lundi 9 février 2015

Les "dystopiques" de Gene Wolfe

   Après celles de Tiptree, il était logique pour moi de jeter un œil sur les "dystopiques" de Wolfe, dont certaines ont la particularité d'être des images miroirs des mondes « utopiques » de Tiptree. Ce que Tiptree semblait voir comme son « meilleur des mondes », Wolfe le peint au contraire sous les couleurs les plus sombres, ceci dans au moins deux de ses nouvelles. Cette coïncidence n'en est pas une. Wolfe connaissait et appréciait l’œuvre de Tiptree au moment où il a écrit ces histoires, qui peuvent être comprises en partie comme des réponses à leur discours misandre. Le seul fait qu'il ait eu l'envie d'y répondre montre son estime pour l'écrivain Tiptree, à défaut de la philosophe, estime qu'il a prouvée en donnant le nom de l'écrivain alors décédé au personnage principal, masculin, de sa nouvelle The man in the pepper mill.

   En fait, si on considère l'ampleur gigantesque de l’œuvre de fiction de Wolfe, la dystopie y tient très peu de place. Parmi tout ce que j'ai lu de lui, seules trois nouvelles peuvent répondre à peu près à cette dénomination : la nouvelle In looking-glass castle et les deux novellas The ziggurat et Forlesen. La dernière est une de ses histoires les plus mystérieuses et à mon avis les plus réussies de toute sa carrière. Totalement inclassable. S'agit-il de SF, de fable fantastique (la peine sans cesse renouvelée d'un damné), ou d'une allégorie sociale kafkaïenne ? Les trois probablement conviennent. Je la conseille d'autant plus volontiers qu'elle est pour une fois disponible en version française, du moins s'il est encore possible de dénicher son recueil intitulé Le livre des fêtes (Gene Wolfe's book of days) : pas le plus aisé de Wolfe mais de grande qualité. Néanmoins, parce qu'il faudrait y consacrer tout un article et parce que cette novella n'a aucun lien avec l'univers de Tiptree, je ne vais pas m'étendre dessus. Disons que ce devrait être la dystopie la plus parfaite qui soit s'il n'y avait pas cet aspect allégorique et onirique qui plane sur toute la nouvelle et qui empêche de prendre son propos trop au pied de la lettre. Difficile en effet de concilier réalisme social et personnage dont toute la vie dure une seule journée. Chose remarquable, au lieu d'alourdir le texte comme c'est souvent l'habitude avec l'allégorie, celle-ci l'allège et le rend plus digeste.

   The ziggurat, tout comme In looking-glass castle, est clairement une réponse à Tiptree et à certains de ses délires les plus flamboyants, en particulier Houston, Houston, do you read ? Cela tombe bien puisque j'en ai donné un résumé assez substantiel dans mon précédent article. The ziggurat, une longue novella, presque un roman, met en scène un trio de voyageuses temporelles venues d'un lointain futur (lointain si on juge par leur méconnaissance de notre société et par leur apparence physique assez changée) où les mâles n'existent plus et qui sont tenus pour des dangers mortels. On voit évidemment le rapport avec les mondes de Tiptree. La différence est que dans le cas du Ziggurat, cette société entièrement féminisée n'a rien de joyeuses pacifistes baba cool. L'utopie décrite dans Houston se transforme en dystopie. Ce sont elles les agresseuses, au même titre que la femme du personnage masculin, qui est prête à lui intenter un procès pour des raisons fallacieuses, et parfaitement abjectes, s'il persiste à refuser le divorce. Le combat qui s'ensuivra entre ces femmes et les deux hommes, le père et le fils, sera donc une lutte à mort, lutte qui ne peut au mieux avoir qu'un vainqueur amer. 
In looking-glass castle est une des plus belles, des plus émouvantes et des plus subtiles nouvelles de Wolfe, ce qui pour une dystopie est un vrai tour de force. Le cadre est une Amérique assez comparable à la nôtre, semble-t-il, du moins pour l'aspect architectural et technologique, mais entièrement dominée par les femmes. Les hommes n'ont pas tout à fait disparu du pays, mais sont rares et font l'objet de chasses à l'homme ; Le mot « homme » (« man » en fait) n'est jamais employé de bonne grâce dans cette société mais est remplacé par le mot « pig », ce qui en dit long sans avoir à le faire sur l'état d'esprit qui y règne. Prononcer le nom d'un auteur ou d'un savant mâle célèbre est très mal vu, sauf dans quelques petits cercles privilégiés (par exemple, dans la nouvelle, l'héroïne peut encore mentionner le nom de Lewis Caroll, qui était professeur de mathématiques, parmi ses consœurs mathématiciennes). Comme chez Tiptree, la solution pour remédier à l'absence, ou plutôt au refus de l'autre sexe est le clonage des femmes, qui ont presque toutes un ou plusieurs doubles plus jeunes, quand leurs moyens financiers le permettent suppose-t-on. Mais contrairement à Tiptree, Wolfe n'indique pas la catastrophe ou la solution qui a permis un tel nettoyage ciblé, le laissant à l'imagination du lecteur.

   (Je fais ici une petite parenthèse, à propos de cette fameuse « solution » évoquée plus haut, d'un emploi extrêmement courant dans le monde de la dystopie (et même parfois de l'utopie : voir Houston). Il s'agit bien sûr de formes diverses de génocides. Mais dans la plupart des cas, l'écrivain, ou le militant, préfère reporter la cause du génocide sur des agents extérieurs à l'espèce, la nature, la déesse Gaïa, ou les extraterrestres, ce qui permet de dédouaner les personnages qui en « profitent », surtout dans le cadre d'une utopie, ou de se dédouaner eux-mêmes. Une pandémie, une catastrophe climatique par exemple ont ceci de pratique qu'elles permettent d'arriver au but sans verser de sang, si on ose dire, de sang intellectuel en tous cas pour celui qui s'autorise de telles idées. Personne n'a envie de tenir le rôle du méchant SS dans le Hollywood du futur. Chez les écologistes radicaux actuels, qui comptent de plus en plus de partisans qui s'ignorent, le taux de destruction de l'humanité fautive pour rétablir la beauté et l'harmonie universelle est généralement estimé à neuf pour dix sans distinction de sexe (quoique… lorsqu'on veut sérieusement réduire une population animale, il est plus indiqué d'abattre les femelles en priorité). Dans la littérature de Tiptree, qui combine la haine, ou la peur du mâle, avec la haine du pollueur, ce nombre est plus près de cent pour cent. Oh naturellement, il ne s'agit encore que d'idées romanesques. Mais les idées romanesques deviennent quelquefois des idées politiques, des idées très sérieuses pour certain(e)s : il suffit d'écouter en ce moment-même les prêches de certains grands amis de la nature. Et parfois, quand le terrain est propice, les idées politiques se réalisent pour de vrai. Le terrain est propice, plus que jamais.)

