mieux bâtis avaient perdu leur chemin — ou leur temps ! — est une question qu’elle ne se posa pas. Au lieu de quoi, elle accueillit le visiteur comme si sa venue était des plus naturelles et comme si son infirmité était une excentricité pardonnable. Le visiteur titubait plus qu’il ne marchait et durant cette nuit, il tomba à plusieurs reprises quand, dans l’excitation de la conversation, il oubliait sa canne ainsi que son infirmité.
    Mais le trait le plus saillant de sa personne n’était pas sa canne mais ses lunettes. À cause de sa canne, de sa couleur, on aurait pu croire qu’il était aveugle, qu’il n’avait pas d’yeux. Au contraire, il en avait trop ! L’appareil optique qu’il portait sur la face et que la femme appelait des lunettes était en effet constitué d’une bande métallique qui lui faisait le tour de la tête avec de petits guichets disposés irrégulièrement tout le long. En plus, la bande métallique n’était pas centrée un peu en dessous de la racine du nez, là où se trouvent les trous des yeux en principe mais un peu au-dessus. Que la femme n’ait rien remarqué est vraiment extraordinaire ! Mais après tout, elle n’avait rien remarqué non plus quand elle se réveillait avec dix ans de plus (ou de moins, je ne sais plus).
     Tout cela, ai-je compris plus tard, était un effort de l’étranger, dicté par son aimable caractère, pour nous ressembler le plus possible, mais avec un succès que l’on pourrait qualifier de mitigé.
     En dehors de ces « excentricités » comme dit ma colocataire, le visiteur avait un air respectable, un sourire qui donne confiance (tout du moins pour la partie visible du visage), des manières simples et l’élocution aisée.
— De quoi voulez-vous me parler à cette heure ? ai-je demandé au visiteur, car j’étais tout à fait réveillé à ce moment.
— À cette heure comme à une autre, a-t-il répondu avec son drôle de sourire.
— Bon, qu’avez-vous à me dire de si urgent ? ai-je reformulé.
— Mais le temps bien sûr. Nous allons parler du temps qu’il fait. De quoi d’autre parlerions-nous ? a-t-il rétorqué en se tournant vers ma colocataire avec un air béat comme si c’était elle qui avait posé la question.
Puis il s’est mis à rire doucement avant de poursuivre :
— Voyez-vous, chère madame, l’homme avec qui vous avez la chance de partager ce toit, est une des deux personnes les plus puissantes que recèle l’univers entier. Et l’univers que je connais est beaucoup plus vaste que ce qu’en connait l’humanité.
La femme à qui il s’adressait est restée un instant sans répondre, observant fixement le visiteur, avant de partir d’un grand rire bruyant.
— En voilà un bonimenteur ! chuchota-t-elle en se cachant la bouche et en la tordant de mon côté. Il veut nous vendre quelque chose, je crois bien.
— Oh bien sûr, continua l’autre sans se laisser perturber, il le cache bien. C’est pourquoi j’ai mis tant de temps avant de le localiser. Il veille bien à ne se servir de son pouvoir qu’en cas d’extrême nécessité. Car le paradoxe est que lorsqu’un pouvoir devient si grand, une personne responsable ne peut s’en servir que selon des circonstances très particulières et très rares qui, dans la pratique, ne se trouvent presque jamais réunies. Mais la source d’un tel pouvoir ne peut rester longtemps inconnue, malgré toutes les précautions qu’on peut prendre. Rien ne peut échapper à mon regard perçant, chère madame. Encore faut-il penser à regarder au bon endroit.
— Et quelle est la seconde personne la plus puissante de l’univers ? a demandé ma colocataire en gloussant et en clignant de l’œil grossièrement de mon côté comme si tout cela était une plaisanterie qu’elle était bien décidée à savourer jusqu’au bout.
     En guise de réponse, l’étranger se contenta de pointer son index en direction de la porte et celle-ci s’ouvrit. Mais elle ne s’ouvrit pas comme une porte est censée s’ouvrir, elle ne pivota pas sur ses gonds, on aurait dit que l’interstice entre le battant et le chambranle s’était soudain dilaté jusqu’à pouvoir laisser le passage à un homme.
    La femme ouvrit des yeux ronds à la vue de ce prodige mais se reprit presque aussitôt et regarda le visiteur avec un sourire ironique comme si c’était une sorte de vulgaire prestidigitateur qui faisait apparaître des lapins dans son chapeau.
— Ceci est un petit échantillon de mon pouvoir, poursuivit l’étranger. Disons que c’est ma carte de visite. Je suis en effet la seconde personne la plus puissante de l’univers, comme vous l’avez deviné. Et quand je dis la seconde, je pourrais aussi bien dire la première ! ah, ah ! voyez-vous cette étoile par l’ouverture que je viens de créer dans votre maison ? Eh bien je pourrais nous y emmener en un clin d’œil, tous les trois avec cette maison en guise de vaisseau interstellaire.
— Comment faites-vous ça ? ai-je demandé avec une sincère curiosité.
— Un scientifique vous répondrait sans doute que cela à voir avec la gravité, répondit-il. Il existerait selon eux des particules invisibles, qu’ils appellent des gravitons bien qu’en vérité ils n’en aient jamais trouvé un seul, et ces particules infimes seraient la source de la force cosmique, celle qui attire les planètes et les étoiles. Et ils supposent qu’il existerait aussi leurs symétriques, des anti gravitons qui repoussent les corps célestes. Eh bien disons que je commande aux deux. Je peux contracter l’espace ou au contraire le distendre, je peux créer des dimensions là où il semblait ne pas y en avoir ou réduire l’espace en un seul point. Je pourrais ainsi faire disparaître cette maison de la vue du monde entier. Oh, ne craignez rien, elle ne disparaitrait que pour un spectateur extérieur, vos voisins par exemple ; pour vous, il n’y aurait rien de changé.
— Sauf si nous voulons en sortir, ai-je remarqué. Nous serions alors plus petits que des Lilliputiens.
— Exact.
— Et si au lieu de ça, vous faisiez grossir cette maison jusqu’à ce qu’elle soit aussi grande qu’un centre commercial de quatre étages, est-ce que nous deviendrions des géants ? demanda ma colocataire d’un air soudain très intéressé.
— Absolument. Relativement au monde extérieur, vous le seriez.
— Hum, faites donc ça et je vais rendre visite à une de mes voisines ce soir-même. Je vais lui flanquer la peur de sa vie à cette harpie !
— Eh bien, c’était une illustration. La vérité est que je ne pourrais pas changer la taille de cette maison sans changer un bon bout de cette planète avec et ce ne serait pas une bonne idée, croyez-moi. Demandez plutôt à votre locataire. Il peut faire ça mieux que moi.
La femme se tourna vers moi, m’observant avec un œil sceptique.
— Il peut me transformer en géante, vraiment ?
— Non, mais il peut réduire la maison de votre voisine en un vulgaire tas de pierre ou même en poussière. Ce serait un jeu d’enfant pour lui. Et vous seriez débarrassée de votre voisine encombrante.
— Non, je ne peux pas faire ça, ai-je répondu.
— Bien sûr que non. Vous êtes un homme sage, responsable, équitable, patient, magnanime, comme moi-même. Mais le point important est que vous le pourriez si vous le vouliez.
— Non, ai-je répété.
    Et j’ai dû avouer à la seconde personne la plus puissante du monde que je ne contrôlais pas mon pouvoir comme lui, en fait que je ne le contrôlais pas du tout, à tel point que j’ignorais encore avant qu'il ne me le dise que je possédais ce pouvoir.
— Ce n’est que la nuit, quand je dors, que ça marche, ai-je ajouté, soudain saisi d’une illumination.
— Voilà qui est fort ennuyeux. Et même fort dangereux, a dit l’étranger, songeur. Le monde pourrait fort bien ne pas se réveiller un de ces jours pendant que vous dormez.
— Et moi aussi ? demanda ma colocataire.
— Hélas, c’est fort probable.
— Si je comprends bien, vous êtes en quelque sorte le Maître de l’air et lui (elle me désigne de son pouce) est le Maître du temps ? c’est bien ce que vous dites.
— Avec des mots moins jolis que les vôtres, chère madame, mais c’est tout à fait ça.
Ma colocataire parut avoir un moment d’intense réflexion.
— Pourrait-il me faire revenir au temps où j’étais jeune, vingt, vingt-cinq, vingt huit pas plus ?
— Eh bien, c’est un peu plus compliqué que ça. Le temps, contrairement à l’espace, ne marche que dans un seul sens pour nous autres mortels. Il avance toujours et ne recule jamais.
— Il ne pourrait même pas me rajeunir s’il voulait et vous appelez ça un grand pouvoir ?! Vous vous fichez de moi !?
— Oh mais il ne cesse de le faire : quel âge pensez-vous avoir ?
— Eh bien l’âge qui est marqué sur mes papiers d’identité.
— C’est là où vous faites erreur, chère madame, si je puis me permettre. Vos papiers indiquent votre date de naissance qui en effet ne peut être changée. Mais ils n’indiquent pas votre âge. Nullement. Rappelez-vous mon illustration à propos de votre maison si je m’amusais à la grossir jusqu’à la taille d’un centre commercial selon vos souhaits. Vous, à l’intérieur, ne vous rendriez compte de rien, à moins de regarder par la fenêtre. Mais pour les gens de l’extérieur, votre maison aurait réellement poussé comme un champignon durant la nuit. Comprenez alors que le pouvoir de votre locataire fonctionne de façon assez similaire, sauf que c’est le temps qui se dilate ou se contracte au lieu de l’espace. Pour l’avoir si longtemps recherchée, je peux vous certifier que le temps dans cette maison ne s’écoule pas du tout à la même vitesse que dans le monde extérieur. D’après mes calculs, cela fait environ cinq siècles que cette maison n’a pas pris une seule année complète. Ce n’est peut-être pas un rajeunissement au sens où vous l’entendez mais c’est à ma connaissance ce qui se rapproche le plus de l’éternité pour nous autres, créatures de chair.
— Ah, il me semblait aussi que les saisons étaient bien longues ici… Mais comment alors se fait-il que mes voisins ne soient pas tous des vieillards ? Et pourquoi lorsque je descends en ville, je trouve que les gens n’ont pas tant changé que ça ?
— Cela ne prouve qu’une chose : que le rayon d’action du pouvoir de votre locataire excède le rayon de vos déplacements. Vous n’avez jamais quitté la Zone, chère madame, et croyez-moi : grand bien vous en a pris.
— Ah, cela explique pourquoi à chaque fois que je vais rendre visite à ma fille, j’ai l’impression qu’elle a pris un sérieux coup de vieux. Elle habite de l’autre côté de la montagne.
— Vous pourriez demander à votre locataire qu’il étende la Zone jusqu’à l’endroit où vit votre fille.
— Je ne peux pas, ai-je répété. Je ne sais pas comment faire ça.
— Alors dites-lui de venir s’installer chez vous.
— Mais elle a un mari et des enfants. Hum, du moins c’étaient des enfants la dernière fois que je les ai vus.
Ma colocataire réfléchit encore une minute.
— Cela m’embêterait que ma fille vieillisse et meure avant moi. Qu’est-ce que je ferais sans elle ? Il faut certainement qu’elle revienne vivre avec nous. Alors je crois vraiment pour ça que cette case va devoir s’agrandir. Faisons un marché, d’accord ? Vous dilatez notre maison pour en faire, disons, un château. Un grand et beau château. Sûr que vous pouvez faire ça avec votre grand pouvoir. Et en contrepartie, je vous offre le loyer gratis. Pensez à l’avantage : vous bénéficierez ici de la vie éternelle ou presque. Nous allons, moi et mon locataire (je ne veux surtout pas qu’il s’éloigne de moi d’un seul mètre maintenant), aller chercher ma fille pendant que vous faites vos petits arrangements architecturaux… Ah, et si vous pouviez aussi rapprocher la mer, ce serait encore mieux, j’ai toujours voulu avoir une maison en bord de mer…


