dimanche 30 août 2026

Une histoire abrégée du Christ, p II : la perfection est de ce monde

 

     Il y a quelques années de cela, j’avais fait paraître une histoire abrégée du Christ : Yeshoua, et j’avais indiqué au lecteur que je comptais bien produire en suivant le cours des Âges une seconde partie qui traiterait de tout le branle-bas qui lui a succédé. Eh bien, ce moment est venu, on dirait. Peut-être donc voudriez-vous lire ou relire d’abord cette première partie. Ne serait-ce qu’en raison d’une vérité suffisamment établie qu’il vaut mieux commencer par le début que par le milieu ou par la fin. C’est en effet le bon ordre pour nous autres, créatures de chair, inscrites dans la flèche du temps.
Ainsi donc, j’avais alors l’idée de me pencher fortement sur le cas des diverses églises ou sectes se réclamant du « Fils de l’homme ». Toutefois, ayant mieux réfléchi, je ne vois plus pourquoi je consacrerai du temps et de l’énergie à des choses qui, de fait, ne m’intéressent pas beaucoup, et même me déplaisent assez fortement. Le sujet de cette seconde partie sera donc bien plus intéressant et à coup sûr bien plus essentiel ; j’en reviendrai à une des “commandes” les plus simples, les plus fondamentales et les plus impossibles à tenir pour tout un chacun (apparemment) que Yeshoua nous a données.
La perfection n’est pas de ce monde est un proverbe, une maxime couramment utilisée, vraie dans la très grande majorité des cas, et néanmoins absolument fausse. La perfection est de ce monde et s’il en fallait une preuve, elle nous a justement été fournie par l’auteur de cette recommandation ambitieuse mais juste : « Soyez parfait comme votre Père dans les Cieux ».
Ce n’est pas une figure de style, un excès de rhétorique dû au penchant bien connu pour l’hyperbole de son professeur. La possibilité de la perfection existe, à tout moment, en tout lieu, pour tout homme (et toute femme évidemment). Même l’idiot du village peut être parfait. En fait, ce serait même beaucoup plus facile pour lui que pour vous ou moi. Cela n’a rien à voir avec les différentes capacités de l’âme, encore moins avec le QI.
Il existe cependant des cas où la perfection non seulement n’est pas de ce monde mais est impossible apriori. C’est le cas par exemple d’un écrivain occupé à taper un texte, quel que soit le texte, quel que soit le sujet, y compris un texte à propos de la perfection, sur son clavier d’ordinateur. Celui-là ne peut pas être parfait. Il s’est en effet, pour un moment, abstrait du temps et même de l’espace. L’endroit où vous écrivez n’a absolument aucune importance. Et je reconnais qu’il est parfaitement ridicule de noter le lieu précis où vous avez rédigé tel texte, tradition courante chez les écrivains. La perfection n’est pas abstraite, elle est inextricablement liée à un moment précis, à un lieu précis, à la ou aux personnes présentes à ce moment t, dans ce lieu x. Car la perfection, pour nous, est de ce monde. Avec tout ce que cela implique. Pour nous, créatures de chair, la perfection est ainsi faite, toujours fugitive, mouvante, changeante, avec le temps qui passe, les lieux qui changent, les personnes et les êtres qui vivent et passent autour de nous. La littérature, comme les arts le plus souvent (en dehors peut-être de l’architecte-paysager), est une chose fixée, arrêtée dans son cours, essentiellement morte. Ce n’est pas inutile, certes, mais ce n’est pas parfait et n’a aucune chance de l’être. Quand vous lisez, la seule chose qui est vivante, c’est vous. Et c’est pourquoi Yeshoua n’a pas laissé d’écrits, pas même les quelques mots qu’il a tracé dans la poussière devant la femme adultère parce qu’ils ne s’adressaient qu’à elle et à personne d’autre, qu’à ce moment précis et à aucun autre, et qu’il a donc aussitôt effacés après avoir été lus (personne ne les connaît hormis cette femme inconnue).
Tout le monde peut être parfait. Yeshoua ajouterait sans doute tout le monde doit l’être (mais tout le monde ne le sera pas). Même un écrivain peut être parfait, quand il arrête d’écrire. D’ailleurs peut-être le serais-je ou plus probablement l’ai-je été : qui sait ?
Qu’est-ce que la perfection, plus précisément ? C’est de dire la parole juste, de faire l’action juste, d’avoir l’attitude juste, juste au bon moment, au bon endroit, avec les bonnes personnes (ou même sans aucune personne autre que soi, puisqu’il y a en réalité toujours quelqu’un d’autre que soi). La meilleure image que je connaisse (ou plutôt que je ne connais pas car je n’ai jamais pratiqué ce sport), la meilleure métaphore est celle du surfeur surfant la vague. Tant qu’il avance sur la vague, sur la crête du brisant où commence à moutonner l’écume, en équilibre miraculeux sur le fil de la falaise liquide, toujours debout sur son surf, toujours dans le vent, ou bien au cœur du rouleau déjà à demi écroulé, il est parfait. Et le fait, inéluctable, qu’il va tomber de son surf, qu’il sera peut-être déchiré sur les récifs de coraux ou mangé par un requin ne changera rien à cette perfection atteinte. C’est à son crédit pour le reste des temps. C’est enregistré dans le seul livre qui compte, le livre des comptes, celui qui change en permanence, ajoutant page après page, mais sur lequel rien ne s’efface.
Comme le suggère mon image du surfeur, le temps de la perfection pour les êtres de chair, les êtres de ce monde, est rarement durable. Quelques secondes pour beaucoup, quelques minutes pour quelques-uns, quelques heures ou quelques jours parfaits pour un petit nombre d’entre nous et puis c’est le grand plouf. Yeshoua s’est maintenu sur le crêt de la vague au moins une année, peut-être davantage, qui peut le dire ? Il a surfé la plus longue vague qui puisse être, ou plutôt qui pouvait être, une vague comme il n’y en a jamais eu avant ni après. Et il n’est jamais tombé. Parce qu’il était devenu la vague, une onde qui n’était déjà plus de ce monde.
Alors peut-être est-ce cela qui explique l’inexplicable, pourquoi ceux qui l’avaient abandonné, par lâcheté, par faiblesse, se sont soudain précipités sur ses traces, avec une ardeur et une foi qu’ils n’avaient jamais montrées avant. À cause de cette vague immense que Yeshoua avait déclenchée, invisible à leurs yeux mais bien réelle.