   Le personnage principal de In looking-glass castle est une femme célibataire, jeune, fraîchement faite docteur en mathématiques, qui vient d'être engagée pour participer à un projet d'envoi de vaisseau spatial. Quand je dis célibataire, je veux dire sans amie attitrée ni clone, célibat qui est assez mal vu dans sa société. Une remarque plus loin laisse à penser néanmoins qu'elle a eu un enfant, un clone sans doute, et qu'il, ou plutôt elle est morte. Pour son nouveau travail, elle doit déménager en Floride, là où sont effectués les tirs d'essais, et trouve une maison imposante, toute meublée et approvisionnée. Il s'agit bien sûr du « château » du titre. Sa précédente propriétaire, également jeune et célibataire ― une excentrique, comme elle ― vient de mourir noyée, sans clone, sans héritière donc, et a tout laissé sur place. Puis arrive l'événement principal de l'histoire, le seul événement à dire vrai, la découverte qu'il y a un homme caché dans l'immense demeure et que cet homme, ce fugitif pourchassé est la cause involontaire, dit-il, de la mort de l'ancienne locataire, noyée.

   Contrairement à Tiptree, Wolfe ne vit pas entièrement dans un monde idéal, où tout finit par se courber aux idées de l'auteur, et la réalité finit au contraire généralement par rattraper ses personnages, d'une façon souvent tortueuse et souterraine, convenons-en. Les femmes de ce monde ne sont donc pas celles de Tiptree, bien qu'elles vivent dans l'utopie décrite dans Houston. Elles ne sont ni saintes ni particulièrement féroces. Elles sont ordinaires et comme les femmes ordinaires, elles s'ennuient beaucoup sans leur complément naturel, papotant et jasant entre voisines ou collègues en rêvant secrètement, effrayées et émoustillées, des PIGS qui font les gros titres des journaux. La solitude est le sentiment dominant de ce monde unisexué. Le vide aussi. Et quand il y a un vide pareil, il faut bien le remplir. C'est pourquoi il est plus que vraisemblable que l'intrus dans la bâtisse est une hallucination, une vision créée par le subconscient du personnage principal pour pallier l'insupportable frustration. Et naturellement la fille est folle. Très probablement, elle finira elle aussi noyée en tombant du bateau où sa chef l'a envoyée après avoir de nouveau entrevu le fugitif sur le pont. Comme on voit, c'est une véritable démolition de la vision extatique de Tiptree à laquelle se livre Wolfe, démolition discrète, sans aucun effet grandiloquent ou sanguinolent (même la fouille en règle du « château » par la police ne donnera rien, ce qui n'a rien d'étonnant si on suit mon interprétation) mais un très efficace antidote au poison distillé par Houston et bien d'autres histoires de Tiptree (la plupart en fait).

   L'intérêt de cette nouvelle ne tient évidemment pas seulement à cette fonction de miroir de l’œuvre d'un autre écrivain. Wolfe a un goût certain pour le pastiche et pour le commentaire littéraire sous forme de fiction, ou devrais-je dire l'inverse ? Chez lui, au lieu de donner lieu à des textes de seconde importance, voire franchement anecdotiques, le pastiche, ou le commentaire de texte (comme dans le cas de In looking-glass castle), semble aiguiser son inspiration et comme élargir sa vision, déjà vaste. Au lieu de verser dans la parodie, la caricature, de réduire la pensée de l'autre auteur comme c'est régulièrement le cas, il l'élargit, l'approfondit, l'élève même. Et bien que l'aspect mimétique de ces histoires soit parfois saisissant ― Wolfe a un don de mimétisme hors du commun ― au final, elles ressemblent bien à du Wolfe. Certaines nouvelles créées de cette manière pourraient figurer facilement dans son best of. En plus de la nouvelle commentée plus haut, on pourrait ajouter A solar Labyrinth (pastiche de Borges), Le détective des rêves (pastiche de Poe et de son héros Dupin) et L'histoire de la rose et du rossignol (pastiche des Mille et Une Nuits) toutes deux parues en français dans le recueil Toutes les couleurs de l'enfer, Cherry Jubilee (pastiche de Vance et de son héros-détective Magnus Ridolph), The rubber bend (pastiche croisé de Conan Doyle et de son célèbre héros ainsi que de Rex Stout et de son détective Nero... Wolfe).

   Chez Wolfe, la dystopie n'est jamais totale, même dans les cas les plus extrêmes, comme dans Forlesen. Car de même que dans le jeu des ciseaux, de la feuille et de la pierre, où chaque élément l'emporte à son tour, l'idée pure l'emporte sur le rêve, la réalité l'emporte sur l'idée pure et le rêve l'emporte sur la réalité.


Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles : 
- James Tiptree Jr : ici et ici
- John Crowley : ici
- George Orwell : ici 

dimanche 25 janvier 2015

Les "Dystopiques" de James Tiptree Jr.

James Tiptree Jr. : au travail
   
   Cet article ne m'a pas été suggéré par la lecture du 1984 d’Orwell ou du Brave New World de Huxley, les sommets incontestés de la littérature dystopique, mais par l’œuvre que James Tiptree Jr a produite entre 1968 et 1977, soit durant une petite décennie. Ou peut-être plus précisément par James Tiptree Jr elle-même. En effet James est une femme. Alice B Sheldon est son nom d'état civil, son dernier nom marital. Elle est aussi une féministe (ardente par définition), une gauchiste, une écologiste, aux tendances néo-luddites, ce qui explique peut-être, mais seulement en partie, pourquoi sa vision du monde est d'un noir sans mélange. Mais surtout elle est un sacrément bon écrivain, probablement un des plus vivants, un des plus intéressants de la seconde moitié du siècle dernier, dans le petit monde de la SF et au-delà (comme dirait un certain astronaute).

La dystopie est une sorte de maladie littéraire qui s'empare des grands traumatisés de la vie. Il y a de la dyspepsie là-dedans, quelque chose de terriblement coincé et qui lorsqu'il sort fait très très mal. En gros, la dystopie est une société basée sur un système de pensée et de lois unique, qui doit, de gré ou de force (et donc de force dans la pratique) régir la vie sociale et même privée de tous, avec pour effet le malheur de ceux qu'il gouverne, ou tout au moins d'une très grande partie. Comme on le voit, la première partie de la définition s'appliquerait aussi bien à une utopie. Il serait d'ailleurs assez aisé d'argumenter qu'en réalité il n'existe aucune différence entre les deux. L'utopie des uns est la dystopie des autres. Ou pour le dire autrement, n'importe quel système politique basé sur n'importe quelle idée, même les plus politiquement correctes, poussé jusqu'à l'extrême, produit au bout d'un temps plus ou moins long une dystopie. Une utopie est une dystopie qui ne s'est pas encore dévoilée.