    
    Ce texte que vous venez de lire n'est pas une histoire. C'est un rêve, de ceux qu'on fait en dormant (quel plus grand pouvoir a-t-on que dans nos rêves!). Comme souvent lorsque je fais un rêve mémorable, je prends des notes le jour même, au réveil (l'idéal serait de pouvoir prendre des notes pendant qu'on rêve, en dormant, mais je n'ai pas encore réussi cet exploit somnambulique) et j'ai donc écrit ce texte plusieurs mois après à l'aide de ces notes (trente pages tout de même!). Je ne pourrais pas le publier en tant que nouvelle, conte, fable, histoire, car il n'a pas de fin, pas de sens donc, et les lecteurs généralement détestent les histoires qui n'ont pas de fin, encore moins celles qui n'ont pas de sens. Il n'a probablement pas non plus de véritable début. Je n'ai pas essayé d'inventer une fin (ou un début) bien que j'aurais sans doute pu parce qu'il aurait en quelque sorte gâché la matière brute et je tenais à garder dans la mesure du possible l'aspect non poli de ce rêve. Tout au plus me suis-je un peu écarté de mes notes pour le dialogue final.
    Le sujet de ce rêve est pour l'essentiel, la rencontre entre les deux personnes les plus puissantes de l'univers, le Maître de l'Air et le Maître du Temps pour parler comme la femme du rêve ou dans les mangas. Et il se trouve que je suis l'une des deux, en tant que rêveur. On retrouve nombre de traits typiques des rêves dans le déroulement des événements. D'abord le rêveur est l'acteur principal puis, de fil en fil, il passe au second rang pour finir comme simple spectateur. Dans les rêves, l'inverse aussi arrive souvent et parfois même, j'en ai des exemples en tête, le rêveur arrive à concilier les deux rôles simultanément, car les dédoublements sont choses courantes dans les rêves. On observe également les métamorphoses typiques des rêves. Si vous y regardez de près, vous constaterez que le décor change insensiblement au cours de la narration, que les rapports entre les personnages changent, que des personnages apparaissent et disparaissent sans explication. Tout est mouvant dans les rêves. La logique qui régit les événements n'est certes pas la logique rationnelle, ni même celle qui régit les aventures d'Alice, beaucoup trop rigide dans son corset idéologique "absurde". On sent qu'il y a une logique dedans, une cohérence, mais du diable si on arrive à la définir : elle est trop souple, trop fluide, trop insaisissable.
    Les analyses de Freud et consort sont des jeux d'enfant. On peut certainement y trouver du sexe là-dedans, on peut y trouver tout ce qu'on veut y trouver en réalité. Le mystère essentiel n'est pas là. Une piste plus prometteuse peut être trouvée ici.


dimanche 22 septembre 2024

Le parti de l’Extrême-Cintre—Marx, un soixante-huitard très précoce—Les quatre cavaliers de l’Eurocalypse

    

    Comme on peut le deviner au titre hétéroclite, cet "article" est en fait un florilège de nos réflexions géniales, certes, mais pour une fois très modestes et sans grand lien entre elles. Ceci n’est donc pas un article, pour paraphraser Magritte.

