jeudi 30 avril 2026

Rose de décembre

 

Ce paysage réimaginé (et tout à fait d'actualité) pourrait servir de décor à "Rose de Décembre": peinture de Vladimir Maniouhrin.

     C’est le 9 décembre qu’il prit la décision de partir pour ne plus revenir. La date n’était pas difficile à mémoriser. C’était le jour où il avait appris la mort de Mina. Est-ce que sa mort l’avait surpris ? Bien évidemment non. Frappé à son pont le plus sensible, changé, terriblement attristé : assurément oui, mais pas surpris. Il savait depuis longtemps que ce jour arriverait et qu’il viendrait toujours beaucoup trop tôt. Et le fait de s’y être préparé (pensait-il) n’y avait rien changé.
    Le plus drôle, si on peut dire, est que son absence lors de sa mort était précisément due à son désir de retarder le plus possible ce jour. Il y avait un bout de temps qu’il avait fait le tour des pharmacies locales et de leur stock. Et les livraisons par “oiseau” n’étaient plus possibles depuis que Sarah avait détruit sa radio. C’est pourquoi il avait dû étendre considérablement son rayon d’action. Comme d’habitude, il en avait profité pour chasser sur son retour et cela lui avait pris aussi du temps car le gibier facile — vaches, moutons, cochons, gallinacés retournés à l’état semi-sauvage — commençaient à se faire rare dans le coin. Cette raréfaction était certainement à mettre sur le compte de la meute de loups qui s’était installée dans les collines environnantes.
    Quand il était rentré de sa virée donc, elle était déjà morte, depuis l’avant-veille. Plutôt que de l’enterrer dans le petit cimetière familial, Sarah et le garçon avaient hissé le corps — qui n’était pas bien lourd — au sommet du bûcher pour le conserver et l’abriter des charognards. Combien pesait-elle ? Trente kilos, peut-être trente-cinq, estima-t-il en la portant dans ses bras jusqu’au bouquet de tombes derrière leur ferme. Elle n’avait jamais été grosse et était maintenant décharnée, image même de la désolation. Mina était de ses êtres mal-nés qui n’ont pas l’ombre d’une chance de survie dans ce monde. Mais elle ne le savait pas et elle s’était obstinée à vivre avec un sérieux et une ténacité qui lui rendaient son impuissance à la guérir encore plus pénible. Tout ce qu’il pouvait, c’était la soulager de temps en temps. Eh bien voilà, c’était fini : les souffrances de la petite comme les siennes. En regardant la fosse qu’il venait de creuser, il hésitait ou plutôt oscillait entre deux sentiments parfaitement opposés, le soulagement et un chagrin sans remède.
    — Je voulais que tu la voies une dernière fois, s’était justifiée Sarah à son retour.
    — Et si j’étais rentré dans une semaine ou bien deux ?
    La femme n’avait rien répondu.
    Il connaissait bien sûr la vraie raison. Sarah était intelligente dans son genre. Elle voulait être certaine qu’il ne pourrait pas l’accuser d’avoir maltraité la petite en son absence, que sa mort était naturelle si on pouvait dire. Durant un instant, comme il tâchait de croiser son regard fuyant, il envisagea qu’elle l’ait empoisonnée. Était-elle capable d’une telle chose ? Mais à quoi bon ces soupçons : il n’était ni médecin légiste ni chimiste et ne saurait de toute façon jamais la vérité.
    Le plus probable, étant donnée la santé de la petite, est que la femme disait vrai. Elle avait cessé de se nourrir, puis avait cessé de bouger, puis était morte. C’était la fin habituelle dans ce genre de maladie. La malchance avait voulu qu’il ne soit pas là quand c’était arrivé.
    Mais était-ce vraiment une malchance ? Qu’aurait-il fait de plus ? Il n’avait pas trouvé les bons médicaments, même pas une boîte périmée (ils étaient forcément périmés maintenant). En fait, réfléchit-il, il avait eu de la chance. Il n’avait pas eu à lui annoncer qu’il était revenu une fois de plus les mains vides.
    La seule chose qu’il ne pouvait pas croire dans le récit de Sarah était que la petite n’avait pas souffert. Il savait trop bien comment les gens mouraient.
