Il y a quelques années de
cela, j’avais fait paraître une histoire abrégée du Christ : Yeshoua,
et j’avais indiqué au lecteur que je comptais bien produire en suivant le cours
des Âges une
seconde partie qui traiterait de tout le branle-bas qui lui a succédé. Eh bien,
ce moment est venu, on dirait. Peut-être donc voudriez-vous lire ou relire
d’abord cette première partie. Ne serait-ce qu’en raison d’une vérité
suffisamment établie qu’il vaut mieux commencer par le début que par le milieu
ou par la fin. C’est en effet le bon ordre pour nous autres, créatures de
chair, inscrites dans la flèche du temps.
Ainsi donc, j’avais alors l’idée de me pencher fortement sur le cas des
diverses églises ou sectes se réclamant du « Fils de l’homme ». Toutefois,
ayant mieux réfléchi, je ne vois plus pourquoi je consacrerai du temps et de
l’énergie à des choses qui, de fait, ne m’intéressent pas beaucoup, et même me
déplaisent assez fortement. Le sujet de cette seconde partie sera donc bien
plus intéressant et à coup sûr bien plus essentiel ; j’en reviendrai à une
des “commandes” les plus simples, les plus fondamentales et les plus
impossibles à tenir pour tout un chacun (apparemment) que Yeshoua nous a
données.
La perfection n’est pas de ce monde est un proverbe, une maxime couramment
utilisée, vraie dans la très grande majorité des cas, et néanmoins absolument
fausse. La perfection est de ce monde et s’il en fallait une preuve, elle nous
a justement été fournie par l’auteur de cette recommandation ambitieuse mais
juste : « Soyez parfait comme votre Père dans les Cieux ».
Ce n’est pas une figure de style, un excès de rhétorique dû au penchant bien
connu pour l’hyperbole de son professeur. La possibilité de la perfection
existe, à tout moment, en tout lieu, pour tout homme (et toute femme
évidemment). Même l’idiot du village peut être parfait. En fait, ce serait même
beaucoup plus facile pour lui que pour vous ou moi. Cela n’a rien à voir avec
les différentes capacités de l’âme, encore moins avec le QI.
Il existe cependant des cas où la perfection non seulement n’est pas de ce
monde mais est impossible apriori. C’est le cas par exemple d’un écrivain
occupé à taper un texte, quel que soit le texte, quel que soit le sujet, y
compris un texte à propos de la perfection, sur son clavier d’ordinateur.
Celui-là ne peut pas être parfait. Il s’est en effet, pour un moment, abstrait
du temps et même de l’espace. L’endroit où vous écrivez n’a absolument aucune
importance. Et je reconnais qu’il est parfaitement ridicule de noter le lieu
précis où vous avez rédigé tel texte, tradition courante chez les écrivains. La
perfection n’est pas abstraite, elle est inextricablement liée à un moment
précis, à un lieu précis, à la ou aux personnes présentes à ce moment t, dans
ce lieu x. Car la perfection, pour nous, est de ce monde. Avec tout ce que cela
implique. Pour nous, créatures de chair, la perfection est ainsi faite,
toujours fugitive, mouvante, changeante, avec le temps qui passe, les lieux qui
changent, les personnes et les êtres qui vivent et passent autour de nous. La
littérature, comme les arts le plus souvent (en dehors peut-être de
l’architecte-paysager), est une chose fixée, arrêtée dans son cours,
essentiellement morte. Ce n’est pas inutile, certes, mais ce n’est pas parfait
et n’a aucune chance de l’être. Quand vous lisez, la seule chose qui est
vivante, c’est vous. Et c’est pourquoi Yeshoua n’a pas laissé d’écrits, pas
même les quelques mots qu’il a tracé dans la poussière devant la femme adultère
parce qu’ils ne s’adressaient qu’à elle et à personne d’autre, qu’à ce moment
précis et à aucun autre, et qu’il a donc aussitôt effacés après avoir été lus
(personne ne les connaît hormis cette femme inconnue).
