Je ne pensais pas écrire un nouvel article
musical cette année et plutôt poursuivre dans une veine vastement philosophique
mais j’ai été récemment frappé, avec retard comme souvent, par une nouvelle
concernant Taylor Kirk, ce genre de nouvelles qu’on qualifie coutumièrement de
triste : celle qu’il craignait et vénérait depuis toutes ces années, sa
muse la plus fidèle est venue toquer à sa porte en avril de cette année.
J’imagine que ça n’a pas été une grande surprise ; il l’attendait depuis
longtemps, la belle dame de ses rêves. Mais nous ne sommes pas jaloux. Nous
avons tous à notre tour rendez-vous avec cette belle inconnue, n’est-ce
pas ?
Si j’étais un glorieux adepte de la grande science numérologique, je
soupçonnerais que les nombres pairs aient un effet vibratoire fortement négatif
sur Timber Timbre et plus précisément sur son chanteur, auteur, compositeur
principal et généralement unique, Taylor Kirk. Et je ne dis pas ça (seulement)
parce qu’il est mort en 2026, année paire, en avril, mois pair, un mardi 14,
jour doublement pair, à 44 ans, autre nombre pair, beaucoup trop jeune pour
mourir mais néanmoins « trop vieux pour mourir jeune », comme il chantait
avec, je crois bien, un brin d’auto-dérision en plus de son cynisme habituel.
Cela n’aurait rien pour m’étonner car j’ai personnellement un problème avec les
années impaires, depuis au moins ma naissance. Et comme Kirk est l’inspirateur
et le créateur essentiel du groupe, ces mauvaises ondes émises par les nombres
pairs permettraient ainsi de trier aisément les bons albums des moins bons du
groupe : il suffirait de considérer le numéro d’opus ou bien l’année de
fabrication ou les deux ensemble et de croiser les données. Moi, je sais quand
j’écris des histoires et les années paires, à une seule exception près, sont
nettement plus fécondes et productives que les années impaire. Vous pouvez rire
ou hausser les épaules de pitié, mais c’est un constat brut (je ne sais pas si
ça marche aussi pour les articles, il faudrait que j’étudie la chose). Et si ça
marche pour moi, me dis-je, ça peut marcher aussi pour d’autres, alors pourquoi
pas Kirk.
Bon, je ne sais pas en quelles années ont réellement été conçus, imaginés,
composés les différents albums de Timber Timbre et c’est ce qui compte,
n’est-ce pas, plutôt que la date de sortie. Restent pour le confirmer les
numéros d’opus de ses œuvres, en solo ou en groupe. Les opus 1 et 2, Cedar
Shakes et Medicinals, ne se distinguent pas clairement à
mes oreilles, sinon que les rythmes du second sont un peu plus monotones. Ce
qui est clair, c’est que ces disques (des projets solo de Kirk en réalité) ont
un son un peu trop brut et râpeux pour coller vraiment avec le tour d’esprit plutôt
sophistiqué et quelque peu torturé de leur auteur. Mais pour la fraîcheur et le
charme, je mettrai en effet le numéro 1 avant le numéro 2, d’une courte tête.
C’est vraiment avec l’opus n° 3 et tout le confort moderne apporté par un vrai
studio d’enregistrement et de vrais musiciens d’accompagnement, ce qu’on
appelle un groupe quoi, que les morceaux de Kirk prennent leur envol et en fait
atteignent immédiatement leur altitude de croisière, une altitude tout à fait
impressionnante, presque stratosphérique, certes plus élevée que les voies trop
fréquentées des gros porteurs ordinaires. C’est effectivement une des
caractéristiques de la musique de Timber Timbre quand elle est réussie, que
d’être à la fois très sombre, très louche, très creep, creepy, creeping pour
reprendre une famille de mots visiblement appréciée de Kirk, et pourtant faite d’une
matière très aérée, très spacieuse, très claire. L’opus n°3, sans autre nom que
celui du groupe, est donc une telle réussite. S’il a des défauts, je ne les ai
pas trouvés. Toutefois, si j’ai choisi un titre de cet album pour illustrer
musicalement et orner graphiquement la tête de cet article, ce n’est pas parce
qu’il est mon préféré mais parce que c’est leur pochette la plus réussie, selon
moi (j’espère que vous êtes en train d’écouter ce morceau tout en lisant mon
article : très belle musique, n’est-ce pas ?). L’opus suivant, le
numéro 4 donc, intitulé Creep on creepin’on, est un creux entre
deux sommets, ce qui confirme la règle de fer édictée plus haut. Ici, le groupe
fait ce que j’appelle de l’autoparodie, ce qui est un peu tôt après un seul
album (de groupe). De toute façon, c’est un genre que j’apprécie peu en général
et encore moins dans ce cas précis. Il faut ici dire un mot de l’univers
personnel particulier de Kirk (c’est vraiment le sien et seulement le sien). À mon avis très influencé par le cinéma (en plus de sa propre biographie),
celui qui est « noir c’est noir il n’y a plus d’espoir » qui va de
Freaks ou de M le Maudit jusqu’aux plus récents Seven, Zodiac du spécialiste
es-serial killers, le talentueux David Fincher (je recommande d’ailleurs plutôt