    Quand il l’avait emportée vers sa dernière demeure, elle était froide bien sûr mais redevenue souple. Cela lui avait rendu le travail plus facile. Ça et aussi le fait que la terre n’était toujours pas gelée. Il lui avait fabriqué une caisse, un cercueil si on veut, pas spécialement par esprit de tradition mais parce qu’il ne voulait pas voir son visage quand il ferait pleuvoir la terre dessus. Il avait aussi procédé à sa toilette, pas une toilette mortuaire, juste une toilette normale, puis il lui avait passé sa plus jolie robe, en tout cas celle qu’elle préférait (et que du coup, il préférait). Puis quand tout avait été fini, il avait disposé deux roses rouge sombre juste écloses sur la dalle qui marquait l’emplacement de sa tête. Il était certain qu’il n'y avait pas de roses quand il était parti et la vision de ces deux fleurs à cette époque de l’année coïncidant avec la mort de l’enfant lui avait produit le même effet qu’un miracle, bien qu’il sût qu’il y avait une raison plus prosaïque : il n’avait pas gelé une seule fois depuis le commencement de la mauvaise saison. Eh bien qu’est-ce que cela changeait ? Une telle météo n’était jamais arrivée, ce rosier n’avait jamais fleuri en décembre depuis qu’il vivait ici et il avait vécu pour ainsi dire toute sa vie ici.

    Il avait pris sa décision ce jour-là même durant la nuit mais il s’était bien gardé de l’annoncer à Sarah. Sinon, elle lui aurait mis tous les bâtons dans les roues, et peut-être même des clous, qu’elle pouvait trouver. Elle était du genre vindicatif. Quand elle avait découvert ce qu’il faisait vraiment ici, durant une de ses absences, elle avait martelé son poste de télécommunications dernier cri — Une merveille de technologie qu’il ne risquait pas de retrouver ici — puis elle y avait mis le feu. La seule chose qui le reliait encore à la civilisation !
    Non, le patriotisme n’avait rien à voir là-dedans ; Sarah n’en avait aucun. Elle était née et avait grandi dans une des zones irradiées (par les fuites des anciennes centrales nucléaires qui n’avaient même pas été vidées de leur combustible avant l’Exode). Ces zones servaient de refuge à diverses communautés qui n’avaient qu’un point commun : la peur ou la haine du gouvernement. Dans le cas de Sarah, il s’agissait clairement de haine et il est vrai qu’elle avait quelques bonnes raisons pour ça.
    Non, bien sûr, elle avait agi par vengeance personnelle, pour avoir été trompée comme elle disait. Pourquoi lui avait-il caché la vérité tout ce temps ? Pourquoi ne lui avait-il même pas révélé son vrai nom alors qu’ils étaient pour ainsi dire mari et femme ? Eh bien justement pour éviter ça.
    D’ailleurs ils n’étaient pas mariés. Il n’y avait plus personne pour tenir un registre d’Etat civil ici. C’était la raison qu’il donnait. Bon, la vérité est qu’il ne l’aurait jamais épousée de toute façon. Jamais il ne l’avait appelé « ma femme ». Il en avait eu une seule et c’était Zoya.
    Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimée. Notez qu’il ne la détestait pas non plus. Elle lui inspirait selon les jours de la pitié ou de l’ennui comme il en aurait pu en avoir pour un chien errant. Et de son côté elle ne l’aimait pas non plus bien sûr. Mais il doutait qu’elle ait pu survivre longtemps sans lui et elle avait des avantages. Donc, ils avaient passé un marché tacite par lequel il satisfaisait à certains de ses besoins et en retour elle satisfaisait à certains des siens. C’était tout. Elle le savait comme il le savait, bien qu’elle feignît parfois le contraire, sans doute pour sauver les apparences, au moins à ses propres yeux. Et il ne la blâmait pas pour ça, pas plus qu’il ne se blâmait. C’étaient les circonstances, voilà tout. Ni lui ni elle ne pouvaient se montrer trop difficiles en matière de partenaire. Les gens étaient devenus rares ici, soit qu’ils étaient morts, soit plus souvent parce qu’ils avaient émigré.