    Le parti de l’Extrême-Cintre
    Le parti Centriste, en politique, peut se définir par le fait qu’il vise toujours le cadre (le but comme on dit chez les footballeurs). Ce sont des gens de bon sens puisqu’il est incontestable que si on veut marquer des buts, il faut viser à l’intérieur du cadre. Ou pour le dire autrement, on ne peut espérer marquer si on tire à côté ou trop haut. Néanmoins, l’excès de bons sens chez des gens qu’on pourrait appeler les Extrêmes-Centristes fait qu’ils visent toujours le centre du but, ni à gauche ni à droite ni en haut ni en bas, c’est-à-dire qu’ils visent là où se trouve généralement positionné le gardien. Notez qu’ils ne visent pas l’espace situé entre ses jambes, ce qui fait souvent mouche, mais bien à mi-hauteur, en pleine poitrine. Si on ajoute ce fait à l’absence totale de surprise qui les caractérise, il ne faut pas s’étonner que les Centristes marquent rarement de but. Toutefois, leur bon sens a raison sur un point : si le gardien se troue (chose rare à se niveau) ou s’il est parti momentanément à la buvette et que le but est vide, alors ils vont marquer.
    Macron, Von Der Layen et leurs semblables ainsi que que tous leurs prédécesseurs — et on peut remonter au moins jusqu’à Chirac et ses dream teams consécutives — sont réputés appartenir au camp du Centre. On se demande bien pourquoi. En effet leurs politiques se distinguent précisément par le fait qu’elles sont à peu près hermétiques à tout bon sens. Ce sont des gens qui non seulement visent en dehors du cadre, trop haut ou à côté, mais réussissent bien souvent à tirer dans leur propre but. Il faut admettre que leurs actions sont parfois, souvent en fait, absolument spectaculaires, des lobs parfaitement dosés sur leur propre gardien, des retournées depuis le milieu du terrain, des coups de billards si savants que même les calculs des supercalculateurs échouent à les reproduire, des trajectoires de boomerang qu’on croirait physiquement impossibles avant de les avoir vues. Comme tout spectateur de foot le sait, les buts les plus beaux, les plus incroyables, les plus prodigieux sont des buts contre son camp. Néanmoins, comme ces buts prodigieux sont comptés pour l’adversaire, cela leur enlève beaucoup d’intérêt, surtout si on est supporter de l’équipe qui marque régulièrement ces buts contre son camp. On pourrait même qualifier ces rois de l’inversion d’insensés et ce sans aucune exagération. C’est pourquoi nous proposons d’appeler dorénavant le parti unique de Macron, Von Der Layen, Scholz, Starmer et Cie le parti des Extrêmes-Cintrés.

    Marx, un soixante-huitard très précoce
    Le soixante-huitard type se caractérise par son état d’éternel étudiant, son absence de goût et de compétence pour le travail, je veux dire le vrai travail qui produit quelque chose de concret au bout du compte, et son absolue conviction qu’il peut et doit néanmoins apprendre la vie à ceux qui travaillent pour de vrai. C’est un donneur de leçon né. Enseigner la classe laborieuse, grâce à leur longue expérience de l’étude du travail, tel est le but général de ces grands allergiques au travail. Marx répond parfaitement à cette description qu’on résume souvent sous le terme évidemment laudateur de bourgeois bohème, bobo pour les intimes. Il avait seulement un gros siècle d’avance sur tout le monde. Marx n’a jamais franchi le seuil d’une usine, même en tant que visiteur, et encore moins — faut-il le préciser — en tant que travailleur. Il n’a jamais fréquenté ni de près ni de loin un spécimen d’humanité pouvant rentrer dans la case prolétaire ; sa seule connaissance avérée du sujet lui a été fournie par ses lectures de Proudhon. Cela ne l’a nullement empêché de passer l’essentiel de sa vie à prêcher pour la classe laborieuse, à enseigner quelle politique, quelle économie sont bonnes pour elle. Marx est l’archétype du philosophe du pont dunette qui parle de (et non pas à) l’homme du fond de la cale. Il est aussi une sorte de reflet inversé de Rousseau, qui tout aussi bizarrement, et plus masochistement, s’était mis dans la tête d’enseigner la vie à la grande bourgeoisie et à la noblesse, lui qui était pourtant indéniablement fils de travailleur et qui est resté prolétaire jusqu’au bout (car lorsque vous prenez le même prix à la page pour vos essais philosophiques que pour vos copies de partition musicales, le vrai métier de Rousseau, on peut dire que vous êtes un écrivain prolétaire). Le trait commun de ces deux philosophes politiciens est qu’ils enseignent tout particulièrement les sujets pour lesquels ils n’ont justement aucune pratique reconnue, le travail pour l’un, l’éducation des enfants pour l’autre, et en plus à des gens qu’ils connaissent très mal ou pas du tout. Notre conseil de prudence : ne prenez les bonnes paroles des gens concernant des sujets où ils n’ont pas de ‘skin in the game’ qu’avec les plus longues pincettes.
    Bien, voilà qui est dit, mais nous n’en avons pas encore tout à fait terminé avec Marx. Pour les raisons que nous venons d’énoncer trop lapidairement, Marx est un génial usurpateur en politique, en économie, et peut-être même en Histoire. Il n’est pas le seul qui a connu ce succès bien mérité. Toujours chez les Allemands, Nietzsche est lui le génial usurpateur de la philosophie mondiale. Et Freud, grand analyste littéraire nous dit-on, est le génial usurpateur dans le domaine de la médecine. Avec Darwin, autre usurpateur grandiose de la science, nous obtenons les quatre cavaliers de l’Eurocalypse actuelle. Cela leur a pris un peu de temps pour répandre leur vague en ondes concentriques de plus en plus en plus grandes dans les quatre dimensions et transformer la culture et la société européenne en champ de ruine mais ils sont maintenant sur le point d’accomplir leur glorieuse mission. Bravo à eux. Nous tenions à les féliciter, nous qui sommes pour une forte réduction des populations, surtout de celles qui travaillent, et donc des gaz sataniques afférents.

    PIB, l’indic aux tuyaux pourris.
    Dernièrement, nous écoutions une émission où un jeune agent de la Matrice, branché et cloué a vie sur son fauteuil probablement troué (du moins on espère pour lui) interviewait Alasdair Macleod. Macleod est Britannique, ce qui en général est un mauvais point, pire encore s’il est Ecossais, mais qui lorsqu’on cause de finances au niveau international (et non de vos économies sous votre matelas dont nous nous contrefoutons) est un gros avantage vu que personne ne peut mieux connaître les rouages de la finance mondialisée que ceux qui en sont à l’origine. C’est toujours la même histoire : si vous voulez un vrai bon flic, embauchez un ancien gangster ; si vous voulez un vrai bon ami des bêtes, embauchez un ancien braconnier ; si vous voulez un vrai connaisseur en capitalisme sans foi ni loi, embauchez un ancien banquier anglo-saxon. Macleod ne paie pas de mine, surtout comparé à son jeune interviewer qui semble sorti d’un salon de beauté : il est vieux, il n’a plus guère de cheveux, il a un gros nez rouge qui sent l’alcoolique non repenti et il est à peu près aussi beau que Mister Magoo. Mais c’est quelqu’un qui a appris à réfléchir il y a sans doute des décennies de cela et qui a gardé le bon réflexe. De plus, comme je le sous-entendais, c’est un ancien banquier, un ancien trader aussi, c’est dire qu’il réunit toutes les compétences du gangster financier international. Eh bien dans cette émission, il expliquait en termes simples comment et pourquoi le PIB est devenu une mesure pour le moins inadéquate, une simple fiction, mais une fiction très utile pour le monde occidental. Le PIB nominal est l’indicateur préféré de ces économistes agents de la Matrice que vous pouvez régulièrement apercevoir dans votre écran TV (le PIB par parité de pouvoir d’achat est un peu mieux mais on continue d’ajouter des vides avec des pleins comme si les vides étaient des pleins). Cela se comprend car il permet à ces doctes escrocs de vous assurer qu’un vide est un plein, qu’une soustraction est une addition, qu’un signe moins est un signe plus. En gros, Macleod estime qu’on peut égaler la taille du PIB d’un pays occidental à la quantité de dettes ou de crédits qu’il détient. Et comme ces crédits ne sont nullement alloués à des investissements productifs mais servent à augmenter encore plus de dépenses improductives et enfler toujours davantage les cours de la Bourse pour le (gigantesque) bénéfice de quelques-uns, son rapport avec la puissance économique réelle d’un pays est dangereusement proche de zéro. Par puissance économique réelle, il faut entendre tout ce qui sert à produire un bien matériel ou intellectuel utile à la société. Basiquement, il s’agit de l’agriculture (sans quoi il n’est même pas utile de discuter du reste), de l’extraction de matières premières (le fait de posséder des matières premières n’a aucun intérêt si elles ne sont pas extraites et tous les pays ne sont pas capables d’extraire leurs matières premières — suivez notre regard), de la production d’énergie, de la production industrielle et enfin de la capacité militaire. Certains à l’esprit plus fin que nous avanceraient même que le dernier indicateur suffit puisqu’il implique les quatre autres. De même, il n’est pas utile de rajouter dans ce calcul les poids des infrastructures, de l’Administration, de l’Éducation (en réalité, Instruction serait plus correct) ou de la Santé puisque ces domaines sont nécessairement impliqués par les cinq premiers (les guerres sont souvent à l’origine des plus grands progrès en médecine). L’idée que l’on peut atteindre un grand savoir-faire technologique sans médecine ou instruction de niveau comparable est une fantaisie scénaristique digne de ‘La Guerre des Mondes’, où des extraterrestres capables de voyager à travers la galaxie et possédant des armes surpuissantes ignorent qu’il existe des vilaines bêtes microscopiques porteuses de maladies, en particulier pour les organismes étrangers. D’une certaine manière, on peut dire que la guerre est l’étalon ultime pour mesurer les vraies forces d’une nation (ou d’une planète dans le cas du roman de Wells), de son économie, de ses liens sociaux, de ses politiques, de sa population, de sa culture. Il est évidemment dommage qu’il faille en arriver là pour remettre les pendules à l’heure mais il semble que ce soit le seul moyen efficace en ce bas monde.