sa série télé Mindhunter, assez récente pourtant, d’une sobriété remarquable et
dénuée du voyeurisme presque inévitable avec ce type de sujet). La caricature
d’un genre déjà très lourd, même mêlée d’auto-dérision, donne ici un résultat
assez irritant quoique non dénué de séductions sonores, et de toute façon très
inférieur à l’opus précédent, aussi bien pour la forme que pour le fond. Je
retiens néanmoins le titre n° 7 (très bon chiffre paraît-il, sauf si on casse
un miroir) pour ce texte, bien trouvé, en plus de s’être révélé quelque peu
prophétique : « Too old to die young ». Avec
l’opus n°5, Hot dreams, on retrouve les hauteurs du numéro 3, on
est peut-être même encore un peu plus haut. Ce mariage entre textes noirs,
ambiances macabres et musique très lumineuse, très spacieuse, très nette (sans
flou aucun) est vraiment un plaisir à l’écoute. Une grande beauté sonore. Là
encore, je n’ai pas trouvé de défaut notable, autre que les obsessions
habituelles de son auteur pour les histoires d’amour qui finissent très, très,
très mal. La science numérologique est impitoyable : l’opus numéro 6 (un
très mauvais chiffre de toute façon) est donc un ratage, le seul véritable
ratage du groupe. Même le titre de l’album est laid : Sincerely,
future pollutions. On peut éventuellement faire une exception pour le
titre n°1, Velvet gloves and spit, si on est d’humeur généreuse.
Il y a probablement une erreur d’aiguillage au départ, une direction artistique
erronée : cette route n’était visiblement pas la bonne pour ces musiciens.
Il y a aussi — mais les deux causes ne sont pas indépendantes — un manque
d’inspiration flagrant. Oui, l’inspiration compte en art. Ni le talent
(considérable chez Kirk) ni le travail ne peuvent compenser ou combler le vide
d’âme, l’élan créateur, la divine vibration. L’opus N°7, qui est le dernier
sorti, sera donc leur album final (puisque je vois mal comment un groupe comme
Timber timbre pourrait continuer sans Kirk, ce serait comme des planètes
voulant tourner sans leur étoile). Lovage, c’est son titre, est
une plante courante de la famille du céleri. Je suppose qu’il y a d’autres
idées contenues dans ce titre mais je ne vois vraiment pas ce qu’elles
pourraient être… Eh bien, ce n’est pas un mauvais titre. L’album est d’ailleurs
intéressant, nettement plus intéressant que le précédent, plus inspiré
justement, et devient carrément bon à partir du titre n°7, Holy motors.
Il me paraît néanmoins plus inégal que les opus n°3 et 5, trop inégal pour
pouvoir leur disputer la palme du chef d’œuvre. Il y a aussi une note plus
funèbre dans ce disque, un peu moins le sentiment des grands espaces, quelque
chose de plus confiné (à l’image de la pochette intérieure, un simple salon
plongé dans la pénombre) de plus intime aussi. Très franchement, l’impression
première est celle d’un album solo de Kirk avec des accompagnateurs, ou plutôt
un accompagnateur, le pianiste. C’est en effet le piano qui domine l’album,
plus que la guitare, ce qui est une surprise pour ce groupe en général et pour
Kirk en particulier. La note funèbre dont je parlais plus haut résonne ici ou
là, mais surtout sur les trois titres finaux, et cela n’a rien à voir avec le
folklore morbide habituel de Kirk, toujours bien présent (« If you want to
see a dead body… », 800 pristine corpses, etc). Le 8 est un
très mauvais chiffre pour Kirk puisqu’il n’était pas Chinois, tout comme le
nombre 800 donc. Je ne pense pas avoir imaginé cette note funèbre, influencé
que j’aurais été par la connaissance de la mort très précoce de Kirk (mais tout
de même pas assez précoce pour mourir jeune) puisque lorsque j’ai découvert cet
album, j’ignorais la nouvelle. Tout au plus peut-on noter que la pochette
n’aide pas à la gaité. Le fait qu’elle soit en noir et blanc n’est pas la
raison puisque toutes les pochettes de Timber Timbre le sont. Mais ce piano à
peine éclairé avec dessus cinq fausses bougies semble plutôt un décor
d’ambiance pour funérarium. Lovage est aussi le nom du soi-disant
dernier titre, ce fatal numéro 8, une manière très réussie, très émouvante je
dois dire, de clore cet ultime album. Eh bien non en fait, la grande science
numérologique n’a pas dit son dernier mot. Kirk a en effet ajouté un dernier
titre, caché, mais un vrai morceau, pas comme ces bruitages dispensables et
très longuets qu’on peut parfois trouver sur des fins d’album (comme Kid A pour
prendre un des meilleurs). Ce n’est pas une interprétation de ma part, c’est un
fait et un fait que je peux chiffrer précisément. Le dernier titre, Lovage,
crédité sur la pochette, dure 3mn 40s — c’est marqué dessus — et se termine en
effet à 3mn 40s sauf qu’une chanson toute différente, et à guitare(s), commence
à 3mn 41s pour se terminer selon mon lecteur à 6mn 19s. Il y a donc bien en
réalité 9 morceaux dont un sans titre mais qui aurait pu être With you,
9 qui est le chiffre de la perfection selon Dante, même si on réside en enfer.
