La haine n’est pas réservée aux twittos et
autres afficionados des réseaux sociaux virtuels. Que j’écrive cet article une
semaine après l’adoption de la loi Avia n’est bien sûr pas une coïncidence. Que
cette loi soit passée pendant l’épisode liberticide du covid-19 n’en est bien
sûr pas une non plus. Car naturellement, la seule conséquence à peu près certaine
de cette loi sera une autocensure encore plus généralisée qu’elle ne l’est
déjà, ce qu’on appelle le politiquement correct, ainsi qu’une censure aveugle
(par les robots), au mieux borgne (par ces semi-illettrés, modérateurs de
l’Internet, qui devront trancher un problème en deux minutes qu’une réunion de
dix juges experts en Droit ne réussirait pas à démêler en une année complète).
Le 13 mai restera une pierre noire dans l’histoire de la France, petite mais
bien repérable. Ainsi donc la France s’engage sur cette route lugubre, avec la
lenteur inexorable d’une procession qui convient à des funérailles, et
s’apprête à rejoindre les sombres caveaux de l’Histoire où rêvent déjà Grecs,
Romains, Ibères, Lusitaniens, Turcs, Égyptiens, Syriens ou Perses, devant les
ruines mélancoliques de leur gloire passée.
La loi Avia n’est pourtant que la
continuation logique d’un processus commencé depuis longtemps, à savoir la
séparation de la tête et du corps de ce pays, tradition il est vrai bien ancrée
chez nous, en particulier depuis 1792. Bien entendu, je parle de la perte de
confiance du peuple envers son élite. On entend souvent dire que celle-ci a
trahi le peuple français et ce n’est pas faux. Ce n’est maintenant plus objet
de discussion que les gouvernements français qui se sont succédés depuis de
Gaulle, ou Mitterrand si vous préférez (je ne suis pas contre), sont de pire en
pire et rien ne semble pouvoir enrayer cette décadence infernale, puisqu’il est
devenu clair que choisir A plutôt que B n’a presque aucune importance et que de
toute façon C n’est pas meilleur. Néanmoins, la rupture entre le peuple et sa
tête remonte à bien plus tôt. On pourrait croire que cela a commencé avec une
défaite, celle de 1940, la déroute face aux Allemands. Mais ce n’était pas la
première fois que la France subissait une lourde défaite et avant ça ne l’avait
pas empêchée de rebondir : pensez à 1870, 1814 pour les dernières.
Personnellement, je pense que cela a commencé au contraire avec une victoire,
celle de 1918. Quand la tête a envoyé en toute connaissance de cause ses bras
et ses jambes dans la plus grande boucherie humaine à ce jour, ce qu’on a
baptisé la Grande Guerre, pour des futilités invraisemblables, elle a rompu un
pacte aussi tacite que raisonnable. Céline a fait le résumé de la guerre 14-18
le plus lapidaire et le meilleur avec son titre de pamphlet: « Bagatelles Pour Un Massacre ».
Les dirigeants actuels de notre pays savent
ce que je viens d’écrire, qu’ils n’ont plus guère de crédit auprès du peuple,
en particulier les moins protégés, et cela fait beaucoup de monde, et cela en
fera encore beaucoup plus après l’épisode ubuesque que nous venons de vivre.
Ils ont donc commencé à sonner la garde et l’arrière-garde, le ban et
l’arrière-ban. Ainsi les grands médias sont devenus ou plutôt redevenus des
organes dédiés à leur métier le plus habituel, la propagande, et plus
spécialement ici la propagande de guerre (pas celle grotesque, contre un virus,
mais la guerre qui s’annonce, probablement inévitable dorénavant, hélas). Les
journalistes complices passifs ou ardents partisans ont déjà reçu leurs cadeaux
sous forme de subventions et autre régimes spéciaux de retraites. La censure
est bien entendu un outil incontournable dans cette guerre mais difficile à appliquer
efficacement sauf à prendre un contrôle total de l’Internet. Sommes-nous prêt à
devenir Chinois ? On verra. Tout est possible quand on s’engage sur cette
route en pente. Il faudra de toute façon cajoler les forces de l’Ordre. Ah,
mais on me dit que c’est déjà bien commencé ! Un autre membre
incontournable de la reprise en main du peuple qui pense mal est bien sûr le préposé
au formatage des plus jeunes têtes, couramment appelé professeur (instituteur
était mieux mais trop franc bien entendu). Tous ces petits et gros cadeaux se
feront bien entendu au détriment des autres parties du corps, laissées pour
compte, et on devine les troubles physiologiques qu’un tel déséquilibre
alimentaire peut entraîner.
