L’effondrement de l’Europe n’est pas un pronostic de ma part. C’est déjà arrivé. Si la très grande majorité des commentateurs, même de bonne foi, même relativement peu lessivés du cerveau, continuent à placer cet événement dans le futur, et parfois même dans un futur lointain et donc hypothétique, c’est que cet effondrement ne s’est pas produit soudainement mais progressivement. C’est une sorte de paradoxe mais il est nettement plus difficile pour un observateur moyen de rater un événement qui dure quelques secondes, comme l’effondrement d’un gratte-ciel, qu’un événement qui dure des milliers d’années, comme l’érosion d’une montagne ou la baisse du niveau marin. Déjà, nous ne vivons pas assez longtemps pour cela. Ensuite, c’est l’histoire de la grenouille mise dans un bain tiède sur un petit feu : elle sera cuite avant même d’avoir compris l’ampleur de son problème.
Évidemment,
l’Europe n’a pas mis des milliers d’années pour s’effondrer, juste un gros
siècle. Son déclin s’est amorcé au tournant des 19è et 20è siècles, ce qui pour
nous Français, correspond plus ou moins à “la belle époque”, appellation qui n’avait
rien d’ironique quand elle a été attribuée. Plusieurs événements ont servi
d’accélérateur au processus. Les deux guerres mondiales (et espérons qu’il n’y
en ait pas une troisième car ce sera la dernière pour nous de toute évidence)
ont été des événements de cette sorte. La première a été un gâchis absolu pour
l’Europe, un énorme canon d’obus qu’elle s’est tirée dans le pied. Cette
boucherie déclenchée pour des motifs d’une légèreté invraisemblable a rompu gravement
le contrat tacite qui existe dans toute société entre son élite et son peuple.
La seconde, avec de meilleures raisons, n’était pourtant que la conséquence
inévitable de la folie de la première. Les trente glorieuses qui ont suivi
n’étaient en pratique que la conséquence mécanique de la destruction qui avait
précédé. C’est un peu comme si vous cassez toutes les fenêtres d’une ville,
vous pouvez être raisonnablement certain que l’industrie des vitriers va
connaître un boom spectaculaire dans les années suivantes. Est-ce que la ville
sera globalement plus riche à la fin qu’au début ? Evidemment non. Tout le
monde se sera appauvri sauf les fabricants et poseurs de carreaux.
Néanmoins, on doit remarquer que l’Europe à cette
époque était encore capable de sortir des personnages de classe mondiale,
politiciens, industriels, scientifiques, artistes même. Après cela, elle n’a
pratiquement plus cessé de se tirer des balles dans le pied. Les mauvais choix
et pire les choix absurdes, souvent en toute connaissance de cause (car il
faudrait être naïf pour croire que ceux de là-haut qui ont accès à des
informations de première qualité ignorent les problèmes qu’ils ont créés et
qu’ils vont continuer de créer) se sont accumulés, paralysant lentement mais
sûrement nos pays. On n’a en fait que l’embarras du choix. Je pourrais citer
l’imbécilité ignare de vouloir décarboner la société. Ou de remplacer des
centrales nucléaires productives, rentables et relativement pilotables (qui
plus peu carbonées si on croit que le premier objectif est essentiel) par des
éoliennes improductives, et totalement non pilotables, sauf à se prendre pour le
père Eole. Ou de vouloir remplacer le pétrole, cette merveille de la nature
combinant dans l’espace le plus réduit possible toutes les qualités d’une
source d’énergie — praticité, sécurité, rendement énergétique, faible coût —
par divers moyens tous plus onéreux et inefficients les uns que les autres. Ou
de croire qu’une civilisation avancée peut se passer de production
industrielle. Ou d’arrêter et d’enfermer un pays pendant un an et demi pour une
épidémie comme l’Humanité en connaît tous les dix ans. Ou encore, pour
l’Allemagne, de se couper, ou plus exactement d’accepter l’ordre étasunien de
se couper du gaz russe, sans lequel il est illusoire d’espérer une industrie
compétitive. Et je suis sûr que chacun ajoutera du sien à cette liste en vérité
inépuisable. Mais pour la France en particulier, la pire décision, parce
qu’elle était de nature philosophique, a été d’inscrire le principe de
précaution dans sa constitution (un des gouvernements Chirac, je crois, mais
c’est à vérifier). Certains pourraient me rétorquer que ce genre de déclaration
grandiose ne mange pas de pain. Eh bien non, cela marque un cadre de pensée où
tout risque est proscrit. Or la vie ne fonctionne pas comme ça. Toute
entreprise réussie est le résultat d’une balance bien calculée entre les
risques et les bénéfices attendus de l’opération. Et qui ne risque rien n’a
rien est un proverbe qui n’a jamais rien perdu de sa vérité.