    Le ‘peak oil’ que personne n’a vu venir.
    Nous disions ci-dessus que le premier pilier d’une économie était l’agriculture. En effet, il n’est pas utile, je pense, de démontrer cette affirmation que si vous avez le ventre vide, toutes les autres questions deviennent quelque peu futiles et pour tout dire inintéressantes. On nous prédit depuis au moins un demi-siècle le peak oil pour nos sociétés très gourmandes en énergie, de préférence bon marché, et il n’y a pas d’énergie en ce monde plus idéale que le pétrole. Son surnom d’or noir est absolument mérité. Nous aimons dire d’ailleurs que le pétrole est la huitième merveille de l’univers, juste un peu après l’eau. Eh bien ce peak oil sans cesse annoncé n’a pas eu lieu. En revanche un ‘peak oil’ qui n’a pas été annoncé et qui est bel et bien arrivé, dans l’indifférence quasi générale, tout du moins des médias de la Matrice, est celui de l’agriculture. Notre agriculture, à nous les ‘riches’, pas celle du Sud Global qui semble loin de l’avoir atteint. Peut-être avez-vous entendu parler des ‘petits’ problèmes qu’ont rencontrés les agriculteurs français cette année, ce qui les rend très tristes, nous voulons dire un peu plus que d’habitude. Peut-être, sûrement, vous a-t-on dit que c’était de la faute de la météo exécrable, ou plutôt en novlangue, la faute du dérèglement climatique. Et certes la météo pluvieuse de cette année (depuis la mi-octobre 2023 en fait) a été très préjudiciable pour les céréaliers en particulier mais ce n’est que le catalyseur d’un phénomène en cours beaucoup plus vaste et beaucoup plus durable. Tous les pays occidentaux, y compris les USA, sont en train de voir leur production totale ou leurs exportations en volume de dollars ou même les deux, diminuer régulièrement depuis quelques années. Et ce n’est que le début. Nous parions que tous les secteurs de l’agriculture vont être impactés dans les années qui viennent : céréales, oléagineuses, maraîchage, vergers, élevages, lait, viande, œufs. La météo ou le climat n’aura rien à voir avec le phénomène, si ce n’est d’atténuer ou d’accélérer la tendance selon les années (qui se suivent et ne se ressemblent pas). Et naturellement, les fermes vont fermer. Dans dix ans, nous, habitants de la France, pays d’agriculture s’il en est, devrons acheter massivement à l’étranger les produits de base pour nourrir la totalité de la population. Ou bien nous revendrons nos terres arables à des étrangers, ce qui revient peu ou prou au même. Cela s’est passé et cela continue à se passer en Ukraine aujourd’hui. Vous croyiez que c’est une spécificité de ces slaves demeurés ? alors repensez-y.

    Un grand pas pour la planète
    Comme notre sous-titre l’insinue, nous allons conclure ce pot-pourri de nos commentaires actuels et inactuels par un peu de prospective science-fictionnesque mais à peine. Nous devons avouer que nous avons été bien aidé par la dernière idée géniale de nos grands amis des services secrets israéliens pour réduire les populations à la taille congrue, à savoir diviser ces dites populations par dix, puisque, rappelons-le pour ceux qui n’auraient toujours pas appris par cœur notre manifeste, tel est le but premier de l’Homocidaire engagé et éco-responsable. L’idée de piéger des milliers de téléphone portable est évidemment géniale dans cette optique. Bien sûr il ne faut pas se contenter d’appliquer cette mesure contre les méchants Palestiniens ou les méchants Libanais ou les méchants Syriens, bref les méchants arabes ; il faut évidemment étendre cette mesure de Justice aux méchants Perses, aux méchants Chinois, aux méchants Russes, aux méchants Cubains, aux méchants Vénézuéliens, aux méchants Brésiliens, aux méchants Nigériens, aux méchants Maliens, aux méchants Turcs, aux méchants Indonésiens, aux méchants Guatémaltèques et pour faire bonne mesure aux Indiens (ceux d’Inde), même s’ils ne sont pas aussi méchants que les autres, de sorte que nous devons arriver à non loin de 90% de la population mondiale, ce qui est le but final. Pour mieux atteindre ce noble objectif (et plus rapidement) nous conseillons d’étendre ce dispositif à d’autres appareils munis de batteries comme les postes TV, les PC ou Mac (nous ne sommes pas sectaires), les tronçonneuses électriques, les machines à laver, les postes de radio, les brosses à dent électriques, les machines à calculer et bien sûr les voitures, bus et camions, électriques ou pas. Notons que les téléphones et les ordinateurs sont particulièrement intéressants parce qu'il est certainement possible de les programmer pour déclencher l'étincelle fatale lorsque des paroles non sanctifiées par la Matrice sont prononcées ou écrites par leur intermédiaire, ce qui permettrait en plus un tri souhaitable entre le bon grain et l'ivraie (toujours beaucoup plus nombreuse) Nous ne voyons qu’un petit défaut dans le procédé mais tout à fait véniel. En effet, il serait possible que des méchants pas encore morts aient l’idée très méchante de copier cette merveilleuse innovation (comme ils ne font que copier nos belles 
idées) et nous retournent le cadeau.
    La moralité de cette histoire est évidente, à savoir que nous avons bien raison de ne toujours pas posséder à ce jour de téléphone portable personnel.