Je disais donc, et c’est le sujet de cet
article, que la haine n’est pas l’apanage des excités bavant et fumant des
réseaux sociaux. Elle peut être parfaitement policée ou exécutée avec l’art le
plus accompli. La haine est un sentiment particulièrement fort et en tant que
tel a toujours fait partie des pulsions les plus profondes de l’humanité, ce
qu’un écrivain authentique ne saurait ignorer. Néanmoins rare est la haine pure
en littérature, la haine absolue, la haine philosophique. Heureusement me
dira-t-on. Cette haine presque abstraite dont je parle n’est en effet pas très commune.
Elle n’aime rien ni personne et surtout pas soi-même. Elle déteste l’humanité,
la vie, l’amour, Dieu. Cette haine ne se focalise pas sur les juifs, les noirs,
les blancs, les communistes, les néolibéraux, les femmes, les homosexuels, les
hétérosexuels, les Musulmans ou les Chrétiens : elle est résolument
impartiale.
Dans le titre que j’ai choisi, vous avez
une liste de quatre noms d’écrivains célèbres. Je ne les ai pas choisis à titre
d’exemples. Je les ai mis parce que ce sont les seuls écrivains qui ont
témoignés de cette haine pure dont je parle. Les seuls en tout cas parmi ceux
que je connais. Bien sûr il y a un biais. J’ai lu beaucoup plus d’écrivains
francophones que d’écrivains russes ou hispaniques par exemple. Les seconds
peuvent se compter sur les doigts des deux mains, comme les germaniques
aussi ; pour les troisièmes, une seule main suffit, comme pour les Italiens
(en fait c’est inexact, j’ai lu exactement six auteurs italiens et je n’ai pas
six doigts). J’ai lu en revanche plus de cent écrivains francophones : je
ne peux pas les compter mais ce chiffre est certainement très sous-estimé. Rien
que les classiques qu’on étudie en classe pourraient m’amener non loin de ce
chiffre et j’ai lu beaucoup plus en dehors du cursus scolaire qu’à l’intérieur.
Toutefois, je suis à peu près sûr d’avoir lu autant d’auteurs anglophones,
souvent dans le texte original, et je n’ai trouvé aucun auteur qui mérite
d’entrer dans ma liste. Curieux, non ? La haine serait une spécialité
latine et plus particulièrement française ? Bon, j’ai envisagé un instant Bukowski.
Mais non, il s’aime beaucoup trop pour ça et je le soupçonne en lisant ses
livres d’aimer quelques personnes en plus de lui et des côtes de porc, ce qui
est éliminatoire. De manière plus sérieuse, j’ai envisagé un moment la
candidature de Lovecraft. Certes il déteste beaucoup de monde mais pas tout le
monde. Il aime les chats par exemple. De plus il aime les rêves et après tout
c’est une partie de la vie. Rayé. Et Nietzche ? Avec sa « mort de
Dieu », son inversion totale des valeurs et son surhomme, il semblait
assez qualifié. Mais non, justement, il aime trop les belles brutes blondes. Et
surtout il s’aime énormément. Il se déteste, certes, parfois, mais il s’adore
encore plus. L’homme qui fait mine de se demander : « pourquoi je
suis si sage, pourquoi je suis si malin, pourquoi j’écris de si bons
livres » ne doit pas s’appliquer la haine qu’il professe contre certains (les
femmes souvent, les Allemands toujours, les chrétiens, les juifs parfois). De
toute façon, un Allemand qui prétend détester les Teutons est plus dans le
registre du pitre que du penseur. Enfin et peut-être surtout, je ne peux croire
en la haine de quelqu’un qui a écrit de si beaux poèmes. La poésie ignore la
haine. Nietzche était un grand poète. Un bouffon aussi, comme il le reconnaît loyalement
– pour une fois – dans l’un de ses plus fameux poèmes (Rien Que Bouffon, Rien Que Poète). En fait son vrai problème est d’avoir
été pris au sérieux par d’autres grands détraqués, beaucoup plus dangereux que
lui, prénommés Adolf et Benito. Récusé Nietzche. Puisqu’on parle d’Hitler,
pourquoi ne l’ai-je pas inclus dans cette liste, lui qui est l’auteur d’un
best-seller mondial jamais démenti ? Pour plusieurs raisons. La première
et la plus évidente est que je ne l’ai pas lu (et n’ai pas l’intention de le
faire). La seconde est que ce n’est pas un écrivain, pas plus que Napoléon,
Jules César ou De Gaulle et Mitterrand. Ces gens-là n’écrivent ou font écrire
des livres que pour justifier leurs actions, par anticipation, simultanément ou
en guise de Mémoires. Et bien entendu pour se glorifier de leurs crimes. Ils ne
mettent pas leur âme dans leurs livres. Ils dressent une statue.