Naturellement, par définition, le système est plus fort que l'individu dans toute dystopie qui se respecte (trait qu'elle partage encore avec l'utopie). Beaucoup plus fort. Dans une dystopie, la loi vous dicte vos actes, vos paroles et même parfois vos pensées : la fameuse double pensée enseignée par Big Brother. Il y a bien sûr quelques déviants, quelques insurgés, quelques héros ― tout dépend de quel bord vous vous trouvez ― qui se lèvent pour lutter contre mais ils sont sans exception écrasés, pervertis ou récupérés par le système, et parfois les trois comme dans 1984. Il n'existe pas d'échappatoire dans une dystopie. Et c'est bien naturel en vertu du premier principe que j'ai rappelé plus haut. Leurs auteurs ne croient pas à l'histoire du grain de sable qui fait dérailler la machine ; ils oublient même que ces systèmes politiques aussi inhumains et totalitaires soient-ils ont été pensés et construits par des individus, et que ce qu'un individu a pu faire, un autre peut sans doute le défaire. Ce sont des gens qui ne voient dans la réalité que les mauvaises nouvelles, les trains qui n'arrivent pas à l'heure, qui croient que la politique est plus fort que tout ; bref ce sont, par exemple, des journalistes.

Et comme ils donnent la suprématie au système, les personnages qui peuplent leurs lugubres machines à broyer sont généralement ternes et peu mémorables. Même les bourreaux dans ce genre d'histoires sont pour la plupart dépourvus des splendeurs hautes en couleur du méchant satanique. Rien d'étonnant : eux aussi sont soumis à la machine qui les dirige, qu'elle se nomme Big Brother ou autrement. Peut-être pourrait-on exclure le héros du Fahrenheit 451 de Bradbury mais j'avoue n'avoir aucun souvenir de ce personnage alors que je me rappelle assez bien de certaines scènes, en particulier la scène nocturne de la fuite par le fleuve. Le style est introverti, sobre, factuel, journalistique, sans grands effets, très peu lyrique. La force de la dystopie se trouve dans son analyse minutieuse des rouages d'une société, dans l'enchaînement implacable de sa barbarie policée, dans l'écrasement programmé de la moindre parcelle d'espoir qui resterait au lecteur quant à la bonté ou à la grandeur de l'Homme.

James Tiptree Jr devant sa planche à dessin


   
   La description que je viens de faire ne correspond que de loin à la littérature de James Tiptree Jr. sauf pour l'ultime point noté (il suffirait pour être tout à fait exact de remplacer l'Homme avec majuscule par l'homme). James Tiptree est un auteur particulièrement lyrique, extraverti, violemment sentimental, au langage fleuri (de gros mots souvent), ayant recours à des effets de style aussi variés que puissants. Ses personnages principaux, surtout féminins, sont saisissants et réellement mémorables pour quelques-unes. En revanche, l'analyse de leurs motivations comme la description de la société dans laquelle ils (ou plutôt elles) évoluent est faible, sans nuance, grossière, caricaturale parfois. James Tiptree n'est pas un auteur à idée même si elle en a beaucoup et ne manque jamais de nous le faire savoir. C'est un auteur aux émotions à fleur de peau, qui prend volontiers ses sentiments pour des idées, qui plus est des idées d'ordre général, ce qui l'égare quand elle s'écarte de son sujet, à tous les sens du terme, c'est-à-dire elle-même, ce sentiment mêlé, contradictoire et indescriptible qui l'habite en permanence. Et rien que pour ça, on pourrait soutenir qu'elle n'a jamais écrit à proprement parler de dystopie. Son monde est trop chaud, brûlant même.

Pourquoi alors intituler cet article les dystopiques de James Tiptree Jr., me direz-vous ? Parce que si aucune de ses histoires n'est précisément une dystopie, sauf peut-être en une ou deux occasions, il est en revanche évident que, au moins du point de vue de l'auteur, elles ont toutes sans exception pour cadre une dystopie, plus suggérée que vraiment décrite. Le simple fait de devoir vivre avec des hommes, des mâles, semble parfois suffisant à faire du monde une dystopie pour les personnages féminins de Tiptree. C'est clairement le sens de sa nouvelle la plus célèbre The women men don't see, ou les deux personnages féminins préfèrent s'enfuir avec des extraterrestres monstrueux et inconnus, dont elles ignorent les intentions, que rester en compagnie des hommes, pourtant représentés en l’occurrence par deux spécimens qui sont loin d'être les plus antipathiques de nos congénères.

Le texte le plus emblématique de Tiptree, et le plus célébré avec la nouvelle sus-mentionnée, quoique pas forcément aussi abouti que d'autres, s'intitule Houston, Houston, do you read ? Remarquablement, l'auteur commence par le donner comme une utopie. Trois astronautes mâles ont un accident lors d'une mission consistant à faire le tour du soleil. Une éruption atteint leur vaisseau et pour une raison sur laquelle l'auteur ne s'étend pas (on la comprend), celui-ci est projeté dans le futur, trois cents ans plus tard. Quand ils réalisent le problème, en appelant Houston, leur centre de contrôle terrestre, c'est l'accablement le plus total. Non seulement ils ont perdu un an de leur vie dans cette minuscule boîte à conserve, mais tout a disparu, leur vie, leur femme, leurs enfants et même la Terre d'une certaine façon, ravagée par une étrange épidémie. Ils sont finalement recueillis par un autre vaisseau d'exploration, de l'année 2270 disons, où l'équipage est entièrement féminisé, à une exception près semble-t-il. Il faut dire ici que les personnages masculins sont donnés comme sympathiques, courageux, compétents, sommes toutes des astronautes américains normaux, surtout deux d'entre eux, le troisième, celui par qui on regarde les événements se dérouler étant visiblement très perturbé, même avant l'accident. En fait, ce dernier, Lorimer, malgré son poste de scientifique de bord, est tout dans l'émotion, contrairement aux deux autres, ce qui ne semble guère correspondre à un scientifique, à un astronaute et à un mâle américain moyen (et à un mâle tout court).

L'équipage du vaisseau de 2270 leur révèle la vraie nature de leur société. Tous les hommes ont disparu suite à l'épidémie, car les femmes n'engendraient plus que des filles, ou plus exactement seules les filles étaient viables. Après la stérilisation totale de l'espèce due à l'absence de reproducteurs, leur nombre total est tombé à un million. Elles avaient alors décidé de se cloner afin de perpétuer l'espèce. Même l'élément apparemment masculin de l'équipage s’avère en fait une fille dotée d'hormones masculines qui « l'androgènise » afin d'exécuter les tâches réclamant le plus de muscle. Ce monde asexué semble toutefois merveilleusement épanouissant. Tous les membres de l'équipage sont gais, frais, candides, simples, francs, sympathiques, ne rêvant que de paix et d'harmonie. Leur société ne connaît plus la guerre, la violence, les destructions, les inégalités et injustices de tout genre. Elles n'ont ni chef ni gouvernement, écoutent sagement les conseils de leurs aînées.