    Le fait qu’elle avait mal calculé au départ leurs atouts respectifs et qu’en somme le marché était moins favorable pour elle qu’elle se l’était imaginé n’avait évidemment rien fait pour améliorer son caractère. Elle avait essayé à peu près tout pour se le mettre dans sa poche et il n’était pas difficile de deviner qu’elle avait déjà de l’expérience en la matière bien qu’elle fût nettement plus jeune que lui. Au lieu de cela, il l’avait remise à sa place et l’avait fait travailler — ce qu’elle détestait — c’est-à-dire travailler pour de vrai, avec ses mains, avec ses jambes, plutôt qu’avec ce qu’il y avait entre. Il ne l’avait pas fait tellement pour l’humilier mais parce qu’il avait réellement besoin d’une autre paire de bras, d’une autre paire de jambes et qu’on ne pouvait évidemment pas compter sur le garçon pour ça. Le fait est qu’il n’avait jamais été doué pour le travail de la terre ou pour s’occuper d’animaux de ferme. C’était une idée à son père d’acheter cette ferme, une excellente idée. Aucun investissement ne s’était révélé plus judicieux. Et son père, sa mère et même Zoya étaient devenus de vrais fermiers. Mais pas lui. Ce n’était pourtant pas faute d’efforts. On aurait dit que la terre — cette terre-là — se refusait à lui obstinément, comme si elle savait qu’il ne l’aimait pas.
    Même la naissance imprévue du garçon n’avait pu changer son aversion. Il était né un peu moins d’un an après l’installation de Sarah dans la ferme. Donc, il était de lui. Du moins, Sarah l’affirmait. Mais le fait est qu’il ne ressentait pas grand-chose pour lui, pas plus que s’il avait été le fils d’un étranger. Le garçon ne lui ressemblait pas. Il avait un regard fuyant comme sa mère. Il mentait sans cesse (tout comme elle mais avec moins de talent). Il était aussi éveillé qu’une brique. Peut-être souffrait-il d’un léger retard mental, peut-être… Mais son antipathie ne venait de rien de tout ça, même pas de ses mensonges cousus de fil blanc. Il ne l’aimait parce que le courant n’était jamais passé entre eux, voilà tout : ce sont des choses qui arrivent.
    Après la destruction de son poste radio, Sarah s’était enfuie avec le garçon, pensant qu’il la tuerait s’il la trouvait. Elle se trompait. Il comprenait sa réaction. Il ne l’avait pas battue lorsqu’elle était revenue d’elle-même au bout de quelques jours, pas même touchée. D’une certaine manière, elle l’avait libéré sans le savoir. Enfin, il était débarrassé de sa mission, il allait pouvoir rentrer au pays, un pays qu’il ne connaissait que par les souvenirs de ses parents et par des images vues à l’époque ou Internet fonctionnait encore.
    Quand il lui annonça finalement qu’il s’en allait, il était fin prêt pour le grand départ. Avant, il resta un long moment à observer la cour avec ses dépendances presque entièrement tapissées de glycine ou de rosiers grimpants. Les fleurs avaient disparu mais pas les feuilles ce qui était anormal. Son absence de réaction ne l’étonna pas. C’était une de ses tactiques favorites : feindre l’indifférence, garder le silence comme pour lui dire : « tu veux t’en aller, bon débarras ». Mais elle ne réalisait pas que ce type de bluff ne pouvait fonctionner sur lui.
    — Je m’en vais, répéta-t-il de son ton le plus ordinaire. Je n’ai plus rien à faire ici, en partie grâce à toi. Merci pour tout.
    Il connaissait la cruauté de ses mots. Ou du moins cela aurait été cruel pour tout autre femme que Sarah. Elle ne broncha pas.
    Comme elle continuait de se taire, il prit une chaise.
    — Je vous laisse la ferme, le fourgon et la berline. Je vous laisse aussi les fusils de chasse et des munitions. Economise-les parce que sans livraison, tu auras du mal à en trouver d’autres. Pour le fuel, il reste une cuve presque pleine. Et tu as deux saisons de chauffe d’avance dans la remise à bois.
    Cette fois, elle ne put s’empêcher de tiquer.