Taylor Kirke était un excellent showman, à sa
façon, en concert : voici donc un des meilleurs enregistrements live que
j’ai pu trouver du groupe, au pic de leur forme, en France, à Paris j’imagine.
Cet article est terminé
mais je voudrais en profiter pour me fendre d’une sorte de bref hommage au
Canada, pays qui ne m’inspire généralement que très peu et encore plus rarement
pour m’émerveiller. Kirk était en effet Canadien comme les autres musiciens de
son groupe. Comme souvent ou même toujours, j’ai pris le train en marche pour
Timber Timbre, vers 2013 ou 2014. En tout cas, c’était l’année ou un autre
groupe canadien, the Besnard Lakes, avec à sa tête un autre grand guitariste,
Jace Lasek, a sorti ce bel album au titre incompréhensible, Until in
excess, imperceptible UFO, dont j’ai parlé ici. La musique très
(trop ?) inactuelle des Besnard Lakes est parfois qualifiée de rock
impressionniste, ce qui semble être une catégorie créée spécialement pour eux,
ou plus souvent de néo rock progressiste, ce que je traduis par rock pour musiciens
demi-savants. Ils ont d’ailleurs récidivé en 2021 avec un album peut-être encore
plus beau, au moins pour la pochette : The last of the great
thunderstorm warnings. Mon impression est que dans cet album les
Besnard Lakes ont décidé qu’ils allaient enfin faire ce qu’ils avaient vraiment
envie de faire depuis toujours et d’envoyer au diable toute autre
considération. Et sans doute le peuvent-ils car le vrai métier de Jace Lasek,
celui qui fait rentrer des sous régulièrement, est d’être ingénieur du son et
producteur pour tout un tas d’autres musiciens canadiens (il possède un studio
d’enregistrement à Montreal). Dégagé des mesquineries ordinaires et autres
mondanités ennuyeuses, The Besnard Lakes nous sort alors le grand jeu et tout
ce qu’on adorait ou détestait avant se retrouve ici à la puissance 2 ou 3.
C’est le nec plus ultra de leur style, grand flou en diable, tout le contraire
de la précision et de la concision kirkiennes. Et comme ils ont décidé de ne
rien se refuser avec The last warnings, pourquoi pas un double
album, hein ?! Il s’agit en effet d’un double album, un concept album dont
le concept est la mort, bien que je le trouve au final nettement plus guilleret
que n’importe quel opus de Timber Timbre. Et comme dans tout double album prog
qui se respecte, on trouve un de ces titres à rallonge, aussi inévitable que
terrible, mortellement long, dix-huit minutes s’il vous plait. La musique de
Timber Timbre et de the Besnard Lakes sont donc presque à deux extrémités
opposées du spectre musical, à l’intérieur duquel, en restant dans ce pays et
dans ce millénaire, on pourrait aussi trouver les remarquables Patrick Watson,
Lhassa (qui était Étasunienne
mais vivait et travaillait au Canada), Black Mountain, Godspeed you black
emperor, pour ne citer que mes préférés. Comment un pays aussi insignifiant, la
Belgique des USA, peut sortir autant de pointures dans le domaine musical
moderne, en particulier depuis la fin des années 90, est un mystère total à mes
yeux. Comparez avec notre pays ! Peut-être parce qu’ils sont à moitié,
voire aux trois-quarts, Anglais ? Il y a tellement d’études scientifiques
bidon qui se font chaque année de nos jours que je m’étonne qu’on n’ait pas
encore eu l’idée pourtant très raisonnable de faire une étude sur la
corrélation entre la génétique de “l’Anglais” et la capacité à produire de la
bonne musique blues pop rock.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Pour recevoir les réponses à votre commentaire dans votre boîte mail, cliquez sur "m'informer"