jeudi 22 mai 2025

Le nouveau totalitarisme, libre et démocratique

     Le totalitarisme que nous expérimentons aujourd’hui dans nos pays, dans l’UE tout spécialement, est difficile à reconnaître et c’est son grand point fort. Pour la plupart des gens, il est même impensable, exclu par le fait même que nous votons, tous à partir de la majorité, et encore même ça n’est pas une obligation (c’est dire à quel point nous sommes libres !). Comment une société pourrait-elle être totalitaire en ayant le suffrage universel ?!

Quel est le but d’un parti totalitaire ? Obtenir de la population la conformité à certains modèles, certaines politiques, certaines idées, qui deviennent alors des dogmes, même s’ils ne sont pas présentés ainsi, et ceci par tous les moyens. La question de savoir si le moyen en question est légal n’a pas de sens dans une société dominée par un tel parti car le parti fabrique la légalité au fur et à mesure de ses besoins. Mais tous les moyens, légaux ou pas, bien sûr n’ont pas la même efficacité. La violence d’Etat, "légalisée" par le fait même qu’elle vient de l’Etat, est très efficace jusqu’à un certain point (il serait vraiment sot d’en douter tant les exemples de sa "réussite" abondent dans le temps et dans l’espace). Elle n’est vraiment efficace et durable que si la dissidence qui est la cible de cette violence d’Etat est minoritaire dans le pays et de préférence très minoritaire. Dans un pays où la population est majoritairement ou même pour moitié opposée aux nouveaux dogmes en vigueur, la violence n’a ou plutôt ne devrait avoir aucune chance de succès, même et surtout à court terme. Mais encore faut-il que cette opposition soit active. Et c’est encore mieux si elle est organisée. C’est à ça que servent les partis politiques dits d’opposition : organiser l’opposition. Et c’est la raison pour laquelle l’une des premières mesures prises par une société totalitaire est d’interdire ou de circonvenir tous les partis d’opposition. Les médias n’ont qu’un rôle organisateur secondaire mais leur rôle principal, celui de porte-voix, est suffisant pour qu’ils soient mis au pas eux aussi, ou interdits pour ceux qui s’opposent trop ouvertement.

Peut-être à ce moment pensez-vous que je parle de l’Ukraine, puisque c’est un de mes sujets favoris ? Eh bien pas du tout. Je ne parle pas ici de ce type de totalitarisme, je parle d’un tout nouveau totalitarisme. Le totalitarisme ukrainien, c’est le totalitarisme à papa, et même à grand-papa. Qui peut croire, qui peut prétendre que les Ukrainiens sont libres, égaux et démocratiques, à part quelques politiciens médiocres, mais menteurs patentés, qui d’ailleurs ne convainquent plus grand monde ? Le totalitarisme là-bas est arrivé à son stade ultime où plus rien n’est dans l’ombre, où tout se fait à la vue de tous, un peu comme dans l’autre camp de concentration à ciel ouvert de Gaza. Mais il est vrai, indéniablement vrai, que les Ukrainiens à une époque auraient pu arrêter la machine totalitaire simplement en se levant, en disant non, car ils étaient assez nombreux pour ça. Mais une grande partie de cette moitié est restée assise chez elle, sans mot dire, pensant peut-être que ces idées allaient passer de mode, ou peut-être qu’elles s’appliqueraient chez le voisin, pas chez soi. Et maintenant ils sont en enfer, tous, même ceux qui pensaient être du "bon" côté.

L’Ukraine n’a rien d’européen à cet égard. Le totalitarisme européen est d’un genre différent, beaucoup plus trompeur. Son but est le même pourtant. Mais les moyens pour atteindre ce but sont différents. Dans l’esprit de ses concepteurs, dans l’idéal disons, dans la théorie pure, dans sa beauté conceptuelle, la violence ne devrait jamais être utilisée contre la dissidence. Premièrement parce qu’elle n’est pas nécessaire. Et elle n’est pas nécessaire par ce que d’autres méthodes ont été jugées plus efficaces : l’endoctrinement dès l’enfance (appelée dans cette partie de l’UE l’Education Nationale), l’omniprésence médiatique dispensatrice de la bonne parole, évidemment unique, le contrôle dans l’ombre des réseaux sociaux, le contrôle dans l’ombre des partis dits d’opposition, le contrôle dans l’ombre des postes clés. Tout cela suffit pour limiter la dissidence à une minorité de la population, dix, vingt, trente pour cent au grand maximum, qui plus est sans poids, sans organisation, sans leviers de commandes. Et ce nouveau genre de totalitarisme peut s’arranger d’une telle dissidence. « Ce n’est pas grave, laissons-les causer, cela leur fait du bien et cela ne nous fait pas grand mal ». Eh bien jusqu’à un certain point, elle pouvait s’en arranger, oui, mais ce point a été dépassé.

La seconde raison et la plus essentielle aux yeux de ses concepteurs pour laquelle la violence d’Etat ne peut (ou ne devrait) être employée est que ce serait comme d’abandonner le masque. Que le monde extérieur sache que votre société est totalitaire n’est pas le plus grand problème, mais que votre peuple le sache, voilà le problème ! Car la plus grande force de ce type de totalitarisme est qu’il est en grande partie consenti et même réclamé par les populations (mais oui ! songez au covid, ce laboratoire d’essai tombé du ciel pour des aspirants dictateurs : quelle réussite incontestable !) qu’il a pourtant desservies (dans leur grande majorité) et qu’il continue à desservir. Pour expliquer à ces populations hallucinées que leur niveau de vie baisse (et doit continuer de baisser) que leur droits s’amenuisent comme peau de chagrin, que les services autrefois habituels de l’Etat sont de plus en plus en chers et de moins moins performants, qu’elles vont peut-être même devoir prendre les armes et sacrifier quelques pièces plus ou moins dispensables de leur personne pour combattre l’ennemi de leur merveilleuse démocratie, on leur montre du doigt cette Eurasia immense et belliqueuse ou cette Eastasia lointaine et sournoise d’où proviennent tous les maux. Le lien entre les deux n’est pas clair mais qu’importe : désigner un bouc-émissaire est une stratégie vieille comme le monde, semble-t-il, et si elle est toujours d’actualité, c’est bien parce qu’elle marche.

Dans ce type de totalitarisme, le contrôle des médias et des partis d’opposition se fait par l’argent. Dans la théorie immaculée comme un plan d’architecte, l’homme étant de la matière hautement corruptible, cela doit suffire. Et dans les faits, cela suffit dans la grande majorité des cas. Les médias existent toujours, nombreux, certains dit de gauche, d’autres dits de droite ; les partis existent toujours, certains dits de gauche, d’autres dits de droite. Mais de droite ou de gauche, ils sont tous dans le moule, dans la Matrice, et leur opposition est aussi virtuelle que cette dernière. Leur but, en plus de disséminer discrètement la bonne parole, est de servir d’alibi : « vous voyez comme nous sommes libres et démocratiques ! »

Il ne faut pas sous-estimer l’ennemi des peuples, cette engeance parasitaire ultra-minoritaire qui a pris le pouvoir presque partout en Europe et qui est l’instigateur de ce nouveau totalitarisme. Leur compétence en matière d’économie, d’énergie, d’histoire, de sciences et même de géographie est à peu près nulle. Mais leur compétence en électoralisme et en manipulation des foules est considérable, née de siècles de pratique du paravent démocratique. Leur efficacité pour faire adhérer leurs propres populations à des politiques destructrices, qui n’ont qu’un seul but, maintenir cette ultra-minorité au pouvoir aux dépends du reste de la population, est maximale.

Quels sont les signes que ce nouveau totalitarisme est arrivé en bout de course ? Eh bien, j’ai déjà répondu en grande partie à cette question : il commence à abandonner le masque de la vertu et à se révéler pour ce qu’il est en réalité. Les incartades à sa prétendue vertu démocratique sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus visibles. Les interdictions, intimidations, incarcérations même se multiplient, visant la dissidence. Devant le flot sans cesse grandissant d’opposants non structurés, cette horde indisciplinée qui n’a qu’un seul point commun, son mécontentement, la panique au sein de la Matrice se fait sentir. L’ennemi commence à oublier les principes même qui lui ont permis de prospérer. Il sape les fondements même de sa légitimité, sa haute vertu démocratique, qui était en vérité sa seule raison d’être. Il sape les derniers articles de foi que pouvaient garder sa population-cœur, dont l’unité est le citoyen croyant laïque. Et en sapant cette croyance, il lui ôte cette illusion si utile que lui, le peuple d’Europe occidentale, est supérieur moralement sur tous les autres peuples de la Terre, puisque cette supériorité était démontrée par sa démocratie sans pareille.

Est-ce à dire que le peuple va pouvoir enfin se débarrasser de son parasite dans un avenir prévisible ? Hélas non. Le peuple d’Europe est vieux, fatigué, sans repère, sans foi, bien trop nourri et a pris durant ces décennies d’hallucination collective les mauvaises habitudes d’un (vieil) enfant gâté. Rien ne dit qu’il ne fera pas le choix cynique de Judas, comme dans cette scène parfaite de La Matrice (le film) où l’un des rebelles fait sciemment le choix de trahir la révolution pour une entrecôte qu’il sait pourtant être aussi virtuelle que son assiette et le décor luxueux mais confortable qui l’entoure. « Moi, dit-il à l’agent Smith, voilà ce que j’aime. Votre monde aussi faux soit-il, aussi monstrueux, me plait mieux que notre vrai vaisseau puant la pisse et la sueur ; je me fiche de la réalité ; je me fiche de l’avenir de l’Humanité. Resservez-moi donc un peu de ce délicieux Bourgogne imaginaire ».

Naturellement après ça, il sera en enfer, pour très longtemps, plus longtemps même que le peuple d’Ukraine.