    — Deux ans… Tu ne comptes pas revenir alors ? Tu nous abandonnes… le garçon aussi. Et comment nous allons faire pour le bois ? Tu sais que je n’ai pas de force dans les épaules.
    Il ne lui dit pas qu’elle n’aurait qu’à se trouver un autre “mari”, ce qui selon lui ne tarderait pas.
    — Il va grandir, il t’aidera, répondit-il à la place, à demi-sérieux, en regardant le garçon qui avait passé la tête par l’embrasure de la porte.
    — Et si la voiture tombe en panne ? comment je vais faire ? Tu sais qu’elles tombent sans arrêt en panne.
    — Ce n’est pas un problème. Les voitures sans propriétaire ne manquent pas. Il y en a partout. Choisis un diesel d’un ancien modèle et pense à prendre un bidon de fioul avec toi. Tu les essaies jusqu’à ce que tu en trouves une qui démarre. Je t’ai montré comment les démarrer si tu ne trouves pas les clés, tu te rappelles ?
    Elle haussa les épaules.
    — Alors comme ça, nous aussi, on faisait partie de ta mission ? remarqua-t-elle sans le regarder.
    — Toute ma vie ici était ma mission. Mes parents m’ont eu et m’ont élevé pour cette mission. Et j’ajoute que c’était un excellent plan. Il a marché, c’est indiscutable.
    Il exagérait à peine.
    — Et tu vas t’en aller où ?
    — Chez moi. Chez les miens. Il en est plus que temps.
    — Chez toi, c’est ici. Les tiens, c’est nous. Tu ne connais personne là-bas.
    Elle marquait un point, là. C’était vrai : il ne connaissait personne excepté la voix, toujours la même, avec laquelle il communiquait. Celle qui lui indiquait ses missions et lui annonçait la date de la prochaine livraison. D’elle, il ne connaissait, outre sa voix, que son nom de code : « Dyadya* ».
    — De toute façon, personne n’a jamais réussi à revenir vivant de la zone de mort. Il y a les radiations… sans parler des mines…
    — Personne n’est revenu parce que personne n’avait le moindre intérêt à revenir.
    — Parce qu’ils sont morts, corrigea-t-elle.
    — Comment tu peux le savoir ? Tu es allée là-bas ?
    Elle resta silencieuse un moment et il l’entendit souffler.
    — Tu es fou… Tu es devenu fou, tu sais ?
    Il ne répondit pas et se leva. Il franchit la porte d’entrée sans se retourner. Il entendit la femme qui le suivait d’un pas rapide, plein de colère pensa-t-il. Mais il ne se retourna toujours pas.
    — Attends ! cria-t-elle d’une voix étranglée alors qu’il avait déjà la main sur la poignée de la Lada.
    Il se figea et se retourna lentement.
    — Et si on venait avec toi, Yann ? Emmène-nous, d’accord ?
    Durant une seconde, il fut pris de court ; il ne s’y attendait vraiment pas.
    — Non, dit-il finalement. Je ne pars pas là-bas avec quelqu’un qui refuse de m’appeler par mon prénom.
    — Excuse-moi Ivan. Tu veux que je t’appelle Ivan ? D’accord… Je serais très gentille, je ne t’embêterai plus, promis. Tu te rappelles comment j’étais gentille au début ?
    — Oui, je me rappelle, dit-il en tournant les talons et en s’installant dans le cockpit.
    Sarah courut vers lui et colla son visage sur le carreau opposé. Il ouvrit la portière car la vitre ne descendait plus.
    — Tu sais, je plaisantais tout à l’heure, cracha-t-elle d’un air mauvais. Tu ne croyais quand même pas que j’avais réellement envie d’accompagner un connard de ton genre ? Tu peux aller au diable !
    Et sur ce, elle détala en direction de la maison en riant comme une folle.
    Il ferma la portière et prit la direction du minuscule cimetière situé à un grand jet de pierre de la ferme.