Justement, l'une de ces anciennes va tout de suite les avertir du grand péril qu'elles courent en recueillant ces trois astronautes, des hommes. Elles prennent leurs précautions. Et malgré toute la candeur et la franchise de ces femmes, elles commencent par droguer les trois rescapés à leur insu. La drogue a pour effet de libérer leurs inhibitions, révélant ainsi le fond de leur pensée. Et ce fond n'est vraiment pas très beau. Le premier, un bon gars du Texas toujours en train de plaisanter, croyait-on, se jette sur une des plus jeunes astronautes et la viole, tout en annonçant son intention de devenir le maître du monde : un million de chattes à lui tout seul ! Cependant même cela était prévu par ces filles pas du tout naïves tout compte fait (puisqu'il est donné pour certain que la première pensée d'un homme, même sympathique, en voyant une fille est de la violer) qui ne manquent pas de récupérer le sperme précieux quand le bavard a enfin terminé de s'épancher. Il semble en effet qu'elles aient besoin de régénérer leur société, devenue trop pauvre génétiquement parlant, et bien sûr pour ça, il faut des gamètes mâles. Ce sera la seule utilité de l'astronaute numéro 1. Le second, un père de famille nombreuse, pieux et le plus solide des trois moralement, se révèle encore plus fou et décide lui aussi de devenir le maître du monde afin d'inculquer les vrais principes bibliques à ces dégénérées. Il sera tué lui aussi. Quant au numéro 3, Lorimer, le mâle douteux, il se contente de regarder et, apparemment, de prendre des notes. Néanmoins, sa turgescence suspecte devant la scène du viol le trahit et le condamne. Il sera vraisemblablement euthanasié lui aussi, mais en douceur et avec le sourire, après sans doute qu'on ait récupéré ses précieux gamètes.

Comme je l'ai dit, le sens de la nuance et la justesse des idées ne sont pas le point fort de Tiptree. Leur simplisme et leur grossièreté sont même rarement vus à ce niveau d'écriture. Car James, ou Alice, écrit remarquablement bien : une styliste de première force. Une sincérité certaine aussi avec ses excès. Ce qui frappe dans ses nouvelles, c'est leur intensité, quelque chose de brûlant qui vous pousse à continuer malgré toutes les balivernes qu'elle nous chante.

C'est un esprit qui nous parle, avec ses étranges méandres pour se faire aimer, sa musique unique, et c'est tout ce qu'on demande à la littérature.



   En 1977, la véritable identité de James Tiptree Jr. fut percée à jour. On découvrit que James était une femme, mariée, plus très jeune, malade et cela désola ou désenchanta nombre de gens. L'intérêt de ses lecteurs déclina. Mais le plus mystérieux est que la perte de son anonymat marqua une soudaine et réelle baisse de qualité dans sa production littéraire. James Tiptree résuma la situation avec son style lapidaire et élégant : « Maintenant, je ne suis plus qu'une vieille femme de Virginie qui raconte des histoires ; toute la magie a disparu. »
James Tiptree Jr. : une enfance dorée de la grande cité de Chicago jusqu' à la savane africaine

   Toutes les nouvelles auxquelles j'ai fait référence dans cet article peuvent être trouvées dans ce recueil quasi idéal intitulé : Her smoke rose up forever. Les photos sont extraites de la biographie de Julie Phillips James Tiptree Jr.: The double life of Alice B Sheldon. 
Un très bon article sur les livres de Tiptree, en anglais, ici.

Vous pouvez télécharger gratuitement l'article ici. 

Autre article de ma part sur le même auteur ici.

Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles : 

- Gene wolfe : ici 
- James Crowley : ici 
- George Orwell : ici

samedi 17 janvier 2015

La sirène et la femme-triton (ballet aquatique)

Illustration prévue pour mon roman de space-opera Les voyageurs célestes, qui sortira un jour, si Dieu le veut.


Autre version (détail) :


Note de 2023 : finalement le roman prévu n'est jamais sorti faute d'achèvement (il a néanmoins servi au roman publié Fille des étoiles). Quant à l'illustration, elle a été reprise dans le livre d'art : Scènes d'amour, peintures et illustrations érotiques (sur lequel vous pouvez trouver un article ici), bien qu'elle ne soit pas à dire vrai une scène d'amour, comme vous pourrez le constater en lisant le roman cité ci-dessus.

dimanche 4 janvier 2015

Setting Sun Services : un vrai service rendu aux auteurs




Setting Sun Services est née officiellement dans les dernières lueurs de l'année 2014, peu avant ou peu après le coucher du soleil, comme pour saluer l'événement, suite à une réflexion commune de ses trois fondateurs originels.
À l’époque, elle ne se composait en effet que de trois personnes : Norbert Brön, le Promoteur-Éditeur, Jean Levant, le Producteur et Haï Tongchak (ou Tongchan selon certaines sources), l’Interprète-Traducteur. C’est pourquoi on les appelle parfois en plaisantant les PÉPIT. Chacun avait une part égale dans l’affaire, ce qui ne facilitait pas les calculs du Promoteur, qui en plus de ses nombreuses autres tâches, avait la lourde charge de la trésorerie, quoique d’une manière que d’aucun aurait jugé lointaine et pour le moins fantaisiste. Plus tard, quand la maison eut enregistré ses premiers succès, elle embaucha à temps (très) partiel une quatrième personne, Christine Vermoren, qui reçut très vite le titre motivant d’Administratrice en Chef, les bureaux de l’entreprise ne comptant alors plus qu’une seule personne, Brön ayant décidé que ses autres fonctions lui suffisaient. Peu après, Vermoren devint associée à part égale, ce qui facilita grandement le calcul des rétributions de chacun, quand il y en avait.
Pour être exact, Setting Sun était alors plus une maison de services éditoriaux qu’un éditeur au sens strict, puisqu’elle n’avait pas alors les moyens financiers de faire imprimer des ouvrages, de les distribuer et surtout de les promouvoir efficacement. Elle permettait à des auteurs jeunes ou moins jeunes mais tous talentueux (en théorie du moins), prometteurs et imaginatifs qui ne trouvaient pas d’éditeur, chose étrange mais assez courante semble-t-il à l’époque, de relire leur texte, de les faire corriger par un professionnel (comme l’était à n’en pas douter Tongchak, ou Tongchan), de les traduire éventuellement dans une langue plus usitée, l’anglais par exemple, mais aussi le mandarin, deux langues parmi les sept que maîtrisait parfaitement Tongchack. La réalisation de maquettes, d’illustrations ou de mises en page plus compatibles avec les critères habituels régnant dans l’édition faisaient également partie de ses services. En somme, elle se posait en maillon intermédiaire entre l’auteur armé de son seul manuscrit et la publication, qu’elle eût lieu sous forme traditionnelle ou virtuelle. Un manuscrit soigneusement relu par un tiers doté de compétences linguistiques certaines, remis en forme par une incontestable spécialiste du traitement de texte et égayé d’une couverture qui ne déparerait pas dans la vitrine d’une librairie — pour prendre l’hypothèse la plus optimiste — ou dans une bibliothèque part assurément d’un meilleur pied dans la vie, quelles que soient ses qualités intrinsèques. De plus, une fois imprimés, Brön se faisait fort de promouvoir les livres maison grâce à sa méthode de vente très particulière.
À l’époque dont je parle, la demande potentielle pour ce type de service était devenue assurément forte, tant les auteurs sans éditeur étaient nombreux, à tel point que certains dans le milieu prétendaient qu’il y en avait plus que de lecteurs, ceux-ci ayant curieusement suivi dans le même temps une évolution inverse, ce qui pourrait laisser penser qu’il existait un lien entre les deux phénomènes. Il était donc illusoire pour ce type d’écrivain d’espérer gagner sa vie sur le dos du lecteur, je parle du vrai lecteur, celui qui achète un livre avec l’idée simple de le lire, et éventuellement de le relire. C’est là que Brön intervenait. Il a très bien résumé la situation dans son style punchy. « De toute façon, du point de vue financier qui est le mien, ouh, ah, ah, le problème n’est pas de trouver des lecteurs mais des collectionneurs, ou si vous préférez des meubleurs de rayonnages, wouah, ha. Vous avez un salon d’apparat à meubler, un grand bureau ? Eh bien il vous faut une bibliothèque, O.K ? Et avec quoi peut-on remplir une bibliothèque sinon avec des livres ? Mais pas n’importe quel livre, hein, il faut que ça flashe, que vos visiteurs voient à qui ils ont à faire ! Bon, vous ne pouvez pas la remplir uniquement des œuvres complètes de Shakespeare ou de Higgins-Clark (Brön n’avait pas une idée très claire des hiérarchies littéraires, semble-t-il). Il faut du neuf pour impressionner le péquin moyen, montrer que vous êtes à la page. Mais vous n’avez pas le temps de lire tous ces trucs naturellement, qui l’a de nos jours ? Alors laissez faire des spécialistes. Nous vous confectionnerons une bibliothèque de rêve qui fera verdir de jalousie votre boss comme le petit ami de votre nièce en vous valant au passage l’admiration béate de votre femme de ménage. Et nous le ferons gratuitement en plus (il voulait dire qu’ils ne paieraient pas la main d’œuvre, sauf qu’ils payaient bel et bien les livres). » Et naturellement, il en profitait pour placer dans le lot, les livres maison. Comme de toute façon, disait-il « le bonhomme n’ouvrirait jamais les livres, il aurait aussi bien pu leur fourguer des livres blancs avec juste le titre et la couverture. » Il comparait le milieu de l’édition à celui du vin. « Vous ne devenez pas riche en vendant des bouteilles à des soûlards ou à des fins palais mais à des collectionneurs. Vous avez le nom, l’étiquette, le prix de machin-chose : c’est tout ce qu’il vous faut. Quelle importance ce qu’il y a dedans ! Peut-être que le client ouvrira un jour la bouteille, mais il est plus probable qu’elle finira de moisir dans une cave sans avoir jamais été débouchée. Ou bien il la revendra pour faire la culbute. Pareil avec les livres. Encore mieux même ! Imaginez : un nom devenu soudain fameux, une édition introuvable sauf chez l’heureux bénéficiaire de nos services d’ameublement, avec en plus des illustrations originales faites à la main et tout et tout, exactement ce que nous proposons (il voulait dire si tout se déroulait selon le plan) et vous avez tous les ingrédients d’une pièce de collection. Waouh ! C’est le jackpot ! » Bien que son discours n’ait guère varié avec le temps, on imagine cependant qu’il utilisait des termes un peu plus choisis pour appâter le client (le pigeon, dixit NB).