Le nom le plus évident de cette liste,
m’a-t-il semblé, est celui de Sade. Comme écrivain et comme romancier en
particulier, il ne vaut pas la Comtesse de Ségur. Mais il faut avouer qu’il y a
une rare cohérence entre ses écrits et ses actes (sous cet aspect, il est tout
le contraire d’un Nietzche par exemple). Et dans certaines de ses lettres, il
révèle le grand styliste, plus célinien avant l’heure que voltairien, qu’il
aurait pu être s’il avait été plus lucide, plus intelligent. Sade n’est pas
très intelligent. Mais il est malin, sans scrupule et possède un instinct de
conservation, un sens de la survie exceptionnel attesté par le fait qu’avec
son genre de vie, très dangereux en somme, dans une époque aussi troublé, il ait
réussi à atteindre un âge plus qu’honorable. C’est à peu près d’ailleurs la
seule raison qui aurait pu me pousser à ne pas le mettre dans ce club très
sélect. Mais bon, il faut être raisonnable : la haine chimiquement pure,
parfaite, n’est pas de ce monde, à moins de croire en Satan le diable. Et Sade
en est incontestablement un de ses meilleurs imitateurs chez les écrivains.
Lisez Les Cent Vingt Journées De Sodome si vous n’êtes pas convaincu. Ou plutôt
ne le lisez pas : croyez moi plutôt sur parole, ça vous évitera des maux
de tête. Il est difficile de dire si ce roman est de la grande littérature.
C’est en tout cas un document fascinant, le plus fascinant de son auteur, d’une
froideur clinique, montrant un esprit qui se livre tout entier à la haine. Chez
Sade, la haine commence par les femmes mais ne s’arrête pas là et englobe
rapidement le genre humain dans son ensemble, Dieu, l’amour, la vie… Ne faites
pas l’erreur de croire que son objet est le sexe, encore moins
l’érotisme : il est entièrement dans la haine, le sexe n’étant ici que le
masque amusant servant à divertir le lecteur, comme chez d’autres dont il sera
bientôt question, il s’agit de l’antisémitisme absurde ou de l’érudition la
plus savante.
En matière de violence gratuite – mais elle
n’est jamais vraiment gratuite – Lautréamont est un maître lui aussi.
Contrairement à Sade, il est très intelligent et possède un talent remarquable
d’écrivain. Ses ricanements, ses ruses, ses actes d’agression innommables envers
le lecteur sont d’une férocité et d’une inventivité extraordinaires. Sa haine est
la plus pure et sans mélange que j’ai pu trouver. Tous ses livres sont marqués du
sceau de la haine, y compris ses très curieuses Poésies : on a
l’impression d’y voir un jaguar en train de déchirer sa propre cervelle, pour
reprendre en la corrigeant une de ses images. C’est un document, ce livre-là
aussi : un des rares où l’on peut assister en direct, pour ainsi dire, à
la dislocation finale d’une âme humaine. La strophe la plus révélatrice à cet
égard, se trouve dans Poésies II :
Le régulateur de l’âme n’est pas le régulateur d’une âme. Le régulateur
d’une âme est le régulateur de l’âme, lorsque ces deux espèces d’âmes sont
assez confondues pour pouvoir affirmer qu’un régulateur n’est une régulatrice
que dans l’imagination d’un fou qui plaisante.
On ne peut pas vivre que de haine. Surtout
quand cette haine se retourne contre soi-même. Surtout quand on n’a pas le don exceptionnel
pour la survie du Marquis de Sade. Lautréamont est mort jeune, très jeune même,
et a été inhumé dans le premier cimetière venu avec une hâte qu’on croyait
réservée aux vampires ou aux pestiférés.
Céline est des quatre celui que j’ai le
plus longtemps hésité à intégrer dans cette coterie ultra select. D’ailleurs
j’hésite toujours. Sa haine, sa méchanceté, indiscutables certes, sont en
général beaucoup plus focalisées, partiales et terre à terre que la haine
presque chimiquement pure à laquelle ont atteint les deux précédents auteurs. En
fait, dans son meilleur texte, le plus dense, le plus émouvant et le plus dantesque,
Casse-Pipe, il n’est même pas
question de haine du tout. De plus il aime les animaux, signe d’une faiblesse indigne.