Ainsi donc l’Europe a déjà rejoint le cimetière
des civilisations disparues après les Toltèques et les Pâquiens. R.I.P., n’en
parlons plus.
(Petite digression : quand je dis que notre
élite connait, pour la plupart de ses membres, les problèmes qu’elle crée, je
ne sous-entends pas du tout qu’elle a des intentions machiavéliques. Non, c’est
beaucoup plus simple que ça. Elle suit le chemin de moindre résistance. C’est
ainsi que fonctionnent nos démocraties, que fonctionnent toutes les démocraties
au bout d’un certain temps d’usage. Tous les systèmes politiques ont une date
de péremption. Quand les démocraties l’atteignent, elles produisent alors naturellement
des mauvais choix à répétition et sélectionnent des personnes de plus en plus médiocres
aux postes importants, ce qui bien entendu accélère sans cesse le processus d’autodestruction.
Et comme toutes les personnes médiocres, elles se reconnaissent au fait
qu’elles attribuent toujours leurs propres erreurs à des causes extérieures ou
carrément imaginaires. Une personne médiocre est incapable de reconnaître ses
torts. Ainsi on entend régulièrement sur toutes les ondes affiliées au pouvoir
que les difficultés sociales, économiques, financières et même culturelles sont
de la faute des Russes ou des Chinois (on n’ose évidemment pas pointer du doigt
l’ogre étasunien, notre maître, qui est en train de nous mâcher tout cru).
Notons en passant la contradiction formidable que contiennent ces accusations.
D’un côté on met la Russie au niveau de l’Espagne (qui ne brille pas plus que
nous autres, voire encore moins) et de l’autre on nous assure que personne ne peut
tousser en Europe sans que la Russie y soit pour quelque chose : quel
incroyable pouvoir ! Pour rire, j’ai dernièrement vu un reportage très
sérieux venu de Finlande qui reliait le fait que plus de rennes (finlandais) du
côté de la frontière sont attaqués par des loups (russes apparemment) aux
louches agissements d’un certain M. Poutine. Je ne vous détaillerai pas le
raisonnement qui a conduit cette journaliste (si on peut encore appeler ça du
journalisme) à cette conclusion implacable mais c’est du même niveau que les
soi-disant drones russes au-dessus de Copenhague, de Londres, ou de la tête du
derviche tourneur localisé au faubourg saint-Honoré. Si le Kremlin en a finalement
assez de nos simagrés, ce n’est pas un drone hélicoptère made in China, en
vente sur Amazon ou chez le marchand de jouet, qu’il nous enverra sur la
tête !))
L’effondrement des USA n’est pour l’instant en
revanche qu’un pronostic de ma part, que certains jugeront osé. Et j’ajoute par
honnêteté que ce pronostic n’est pas désintéressé dans le sens où j’en tire un vif
plaisir anticipé (puisque je ne suis pas bien sûr d’être encore là pour en
profiter quand la chose aura lieu). Toutefois, on peut observer plusieurs
signaux et indices sérieux que le processus est bel et bien en cours de
préparation et qu’il sera bien plus brutal que pour la vieille Europe.
Tout d’abord, on ne pourra jamais assez remercier
M. Trump pour avoir rendu clair ce qui était obscur, pour faire en plein jour
ce que ses prédécesseurs faisaient dans l’ombre. Cela simplifie
considérablement notre argumentation. Comme je l’ai fait observer dans un précédent article, que je qualifierais modestement de recommandable, l’hypocrisie
ordinaire de nos grands leaders a un but non pas louable et encore moins
avouable mais pourtant nécessaire : maintenir leurs propres populations dans
l’illusion que leur société, leur civilisation, est supérieure moralement,
vertueusement, à toutes les autres, ce qui sous-entend à son tour que chaque
individu qui la compose est lui-même plus moral, plus vertueux qu’un Chinois,
qu’un Indien ou un Somalien. Cette illusion est absolument indispensable, selon
moi, pour espérer poursuivre longtemps dans les faits un comportement de
super-prédateur sans foi ni loi vis-à-vis du reste du monde. Israël est un
exemple remarquable de ce type de comportement sans fard et il se trouve que M.