Vermoren, en tant qu’administratrice générale, et parce que son incorruptibilité ne faisait aucun doute, fut chargée de graver un règlement dans le marbre. Voici in extenso les dix articles, ou plutôt les neuf composant ces inflexibles tables de la loi.

- Article 1
Chaque membre associé de l’entreprise a droit à une voix et une seule lors des conseils d’administration. En cas de litige, par exemple si les voix pour et les voix contre étaient strictement égales, événement qui ne semble pas improbable puisque le Conseil se compose actuellement de quatre membres, la voix du Président, à savoir en l’occurrence de la Présidente, sera prépondérante.

- Article 2
Les livres retenus à des fins de publication/ promotion/ mise en page/ traduction/ maquette/ révision devront être élus par la moitié des votants présents et non à la majorité, encore moins à l’unanimité. Les électeurs se composeront des membres du Conseil plus les auteurs ayant déjà fait appel à l’entreprise si ceux-ci souhaitent participer au vote (cela leur sera proposé et nous leur conseillerons fortement d'accepter) ainsi que les collaborateurs futurs salariés ou bénévoles de l’entreprise (correcteurs, relecteurs, illustrateurs, secrétaires, etc.). Ils formeront le Comité de lecture.

- Article 3
Tout livre appartenant à la littérature de l’imaginaire peut être proposé au Comité de lecture. Ce qui ressort de l’imaginaire et ce qui ne l’est pas est un choix du Comité et seulement de lui. Les critères d’appréciation seront les qualités d’imagination, de style, de narration, l’intérêt et l’émotion suscités, l’originalité de la forme ou du fond. Tout autre argument avancé pour défendre un livre sera considéré comme de mauvaise foi et pourra être tenu par la Présidente comme un motif de nullification du vote du défendeur.

- Article 4
Les membres du Conseil ou du Comité peuvent présenter leurs propres ouvrages au Comité. Non seulement ils le peuvent mais ils le doivent, tout contact avec un éditeur ou autre fournisseur de services éditoriaux avant présentation au Comité étant considéré comme un acte de félonie. Dans ce cas, le fautif serait immédiatement traduit devant le Conseil et pourrait perdre le bénéfice de son droit d’électeur ou se voir inflige une amende, ou perdre même sa place dans le Conseil s’il en est membre, selon la gravité des faits reprochés. Seul le refus du Comité de s’occuper du livre en question peut motiver de telles démarches extérieures à l’entreprise.

- Article 5
Les membres du Comité présentant leur propre ouvrage ne disposeront plus de leur voix d’électeur. De même, chaque membre peut défendre le livre d’un proche, ami, parent ou simple relation, mais dans ce cas, il perdra également son droit de vote pour le livre en question.

- Article 6
En cas de dissimulation avérée d’une information permettant d’établir un lien de proximité ou une collusion d’intérêt entre le défendeur et l’auteur du livre défendu, une procédure de forfaiture sera engagée par le Conseil vis-à-vis du défendeur. Les sanctions seront les mêmes que dans le cas prévu par l’article 5, après délibération du Conseil.

- Article 7
Les articles 4 et 5 représentent la règle générale en matière de choix éditorial. Néanmoins une exception aux règles susdites pourra être accordée à chaque membre du Comité durant son (ou ses) mandat(s) ; il pourra élire un ouvrage de son choix sur sa seule voix une fois par année se terminant par un chiffre pair. Nous l’appellerons le droit d’exceptionnalité. Si son choix s’avère judicieux pour l’entreprise, il gardera son droit d’exceptionnalité ; sinon, il le perdra, définitivement, et se verra de plus dans l’obligation de rembourser les frais avancés pour cet ouvrage. Ce droit est une possibilité offerte et n’est en aucun cas un devoir.

- Article 8
Le vote se déroulera à main levée (et non à bulletin secret par exemple), chacun devant être responsable de ses choix. Ceci permettra à la Présidente de la réunion de se rendre compte si les votes correspondent bien à l’argumentaire déployé et de prendre les dispositions qu’elle estimera nécessaires en cas de décalage manifeste. La sanction prévue est l’interdiction de vote pour une durée plus ou moins longue.