Un autre pot pourri, sans ironie : ici.


dimanche 4 août 2024

La septième merveille de Russie : la cathédrale de fer

    J’ai placé cette vidéo avant le corps de mon article car j’aimerais que vous la visionniez en totalité — dix petites minutes — avant de revenir ici. Mieux vaut en effet en savoir le moins possible sur le sujet pour en apprécier la beauté. Moins il y a de préjugés, plus l’impression est grande. La vidéo ne pouvant s'imbriquer dans Blogger (choix du propriétaire), je vous invite donc à la regarder sur Youtube, à l'adresse indiquée ci-dessous:

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https://www.youtube.com/watch?v=3sHavfEbzcc

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Bien, vous avez fait la visite grâce à nos deux guides d’occasion et vous savez maintenant à peu près de quoi il est question, même si vous n’êtes pas très fort en langues étrangères. Vérifions.
    La cathédrale de la Résurrection du Christ de Kubinka, village dans la région de Moscou, a été inaugurée en 2020, il y a donc seulement quatre ans. Ce qui me frappe plus que tout autre chose, y compris sa splendeur externe et interne, est précisément le fait de sa contemporanéité. L’esprit qui l’habite et qui a présidé à sa construction me rappelle de façon saisissante l’esprit qui se dégageait (et qui se dégage encore, parfois, si on arrive à faire abstraction de tout le reste) des grandes réalisations architecturales d’inspiration chrétienne du Moyen-âge, tout particulièrement en France. Les différences entre l’architecture orthodoxe et l’architecture gothique sont nombreuses dans la forme mais l’esprit général est très proche (c’est vrai en fait de la plupart des architectures sacrées) : une communion des savoirs et de l’excellence, une émulation des talents, où tous, architectes, ingénieurs, tailleurs de pierre, charpentiers, maîtres verriers, sculpteurs, peintres, fondeurs de cloches et dans ce cas, dans le rôle des principaux solistes, les métallurgistes, sont déterminés à donner le meilleur de ce qu’ils savent faire dans le cadre d’une réalisation unique et monumentale, destinée à demeurer longtemps dans la mémoire des hommes. Bien sûr, ce genre d’édifices grandioses et ‘inutiles’ coûte très cher mais ce n’est pas une raison pour s’en priver. D’une certaine manière, cela agit sur l’esprit humain comme les fusées qui vont sur la Lune ou sur Mars : ça n’a pas d’utilité pour la science et pourtant cela en vaut la peine. L’Homme ne vit pas que de pain, a dit quelqu’un. Et croire que la construction d’un tel monument ou le lancement de la mission Apollo a été un fardeau financier pour les Russes comme pour les Étasuniens serait une forme d’œillère où l’on ne voit que la colonne dépense. Souvent, on entend dire que ces monuments grandioses sont des vanités de rois, de pharaons, de tsars, égoïstement destinés à entretenir leur légende dorée et que tout cela finira dans le sable comme Ozymandias. Peut-être. Quelquefois sûrement. Peut-être qu’ils croyaient se bâtir une statue, les Ramsès, Périclès, Artaxerxés. Mais alors ils se trompaient. La véritable fonction de ces œuvres démesurées, quand elles sont réussies, est de montrer de la façon la plus concrète et la plus saisissante qu’il existe en ce monde quelque chose de bien plus grand que l’Homme, que l’Homme n’est pas la mesure de toutes choses, qu’il soit roi ou simple ouvrier.
    Sur le plan simplement architectural, je note que cette basilique sort des sentiers battus par les architectes ‘orthodoxes’. Les Russes, comme les orientaux en général, ont tendance à privilégier les formes arrondies sur les angles contondants, les arabesques sur les droites et les pointes. Ils ont aussi un goût presque excessif (à mes yeux du moins) pour les dorures, les émaux, les couleurs vives et claires. Je vous épargne ici une longue thèse de doctorat sur le lien entre l’hiver russe, long et gris, ou blanc, et cette prodigalité de couleurs, de brillance et de lumière. Mais comme on peut le constater dans le cas de cette nouvelle cathédrale, les matériaux ont été choisis dans des teintes particulièrement sombres, qui évoquent (et parfois sont) le basalte, le schiste vert, le marbre noir, le bronze et l’acier passé à la flamme. Dans ce paysage enneigé, le contraste est particulièrement saisissant et, je trouve, émouvant (d’une manière générale, l’architecture russe est encore plus émouvante par ces météos hivernales).
    Les métaux, de façon également très inhabituelle, ont été employés en placages sur les murs extérieurs ou pour d’autres ornementations architecturales, y compris le bas-relief central, d’or pur dirait-on, représentant le Christ : il s’agit là d’une vraie originalité puisque le travail du métal, l’art de la ferronnerie sont rarement utilisés à cette fin, si ce n’est pour produire quelque figure sommitale anecdotique, qui dans un certain pays non imaginaire peut prendre l’apparence d’un coq.
    Le métal est d’ailleurs le lien principal entre l’extérieur et l’intérieur radicalement opposés de la construction, que ce soit le fer, le bronze ou le cuivre aux reflets verts. Le vert est d’ailleurs la teinte dominante de l’édifice, plus encore que le noir. Autant l’apparence extérieure est sombre, froide, sévère, funèbre même, presque hostile et barbelée, autant l’intérieur est clair, coloré, doré, joyeux, inondé de lumières naturelles et artificielles. On pourrait ajouter en caricaturant un peu que ce contraste entre extérieur froid et dur et intérieur plus chaleureux décrit bien aussi l’homme russe (c’est moins vrai pour les femmes, qui ici comme ailleurs, ont une tendance à la sociabilité plus développée, ce qui implique généralement de sourire). Seul le pavement de métal sombre, très beau d’ailleurs, et pas seulement pour le contraste, rappelle l’extérieur. Comme le précisent nos guides, ce curieux carrelage a été réalisé en fondant une partie des innombrables trophées de guerre issus des années 1941-45, divers armements de la Wehrmacht, en particulier les blindés avec ses tonnes de ferraille. Voilà une utilisation joliment ingénieuse, esthétique et opportune des présents involontaires laissés par l’ennemi.
    Admettons-le si ce n’est pas déjà fait, je suis particulièrement sensible à l’architecture de cette cathédrale, par son contraste puissant entre l’apparence extérieure très sombre et très dure avec l’intérieur tellement plus clair, plus doux et chaleureux. Cette balance, que l’on retrouve d’une autre manière dans l’architecture gothique française, par son mélange d’ombre et de lumière (avec toutefois un net avantage pour cette première) me séduit par sa beauté mais aussi par sa vérité métaphorique de la vie et de la psyché humaine. En Russie, ce mélange d’ombre et de lumière, du jour et de la nuit est rare. Les architectes russes privilégient très nettement la lumière sur l’ombre, le connu sur l’inconnu, le connaissable sur l’inconnaissable, le réel sur l’irréel, à l’image de Tolstoï, l’écrivain le plus typique de ce pays avec son ambition forcenée d’éliminer le moindre coin d’ombre de la création ; eh bien ce n’est pas le cas ici.
    Bien sûr, il faudrait être particulièrement bouché pour ne pas percevoir le symbolisme de cette architecture, sans même parler des peintures et mosaïques. Il s’agit de la cathédrale consacrée aux forces armées, en premier lieu donc à l’armée soviétique, l’armée rouge, celle qui a payé si chèrement sa victoire contre le troisième Reich. Cette idée peut choquer dans un cadre religieux, plus spécialement chrétien. Il faut alors comprendre que le sens profond de cette construction est littéralement inscrit sur la façade de son portique d'entrée (qui sert de clocher) : « Nul n’est oublié, rien n’est oublié ». La cathédrale de la Résurrection est donc littéralement un monument aux morts géant, à mon avis d’une splendeur extraordinaire, comme il n’en existe nulle part ailleurs. C’est un hommage à tous les soldats inconnus mais aussi à tous les autres, hommes, femmes, enfants qui n’ont pas de fleur ni de plaque ni de nom sur leur tombe de cendre et de terre. Et il y en beaucoup : rappelons que les morts lors de la seconde guerre mondiale pour l’Union Soviétique seule sont estimés actuellement à vingt-sept millions. Imaginez : un sixième de la population disparue en cinq ans, auquel il faut ajouter les innombrables blessés, infirmes pour la vie. C’est bien plus qu’une décimation.
    Le fait est là : la guerre a été et est toujours une source d’inspiration majeure pour les Russes, écrivains, peintres, musiciens, architectes. Mais ce n’est pas un choix de leur part. Je crois pouvoir assurer sans me tromper qu’ils auraient préféré mille fois ne pas être la cible principale des grands massacreurs en chef, Napoléon, Hitler et ces Otasuniens de malheur. Mais il y a un bon côté dans toute chose. Citez-moi un seul monument de ce calibre, un seul édifice architectural mémorable que la France, que l’Occident dans son ensemble, aurait créé depuis 1945. Vous pouvez essayer mais vous risquez de me faire rire.
    En France, on peut dire que l’art, le grand art (j’excepte les arts « mineurs » comme la chanson, le ciné ou la BD) est mort en I945, à quelques très rares exceptions près (Messiaen, Dutilleux ont encore produit quelques chefs d’œuvre de musique ‘savante’ après). À une époque, le plus grand génie de la France ou plus justement de l’esprit français s’est incarné dans son architecture, que l’on pourrait qualifier de paysagère, non pas seulement dans ses édifices les plus imposants mais aussi et surtout dans ses réalisations les plus modestes, qu’elles aient été en pierre, en brique, en bois ou en torchis. Cette époque est terminée ; au mieux on refait maintenant ce qu’on a déjà fait, et en moins bien. En Russie, non seulement l’inspiration architecturale ne s’est pas tarie mais elle est repartie de plus belle.

