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vendredi 26 avril 2024

Le Signal : préface pour une édition future

Couverture du roman Le Signal pour la version électronique
 


    Le signal répond à coup sûr aux définitions les plus habituelles de la science-fiction. On y trouve des vaisseaux spatiaux interstellaires, une exoplanète, un être extra-terrestre. Néanmoins, si je devais en donner un résumé lapidaire, je dirais que le roman raconte l'histoire d'un couple de cosmonautes dont l'appariement a été réalisé sous l'égide de méchantes sorcières ou de dieux moqueurs. Comme le roman est court, je l'ai fait suivre d'une novella tirant davantage sur le fantastique, plus réaliste aussi, d'inspiration très contemporaine, puisqu'elle a pour cadre un champ de bataille situé disons... à l'est. J'ai failli la faire suivre à son tour du texte bref que vous pouvez lire ci-dessous (finalement, après réflexion, son caractère naturaliste, dénué d'événement surnaturel au sens propre, m'a fait y renoncer) avant de trouver qu'il ferait la plus jolie préface possible à mon livre. Eh bien voilà, c'est fait.


L’officier recruteur et le candidat-poète

   Inhabituellement, le recruteur devant lequel se tenait le poète était un officier supérieur. Naturellement, le poète ignorait ce fait. Bien qu’il fût impossible de les rater, même pour des yeux de myope, les deux bandes rouges et l’étoile dorée ornant la poitrine de l’homme qui l’examinait n’avaient aucune signification pour lui. Très probablement, pensait l’officier, son voisin devait le prendre pour un de ces sergents recruteurs de légende qui vous saoulent de vodka ou de coups (ou les deux) jusqu’à ce que vous ayez signé votre engagement, juste avant que vous ne vous réveilliez dans une caserne sans rien comprendre de ce qui avait pu arriver. L’officier en avait en effet le physique impressionnant et cet air typique des soldats vétérans d’avoir dix ans de plus que leur âge réel. 

En fait, l’officier était le chef de ce bureau de recrutement et il tenait à avoir le dernier mot, et possiblement d’exercer son droit de veto, quand on atteignait le stade final de la signature d’une nouvelle recrue. Il estimait qu’en dehors d’un cas sinistre qu’il préférait ne pas envisager (et il n’avait pour le moment aucune raison de l’envisager) une mauvaise recrue était pire que pas de recrue du tout.

L’homme en treillis kaki n’avait pas prononcé un mot hormis les politesses d’usage depuis l’entrée dans son bureau du candidat au front. Il avait écouté sans rien dire le jeune homme exposer ses motivations. Maintenant que l’autre avait cessé de parler, il continuait de se taire, feuilletant le dossier qu’il avait sous les yeux. Le jeune homme avait passé tous les tests avant de parvenir jusqu’à son bureau. Ses résultats étaient médiocres, sauf pour le niveau d’alphabétisation, mais ses subordonnés l’avaient jugé apte au service. Et en effet rien dans ce dossier ne justifiait un refus. Après tout, les volontaires en ces temps de guerre ne se pressaient pas au portillon. 

L’officier recruteur referma finalement le dossier et émit un profond soupir, volontairement exagéré, et fixa son voisin d’un œil sceptique.

— Si c’est ma vue qui fait problème… commença le jeune homme en désignant ses lunettes de correction.

— Non, coupa l’officier. Vous n’avez pas candidaté pour un poste de pilote de chasse à ce que je vois.

L’ironie de la remarque échappa à son voisin. Celui-ci ne devait même pas imaginer que l’officier recruteur pouvait ou savait plaisanter. Il faut avouer d’ailleurs que l’expression de l’homme à l'étoile dorée n’avait pas changé d’un iota.

— Il y a un point qui me gêne : pourquoi à la case « activité professionnelle » avez-vous répondu « poète » ? demanda le recruteur.

— Parce que c’est mon activité principale.

— Mais ce n’est pas un métier.

— Je n’écris pas que de la poésie, j’écris aussi des romans. Et je gagne de l’argent avec. Donc cela rentre bien dans le cadre d’une activité professionnelle.

L’officier se recula dans son siège et joignit l’extrémité de ses doigts tout en fronçant les sourcils.

— Voyez-vous, à l’armée, nous ne sommes pas très intelligents mais nous aimons la précision. Si vous êtes écrivain, il fallait écrire « écrivain ».

— Moi aussi j’aime la précision, rétorqua le poète. C’et pourquoi j’ai mis « poète ». Je n’aime pas particulièrement écrire. C’est un moyen comme un autre.

L’officier étouffa un sourire par une grimace et observa les mains du poète, qui n’avaient de toute évidence pas tenu souvent un outil, en dehors d’un stylo-plume (et encore à notre époque, réfléchit le recruteur, on utilisait plutôt un clavier d’ordinateur : c’était peut-être ce que son voisin entendait par « je n’aime pas particulièrement écrire »). Il soupira de nouveau, très ostensiblement, puis fit mine de chercher dans le dossier une information nouvelle qui pouvait faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre.

Il y eut un silence interminable qui mit mal à l’aise le jeune homme, qui commença à se tortiller sur sa chaise (dure et inconfortable comme il se doit).

— Vous avez dit que vous désiriez aller sur le front et pas à l’arrière. C’est louable de votre part. Mais que comptez-vous y faire précisément ? demanda brusquement l’officier en haussant à peine le ton (son voisin sursauta comme si l’homme avait aboyé).

— Mais… je ne sais pas moi, je pensais que c’était vous…

— Non, vous ne comprenez pas. Tout à l’heure vous m’avez exposé vos motivations, très joliment, mais c’était plutôt abstrait, le désir d’être utile, l’amour de la patrie, etc., et nous sommes plutôt terre à terre par ici. Comment voyez-vous les choses concrètement ? Quel fonction précise, quelle tâche croyez-vous pouvoir remplir sur le front ?

Le jeune homme rougit et ne répondit rien.

— Je ne sais pas, dit-il finalement. Peut-être que… Peut-être…

— Peut-être que quoi ?

— Peut-être que je pourrais être fantassin. Tout le monde peut être fantassin, non ?

— Ah oui, vous croyez ça… ? 

Le poète rougit de plus belle, se demandant s’il n’avait pas commis un grave impair. Peut-être que l’autre en face de lui était justement dans les fantassins ?

— Après de l’entraînement bien sûr, ajouta-t-il en hâte pour corriger la mauvaise impression.

— D’accord, je pourrais peut-être vous prendre comme fantassin de base, admit le recruteur. Mais savez-vous ce que ça signifie que d’être fantassin sans spécialité et, je dirais, sans utilité particulière ?

— Non, fit le jeune homme d’un air un peu inquiet.

— Cela signifie que lorsqu’un poste ou une mission sur le front présentera un risque élevé et que le degré de compétences sera sans importance, vous serez sur la liste des premiers élus.

Il laissa tout le temps au jeune homme pour se pénétrer de la signification de ses paroles et ajouta même, pour bien lui mettre les points sur les i.

— Plus un soldat est compétent, plus on tient à lui : c’est comme ça que ça se passe.

Le poète avala sa salive puis hocha la tête en le regardant.

— Je comprends. Mais je veux quand même y aller, dit-il d’un air têtu.

Le recruteur haussa les épaules et sans un mot de plus, lui passa le formulaire, un contrat en bonne et due forme, pour qu’il le signe.