Trump, l’a pris pour modèle. Il nous a en effet tout dernièrement déclaré (avec
ses mots) qu’il avait décidé de prendre en charge le poste de maître du monde,
que la loi universelle qui régnerait dorénavant serait la sienne et uniquement
la sienne mais comme il est l’élu de Dieu, elle ne pourrait être que juste et
bonne, rassurons-nous. Eh bien il n'a pas rassuré grand monde à mon avis, mis à
part quelques groupies comme Lindsey Graham, son fan club européen, et bien sûr
la secte au pouvoir en Israël.
Le second mérite de Trump est qu’il est, tout
comme la guerre, un fantastique accélérateur d’Histoire. Ce second mérite est
bien sûr lié fortement au premier. Sa franchise, son mépris du décorum, sa
brutalité sans masque obligent les autres, tous les autres à révéler leur fond,
à faire des choix, à montrer leur jeu, tout leur jeu. L’ambiguïté stratégique,
comme dirait le derviche tourneur national, n’est plus une option. En fait, il
reste deux attitudes possibles : entrer en conflit avec l’Empire ou se
mettre la tête dans le sable et ne plus jamais l’en sortir. Eh bien deviner le
choix de l’Europe n’est pas difficile quand on se rappelle ses choix précédents
dans des situations très ressemblantes. Je ne donnerai que deux exemples de
cette attitude, mais à mon avis, aussi indiscutables que révélateurs. Le
premier a été quand l’ami étasunien a détruit ou fait détruire les gazoducs Nord
Stream après avoir prévenu quelques mois auparavant qu’il le ferait sans l’ombre
d’un doute : quelle réaction des têtes soi-disant pensantes de l’Europe ?
Regarder partout ailleurs que vers l’auteur des faits (que ces têtes ne peuvent
ignorer). Et lorsque l’industrie allemande et donc européenne a commencé à
couler tandis que les marchands étasuniens de gaz liquéfié se remplissaient les
poches, quelle réaction ? Bravo les USA, nous allons enfin pouvoir nous
découpler de ces affreux Russes, même s’il faut pour cela que le peuple (un
ramassis d’imbéciles ingouvernables) sacrifie un peu de son confort et de ses
économies (ils sont trop gras de toute façon et leurs économies ont été volées
à l’État). Le
second exemple est encore plus récent, quand l’Europe a accepté de reprendre le
projet Ukraine, c’est-à-dire de payer pour la continuation d’une guerre qui ne
peut qu’être perdue (ce que les USA ont bien compris, ce qui explique les efforts
de Trump pour se désengager de toute l’affaire avant que ça ne nui explose à la
gueule), payer pour les armements, et payer pour que le sous-Reich ukrainien puisse
continuer de financer son armée de bandits et continue ainsi cahin-caha de
fonctionner. Or, le plus jouissif pour un Trump, est de savoir pertinemment que
le projet Ukraine est une création entièrement Frankensteinienne et que le
professeur Frankenstein en l’occurrence s’appelle Sam de son petit nom, et que
ces crétins Eurozonés vont payer à sa place en cash et possiblement en pintes
de sang tout en transférant des sommes d’argent considérables vers ses coffres
puisqu’il est évident que le seul fournisseur d’armes significatif pour les
Eurozonés est précisément l’oncle Sam.
Le cynisme sans retenue de Trump est
l’aboutissement ultime, si on peut dire, de toute la méthode occidentale et
plus spécialement anglosaxonne, qui a cour depuis au moins trois siècles. Le
cynisme est une forme de pragmatisme qui a mal tourné, qui a viré à
l’immoralité simple. Mais il serait faux de croire qu’il est efficace pour cela.
Admettre franchement que vous êtes une crapule est une sorte de progrès, d’un
certain point de vue, mais n’est sûrement pas un plan de gouvernement à succès.
Trump n’est pas un accroc passager dans la
politique de l’Empire, c’est un symptôme d’une maladie profonde, c’est la
personnification des USA sans voile ni fard. Ses agissements de plus en plus
frénétiques, de plus en plus irrationnels, traduisent non pas sa détermination
MAGA mais ses doutes que son pays puisse justement jamais redevenir grand. La
bête sent que le pouvoir, la place de roi de la jungle, est en train de lui
échapper et cela la rend folle de rage. Elle veut frapper et mordre mais
qui ? La Chine et la Russie sont hors de portée, même l’Iran est sans
doute devenu trop coriace pour ses crocs usés. Alors le Groenland ?
Pourquoi pas envahir le Groenland. Combien de divisions, les esquimaux ?
C’est-à-dire en fait les Européens.
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