Pour finir en beauté, quelques photos du site qui ne figurent pas dans cette courte vidéo.

Vue d'ensemble du site, en fin de construction, qui révèle les grandes verrières sur les toits



Autre vue aérienne montrant le plan en cercles imbriqués



Parvis: scultpture monumentale représentant une femme le visage dans les mains




Vue de face, plus impressionnant

mardi 24 octobre 2023

Chers livres de chevet



Les livres de chevet sont des livres qui ont tendance à ne pas quitter le tiroir de votre table de chevet étant donné votre compulsion à les ouvrir sans cesse, à les feuilleter, à les caresser des yeux et même parfois de la main (pour les plus anciennes éditions reliées). Ce sont des livres que vous relisez toujours avec plaisir, surprise ou intérêt, même alors que vous pensiez les connaître par cœur. Il y a du fétichisme là-dedans, pareil à celui de l’enfant ne pouvant se séparer de son nounours et pour certains monomaniaques du Livre, que ce soit la Bible, le Pentateuque ou le Coran, on peut même parler d’idolâtrie.
Les lecteurs qui ont des livres de chevet ont commencé à lire tôt, dès l’enfance, car c’est à cet âge qu’on peut nouer des liens aussi forts avec des objets. Et c’est un trait des enfants de pouvoir relire ou réécouter sans cesse la même histoire sans s’en lasser. Car les premiers livres de chevet sont généralement des livres de fictions ; personnellement, je n’ai jamais entendu parler d’enfant qui avait pour livre de chevet L’Origine des Espèces ou La Somme Théologique de Thomas d’Aquin.
Le plaisir particulier qu’on a avec nos livres de chevet est que l’on sait d’avance que ce sera une bonne surprise, un peu comme les cadeaux de Noël quand on a l’esprit d’un enfant. Et un peu comme les cadeaux de Noël, c’est un plaisir qu’on se réserve environ une fois par an. Si vous n’avez plus de surprise et plus de palpitations quand vient la veille de Noël, si vous n’y voyez plus guère qu’une prime de fin d’année, il est sans doute grand temps de mettre un terme à cette célébration annuelle. Si vous n’avez plus le même genre d’attente pour le livre qui est dans le tiroir de votre table de chevet, si vous ne sentez plus d’âme à l’intérieur, il est aussi grand temps de remiser ce livre dans les plus hauts rayonnages de votre bibliothèque d’où il ne sortira probablement plus jamais de votre vivant. Car n’oubliez pas que la seule âme vivante que vous trouvez dans un livre est la vôtre. Un bon livre est en effet un objet magique qui a le pouvoir d’invoquer des âmes, en particulier celle de celui qui le lit.
Rares sont donc les livres de chevet qui durent le temps d’une vie, surtout si cette vie est longue. Nos livres de chevet évoluent en général avec le temps qui passe, avec les centres d’intérêt qui changent, avec l’expérience qui s’accroît.
D’un point de vue plus personnel, je me suis amusé à rassembler les livres que je continue à relire depuis au moins deux décennies, et dans certains cas remarquables, depuis l’enfance. Je les ai sous les yeux en ce moment-même : un très curieux assortiment. C’est une photographie instantanée, qui ne sera probablement plus vraie dans un ou dix ans mais elle est sûrement assez significative quand vous avez dépassé la moitié de votre vie.

Voici donc cette liste avec mes notes :

- Le premier ne surprendra pas grand monde : il s’agit des Contes de Perrault, que j’ai lus enfant dans une version illustrée (mais pas par Doré) certainement expurgée (car quel enfant voudrait savoir ce qu’il advient de la Belle au Bois Dormant et de sa future belle-mère après les noces) mais qu’il m’arrive encore de relire dans sa version originale. Naturellement, la fréquence de ces lectures, comme d’ailleurs de presque tous mes livres de chevet, a beaucoup baissé avec l’âge.
- Le second est peut-être plus surprenant car il remonte également à mon enfance, à peine plus tard que le premier, aux alentours de dix ans, si mes souvenirs ne me trompent pas. Il s’agit du Démons et Merveilles de Lovecraft. Le livre appartenait à mon père, grand amateur de cet écrivain, et je n’arrive pas à me rappeler si c’est lui qui me l’a conseillé (car il avait parfois des idées tout à fait curieuses sur les lectures qui conviennent à un enfant de tel âge) ou si c’est moi qui l’ait trouvé et emprunté sans rien demander à personne. Un livre auquel je dois beaucoup de cauchemars mais même ces cauchemars, comparés à d’autres bien plus sérieux, étaient en somme une forme de plaisir. La puissance onirique de ses récits — surtout le second, À la recherche de Kadath (je préfère le titre original The Dream-Quest of The Unknown Kaddath) — n’a que très peu d’égales si même il en existe. Aujourd’hui toujours, son pouvoir n’a pas entièrement disparu sur moi, même si le style terrible de ce livre et sa pauvre narration sont devenus un obstacle important.
- De la même époque, je lis encore Le loup des Mers et l’Appel Sauvage de Jack London, même si je le préfère maintenant dans ses textes plus brefs.
- Le Fantôme de l’Opéra a atterri sur ma table de chevet quelques années plus tard, me semble-t-il, au début de l’adolescence donc, qui dans mon cas n’était que la prolongation de l’enfance. Au bout de deux ou trois lectures, j’ai fini par ne plus lire que le dernier tiers, la longue descente en enfer guidée par Le Persan. Maintenant seulement, il m’arriver de le relire à nouveau en entier et ma foi, c’est un très bon roman, à mon avis le meilleur de Gaston Leroux qui a su dans ce livre garder une certaine mesure dans la démesure et freiner son goût pour l’immoralité triomphante.
- Sans doute au même âge, les contes d’Edgar Poe, ou du moins une certaine partie d’entre eux. Maintenant, j’ai ses œuvres complètes car la vérité est que tout m’intéresse chez cet auteur, y compris certains de ses essais comme Eurêka.
- Alice à travers le Miroir. Ce livre de Lewis Carroll ainsi que le précédent de la série, je ne les ai pas lus avant quinze ans. Il m’arrive de relire encore quelques passages d’Alice au Pays des Merveilles mais c’est vraiment le second qui peut être qualifié de livre de chevet. En général, je suis tellement content de ma lecture que je continue avec La Chasse au Snark.
- Les Mille et Une Nuits. Première lecture encore plus tardive, pas avant dix-sept ans, je dirais. Dans la version très expurgée de Galland d’abord puis quelques années plus tard dans une version plus fidèle au texte original. Je considère toujours l’auteur anonyme des Mille et une Nuits comme le narrateur le plus virtuose de toute l’histoire de la littérature.
- Exactement au même âge La Cinquième Tête de Cerbère de Gene Wolfe. Le livre que je relis le plus souvent de Wolfe avec quelques-unes de ses nouvelles (mais dispersées dans l’ensemble de ses recueils : il me faudrait une compilation spéciale reprenant toutes mes nouvelles favorites pour en faire un livre de chevet au sens propre). Bizarrement, bien que j’aie écrit de nombreux articles sur Wolfe, je m’aperçois que je ne parle presque jamais de ce livre. Certainement, je remédierai un jour à ce manque.
- Même époque ou peu après : les poèmes de Rimbaud et la « poésie » de Lautréamont, j’ignore dans quel ordre. Ces lectures n’ont rien à voir avec une prescription scolaire. Rimbaud est l’écrivain qui m’a fait comprendre ce qu’était réellement la poésie et Lautréamont m’a rappelé l’humour ravageur, explosif, de celui de l’auteur inconnu des Mille et Une Nuits bien qu’ils aient assez peu de rapports pour le reste. De Rimbaud, je lis encore tout, même ses lettres. De Lautréamont, je ne relis plus que ses Poésies (quel titre !) et plus rarement quelques morceaux particulièrement savoureux des Chants de Maldoror comme celui qui commence ainsi : « Deux piliers qu’il n’était pas difficile et encore moins impossible de prendre pour des baobabs, s’apercevaient dans la vallée, plus grands que deux épingles. En effet, c’étaient deux tours énormes… »
- Le Regard du Roi de Camara Laye : je peux dater très précisément ma première lecture de ce roman, à dix-huit ans tout rond. Par la suite, j’ai lu d’autres livres de cet auteur, dont l’excellent et célébré à juste titre L’Enfant Noir, mais aucun n’est devenu un de mes livres de chevets. Le fait est que je ne suis pas très attiré par les autobiographies, aussi bien écrites soient-elles (on trouvera un seul contre-exemple dans cette liste). Le Regard du Roi est clairement un roman d’imagination, peut-être dans une Guinée de rêve, aux lisières du fantastique, qui a un charme, presque un parfum, sans véritable substitut possible, du moins à ma connaissance.