Six mois plus tard, il reçut sur son bureau la liste des 200 — morts au combat — et y trouva sans surprise le nom du poète. Ce dernier était proposé à titre posthume comme récipiendaire de la médaille du mérite militaire, ce qui était en fait le minimum dans ces circonstances douloureuses. Suivait un résumé de ses états militaires et des circonstances pouvant justifier cette distinction (qui impliquait aussi une somme d’argent et une majoration de la pension de guerre pour la veuve ou les enfants survivants du « bénéficiaire », mais le poète n’avait ni femme ni enfant). L’événement qui avait conduit à la mort du poète était sans importance en soi. Le recruteur savait que chaque jour passé sur le front sans blessure pour un soldat de ce genre était une espèce de miracle et il avait réussi à rester à peu près indemne trois longs mois durant. Il n’avait fait preuve d’aucune bravoure particulière. Néanmoins, durant ce temps, le recruteur s’était intéressé au parcours du poète et avait noté quelques faits intéressants. Le bataillon vers lequel il l’avait fléché s’était particulièrement distingué ces derniers mois alors qu’il n’avait jamais brillé auparavant, plutôt le contraire. Il ne s’agissait pas de quelque acte d’héroïsme isolé, de ces sacrifices nobles et à dire vrai impressionnants, mais sans répercussion importante sur la direction générale des opérations ; ce régiment avait enfoncé presque à lui seul la ligne ennemie dans le secteur dont il avait la responsabilité, et ceci à plusieurs reprises, si bien que l’armée ennemie avait commencé à se disloquer dans cette région. Et cette série gagnante avait précisément commencé juste après que le poète ait terminé son entraînement de trois mois (le minimum mais on ne pouvait consacrer trop de temps et d’argent à un soldat aussi peu prometteur). Cette coïncidence l’avait rendu perplexe. Et il y avait autre chose. Le seul « haut fait » du poète à sa connaissance était d’avoir tenu un journal de guerre très consciencieusement, qu’il lisait à ses camarades chaque soir à la veillée, pour s’assurer de leur accord, puisqu’il y était beaucoup plus question d’eux que de lui, avant de le poster sur Internet. Or, vers la même époque, il avait pu enregistrer de visu la très nette augmentation des volontaires qui arrivaient dans son bureau. Et il savait qu’il n’était pas le seul bureau de recrutement à observer ce regain de patriotisme inattendu. Il avait lu quelques billets du poète, des compte-rendu honnêtes de ses journées au front, lui avaient-il semblé, et donc a priori peu propices à susciter les vocations. La banalité quotidienne, le travail dur du matin au soir, la réalisation progressive que le métier de soldat consiste très peu à tirer mais plutôt à creuser, réparer, consolider, nettoyer, recoudre, le tout dans des conditions pas meilleures que celle d’un bagnard et parfois pire, étaient honnêtement décrites. Alors pourquoi les gens étaient devenus si nombreux à suivre ce journal de poète-soldat, bien plus d’un million pour les derniers billets disait-on ? Sans doute était-ce cela justement. Trouver la beauté et la grandeur même là où elles ne semblaient avoir plus aucune place. Il fallait un don ou un œil spécial pour cela.

L’officier resta un moment rêveur devant le rapport en essayant de se rappeler le visage du poète derrière ses lunettes. Un visage trop tendre, presque une fille, avait-il songé aussitôt (et l’idée d’envoyer là-bas une fille, pour lui qui était père de plusieurs filles, était une horrible idée). Ce n’est pas ta place, avait-il d’abord pensé. Il avait tout essayé dans la mesure du possible pour le dissuader de signer. Et puis après tout, s’était-il dit face à son obstination, ce poète ferait une aussi bonne chair à canon que les autres si c’était ce qu’il voulait. En plus, cela montrerait aux critiques de l’armée qu’il n’y avait pas que des fils de paysans et d’ouvriers (ou les paysans et les ouvriers eux-mêmes) qu’on envoyait sur le front. Ce n’était pas son problème au fond. Son problème à lui était de trouver des soldats, point final. Et il s’était donc lavé les mains comme Ponce Pilate en envoyant Jésus au poteau de sacrifice.

Finalement, il raya la mention « du mérite militaire » et inscrivit à la place « de héros de la nation », la plus haute distinction qui soit. C’était plus juste et en plus ce serait la preuve aux yeux de ses supérieurs qu’en enrôlant ce poète, il avait fait encore une fois un excellent job.


Le livre, sans la préface, est disponible ici.


lundi 25 décembre 2023

Le grand noir tombé du ciel et autres voyageurs insolites : genèse et révélations

 

Jaquette du livre broché




    Ce recueil est, selon mon décompte, le dix-septième livre que je publie mais celui que j’ai écrit en premier, de très loin, en ce qui concerne le gros de la matière. En cette fin d’année de 2023, ou parfois un peu avant, je n’ai eu à procéder qu’à un très léger toilettage pour la majorité des textes, au nombre de vingt-cinq, sauf quelques exceptions où je peux estimer avoir apporté un changement substantiel. Les plus précoces doivent remonter au tout début des années 90, c’est-à-dire il y a des siècles, mais je me suis aperçu que j’étais toujours d’accord avec moi-même sur l’essentiel si tant est qu’on puisse dire que je suis réellement le responsable de l’idée de ces textes (je n’en suis toujours pas sûr).
    Mon but original était des plus grossiers : faire rentrer dans un recueil cohérent la plupart des nouvelles que je n’avais pas déjà publiées, exceptées sur mon blog ou d’autres sites à faible durée d'impact (deux ou trois textes ont toutefois été inclus dans mes précédents recueils, à peu près introuvables aujourd’hui). J’ai exclu les novellas, que j’ai l’habitude de publier à part car elles relèvent toutes de la science-fiction, généralement très pure, alors que mes nouvelles plus courtes, allez savoir pourquoi, sont tout sauf ça (si on excepte parfois une vague teinture futuriste souvent plaquée après coup). En cours de route, je me suis aperçu que le thème dominant qui ressortait de ces récits, sans parler de leur ambiance fantastique commune de toute façon à l’ensemble de mes productions littéraires, était le voyage et que ce thème était encore plus palpable dans ce que j’appelle mes petites proses poétiques qui datent à peu près de la même époque : j’ai donc eu l’idée d’adjoindre toute une série de poésies, ce qui me permettait aussi d’obtenir un livre d’un volume assez honorable. Quant au fait, évident en soi, que la poésie n’est vraiment pas un gage de succès d’édition, cela ne m’a pas longtemps gêné vu que je suis mon propre éditeur et que le commerce n’est pas pour moi, jusqu’à présent, une question de subsistance.
    La transition entre la première partie consacrée aux récits et la seconde comprenant les poésies était facile à trouver puisque la seconde commence là où se termine la première, à peu de choses près. Le titre devenait alors évident puisque Abe Tsumbo est chez moi le voyageur par excellence, un voyageur clairement tombé du ciel. C’est donc, vous l’aurez compris, un des tout premiers personnages que j’ai imaginés et celui auquel j’aurais finalement consacré le plus de textes (cinq si on compte Les Voyages d’Abe Tsumbo pour la somme de deux longs récits indépendants, ce qui est en fait le cas).
La partie « récits » est assez simple : il s’agit de nouvelles assez classiques dans leur forme sauf une, L’ange qui apparut à Jonas (un grand voyageur au moyen de locomotion le plus insolite de la Bible), que j’ai incluse dedans mais qui aurait probablement pu tout aussi bien convenir à ma seconde partie.
    La partie « poésies » mérite sans doute un peu plus d’explications. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à distinguer entre prose et poésie. J’ai tenté d’expliquer dans cet article-là ce qui est l’essence de la poésie, sa véritable musique, et qui n’a évidemment pas l’ombre d’un lien avec le nombre de pieds ou l’art dérisoire de la rime. Néanmoins, conscient que beaucoup n’ont pas ma largeur de vues, j’ai rangé tout ce qui avait des vers, classiques, blancs ou libres, des versets, ou dont le récit par trop bref omettait soit le début soit la fin soit le milieu, dans la partie « poésies ». Et encore, cela n’explique pas pourquoi j’ai considéré que Tu’Es’Roc, par exemple, n’était pas un « récit » mais une « poésie ». Peut-être parce qu’il semble un poil trop énigmatique (même pour moi). Disons-le clairement, certaines de ces poésies, de ces petites proses poétiques, sont des rêves, de ceux qu’on a en dormant, et je n’en ai pas plus que le lecteur les secrets de fabrication. Ou pour être plus exact, ce sont des traductions littéraires de rêves, dont le tissu est naturellement beaucoup trop subtil pour être dicible, réductible à des mots. Freud a bien sûr le droit de chercher une signification aux rêves mais la mesquinerie de ses obsessions personnelles et l’intérêt de sa profession conjuguées ont transformé ces mystérieux aérolithes de la psyché en des objets d’études ridicules. Oh, tous les rêves ne valent pas la peine de l’écrivain, loin de là, tous ne volent pas haut. Mais quand il vous en arrive un de ces bolides éclatants qu’on dirait venus du ciel, ce serait une faute majeure pour un artiste de ne pas au moins essayer de l’apprivoiser, d’en faire une créature quelque peu présentable, sinon domesticable.*
    Certains des textes inclus dans ce recueil ont eu une genèse compliquée, basée sur de très anciens textes (à l’échelle d’une vie humaine) et ne doivent leur achèvement qu’à une de ces révélations récentes mentionnées dans le sous-titre humoristique de cet article. C’est tout particulièrement le cas de Desseins éternels, dont j’ai donné la ou plutôt les clefs ici. Un autre est Passant d’enfer, dont la guerre en Ukraine, événement très actuel donc, a nettement changé le cours, qui disparaissait autrefois sans jamais atteindre la mer (je ne pouvais prévoir que j’aurais la fin, le débouchement du récit, des décennies plus tard). D’autres textes, la grande majorité en fait, ont bénéficié d’un accouchement rapide et sans douleur ; généralement, ce sont ceux qui ont le moins besoin de retouches.

Le livre est disponible ici.
*Ma "théorie" sur la mémoire des rêves.

samedi 6 mai 2023

Voiles d'or en abîme passant : préface pour une édition future


Voiles d'or en abîme passant est le septième et dernier tome de la série des Sept Cercles de l'enfer. C'est aussi, et de loin, le plus long. J'ai l'habitude de dire que ma distance de prédilection est le 800 ou le 1500 mètres; ici, on est clairement plutôt du côté du 10000.

