jeudi 1 mai 2014

Dragon de nuit



La chimère couronnée aux brillantes haleines
Court, aussi longue qu'un train, sous la lune sereine.
Elle court dans un bruit de forge, l’œil effaré
Parmi les lianes et les ronces de la forêt.
Quelle vision la pousse en avant, quelle âcre soif,
Accrochant aux branches ces bois de cerf qui la coiffent ?
D'étranges algues qui phosphorent sur son pelage
Laissent une traînée de poison dans son sillage
Et malheur à qui voudrait l'approcher, homme ou bête : 
Il sentirait un feu lui ardre jusqu'à la tête.
Déjà l'aube se lève et répand une lueur rose
Sur l'herbe humide, les fleurs encore à demi closes
Et les cornes emperlées de ce dragon de nuit -
Mais quelle est cette ombre horrible qui vient après lui ?

samedi 19 avril 2014

Poème-jeu (2)

Qui est-ce ?
Fier ange noir tombé des nues
Brillant de cent métaux inconnus,
Puis vagabond partout sur la Terre
Toujours fier, dur, triste et solitaire.

Évidemment, le sens est ambigu. Pris au pied de la lettre, cela fait songer à un personnage mythique de sinistre réputation. Mais au figuré, cela évoque assez bien un de nos plus fameux poètes, le plus fameux en fait, et selon moi, le meilleur.

Certainement le poème devinette le plus facile de toute la série.

vendredi 11 avril 2014

UCCELLO et ses créatures brillantes (2)

Uccello peint exclusivement la nuit. Ainsi, La Chasse, ou le triptyque consacré à la bataille de San Romano, se déroulent nuitamment contre toutes les règles de la chasse à courre et de la guerre, à cette époque.
De haut en bas et de gauche à droite : 1, 2, 3 :  détails de la Chasse; 4,5,6 :  détails du triptyque de la Bataille de San Romano.

En (3), on distingue à peine la lune au-dessus de la canopée. Comment ce fin croissant pourrait illuminer cette scène ? D'ailleurs l'éclairage de la scène ne semble rien à voir avec ce faible luminaire et paraît davantage provenir des créatures elles-mêmes, plantes, animaux, hommes, tel des objets phosphorescents dans l'obscurité. Ainsi les fleurs dans l'herbe ressemblent à des pièces d'or (1). La peinture d'Uccello est un art de la couleur et non de la lumière. En cela, il se rapproche des anciens maîtres verriers ou des artistes tapissiers. Ainsi, avec ce peintre étrange, on assiste à un étonnant mariage entre deux penchants que tout oppose apparemment : le goût pour la couleur et le goût pour les scènes nocturnes, paradoxe qu'il résout à sa manière.
En (1) on peut voir la flèche dessinée par le curieux ruisseau bleu ciel au milieu de la forêt, et de la nuit ! ainsi que les lignes de fuites tracées par les chiens et gibiers mêlés (2) : tous pointent une même direction, le centre de gravité du tableau, un trou noir.

Finalement, la véritable raison d'être de la nuit dans ces peintures est sans doute qu'elles représentent des scènes de rêve, avec ses règles mystérieuses. Même les combattants (en 4) ont parfois l'air de rêver au beau milieu du champ de bataille. L'or, une des couleurs les plus caractéristiques du rêve avec le noir est omniprésent dans les peintures d'Uccello : de nouvelles pièces d'or ornant les chevaux caparaçonnés (4), un lièvre d'or (5), des oranges et des lances dorées (6).
Pour finir ce beau portrait d'un chevalier pensif et mélancolique : peut-on croire qu'il est au même instant en train de donner le signal de l'attaque, ou de la contre-attaque, avec un chapeau pareil sur la tête ?

