samedi 4 juillet 2026

L’amour, le vrai, avec soupirs, éclairs et tremblements

Flammes (détail): Crayons de couleur sur papier de couleur, pastels

    Voici un sujet que je n’avais pas encore abordé, sauf sous son aspect graphique (ici par exemple). Peut-être que le thème m’a été dicté par ce début de saison estivale et ses températures torrides, allez savoir. Comme le montre assez clairement mon dessin de présentation, l’amour dont il sera question dans cet article est cette variété particulière mais essentielle qui est indémêlable du sexe et qui permet éventuellement de faire des enfants au bout du compte. Je n’ai considéré dans mon étudeque le cas le plus universel, et de très loin, à savoir l’amour entre une femme et un homme. Je suppose qu’elle s’adresse plutôt à des êtres jeunes qu’expérimentés, plutôt idéalistes que cyniques.
L’amour vrai, qui peut se définir comme une passion réciproque entre deux individus précis, non substituables, peut en théorie survenir à n’importe quel âge. Dans la majorité des cas, en pratique, il survient plutôt dans la jeunesse que dans la maturité ou à fortiori que dans la vieillesse, ce que j’expliquerai plus loin car ce n’est pas aussi évident qu’on serait tenté de le croire. Ce type d’amour est souvent déclenché par ce qu’on appelle communément le coup de foudre. C’est particulièrement vrai des femmes mais aussi des hommes, quoique souvent avec un certain retard à l’allumage. Outre le coup de foudre (qui n’est pas absolument nécessaire) les signes physiques les plus courants indiquant qu’on est devenu amoureux, qu’on est en amour, comme disent les anglosaxons, sont les rougeurs, les palpitations, l’incapacité à se concentrer sur un travail quelconque, l’étourderie, les titubements, le vertige et divers troubles de la vision et de l’appétit. Mais pour que l’amour entre vraiment dans le champ de cet article, encore faut-il qu’il soit réciproque, que le sentiment, le désir ou le désir d’être désirée, soit à peu près aussi intense d’un côté que de l’autre. Ce n’est certes pas le cas le plus courant. Quand cela vous arrive, si ça vous arrive, quand vous sentez que vous avez trouvé le partenaire idéal, quand l’alchimie entre vous deux est parfaite, la première chose que vous avez à faire est de remercier votre chance, la nature bien faite, le destin, le ciel, Dieu, qui vous voudrez, mais ne vous montrez pas ingrat car ce genre d’amour réciproque n’arrive pas à tout le monde au cours de sa vie. Potentiellement, cela pourrait arriver à tout le monde mais l’expérience montre que pour des raisons diverses, cela n’arrive jamais à certaines personnes. Il est très facile de reconnaître dans la rue des personnes amoureuses, authentiquement amoureuses, sans aucune démonstration spectaculaire et d’ailleurs normalement réservées aux lieux privés. Le moindre de leur regard, le moindre de leur geste est chargé d’amour, même quand l’aimé n’est pas là, mais plus encore quand il est présent.
L’état d’une personne amoureuse et qui rencontre un sentiment réciproque chez la personne aimée est tellement agréable qu’il vous fait tout oublier. Il n’y a pas de gêne entre les deux, pas de tabou, pas ces contraintes qui existent dans presque toutes les autres relations sociales. Tout semble naturel, évident, y compris bien sûr le sexe. Précisons que l’acte sexuel n’est en fait nullement obligatoire et que la relation entre les deux personnes amoureuses peut rester platonique ou disons au stade du flirt léger, de la discussion badine diraient certains, sans que l’intensité des sentiments et des désirs éprouvés ne baisse d’un iota, bien au contraire. Si j’étais conseiller en sexologie, je conseillerais d’ailleurs d’attendre le plus longtemps possible de passer à l’acte. Une année d’abstinence, voire deux, serait mon ordonnance de médecin sexologue, un peu sévère certes mais juste. D’abord, ce temps permet de se connaître mieux et surtout cela restera le moment le plus inoubliable, le plus poétique de votre histoire de couple. Et quand enfin, vous déciderez pour une raison ou pour une autre de franchir le Rubicon, cela n’en sera que meilleur, dix fois meilleur. Cela vous semblera une nuit — ou en fait des nuits — merveilleuses car le sexe peut être merveilleux lui aussi.
Quand vous débuterez cette seconde phase (post coïtale dirait notre médecin), il se produit généralement quelques changements importants chez les deux partenaires amoureux. L’homme par exemple perd l’appétit tandis que pour la femme en a pour deux : elle a sans cesse envie de manger. La femme a sans cesse envie d’embrasser et de toucher son compagnon tandis que son compagnon a sans cesse envie de se retrouver avec elle seule dans un endroit isolé mais pas forcément sombre. Il est toujours très difficile pour les deux de penser à quoi que ce soit, excepté à ce qu’ils font ensemble la nuit et parfois le jour. Et les nuits blanches n’aident certes pas à la concentration. Ce n’est donc évidemment pas une bonne époque pour le travail et la création. Si vous voyez une personne très assidue au travail, vous pouvez être sûr qu’elle n’est pas amoureuse.
Être amoureux n’est pas réservé à la jeunesse mais disons qu’elle aide beaucoup. Parfois, la vie ne vous donne pas l’opportunité de rencontrer le partenaire qui peut déclencher ces sentiments intenses avant un âge mûr, voire un âge certain comme on dit. Et dans ce cas seulement, on peut trouver des authentiques amoureux ayant atteint voire dépassé le milieu de leur vie, comme dirait Dante. On peut estimer que plus l’âge de cette découverte (car il s’agit bien d’une première, psychologiquement parlant, même pour ces vieux amants) est tardive, plus l’amour aura de chance de rester platonique ou au stade du flirt léger. Et dans tous les cas, on comprend bien qu’il s’accompagnera de moins de stupeurs et de tremblements qu’avec des amants de vingt ou trente ans.
