dimanche 17 mai 2026

The Walkmen ou la chanson de Roland (une belle histoire qui finit mal)

 

Un excellent titre des Walkmen, très typique, version studio.


J’aime les belles histoires même lorsqu’elles finissent mal. Après tout, les plus belles chansons sont tristes, dit-on (et je le crois volontiers). Le groupe musical The Walkmen rentre pleinement dans cette catégorie.
Je pourrais dire que leur histoire est triste parce qu’ils n’ont jamais connu le succès qu’ils méritaient mais en réalité je ne m’arrête pas à de telles mesquineries. Elle est triste parce qu’elle s’est arrêtée beaucoup trop tôt, alors que les musiciens étaient au top, à une nuance près, nuance qui est le vrai sujet de cet article musicologue par un non-musicographe.
Les cinq musiciens du groupe sont tous originaires de Washington DC, comme quoi même en plein QG du crime organisé international, il peut sortir quelque chose de bon. Leur naissance en tant que groupe The Walkmen a eu lieu à New-York — autre capitale du crime institutionnalisé, mais plus orientée vers l’escroquerie financière — lors de la dernière année du dernier millénaire (je vous laisse deviner) et s’est terminée treize ans plus tard, un mauvais nombre de toute évidence.
Durant leur carrière, ils auront sorti six albums de chansons originales, tous bons, dont quatre premiers excellents. Leur style a nettement évolué au cours de ces treize années — plutôt dix si on se fie à la date de sortie du premier et du dernier opus — et je pense avec des raisons solides que je donnerai plus loin que la cause de cette évolution est celle-là même qui a conduit fatalement à leur séparation en 2013. Ils ont évolué par leur style, leur ton, mais pas dans leur compétence de musicien, en tout cas pas de manière spectaculaire, comme c’est le cas de Radiohead, pour prendre un exemple célèbre.
Leur premier opus Everyone who pretended to like me is gone n’est pas loin d’être parfait. Une caractéristique des Walkmen est en effet que tout comme les Doors avant eux pour prendre un autre exemple célèbre, ils ont débuté tout armés et casqués, déjà pleinement opérationnels, déjà au top.
Évidemment, il y a une histoire, un apprentissage qui a précédé ce premier opus mais qui n’a pas été enregistré sur bandes, ou alors dans leurs précédents groupes respectifs. Leur style initial est un curieux mélange de folk et de punk, toujours assez mélodieux. Pas plus que les Doors, les Walkmen ne sont des grands explorateurs de la musique, des expérimentateurs, mais ils ont un son très original et un charme fou, de l’opus 1 jusqu’à l’opus 6. Le plus punk de tous leurs albums est sans doute l’opus 2 Bows and Arrows, bien qu’il contienne deux ou trois ballades tristes, et inclut le seul (petit) tube d eleur carrière, The rat (vous pouvez écouter sa version live plus bas). Leur opus n°3 Hundred miles away aurait été tout aussi punk s’il n’avait pas débuté par le titre le plus cool de toute leur carrière, Louisiana, très bon dans le genre mais qui détone complètement, et qui en fait annonce l’album suivant. De plus, il se termine par une ballade triste, leur plus belle reprise, Another one goes by, une ballade merveilleuse mais pas vraiment dans le ton non plus.
L’opus n°4 est celui qui m’a fait découvrir le groupe, je crois bien au moment de sa sortie, en 2008 donc (vous en avez un extrait ci-dessous sur le même live). Ce n’est pas la musique qui m’a attiré vers lui — je ne connaissais rien de ce groupe — mais la pochette, que vous pouvez voir ici. En raison de mon attirance sans doute excessive pour les arts graphiques, il m’arrive de temps en temps, pas trop souvent comme on peut le deviner, d’acquérir un disque ou un livre, uniquement pour sa “devanture”, sans rien savoir de l’objet en question ni même parfois de son auteur. C’était le cas de celui-ci. J’ignorais même dans quel sous-genre du rock ils œuvraient. Et certainement, il y a dedans l’envie de lire ou d’écouter quelque chose sans aucun apriori, l’espoir d’une bonne surprise. Mais dans tous les cas précédents et ultérieurs, ces achats se sont révélés en fait de mauvaises surprises, quand même il y en avait. Mais je n’ai pas été déçu avec You and Me des Walkmen. Je l’ai choisi parce que j’aime la photo qui sert de recto à la pochette, cette photo apparemment mal cadrée puisqu’il ne semble pas très poli de couper la tête à ses modèles, mais qui a beaucoup de charme. Cet opus marque vraiment le tournant de l’évolution de ce groupe. En dehors d’un titre (que vous pouvez entendre en live plus bas), plus de punk, mais des ballades nettement plus posées. La musique est sans doute aussi un peu plus variée, bien qu’on retrouve les instruments habituels du groupe. Il est d’usage de ressortir plus particulièrement de ce groupe le chanteur, le batteur et le guitariste. Dans ce cas, l’instrumentiste