- Article 8 bis
En cas de litige — nombre d’électeurs impair et une seule voix manquant pour obtenir la moitié des voix — un nouveau tour de scrutin aura lieu avec un tour de table préalable où chacun pourra affiner ses arguments et ainsi de suite jusqu’à obtenir un résultat ne souffrant plus d’aucune contestation. En tout état de cause le nombre de votants lors du dernier tour ne pourra être inférieur à la moitié des électeurs. Ceci évitera qu’un livre puisse être élu à l’insu des autres, faute de combattants.

- Article 9
Les questions de redistribution des bénéfices, s’il y en a, feront l’objet d’un chapitre à part. Néanmoins certaines grandes lignes sont d’ores et déjà établies. Les réunions du Conseil et du Comité ne devront entraîner aucune dépense afférente pour l’entreprise, frais de bouche ou de déplacement par exemple. Chacun devra prendre ses dispositions ou, s’il ne peut assister à ces réunions de façon réitérée, devra loyalement remettre sa démission à la Présidente. Un tour d’hébergement gratuit pourra être établi entre les différents membres. Les réunions pourront aussi être réalisées en vidéo conférence selon les moyens disponibles de chacun. Ceci posé, les bénéfices seront alloués, suivant des modalités qui ne peuvent être définies à l’avance, et par ordre de priorité :
- à investir pour la prospection de nouveaux auteurs et la promotion des auteurs maison, ainsi que dans le matériel nécessaire pour moderniser l’entreprise,
- aux auteurs nécessiteux,
- aux membres du Conseil,
- aux membres du Comité moins les membres du Conseil.

- Article 10
Par respect pour le peuple juif et son prophète, il n’y aura pas d’article 10 (ceci ne figurera donc pas dans le règlement final).




mardi 2 décembre 2014

De la bonne utilisation de la documentation dans une oeuvre de fiction



Si vous écrivez des histoires ou des scénarios, et plus encore si vous écrivez des histoires qui font appel à une grande part d’imagination, vous devrez nécessairement avoir recours à un moment ou à un autre à de la documentation. À la rigueur, vous pourriez vous en passer si vous écriviez des histoires qui se déroulaient toujours dans le cadre que vous connaissez le mieux. Mais cela risquerait alors d’être assez monotone. Donc nous pouvons considérer que la recherche de documentation est un élément nécessaire dans la préparation d’une histoire fictive (et même si elle n’est pas fictive). Et plus loin l’histoire nous entraînera  dans des contrées imaginaires, plus cette documentation devra être importante afin d’ancrer solidement le gros ballon dirigeable que vous tâchez de gonfler et d'envoyer juste là où vous voulez. Autrement, vous vous perdrez rapidement dans un ciel sans règles ni limites autres que celles de votre arbitraire et vous perdrez le lecteur avec. C’est une question d’équilibre et de contrepoids. Par exemple, si vous désirez raconter une histoire se déroulant dans le cadre d’un vaisseau interstellaire, comme on a pu en avoir un exemple récent sur les écrans de cinéma (film dont, comme dirait Cervantès, je préfère oublier le nom), vous avez intérêt, sauf si vous êtes professeur d’astrophysique, et si vous avez pour cible un public ayant dépassé l’âge de sept ans, à vous renseigner un minimum sur la question. Ou bien vous ne serez pas crédible. Et la crédibilité, ou, si vous préférez, la crédulité du lecteur, est la clé de tout le reste. Et c’est bien le point : la documentation dans une fiction n’a qu’un seul but, le même que tous les autres ingrédients composant votre histoire : faire que vous soyez cru.

Il y a deux grands types d’erreur à ne pas commettre avec la documentation.

La première est de vous noyer dedans et votre lecteur avec. Ne perdez jamais le but de vue : ce n’est ni un concours d’érudition ni un manuel de construction ni une carte Michelin des pérégrinations de votre héros qu’on vous demande. Un exemple illustre de ce qu’il ne faut pas faire — mais réalisé dans ce cas avec un talent certain et une originalité non moins certaine — est Salammbô de Flaubert. Un exemple tout aussi illustre de ce qu’il faut faire est Guerre et Paix de Tolstoï dans sa description des campagnes napoléoniennes, vues du côté russe. Tourgueniev faisait remarquer qu’en réalité Tolstoï ne savait pas grand-chose de Napoléon. Mais il notait aussi que les éléments descriptifs apparemment anecdotiques semés par Tolstoï au fil du texte étaient si bien choisis que le lecteur avait l’impression que l’auteur savait tout de l'empereur et avait pour ainsi dire passé sa thèse dessus. Voilà l’essentiel : choisir ce qu’on doit garder. Méfiance encore car cette érudition toute nouvelle que vous venez d’acquérir en potassant la question est d’autant plus séduisante qu’elle est… neuve justement. Et donc superficielle. Méfiance car le lecteur qui lui sait de quoi vous parlez verra facilement à travers le vernis votre niveau réel, plus proche du cours élémentaire. Vous obtiendrez alors le résultat inverse de ce que vous cherchez : l’incrédulité. Et c’est ici que j’arrive à la seconde erreur.

Récemment, j’ai lu une histoire de SF bien écrite, intéressante, prenante même, et qui pourtant a failli me tomber des mains à peine commencée. L’histoire narre les démêlés sanglants d’un homme venu s’exiler au fond des bois après un double échec, professionnel et familial (il est en cours de divorce) avec une bande de petites femmes brunes tout droit sorties d’un vaisseau spatial venu s’écraser sur un lac gelé. A un moment, l’homme sort de sa cabane en rondins dans une neige épaisse et qui continue à tomber. Sa réserve de bois est presque à sec et il va donc couper du bois de feu. Il est évident que l’auteur s’est soigneusement documenté sur la question de la vie dans les bois, de la chasse, des fusils et carabines, de comment construire un feu, etc. Néanmoins il veut trop en faire et commet une petite erreur. Passons sur le fait que son héros s’y prenne au pire moment pour aller couper son bois, juste avant une tempête de neige, bois qui de toute évidence sera vert et peu combustible ; après tout ce n’est pas un vrai homme des bois, c’est un citadin, un ingénieur venu se mettre au vert (ou au blanc en fait) : il peut ignorer ce genre de choses. L’auteur nous dit que pour couper son bois, il emporte avec lui une hache, une tronçonneuse, un merlin et un coin. En effet tous ces outils sont utiles pour couper et/ou fendre du bois : il s’est bien documenté sur la question. Mais il veut être trop précis sur un sujet qu’il connaît mal. Car s’il y a une chose que son personnage ne peut ignorer, contrairement à lui, c’est qu’on n’utilise pas une hache et un merlin. C’est soit l’un soit l’autre et de préférence le dernier. Si vous avez un merlin et une tronçonneuse, inutile d’avoir une hache. Pas un bûcheron, même amateur, même un peu novice, ne pourrait agir de cette façon. Si l'auteur avait réellement fendu du bois une seule fois dans sa vie, il saurait que la hache est inutile dans ce cas précis : pas un bûcheron ne coupe un arbre avec une hache s’il dispose d’une tronçonneuse, même le plus écolo, et s’il dispose d’un merlin, qui lui sert aussi à enfoncer les coins, il prendra le merlin,  pour fendre, jamais la hache. Qui plus est dans une neige épaisse et lourde comme décrite par l’auteur quand on sait le poids d’un merlin, d’une hache et d’une tronçonneuse. C’est un tout petit détail mais qui illustre bien la perte de crédulité qu’on peut atteindre en voulant trop bien faire ou en voulant paraître plus savant qu’on ne l’est en réalité.
Mon conseil : si vous devez écrire une histoire dans un cadre que vous ne connaissez pas ou mal, limitez au maximum les détails techniques, dont l’intérêt échappera d’ailleurs à la majorité des lecteurs et qui dérangera profondément les quelques autres, ceux qui se trouvent justement connaître d’expérience le sujet (même si on peut supposer raisonnablement que cet auteur n’a pas trop de bûcherons et de trappeurs parmi son lectorat).

