mardi 28 janvier 2014

Les Bêtes : nouvelle fantastique

Je mets rarement des nouvelles en ligne, sauf s'il y a possibilité de les télécharger et de les lire sur liseuse. Je trouve que la lecture un peu prolongée sur écran PC n'est pas très agréable et la lecture de fictions doit justement être agréable (même si un petit effort de départ peut parfois être nécessaire, disons à titre d'investissement sur le long terme). Mais celle-ci est particulièrement courte, j'hésite d'ailleurs à la qualifier de nouvelle - peut-être petite prose poétique serait plus indiqué - et je vous la livre donc ici. A première vue, on pourrait pense qu'il s'agit d'une esquisse pour une future nouvelle plus consistante ou pour un roman; pas du tout, c'est exactement l'inverse. La nouvelle qui l'a précédée et  inspirée s'appelle La Chevrette - vous pourrez la trouver ici, en lecture libre, et  faire ainsi la comparaison. Toutes deux forment avec "Récit de Francesca Leone", que j'ai inclus dans un roman, une sorte de trilogie consacrée au loup-garou, ou disons au double maléfique, symbolisé par le fameux Mr Hyde. Attention, ne vous attendez pas à trouver là des hommes trop poilus courant tout nu sous la lune...


Les Bêtes




            Nous étions cernés par les bêtes.
            Moi et ma sœur avions vu le jour dans une vieille maison solitaire au cœur de la forêt Rouge, nom qu’elle devait à la couleur de ses troncs et non, comme certains le croient, aux légendes qui se racontent par ici. Nous n’avions pas de chien, assez bizarrement, mais plusieurs chats ; nous n’avions ni poule ni canard ni cochon ni mouton, bien qu’il y eût un grand pré derrière l’écurie, mais trois ânes avec lesquels notre père promenait les touristes à la belle saison. Naturellement, ce ne sont pas de ces bêtes-là dont je veux parler.
            Notre maison était grande et assez belle, je crois, bien que ni moi ni surtout ma sœur ne la qualifiions ainsi. Si notre maison avait été une femme — ou disons plutôt une dame — elle aurait été une belle dame imposante d’un certain âge, au regard dur et froid derrière ses verres de lunettes. Elle possédait en effet deux œils-de-bœuf au niveau des combles qui nous faisaient penser aux lunettes rondes de notre maîtresse, madame Rougerie.
            Ma sœur était d’un naturel très timide, très pusillanime. Et son imagination n’arrangeait rien. Elle s’était donc mise dans la tête d’acquérir un chien, un très gros chien, pour monter la garde et nous protéger. Les dangers qu’elle craignait n’étaient pas entièrement imaginaires, je pense, mais semblaient difficiles à définir. En tous cas, elle ne nous en a jamais donné une explication convaincante, ni même convaincue. L’isolement dans lequel nous vivions était à double tranchant. Certes, il passait très peu de monde par chez nous, et nous risquions donc peu les mauvaises rencontres, mais d’un autre côté, quand par extraordinaire, un individu se présentait, il nous semblait toujours un peu louche. Notre maison n’a jamais été cambriolée et nous n’avons jamais eu à nous plaindre de ce vandalisme qui, paraît-il, est pourtant ordinaire dans la région. C’est pourquoi je me suis dit qu’elle avait en réalité peur des bêtes et ne voulait pas l’avouer. Non pas d’une bête en particulier mais des bêtes sauvages en général. L’hiver, les serpents rentraient dans les dépendances et parfois même dans la maison pour se chauffer ; les soirs d’été, il n’était pas rare qu’une chauve-souris attirée par des insectes se fourvoyât dans la salle à manger depuis la véranda et fît deux ou trois tours avant de retrouver la sortie ou que nos chambres se remplissent du chant monotone et puissant des criquets ; au printemps le moindre trou de la maison semblaient occupées par quelques nichées et une grosse chouette blanche qui avait emménagée dans les combles d’une grange abandonnée avait pris l’habitude d’entrer et sortir par un trou du toit qui donnait par malchance sur la chambre de ma sœur.