Tout le monde peut être parfait. Yeshoua ajouterait sans doute tout le monde
doit l’être (mais tout le monde ne le sera pas). Même un écrivain peut être
parfait, quand il arrête d’écrire. D’ailleurs peut-être le serais-je ou plus
probablement l’ai-je été : qui sait ?
Qu’est-ce que la perfection, plus précisément ? C’est de dire la parole
juste, de faire l’action juste, d’avoir l’attitude juste, juste au bon moment,
au bon endroit, avec les bonnes personnes (ou même sans aucune personne autre
que soi, puisqu’il y a en réalité toujours quelqu’un d’autre que soi). La
meilleure image que je connaisse (ou plutôt que je ne connais pas car je n’ai
jamais pratiqué ce sport), la meilleure métaphore est celle du surfeur surfant
la vague. Tant qu’il avance sur la vague, sur la crête du brisant où commence à
moutonner l’écume, en équilibre miraculeux sur le fil de la falaise liquide, toujours
debout sur son surf, toujours dans le vent, ou bien au cœur du rouleau déjà à
demi écroulé, il est parfait. Et le fait, inéluctable, qu’il va tomber de son
surf, qu’il sera peut-être déchiré sur les récifs de coraux ou mangé par un
requin ne changera rien à cette perfection atteinte. C’est à son crédit pour le
reste des temps. C’est enregistré dans le seul livre qui compte, le livre des
comptes, celui qui change en permanence, ajoutant page après page, mais sur
lequel rien ne s’efface.
Comme le suggère mon image du surfeur, le temps de la perfection pour les êtres
de chair, les êtres de ce monde, est rarement durable. Quelques secondes pour
beaucoup, quelques minutes pour quelques-uns, quelques heures ou quelques jours
parfaits pour un petit nombre d’entre nous et puis c’est le grand plouf.
Yeshoua s’est maintenu sur le crêt de la vague au moins une année, peut-être
davantage, qui peut le dire ? Il a surfé la plus longue vague qui puisse
être, ou plutôt qui pouvait être, une vague comme il n’y en a jamais eu avant
ni après. Et il n’est jamais tombé. Parce qu’il était devenu la vague, une onde
qui n’était déjà plus de ce monde.
Alors peut-être est-ce cela qui explique l’inexplicable, pourquoi ceux qui
l’avaient abandonné, par lâcheté, par faiblesse, se sont soudain précipités sur
ses traces, avec une ardeur et une foi qu’ils n’avaient jamais montrées avant. À cause de cette vague
immense que Yeshoua avait déclenchée, invisible à leurs yeux mais bien réelle.
De ce que je viens
d’affirmer, il découle logiquement que toute institution fondée sur un livre,
qui en tire son autorité, est bâtie sur du sable. Les églises sont de telles
institutions. Dieu, l’esprit saint, la perfection, l’harmonie des sphères
diraient certains, sont choses insaisissables pour nous autres, toujours
fluides et changeantes, aussi insaisissables que l’eau des fleuves où le temps
qui s’écoule et ne revient pas. Rien de tout cela (qui est en fait une seule et
même chose) ne peut être saisi, posé quelque part, fixé, que ce soit sur cet
écran que vous regardez ou par la pointe de quelque ciseau dans des plaques de
roche dure. Suis-je en train de dire que tout cela était inutile ? Que
tout écrit est vain et superflu ? Évidemment
non. Si je pensais cela, je ne serais pas éveillé au milieu de la nuit en train
de taper ce texte sur mon clavier. Que ces textes ou au moins certains d’entre
eux — je parle de ces textes sur lesquels ont été fondées des églises, des
religions entières parfois — soient encore intéressants et porteurs de sens, je
ne le nie pas. Et si on s’était contenté de dire ce que je viens de dire, il
n’y aurait aucun mal. Ce que je nie, c’est qu’ils soient complets, parfaits,
divins. Cette prétention à la perfection, à la divinité, n’est rien autre
qu’une usurpation grossière, qu’elle soit le fruit de la crédulité ou de la
malice. Et j’ajoute qu’il s’agit d’un des cas les plus flagrants et documentés
d’idolâtrie.