    Devant les tombes de son père, de sa mère, de Zoya et de Mina, il essaya de se les rappeler mais leurs visages étaient obscurcis par la scène qu’il venait de vivre avec Sarah. Même celui de la fillette lui échappait. Il réfléchit que Mina n’était plus vraiment une fillette, une adolescente plutôt… treize ans ou peut-être bien quatorze… ah, il avait un doute sur l’année soudainement, pas sur l’année de sa naissance évidemment mais l’année où il était. Il y a avait déjà un petit moment qu’il ne faisait plus attention à ça. Ils avaient mis du temps à la faire, Zoya et lui, peut-être un peu trop. Ou peut-être que cela avait un rapport avec les radiations… Ah, il n’allait pas refaire l’histoire. Pauvre gamine. Elle avait souffert toute sa vie. Mais quand la souffrance s’arrêtait ou simplement diminuait, elle semblait heureuse de vivre. De la lumière apparaissait dans ses yeux et son expression habituellement un peu chafouine, fermée sur elle-même, se transformait en un sourire pâle et confiant qui lui faisait mal rien que de d’y repenser.

    Ce matin-là était plus froid. Il avait gelé et la campagne était encore couverte de givre. Le ciel s’était découvert durant la nuit et hormis quelques bans de brume qui s’accrochaient ici et là, le soleil régnait sans discussion. Droit devant lui, il aperçut un mince trait d’argent qui traversait la voûte bleutée avec une vitesse très excessive. Pour quelque raison, cela lui rappela son émerveillement enfantin quand son père l’avait emmené voir les avions atterrir et décoller à Orly, le long d’une clôture laissée sans surveillance (et que son père avait dû repérer avant).
    — Celui-ci vient de chez nous, avait dit son père après qu’un quadriréacteur ait touché terre et soit passé devant eux dans un bruit de tonnerre, soufflant une rafale de vent et faisant trembler le sol sous ses pieds. Il n’y a que nous qui en fabriquons des comme ça : regarde comme il est beau.
    — Il va retourner là-bas ? avait-il demandé.
    — Bien sûr.
    — Pourquoi on ne s’en va pas avec ?
    — Pourquoi ?... parce que j’ai du travail ici… et toi aussi, plus tard… Mais un jour tu en prendras un comme ça, ou plus beau encore. Tu verras, rien ne vaut la vision de la terre natale vue du ciel.
    — Et toi papa, tu viendras ?
    Son père n’avait pas répondu, feignant de ne pas l’avoir entendu.
    La prédiction de son père ne s’était jamais réalisée. Quatre décennies plus tard, il était toujours coincé ici. Du moins il l’était jusqu’à ce que Sarah découvre son poste de télécommunications.
    Plus un aéroport ne fonctionnait ici, hormis sans doute quelques bases militaires cachées qui avaient échappé à la destruction. Et rares étaient les avions qui passaient par là, à cause de la zone de mort qu’ils devaient franchir. Selon les conditions météo, celle-ci pouvait grimper jusqu’à vingt kilomètres, plus haut que l’altitude de vol des avions normaux. Mais cet appareil argenté n’était pas normal. Il volait beaucoup plus haut. Et c’est pourquoi il pouvait se déplacer à une telle vitesse. Instinctivement, il savait que l’étrange machine venait de chez eux.
    De son père, il ne lui restait que quelques livres et une antique paire de jumelles (qui étaient déjà anciennes lorsqu’il était enfant), celle-là même qu’ils avaient utilisée ce jour-là, près de l’aéroport. Il se gara et sortit les jumelles pour examiner le petit trait d’argent mais celui-ci était trop rapide et disparu avant qu’il ait pu trouver le bon réglage. Néanmoins, il eut la nette impression qu’un genre de plasma l’enveloppait et que des flammèches de feu s’en échappaient.
    Que pouvaient penser les spectateurs, ses voisins, car il en restait, même s’il les évitait autant que possible ? Un vaisseau extraterrestre sûrement. Ce genre de croyances s’était répandu dans la région, probablement, réalisa-t-il, à cause de l’apparition de tels OVNIs.
    Malgré son silence radio, il espérait que Dyadya ait maintenu la prochaine livraison qui était programmée pour demain. Il n’était donc pas pressé. Il choisit de passer la nuit à la belle étoile, devant son feu, puis dans sa voiture quand il fit trop froid, mais aussi pour se protéger des loups bien qu’une attaque de leur part fût peu probable.