Dans la même veine, deux autres articles: à propos de totalitarisme ici et à propos de démocratie .

lundi 21 avril 2025

Georges De La Tour 1593-1652 : peintre du mystère

 

Le vielleur de face


Ici, je pense bien sûr au mystère chrétien, mais aussi à peu près tous les autres sens qu’on peut donner à ce mot. Dans le sens "secret et mal connu" par exemple, je ne crois pas qu’il y ait un peintre plus mystérieux dans notre civilisation européenne, même pas Uccello. Et c’est un fait très surprenant car La Tour, loin d’avoir été un artiste maudit de son vivant, ou même au succès d’estime comme on dit, a été très largement reconnu aussi bien par le grand public, c’est-à-dire à l’époque la bourgeoisie locale, que par les plus hautes éminences de Lorraine ou de France : le duc de Lorraine, le roi de France (Louis XIII) à coup sûr et probablement Richelieu possédaient des toiles de ce peintre. Ainsi, La Tour a reçu le titre de peintre ordinaire du roi de France. Sa popularité est si grande alors qu’il est copié abondamment et que ces copies (qui ne sont pas des faux, c’est une pratique normale destinée à permettre aux bourses plus modestes d’acquérir des toiles d’un peintre réputé, la signature, le talent et l’originalité en moins) ou ces imitations sont dites « à la façon La Tour ». On connaît par exemple actuellement dix copies différentes du tableau Saint-Sébastien soigné par Irène dont on sait que l’original appartenait à Louis XIII et l’on n’a toujours pas retrouvé le modèle, celui de la main de La Tour. Pourtant, en quelques années ou quelques décennies au plus après sa mort, son nom va complètement disparaître et tous ses tableaux, même les rares qu’il a signés, seront attribués à des peintres en vogue, fameux ou pas.

Le destin personnel de La Tour est un mystère. Un mystère à rebours de celui de Jésus Christ qu’il a peint au moins trois fois, si discrètement que bien des spectateurs l’oublient, et de bien d’autres grands hommes où la mort sert en principe de révélation ou de consécration. Il faut réaliser qu’on ne possède encore aujourd’hui, malgré de très importants travaux de recherche par les historiens et collectionneurs d’art, aucune pièce de lui, aucune relique si vous voulez, rien, absolument rien hormis quelques poignées de tableaux dont l’attribution n’est plus contestée. Pas une lettre, pas un objet, pas une maison lui ayant appartenu, pas même sa tombe. Le peu que l’on sait de lui nous vient de rapports officiels évidemment très succincts, généralement à charge ou au mieux neutres et de toute façon rares. Toute sa reconnaissance posthume, qui a commencé en 1915 grâce à un Allemand, Hermann Voss, de toute évidence bien meilleur observateur que ses collègues, a tenu donc uniquement à son œuvre picturale. Sa résurrection officielle peut-on dire a eu lieu au début des années soixante-dix, avec tout un lot d’expositions qui lui sont consacrées dans divers coins du monde. Il aura passé trois siècles au purgatoire de la postérité, ce qui ne doit pas être loin d’un record.

Rixe de musiciens (détail): comment a-t-il fait poser les "acteurs" est un mystère

La personnalité de La Tour est mystérieuse. Les sujets de ses toiles, leur traitement si particulier, semblent indiquer un goût pour les humbles, les démunis, voire les miséreux, un esprit charitable ou tout au moins compatissant, une aspiration puissante vers le dénuement, le perfectionnement moral, la solitude érémitique, la sainteté chrétienne. Mais les quelques documents officiels qui nous sont arrivés le montrent pratiquement à l’inverse de ce portrait édifiant. Naturellement, ces pièces étant très limitées et venant possiblement d’ennemis ou de voisins jaloux, elles ne valent pas preuve mais il est tout de même étrange que la plupart convergent pour nous présenter un homme dur sur l’homme et dur en affaires, un vrai hobereau de province imbu de son statut et soucieux de maintenir ses privilèges. De plus, sa trajectoire sociale confirme l’idée que La Tour était un ambitieux, peut-être même ce qu’on appelle un arriviste, et pas seulement en art. Ce fils de boulangers, aussi bien du côté maternel que paternel, aura tout de même réussi à épouser une femme de la noblesse, nettement plus âgée que lui, ce qui pour l’époque ne devait pas être très courant. Il sera d’ailleurs anobli grâce à ce mariage. Et on sait par ces enregistrements officiels qu’il n’a eu de cesse d’accumuler les distinctions propres à augmenter sa position sociale, sa réputation et la fortune familiale (qui au départ devait très largement être celle de sa femme). Tout cela cadre très mal, c’est le moins qu’on puisse dire, avec l’extraordinaire épure, la profondeur métaphysique de son art.

L’œuvre de La Tour est un mystère. Il est particulièrement difficile et risqué d’établir une chronologie de ses œuvres à partir des maigres informations qu’il a laissées. En effet, outre qu’il signait rarement ses tableaux, il les datait encore moins souvent. Un esprit simple comme moi pourrait théoriser — et d’autres l’ont fait ! — que plus La Tour vieillit, plus il va vers un fondu au noir : du jour divers et coloré de la jeunesse vers le crépuscule monochrome précédant la mort en quelques sortes. Mais quoique cette piste soit sans doute la meilleure qu’on ait, elle est contredite par plusieurs œuvres, telles que L’argent versé pour une fois portant une date, difficile à lire certes mais probablement de 1624, qui par le fait que ce soit un nocturne typique, avec son éclairage à la bougie, devrait figurer à la fin de sa carrière, ou Le reniement de saint-Pierre, de 1650, soit juste deux ans au plus avant sa mort, qui au contraire présente des maladresses qu’on croirait de jeunesse. Vous me direz que ça ne fait que deux contre-exemples. Oui, mais deux contre-exemples sur trois tableaux datés en tout et pour tout ! Voilà qui commence mal pour établir une si belle théorie ! Une seconde théorie censée justifier la première est que son fils (l’un de ceux qui ont survécu aux maladies infantiles) aurait peint les parties les plus faibles dans ses dernière œuvres. Pourquoi pas mais l’usage d’apprentis, d’aides était courant et en fait général chez les peintres réputés de l’époque et ça n’impliquait pas une baisse de qualité, le maître choisissant la composition de départ et se réservant la touche finale, celle qui compte vraiment. Ce qui est particulièrement gênant dans le cas de La Tour est que la réalisation peut être très inégale dans un même tableau ; alors quel est le vrai ? Celui qui peint comme à son apogée ou celui qui semble maladroit comme à ses débuts ? D’ailleurs, même cette maladresse caractéristique de la jeunesse n’est pas un critère bien sûr : les deux vieillards (voir La paysanne ci-dessous) unanimement rangés par la critique dans ses premières années ne me semblent pas présenter de maladresses et révèlent en revanche un sens du volume « cubique » qu’on attribue à sa phase ultime. En effet, une autre façon de dater l’œuvre de l’artiste est d’y trouver une évolution stylistique qui irait du réalisme brut, avec une attention particulière sur le rendu des matières, un déploiement de textures et de couleurs, vers une stylisation géométrique de plus en plus grande, une simplicité tendant vers l’épure, où les personnages semblent sculptés dans l’ombre et la lumière, où les matières puis les couleurs et enfin la lumière elle-même semblent disparaître dans un grand fondu au noir. L’aboutissement ultime est alors le Saint Jean-Baptiste dans le désert où l’on ne distingue pratiquement plus rien exceptées quelques lueurs pâles. Pour ajouter aux problèmes, La Tour avait l’habitude et je crois bien le goût de la redite, comme la plupart des perfectionnistes. En gros, il se copiait lui-même en effectuant de petites variations/améliorations parfois si infimes qu’on pourrait en faire sans peine un jeu des sept erreurs : Le tricheur (voir plus bas) en est l’illustration la plus fameuse mais Saint-Sébastien pleuré par Irène (à ne pas confondre avec Saint-Sébastien soigné par Irène dont la ou les versions originales ont probablement toutes disparues) est encore plus étrange à cet égard car hormis le voile bleu vif (voir plus bas) de l’une et presque noir de l’autre, on a bien du mal à trouver une différence.

Le tricheur à l'as de trèfle, sans doute antérieur au tricheur à l'as de carreau: trouver les différences

Pour finir, je voudrais célébrer ce génie de la peinture par une de ses forces qu’on pense le moins à louer, à savoir qu’il est un coloriste extraordinairement subtil. Par subtil, j’entends qu’il arrive à des combinaisons de couleurs (et de matières) incroyablement sensuelles, qui font vraiment plaisir aux yeux, avec une palette très réduite et souvent dénuée de couleur vive, à l’exception toutefois du rouge sang. Naturellement, on trouve de ces exemples plus facilement dans ses scènes diurnes que dans ses nocturnes. Voici mes préférés, avec quelques commentaires :



Détail du tableau intitulé (par les critiques d'art, pas par le peintre qui ne donnait pas plus de titre à ses œuvres qu'il ne les datait) Apparition de l'ange à Joseph. L'interprétation de la scène est probablement juste. Il est évident que le modèle ayant servi à peindre l'ange,  est une fillette, très certainement une des filles du couple La Tour. Elle est très vraisemblablement morte dans l'une des épidémies qui ont emporté presque toute sa famille, le peintre et sa femme y compris. La magie, ou le miracle de l'apparition si vous voulez, vient entièrement de l'éclairage. Aucun effet spécial. Aucun accessoire de théâtre nécessaire. Dommage que ma photo ne soit pas très bonne.



Détail du tableau intitulé la Paysanne, réputé comme un des premiers tableaux de La Tour, bien que j'aie peine à voir autre chose que l'excellence et la maîtrise de son art, malgré la simplicité du sujet. Son pendant, le Paysan, n'est d'ailleurs guère moins impressionnant.