Tous les livres suivants sont des livres que j’ai découverts étant déjà adulte, très souvent cependant entre vingt et vingt-cinq ans, période qui marque mon apogée en tant que lecteur.

- Le Dernier Jour d’un Condamné et Les Contemplations de Hugo. Rien à voir donc avec mon cursus scolaire puisque j’avais quitté l’école. Disons-le, dans l’ensemble, l’école m’a plutôt servi de repoussoir que d’incitation à la lecture (avec quelques notables exceptions grâce à des professeurs qui prenaient sans doute le risque de sortir des clous). Le problème avec Hugo est que l’Éducation Nationale à cette époque semblait croire que son chef d’œuvre était 93, un monument de rhétorique creuse, mais apte à susciter de nombreuses analyses (au moins aussi creuses). Tous les romans, même les meilleurs, sont de la poésie diluée, très diluée, mais chez Hugo, c’est encore pire car cela concerne aussi ses livres de poésies dont il faut trier chaque poème en bon grain ou en ivraie. Les Contemplations ne font pas exception à la règle même si le ratio bon grain/ivraie est nettement plus élevé que ses standards habituels. Pour ce livre, afin de me faciliter le choix, j’ai attribué sur la table des matières à certains poèmes un symbole géométrique qui m’indique d’un seul coup d’œil le degré d’intérêt ou de qualité que je leur ai touvé, ce qui m’évite de devoir à chaque nouvelle lecture charrier des tonnes de pierre sans valeur pour retrouver les pépites. Pourquoi je n’ai pas choisi des évaluations chiffrées est un mystère. Le Dernier Jour d’Un Condamné a deux qualités rares chez Hugo : la concision et l’intensité.
- De même, mon addiction tenace pour Les Rêveries d’un Promeneur Solitaire n’est pas à mettre au crédit de notre système scolaire. J’en ai déjà parlé dans un article précédent. J’ajouterais juste que mon plaisir toujours renouvelé à cette lecture à beaucoup à voir avec celui de la promenade et peu avec la rêverie. C’est pourquoi j’ai tendance à l’appeler Les Promenades d’un Rêveur Solitaire.
- Le Père Serge et La Mort d’Ivan Illitch font partie de mes lectures de chevet préférées et mon plus grand souhait est de dénicher un livre unique de taille modeste (car incontestablement, la concision est un facteur essentiel, comme on peut le constater en examinant cette liste, pour qu’un livre puisse espérer se retrouver sur ma table de chevet) qui contiendrait ces deux novellas de Tolstoï. Je n’ai toujours pas trouvé.
- Les contes fantastiques de Maupassant avec en point d’orgue Le Horlà, seconde version.
- Les Contes de la Véranda ainsi que, très inhabituellement, le gros roman qu’est Pierre ou les Ambiguités de Melville (ce livre est un mystère drapé dans une énigme dont j’ai parlé ici).
- Ecce Homo de Nietzsche : ce n’est pas l’autobiographie que j’avais à l’esprit tout à l’heure. Je ne vois pas ce livre comme un autobiographie, ou alors par « un fou qui plaisante » comme dirait Lautréamont, mais bien plutôt comme une fiction. Nietzsche (quelle orthographe terrible ! On devrait interdire de mettre autant de consonnes à la suite) montre ici son sens admirable de la formule, son sens poétique particulièrement développé. L’aspect philosophique de la chose, s’il y en a un, m’échappe complètement.
- Évolution : Une Théorie en Crise de Michael Denton. C’est le seul livre de non-fiction qui figure parmi ma mini bibliothèque de chevet. Je le relis presque autant pour ses qualités stylistiques (assez rares chez un scientifique de pointe) que pour son exemple d’argumentation rigoureuse et implacable. Denton en 2016 a sorti une suite intitulée « Evolution : still a theory in crisis », encore plus essentielle, dont j’ai déjà largement parlé ici, probablement le livre de vulgarisation le plus convainquant et le plus important que j’ai lu à ce jour mais il est évidemment encore beaucoup trop tôt pour le qualifier de livre de chevet.

Enfin, je vais terminer par des livres qui ne sont pas à strictement parler des livres de chevet en raison de leur taille trop imposante mais qui pour le reste en ont toutes les caractéristiques. Ce sont des livres d’art.
Il y a très peu de peintres que j’aime suffisamment pour entreprendre l’achat généralement assez onéreux d’une monographie. Mais quand j’aime, je ne compte plus et j’ai au moins une douzaine de livres plus ou moins grands, plus ou moins épais, plus ou moins lourds qui séjournent régulièrement sur ma table de chevet. Tous partagent deux points communs : de plutôt bonnes reproductions et des textes d’accompagnement plutôt intéressants. Les peintres en question sont, dans l’ordre chronologique : Uccello, Bosch, Georges de La Tour, Turner, Savrassov (en russe celui-ci par force), Degas, Henri Rousseau.

samedi 20 novembre 2021

Écrire : travail ou hobby ?

Comme l’indique la biographie admirablement concise que vous pouvez lire sur cette page à gauche, mon temps se partage entre trois activités principales : l’écriture, la foresterie et le dessin (la peinture). Je n’ai aucun doute sur le statut de deux d’entre elles. La foresterie, quoiqu’assez plaisante en fait, est un travail. Le dessin est incontestablement un hobby : je suis une sorte de peintre du dimanche, assez littéralement d’ailleurs. Mais qu’en est-il de la troisième ? me suis-je alors demandé et la réponse m’a semblé nettement moins claire.