C'est aussi, très probablement, ma dernière performance dans ce domaine (celui de la fiction littéraire) ou du moins la dernière publiée (puisque l'ordre de publication ne suit pas toujours l'ordre chronologique de leur rédaction : le sixième tome, Jeu de mort, dont je parle ici, a été écrit en fait juste après "Voiles d'or" sur la lancée de mon inspiration, même si le sujet n'a presque rien à voir). Je peux imaginer écrire par la suite quelques contes, quelques rêveries, quelques voyages oniriques  illustrés ou quelques poèmes (si on inclut la poésie dans la fiction, ce qui est discutable) mais aucune oeuvre de longue ou même moyenne haleine. 

Ce n'est pourtant pas que l'écriture de ce roman et le labeur associé m'aient dégoûté de l'entreprise. Au contraire, j'ai pris plus de plaisir à l'imaginer et trouvé plus de satisfaction à le transcrire que bien des textes plus brefs que j'ai pu écrire précédemment. Mais à tort ou à raison, j'ai eu le sentiment d'avoir lancé mon javelot (pour rester dans les métaphores athlétiques) aussi haut et loin que je le pouvais et que je ne pourrai jamais dépasser ni même atteindre cette marque. Or, durant toutes ces années de bagne consenti, mon moteur principal a été la conviction que je pouvais toujours faire mieux; sans elle, il n'y a plus de sens à continuer.

Je ne vais pas trop parler du roman dont on pourra trouver une présentation pas plus inexacte ici qu'ailleurs. Je ferai juste remarquer au lecteur très naïf que l'explication du titre fournie dans cette présentation est évidemment aussi fictive que le reste. En réalité il s'agit d'un exercice en forme de blason, chaque terme ayant un sens particulier dans la langue héraldique, qui est essentiellement graphique : voile, or, abîme, passant.

J'ai choisi une citation de Rimbaud pour ouvrir le roman, tirée de son poème le plus célèbre mais certainement pas la strophe la plus connue, pour deux raisons : d'abord parce que Rimbaud reste mon poète préféré et surtout parce que j'aurais pu sans forcer beaucoup appeler ce roman Le bateau ivre.


Vous pouvez lire sans bourse délier un assez long extrait du roman ici.

 

vendredi 15 juillet 2022

La Déesse : mélo champêtre ensoleillé ou sombre roman fantastique contemporain


 

  Ce livre rassemble le roman La Déesse et la nouvelle Desseins éternels qui partagent le même univers champêtre et apparemment terre à terre, un certain nombre de personnages ainsi que le thème principal, celui de la quête de l’amour éternel. Tous deux sont fantastiques. Le premier pourrait être qualifié d’allégorie tandis que le second est un récif à clef, le seul que j’ai écrit (vous pouvez lire l’article que je lui ai consacré ici, aussi n'en dirais-je pas plus).
Ce présent article a pour objet le roman La Déesse. J’en avais donné à lire plusieurs versions antérieures, en particulier les versions de 2018 puis de 2020 qui se sont toutes révélées quelque peu insatisfaisantes après un certain temps de décantation. D’une manière générale, La Déesse est sans doute mon récit le plus atypique à ce jour. On peut admettre que je travaille très peu dans l’allégorie, l’étude psychologique, le fantastique champêtre, le mélo, l’histoire d’amour qui finit bien, toutes caractéristiques qui pourraient servir à décrire le roman. Ce n’était pas une volonté de ma part, encore moins un défi que je me serais lancé.
La Déesse est une histoire fantastique à mes yeux mais il est certainement possible de discuter ce point. Le "ou" du titre est d'ailleurs inclusif et non exclusif. Tout dépend de ce que le lecteur entend par fantastique et du poids qu'il accorde à l'ultime paragraphe du livre. Si le fantastique est pour lui, comme souvent chez les Français, l'irruption d'un événement surnaturel dans un cadre réaliste, voire quotidien, irréductible à toute explication naturelle, alors on ne peut certainement pas qualifier l'événement majeur du récit, l'apparition finale de la déesse Anahita, de fantastique. Ce serait plus, en effet, du fantastique dans le sens des récits de Gaston Leroux, où les événement les plus rocambolesques et improbables sont expliqués rationnellement, de façon plus ou moins convaincante. Personnellement, je rétorquerais à cette objection hypothétique que les solutions de Leroux à ses intrigues me semblent à moi bien moins raisonnables et plus fantastiques que s’il s’était contenté de faire appel à la baguette magique d’une bonne fée ou au mystère insondable de la création poétique. Je suis d’ailleurs plus qu’à moitié convaincu que ça fait partie du charme merveilleux du Fauteuil ou du Fantôme.
Mais je ne voudrais pas envoyer mon tout aussi hypothétique lecteur sur une fausse piste : La Déesse n’a pas pour projet d’imiter les imaginatives créations de Gaston Leroux. Car je peux vous dire au moins ce que vous n’y trouverez pas : de la truculence, du baroque endiablé, des rebondissements rocambolesques, du macabre grotesque ou de l’humour noir le plus débridé (et pas toujours à bon escient). En revanche, j’ai certainement été la victime plus ou moins consentante de ces puissantes réminiscences venues de très loin que connaissent tous les écrivains. Ainsi, je me suis aperçu avec une surprise un peu ennuyée en relisant récemment un échantillon de contes de Gogol que la scène au début du roman entre Mansour et le marchand d’antiquité ressemble étrangement à celle qui se trouve dans Le Portrait, nouvelle que je ne me rappelais même plus avoir lue (ce n’est pas la meilleure histoire de Gogol, de loin, ni certainement la plus mémorable, mais comme dans les rêves, ce ne sont pas toujours les événements ou les personnes que vous aimeriez qui s’y retrouvent). De manière plus consciente, je me suis rendu compte à un moment donné que l’idée centrale du roman était plus ou moins celle de Gradiva, la nouvelle de Jensen (très recommandable). Est-ce que ces emprunts sont problématiques ? À mon avis, non. Je doute fortement qu’un lecteur aurait pensé à Gogol ou à Jensen en lisant le roman si je ne l’avais pas averti de ces points communs.
Comme toujours, je ne dis pas grand-chose du background de mon personnage principal. Et Mansour, qui n'est pas porté sur les confidences, n'aide pas beaucoup. Il est donc laissé pas mal à l'imagination du lecteur. Ici, je peux en dire un petit peu plus. Mansour est un étudiant mais un vieil étudiant, une de ces personnes qui n'adorent rien tant que d'étudier, chercher, éventuellement trouver. Probablement a-t-il fait bien d'autres choses avant d'étudier les Beaux-Arts. Il doit avoir une trentaine d'années. C'est un homme simple dans son genre, maître de ses émotions, distant mais entouré, économe de ses mots mais sachant les distiller avec à-propos, qualité très appréciée en société. Les femmes le trouvent habituellement très attirant, peut-être par ses qualités physiques et intellectuelles, mais surtout parce qu’il est absolument indifférent à leurs efforts ou manigances. Chez lui, ce n’est pas une pose, un calcul pour exciter l’esprit de séduction féminin, même si tel est en effet le résultat. Ce n’est pas non plus l’effet d’un penchant secret pour son propre sexe. C’est juste que son esprit est ailleurs. Sans le savoir, il est une sorte de moine laïque, de preux chevalier, l'un des derniers, combattant pour l'art véritable contre les hordes toujours plus nombreuses des Philistins (sans aucune intention d'offenser les Philistins ou même de les critiquer, il s'agit juste d'un constat). Et c’est pourquoi, lorsque son amie russe, Irina, le décrit comme l’homme le plus « tellliblement » romantique qu’elle connaît, elle n’est pas loin de la vérité quoique pour de mauvaises raisons. En réalité, si je comprends bien Mansour, il est plutôt indifférent aux beautés de la nature, de même qu’à celles de l’architecture, comme le montre assez clairement sa curieuse appréciation des paysages solognots (il est certainement presque impossible de trouver une ville ou une campagne dans cette région sans une curiosité digne d’intérêt, ce qui montre précisément son absence d’intérêt) et rares sont chez lui les êtres ou objets qui peuvent lui soutirer de grandes émotions. On sait qu’il n’aime pas non plus le vin ni les alcools forts et que cela n’a rien à voir avec une fidélité à des préceptes religieux. Il n’a vraiment rien pour le rattraper sous cet aspect. Et s’il n’est pas végétarien ou végan, c’est probablement que cela demande une forme de passion qu’il n’a pas. Sa passion exclusive va en effet à des choses et des êtres qui ne sont pas de ce monde. 
Pour toutes ces raisons, il est donc parfaitement mûr pour tomber dans le filet que lui tend la Déesse.
Ce roman peut enfin être rangé dans la catégorie des portraits de femmes. Anahita, sous ses diverses incarnations, en est le vrai protagoniste. C’est pourquoi j’ai jugé qu’il n’était finalement pas très important de faire figurer dans le récit les divers renseignements que je viens de donner sur Mansour. Il est, en somme, un portrait en creux, comme on dit chez les graveurs et donc Anahita, bien sûr, est marquée en plein.