Lire la première partie de l'article ici

 

lundi 7 avril 2014

Orgueil et Préjugés... et ZOMBIES


Roman graphique des Américains Seth Graham-Smith, Tony Lee et Cliff Richards, où l'on voit l'irruption d'une horde de morts-vivants terreux, stupides et méchants dans l'univers merveilleusement policé et ordonné de la noblesse terrienne anglaise du début XIXème vu par Jane Austen. On peut trouver le livre en version francophone chez Casterman.
   La greffe, pour être brutale, n'en est pas moins subtilement réalisée par les trois auteurs (Graham-Smith étant l'auteur du roman, Lee, le scénariste de la BD et Richards le dessinateur) et avec une habilité de chirurgiens experts. En fait je chercherais bien en vain par chez nous une BD parodique exécutée aussi doctement, aussi intelligemment, aussi drôlement, aussi finement quoique puissamment. Parodie n'est d'ailleurs sans doute pas le bon terme pour définir le projet, il s'agit plutôt d'un décalage, immense certes, puisque outre les légions d’innommables (nom donné, enfin si on peut dire, aux morts-vivants dans l'histoire) on y croise aussi des ninjas et des disciples d'un vieux maître chinois en arts martiaux.

Les cinq soeurs du roman originel deviennent ainsi les disciples de Pei Liu de Shaolin, soumises à un entraînement draconien, sous l'oeil vigilant de leur père, les plus grandes tueuses d'innommables de la région.
Malgré l'improbabilité, pour ne pas dire l'invraisemblance du propos, la métamorphose du roman de l'Anglaise est une franche réussite.



Il ne faudrait pas croire que les auteurs se paient la tête de Jane Austen et de sa littérature sentimentale. Au contraire, il est évident qu'ils ont lu et bien lu son roman, car bizarrement la description précise des rouages de la noblesse terrienne, de même que la subtilité et la pénétration psychologiques du roman sont étonnamment conservées. Les outrances sont dans les actes - Comme dans la planche ci-contre où l'héroïne tranche la tête à sa sœur cadette, coupable de bavardage et de superficialité (en réalité, il s'agit d'un phantasme) - mais ne semblent avoir aucune conséquence sur la psyché des personnages. Les amateurs du romans retrouveront les personnages de Jane Austen à la fin du roman graphique à peu près comme ils les avaient laissés. Lizzy est toujours droite, morale, ardente, fière... et pleine de préjugés; Jane est toujours gentille, sage et douce (quoique plus grande tueuse de la famille après Lizzy); Lydia toujours aussi insolente, insouciante et rebelle; Darcy toujours beau ténébreux. Le personnage qui change probablement le moins, qui résiste à tout y compris aux hordes de zombies est certainement la mère des cinq filles. Son objectif grandiose la soutient : marier ses filles à un bon parti.
Enfin, il faut dire un mot du dessinateur qui fait beaucoup pour le charme et l'efficacité du roman. Son élégance, son réalisme, sa délicatesse de trait sont parfaits pour cette histoire. Il rend la transgression encore plus savoureuse. L'erreur aurait été d'opter pour un dessin lui aussi parodique, alourdissant le propos. En plus, Richards est un maître de la représentation du corps humain (et féminin tout particulièrement) sous tous les angles, avec une sûreté de trait jamais prise en défaut. Enfin et surtout, c'est un maître du noir et blanc, qui n'a pas grand chose à envier à ses illustres prédécesseurs, Canif, Pratt ou Brescia, même s'il reste plus classique que les deux derniers.
Pour conclure, la meilleure preuve de la probité et de la sympathie des auteurs pour le roman qu'ils semblent profaner est que leur livre donne envie de lire ou relire le roman de l'Anglaise.