D’emblée, pour y répondre, j’ai écarté les notions vaseuses de passion ou de vocation dans la discussion qui suit puisqu’il me faudrait écrire un volume de la taille de La Critique De La Raison Pure pour donner un peu de solidité à des concepts aussi étrangers que la nécessité intérieure et que de toute façon je déteste ce genre de livres qui coupent les cheveux en quatre. Ensuite, j’ai écarté tout ce qui n’est pas littérature sérieuse, essais, chroniques, dissertations philosophiques pour rire ou articles comme celui que je suis en train de taper et qui appartiennent évidemment à la catégorie du hobby, de la distraction oiseuse pour riche dilettante, de la conversation pour passer le temps, voire des ruminations silencieuses d’un promeneur solitaire fort délassantes à dire vrai quoique peut-être uniquement pour le promeneur en question

Qu’est-ce qui différencie fondamentalement le travail d’un hobby ? Les deux angles que je vais retenir sont l’étymologie et l’utilité. Étymologiquement, le travail est la peine, le châtiment, tandis que le hobby est le plaisir, la récompense. L’utilité première et souvent unique du travail, sauf pour les esclaves et les forçats (et les femmes ajouteraient certain(e)s)), est de gagner de l’argent, assez pour survivre tout au moins, à la sueur de son front, dans la peine et l’ennui ; la fonction d’un hobby est précisément le contraire, de vous faire dépenser votre argent péniblement gagné par le travail pour satisfaire un plaisir (et remplir au passage les poches d’autrui).

Examinons l’aspect étymologique et voyons dans quelle catégorie se range l’écriture.

Mais d’abord, quelques précisions. Dans mon cas au moins, le processus d'écriture comporte trois phases : ce qu’on appelle le premier jet, la réécriture, le polissage ou correction. Le premier jet, avec la découverte, la marche irrésistible vers l’inconnu, le jaillissement spontané de l’inspiration, pourrait être un plaisir mais le fait est que dans l’ensemble, sauf rares exceptions, il ne l’est pas. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas dans mon état normal. Parce que je suis tiré du lit à quatre heures du matin, ou en fait à n’importe quelle heure de la nuit. Parce que je n’aime pas sentir ma main échapper à tout contrôle et courir sur le papier de gauche à droite à une allure très excessive sans jamais prendre conseil de mon cerveau, jusqu’au moment où elle arrive dans une impasse et alors je dois retracer laborieusement sa piste encore fumante, armé d’une gomme jusqu’à ce que j’ai retrouvé l’embranchement fatal où elle s’est égarée. Naturellement, le résultat est un torchon infâme, parfaitement illisible, même pour moi. Peu importe, je n’ai de toute façon aucune intention de le relire ni de m’en servir en aucune manière si ce n’est éventuellement comme pense-bête ; le premier jet est juste une façon compliquée de rassembler des éléments épars, de séparer le bon grain de l’ivraie et de me les imprimer dans la tête. Le statut de la première phase est donc ambigu, au mieux. 

La seconde phase, toujours réalisée plusieurs mois ou plusieurs années après la première, peut-être aussi bien l’un que l’autre, labeur ou plaisir. Si tout se déroule selon le plan, qui est d’arriver à un texte lisible (et presque publiable) au bout de l’opération, c’est un plaisir. Mais c’est le cas le plus rare. Très souvent, il faut plus d’une réécriture — deux, trois, quatre, six, dix, treize — et plus il y en a, plus on s’approche de la définition habituelle d’un travail au sens étymologique du terme pour finir par les tourments du damné, tel Sisyphe roulant sa pierre éternellement au sommet de la montagne, uniquement pour la voir redescendre beaucoup plus vite. D’ailleurs taper quatre cent pages avec deux index exclut d’emblée toute idée de plaisir.

Quant à la dernière phase, si elle arrive, elle se range sans discussion possible dans le pur labeur du scribe à loupe et lunettes à double foyer, méticuleux, routinier, sans intérêt.

Et donc, tout compte fait, écrire devrait plutôt appartenir à la catégorie travail selon ce premier angle. Qu’en est-il du second ? Un bilan financier s'impose.

Voyons pour la première phase. J’écris tous mes premiers jets à la main, au crayon de bois, sur des feuilles volantes, dont le recto a été préalablement utilisé pour d'autres besognes. On peut donc considérer que le coût en papier est nul, d’autant que ces feuilles auront une troisième et ultime fonction en me servant d’allume-feu pour ma chaudière à bois. J’ai besoin de cinq crayons de bois, de deux gommes et deux taille-crayons (au cas où l’un viendrait à flancher, je suis prévoyant) pour noircir quatre cent versos de feuilles, ce qui reste modique. Malheureusement, ça se gâte avec la seconde phase. Il me faut alors un PC ou Mac (je ne suis pas sectaire) tous les 10 ans, un logiciel d’écriture non gratuit et un autre de dessin pour les illustrations, car j’adore les livres illustrés, du moins en tant que lecteur (beaucoup moins en tant que fabricant). Si j’ajoute quelques frais promotionnels obligés, le rachat d'un ou plusieurs exemplaires pour le contrôle qualité, il est mathématiquement certain que je ne gagne pas d’argent avec l’écriture et ma centaine de lecteurs, malgré un sens de l’économie que d’aucuns jugent remarquable. D’un point de vue strictement comptable, je peux donc avancer cette affirmation paradoxale que plus je publie de livres, novellas, romans ou recueils de nouvelles (ces derniers sont vraiment terribles à cet égard), plus je perds de l’argent. Et encore, je n’ai pour l’heure pas osé publier de recueils de poèmes !

Le statut de l’écriture est donc étrange. Il combine chez moi tous les défauts ou presque des deux catégories et n’en possède à peu près aucun des avantages : écrire ne me fait ni gagner de l’argent ni ne me procure beaucoup de plaisir et me donne encore moins de satisfaction intellectuelle, puisque j’ai la maladie du perfectionnisme en ce domaine (et uniquement en celui-ci) et qu’il n’y a point de fond ni de fin à cette quête. 

Drôle de hobby.

Pour terminer cet article (hé oui, il n’était pas terminé), et pour élargir sa perspective quelque peu autocentrée, je voudrais citer le cas d’un autre écrivain, très fameux lui, Rousseau. Alors déjà célèbre auteur du Contrat Social ou de La Nouvelle Héloïse, aussi adulé que détesté, invité, souvent sans succès, dans tous les salons des dames à la mode et toutes les cours d’Europe, et voyant donc qu’une richesse condamnable le guettait, il eut une idée géniale pour rester pauvre contre vents et marées. De mauvaises langues diront qu’il a alors inventé le dumping de l’écrivain, ou disons du producteur de livres électroniques, chose courante de nos jours quand on voit ces monstrueux pavés de mille pages et plus (ceux-là se pèsent en Ko), vendus à 0,99€, mais ces mauvaises langues auraient tort. Rousseau était un idéaliste, un vrai, et qui allait au bout de ses idées, du moins jusqu’au point ou ses faiblesses de caractère et de constitution le lui permettaient. Rousseau, à cette époque, était écrivain professionnel, mais pas le genre d’écrivain auquel on pense. Il écrivait ou plus exactement copiait des partitions de musique, des livrets d’opéra, ce genre de choses, car il était aussi musicien. Et pour ce travail, il prenait tant du mot ou j’imagine de la ligne puisque je ne vois guère de mots dans une partition excepté les glissando, piano, moderato et tutti quanti. Son prix n’était pas cher et je suppose qu’à sa porte, il y avait un écriteau vantant la modicité de ses tarifs. Eh bien, pour ne pas risquer de devenir riche à cause de tous ces inconnus oisifs qui voulaient absolument sinon lire au moins avoir le plaisir supérieur d’arborer son dernier livre dans leur bibliothèque, il eut l’idée géniale, quoique burlesque, presque délirante à nos yeux de laborieux petits commerçants de troisième classe, d’imposer à ses éditeurs (quelle belle imposition ! devaient-ils se dire) de ne le payer que le tarif exact qu’il prenait comme copiste de musique, en une seule fois, comme pour un forfait, tant du mot et pas un sou de plus. J’imagine qu’il n’a pas eu trop de mal à trouver éditeur avec ce type de condition draconienne.

Drôle de travail.