De ce que je viens d’affirmer, il découle logiquement que toute institution fondée sur un livre, qui en tire son autorité, est bâtie sur du sable. Les églises sont de telles institutions. Dieu, l’esprit saint, la perfection, l’harmonie des sphères diraient certains, sont choses insaisissables pour nous autres, toujours fluides et changeantes, aussi insaisissables que l’eau des fleuves où le temps qui s’écoule et ne revient pas. Rien de tout cela (qui est en fait une seule et même chose) ne peut être saisi, posé quelque part, fixé, que ce soit sur cet écran que vous regardez ou par la pointe de quelque ciseau dans des plaques de roche dure. Suis-je en train de dire que tout cela était inutile ? Que tout écrit est vain et superflu ? Évidemment non. Si je pensais cela, je ne serais pas éveillé au milieu de la nuit en train de taper ce texte sur mon clavier. Que ces textes ou au moins certains d’entre eux — je parle de ces textes sur lesquels ont été fondées des églises, des religions entières parfois — soient encore intéressants et porteurs de sens, je ne le nie pas. Et si on s’était contenté de dire ce que je viens de dire, il n’y aurait aucun mal. Ce que je nie, c’est qu’ils soient complets, parfaits, divins. Cette prétention à la perfection, à la divinité, n’est rien autre qu’une usurpation grossière, qu’elle soit le fruit de la crédulité ou de la malice. Et j’ajoute qu’il s’agit d’un des cas les plus flagrants et documentés d’idolâtrie.
Suis-je en train de dire que la personne de Yeshoua, sa vie, son enseignement, sont aussi imparfaits ? Non, au contraire, j’ai passé toute la première partie de ce texte à expliquer justement pourquoi ils l’étaient, parfaits. Sa vie en tant que missionnaire de Dieu a été parfaite. Mais les écrits censés la raconter, souvent mal et parfois faussement (que ce soit par crédulité ou par intérêt bien compris), ne le sont pas, eux. Et plus le temps passe, et plus le sens se perd. Et c’est tout à fait normal. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est de continuer, mille ans, deux mille ans, trois mille ans après, de faire semblant de croire, ou pire, de le croire vraiment, que le sens est toujours là, plein, entier, exactement comme lorsque Yeshoua guérissait les aveugles et les lépreux.
Suis-je en train de dire que les auteurs, les écrivains de l’Ancien testament, du Nouveau ou du Coran n’étaient pas inspirés par Dieu ? Même pas. Je ne suis pas bien sûr qu’ils aient entendu la « voix » de Dieu résonner dans le ciel mais j’admets qu’au moins certains d’entre eux l’ont bien entendue dans leur cœur. Ce que je dis, c’est que la traduction qu’ils en ont faite, de mots écrits sur un parchemin ou quelque rouleau en faveur chez leurs grands prêtres est nécessairement imparfaite, incomplète, entâchée d’erreurs et d’incompréhensions, exactement comme l’est le compte-rendu écrit d’un rêve, surtout d’un grand et beau rêve, ceux que l’on fait parfois en dormant (et qui nous réveillent au milieu de la nuit). Car on ne peut pas comprendre la voix vivante de Dieu et la retransmettre par les lettres figées dans l’espace et dans le temps, déjà mortes avant que l’encre n’ai eu le temps de sécher à la surface du parchemin. Le temps est terrible pour ce genre de prétentions. Et les écrivains qui ont œuvré pour les livres « sacrés » n’y font pas exception. Que l’on ne voie toujours pas cela, mille ans, deux mille ans, trois mille ans plus tard, est un mystère à mes yeux. Certains de ces livres, de ces chapitres ou de ces sourates ne sont maintenant plus guère que des élucubrations à peine supportables, des balbutiements informes, d’autant plus dommageables qu’ils prétendent au statut de préceptes éternels et universels ou pire encore feignent d’exprimer des commandements divins. Les seuls commandements divins ont été formulés par Yeshoua : Aimez Dieu, aimez vous les uns les autres et soyez parfait. Leur caractère divin est précisément marqué par leur impossibilité d’application dans la pratique. En clair, ce ne sont pas des commandements au sens où on l’entend en général. Cela donne un but mais ne parle en rien du chemin qu’il faut emprunter pour y arriver. Pourquoi ? Parce que le chemin de l’un n’est pas celui de l’autre, et que ce chemin change sans cesse, dans l’espace et dans le temps.
Et comme j’avais conclu dans ma première partie, le fait que les choses se soient passées comme elles se sont passées, que les églises aient remplacé l’œuvre vivante de Dieu, son esprit même par la lettre, une lettre morte, et que cela était inévitable (car comment faire autrement dans ce monde, n’est -ce pas ?), rien de cela ne peut changer mon diagnostic ou enlever le tort qu’elles ont fait, par ignorance ou par calcul, en mettant le nom de Dieu là où il n’avait pas lieu d’être. L’œuvre de Dieu, la seule, est juste devant nous, tout autour de nous et parfois en nous, et elle n’est pas écrite en caractères d’imprimerie.