Ajout de 2024: je m'aperçois que j'ai omis le nom de la novella dont il est question: il s'agit de "The Ziggurat" de Gene Wolfe, qui fait partie du recueil "Strange Travellers", non traduit à ce jour en français (et c'est dommage mais pas étonnant).

mardi 18 novembre 2014

Pochettes de disques : the good, the bad and the ugly.

Voici une petite sélection de pochettes de disques qui m'auront marqué à des titres divers... Évidemment, c'était tout de même autre chose avec les vinyles.
Je n'ai retenu que des pochettes contenant des œuvres originales (réalisées spécifiquement pour le besoin de l'album), photos, simple lettrage, dessins, ou peintures, et j'ai écarté celles qui se contentent de reprendre quelque œuvres du passé, aussi belles - ou laides - fussent-elles. Il y a pourtant une ou deux exceptions à cette règle, que je vous laisse deviner, repêchées pour l'effort de recherche iconographique ou la pertinence du choix en rapport avec le contenu.
Naturellement, il existe des pochettes plus esthétiques ou plus hideuses que celles-ci, mais celles-là ne m'ont fait ni froid ni chaud.
Enfin, j'ai éliminé de ma liste tout disque paru avant le milieu des années 60, puisque à cette époque la laideur était une règle imposée, presque jamais prise en défaut semble-t-il. 

 Strange Days/The Doors/1967. Voici pour commencer une des pochettes les plus réussies à ma connaissance, une de mes préférées aussi, toutes époques confondues. Pourtant, les Doors ne sont vraiment pas des spécialistes de la pochette esthétique. La cause indirecte de cette réussite est le refus de Jim Morrisson de figurer sur la couverture. Le photographe a fait le reste, plus un zeste de chance apparemment. Si les streets performers - certains sont des acteurs - étaient prévus, je n'ai trouvé en revanche mention nulle part du rôle réservé à la femme en robe de chambre, somptueuse, qui ouvre au petit comique. Or, c'est sa présence qui crée le décalage, l'ouverture sur un autre monde, et donc une bonne partie du sel de cette photo. A noter que Morrisson apparaît bien sur la pochette par l'entremise d'une affiche de concert, aussi bien sur le recto que sur le verso (astucieux de la part de la maison de disque).
Sinon le disque est très bon, pas mon préféré du groupe, mais excellent dans l'ensemble.

You and Me/The Walkmen/ 2008. Une autre superbe pochette.  La photo n'est pas mal cadrée comme pourraient le croire certains, au contraire, elle est parfaite. Juste le mystère qu'il faut. J'ai rarement écouté des disques pour leur pochette, et encore moins souvent je les ai aimés. Eh bien You and Me de The Walkmen est un de ces cas rarissimes. Un très bon album, porté par un chanteur magnifique et un son très original.

The King of Limbs/Radiohead/2011. Ce n'est pas ma pochette préférée de Radiohead; celle de Kid A, véritablement en symbiose avec la musique, est certainement meilleure mais j'en ai déjà parlé ici-même. J'apprécie tout particulièrement les musiciens qui demandent des créations originales à des artistes contemporains pour leurs pochettes. La collaboration entre le groupe et Stanley Donwood est un modèle du genre. Belle pochette encore une fois (seule celle du premier album est ratée; elle pourrait presque figurer parmi le musée des horreurs). Très bon album, difficile d'abords, artistiquement très pentu - une sorte de face nord pour l'auditeur, j'en ai peur - mais se bonifiant de façon impressionnante au fil du temps. Que Radiohead parvienne à faire du commerce avec une telle musique, et apparemment en vivre très bien, est sidérant.


Attahk/Magma/1978. Avec celle-ci, comme chacun peut le constater, on entre de plein pied au musée des horreurs. Rien dans cette hideuse pochette ne peut laisser prévoir la beauté intérieure de cet album, la splendeur poétique de Dondaï, la surpuissance de Spiritual, ou le dynamisme créateur de Last Seven Minutes. Tout ne vole pas à la même hauteur, cela dit.


 Myth Takes/!!!/2007. Superbe pochette, annonçant assez bien le fouillis endiablé de la musique de !!!  Un fouillis savant, joyeux, plaisant et plutôt dansant. Un de ces rares albums que j'ai pris pour la pochette. Pas un vrai coup de cœur comme celui de The Walkmen, mais pas si mal quand même.



Foxtrot/Genesis/1972. Le tournant des années 60 et ses tendances psychédéliques est une vraie mine de pochettes expérimentales imbuvables, ce qui est aussi vrai pour la musique. Genesis en fût un  fournisseur très régulier. J'ai choisi celle-là mais j'aurais pu en trouver bien d'autres. Le moins qu'on puisse dire est que la composition et l'art du dessin de Paul Whitehead laissent dubitatif. Le lettrage, particulièrement laid, n'arrange rien.


Crisis? What crisis?/Supertramp/ 1975. Encore un groupe des années 70. Le titre et la pochette sont amusants : sans doute font-ils référence à la première crise pétrolière mais ils semblent encore plus justifiés pour l'époque actuelle. La pochette la plus réussie du groupe, en tous cas la plus parlante. Bizarrement je n'ai jamais écouté l'album. Pourtant, j'aime assez ce groupe, ses mélodies proprettes, claires et bien construites, en particulier School, Hide in your shell...


House of the Holy/Led Zeppelin/1973. Enfant, j'ai eu souvent cette pochette sous les yeux. Je ne sais si elle est belle ou kitsch mais je sais qu'elle est très attirante. Cependant, Led Zep n'a jamais été ma tasse de thé et je n'ai jamais écouté ce disque-là non plus (alors que j'ai bel et bien écouté le suivant et plus d'une fois : allez comprendre!)



 The least we can do is wave to each other/Van der graaf generator/1969. Sorti de la même pépinière de talents que Genesis, comme on peut le deviner à la pochette. Quand on voit des peintures de cet acabit, on se dit qu'une banale photo du groupe en noir et blanc n'aurait pas été une si mauvaise idée. Tellement horrible que j'ai repeint par-dessus mon exemplaire.