Vous pouvez lire un échantillon du roman à cet endroit ou l'acheter ici.

samedi 2 juillet 2022

Sept Cercles De L’Enfer : Livres II, III et VI version "de luxe"

 

Peinture pour la couverture du livre

Ce volume agrémenté d'une dizaine de mes illustrations, comme la peinture montrée plus haut, rassemble toutes les novellas de la série Sept Cercles De L’Enfer qui comprend quatre romans de tailles inégales et donc ces trois novellas. Chaque livre de la série est conçu pour pouvoir être lu séparément. Il n’y a pas de continuité de l’intrigue, des personnages, du cadre et de l’époque de l’action au travers des différents tomes, seulement une récurrence dans le thème général, celui du cercle infernal, qu’il soit spatial ou temporel. Les livres sont numérotés selon leur ordre de publication, ordre généralement indépendant de la volonté de l’auteur, sans considérations d’ordre de lecture préférentiel (excepté pour le septième et dernier cercle qui voit le cercle se briser et devrait donc, si on aime les fins qui se terminent bien, être lu en dernier). Dans le cadre de cette présentation, il nous a donc paru licite d'ordonner les livres chronologiquement, de commencer donc par le premier écrit et terminer par le plus récent, qui est aussi l'avant-dernier de la série, paru en 2022, mais libre au lecteur de commencer par le livre de son choix.

Kólassy, la naufragée de l’espace, est la version personnelle de l’auteur, selon ses propres mots, du Pays De La Nuit de W. H. Hodgson, ce « plus grand roman raté de la littérature de l’imaginaire ». C’est à coup sûr l’histoire la plus dépaysante des trois, située dans le plus lointain futur. Il n’y a pas de cité pyramidale comme dans le roman de l’Anglais mais l’épave d’un immense vaisseau aux voiles d’or qui semble de toute évidence plus apte à utiliser les vents solaires pour traverser le cosmos qu’à voguer sur les flots. Néanmoins, à cette époque éloignée, la distinction semble s’être effacée et l’héroïne du récit, une fois remise de son amnésie, se considère comme une sorte de matelot. Comme dans le Pays De La Nuit, on trouvera ici beaucoup de monstres épouvantables, un étrange sauveur muet au pouvoir fantastique et une histoire d’amour romantique transcendant l’espace et le temps, et même, semblerait-il à bien y regarder, la barrière des espèces.

Outreterre se situe à des années lumières de la Terre, plus probablement à des dizaines, et donc dans un futur assez lointain selon toutes vraisemblances. De pareils voyages spatiaux sont terriblement risqués, il va sans dire, quel que soit l’avancement technologique des voyageurs, car on n’a aucune raison de supposer compte tenu de notre expérience passée que la psychologie humaine évoluera beaucoup. Ces voyages seront en effet presque certainement des billets aller simple et en tout cas d’une durée très excessive pour la psyché d’un humain. Et le pire est qu’il est impossible d’être assuré qu’au bout du compte on tombera sur la bonne planète, l’idéale, la seule pouvant accueillir la vie, le tirage parfait au sein d’un milliard de milliard de combinaisons possibles. Un tout petit hic dans n’importe quel paramètre et la vallée d’abondance se transforme en désert plus aride que l’Antarctique, le rêve se change en cauchemar et le paradis en enfer. Ici, l’élément fantastique, très inhabituel dans le cadre de la science-fiction dure, est une fée. Eh oui, elle possède même ce qui ressemble à une baguette magique !

Jeu de Mort est des trois textes le plus ouvertement fantastique, même si la première solution de cette intrigue semble pouvoir appartenir à la science-fiction. D’une manière générale, On trouvera toujours une dimension fantastique dans ces textes, à savoir au moins un événement de l’intrigue ne rentrant pas dans le cadre de la « Science » ni dans celui, plus large, de la raison, même dans une époque future lointaine, censément être beaucoup plus avancée que la nôtre, et permettant donc en principe un certain nombre de libertés narratives. L’époque ici est approximativement la nôtre et L’ODI (Objet D’Intérêt) a l’apparence d’une grande coquille semi sphérique apparue un beau matin au bord de la mer par une nuit très sombre. Toutes les hypothèses sont envisagées par les agents gouvernementaux autorisés qui enquêtent sur l’événement jusqu’au jour où un inconnu, qui se fait appeler Mordor, entre en contact, réclamant de parler au Chef de l’État, son Excellence Tommy. Et il semble en effet que ce soi-disant Mordor, habitant ou créateur de l’ODI, ait un goût très vif pour les flammes, virtuelles ou non, et soit très doué pour souffler le chaud et le froid.

Le livre est disponible ici, en version brochée pour le moment, grand format.

Sinon, voir ici, ici et ici pour les trois récits au détail.



dimanche 19 décembre 2021

Jeu De Mort : préface pour une édition future

 

Couverture du livre d'après une peinture de l'auteur


D’une manière générale, on ne devrait lire les préfaces qu’après avoir lu les livres dont elles parlent. Et donc on devrait les appeler des postfaces. Ou bien ne lire que les préfaces des livres qu’on n’a de toute façon aucune intention de lire, soit parce que le livre est trop gros (Une préface à la Critique de la Raison Pure me semble largement suffisante par exemple) soit que le propos nous intéresse mais que le style est indigeste (le pavé philosophique de Kant est toujours un très bon exemple), soit pour les deux raisons à la fois (et le livre précédent fait encore un meilleur exemple). Personnellement, il y a des livres célèbres, de gros romans surtout, que je ne connais que par la préface écrite par Borges ou par un autre préfacier de talent.

Après cette légère digression, venons-en au sujet. Jeu de mort est le sixième livre de la série des Sept Cercles De L’Enfer qui en compte, ou plutôt en compterait dans un avenir toujours plus incertain, un total de sept comme vous l’aurez probablement deviné. Comme souvent, ce livre est plutôt court, de la taille d’une longue novella, distance qui me convient particulièrement, que je peux courir presque les yeux fermés. La vérité est que je ne crois pas à l’enfer ni au diable. Mais il n’y a pas besoin de croire aux fées ou aux extra-terrestres pour écrire de bonnes histoires de fées et d’extra-terrestres. Je ne veux pas dire par là que je ne crois pas que les méchants n’aient pas de soucis à se faire quant à la question de la survie de leur âme mais que leur châtiment éternel n’est pas positif, si vous voyez ce que je veux dire par là. L’enfer est un vide et non un plein. Mais l’Enfer traditionnel n’est pas devenu mythologique pour rien : il est plus parlant et – d’un point de vue extérieur – nettement plus divertissant que le néant. Aussi ai-je choisi, sans avoir besoin de longtemps réfléchir, d’ignorer mes conceptions habituellement privilégiées pour cette série.

Néanmoins, un châtiment éternel, comme celui de Sisyphe, pris au pied de la lettre, a quelque chose d’excessivement absurde et c’est pourquoi, dans cette série, l’enfer a plutôt les caractéristiques généralement attribuées au purgatoire. Un purgatoire dur. C’est un genre de bagne, disons, mais sans qu’aucune clause de perpétuité vous soit signifiée : on ne sait juste pas combien de temps ça va durer ni si ça s’arrêtera un jour (contrairement à la vie) mais rien ne nous prouve non plus le contraire. Dans la série, Kólassy est clairement un exemple de ce type de purgatoire. Jeu de mort en est un autre.

Habituellement, le cercle de l’enfer en question était une planète, un satellite ou un vaisseau, plus ou moins sphérique, voire cylindrique. Ici, ce n’est rien de tout ça mais un O.D.I comme il est baptisé par les personnages du récit, un Objet D’Intérêt, apparu par une nuit très sombre en bord de mer, notre mer, ou disons celle des Américains, une sorte de bathyscaphe ou d’énorme coquillage, plus ou moins sphérique.

Le personnage central du récit est le Président de la première puissance mondiale, dont le nom n’est pas précisé, mais comme l’action se déroule à notre époque ou peu s’en faut (quelques détails peuvent mettre le doute), et qu’on n’est visiblement pas en Chine, le lecteur ne devrait pas avoir beaucoup de peine à combler ce vide d’information. Son Excellence Tommy est sur le point d’entrer dans sa campagne pour sa cinquième réélection, si tant qu’il en soit jamais sorti, et l’apparition de l’O.D.I pourrait se révéler fort néfaste dans cette perspective, qui est la seule qui compte pour un politicien occidental. Imaginez : c’est un peu comme si une nouvelle épidémie, aux effets inconnus, vous tombait dessus alors que jusqu’ici le plan se déroulait sans accroc. Ces imprévus peuvent être parfois très contrariants. Et quand l’imprévu en question se révèle enfin sur son écran, flamboyant tel l’œil du Mordor, il ne fait plus aucun doute que la contrariété de Tommy ne va faire qu’empirer.