Détail du Tricheur à l'as de trèfle, présenté en intégralité un peu avant. Bien que dans l'esprit, je trouve son successeur à l'as de carreau supérieur, je préfère celui-ci dans la forme, précisément pour la raison que j'ai donnée plus haut.



Détail des joueurs de dé. Un de ces portraits de second plan qui font le charme de bien des tableaux des maîtres du Moyen-âge et de la Renaissance.



Le vielleur de profil. La richesse des matières et la subtilité des accords de couleur est ici un sommet de l'art pictural, de même d'ailleurs que dans la version du vielleur suivante.



Détail du vielleur de face. Comme morceau de peinture, c'est un must see mais le bonhomme qui a servi à ce chef d'œuvre est un vieillard édenté, aux vêtement sales et rappés, bien plus miséreux que celui du dessus. C'est aussi un de ses portraits les plus émouvants (voir le tableau intégral plus haut).



Détail de la Madeleine aux deux flammes. Bizarrement, La Tour a toujours représenté Madeleine comme une bourgeoise, ou disons une ancienne bourgeoise, avec des signes extérieurs de richesse volontairement inclus dans la scène comme ce très beau miroir. Bizarrement car Madeleine est réputée le plus souvent être une ancienne prostituée. Je serais très curieux de savoir quel modèle il a utilisé car il est flagrant que celui qu'il a fait poser pour toute la série des Madeleine (on en connaît cinq ou six variantes et il en a peint certainement davantage) est une seule et même femme.



Détail du Nouveau-né. Le nouveau-né en question est identifié sans contestation comme le bébé Jésus. Mais rien dans le tableau ne le différencie d'un bébé ordinaire, ni sa mère ni sa grand-mère. Je suspecte La Tour d'avoir utilisé sa femme, une de ses filles et son premier-né, son petit-fils donc (ou sa petite fille, allez savoir!) comme modèles de cette scène. Son interprétation de la naissance "miraculeuse" du Christ me convient évidemment, comme vous pouvez le lire ici.



Détail de la femme à la puce. Sans doute une servante à en juger par l'absence de bijoux. Le seul nu que Latour a peint, du moins parmi les tableaux qu'on connaît.



Détail de Saint-Sébastien pleuré par Irène (celle qui est agenouillée et dont on ne voit pas le visage sur ma photo). C'est le plus simple, le plus épuré, le plus géométrique et selon moi le plus émouvant des tableaux de La Tour. Mais on regrette un peu la virtuosité dans le rendu des traits, des matières et des couleurs dans ce qui est probablement -- pas de date pour le confirmer -- une de ses dernières œuvres.












dimanche 23 mars 2025

Dans le jardin d’Eden : récit de l’origine du mal, première partie

 



     L’épisode décrit dans la Genèse qui se situe dans le jardin d’Eden est sans doute le mythe le plus riche de l’histoire humaine. L’auteur inconnu, juif, a repris d’autres légendes ou mythes plus anciens en leur ajoutant du sien, méthode de création des plus traditionnelles (et des plus fécondes, ajouterons-nous). Pour tout être un peu objectif, il s’agit clairement d’une histoire allégorique, d’un récit merveilleux, d’une légende, d’une fiction — et certainement pas le rapport, même de deuxième ou troisième main, d’un événement réellement observé ou vécu. Tous les personnages et tous les lieux dont parle la Genèse sont des métaphores, des symboles. Certains sont clairement donnés comme tel, par exemple l’arbre fruitier au centre du jardin, dit de la connaissance. D’autres sont à peine plus voilés, comme le serpent descendant de l’arbre, que l’on identifie en Occident en accord avec l’auteur juif, comme étant Satan. Il est donc tout à fait remarquable (et on ne le remarque pas assez) que l’objet de tentation que Satan propose à Hawwah, la première vraie femme selon Genèse, et donc premier vrai échantillon d’Homme, est le fruit de l’arbre de la connaissance.

Tout ce que je viens d’affirmer est aussi indiscutable que des axiomes mathématiques et je ne perdrai donc pas mon temps à le discuter.

Plutôt que de chercher les racines ou les causes de ce mythe qui se perdent dans la nuit des temps, je parlerai de ses objectifs ou, plus particulièrement, de l’un d’entre eux.

L’un des problèmes le plus difficiles, ou en tout cas qui a le plus fait couler d’encre depuis que l’Homme est l’Homme, (et c’est précisément le moment dont parle le récit dans le jardin d’Eden) est celui du mal, plus exactement celui de son origine. Comment d’un être bon et parfait (Dieu ou quel que soit le nom qui lui soit donné) et de sa création peut-on aboutir à une créature partiellement maléfique comme l’Homme ? Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de prouver cette dernière affirmation tant les exemples abondent. En somme, voici la suite logique impossible à concilier : Dieu est bon, Dieu a fait l’Homme, l’Homme est mauvais.

C’est exactement ce que décrit le récit de la Genèse et son but ou au moins le principal est d’expliciter ce mystère, cet énigme apparemment sans réponse satisfaisante possible. Pourquoi Dieu aurait-il créé un être qui tend comme par une aspiration irrésistible, vers le mal ?

Notons tout d’abord que la question n’existe que si, premièrement, vous croyez en Dieu, deuxièmement, que vous croyez que Dieu est bon (il s’agit en effet ici non pas cette fois d’axiomes mais d’objets de croyance ou de foi). Si vous êtes athée, ou même si vous êtes polythéiste, le problème disparaît. Siddhârta Sakyamuni par exemple (et quel exemple plus emblématique pourrait-on donner ?) n’a que faire de cette question. Le diable ou Satan (ou quel que soit le nom que vous voulez lui donner) ne lui est d’aucune utilité ; en effet, il ne croit pas en Dieu (ou aux dieux) et sûrement pas en sa bonté. Il n’a donc nullement besoin d’un personnage tiers pour détourner la paternité du mal du Créateur soi-même.

Tel est en effet une des deux réponses possibles au problème du mal, selon le point de vue du croyant en un dieu unique et bon. Le mal n’est pas la création, même indirecte de Dieu mais d’une autre créature de nature spirituelle antagoniste à dieu, nommée (parfois, en certains lieux et certaines époques) Satan. Certains de ces croyants vont même plus loin et estiment que l’Homme n’est pas la création de Dieu mais de Satan, le diable, l’esprit du mal. Ce n’est toutefois pas l’explication qui a convaincu le plus de monde jusqu’à ce jour. Cela donne en effet une vison outrageusement noire et dirions-nous manichéenne de l’Homme. Comme nous avons maints exemples de la méchanceté de l’Homme, nous avons aussi maints exemples de sa bonté, ou au minimum de sa bonne volonté.

L’explication la plus souvent retenue, et qui est celle apparemment de l’auteur anonyme de la Genèse (non, ce n’est pas Moïse), est que Satan a empoisonné le cœur de l’Homme (en l’occurrence d’une femme prénommée Hawwah). Le mal aurait donc pour origine Satan, le diable, etc.

Cette explication a pour seul mérite et pour seul objectif, non pas de dédouaner l’Homme comme certains le croient, mais de dédouaner Dieu de toute responsabilité pour le mal qui est en l’Homme. Cet essai de justification n’est pas réservé aux juifs (croyants) ou aux chrétiens. Une variante peut être trouvée chez les anciens Perses qui pensaient qu’il y avait un dieu unique Ahura Mazda, le dieu de la lumière (et du feu) et son antagoniste le démon appelé Ahriman. Disons-le, cette explication est faible dans le sens qu’il n’est pas facile de comprendre d’où sort ce Satan, cet Ahruman, si Dieu est unique et créateur de toutes choses. Cela ne fait que repousser le problème. L’hypothèse la plus probable et la plus simple selon moi est donc que Satan, le diable, Ahriman ou quel que soit le nom qui lui est donné, est en fait une création de l’Homme, ou plus précisément une déduction inéluctable de nos facultés de raisonnement. Ce personnage factice est bien pratique puisqu’il sert d’alibi à Dieu dans le procès qui lui est régulièrement intenté et pas seulement par des athées (dernier cas, peu rare, qui d’ailleurs est le comble de l’absurdité).

Une autre tentative d’explication est que Dieu, même si unique, est en fait double. Et on obtient alors le Jupiter à deux faces, Janus ou le Dieu unique mais double de certaines églises ou sectes hérétiques chrétiennes qui pensent que Satan n’est que la facette sombre de la divinité. En somme ou aurait un Dieu schizophrène. Cette croyance est illustrée par exemple dans un conte de Dino Buzzati où l’on voit d’abord Dieu dans son palais céleste gérer les affaires courantes, puis se changer, prendre un ascenseur vers les profondeurs obscures et en ressortir dans le costume sombre de Satan, maître des enfers. Dans cette vision, non seulement l’Homme serait la création de l’esprit des ténèbres mais aussi le monde charnel, c’est-à-dire l’univers entier pour ce que la science en sait. Comme je l’ai dit, cette explication a eu un succès très mitigé.

Néanmoins, le récit du jardin d’Eden est plus riche et plus mystérieux que ça.

Il est vraiment nécessaire de se rappeler que ce récit a des racines plus anciennes que l’auteur juif. C’est en tout cas le verdict des historiens de la Bible et je ne vois aucune raison de ne pas les suivre sur ce point tant les similarités avec d’autres mythes fondateurs d’autres civilisations, parfois très proches, parfois beaucoup plus lointaines dans le temps et dans l’espace, sont évidentes.

Il est aussi nécessaire de se souvenir que ce récit est très ancien, très loin de nous autres, hommes modernes.