I'm coming/ Jack The Ripper/2003. Belle peinture de Machado pour une superbe pochette. Le meilleur groupe français des années 2000 selon moi, malheureusement déjà disparu, semble-t-il, faute de succès. Si vous ne connaissez pas, essayez plutôt pour commencer l'album suivant Ladies First, à la moins jolie pochette, toujours de Machado, mais à la musique très aboutie.


Shiny Beast/ Captain Beefheart/1978. Celui-là, avec un nom pareil, je ne pouvais pas le rater. Encore une belle peinture, réalisée par le musicien lui-même. Don Vliet alias Don Van Vliet alias Captain Beefheart est en effet un des rares musiciens de ma connaissance à posséder aussi un talent graphique certain. Un bon album emmené par la voix géniale et sauvage du Captain, assez excentrique, baroque, plutôt hétéroclite mais pas trop débraillé, et de toute façon nettement plus audible que son soi-disant chef d’œuvre Trout Mask Replica (un sommet de la musique snob, une heure de pluie tambourinant sur un toit de tôle sous la baguette du maestro pour rire Zappa). Par la suite, Don Van Vliet a pris sa retraite de musicien pour se consacrer à son autre dada : c'est plus reposant, je pense, mais quel gâchis de talent!

 The Spinning Top/Graham Coxon/2009. Voici un autre musicien dessinateur : Graham Coxon.  Néanmoins les pochettes ne sont pas le fort du bonhomme. Le livret nous gratifie d'une véritable collection de ses œuvres picturales, très pardonnables chez un enfant de 10 ans. Coxon a la manie de vouloir tout faire lui-même. Dommage car la musique est bonne quoique beaucoup trop copieuse, variée, parfois inspirée. Son meilleur album solo à ma connaissance. Pas très loin de valoir celui, plus récent, et tout aussi intime, de son compère Damon Albarn, la voix en moins pour sûr. Un producteur armé de grands ciseaux  et un vrai dessinateur n'auraient pourtant pas été du luxe.


 The XX/2009. Première constatation : les XX suivent un concept minimaliste. Une ou deux lettres pour leur nom, une ou deux couleurs pour la pochette, un ou deux mots par titre, un ou deux instruments, un ou deux chanteurs. La pochette réussit une rare combinaison : l'ultra sobre avec l'ultra moche. Bien que l'album ait été porté au pinacle par la critique unanime, il n'est pas aussi mauvais que ça. Juste moyen. Le minimum quoi.


Born in the USA/Bruce Springsteen/1983. Faut-il commenter cette pochette ? Finesse et bon goût réunis. Mais bon c'est le boss...










Hats/The Blue Nile/1989. Dans la série des ratages, cette pochette-ci n'est pas mal non plus. Me fait penser aux anciens paquets de gitanes. C'est d'autant plus ennuyeux qu'elle enveloppe  le meilleur album des années 80. Mon préféré en tous cas. Il y a pourtant beaucoup d'erreurs dans cet album : la pochette insensée, sans aucune connexion avec la musique chaude et pleine d'âme de Buchanan, le titre sorti du même ordinateur fou, les arrangements qui sentent parfois le synthé de pacotille (à la mode de l'époque). Et pourtant quelle beauté est cachée là-dessous! Qui l'aurait cru ?!


Closer/Joy Division/1980. Un autre chef d’œuvre des années 80. Belle photo toute en clair-obscur. Incontestablement, le choix est judicieux. Difficile de faire musique plus sépulcrale que celle chantée par Ian Curtis.





Within the realm of a dying sun/Dead Can Dance/1987. La transition était facile entre ces deux-là. Nettement plus orchestral et spatieux que le précédent toutefois. Plus superficiel aussi, sans doute, malgré de très grandes qualités. On pourra trouver que le Cantara chanté par Sœur Lisa vient comme un cheveu dans cette soupe (fort bien) servie par l'austère Frère Brendan. Mais bon, ce n'est qu'un détail. Il existe un mot pour définir cette pochette comme cette musique : envoûtante.


Black Sabbath/1970. A ma connaissance, le heavy metal n'a pas donné lieu à beaucoup de pochettes mémorables. Celle-ci me paraît la plus belle et de loin. Tout est réussi, y compris le lettrage. On est loin des caricatures qui suivront. Ceci dit, je n'ai jamais écouté l'album, à tort probablement.



Hall of the mountain grill/ Hawkwind/1974. Là j'ai triché; il s'agit comme on peut voir du verso de la pochette. Néanmoins cette peinture honorable mais pas extraordinaire capte le feeling essentiel, non dénué de grandeur, de ce groupe à la musique très particulière. On la définit habituellement comme du hard rock cosmique (et comique à certaines époques). Cet album appartient à la meilleure époque du groupe, la première et sans doute la seule qui vaille la peine. Et comme je disais, la pochette traduit très bien le meilleur de cette musique, outre sa puissance impressionnante, un sentiment de grandeur solaire, solitaire et mélancolique. C'est une raison suffisante, me semble-t-il, pour en faire une pochette réussie. Dommage seulement qu'ils ne l'aient pas choisie pour le recto.


Mezzanine/Massive Attack/ 1997. Un autre groupe à la musique de rouleau compresseur, puissante et reptilienne, tout au moins sur cet album. Comme The XX, Mezzanine utilise pour sa pochette le noir et le blanc, une grande sobriété, mais à la différence du premier, elle est belle, classieuse, insolite, une vraie réussite. Digne d'un des tout meilleur album de la décennie 90, pourtant très riche de ce point de vue.


 His greatest misses/Robert Wyatt/2004. Ce titre et cette pochette m'amusent. La collaboration entre Wyatt et son artiste d'épouse est loin de me convaincre en général, tant celle-ci ne parvient pas à capter l'essence de la musique de son génie de mari. Je la préfère nettement en muse. Néanmoins cette pochette-ci n'est pas si mal, quoique très anecdotique pour des musiques qui ne le sont vraiment pas. Le titre est en effet trompeur. Certes Wyatt n'a pas eu de vrais hits, mis à part peut-être sa reprise de I Am A Believer, mais les morceaux inclus dans cette sélection sont loin d'être des ratés. L'humour du titre est typique du bonhomme, plein d'autodérision, mais tout près de la coquetterie (vous savez ces gens qui se dénigrent pour mieux s'attirer vos louanges). Le seul fil rouge que je peux voir dans cette collection semble d'avoir évité, autant que faire se peut, les morceaux trop longs. Cela donne quelques intrus et quelques oublis évidents. Par exemple le Muddy Mouse qui figure ici n'est évidemment pas le bon. Reste quand même deux trois chefs d’œuvre de Wyatt, c'est à dire deux trois chefs d’œuvre du rock, c'est à dire deux trois chefs d’œuvre de la musique contemporaine (la vraie, pas celle de France Musiques, avec l'estampille du ministère de la Culture apposée dessus).


 Sgt Pepper's Lonely Hearts club band/The Beatles/ 1967. Et pour finir, comment oublier celle-là. Si connue que je ne saurais dire avec certitude si elle est réussie ou pas, belle ou kitsch. En tout cas, l'inspiratrice de beaucoup d'autres, comme ici, ce détournement très drôle, réalisé par le graphiste américain William Banzaï 7.