Mon ton ici est un peu trompeur car Jeu de mort n’est pas une comédie, pas même satirique. Une tragi-comédie à la rigueur. Mais elle est surtout tragique, pas très loin de l’horreur. Elle est aussi probablement morale mais j’ignore quelle est sa leçon ; comme je le laissais entendre plus haut, il est toutefois possible que ce soit une histoire de rédemption. 

Voilà, vous êtes prévenu.

Le livre est disponible ici.


samedi 20 novembre 2021

Écrire : travail ou hobby ?

Comme l’indique la biographie admirablement concise que vous pouvez lire sur cette page à gauche, mon temps se partage entre trois activités principales : l’écriture, la foresterie et le dessin (la peinture). Je n’ai aucun doute sur le statut de deux d’entre elles. La foresterie, quoiqu’assez plaisante en fait, est un travail. Le dessin est incontestablement un hobby : je suis une sorte de peintre du dimanche, assez littéralement d’ailleurs. Mais qu’en est-il de la troisième ? me suis-je alors demandé et la réponse m’a semblé nettement moins claire.

D’emblée, pour y répondre, j’ai écarté les notions vaseuses de passion ou de vocation dans la discussion qui suit puisqu’il me faudrait écrire un volume de la taille de La Critique De La Raison Pure pour donner un peu de solidité à des concepts aussi étrangers que la nécessité intérieure et que de toute façon je déteste ce genre de livres qui coupent les cheveux en quatre. Ensuite, j’ai écarté tout ce qui n’est pas littérature sérieuse, essais, chroniques, dissertations philosophiques pour rire ou articles comme celui que je suis en train de taper et qui appartiennent évidemment à la catégorie du hobby, de la distraction oiseuse pour riche dilettante, de la conversation pour passer le temps, voire des ruminations silencieuses d’un promeneur solitaire fort délassantes à dire vrai quoique peut-être uniquement pour le promeneur en question

Qu’est-ce qui différencie fondamentalement le travail d’un hobby ? Les deux angles que je vais retenir sont l’étymologie et l’utilité. Étymologiquement, le travail est la peine, le châtiment, tandis que le hobby est le plaisir, la récompense. L’utilité première et souvent unique du travail, sauf pour les esclaves et les forçats (et les femmes ajouteraient certain(e)s)), est de gagner de l’argent, assez pour survivre tout au moins, à la sueur de son front, dans la peine et l’ennui ; la fonction d’un hobby est précisément le contraire, de vous faire dépenser votre argent péniblement gagné par le travail pour satisfaire un plaisir (et remplir au passage les poches d’autrui).

Examinons l’aspect étymologique et voyons dans quelle catégorie se range l’écriture.

Mais d’abord, quelques précisions. Dans mon cas au moins, le processus d'écriture comporte trois phases : ce qu’on appelle le premier jet, la réécriture, le polissage ou correction. Le premier jet, avec la découverte, la marche irrésistible vers l’inconnu, le jaillissement spontané de l’inspiration, pourrait être un plaisir mais le fait est que dans l’ensemble, sauf rares exceptions, il ne l’est pas. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas dans mon état normal. Parce que je suis tiré du lit à quatre heures du matin, ou en fait à n’importe quelle heure de la nuit. Parce que je n’aime pas sentir ma main échapper à tout contrôle et courir sur le papier de gauche à droite à une allure très excessive sans jamais prendre conseil de mon cerveau, jusqu’au moment où elle arrive dans une impasse et alors je dois retracer laborieusement sa piste encore fumante, armé d’une gomme jusqu’à ce que j’ai retrouvé l’embranchement fatal où elle s’est égarée. Naturellement, le résultat est un torchon infâme, parfaitement illisible, même pour moi. Peu importe, je n’ai de toute façon aucune intention de le relire ni de m’en servir en aucune manière si ce n’est éventuellement comme pense-bête ; le premier jet est juste une façon compliquée de rassembler des éléments épars, de séparer le bon grain de l’ivraie et de me les imprimer dans la tête. Le statut de la première phase est donc ambigu, au mieux. 

La seconde phase, toujours réalisée plusieurs mois ou plusieurs années après la première, peut-être aussi bien l’un que l’autre, labeur ou plaisir. Si tout se déroule selon le plan, qui est d’arriver à un texte lisible (et presque publiable) au bout de l’opération, c’est un plaisir. Mais c’est le cas le plus rare. Très souvent, il faut plus d’une réécriture — deux, trois, quatre, six, dix, treize — et plus il y en a, plus on s’approche de la définition habituelle d’un travail au sens étymologique du terme pour finir par les tourments du damné, tel Sisyphe roulant sa pierre éternellement au sommet de la montagne, uniquement pour la voir redescendre beaucoup plus vite. D’ailleurs taper quatre cent pages avec deux index exclut d’emblée toute idée de plaisir.

Quant à la dernière phase, si elle arrive, elle se range sans discussion possible dans le pur labeur du scribe à loupe et lunettes à double foyer, méticuleux, routinier, sans intérêt.

Et donc, tout compte fait, écrire devrait plutôt appartenir à la catégorie travail selon ce premier angle. Qu’en est-il du second ? Un bilan financier s'impose.

Voyons pour la première phase. J’écris tous mes premiers jets à la main, au crayon de bois, sur des feuilles volantes, dont le recto a été préalablement utilisé pour d'autres besognes. On peut donc considérer que le coût en papier est nul, d’autant que ces feuilles auront une troisième et ultime fonction en me servant d’allume-feu pour ma chaudière à bois. J’ai besoin de cinq crayons de bois, de deux gommes et deux taille-crayons (au cas où l’un viendrait à flancher, je suis prévoyant) pour noircir quatre cent versos de feuilles, ce qui reste modique. Malheureusement, ça se gâte avec la seconde phase. Il me faut alors un PC ou Mac (je ne suis pas sectaire) tous les 10 ans, un logiciel d’écriture non gratuit et un autre de dessin pour les illustrations, car j’adore les livres illustrés, du moins en tant que lecteur (beaucoup moins en tant que fabricant). Si j’ajoute quelques frais promotionnels obligés, le rachat d'un ou plusieurs exemplaires pour le contrôle qualité, il est mathématiquement certain que je ne gagne pas d’argent avec l’écriture et ma centaine de lecteurs, malgré un sens de l’économie que d’aucuns jugent remarquable. D’un point de vue strictement comptable, je peux donc avancer cette affirmation paradoxale que plus je publie de livres, novellas, romans ou recueils de nouvelles (ces derniers sont vraiment terribles à cet égard), plus je perds de l’argent. Et encore, je n’ai pour l’heure pas osé publier de recueils de poèmes !

Le statut de l’écriture est donc étrange. Il combine chez moi tous les défauts ou presque des deux catégories et n’en possède à peu près aucun des avantages : écrire ne me fait ni gagner de l’argent ni ne me procure beaucoup de plaisir et me donne encore moins de satisfaction intellectuelle, puisque j’ai la maladie du perfectionnisme en ce domaine (et uniquement en celui-ci) et qu’il n’y a point de fond ni de fin à cette quête. 

Drôle de hobby.

Pour terminer cet article (hé oui, il n’était pas terminé), et pour élargir sa perspective quelque peu autocentrée, je voudrais citer le cas d’un autre écrivain, très fameux lui, Rousseau. Alors déjà célèbre auteur du Contrat Social ou de La Nouvelle Héloïse, aussi adulé que détesté, invité, souvent sans succès, dans tous les salons des dames à la mode et toutes les cours d’Europe, et voyant donc qu’une richesse condamnable le guettait, il eut une idée géniale pour rester pauvre contre vents et marées. De mauvaises langues diront qu’il a alors inventé le dumping de l’écrivain, ou disons du producteur de livres électroniques, chose courante de nos jours quand on voit ces monstrueux pavés de mille pages et plus (ceux-là se pèsent en Ko), vendus à 0,99€, mais ces mauvaises langues auraient tort. Rousseau était un idéaliste, un vrai, et qui allait au bout de ses idées, du moins jusqu’au point ou ses faiblesses de caractère et de constitution le lui permettaient. Rousseau, à cette époque, était écrivain professionnel, mais pas le genre d’écrivain auquel on pense. Il écrivait ou plus exactement copiait des partitions de musique, des livrets d’opéra, ce genre de choses, car il était aussi musicien. Et pour ce travail, il prenait tant du mot ou j’imagine de la ligne puisque je ne vois guère de mots dans une partition excepté les glissando, piano, moderato et tutti quanti. Son prix n’était pas cher et je suppose qu’à sa porte, il y avait un écriteau vantant la modicité de ses tarifs. Eh bien, pour ne pas risquer de devenir riche à cause de tous ces inconnus oisifs qui voulaient absolument sinon lire au moins avoir le plaisir supérieur d’arborer son dernier livre dans leur bibliothèque, il eut l’idée géniale, quoique burlesque, presque délirante à nos yeux de laborieux petits commerçants de troisième classe, d’imposer à ses éditeurs (quelle belle imposition ! devaient-ils se dire) de ne le payer que le tarif exact qu’il prenait comme copiste de musique, en une seule fois, comme pour un forfait, tant du mot et pas un sou de plus. J’imagine qu’il n’a pas eu trop de mal à trouver éditeur avec ce type de condition draconienne.