Il est donc tout à fait possible, soit que nous nous soyons trompés dans l’interprétation de ce récit soit que l’auteur lui-même, le juif anonyme, se soit trompé dessus en l’écrivant. Un texte aussi plein de symboles et de poésie est particulièrement propice à ce genre de confusions. Car si certains symboles sont à peu près universels, comme le blanc symbole du jour ou de la lumière (mais sûrement pas de la chaleur) ou le courant d’une rivière comme le passage du temps, d’autres ont des sens plus limités géographiquement. Ainsi, le serpent, chez les juifs et chez nous autres est un symbole de perfidie, de duplicité, bref d’un esprit méchant. Mais ce n’était pas le cas (et ça ne l’est toujours pas, je suppose) chez d’autres peuples, comme les Indiens. On a une illustration flagrante de ce travestissement du sens dans le film de Disney Le livre de la Jungle qui fait de Kaa, le serpent python, un être veule, abject et perfide alors que dans la version originale de Kipling inspirée par les légendes hindoues, Kaa, est en réalité un personnage incarnant la sagesse et l’expérience. Ainsi donc, et je reviens maintenant à mon point de départ, il est tout à fait possible que l’auteur juif ait pris, volontairement ou non, un personnage originellement positif ou neutre pour un personnage négatif. Et on a bien un sérieux indice de cette transformation. Car le fruit que le serpent fait goûter à Hawwah est celui de l’arbre de la connaissance. En quoi est-ce négatif ?

Dans le récit de l’auteur juif, le fruit de cet arbre est dit « défendu ». Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère défendu dans les faits ; cette interdiction est aussi suspecte que la défense faite à la femme de Barbe Bleue de ne pas ouvrir une certaine porte alors même que son mari lui remet la clef. Enfin, la contradiction évidente vient peut-être tout simplement du fait d’une "erreur" d’interprétation : peut-être que le fruit n’était pas défendu mais dangereux, ce qui est un concept très différent.

Pour ce qui est du nom de l’arbre, le terme de « connaissance » doit être pris dans son acception la plus large, à savoir celle de la conscience. Ce que le serpent montre à Hawwah, ce n’est pas qu’elle est nue mais qu'elle est, tout simplement. Et que le monde autour d’elle est. À partir de ce jour, plus rien ne sera pareil pour elle et Ha-adam. Ils savent maintenant qu’ils sont, que le monde est, que les choses et les êtres naissent et meurent. Est-ce un mal ? Chacun répondra selon son cœur à la question. Mais il est certain que cette connaissance est risquée, porteuse de bien des peines. Les deux amants sont donc à ce moment-même, allégoriquement parlant, chassés du paradis terrestre.

Dans ce cas me direz-vous, qui est le serpent ? Eh bien de toute évidence une manifestation de Dieu. Car il était dans le Plan qu’Hawwah, ou un autre qui n’a pas laissé de nom, goûte au fruit de l’arbre de la connaissance, quelles qu’en soient les conséquences.

 

Ce petit article doit être lu comme une introduction au vaste problème de l’origine du mal et de sa nature fondamentale. En effet, je montrerai dans une prochaine partie que si on connaît l’origine du mal, on connaît aussi sa nature. J’ai déjà tracé ici-même une piste très claire de ce que sera la continuité de cette réflexion et où elle nous emmènera. À ce propos, j’ai écrit il y a de cela bien longtemps un très bref poème, sorte de Haïku si vous voulez, que voici :

Créature hybride

Mi-bête, mi-sylphide

L’Homme est le serpent à la pensée bifide.


Pour finir, un mot sur l’illustration qui sert à orner cet article. C’est un de mes premiers dessins, du moins un des premiers que j’ai conservés malgré quelques défauts flagrants, et que j’ai même inclus dans mon premier "livre d’images", qui est aussi probablement mon meilleur, Scènes d’amour, que vous pouvez trouver à très petit prix en version kindle ici. La scène est effectivement inspirée du récit biblique situé dans le jardin d’Eden. Au départ, j’avais eu l’idée peut-être excessivement baroque de donner à Hawwah un long cou de serpent, indiquant une fusion physique et métaphysique entre les deux personnages. Le résultat graphique étant assez monstrueux, plus dans la lignée de The Thing que d’une scène biblique, je suis finalement revenu à une description plus traditionnelle de la légendaire première femme et mère de l’humanité. Mais on peut retrouver dans le cou quelque peu trop long du personnage un vestige de cette première version. L’autre personnage est bien sûr le futur compagnon d’Hawwah, Ha-adam. Il est accroupi, quelque peu bestial, et plus bas que sa très désirable compagne car il n’a pas encore goûté au fruit de l’arbre de la connaissance contrairement à elle. La tête de lion cachée dans la cascade a bien sûr la même signification métaphorique que le lion blanc Aslan du Monde de Narnia (dont je n’ai lu que quelques paragraphes, cela dit). Le dessin est une aquarelle en noir et blanc, une de mes spécialités incontestées, mais avec au moins deux noirs différents, du noir de bougie et du noir d’ivoire, peut-être même un peu de gris de Payne, un gris très sombre à reflet bleuté.

Autre article de ma part ayant pour sujet un personnage biblique: ici.

dimanche 23 février 2025

Éloge de l’Europe : une grande civilisation… disparue

      Aujourd’hui est mon jour de bonté. Je ne ferai que des éloges et des compliments agréablement tournés. Pour débuter cet article donc, j’ai choisi de rendre un puissant hommage à la grande civilisation européenne (d’où je suis sorti, comprenez-le comme il vous plaira) qui aura tout de même duré la bagatelle de 1000 ans, le rêve du troisième Reich ! Je ne vois pas que la civilisation européenne ait quoi que ce soit à envier à l’Égypte antique ou aux Chinois malgré leurs milliers d’années supplémentaires ; ce serait comme de juger de la grandeur d’un homme et de ses œuvres par la durée de sa vie ; bien des trentenaires ont fait plus pour leur pays ou l’humanité entière que des centenaires, n’est-ce pas ? Dans cette appellation Europe, je n’inclus évidemment pas l’Europe de l’Est et ses barbares de la steppe : je parle de l’Europe de l’Ouest et du Centre, celle des "Lumières" ; la seule qui compte, avec la France et les Francs, les Scandinaves et leurs vikings, les Teutoniques et leur Bismark, les Anglais et leur empire victorien, les Italiens de Venise, Turin, Gênes ou Florence (non pas les Romains qui sont clairement restés dans l’antiquité), les Espagnols de Charles Quint (et Cervantès), les Flamands et leur royaume d’Orange, la Prusse sans la Hongrie (où incontestablement Attila se range parmi les barbares de la steppe). Bon allez, j’ajoute les Lusitaniens pour faire bonne mesure et parce que mon second meilleur copain venait de là-bas. Je ferai commencer cette très longue et très riche histoire au couronnement de Charlemagne, par exemple (mais j’aurais pu choisir Charles Martel à Poitiers) et je la ferai finir en France, à Versailles (pour le traité pas pour le château), ou peut-être à Verdun : pensez à toutes les réalisations, innovations, découvertes dans tous les domaines de l’esprit qui auront été les nôtres (ou plutôt les leurs vu que je n’étais pas né) durant ce temps !... Bon, je vous avais promis une longue histoire, eh bien comme dirait Isidore Ducasse, voilà, c’est fait.

    Mon second objet d’éloge est un peu plus proche de nous autres modernes Européens, en la personne étrange de Donald Trump Junior. Il semble que je l’ai quelque peu sous-estimé. Il faut dire que je n’avais pas été impressionné par son premier passage à la Maison Blanche. En fait, j’en étais venu à me dire que les Présidents US n’étaient rien de plus que des Monsieur Loyal chargés d’annoncer les numéros d’illusion à venir tout en distrayant le (gros) public tandis que les vrais acteurs s’agitaient incognito dans les coulisses. Un mois de mandat est un peu court pour juger, vous me direz et de fait, ceci est plutôt un pronostic qu’une estimation. Eh bien je pronostique donc un réel changement dans la politique étasunienne, en particulier sa géopolitique. Non, je ne vois pas que ce ne soit que de la poudre aux yeux (même s’il y en a aussi probablement, vu la personnalité showmanesque de DJT). Il semble bien que, pour une fois, le pouvoir en place soit réellement en train de faire ce qu’il a promis. Trump a promis qu’il apporterait la paix et je crois qu’il va vraiment « délivrer » comme disent les anglo-saxons. J’ai entendu récemment plusieurs commentateurs que j’apprécie pour l'ensemble de leurs œuvres, comme Brian Berletic ou Ben Norton, affirmer qu’il ne s’agissait que d’un simulacre, que l’intention cachée des dernières activités de Trump et de son équipe était de poursuivre la politique US habituelle de néocolonialisme, sous une forme un peu, à peine, différente. Eh bien je fais le pari qu’ils se trompent. En Ukraine par exemple, ils se trompent. Les 500 milliards réclamés par Trump semblent les aveugler, à l’instar de nombreux autres commentateurs. En fait il aurait aussi bien pu demander un billion ou deux (trillions pour les non-francophones et je sais qu’il y en a de plus en plus ici comme ailleurs) que ça n’aurait rien changé. Cela semble une bien grosse somme à payer en « réparations » pour un pays aussi pauvre que l’Ukraine et qui est dans un processus avancé d’effondrement complet, économique, militaire, social, moral, démographique. Une des exigences moins commentées et encore plus suspectes de Trump vis-à-vis de leur (ancien) client préféré est d’obtenir le contrôle de toutes les centrales nucléaires restant à l’Ukraine kiévienne ainsi que tous ses ports principaux. Selon moi, on a là un exemple paradoxal mais flagrant de "l’art du deal" de Trump appliqué à un vassal dont on veut se débarrasser, sauf qu’ici il n’y a en fait… pas de deal. Dans ce cas, Trump ne fait pas une offre que « vous ne pouvez refuser » mais au contraire une offre que vous ne pouvez pas accepter. Bref, le but est de se débarrasser aussitôt que possible du projet Ukraine (et éventuellement de refiler la patate chaude à ces dindons farcis de l’UE (mais ça il s’en fout, ou disons que c’est la cerise sur le gâteau)). Et même si on admet — je l’admets volontiers — que l’objectif plus ou moins secret de la manœuvre est de consacrer les ressources libérées par le retrait du projet Ukraine à un autre jugé plus essentiel, que ce soit celui de leur cinquante-et-unième État, situé au Moyen-Orient, ou plus important encore le bras de fer contre la Chine, cela n’en reste pas moins un progrès. Mieux vaut une guerre froide qu’une guerre chaude, en particulier une guerre chaude entre deux puissances nucléaires, surtout pour qui habite dans l’hémisphère Nord et qui croit encore en sa descendance. Non seulement je ne pronostique pas de guerre chaude entre les USA et la Chine dans un futur visible mais je doute que la guerre froide, politico-économique, puisse durer plus que quelques rounds d’échauffement. Les USA ne sont tout simplement pas dans la même catégorie, pour ce qui est de la puissance économique, et s’ils ne le savent pas encore, ils vont très vite le découvrir.