            A ma connaissance, notre père ne s’est jamais opposé à son souhait. Il a dit qu’il y réfléchirait et je suppose qu’à l’heure qu’il est, il doit toujours être en train d’y réfléchir. En tous cas nous n’avons jamais eu de chien.
            A l’exception du médecin qui suivait ma sœur — elle était souvent malade — tout le monde appelait mon père « le garde ». Mais tout le monde, ici, ça ne fait pas beaucoup de personnes : je crois que j’aurais presque pu les compter sur mes dix doigts. En y réfléchissant, j’ignore toujours ce qu’il était censé garder. Etait-ce nous qu’il gardait ? Je dis cela parce qu’un jour, quand j’étais plus petit, une femme de la ville — enfin ce qui nous sert de ville — est venue à la maison poser tout un tas de questions indiscrètes à notre père et je me souviens qu’il était justement question de la « garde » des enfants. Ce fut d’ailleurs la première et la dernière fois que moi et ma sœur avons vu une femme à la maison. Même en tenant compte de la déformation des souvenirs due à notre très jeune âge alors, ce fut une scène très étrange pour nous. La femme était évidemment mal à l’aise. Elle parlait sans arrêt comme si elle croyait que les mots qu’elle débitait à toute allure lui servaient d’écran protecteur. D’habitude, les gens se tenaient de l’autre côté du portillon qui fermait le jardin, bien qu’il suffisait de le pousser, quand ils voulaient parler au « garde ». Mais la femme était une étrangère, nouvelle dans la région, et ne connaissait sûrement pas cette tradition. Nous ne l’avons jamais revue.
            Ma sœur détestait la maison mais adorait notre père. Naturellement, nous savions tous les deux sans avoir à le demander que jamais notre père ne voudrait ou pourrait abandonner la maison. Jusqu’à son départ pour l’hôpital, j’ai pensé que cette contradiction était à la base de tous ses ennuis de santé. Ce n’est pas le médecin qui m’a détrompé — il ignorait comme les autres la vérité bien qu’il prétendît le contraire — mais mon père lorsque l’état de ma sœur atteignit une sorte de point de non retour et qu’il devint patent qu’elle n’allait plus vivre très longtemps. Les médecins ne pouvaient pas savoir ce qu’elle avait car cela leur aurait demandé de croire à la magie, au pouvoir des esprits malfaisants, aux méchantes sorcières qui se penchaient sur le berceau des nouveaux-nés pour leur jeter des sorts. L’antique malédiction résidait dans notre sang, dans nos gènes, et se poursuivait de génération en génération. La maladie dont souffrait ma sœur n’en était qu’une facette. Tous les membres féminins de notre race souffraient d’une anémie qui se terminait par la mort avant même qu’elles aient atteint l’âge d’enfanter. Cette mort précoce était une bénédiction, pour elles, comme pour l’humanité. Mais pour nous, les hommes, il en allait tout autrement. Nous ne mourrions pas sans laisser de traces. Au prix d’une corruption de l’être toujours plus importante, nous survivions, sorte de reliques d’un lointain passé où nos semblables peuplaient la Terre.
            Ce jour de la révélation, mon père m’a parlé aussi du médecin de ma sœur. Il s’apprêtait à nous dénoncer. Peu importait que ces accusations fussent erronées, il nous serait impossible de nous défendre sans trahir le secret et cela n’était tout simplement pas concevable. Sans qu’il eût besoin de me le demander, je compris quel était mon devoir. Qui se méfierait d’un enfant qui vient toquer à votre porte au milieu de la nuit en suppliant de lui ouvrir ? Cette nuit-là, j’ai connu la saveur amère de la liberté des sens et l’effet que l’odeur du sang a sur nous autres, j’ai connu le sombre abattement sans remède qui vous saisit au petit matin quand vous réalisez que votre destin est écrit par un autre et que rien ne pourra plus l’entraver.
            Finalement, ma sœur avait raison : les bêtes, c’étaient nous.

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