Drôle de travail.


jeudi 11 novembre 2021

Merveilles de Terres et de Ciels

 Comme il s'agit avant tout d'un livre d'art graphique, autant débuter ce bref article par une des "merveilles" qu'il recèle.


En faisant cette peinture, je pensais à un monde gazeux, ou plutôt semi-liquide, puisque les nuages sont faits de gouttelettes liquides en suspension dans une masse gazeuse. Ici, la différence se fait dans la densité de liquide entre les différentes couches de cette atmosphère. Celle-ci est probablement plus épaisse que l'atmosphère terrestre : elle sert ici à soutenir ces flotteurs en forme de poisson mais qui me semblent plutôt des dirigeables touristiques. J'ignore comment on peut faire tenir un phare dans de pareilles conditions et à quoi ils peuvent bien servir : il faudrait leur demander. J'aurais pu intituler cette peinture Un monde de nuages. En fait, j'aurais probablement dû.





Cette peinture est la seule du livre qui ne comporte ni titre ni commentaire parce que je n'en ai pas trouvé alors. Je n'en trouve toujours pas aujourd'hui.



Je ne sais pas si des ciels de ce genre existent près des pôles terrestres. Qui sait? En croyant inventer, on ne fait souvent que découvrir. Et en croyant découvrir, on ne fait quelquefois que se remémorer. J'ai oublié quel titre j'ai donné dans le livre à cette peinture (l'astronaute du premier plan est un montage) mais cela aurait pu être Sculpture sur glace.



Certaines peintures du livre — un bon tiers, je dirais — me semblent tirer plus du côté du fantastique que de la science-fiction. C'est le cas de celle-là. Il y a des influences picturales ici que j'ai du mal à définir. Ernst peut-être pour le géant de pierre bariolé. Plus profondément, j'y verrais bien une inspiration venue de plus loin, des primitifs italiens. Néanmoins, il manque alors le chevalier en armure sur son destrier caparaçonné, venu pourfendre le dragon. Et du coup, il manque peut-être aussi la belle éplorée.



Si vous désirez faire l'acquisition ou en savoir plus sur ce bel objet qui n'a d'autre ambition que de faire voyager vers des mondes inconnus, imaginaires ou peut-être réels, en tout cas à jamais hors d'atteinte par les moyens de transport ordinaires et même extraordinaires, vous pouvez allez voir ici. Ce n'est vraiment pas cher pour voyager aussi loin. Le livre existe en version brochée (28 cm X 21, 5 cm) ou en version e-book, légèrement adaptée étant données les exigences spécifiques variées d'un livre virtuel consultable sur tablette, liseuse, voire smartphone (évidemment, dans ce dernier cas, le téléchargement est un peu long).

Autre article sur le livre: ici.
Où trouver le livre en question : là.

dimanche 13 juin 2021

Les couvertures de mes livres : inventaire critique (première partie)

 Cet article est le premier d'une série qui passera en revue tous mes livres en me focalisant principalement sur la couverture. Je suivrai l'ordre chronologique inverse. Ce premier article traitera donc de mes livres les plus récemment publiés, voire encore en gestation.

J'ai choisi de faire figurer la couverture de la version e-book (kindle) pour tous les titres. Les différences avec les versions brochées et reliées (quand il y en a) sont de toute façon assez minimes. 

Je ne vais pas ici parler beaucoup du contenu des livres qui fait l'objet d'autres articles que vous  pouvez trouver dans ce site, mais plutôt du contenant. En tant que dessinateur, peintre, illustrateur, je suis particulièrement sensible à cet aspect.



Dans la cité des Anges, qu'on pourrait ranger dans la catégorie thriller de science-fiction apocalyptique, si cela existe, est le dernier de mes livres publiés mais je l'ai écrit en réalité avant certains autres publiés plus tôt. Il fait partie de la série Sept Cercles De L'Enfer et porte le numéro de tome 5 pour cette raison mais devrait en fait avoir le numéro 1. J'ai fait plusieurs peintures pour ce roman et bien que peu convaincu que celle-ci fût la meilleure, c'est bien elle qui a été choisie. Rétrospectivement, c'était sans doute le meilleur choix. Les deux autres peintures étaient sans doute supérieures et plus originales mais probablement moins évocatrices de l'ambiance très futuriste dans laquelle se déroule ce récit. Il se passe en effet quelques milliards d'années dans l'avenir, dans notre système solaire (mais pas sur Terre), ce qui est, avouons-le, d'un optimisme presque insensé.



Une bonne couverture, je trouve, même si le rapport avec le roman est un peu lâche. L'idée d'invasion et d'envahisseurs est en tout cas assez évidente puisque j'ai repris le décor typique de la vieille série du même nom. Mes envahisseurs à moi sont nettement plus crédibles, me semble-t-il; ils n'ont pas de problème avec leur petit doigt mais ont donc des soucis d'éthique comme toute civilisation évoluée, soucis curieusement absents de ce type d'histoires, et ce depuis les débuts de la science-fiction, que ce soit la Guerre des Mondes ou Le Horla. Notre mère qui êtes aux cieux est le numéro trois de la série Sept Cercles De L'Enfer et c'est effectivement le troisième tome que j'ai écrit.



Ma couverture préférée de la série à ce jour. Sa simplicité ne me la rend pas moins chère. La plus évocatrice, même si, comme souvent, elle prend quelques libertés avec le récit. Mais à quoi bon répéter ce que lecteur peut lire en toutes lettres. Comme il s'agit d'une novella, il n'y a pas de version papier, mais il est prévu de la ressortir avec le tome 6, également une novella, encore à paraître, sous version brochée et peut-être reliée. Kolassy - tant pis pour l'accent - est le numéro 2 de la série Sept Cercles De L'Enfer mais a été écrite en réalité après les tomes 3 et 5.




Je ne suis pas très satisfait de cette peinture de couverture. En fait, j'en ai réalisé plusieurs autres depuis, près d'une demi-douzaine (cette nouvelle m'inspire beaucoup, il faut croire). Son problème est d'être vraiment trop générique: elle pourrait convenir à presque n'importe quelle histoire d'exploration extrasolaire. L'aspect dramatique, voire tragique, de cette novella n'y est pas. Outreterre est un conte de fée, avec une authentique fée qui plus est, mais noir. C'est le numéro 4 des Sept Cercles De L'Enfer.
Tout comme Kolassy, elle devrait ressortir l'an prochain avec le tome 6. Ainsi, les trois novellas contenues dans la série seront réunies en un seul volume de taille très honorable pour un livre papier.




Celle-ci partage le même défaut que la précédente mais n'est pas dénuée d'attractivité. J'en avais réalisé une autre, beaucoup plus originale, mais il y avait des filles nues dessus et c'est incompatible avec le puritanisme actuel, tout particulièrement américain (Amazon est la principale plate-forme d'achat pour mes livres et mieux vaut se plier à ses règles). Ici, la base est un dessin très simple réalisé au crayon de couleur avec des rehauts de pastel. Dessiner des vaisseaux spatiaux n'a rien d'une passion chez moi, loin de là. Ceux-là m'ont paru à peu près vraisemblables, à défaut de briller par l'originalité. La vérité est que je ne crois pas beaucoup à l'exploration extrasolaire dans des fusées habitées. Je ne suis d'ailleurs pas sûr que l'exploration de ces mondes lointains soit plus envisageable par des engins entièrement automatisés comme nos missions actuelles vers Mars. C'est un problème de temps et d'énergie; les deux me semblent rédhibitoires, dans l'état de la science actuelle (et je ne vois pas pourquoi elle changerait sur ces deux points précis). On me dira que ce scepticisme est incompatible avec le fait d'écrire des histoires de voyages interstellaires. Pas du tout. Pas besoin de croire aux fées ou aux loups-garous pour écrire des contes de fées ou des récits de monstres hurlant à la pleine lune avec toute la conviction nécessaire. J'en ai écrit et je ne crois ni à l'un ni à l'autre.

Fille des étoiles est le tome 1 de la série Sept Cercles de L'Enfer et assez logiquement, est centré sur le maître supposé des enfers, Lucifer. Ou plus exactement sur sa fille.