    Mon ultime éloge mais pas la moindre sera pour l’UE ou plus exactement sa partie la plus éminente, je veux dire la CE avec Von Der Leyen à sa tête. Sa bravoure ne semble plus avoir de limite. Sa décision apparente de reprendre le « projet » Ukraine en son seul nom maintenant que la nouvelle administration US a fait clairement savoir qu’elle n’était plus intéressée, alors même que l’UE n’est pas à l’origine du projet (c’est en effet une créature étasunienne typique, comme la majorité des États terroristes de cette planète, née vers le début du millénaire quand Washington avait l’espoir d’en faire un proxy tout caparaçonné d’acier capable de saigner à blanc le gênant géant de l’Est) est la preuve d’un héroïsme, d’un jusqu’au boutisme digne des plus grands martyrs, des plus grands Saints. Malgré quelques problèmes financiers internes, me souffle-t-on (très fort), elle va en effet se constituer une grande armée de vingt-cinq mille hommes pour venir au secours de cette pauvre armée ukrainienne qui en compte, même encore maintenant, au moins dix fois plus, mais il est vrai qu’en plus d’être pauvres, ils sont incompétents (normal, ce sont des barbares de la steppe). Bon, ils ne sont pas tous pauvres en Ukraine, et leurs chefs en particulier, du « dictateur » au commandant d’unité, doivent constamment recevoir la précieuse manne (libellée en dollars ou en euros peu leur importe) si l’on veut qu’ils continuent d’alimenter la machine infernale en chair à canon, ce qui ne va pas aider à améliorer les comptes de l’Europe. Ah, mais à la CE, on n’est pas radin, on est même grand seigneur pour tout dire. Une petite centaine de milliards par an, qu’est-ce que c’est pour qui a le noble but de combattre pour la liberté, la démocratie et les droits de l’Homme, hein ? Les leaders de la CE sont de cette étoffe dont on fait les héros, ceux qui préfèrent mourir avec leur idées que vivre avec celles des autres, une des qualités les plus nobles de l’Homme soit dit en passant et de celles qui nous différencient le plus sûrement d’avec les machines et autres soi-disant IA. On peut juste regretter (mais c’est bien mesquin) que ces idées soient toujours les mêmes, à savoir concocter un seizième paquet de sanctions contre la Russie, quand on sait que les quinze précédents ont eu pour seul effet notable la démolition de l’industrie européenne. Là encore, on ne peut que saluer le désintéressement et l’impartialité splendides de cette Allemande (Von Der Leyen) puisque l’industrie européenne est un autre nom pour l’industrie allemande.

    Pour conclure cette séance de compliments, et pour rester dans l’UE, je dois signaler le comportement admirable de la modératrice de la dernière conférence de Munich à propos de la sécurité internationale. Loin de céder aux caprices du « Dictateur » du sous-Reich, venu faire sa performance ordinaire de « comédien modérément réussi », elle lui a refusé, à lui, le tout puissant Zelensky, de répondre aux (rares) questions en ukrainien. Pourquoi tant de sévérité ? vous demandez-vous. Eh bien parce que naturellement il n’existe aucun traducteur d’ukrainien à Munich ni d’ailleurs dans toute l’UE. Bon, elle n’a pas poussé la cruauté jusqu’à l’obliger à s’exprimer en russe, ce qui est pourtant la langue maternelle du bouffon vert. Ce sera pour la prochaine fois… s’il y en a une.

Un autre article de ma part au sujet de l'Europe, quoique peut-être moins élogieux : ici.

