dimanche 27 septembre 2026

Timber Timbre de Taylor Kirk (ou vice-versa) : trop vieux pour mourir jeune

 


    Je ne pensais pas écrire un nouvel article musical cette année et plutôt poursuivre dans une veine vastement philosophique mais j’ai été récemment frappé, avec retard comme souvent, par une nouvelle concernant Taylor Kirk, ce genre de nouvelles qu’on qualifie coutumièrement de triste : celle qu’il craignait et vénérait depuis toutes ces années, sa muse la plus fidèle est venue toquer à sa porte en avril de cette année. J’imagine que ça n’a pas été une grande surprise ; il l’attendait depuis longtemps, la belle dame de ses rêves. Mais nous ne sommes pas jaloux. Nous avons tous à notre tour rendez-vous avec cette belle inconnue, n’est-ce pas ?
Si j’étais un glorieux adepte de la grande science numérologique, je soupçonnerais que les nombres pairs aient un effet vibratoire fortement négatif sur Timber Timbre et plus précisément sur son chanteur, auteur, compositeur principal et généralement unique, Taylor Kirk. Et je ne dis pas ça (seulement) parce qu’il est mort en 2026, année paire, en avril, mois pair, un mardi 14, jour doublement pair, à 44 ans, autre nombre pair, beaucoup trop jeune pour mourir mais néanmoins « trop vieux pour mourir jeune », comme il chantait avec, je crois bien, un brin d’auto-dérision en plus de son cynisme habituel. Cela n’aurait rien pour m’étonner car j’ai personnellement un problème avec les années impaires, depuis au moins ma naissance. Et comme Kirk est l’inspirateur et le créateur essentiel du groupe, ces mauvaises ondes émises par les nombres pairs permettraient ainsi de trier aisément les bons albums des moins bons du groupe : il suffirait de considérer le numéro d’opus ou bien l’année de fabrication ou les deux ensemble et de croiser les données. Moi, je sais quand j’écris des histoires et les années paires, à une seule exception près, sont nettement plus fécondes et productives que les années impaire. Vous pouvez rire ou hausser les épaules de pitié, mais c’est un constat brut (je ne sais pas si ça marche aussi pour les articles, il faudrait que j’étudie la chose). Et si ça marche pour moi, me dis-je, ça peut marcher aussi pour d’autres, alors pourquoi pas Kirk.
Bon, je ne sais pas en quelles années ont réellement été conçus, imaginés, composés les différents albums de Timber Timbre et c’est ce qui compte, n’est-ce pas, plutôt que la date de sortie. Restent pour le confirmer les numéros d’opus de ses œuvres, en solo ou en groupe. Les opus 1 et 2, Cedar Shakes et Medicinals, ne se distinguent pas clairement à mes oreilles, sinon que les rythmes du second sont un peu plus monotones. Ce qui est clair, c’est que ces disques (des projets solo de Kirk en réalité) ont un son un peu trop brut et râpeux pour coller vraiment avec le tour d’esprit plutôt sophistiqué et quelque peu torturé de leur auteur. Mais pour la fraîcheur et le charme, je mettrai en effet le numéro 1 avant le numéro 2, d’une courte tête. C’est vraiment avec l’opus n° 3 et tout le confort moderne apporté par un vrai studio d’enregistrement et de vrais musiciens d’accompagnement, ce qu’on appelle un groupe quoi, que les morceaux de Kirk prennent leur envol et en fait atteignent immédiatement leur altitude de croisière, une altitude tout à fait impressionnante, presque stratosphérique, certes plus élevée que les voies trop fréquentées des gros porteurs ordinaires. C’est effectivement une des caractéristiques de la musique de Timber Timbre quand elle est réussie, que d’être à la fois très sombre, très louche, très creep, creepy, creeping pour reprendre une famille de mots visiblement appréciée de Kirk, et pourtant faite d’une matière très aérée, très spacieuse, très claire. L’opus n°3, sans autre nom que celui du groupe, est donc une telle réussite. S’il a des défauts, je ne les ai pas trouvés. Toutefois, si j’ai choisi un titre de cet album pour illustrer musicalement et orner graphiquement la tête de cet article, ce n’est pas parce qu’il est mon préféré mais parce que c’est leur pochette la plus réussie, selon moi (j’espère que vous êtes en train d’écouter ce morceau tout en lisant mon article : très belle musique, n’est-ce pas ?). L’opus suivant, le numéro 4 donc, intitulé Creep on creepin’on, est un creux entre deux sommets, ce qui confirme la règle de fer édictée plus haut. Ici, le groupe fait ce que j’appelle de l’autoparodie, ce qui est un peu tôt après un seul album (de groupe). De toute façon, c’est un genre que j’apprécie peu en général et encore moins dans ce cas précis. Il faut ici dire un mot de l’univers personnel particulier de Kirk (c’est vraiment le sien et seulement le sien).