lundi 17 mars 2014

UCCELLO et ses créatures brillantes

Uccello est le peintre du mystère, de la nuit, du rêve doucement cauchemardesque, de la tristesse sans fond. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il peigne, ses peintures semblent fantastiques, irréelles, d'une noirceur piquetée d'or et de joyaux. Mais même ses créatures les plus brillantes, les plus colorées semblent irrémédiablement tristes.
Le tableau (il s'agit bien d'un tableau et non d'une fresque, comme souvent à cette époque) le plus sinistre, le plus noir, le plus labyrinthique, le plus fermé, le plus sépulcral de l'histoire de la peinture occidentale n'est pas à chercher chez Goya, Grünewald, Bosch, Böcklin ou Friedrich mais chez ce peintre léger et poétique : le voici.
La Chasse de Paolo Uccello

Notez que la scène ne peut se dérouler la nuit; on ne chasse pas à courre la nuit. Et cependant l'impression, comme dans à peu près toutes ses peintures, que les motifs ont été peints sur fond noir est irrésistible. Je vous défie de trouver la moindre lueur de jour (d'espérance) dans ce tableau. Les hommes, bêtes, fleurs et arbres semblent briller d'eux-mêmes par un effet de luminescence nocturne. Les chiens en particuliers sont d'étranges créatures phosphorescentes, fantastiques, dorées et semblent servir à diriger le regard du spectateur, de même que la flèche bleue de la rivière, vers le centre de gravité du tableau, le point le plus sombre, une sorte de puits noir sans fond. Les arbres pareils à des poteaux, curieusement élagués pour une forêt (possiblement pour le bois de feu cela dit), renforcent la perspective qui donnent sur un néant progressif. La disposition des personnages ne donnent pas la sensation d'une chasse dirigée, organisée, mais plutôt d'un bazar hétéroclite, et quelque peu grotesque, typique d'Uccello .
La géométrisation de l'espace, qu'on pourrait juger excessive, ainsi que la stylisation exacerbée du trait, figent les personnages dans leurs postures, même les plus dynamiques. C'est une véritable chape qui s'abat sur la scène. Par ces différents moyens, Uccello parvient à donner cette scène champêtre, relativement innocente (la chasse à cour est plus un sport qu'une méthode efficace de tuer du gibier), le caractère fondamentalement pessimiste, noir et désespéré de toute son oeuvre connue.

Suite de cet article sur ce peintre étrange et mal connu : ici.



vendredi 7 mars 2014

Eros Paysagiste (1)

Nuit d’Ivresse









Le soir, quand l’ombre envahit le jardin aux cents terrasses,
Se fondent murmures et bribes de conversations.
La belle timide pourchassée implore la grâce
De la bête : un souffle porte l’écho de leur passion 
Plus haut, jusque vers les blanches coupoles du palais.
Le parc est public ; des amoureux rient sous la rotonde
Et des promeneuses ailées arpentent les allées
D’un bois, entre deux haies de charme où grouille tout un monde.
De virils baigneurs s’éclaboussent aux jets des fontaines,
Le bout d’un cigare ressemble à la lueur d’un lampyre :
C’est Mister Jake-Owl qui parle à la nuit et aux phalènes :
— Je crois que je viens de voir passer le premier vampire,
Dit-il, très grave. Une ombre lui répond : — C’est un moustique…
— Jamais… je n’ai entendu… de pareilles idioties,
Souffle alors plus loin la bête, d’une voix d’asthmatique.
Si c’est la peur qui vous fait inventer ces inepties,
Taisez-vous… Je vais vous dire la vérité, d’accord ?...
La vérité est que l’affreuse odeur de bigarade
A sur moi de fort vilains effets… Vous avez eu tort
De suivre les us… Vous dites que je vous rends malade ?
Et bien moi, vous me rendez complètement fou, madame !...
Mais voici les flâneuses dont le vent lève les traînes :
— Ce type a une façon de dévisager les femmes…
Heu… méditerranéenne — Méditerranéenne !?
Rugit Chloé fâchée, c’est la honte de la famille !...
— Vampire, ça n’est pas à la portée du premier venu,
Cher Jake-Owl, reprend l’inconnu dans l’ombre des charmilles,
Une silhouette géante qu’on dirait cornue.
Il faut du sang bleu, être snob, habiter un château
Sur les bords du Danube. Et surtout il faut être mort…
— Comme il considère notre sexe ! Un petit gâteau !
— Pauvre Mina, dit Lucie, ne l’as-tu pas vu encore
Loucher sur le col de Chloé en lui servant du vin ?
Il lui a dit aussi un mot ou deux, mais si bas
Que nul n’a compris : sans doute lui vantait-il son vin…
Un cru soit dit en passant digne d’un riche nabab…
Les amoureux soupirent : (lui) — Aimes-tu que je dise :
Tu es à moi ? — Oh, je suis à toi, mon agneau. Et j’aime
Que tu le dises, oui. Les mots sont comme des friandises,
Nos paroles sont les montures des baisers qu’on sème…
— Vous voulez dire non-mort ? — Excellent, mon cher Jake-Owl…
— N’empêche, cette petite a deux pétales de rose.
Je l’ai bien regardée : elle n’avait ni fards ni khôl
Et crois-moi, chérie, ces ingénues aux lèvres de rose
Ne sont chose aussi courante qu’on l’écrit dans les livres…
— Parle-moi encore. Ne dormons pas. Les nuits d’été
Sont faites pour les mots et les caresses qui enivrent…
— Chut ! Le voilà — Qui ça ? — L’homme qui nous a invités.
Tout se tait et s’arrête. Même le bestial amant
Retient son haleine, guettant le maître de la fête :
Des cornes de cerfs ornent son front — Mais c’est un géant !
S’écrie-t-on de partout — C’est donc lui, le roi, le poète !