    Sur la route qu’il suivait, le bitume avait laissé place à une piste orniérée pleine de mauvaises herbes. Un peu après une bifurcation, il tomba sur le guet-apens. Il ne lui restait que cinq ou six kilomètres avant le point de livraison et il n’avait pas le choix de l’itinéraire à moins de revenir sur ses pas jusqu’au croisement puis faire un énorme détour pour contourner les collines et l’atteindre par l’autre côté.
    Il ne s’attendait pas à ça. Il restait des groupes militaires ou pseudo-militaires dans la région mais le piège ne ressemblait pas à leur manière d’opérer. Peut-être des bandits de grand chemin mais ça n’avait guère de sens. On ne fait pas exploser un véhicule dont on veut récupérer le contenu.
    Il étudia la situation, soupesant soigneusement ses chances. Un arbre déraciné semblait être tombé en travers de la piste, juste là où seul un étroit passage restait pour un véhicule car la route était bloquée d’un côté par le versant abrupt d’une colline et de l’autre par le mur à demi écroulé d’une ferme abandonnée. Mais il savait que l’arbre n’était pas venu là tout seul car il n’y avait pas de fosse à proximité correspondant à l’emplacement occupé par l’arbre. Et cela manquait de branches éparpillées quand l’arbre s’était abattu contre le talus opposé. Celui-ci n’était pas très gros, assez pour ne pas pouvoir le déplacer à la main mais pas trop pour ne pas pouvoir le traîner derrière une voiture ou un petit camion. Sur le passage restant le long du vieux mur, on ne voyait que des herbes folles et quelques déchets : des cartons éclatés, quelques canettes vides, des sacs plastique dont un de couleur bleue, opaque, entièrement vierge d’écriteau.
    La mise en scène avait été préparée avec soin et même avec un sens certain du détail. Car il était clair que les traces du débardage et du véhicule utilisé avaient été méticuleusement effacées. De même, il ne faisait guère de doutes que les divers déchets avaient été apportés sur place et disposés dans un désordre artistique tout à fait prémédité. En fait, malgré l’absence de fosse et l’étrange coïncidence (car il passait régulièrement par ici et le passage était libre la dernière fois), il serait probablement tombé dans le piège s’il n’y avait pas eu ce sac plastique bleu.
    Bien sûr, il n’y avait plus de ramassage poubelle depuis longtemps et les déchets étaient chose commune. Mais la ou sans doute les personnes qui avaient conçu le piège ignoraient un détail crucial et de façon surprenante, un détail que tout le monde hormis un enfant aurait dû connaître : on ne fabriquait plus ici ce genre de plastique poubelle depuis au moins deux décennies. Quand les services de la voirie fonctionnaient encore, seuls les plastique transparents étaient autorisés. Il y en avait des blancs, des jaunes et aussi des bleus mais tous étaient parfaitement transparents de sorte qu’on pouvait voir ce qui avait été mis dedans et punir ceux qui n’effectuaient pas un tri correct de leurs ordures. De plus, il y avait toujours en filigrane les symboles représentant les catégories de déchets qui pouvaient entrer dans le sac.
    Le sac plastique bleu sur le bord de la piste était complètement opaque et vierge de tout dessin. En fait, c’était mieux que ça : il savait très exactement d’où provenait ce sac et pour cause, il était le seul dans la région à les utiliser. Dyadya avait l’habitude d’emballer certains de ses colis avec.
    Evidemment, des personnes inconnues avaient pu récupérer ses sacs dans le dépotoir à ciel ouvert qu’il avait constitué au fond d’un pré qu’il n’utilisait pas. Mais cela n’expliquait pas qu’il soit arrivé ici. Cette seconde coïncidence était encore plus étrange. De plus, disposer ce sac sur cette scène était une énorme bévue qui ne cadrait pas avec le soin que le piégeur avait mis pour tout le reste. C’était comme une signature. Car qui pouvait ignorer l’anomalie de ce sac sinon une de ces rares personnes très jeunes qui avait vécu toute sa vie en dehors de la société (à l’époque où il y en avait encore une) et ne savait pas que ces sacs n’auraient pas dû se trouver là. Cela faisait une troisième coïncidence puisqu’il connaissait très bien une personne qui répondait à cette description.