Un  Monde Secret est un conte de fée spatial, comme Outreterre, mais plus rose que mes standards habituels, ce que cherche à montrer la couverture. C'est aussi la novella qui m'a poussé à écrire le roman Fille des étoiles, histoire au moins d'expliciter les zones d'ombre de la nouvelle. Elle est néanmoins tout à fait compréhensible dans ses grandes lignes sans le recours au roman ou à la série complète. 


Pour finir, je vais présenter les peintures qui devraient servir à réaliser les maquettes des couvertures des tomes 6 et 7, les deux derniers donc des Sept Cercles De L'Enfer. Bien que ces deux tomes soient déjà écrits, au moins dans leur premier jet, il faudra probablement encore deux ans avant que le dernier tome ne paraisse. Ce délai n'est pas anormal. Laisser un texte en barrique quelques mois, voire quelques années avant de lui donner son poli définitif (même s'il n'y a rien de vraiment définitif étant donné le système de publication) permet de décanter bien des choses.



Ceci est le projet de couverture pour Jeu de mort, une novella, constituant le tome 6. Le choix de la peinture est à peu près arrêté, de même que le titre, puisque la sortie du livre est prévue pour le tout début de l'an prochain. C'est probablement une de mes couvertures les plus descriptives et fidèles au récit. Jeu de mort est située soit dans un futur proche soit dans un monde alternatif très semblable au nôtre, selon les goûts. Comme on le voit, on est loin du réchauffement climatique anticipé. Mais le climat n'est vraiment pas le thème central de l'histoire. Ici, le personnage important, si on peut dire, est le phare.



Je n'ai pas encore de titre bien fixé pour le dernier tome de la série, un assez long roman, le plus long de la série, de très loin, et en fait de tous mes livres parus à ce jour. Et je subodore que le choix de la couverture dépendra au moins en partie du titre choisi. Il me semble en effet qu'une bonne couverture doit être en résonnance étroite avec le titre. Et comme le titre est en général la dernière chose que je trouve dans un livre, il peut encore changer dix fois d'ici la publication prévue en 2023.

Par exemple, si je choisissais le titre En Abîme Passant, la peinture ci-dessus pourrait faire une assez bonne couverture.



Un autre titre possible pour ce tome ultime est Cap sur l'étoile bleue. Dans ce cas, cette peinture serait mieux indiquée. Dans son impact visuel, la peinture est supérieure, me semble-t-il. Naturellement, elle aura besoin d'être recadrée, ce qui est toujours un peu dommage pour l'équilibre de la composition. On me dira que je pourrais dés le départ choisir un cadrage plus adapté à une couverture de livre (celui-ci semble mieux convenir à une couverture de CD). C'est vrai mais la peinture serait moins belle.

Parmi tous les titres envisagés, le plus parlant peut-être est De l'enfer au paradis, puisqu'il traduit bien le cheminement de ce roman, en sachant tout de même que la partie consacrée au paradis est nettement plus réduite que celle consacrée à l'enfer. Rien ne dit pour autant qu'il sera choisi. Pas assez science-fiction, de toute évidence. Et cela m'obligerait à faire une peinture plus fantastique que SF et ce roman est incontestablement de la SF, tendance dure, pourrait-on dire.

samedi 1 mai 2021

Dans la cité des Anges : roman

 


Le tableau ci-dessus est une représentation du cadre quelque peu mélodramatique où se déroulent les événements non moins mélodramatiques du premier chapitre de mon roman Dans la cité des Anges. Si c’était un hommage en forme de pastiche, je dirais que c’est mon Turner, ou mon Friedrich peut-être, toutes proportions gardées (je ne suis qu’un petit illustrateur devant s’accommoder de petits talents). Pour une raison inexplicable, il n’a pas été retenu pour la couverture du livre, bien qu’il aurait fait à mon avis une bien jolie couverture. Les raisons des éditeurs sont impénétrables. Peut-être a-t-il été estimé en ces hauts lieux que cela ne faisait pas assez science-fiction.

Dans la cité des Anges appartient en effet, très incontestablement, au genre de la science-fiction. Très précisément, un éditeur fou, espèce rare, pourrait s’amuser à le définir comme un thriller ou un roman policier de science-fiction métaphysique. Il se déroule en tout cas dans un avenir très très lointain (le deuxième “très” n’est pas en trop, loin de là). En fait, nous sommes cette fois tout près de la fin des temps. Au moins pour nous, les Hommes. Notre vieux soleil, toujours présent à l’extrême gauche en haut, est devenu une géante rouge et n’a plus de carburant que pour quelques centaines de millions d’années (une paille comparée à la durée de l’univers mais une quasi éternité comparée aux quelques dizaines de milliers d’années que nous avons passées sur ce globe magique). Cette métamorphose a été, bien sûr, anticipée par nos glorieux descendants, qui ont, pour une part au moins, décidé d’émigrer du côté de Jupiter. Oh, bien sûr, à cette époque fort fort lointaine, comme dirait l’autre, Jupiter ne s’appelle plus Jupiter et la Terre n’est plus la Terre. D’ailleurs, on ne parle plus de Terriens mais d’Anges, d’où la majuscule. Enfin disons que l’on suppose charitablement que ces Anges sont nos glorieux descendants… quelque peu changés… améliorés ?… hum, ça reste à voir.

Jupiter porte le nom de Phædra et ne se présente plus sous la forme d’une géante gazeuse. L’accident cosmique, qui a brûlé notre planète, a eu de bien meilleurs effets sur la planète géante. Le soudain puissant rayonnement du soleil a soufflé une bonne grosse couche de l’enveloppe gazeuse, et transformé une autre couche en océan d’une profondeur abyssale. Dyardyn, le vieux despote qui règne sur la société des Anges, a eu alors l’idée nemrodienne de construire une tour inimaginable, de nos jours, prenant ses fondations dans le socle rocheux de la planète une centaine de kilomètres sous la surface et dépassant celle-ci d’encore quelques kilomètres, ce qu’il faut pour que la partie sommitale soit habitable pour des Anges. En effet, la pression à la surface, due à l’atmosphère encore terriblement épaisse de la planète est beaucoup trop forte pour leurs poumons. Comme cette tour cyclopéenne est au milieu de l’océan (forcément : toute la surface de Phædra est submergée), on l’appelle le phare de Dyardyn. Mais ce n’en est pas un. Il n’y a aucun bateau sur cet océan et aucun port non plus. Cela serait impossible tant les vagues sont monstrueuses et les courants déchaînés, aiguisés sans cesse par les vents surpuissants qui balayent la surface. Si vous regardez bien la peinture, vous discernerez deux icebergs à gauche, les premiers icebergs de glace d’eau à apparaître sur cette mer nouvelle, ce qui laisse penser qu’on est près d’un pôle. Et si vous avez des yeux très perçants, vraiment très perçants, peut-être même devinerez-vous les sombres silhouettes des nouveaux Léviathans habitant cette mer. En effet, l’océan d’hydrocarbures, sous le feu toujours plus intense du soleil grandissant, s’évapore, laissant place à un océan d’eau, probablement douce, bien que je ne puisse le certifier, n’ayant pas testé sur place, et donc nettement plus hospitalier. La très mince couche d’hydrocarbures restante, jointe aux rayons rougeâtres de l’astre agonisant, crée d’ailleurs de très jolis reflets à la surface de la mer.

Comme souvent, mon illustration n’est pas la transcription littérale du livre. À quoi bon : le lecteur sait lire. La scène représentée ne figure donc pas telle quelle dans le livre mais plutôt en off. Je dirais qu’elle se situe immédiatement après le premier chapitre et avant le second, quand l’événement incroyable a déjà eu lieu et que tous les vautours habituels se sont mis à tourner autour de ce lieu solitaire : police, justice, médias et vilains curieux. L’événement impensable en question est en effet l’assassinat d’un Ange dans cette tour.

Bon, il est juste d’ajouter que les Anges sont rendus quasi immortels de par leur capacité à projeter leur mémoire, qu’ils appellent âme, dans le nouveau clone qui l’attend dans la sphère du Réveil, une des sept sphères orbitant autour de Phædra, et que donc cette mort sera très provisoire. Mais alors, pourquoi assassiner un Ange ? C’est la principale question que va tâcher de résoudre Azadyn, l’Ange Assassiné, car tel est son nouveau nom, un nom durement mérité.

Et comme vous l’avez deviné, j’en suis sûr, la réponse ne va pas être agréable.

Après tout, c’est un thriller métaphysique : on n’est pas là pour rire.