jeudi 13 février 2014

GENE WOLFE, un géant dans la brume

   Dans ces vingt ou trente dernières années, je ne crois pas, ou plutôt je suis à peu près certain de ne pas avoir lu d'écrivain de fictions plus complet, plus talentueux, plus grandiose que Gene Wolfe. Pourtant son lectorat reste réduit et sa réputation très en deçà de ses mérites. Et la question lancinante qui se pose naturellement après un tel constat d'échec : pourquoi après toutes ces années de labeur et de production intense dans des genres divers, souvent populaires, reste-t-il relativement méconnu ? Pourquoi connaît-on les noms d'Asimov, de Dick ou de King - pour se cantonner aux domaines de la SF et du fantastique - qui lui sont pourtant inférieurs sur de nombreux points et même sur toute la ligne ? J'ai employé le mot d'échec car plusieurs signes montrent que Wolfe a réellement cherché à partir des années 90 le succès populaire ou en tous cas - le "peuple" ne lisant guère je le crains, à part quelques romans de gare, ou de plage - le lectorat le plus large possible. Il s'est mis à produire en masse des romans d'héroïc-fantasy, emplis de châteaux, de dragons, de fées et de sorcières, de jolies filles et de héros musclés, toujours avec sa maîtrise habituelle, sinon avec la même inspiration, mais je n'ai pas l'impression que cela ait beaucoup fait évoluer son statut d'écrivain.  En fait, je soupçonne que ça lui ait surtout fait perdre définitivement  l'aura qu'il n'a jamais eue mais qu'il aurait pu, ou dû gagner, celle de l'auteur d'un chef d'oeuvre inconnu : "La cinquième Tête de Cerbère". Wolfe, à une époque, a bénéficié d'un vrai succès d'estime : ce n'est plus le cas aujourd'hui où il est souvent mis dans le même sac que tout un tas d'écrivains besogneux et lourdauds qui n'ont pas plus de rapport avec lui qu'une poignée de verre pilé avec un authentique diamant.
   Les raisons à cette situation clairement injuste ne sont pas faciles à trouver.  D'abord, il y a le fait que Wolfe s'est d'abord et surtout illustré dans la SF, filière littéraire effectivement peu prometteuse tant l'esprit scientifique se marie mal avec l'esprit artiste nécessaire à tout écrivain de fiction vraiment talentueux. On peut admettre que l’œillère habituelle que nous avons pour les auteurs de SF a empêché de distinguer le géant dans les brumes même s'il se trouvait juste devant notre balcon. Mais à la vérité, chez les meilleurs auteurs de SF, il n'y a guère de science, ou alors aussi fictive et inefficace que les machineries de Léonard de Vinci.  Et puis Wells, Verne et d'autres ont prouvé qu'on pouvait écrire de la SF et faire partie du Gotha de la littérature.
   Une autre raison pourrait être la bizarrerie  philosophique des œuvres de Wolfe.  Ce n'est pas que la philosophie, ou la morale, manque dans ses écrits mais elle paraît aussi imaginaire que le reste, ou pire, arbitraire, et c'est un domaine où il vaut mieux être solidement ancré dans la réalité. Mais je n'y crois guère : Maupassant a beau être un penseur très limité, à peine supportable, un sublime abruti disons, ça ne l'a pas empêché d'être un auteur à grand succès (mérité bien sûr).