samedi 8 février 2025

La seconde personne la plus puissante au monde


    Comment j’ai appris à me servir de mon grand pouvoir est une longue histoire, bien trop longue pour vous la raconter de A à Z, de peur que vous ne mourriez avant d’en connaître la fin. Je suis très sérieux. Ce pouvoir est si grand, si inconcevable pour un être ordinaire comme moi, que je n’avais pas même le soupçon de son existence avant ce jour mémorable de juillet. De son existence en moi ! Et depuis le commencement ! Depuis que j’ai conscience du monde, ou peut-être même avant pour ce que j’en sais. Il était là, au fond de moi, et je n’en ai rien su. Croyez-moi, cette révélation m’a stupéfié au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer (car en vérité vous ne pouvez imaginer ce que c’est d’être doué d’un tel pouvoir).
    Il a fallu que cet étranger — cette créature plutôt — arrive dans la région pour que je commence à entrapercevoir la nature de ce pouvoir. Quelle terrassante responsabilité est devenue la mienne ! Qui aurait cru que le détenteur d’un tel pouvoir prendrait la forme d’un être aussi minuscule, aussi insignifiant que moi ! Et pourquoi ici, dans ce semi-désert ?
    J’habite dans une de ces parties du monde qu’on qualifie de pays chaud, avec toutes les images de cartes postales qu’on y associe, plages, lagons de rêve, mer bleue et transparente, cocotiers et bananiers. Mais la vérité est qu’il n’y a rien de tout ça ici, en tous cas pas aussi loin que je suis allé. Je n’ai jamais vu la mer par exemple, sauf justement sur des photos ou à la télé. Pas de plages blanches ou dorées, pas de cocotiers, pas même de ces forêts luxuriantes qu’on appelle jungles. Il fait juste chaud et le soleil est brûlant toute l’année, à peine moins l’hiver que l’été (si on peut qualifier les saisons locales d’hiver et d’été). La végétation autour de la case — appelez-la maison si vous voulez mais c’est plutôt une case, avec un toit de tôle et des fenêtres à volets avec persiennes mais sans vitre (pour quoi faire les vitres ?) — est sauvage en apparence, je veux dire hostile, mais sans le côté pittoresque qu’on voit dans les films ou les livres pour enfant. Personne n’a envie de s’y promener et de toute façon ce n’est pas possible : essayez donc de traverser cette lande plus ou moins rase, pleine de buissons épineux si touffus qu’en moins de dix mètres vos habits seraient changés en charpie ! Même mon grand pouvoir ne peut rien contre ça.
    Les arbres, des arbustes plutôt à vrai dire, ont eux aussi des épines mais il n’y en a pas beaucoup ici. Peut-être à cause du vent, un vent sec, qui ne rafraîchit rien, bien au contraire, ou peut-être à cause du sol qui n’est pas très bon (c’est pourquoi il y a très peu de cultures dans le coin et je suppose que c’est la raison pourquoi il y a aussi peu d’habitants). Malgré cette topographie végétale presque rase, il y a beaucoup de lianes, de toutes les sortes, rampantes, grimpantes, et toutes sans exception je crois bien ont elles aussi des épines. La raison de toutes ces épines chez ces plantes est, si j’en crois ce que j’ai lu, de se protéger de la dent des herbivores. Mais je n’ai jamais vu beaucoup d’animaux là-dedans, même pas des biquettes. Alors peut-être que ces animaux ne sortent pour manger que la nuit. Qui sait ? Moi, je dors la nuit.
     Certaines de ces lianes ont des fleurs qu’on remarque, de très jolies fleurs, aux couleurs vives, rouges, bleues, blanches, violette, orange, et ces fleurs donnent des fruits excellents au goût mais pas très juteux. Pensez à des fruits de la passion mais beaucoup plus petits et d’ailleurs c’est probablement ce qu’ils sont, des fruits de la passion sauvages.
     Si donc vous voulez vous représenter l’endroit où je vis, il faut imaginer une sorte de steppe vaguement accidentée, dorée ou grise selon la saison, c’est-à-dire selon le degré de sécheresse, avec quelques points vert vif très localisés qui apparaissent après les rares pluies et des plaques noires là où la roche est à nu ou bien là où le dernier feu de brousse est passé (en effet la roche ici est aussi noire que du charbon).
     La case que j’habite se situe au milieu de cette brousse. Les autres maisons sont abandonnées pour la plupart mais pas toutes. Certaines ont même été déjà colonisées par les lianes dont j’ai parlé plus tôt. Cela forme des vagues végétales indistingables du reste pour un voyageur de passage (mais il n’y en a jamais, sauf cet étranger dont je dois vous parler avant de l’oublier). Parfois un arbre plein d’épines réussit à passer par un trou du toit, une fois que la tôle est bien rouillée, ou bien emportée par une tempête. L’un de ces arbres sorti d’une ruine juste en face de chez moi présente tous les trois ou quatre ans des gros fruits épineux, bleu gris, qui me font penser à ces boules qui garnissaient les fléaux d’arme des chevaliers du Moyen-âge (je l’ai vu dans un livre). Le truc le plus bizarre est que je n’ai jamais vu ces fruits nulle part ailleurs dans la région. Peut-être que cet arbre vient d’un fruit exotique que l’ancien propriétaire avait dans sa coupe de fruit et qu’il a laissé en partant, qui sait ? En tout cas, c’est la seule explication logique que j’ai pu trouver.
    En y réfléchissant (je ne peux pas m’empêcher de réfléchir à cet arbre aux drôles de fruits vu qu’il se trouve en face de ma véranda et que la véranda est l’endroit de la maison où je passe le plus de temps) je crois plutôt que c’est un cadeau involontaire de l’étranger. Je me souviens en effet l’avoir vu manger un de ces fruits la première fois qu’il est venu. Il a dû jeter un pépin, ou un noyau ?... en passant devant la vieille barraque et cet arbre est apparu un beau matin. Oui, je ne l’ai pas dit mais cela fait un certain temps que l’étranger est venu pour la première fois.
     La case que j’habite est aussi occupée par une femme et, parfois, sa fille. Mais je vois de moins en moins souvent la jeune qui a probablement une autre adresse. J’ignore si elle m’appartient — la case, pas la femme — et cela m’est en fait bien égal car je ne suis pas attaché à cette maison ni d’ailleurs à aucune autre. Mon idée est que je n’en suis que le locataire à quelque titre mais le fait est que je n’ai aucun souvenir de mon arrivée ici. Et non, cet oubli ne me surprend pas. C’est dans l’ordre des chose, vous comprendrez bientôt pourquoi.
    Si je devais me décrire comme j’ai décrit l’endroit où je vis mais en plus résumé, je dirais que j’ai moi aussi pas mal d’épines. Je dirais surtout que je suis une personne solitaire. Je ne le dis pas pour me faire plaindre mais parce que c’est un fait et que c’est d’ailleurs l’état qui me convient le mieux. Et — pour être honnête — c’est l’état qui convient le mieux à tout le monde. Quand vous possédez un pouvoir aussi grand que le mien, sans possibilité réelle de le contrôler, il est dangereux de se trouver trop près.
    Vous me direz qu’il y a cette femme et sa fille qui cohabitent, pourrait-on dire, avec moi. En fait nous nous croisons rarement. La case est plutôt grande maintenant (c’est pourquoi j’ai dit que vous pouviez l’appeler maison, ou château comme dit ma colocataire, même si elle ressemble plus à une case selon moi) et je crois que nous avons pris des dispositions à une époque que j’ai oubliée pour ne pas nous gêner les uns les autres. Quelles pièces nous pouvons utiliser, à quel moment, quand nous pouvons utiliser la voiture (car il n’y en qu’une pour trois), pour combien de temps, etc.
    Personnellement, je n’ai pas de problème avec ma propriétaire (je pense à la réflexion que cette femme est la vraie propriétaire de la case car sinon pourquoi serait-elle là ?!). Pour le savoir, il faudrait que je lui parle et je ne lui parle pas. Sa fille m’ennuie davantage. Elle n’est pas réglée, fait des irruptions intempestives, ne comprend pas que nous ne sommes pas de la même génération et qu’en somme j’ai besoin de mon espace vital, comme on dit. J’ai l’impression que nous ne parlons pas le même langage, quoique nous utilisons généralement la même langue, quoique je connaisse le sens de chaque mot qu’elle emploie. Et quand, ou plutôt si je lui parle — ce qui est rare — je vois bien à son expression qu’elle ne comprend rien non plus. Elle a les yeux écarquillés, les sourcils froncés et les oreilles dressées comme si elle devait décrypter une langue étrangère particulièrement difficile. Peut-être pense-t-elle que je suis étranger, moi aussi, Russe ou dieu sait quoi !
     En dehors de ces deux personnes, et de deux ou trois gamins qui vont et viennent sans que je sache d’où ils sortent, je ne vois pour ainsi dire personne et comme je l’ai dit, cela convient à tout le monde. J’ai en effet un métier qui me dispense d’avoir des relations avec autrui, en plus d’habiter dans cet endroit désert. Et les rares visiteurs sont pour la femme ou sa fille (je me demande parfois si ce n’est pas sa sœur cadette car elles se ressemblaient tout de même beaucoup ces deux-là). C’est pourquoi quand l’étranger est venu pour la première fois et qu’il m’a fait demander, j’ai su aussitôt que cela devait avoir trait à mon pouvoir. Car bien que je ne connaissais pas l’existence de mon pouvoir à ce moment-là, j’en connaissais les effets ! Comprenez-vous ? De même qu’on peut constater les effets d’une maladie sans connaître rien de cette maladie ni même savoir qu’il s’agit d’une maladie, on peut constater les effets d’un pouvoir comme le mien sans comprendre d’où cela vient. C’est même impossible à manquer.
    Une autre raison (ou peut-être est-ce la même, allez savoir ?) qui faisait que j’ignorais mon pouvoir est que celui-ci ne se manifestait alors que la nuit, ou du moins quand je dormais, à mon insu donc. Ainsi il m’arrivait de me réveiller le matin et de trouver que l’une de mes colocataires avait rajeuni de dix ans ou le contraire. Cela m’ennuyait beaucoup car je ne savais plus qui était qui, je veux dire entre les deux femmes qui habitaient ici, sans parler des enfants qui changeaient eux aussi beaucoup. Ce n’est que maintenant, après que l’étranger m’ait rendu visite, que j’ai réalisé qu’il n’y avait en réalité qu’une seule femme dans cette case. Je ne sais pas ce que je me figurais à l’époque pour m’expliquer ces changements mais jamais avant la venue de l’étranger, je n’ai eu l’idée que j’en étais le responsable.
    Mon pouvoir ne s’arrête pas aux limites de la maison ou du jardin (si on peut appeler des friches un jardin). Ai-je déjà dit que les passants étaient rares dans le coin ? Oui, je vois que je l’ai dit (j’ai dû me relire car je ne m’en souvenais pas). En effet, en plus d’être sauvage, le site avait la réputation d’être un endroit à éviter. On l’appelle d’ailleurs par ici la Zone. Des imprudents ou des ignorants, des étrangers, je veux dire des hommes normaux mais pas de la région, ou des chasseurs (il y a des sortes de cailles et de poules sauvages dans cette lande ainsi que d’autres gros volatiles qui ne volent pas du tout) ou des livreurs d'Amazon ont disparu pendant des années alors qu’ils passaient ici avant de réapparaître subitement, sans explication crédible. Certains avaient cru mourir de vieillesse avant de pouvoir sortir de la Zone. D’autres avaient vu leurs mouvements se ralentir progressivement, comme saisis d’une paralysie croissante et il leur avait fallu des jours et des nuits avant de franchir la distance, pourtant ridicule à vue d’œil, les séparant de ma case, et ils en avaient franchi le seuil presque mort de soif et de faim.
     Un autre effet de mon pouvoir, ou disons un effet secondaire, est ma mauvaise mémoire. En effet, quand il s’écoule des mois ou des années en l’espace d’une nuit (et parfois bien moins qu’une nuit), vous oubliez forcément beaucoup de choses.