Le roman est (ou sera) disponible ici.


samedi 27 février 2021

Tous ces mondes lointains... trop lointains

Pas de chance pour Sid! (détail)


Dans l’optique de réaliser un nouveau livre d’art, plus centré sur les voyages très spéciaux que le précédent, j’ai commencé une série de peintures cherchant à représenter l’inconnu le plus dépaysant tout en restant dans les bornes non seulement du possible mais du prouvé. Il est en effet maintenant certain que de nombreuses planètes existent autour de la plupart des étoiles de notre ciel et que certaines d’entre elles sont rocheuses. Parmi ces dernières, une fraction possède une atmosphère, parfois de l’eau à l’état liquide. Et comme les étoiles visibles et invisibles sont presque innombrables, ces fractions, aussi petites se révèleraient-elles être, fourniront toujours un nombre absolu considérable de mondes potentiellement intéressants. La question de la vie sur de tels mondes est évidemment beaucoup plus problématique et incertaine. Et surtout, il est probable que nous n’irons jamais sur la grande majorité de ces planètes pour vérifier.

Aussi, autant s’y rendre en imagination. C’est ce que j’ai fait.

Un des premiers renseignements que nous a fournis la recherche systématique d’exoplanètes est la nature très diverse, beaucoup plus diverse qu’on ne le croyait auparavant, des systèmes stellaires et de leurs planètes. Beaucoup de choses qu’on tenait pour impossible se sont non seulement révélées possibles mais probables, voire prouvées. On me pardonnera donc les éventuelles petites libertés que j’ai pu prendre ici et là, et si je n’ai pas toujours respecté scrupuleusement les données de la science actuelle qui sera bientôt la science d’hier. Il semble à cet égard que ce qu’on croyait être le modèle type de tous les systèmes, le nôtre, soit en fait très particulier, très excentrique, anormal pourrait-on dire à la réflexion, et pas seulement pour le fait déjà considérable en soi qu’il accueille un monde plutôt habitable en somme, et d’ailleurs habité. D’un autre côté, cela nous apprend que notre imagination ne devrait pas être bornée aux huit planètes qu’on connaît un peu ou beaucoup. La découverte en images très récente de Pluton et de son acolyte Charron nous en a offert une assez belle illustration. Qui aurait prédit que des mondes aussi peu prometteurs, aussi éloignés du Soleil, aussi solitaires et glacés dans leur immense ceinture de Kuiper, et aussi petits, pouvaient présenter autant de particularités remarquables ? Nous nous étions dits, assez bêtement, mais de façon très prévisible : ces mondes sont plus petits que Mercure qui est déjà très laid et très ennuyeux, aussi petits que la lune qui n’est pas laide certes, vue de Terre, mais encore plus grise, déserte et ennuyeuse vue de près que Mercure (quelle idée de vouloir y retourner !) ; donc Pluton est désert, gris, moche, froid, morne et ennuyeux. D’ailleurs, il porte le nom du dieu romain des enfers, un type très ennuyeux. D’ailleurs ce n’est même pas une planète.

Eh bien c’était une erreur : Pluton valait certainement le coup d’œil. Peut-être mieux que cela même.

De toute façon, voyager vers ces mondes étranges et jamais foulés par de lourdes bottes, n’est vraiment pas un problème pour moi. J’ai dans mon sous-sol toute une collection de vaisseaux interstellaires, y compris un Bateau Ivre, plus impressionnants les uns que les autres. Et je n’ai besoin ni de lourd scaphandre ni de grosses bottes à semelle de plomb pour sortir écouter le bruit du vent dans les monts de cristal de la planète Oya ou le fracas de la mer de sodium contre les falaises de marbre bleu dans Cygnus δ-5 si cela me chante.


Le maître du château (détail)

Autre article sur le même sujet : ici.
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samedi 23 janvier 2021

Premier Cercle de l’Enfer : Fille des Étoiles, alias la Fille de Lucifer

 



Fille des Étoiles est un titre kitsch. Je l’ai néanmoins préféré à La Fille de Lucifer, qui aurait été tout aussi kitsch et en plus lourdement gothique. La lourdeur du gothisme ne me convenait pas, encore moins un gothisme lourd. Bien que Fille des Étoiles soit un roman sombre dans l’ensemble — même la fin n’est pas si rose si vous y réfléchissez à deux fois — il est plutôt léger, presque éthéré à certains moments.

Toutefois, le titre que je me suis refusé aurait eu le mérite de la clarté. Le roman raconte effectivement les tribulations de la fille de Lucifer, ce qui paraît tout indiqué pour commencer une série portant le titre de Sept Cercles De L’Enfer. J’ai renouvelé la vieille mythologie à la sauce SF. Lucifer est devenu un extraterrestre métamorphe quasi immortel, dont le nom est Drev, transformé en Andrei Tcherniev pour les besoins de sa naturalisation (mais on peut supposer qu’il a dû avoir bien d’autres noms avant celui-ci). Andrei Tcherniev peut d’ailleurs se traduire par L’Homme Noir. Pourtant, ce n’est pas tant la noirceur du diable qui m’occupe ici que le sens premier de ce nom : Lucifer = porteur de lumière. C’est donc lui, grâce à un savoir venu d’ailleurs et au nombre gigantesque de ses années, qui apporte la clé des étoiles à l’humanité. Néanmoins, comme c’est Lucifer, il ne le fait évidemment pas pour notre bien mais seulement par intérêt personnel. Comme a dit Hugo, Satan est celui qui toujours fait le bien en voulant faire le mal (le toujours étant peut-être de trop mais allez savoir avec ces poètes). Drev a comme dans la légende été chassé, exilé de son monde, déchu de ses droits et possessions, rendu incapable de voyager à nouveau dans l’espace. Et bien entendu, il désire se venger. Dans ce cas, sa vengeance sera un plat qui se mange très froid, qu’il ne mangera en fait pas du tout puisque si elle a lieu, elle ne pourra se faire que par procuration.

Dans mon récit, il commet un autre genre de bien involontaire en faisant une fille, à sa plus grande surprise, sûr que rien ne pourrait sortir de l’union d’un extraterrestre et d’une terrienne. Mais le fait que Drev soit métamorphe joue sûrement un rôle là-dedans. Peut-être que ses gènes eux-mêmes se sont métamorphosés pour convenir à ceux de la terrienne aimée (car il est capable d’aimer dans mon histoire), ce qui expliquerait qu’il perde aussi son immortalité à la naissance de Nat, la Fille des Étoiles en question, la clé pourrait-on dire (peut-être aurais-je dû appeler ce livre La Clé des Étoiles : trop tard).

Nat ressemble à son père physiquement : elle est donc très belle, blonde, lumineuse, et vieillit plus lentement que ses compagnes de voyage sans être éternelle. Elle a aussi quelques pouvoirs de métamorphose, beaucoup plus réduits que ceux de son père. Ainsi, dans un moment d’émotion extrême, elle peut reconfigurer sa main pour s’enlever une lame plantée dedans, entre les os, ou changer de sexe quand elle dort et rêve, probablement. Pour le caractère, elle doit ressembler à sa mère, suppose-t-on. Elle déteste son père ou dit le détester. Mais on notera au cours du roman des points communs entre la fille et le père, comme un air de famille, en particulier sa faculté pour raconter des histoires. Elle n’est en tout cas certainement pas diabolique. C’est plutôt une fille assez ordinaire, accablée par son diable de père, plongée dans une situation qui ne l’est pas du tout (ordinaire).

Ne pouvant voyager plus loin que l’atmosphère terrestre, et encore grâce à un stock de médicaments, sans doute de sa propre fabrication (Andrei Tcherniev porte le titre de Docteur), il envoie donc sa fille vers les étoiles avec d’autres camarades de son âge, issues d’un programme d’amélioration génétique, accompagnée d’un psy humain, à la solde du père, et d’une bande de robots humanoïdes formant l’encadrement de l’équipage. L’amélioration est évidemment très relative. Elle n’est conçue que pour leur permettre de supporter les rigueurs inhumaines du voyage spatial. Certains jugeraient qu’elles sont des monstres. Leurs frères sont également améliorés mais dans un objectif différent, celui d’être des sortes de super-guerriers, destinés à conquérir et subjuguer ceux qui ont condamné Drev à l’exil. Comme ils sont incapables de supporter les rayons cosmiques, ils sont enfermés durant tout le trajet dans des caissons de sommeil : on les appelle les Dormeurs.

Mais tout cela arrive bien trop tard. La civilisation qui a condamné Drev n’existe plus et sans doute depuis longtemps quand le vaisseau, La Matriochka, arrive enfin à destination (mais pas à bon port, ce serait vraiment trop dire). Drev ne le saura jamais mais il n’aura pas sa vengeance : son plan, comme toujours a échoué. Son clone, Drev Dwight-Dir (ou Drev 22, alias commandant Andros) qui ne peut en aucun cas être une continuité de l’entité Drev (quand vous mourez, vous mourez : point final) et le veut encore moins, le trahira et préfèrera prendre la fille de l’air que de suivre le “Grand Destin” que lui avait tracé son procréateur. Quant à sa fille, elle fera tout ce qu’elle peut pour redresser le mal du père.

Et finalement, comme dans les contes de fées, elle se mariera avec un indigène de la nouvelle planète, métamorphe évidemment, sera très heureuse et aura beaucoup d’enfants roses et bleus.

Autre article sur ce livre : ici.