   On pourrait également invoquer chez lui un goût excessif pour les fins énigmatiques, les sens multiples, les intrigues en forme de puzzle, les niveaux de lecture superposés (un des meilleurs exemple de ce dernier tour de vice, ou vis, est fourni par le héros du Livre du Nouveau Soleil, sous la forme d'une parabole : il dispose le public de leur petite troupe de théâtre de telle façon que ceux venus voir un simple divertissement ou un chef d'oeuvre dramatique trouvent tous leur compte et en même temps). Mais loin de perdre ses lecteurs dans ses mystérieux dédales, Wolfe, au moins dans ses meilleurs livres, tel Peace ou La Cinquième Tête de Cerbère, les conduit au port d'une main extraordinairement sûre. Qui plus est, cela aurait pu tout aussi bien contribuer à sa réputation, mille fois méritée, d'auteur à la virtuosité sans pareille, ce qui n'a pas été le cas.
   Finalement son défaut le plus gênant est peut-être un détail, une peccadille : son étrange propension à faire de ses héros, heureusement rares dans son oeuvre, des personnages nettement plus rébarbatifs que la moyenne. Ce ne serait certes pas la première fois dans l'histoire de la littérature - c'est même devenu un poncif à certaines époques - mais il y a quelque chose de particulièrement  dérangeant en eux. Le problème est que Wolfe nous les donne comme des héros, au sens le plus traditionnel du terme, or ils ne le sont manifestement pas, tant leur psychologie ne cadre pas avec le rôle que l'écrivain leur fait jouer. Malheureusement, ce défaut apparaît ironiquement dans quelques uns de ses meilleurs textes.
Le Livre du Nouveau Soleil en est l'exemple le plus typique. Dans ce roman immense, un véritable océan où chaque île est une île au trésor, où la puissance et la fertilité de l'imagination ne le cèdent qu'aux Mille et Une Nuits, où certains épisodes - comme ceux de l'alzabo, du géant Typhon, de la résurrection de Dorcas - sont des merveilles de poésie, où quantité de personnages secondaires - le docteur Talos et son compère Baldanders, les trois hiérodules, le marin Hector, la jeune Valéria ou le vieux maître Oultan - sont aussi colorés que charmants, Wolfe a réussi à associer à ce miracle d'écriture le héros le plus autistique qu'il ait jamais créé. Le problème, ce n'est pas qu'il soit bourreau de profession, "torturer" dans la version originale, c'est qu'il ne ressente pas ce qu'un homme "normal" devrait ressentir dans les situations qu'il vit, d'où l'incapacité du lecteur à s'identifier au personnage. Le second problème est qu'il porte des habits qui ne sont pas faits pour lui. En résumé, ses héros ont le costume, la posture, les attributs habituels du héros, force et pouvoirs, mais ne pensent ni n'agissent comme tel. Et plus l'histoire avance, plus on ressent un malaise dans cette double anomalie. Malgré tout, si Wolfe en était resté là, aux quatre fabuleux tomes du Livre du Nouveau Soleil, rien n'aurait été perdu. Par malheur, Wolfe semble avoir une prédilection pour le chiffre cinq, comme cette cinquième tête de Cerbère qui à ma connaissance n'en comptait que trois. Et donc il a eu un jour l'idée terrassante d'adjoindre une sorte de suite à son livre (le plus successfull à ce jour, je pense, d'où l'idée d'un numéro cinq, peut-être fortement