À mon avis très influencé par le cinéma (en plus de sa propre biographie), celui qui est « noir c’est noir il n’y a plus d’espoir » qui va de Freaks ou de M le Maudit jusqu’aux plus récents Seven, Zodiac du spécialiste es-serial killers, le talentueux David Fincher (je recommande d’ailleurs plutôt sa série télé Mindhunter, assez récente pourtant, d’une sobriété remarquable et dénuée du voyeurisme presque inévitable avec ce type de sujet). La caricature d’un genre déjà très lourd, même mêlée d’auto-dérision, donne ici un résultat assez irritant quoique non dénué de séductions sonores, et de toute façon très inférieur à l’opus précédent, aussi bien pour la forme que pour le fond. Je retiens néanmoins le titre n° 7 (très bon chiffre paraît-il, sauf si on casse un miroir) pour ce texte, bien trouvé, en plus de s’être révélé quelque peu prophétique : « Too old to die young ». Avec l’opus n°5, Hot dreams, on retrouve les hauteurs du numéro 3, on est peut-être même encore un peu plus haut. Ce mariage entre textes noirs, ambiances macabres et musique très lumineuse, très spacieuse, très nette (sans flou aucun) est vraiment un plaisir à l’écoute. Une grande beauté sonore. Là encore, je n’ai pas trouvé de défaut notable, autre que les obsessions habituelles de son auteur pour les histoires d’amour qui finissent très, très, très mal. La science numérologique est impitoyable : l’opus numéro 6 (un très mauvais chiffre de toute façon) est donc un ratage, le seul véritable ratage du groupe. Même le titre de l’album est laid : Sincerely, future pollutions. On peut éventuellement faire une exception pour le titre n°1, Velvet gloves and spit, si on est d’humeur généreuse. Il y a probablement une erreur d’aiguillage au départ, une direction artistique erronée : cette route n’était visiblement pas la bonne pour ces musiciens. Il y a aussi — mais les deux causes ne sont pas indépendantes — un manque d’inspiration flagrant. Oui, l’inspiration compte en art. Ni le talent (considérable chez Kirk) ni le travail ne peuvent compenser ou combler le vide d’âme, l’élan créateur, la divine vibration. L’opus N°7, qui est le dernier sorti, sera donc leur album final (puisque je vois mal comment un groupe comme Timber timbre pourrait continuer sans Kirk, ce serait comme des planètes voulant tourner sans leur étoile). Lovage, c’est son titre, est une plante courante de la famille du céleri. Je suppose qu’il y a d’autres idées contenues dans ce titre mais je ne vois vraiment pas ce qu’elles pourraient être… Eh bien, ce n’est pas un mauvais titre. L’album est d’ailleurs intéressant, nettement plus intéressant que le précédent, plus inspiré justement, et devient carrément bon à partir du titre n°7, Holy motors. Il me paraît néanmoins plus inégal que les opus n°3 et 5, trop inégal pour pouvoir leur disputer la palme du chef d’œuvre. Il y a aussi une note plus funèbre dans ce disque, un peu moins le sentiment des grands espaces, quelque chose de plus confiné (à l’image de la pochette intérieure, un simple salon plongé dans la pénombre) de plus intime aussi. Très franchement, l’impression première est celle d’un album solo de Kirk avec des accompagnateurs, ou plutôt un accompagnateur, le pianiste. C’est en effet le piano qui domine l’album, plus que la guitare, ce qui est une surprise pour ce groupe en général et pour Kirk en particulier. La note funèbre dont je parlais plus haut résonne ici ou là, mais surtout sur les trois titres finaux, et cela n’a rien à voir avec le folklore morbide habituel de Kirk, toujours bien présent (« If you want to see a dead body… », 800 pristine corpses, etc). Le 8 est un très mauvais chiffre pour Kirk puisqu’il n’était pas Chinois, tout comme le nombre 800 donc. Je ne pense pas avoir imaginé cette note funèbre, influencé que j’aurais été par la connaissance de la mort très précoce de Kirk (mais tout de même pas assez précoce pour mourir jeune) puisque lorsque j’ai découvert cet album, j’ignorais la nouvelle. Tout au plus peut-on noter que la pochette n’aide pas à la gaité. Le fait qu’elle soit en noir et blanc n’est pas la raison puisque toutes les pochettes de Timber Timbre le sont. Mais ce piano à peine éclairé avec dessus cinq fausses bougies semble plutôt un décor d’ambiance pour funérarium. Lovage est aussi le nom du soi-disant dernier titre, ce fatal numéro 8, une manière très réussie, très émouvante je dois dire, de clore cet ultime album. Eh bien non en fait, la grande science numérologique n’a pas dit son dernier mot. Kirk a en effet ajouté un dernier titre, caché, mais un vrai morceau, pas comme ces bruitages dispensables et très longuets qu’on peut parfois trouver sur des fins d’album (comme Kid A pour prendre un des meilleurs). Ce n’est pas une interprétation de ma part, c’est un fait et un fait que je peux chiffrer précisément. Le dernier titre, Lovage, crédité sur la pochette, dure 3mn 40s — c’est marqué dessus — et se termine en effet à 3mn 40s sauf qu’une chanson toute différente, et à guitare(s), commence à 3mn 41s pour se terminer selon mon lecteur à 6mn 19s. Il y a donc bien en réalité 9 morceaux dont un sans titre mais qui aurait pu être With you, 9 qui est le chiffre de la perfection selon Dante, même si on réside en enfer.