qui m’a le plus frappé, qui donne le plus de relief, de profondeur à cette musique est le bassiste Walter Martin, qui est un peu l’homme orchestre du groupe puisqu’il officie parfois à l’orgue ou à la guitare, souvent aux percussions et au moins une fois à la batterie (pour All hands and the cook version studio, où il assure aussi la basse et des percussions). Et on ne sera donc pas surpris d’apprendre que mes titres préférés sont justement ceux où la basse (et probablement l’écriture) de Martin est prédominante : Donde esta la playa, On the water (ma préférée la plupart du temps, également audible dans le live que vous trouverez plus bas), Canadian girl, I lost you. Dans l’ensemble, bien que le sentiment d’urgence soit moins intense que sur les deux premiers opus, j’aurais tendance à croire que You & Me est leur apogée, leur aboutissement le plus parfait dans la maîtrise de leur art.
La différence de qualité entre l’opus n°4 et les deux suivants n’est toutefois pas très sensible (de même que leur montée en puissance antérieure ne l’était pas non plus). Mais le style a profondément changé depuis leur début. Les cuivres qui avaient fait leur apparition dans l’opus n°3 avec Louisiana sont devenus plus communs dans Lisbonne et il y a même un orchestre à corde complet sur Heaven (l’album). Le ton est devenu plus joyeux, plus optimiste, parfois outrageusement : on trouve ainsi des titres évocateurs comme Victory, Heaven ou We can’t be beat. Eh bien, si ce dernier titre était un pronostic, rien ne pouvait se révéler plus faux.
Les Walkmen ont été battus par le destin. Et c’est une défaite irrémédiable, sauf miracle médical. Leur séparation est une manière de preuve. Rien n’indique que celle-ci ait été causée par des querelles internes. Rien n’indique que le peu de succès rencontré, relativement à leur talent, ait été non plus le facteur décisif (puisqu’il est évident que l’aspect financier fait beaucoup pour la séparation ou la persistance des groupes). Il sont été vaincus par le destin et pourtant ce destin était très prévisible dés leur début. Ce groupe avait en effet un énorme talon d’Achille qui était aussi leur plus grande force, leur pouvoir d’attraction le plus évident et le plus immédiat, leur chanteur. N’importe quel professeur de musique, n’importe quel musicien un peu objectif aurait pu avertir Hamilton Leithauser que chanter comme il le faisait était totalement contrindiqué pour la santé de ses cordes vocales. Avec la tessiture naturelle de ce chanteur, aller aussi souvent dans les aigus, parfois en hurlant par-dessus le marché, est une assurance de se casser la voix en quelques années. On a mal pour lui quand il s’écorche la gorge sur des titres comme In the new year (opus n°4), Little house of savages (opus n°2), All Hands and the cook (opus n°3, que vous venez d’écouter si vous avez eu la bonne idée de démarrer la vidéo ci-dessus tout en lisant l’article) ou Wake-up (opus n°1) et bien d’autres. Le piège était parfait car ce sont justement les titres que le public réclame en priorité dans leurs concerts, apparemment inconscients que c’est la meilleure manière de hâter le processus inévitable de dégradation des facultés vocales du chanteur. Et ce qui devait arriver arriva. Il est sûr que Leithauser a commencé à avoir des problèmes de cordes vocales bien avant leur rupture : on peut l’entendre nettement dans leurs concerts dès le milieu de leur carrière. Certaines notes ne passent plus, parfois la voix semble fêlée tout du long. C’est à coup sûr ce qui a motivé l’évolution du groupe vers une musique plus relaxe, où le chanteur pouvait davantage poser (et reposer) sa voix. Mais ça n’a pas suffi. La vérité est que Leithauser ne pouvait tout simplement plus continuer à chanter, du moins à chanter pour les Walkmen. Leurs retrouvailles puis leur tournée de concerts récentes (2023) ne peuvent infirmer mon diagnostic car il est flagrant que le chanteur ne chante pas vraiment les parties “difficiles”, ce que même le grand savoir-faire des musiciens ne parvient à cacher. Certains peuvent trouver ce genre de performance émouvant, personnellement je le qualifierais plutôt de grand gâchis, d’autant plus grand qu’il était écrit d’avance.
Le titre clé des Walkmen n’est donc certainement pas We can’t be beat (opus n°6) mais bien We’ve been had (opus n°1).
Pour conclure, je vous ai donc trouvé un très bon mini concert du groupe, réalisé à une époque où la voix du chanteur n’était pas encore trop cassée. Entendez-le, regardez-le et vous admettrez avec moi que la fin précoce du groupe était écrite dès leurs débuts : Hamilton Leithauser chantant, c’est Roland soufflant du cor à Roncevaux.


Et si vous préférez les belles histoires (musicales) qui finissent bien, en voilà une: ici.

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