    Il aurait pu tenter sa chance et enlever du passage le plastique inquiétant au moyen d’un long bâton muni d’un crochet : c’était facile à bricoler. Plus prudemment, il pouvait prendre la tronçonneuse qu’il gardait toujours dans le coffre et se débarrasser de l’obstacle. Mais pour une raison ou une autre, sortir de l’habitacle relativement protecteur de la Lada ne lui semblait pas une bonne idée. Peut-être que l’autre l’observait depuis cette colline ? Peut-être était-il armé ? Sans doute même, songea-t-il, en déroulant à nouveau le fil de ses réflexions.
    Il fixa de nouveau le plastique bleu inscrutable. Contrairement aux autres, le sac ne voletait pas malgré la brise qui s’engouffrait dans la vallée. Un objet très dense mais plat le rivait au sol. Continuant de dérouler ses déductions, il songea au type de mines très particulier qu’il utilisait pour son travail : ces mines-là ne réagissait pas au poids mais à un signal électromagnétique qu’on envoyait à distance. Il imagina l’autre qui l’observait depuis ses jumelles un doigt sur la télécommande du dispositif de mise à feu.

    Finalement il se décida. Il enclencha la marche arrière et enfonça l’accélérateur. A peine avait-il amorcé son mouvement que l’explosion retentit.
    Il ne comprit pas immédiatement ce qui lui était arrivé sauf qu’il n’était visiblement pas mort. Il ne voyait plus rien et n’entendait plus grand-chose peut-être parce qu’il n’y avait plus rien à entendre. Le moteur de la voiture avait calé ou bien avait été endommagé par l’explosion. Quelque chose de chaud et de liquide lui coulait dans les yeux. Il réussit à se retenir de s’essuyer. Tâtonnant comme un aveugle, bougeant le moins possible le haut du corps mis à part son bras droit, il chercha son pistolet dans la boîte à gant.
    Quand le sang commença à arrêter de couler, il distingua sa silhouette mince par le pare-brise éclaté. Il cessa complètement de bouger. Il y avait un peu de fumée qui s’échappait du capot mais il pouvait la reconnaître sans erreur. Elle avait l’un des fusils qu’il lui avait laissés, celui qui servait à abattre le bétail qu’ils avaient réservé pour manger. Il lui avait montré comment écarter la bête des autres avant le moment fatal, où tirer, et elle n’avait pas tremblé quand elle avait dû le faire à son tour.
    Elle s’approcha par à-coups, s’immobilisant de temps en temps derrière une roche ou un tas de pierres pour le surveiller avant d’avancer plus loin. Une ou deux fois elle le mit en joue mais ne tira pas. Elle avait peur de le manquer et de devoir recharger l’arme. Possiblement aussi, elle ne le voyait pas aussi bien qu’il la voyait, ou du moins qu’il aurait pu la voir s’il n’avait pas eu tout ce sang dans les yeux. Elle avait un problème de vue et bien sûr trouver des lunettes correctrices était devenu une vraie gageure dans la région.
    Elle s’enhardit, quittant l’ombre des murailles pour la pleine lumière. A moins de vingt mètres, elle le mit de nouveau en joue et son cœur s’arrêta presque de battre. Si elle l’atteignait, même à l’épaule, c’en était fini de lui. Mais elle ne tira pas. Elle aussi voulait être certaine de tirer pour tuer.
    Enfin, elle fut devant le capot fumant de la Lada. Elle dut réaliser alors que quelque chose ne collait pas mais c’était trop tard. Il avait calé son arme sur le volant et visa au milieu d’un brouillard rouge quelque part entre sa ceinture et son cou, là où il avait le moins de chance de la rater. Il la toucha deux fois avant qu’elle ne s’écroule. Puis il sortit, ramassa son fusil et l’acheva presque à bout portant. Il ne le fit pas parce qu’il la détestait — il en était toujours incapable — mais par prudence et par humanité. Avec les blessures qu’elle avait, elle aurait agonisé de longues heures avant de mourir et les loups ou les charognards auraient probablement commencé à la dévorer avant même qu’elle soit morte.