Taylor Kirke était un excellent showman, à sa façon, en concert : voici donc un des meilleurs enregistrements live que j’ai pu trouver du groupe, au pic de leur forme, en France, à Paris j’imagine.


Cet article est terminé mais je voudrais en profiter pour me fendre d’une sorte de bref hommage au Canada, pays qui ne m’inspire généralement que très peu et encore plus rarement pour m’émerveiller. Kirk était en effet Canadien comme les autres musiciens de son groupe. Comme souvent ou même toujours, j’ai pris le train en marche pour Timber Timbre, vers 2013 ou 2014. En tout cas, c’était l’année ou un autre groupe canadien, the Besnard Lakes, avec à sa tête un autre grand guitariste, Jace Lasek, a sorti ce bel album au titre incompréhensible, Until in excess, imperceptible UFO, dont j’ai parlé ici. La musique très (trop ?) inactuelle des Besnard Lakes est parfois qualifiée de rock impressionniste, ce qui semble être une catégorie créée spécialement pour eux, ou plus souvent de néo rock progressiste, ce que je traduis par rock pour musiciens demi-savants. Ils ont d’ailleurs récidivé en 2021 avec un album peut-être encore plus beau, au moins pour la pochette : The last of the great thunderstorm warnings. Mon impression est que dans cet album les Besnard Lakes ont décidé qu’ils allaient enfin faire ce qu’ils avaient vraiment envie de faire depuis toujours et d’envoyer au diable toute autre considération. Et sans doute le peuvent-ils car le vrai métier de Jace Lasek, celui qui fait rentrer des sous régulièrement, est d’être ingénieur du son et producteur pour tout un tas d’autres musiciens canadiens (il possède un studio d’enregistrement à Montreal). Dégagé des mesquineries ordinaires et autres mondanités ennuyeuses, The Besnard Lakes nous sort alors le grand jeu et tout ce qu’on adorait ou détestait avant se retrouve ici à la puissance 2 ou 3. C’est le nec plus ultra de leur style, grand flou en diable, tout le contraire de la précision et de la concision kirkiennes. Et comme ils ont décidé de ne rien se refuser avec The last warnings, pourquoi pas un double album, hein ?! Il s’agit en effet d’un double album, un concept album dont le concept est la mort, bien que je le trouve au final nettement plus guilleret que n’importe quel opus de Timber Timbre. Et comme dans tout double album prog qui se respecte, on trouve un de ces titres à rallonge, aussi inévitable que terrible, mortellement long, dix-huit minutes s’il vous plait. La musique de Timber Timbre et de the Besnard Lakes sont donc presque à deux extrémités opposées du spectre musical, à l’intérieur duquel, en restant dans ce pays et dans ce millénaire, on pourrait aussi trouver les remarquables Patrick Watson, Lhassa (qui était Étasunienne mais vivait et travaillait au Canada), Black Mountain, Godspeed you black emperor, pour ne citer que mes préférés. Comment un pays aussi insignifiant, la Belgique des USA, peut sortir autant de pointures dans le domaine musical moderne, en particulier depuis la fin des années 90, est un mystère total à mes yeux. Comparez avec notre pays ! Peut-être parce qu’ils sont à moitié, voire aux trois-quarts, Anglais ? Il y a tellement d’études scientifiques bidon qui se font chaque année de nos jours que je m’étonne qu’on n’ait pas encore eu l’idée pourtant très raisonnable de faire une étude sur la corrélation entre la génétique de “l’Anglais” et la capacité à produire de la bonne musique blues pop rock.

La pochette très belle, la plus réussie de toute leur carrière, due aux pinceaux d’une artiste contemporaine, et probablement voisine alors du couple Lasek/Goreas, Corri-Lynn Tetz. Très curieusement, pour une artiste spécialisée dans l’érotisme féminin, un peu niais, elle réussit ce très beau paysage onirique, collant parfaitement avec l’ambiance de l’album.