Suis-je en train de dire que la personne de Yeshoua, sa vie, son enseignement,
sont aussi imparfaits ? Non, au contraire, j’ai passé toute la première
partie de ce texte à expliquer justement pourquoi ils l’étaient, parfaits. Sa
vie en tant que missionnaire de Dieu a été parfaite. Mais les écrits censés la
raconter, souvent mal et parfois faussement (que ce soit par crédulité ou par
intérêt bien compris), ne le sont pas, eux. Et plus le temps passe, et plus le
sens se perd. Et c’est tout à fait normal. Ce qui ne l’est pas, en revanche,
c’est de continuer, mille ans, deux mille ans, trois mille ans après, de faire
semblant de croire, ou pire, de le croire vraiment, que le sens est toujours
là, plein, entier, exactement comme lorsque Yeshoua guérissait les aveugles et
les lépreux.
Suis-je en train de dire que les auteurs, les écrivains de l’Ancien testament,
du Nouveau ou du Coran n’étaient pas inspirés par Dieu ? Même pas. Je ne
suis pas bien sûr qu’ils aient entendu la « voix » de Dieu résonner
dans le ciel mais j’admets qu’au moins certains d’entre eux l’ont bien entendue
dans leur cœur. Ce que je dis, c’est que la traduction qu’ils en ont faite, de
mots écrits sur un parchemin ou quelque rouleau en faveur chez leurs grands
prêtres est nécessairement imparfaite, incomplète, entâchée d’erreurs et
d’incompréhensions, exactement comme l’est le compte-rendu écrit d’un rêve,
surtout d’un grand et beau rêve, ceux que l’on fait parfois en dormant (et qui
nous réveillent au milieu de la nuit). Car on ne peut pas comprendre la voix
vivante de Dieu et la retransmettre par les lettres figées dans l’espace et
dans le temps, déjà mortes avant que l’encre n’ai eu le temps de sécher à la
surface du parchemin. Le temps est terrible pour ce genre de prétentions. Et
les écrivains qui ont œuvré pour les livres « sacrés » n’y font pas
exception. Que l’on ne voie toujours pas cela, mille ans, deux mille ans, trois
mille ans plus tard, est un mystère à mes yeux. Certains de ces livres, de ces
chapitres ou de ces sourates ne sont maintenant plus guère que des
élucubrations à peine supportables, des balbutiements informes, d’autant plus
dommageables qu’ils prétendent au statut de préceptes éternels et universels ou
pire encore feignent d’exprimer des commandements divins. Les seuls
commandements divins ont été formulés par Yeshoua : Aimez Dieu, aimez vous
les uns les autres et soyez parfait. Leur caractère divin est précisément
marqué par leur impossibilité d’application dans la pratique. En clair, ce ne
sont pas des commandements au sens où on l’entend en général. Cela donne un but
mais ne parle en rien du chemin qu’il faut emprunter pour y arriver.
Pourquoi ? Parce que le chemin de l’un n’est pas celui de l’autre, et que
ce chemin change sans cesse, dans l’espace et dans le temps.
Et comme j’avais conclu dans ma première partie, le fait que les choses se
soient passées comme elles se sont passées, que les églises aient remplacé
l’œuvre vivante de Dieu, son esprit même par la lettre, une lettre morte, et
que cela était inévitable (car comment faire autrement dans ce monde, n’est -ce
pas ?), rien de cela ne peut changer mon diagnostic ou enlever le tort
qu’elles ont fait, par ignorance ou par calcul, en mettant le nom de Dieu là où
il n’avait pas lieu d’être. L’œuvre de Dieu, la seule, est juste devant nous,
tout autour de nous et parfois en nous, et elle n’est pas écrite en caractères
d’imprimerie.