Le cas des amoureux très jeunes, adolescents, quoique très beau lui aussi dans l’absolu, aura néanmoins la probabilité la plus élevée de rentrer dans la catégorie des belles histoires qui finissent mal. Je n’entends pas par là un sort tragique à la Roméo et Juliette mais une fin beaucoup trop précoce et quelque peu amère. Le manque d’expérience de la vie, le manque de connaissance de soi et de l’autre, est presque fatal pour la durabilité d’un couple, ou en tout cas pour l’alchimie si précieuse dont je parlais plus haut. La déception risque d’être terrible quand toutes les pesanteurs de la société vont s’abattre sur les deux jeunes amants et il est inévitable qu’elle s’abattent sur eux. Il ne suffit pas d’être mature physiquement, il faut aussi l’être dans sa tête pour que l’histoire ait une chance de durer. Et ce cas-là est particulièrement triste parce que ni l’un ni l’autre de ces adolescents ne retrouvera ce feu, cette joie, cette intensité de sentiments, dans toute la suite de leur vie, qui pourra être encore très longue.
Cet amour, ces feux de la passion, dans tous les cas, à tous les âges, finiront par passer et ne reviendront pas. Certaines femmes assurent que leurs sentiments pour leur compagnon ne diminuent pas et même augmentent avec le temps et c’est peut-être vrai pour ce que j’en sais (je ne peux vraiment pas me mettre dans leur tête sur ce point). En fait, j’aurais tendance à les croire. Mais le problème est que ce n’est pas réciproque. Les hommes perdent clairement en sentiment amoureux au bout de quelques temps, quelques mois ou quelques années, même si leur femme est toujours jeune, belle, désirable. Ils n’y peuvent rien ; c’est dans leur nature. Ils l’aiment bien certes mais ce n’est plus du tout la même chose, n’est-ce pas. Aimer vraiment et aimer bien sont deux choses très différentes, comme si les deux choses étaient d’une composition chimique différente. Et la seconde n’a aucune chance de nous faire oublier la première.
C’est pourquoi certains hommes, un peu trop nostalgiques, cherchent à retrouver ce feu de l’amour avec une ou en fait généralement un certain nombre d’autres femmes (successivement en principe). Leurs espoirs seront vains. L’amour vrai ne reviendra pas. Il est du genre facteur à ne passer qu’une fois et une seule. De même certaines femmes, voyant que l’amour de leur compagnon tiédit, se mettent dans la tête de trouver un remplaçant qui saura leur redonner ce grand frisson et toute cette poésie qu’elles ressentaient à leur contact. Elles aussi seront déçues ; cela ne reviendra pas. C’est impossible. La nature humaine est ainsi faite que cette intensité de sentiments et de désirs ne peut être atteint qu’une fois au cours de notre vie. Le seul résultat qu’ils obtiendront, en dehors d’une petite pointe, très provisoire, sur leur encéphalogramme ou leur cardiogramme, sera de teinter leur belle histoire d’aigreur, d’amertume et pour ceux qui n’ont pas encore perdu leur âme, de remords.
Mon conseil de docteur sévère est donc de rester avec la personne qui vous a procuré cette joie intense, même si c’était il y a longtemps et qu’il ne reste plus grand-chose du feu de l’ancien volcan, comme dirait Brel. Pour l’homme, qui a quelque peu une nature de papillon, c’est une ordonnance effectivement difficile à suivre sur le long terme, dans toute sa rigueur, et ressemble assez à un sacrifice. Quant à la femme, il lui faudra une dose importante de compréhension et d’abnégation pour ne pas retourner « chez sa mère » au plus petit faux pas de son compagnon. Dans les deux cas, leur sacrifice mutuel en vaut la peine. Et pas seulement pour les enfants nés de leur union. Pour eux, pour leur santé mentale, pour leur âme.
Dans l’ensemble, l’amour des amoureux ne dure pas. On ne peut pas maintenir longtemps des sentiments ou des désirs à un tel niveau. Ce n’est pas humain, ou disons plus prudemment, ce n’est pas masculin. Cela ne signifie nullement que cet amour a pour cela moins de valeur. Son intensité compense largement sa brièveté. Est-ce que la vie d’une mésange parce qu’elle bien plus éphémère que celle d’un corbeau est moins précieuse ? Non. Le fait que cet amour soit en partie le fruit du travail de nos glandes lui ôte-t-il de la valeur ? non plus. Le fait que l’amour d’un homme pour une femme soit quelque peu proportionnel au désir sexuel qu’elle lui inspire et ne peut donc que décroître lui enlève-t-il de la sincérité, de la réalité ? pas davantage.
Rappelez-vous toujours du seul point important. Tout le monde rêve ou a rêvé ou rêvera de connaître l’amour vrai, l’amour dont il est question dans cet article. Tout le monde pourtant ne le connaîtra pas. Alors si vous avez la chance que cela vous arrive, gardez-le précieusement près de vous, contre vous, en vous. Et gardez la femme ou l’homme qui vous l’a inspiré, contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire, comme les curés disaient à une époque (peut-être qu’ils le disent encore d’ailleurs pour ce que j’en sais, c’est-à-dire à peu près rien).

Deux anges conversant (détail): crayon



 

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