    Quand l’étranger arriva enfin — je dis enfin parce que cela faisait des années, plus probablement des siècles qu’il me cherchait — la nuit était tombée depuis plusieurs heures. Je n’avais pas l’habitude de recevoir quelqu’un à une heure aussi tardive, ou d’ailleurs à n’importe quelle heure. En fait, je devais être déjà au lit si je ne dormais pas encore.
    C’est ma colocataire qui reçut l’étranger. Elle n’est pas facile à désarçonner aussi ne s’alarma-t-elle pas outre mesure que le visiteur fût entré sans attendre l’ouverture de la porte. Naturellement, celle-ci était fermée et verrouillée à cette heure. C’est du moins ce qu’elle me dît ensuite et je l’ai cru car elle ferme toujours la porte à la nuit tombée : c’est une chose qu’elle n’oublie jamais. Comment était-il entré ? Elle n’en avait aucune idée. Plus tard bien sûr tout s’éclaira mais elle ne pouvait pas le savoir à ce moment-là.
     C’est le bruit de la canne de l’étranger qui l’avertit de sa présence. L’homme, si on peut dire, était très bien habillé, comme pour une visite officielle avait-elle pensé, ce qui voulait dire, selon elle, que l’on avait pensé à moi en très haut lieu (ne me demandez pas ce que signifie cette phrase dans sa bouche, je n’en sais rien). Il portait des gants blancs en cuir d’agneau, qu’on ne voit guère dans nos régions, si tant est qu’on en voit d’une autre sorte, et un chapeau qui semblait plus destiné à voiler ses traits qu’à le protéger du soleil (mais c’était la nuit comme j’ai dit). Sa canne brillante comme de l’argent ajoutait à son apparence intimidante. Cet article n’était cependant pas uniquement pour l’apparat car l’étranger démontra aussitôt des difficultés considérables à se déplacer sans celle-ci et en fait, même avec elle. Ce n’était pas vraiment la démarche d’un boiteux mais celle d’un qui n’aurait jamais appris à marcher sur deux jambes, faisant songer à un bambin qui aurait commencé à abandonner la position à quatre pattes. Comment dans ce cas avait-il pu parvenir jusqu’ici, dans cet endroit reculé, sans véhicule, où tant de gens mieux bâtis avaient perdu leur chemin — ou leur temps ! — est une question qu’elle ne se posa pas. Au lieu de quoi, elle accueillit le visiteur comme si sa venue était des plus naturelles et comme si son infirmité était une excentricité pardonnable. Le visiteur titubait plus qu’il ne marchait et durant cette nuit, il tomba à plusieurs reprises quand, dans l’excitation de la conversation, il oubliait sa canne ainsi que son infirmité.
    Mais le trait le plus saillant de sa personne n’était pas sa canne mais ses lunettes. À cause de sa canne, de sa couleur, on aurait pu croire qu’il était aveugle, qu’il n’avait pas d’yeux. Au contraire, il en avait trop ! L’appareil optique qu’il portait sur la face et que la femme appelait des lunettes était en effet constitué d’une bande métallique qui lui faisait le tour de la tête avec de petits guichets disposés irrégulièrement tout le long. En plus, la bande métallique n’était pas centrée un peu en dessous de la racine du nez, là où se trouvent les trous des yeux en principe mais un peu au-dessus. Que la femme n’ait rien remarqué est vraiment extraordinaire ! Mais après tout, elle n’avait rien remarqué non plus quand elle se réveillait avec dix ans de plus (ou de moins, je ne sais plus).
     Tout cela, ai-je compris plus tard, était un effort de l’étranger, dicté par son aimable caractère, pour nous ressembler le plus possible, mais avec un succès que l’on pourrait qualifier de mitigé.
     En dehors de ces « excentricités » comme dit ma colocataire, le visiteur avait un air respectable, un sourire qui donne confiance (tout du moins pour la partie visible du visage), des manières simples et l’élocution aisée.
— De quoi voulez-vous me parler à cette heure ? ai-je demandé au visiteur, car j’étais tout à fait réveillé à ce moment.
— À cette heure comme à une autre, a-t-il répondu avec son drôle de sourire.
— Bon, qu’avez-vous à me dire de si urgent ? ai-je reformulé.
— Mais le temps bien sûr. Nous allons parler du temps qu’il fait. De quoi d’autre parlerions-nous ? a-t-il rétorqué en se tournant vers ma colocataire avec un air béat comme si c’était elle qui avait posé la question.
Puis il s’est mis à rire doucement avant de poursuivre :
— Voyez-vous, chère madame, l’homme avec qui vous avez la chance de partager ce toit, est une des deux personnes les plus puissantes que recèle l’univers entier. Et l’univers que je connais est beaucoup plus vaste que ce qu’en connait l’humanité.
La femme à qui il s’adressait est restée un instant sans répondre, observant fixement le visiteur, avant de partir d’un grand rire bruyant.
— En voilà un bonimenteur ! chuchota-t-elle en se cachant la bouche et en la tordant de mon côté. Il veut nous vendre quelque chose, je crois bien.
— Oh bien sûr, continua l’autre sans se laisser perturber, il le cache bien. C’est pourquoi j’ai mis tant de temps avant de le localiser. Il veille bien à ne se servir de son pouvoir qu’en cas d’extrême nécessité. Car le paradoxe est que lorsqu’un pouvoir devient si grand, une personne responsable ne peut s’en servir que selon des circonstances très particulières et très rares qui, dans la pratique, ne se trouvent presque jamais réunies. Mais la source d’un tel pouvoir ne peut rester longtemps inconnue, malgré toutes les précautions qu’on peut prendre. Rien ne peut échapper à mon regard perçant, chère madame. Encore faut-il penser à regarder au bon endroit.
— Et quelle est la seconde personne la plus puissante de l’univers ? a demandé ma colocataire en gloussant et en clignant de l’œil grossièrement de mon côté comme si tout cela était une plaisanterie qu’elle était bien décidée à savourer jusqu’au bout.
     En guise de réponse, l’étranger se contenta de pointer son index en direction de la porte et celle-ci s’ouvrit. Mais elle ne s’ouvrit pas comme une porte est censée s’ouvrir, elle ne pivota pas sur ses gonds, on aurait dit que l’interstice entre le battant et le chambranle s’était soudain dilaté jusqu’à pouvoir laisser le passage à un homme.
    La femme ouvrit des yeux ronds à la vue de ce prodige mais se reprit presque aussitôt et regarda le visiteur avec un sourire ironique comme si c’était une sorte de vulgaire prestidigitateur qui faisait apparaître des lapins dans son chapeau.
— Ceci est un petit échantillon de mon pouvoir, poursuivit l’étranger. Disons que c’est ma carte de visite. Je suis en effet la seconde personne la plus puissante de l’univers, comme vous l’avez deviné. Et quand je dis la seconde, je pourrais aussi bien dire la première ! ah, ah ! voyez-vous cette étoile par l’ouverture que je viens de créer dans votre maison ? Eh bien je pourrais nous y emmener en un clin d’œil, tous les trois avec cette maison en guise de vaisseau interstellaire.
— Comment faites-vous ça ? ai-je demandé avec une sincère curiosité.
— Un scientifique vous répondrait sans doute que cela à voir avec la gravité, répondit-il. Il existerait selon eux des particules invisibles, qu’ils appellent des gravitons bien qu’en vérité ils n’en aient jamais trouvé un seul, et ces particules infimes seraient la source de la force cosmique, celle qui attire les planètes et les étoiles. Et ils supposent qu’il existerait aussi leurs symétriques, des anti gravitons qui repoussent les corps célestes. Eh bien disons que je commande aux deux. Je peux contracter l’espace ou au contraire le distendre, je peux créer des dimensions là où il semblait ne pas y en avoir ou réduire l’espace en un seul point. Je pourrais ainsi faire disparaître cette maison de la vue du monde entier. Oh, ne craignez rien, elle ne disparaitrait que pour un spectateur extérieur, vos voisins par exemple ; pour vous, il n’y aurait rien de changé.
— Sauf si nous voulons en sortir, ai-je remarqué. Nous serions alors plus petits que des Lilliputiens.
— Exact.
— Et si au lieu de ça, vous faisiez grossir cette maison jusqu’à ce qu’elle soit aussi grande qu’un centre commercial de quatre étages, est-ce que nous deviendrions des géants ? demanda ma colocataire d’un air soudain très intéressé.
— Absolument. Relativement au monde extérieur, vous le seriez.
— Hum, faites donc ça et je vais rendre visite à une de mes voisines ce soir-même. Je vais lui flanquer la peur de sa vie à cette harpie !
— Eh bien, c’était une illustration. La vérité est que je ne pourrais pas changer la taille de cette maison sans changer un bon bout de cette planète avec et ce ne serait pas une bonne idée, croyez-moi. Demandez plutôt à votre locataire. Il peut faire ça mieux que moi.
La femme se tourna vers moi, m’observant avec un œil sceptique.
— Il peut me transformer en géante, vraiment ?
— Non, mais il peut réduire la maison de votre voisine en un vulgaire tas de pierre ou même en poussière. Ce serait un jeu d’enfant pour lui. Et vous seriez débarrassée de votre voisine encombrante.
— Non, je ne peux pas faire ça, ai-je répondu.
— Bien sûr que non. Vous êtes un homme sage, responsable, équitable, patient, magnanime, comme moi-même. Mais le point important est que vous le pourriez si vous le vouliez.
— Non, ai-je répété.
    Et j’ai dû avouer à la seconde personne la plus puissante du monde que je ne contrôlais pas mon pouvoir comme lui, en fait que je ne le contrôlais pas du tout, à tel point que j’ignorais encore avant qu'il ne me le dise que je possédais ce pouvoir.
— Ce n’est que la nuit, quand je dors, que ça marche, ai-je ajouté, soudain saisi d’une illumination.
— Voilà qui est fort ennuyeux. Et même fort dangereux, a dit l’étranger, songeur. Le monde pourrait fort bien ne pas se réveiller un de ces jours pendant que vous dormez.
— Et moi aussi ? demanda ma colocataire.
— Hélas, c’est fort probable.
— Si je comprends bien, vous êtes en quelque sorte le Maître de l’air et lui (elle me désigne de son pouce) est le Maître du temps ? c’est bien ce que vous dites.
— Avec des mots moins jolis que les vôtres, chère madame, mais c’est tout à fait ça.
Ma colocataire parut avoir un moment d’intense réflexion.
— Pourrait-il me faire revenir au temps où j’étais jeune, vingt, vingt-cinq, vingt huit pas plus ?
— Eh bien, c’est un peu plus compliqué que ça. Le temps, contrairement à l’espace, ne marche que dans un seul sens pour nous autres mortels. Il avance toujours et ne recule jamais.
— Il ne pourrait même pas me rajeunir s’il voulait et vous appelez ça un grand pouvoir ?! Vous vous fichez de moi !?
— Oh mais il ne cesse de le faire : quel âge pensez-vous avoir ?
— Eh bien l’âge qui est marqué sur mes papiers d’identité.
— C’est là où vous faites erreur, chère madame, si je puis me permettre. Vos papiers indiquent votre date de naissance qui en effet ne peut être changée. Mais ils n’indiquent pas votre âge. Nullement. Rappelez-vous mon illustration à propos de votre maison si je m’amusais à la grossir jusqu’à la taille d’un centre commercial selon vos souhaits. Vous, à l’intérieur, ne vous rendriez compte de rien, à moins de regarder par la fenêtre. Mais pour les gens de l’extérieur, votre maison aurait réellement poussé comme un champignon durant la nuit. Comprenez alors que le pouvoir de votre locataire fonctionne de façon assez similaire, sauf que c’est le temps qui se dilate ou se contracte au lieu de l’espace. Pour l’avoir si longtemps recherchée, je peux vous certifier que le temps dans cette maison ne s’écoule pas du tout à la même vitesse que dans le monde extérieur. D’après mes calculs, cela fait environ cinq siècles que cette maison n’a pas pris une seule année complète. Ce n’est peut-être pas un rajeunissement au sens où vous l’entendez mais c’est à ma connaissance ce qui se rapproche le plus de l’éternité pour nous autres, créatures de chair.
— Ah, il me semblait aussi que les saisons étaient bien longues ici… Mais comment alors se fait-il que mes voisins ne soient pas tous des vieillards ? Et pourquoi lorsque je descends en ville, je trouve que les gens n’ont pas tant changé que ça ?
— Cela ne prouve qu’une chose : que le rayon d’action du pouvoir de votre locataire excède le rayon de vos déplacements. Vous n’avez jamais quitté la Zone, chère madame, et croyez-moi : grand bien vous en a pris.
— Ah, cela explique pourquoi à chaque fois que je vais rendre visite à ma fille, j’ai l’impression qu’elle a pris un sérieux coup de vieux. Elle habite de l’autre côté de la montagne.
— Vous pourriez demander à votre locataire qu’il étende la Zone jusqu’à l’endroit où vit votre fille.
— Je ne peux pas, ai-je répété. Je ne sais pas comment faire ça.
— Alors dites-lui de venir s’installer chez vous.
— Mais elle a un mari et des enfants. Hum, du moins c’étaient des enfants la dernière fois que je les ai vus.
Ma colocataire réfléchit encore une minute.
— Cela m’embêterait que ma fille vieillisse et meure avant moi. Qu’est-ce que je ferais sans elle ? Il faut certainement qu’elle revienne vivre avec nous. Alors je crois vraiment pour ça que cette case va devoir s’agrandir. Faisons un marché, d’accord ? Vous dilatez notre maison pour en faire, disons, un château. Un grand et beau château. Sûr que vous pouvez faire ça avec votre grand pouvoir. Et en contrepartie, je vous offre le loyer gratis. Pensez à l’avantage : vous bénéficierez ici de la vie éternelle ou presque. Nous allons, moi et mon locataire (je ne veux surtout pas qu’il s’éloigne de moi d’un seul mètre maintenant), aller chercher ma fille pendant que vous faites vos petits arrangements architecturaux… Ah, et si vous pouviez aussi rapprocher la mer, ce serait encore mieux, j’ai toujours voulu avoir une maison en bord de mer…