soufflée par son éditeur) intitulée Le Second Soleil de Teur où il fait jouer à son ancien bourreau le rôle de... Jésus-Christ. Ni plus ni moins, même s'il lui donne par un ultime reste de décence un autre nom. Et ce n'est pas plus une parodie des évangiles que ne l'est Zarathoustra : l'entreprise est tout à fait sérieuse, comme celle de traverser le cosmos à bord d'un navire aux voiles d'or en direction du paradis céleste (non, chez Wolfe, ça n'a rien d'une métaphore). C'est ce que j'ai appelé une bizarrerie philosophique. Ou comment réussir un feu d'artifice à l'envers, une implosion gigantesque qui atteint à rebours tout le merveilleux roman qui avait précédé, en révélant les contradictions internes et rédhibitoires de ses fondements.
   Gene Wolfe est, je le crois vraiment, un géant littéraire, mais un de ces géants au pied d'argile dont parlent les contes. Je ne connais pas de conteur plus virtuose que lui dans ce dernier siècle, tous genres confondus. Je ne connais pas  d'écrivain de fiction plus maître de son art, lorsqu'il est à son zénith. C'est le mot qui le définit le mieux peut-être : un maître, au sens le plus fort. Je ne lui vois aucun égal sur ce siècle, par la maîtrise et l'étendue de son art. Question style, dans ses périodes pré-commerciales, il n'a rien à envier à Borges ou Proust; question narration, il leur est supérieur de plus d'une manière. Ses labyrinthes ne sont pas moins complexes que ceux de Borges ou Kafka, s'ils n'en possèdent pas la profondeur. Il semble pouvoir écrire avec le même brio n'importe quelle histoire comportant un début, un milieu et une fin, aussi bien la conversation d'un quidam avec un extraterrestre en forme de boule de billard, que celle d'un homme qui frôle à plusieurs reprises une femme sans jamais la rencontrer et qui apprendra, mais trop tard, qu'elle était l'amour de sa vie. Pour le besoin d'une intrigue, il peut même créer des faux littéraires, aussi convaincants que des originaux. Il y a de l'écrivain public chez lui, mais de l'écrivain public qui serait génial. Ses dialogues sont parfaits, c'est à dire la continuation la plus efficace du récit par d'autres moyens, au lieu d'être ces remplissages à peu de frais de (beaucoup) trop gros romans, ces compilations de platitudes, ces laborieux et bruyants mouvements d'engrenages que sont trop souvent les scènes dialoguées. Ses personnages, si on excepte les rares héros qu'il a cru nécessaires d'adjoindre à ses tentatives d'élargir son public, sont toujours intéressants et bien campés, assez souvent mémorables, d'un sexe comme de l'autre. Je crois qu'il est le seul écrivain au monde à avoir écrit un récit avec uniquement des proverbes et maximes toutes faites, et néanmoins aussi personnel qu'émouvant, étrange tour de force on admettra.
   Gene Wolfe a tout cela en lui, ou il l'avait, et pourtant quelque chose me dit qu'il restera à jamais ce géant dans les brumes : le temps de la littérature, le temps du grand art est passé.

Pour terminer, je mets ici un lien vers la bibliothèque d'Ultan, un des personnages du Livre du Nouveau Soleil, en anglais mais plus intéressant que l'inévitable article de wikipedia, que vous trouverez de toute façon vous-même.