    Après ça, il n’était pas trop tard pour arriver au lieu de livraison en temps et en heure. Il le fallait s’il voulait convoyer le message à Dyadya de le ramener au bercail. Mais la situation avait un peu changé. Et puis il n’était pas certain d’arriver à pied jusque là-bas. Il se sentait beaucoup trop faible. Tout son corps le brûlait comme s’il avait eu de la fièvre. Aucune de ses plaies ne semblait très grave mais il en avait beaucoup. La mort par des centaines de coupures, ça devait ressembler à ça, songea-t-il.
    Le Lada ne semblait pas réparable facilement mais Sarah avait forcément pris un véhicule pour le devancer et préparer son guet-apens (il réfléchit que cela signifiait aussi qu’elle savait pour le lieu de livraison et se demanda depuis combien de temps elle l’espionnait). Il découvrit son utilitaire dans la cour de la ferme en ruine. Et sur le siège arrière, apeuré, il trouva le garçon.

    Comme toujours, l’oiseau était venu à l’heure. Mais celui-ci était différent. En fait d’oiseau, il évoquait plutôt un œuf allongé en pointe vers le haut, avec de petits ailerons qui lui servaient à se stabiliser et apparemment à se poser sur le sol. Et il était beaucoup plus gros que les drones habituels. Emerveillé et un peu incrédule, il se demanda comment un objet pareil pouvait voler.
    C’était la première fois qu’un drone se posait ; d’habitude ils lâchaient leur colis à faible hauteur puis repartait vers les cieux. Il avait préparé une pancarte de grande taille en espérant qu’il y ait une caméra mais quand l’œuf de métal s’ouvrit, il comprit que ce serait inutile. L’œuf était vide à l’exception d’un siège, également vide. Cette fois, ce n’était pas un colis qu’il apportait, c’était un passager qu’il emportait. Et ce passager, c’était lui.
    Ainsi, ils savaient pour lui. Par quel moyen avaient-ils appris sa situation, il ne pouvait le deviner, mais il était clair qu’ils recevaient des informations par d’autres canaux.
    Il hésita. Puis il prit sa décision et dit à l’œuf d’attendre, supposant que celui-ci comprenait. Il retourna chercher le garçon dans la voiture et lui expliqua qu’il allait faire un voyage. L’autre, passif et muet comme toujours, se laissa faire et il le sangla sur le siège unique de l’œuf. Puis il se recula et fit signe à l’œuf que tout était OK, son pouce en l’air.
    — Tu viendras me rechercher. Je ne bougerai plus d’ici, dit-il à l’œuf.
    Celui-ci parut hésiter à son tour puis son écoutille se referma avec un très léger déclic.
    Comment diable faisait-il pour s’élever, se demanda-t-il toujours émerveillé, en regardant l’engin prendre de l’altitude. On ne voyait ni réacteur ni hélice et il n’avait rien vu qui ressemblait à une machine à l’intérieur.
    Le soir venait. Il fit un feu puis quand il fut presque froid, il rentra à l’intérieur de la voiture et plaça son pistolet sur ses genoux.
    — Qui sait ? Peut-être que je n’aurais pas besoin de m’en servir, peut-être que tu reviendras à temps ? dit-il à voix haute en levant les yeux vers l’horizon où l’œuf avait disparu.

Maison Forestière du Vert-Bois, mars 2026

* Dyadya: tonton en russe.

    Cette nouvelle de SF apocalyptique n’a jamais été publiée et ne le sera sans doute pas car comme je l’ai dit et même écrit quelque part, il est improbable que je produise dorénavant quelque chose d’assez substantiel pour mériter une publication sous forme de livre, juste des articles disparates, quelques contes ou histoires très courtes et pourquoi pas deux ou trois poèmes. Toutefois, il n’est pas exclu que “dans la suite du cours des âges”, je publie un recueil complet de mes fictions que j’estime publiables, c’est-à-dire comestible au minimum et parfois même très recommandable. Dans ce cas, Rose de Décembre y figurera certainement, bien qu’il soit évidemment difficile d’être juge de sa propre production, surtout avec si peu de recul.

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