Aussi, bien que ça me laisse plus froid, c’est un médecin, un médecin des
pauvres qui plus est. Peut-on haïr les gens et vouloir les soigner, parfois gratuitement
par-dessus le marché si en tout cas on en croit ses livres de retour de sa prison
au Danemark ? Certains le soupçonneront de se vanter, de se présenter plus
beau qu’il n’est. Possible. Probable même car je crois en effet que Céline est
du type vaniteux, vantard même, s’il est possible de qualifier un homme aussi
intelligent que Céline de vantard. Mais je ne crois pas qu’il mente sur sa
charité, aussi inattendue semble-t-elle. Et donc, par ricochet, j’ai tendance à
le suspecter d’un autre vilain défaut quand il écrit ses livres de haine :
celui d’être un poseur, voire un amuseur. La plupart se glorifient de leurs
bonnes actions, mais d’autres sont tout à fait capables de se glorifier de
leurs pires et même de les inventer si besoin. On en a des exemples à foison de
nos jours : il suffit d’allumer son poste TV. Oui, j’ai un doute sur la pureté
des intentions de Céline. Néanmoins, me suis-je dit, rien n’est plus détestable
que les procès d’intention en matière de justice, qu’elle soit littéraire ou
autre. Et il faut avouer que la lecture de son Voyage Au Bout De La Nuit est accablante, même s’il n’a cessé de
baisser par la suite dans le diapason de sa haine. Je ne sais s’il y aurait un
seul être humain sauvable si on n’avait que ce livre comme pièce à conviction
pour juger. Personnellement je n’ai pas réussi à finir les dernières pages du
roman ; pourtant je pouvais presque apercevoir la ligne d’arrivée, la
lumière au bout du tunnel, les trois petits points finals.
Le plus surprenant pour le lecteur de cet
article est sans doute celui d’y retrouver le nom de Borges. Cela n’est pas
étonnant car c’est en partie le but recherché. Toutefois je tiens son premier
recueil, Fictions (Ficciones), pour une des œuvres littéraires les plus
chimiquement pures, dans sa haine de l’humanité, de soi-même et de Dieu. Ses
recueils suivants, même L’Aleph, encore
très bon, sont bien en dessous de ce point de vue et pas seulement. Dans Fictions, pour être plus précis, seule
une poignée de nouvelles me semblent dictées par la haine la plus pure : Le Jardin Aux Sentiers Qui Bifurquent en
est une, la suite très cohérente commençant avec La Forme De L’Épée, se poursuivant avec Le Thème Du Traître Et Du Héros, La Mort Et La Boussole, Le
Miracle Secret, et se terminant avec Trois
Versions De Judas suffisent à compléter la poignée mais il est très
possible que j’en oublie. À noter que Borges est aussi l’auteur d’Une Histoire Universelle De L’infamie qui
semble un écho de ces six nouvelles. L’ironie du destin – il y a presque
toujours une ironie que réserve la destinée aux grands hommes – est que Borges
n’aura jamais réussi à écrire un aussi bon livre que ce premier, tout plein de
haine qu’il est, malgré tous ses efforts subséquents pour se racheter une âme
de sage bienveillant.
Je voudrais conclure cet article à la
manière d’Isidore Ducasse, auteur de ces Poésies
dont il est question plus haut, dans le désordre apparent qui convient. Satan,
l’ange déçu. Il est faux de prétendre que l’opposé de l’amour est la haine. La déception
est une expérience universelle, partagée par tous, même les bébés quand ils
meurent : certains mettent simplement plus de temps pour la rencontrer. L’indifférence
est le contraire de l’amour, comme de la haine. La haine est une des
conséquences les moins reconnues de l’amour. C’est de l’amour déçu. Si Satan
existait –et peut-être qu’il existe pour ce que j’en sais – il ne pourrait être
le négateur de Dieu, même s’il le voulait. Hugo est plus véridique quand il dit
qu’il est celui qui fait le bien en voulant faire le mal. Plus correctement, je
dirais qu’il est celui qui fait l’œuvre de Dieu en voulant faire l’œuvre du
diable. Il applique le plan. Ses blasphèmes et ses rodomontades Le font sourire
de pitié mi-amusée, mi-agacée.