    
    Ce texte que vous venez de lire n'est pas une histoire. C'est un rêve, de ceux qu'on fait en dormant (quel plus grand pouvoir a-t-on que dans nos rêves!). Comme souvent lorsque je fais un rêve mémorable, je prends des notes le jour même, au réveil (l'idéal serait de pouvoir prendre des notes pendant qu'on rêve, en dormant, mais je n'ai pas encore réussi cet exploit somnambulique) et j'ai donc écrit ce texte plusieurs mois après à l'aide de ces notes (trente pages tout de même!). Je ne pourrais pas le publier en tant que nouvelle, conte, fable, histoire, car il n'a pas de fin, pas de sens donc, et les lecteurs généralement détestent les histoires qui n'ont pas de fin, encore moins celles qui n'ont pas de sens. Il n'a probablement pas non plus de véritable début. Je n'ai pas essayé d'inventer une fin (ou un début) bien que j'aurais sans doute pu parce qu'il aurait en quelque sorte gâché la matière brute et je tenais à garder dans la mesure du possible l'aspect non poli de ce rêve. Tout au plus me suis-je un peu écarté de mes notes pour le dialogue final.
    Le sujet de ce rêve est pour l'essentiel, la rencontre entre les deux personnes les plus puissantes de l'univers, le Maître de l'Air et le Maître du Temps pour parler comme la femme du rêve ou dans les mangas. Et il se trouve que je suis l'une des deux, en tant que rêveur. On retrouve nombre de traits typiques des rêves dans le déroulement des événements. D'abord le rêveur est l'acteur principal puis, de fil en fil, il passe au second rang pour finir comme simple spectateur. Dans les rêves, l'inverse aussi arrive souvent et parfois même, j'en ai des exemples en tête, le rêveur arrive à concilier les deux rôles simultanément, car les dédoublements sont choses courantes dans les rêves. On observe également les métamorphoses typiques des rêves. Si vous y regardez de près, vous constaterez que le décor change insensiblement au cours de la narration, que les rapports entre les personnages changent, que des personnages apparaissent et disparaissent sans explication. Tout est mouvant dans les rêves. La logique qui régit les événements n'est certes pas la logique rationnelle, ni même celle qui régit les aventures d'Alice, beaucoup trop rigide dans son corset idéologique "absurde". On sent qu'il y a une logique dedans, une cohérence, mais du diable si on arrive à la définir : elle est trop souple, trop fluide, trop insaisissable.
    Les analyses de Freud et consort sont des jeux d'enfant. On peut certainement y trouver du sexe là-dedans, on peut y trouver tout ce qu'on veut y trouver en réalité. Le mystère essentiel n'est pas là. Une piste plus prometteuse peut être trouvée ici.


dimanche 15 décembre 2024

Ma peinture du dimanche : l’Alpha et l’Oméga

 


    Eh bien oui, on est dimanche. La vérité vraie est que je ne dessine ou ne peins pas uniquement le dimanche. Mais presque. Et je me considère comme un peintre du dimanche, modérément talentueux et très peu savant.
    Ce que vous voyez ci-dessus n’est peut-être pas ce que j’ai commis de plus esthétique ou de plus abouti mais c’est mon thème de prédilection par excellence et je peux affirmer sans crainte d’être contredit que cette peinture est le sujet dont j’ai réalisé le plus de variantes tout au long de ma ‘carrière’ de dessinateur/peintre/graphiste ou tout autre dénomination qui vous plaira. 
    Vous me direz : mais qu’est-ce que c’est que ce sujet ?! Peut-être n’y voyez-vous qu’un gribouillage de couleurs hurlantes qui sent le schizo de l’asile local, une abstraction colorée qui fait mal aux yeux. Toutefois, au moins à mes yeux, ce n’est rien de tout cela. Je suis au contraire un figuratif forcené (un péché majeur et à dire vrai impardonnable pour toute école d’art contemporaine, pire que les musulmanes à ce sujet, tout du moins à l’époque où j’y suis passé). Pour vous donner une idée plus juste du ‘concept’ (ah, ah, un grand mot qui sent son charlatan moderne à dix mètres !), j’aurais pu l’appeler — et qui sait, peut-être l’ai-je fait ! — « Création 37 », 37 n’étant là que l’ordre de production, une sorte de numéro d’opus. Bon, je n’ai pas peint réellement trente-sept variantes du même sujet, je n’en sais rien, j’ai perdu le compte, peu m’importe.
    Le titre, tout hypothétique qu’il soit, est astucieux. En effet, la peinture se veut à la fois une représentation symbolique de l’acte créateur et une représentation littérale de la création cosmique, l’œuvre de Dieu. J’en ai fait d’autres variantes plus parlantes à cet égard comme celles que vous pouvez trouver ici. Ce numéro d’opus est probablement un de mes essais les plus sauvages, les plus spontanés, les plus primaires. Très peu de réflexion, beaucoup de mouvement, d’action comme disent les critiques d’art modernes.
    Mais trêve de bla-bla et décrivons la chose plus précisément. Le cercle noir au centre représente un trou noir, pas un simple trou noir mais un super super trou noir, qui avale les galaxies et peut-être même des amas de galaxies. C’est pourquoi on trouve une densité de points blancs scintillants — aussi bien des étoiles que des galaxies — croissante en allant vers ce centre. Dans d’autres versions (voir ici par exemple), j’ai remplacé le trou noir par un grand trou blanc, une fontaine blanche comme disent les cosmologues, une branche très imaginative des astrophysiciens, ou même par une tête humaine fantomatique (voir les exemples cités plus haut) pour une plus grande lisibilité de la métaphore. La version primitive que j’en ai tirée ici me semble la plus correcte du point de vue scientifique vu que les fontaines blanches sont à peu aussi scientifiques que l’abominable homme des neiges et que le créateur à tête d’homme l’est encore moins. On pourra critiquer mes étoiles qui scintillent beaucoup trop pour des objets cosmiques, mais rien après tout n’oblige à imaginer que la vue est prise depuis le vide intersidéral ; de plus, comme je l’ai dit, ce ne sont pas tant des étoiles que des galaxies, qui semblent souvent un peu floues pour l’œil humain. Le trou noir central est né d’une explosion colossale qui cherche évidemment à rappeler le big bang originel. On en voit encore les traces dans ces lignes de forces qui partent du cercle noir (et qui y convergent puisque c’est un trou noir, le grand aspirateur céleste). Dans cette version, on peut donc aussi bien voir le commencement que la fin de l’acte créateur, de l’univers. L’alpha et l’oméga. Ah, voilà un autre bon titre que j’aurais pu utiliser (et que j'utiliserai peut-être, qui sait?): l’Alpha et l’Oméga !
    Entrons maintenant dans la cuisine du créateur (sans majuscule, soyons modeste). Un autre péché abominé sinon abominable selon les écoles d’Art et plus spécialement encore les écoles d’aquarellistes est d’utiliser le noir. Le cas est encore plus grave quand on l’utilise, comme moi, comme couleur de base d’une aquarelle. Dans ce cas, le péché est vraiment inexpugnable et vous conduit directement en enfer (où le noir est en effet toléré et même vivement conseillé). Naturellement avec ça, vous devinez que je n’ai pas fait un long séjour dans les écoles d’art de ce pays.
    Il s’agit en effet d’une aquarelle. Tout au moins pour l’essentiel. La couleur de base est donc le noir, un vrai noir, ni froid ni chaud, type noir d’ivoire, pas même cet ersatz de noir que j’utilise parfois, le gris de Payne, quand je veux passer pour un docte peintre académique (ah, ah, c’est une blague !). Les trois autres couleurs utilisées, sorties du tube, pour cette variante sauvage et primaire, et bien sont justement primaires : le rouge, le bleu, le jaune. En fait, comme je ne suis pas complètement primaire, j’ai utilisé de l’ocre doré pour le jaune, un genre de cyan pour le bleu et du rose tyrien pour le rouge. Et naturellement, si vous appliquez ces couleurs sur un papier chiffon demi humide (précision pour les spécialistes), les couleurs se mélangent sur leurs bords là où elles s’intersectent, et vous pouvez donc apercevoir ici où là des verts, des mauves, des bleu plus sombres ou de l’or rouge. Une fois le papier sec, ce qui n’est guère long, j’ai appliqué le noir à grand coups de brosse demi sèche en partant du centre (mais en laissant une zone de blanc) ou par des projections humides. Puis j’ai appliqué des empreintes humides sur le papier sec (pas les miennes, celles de frites fraîchement coupées) et j’ai répandu ici et là des pigments (très secs donc) pour créer des formes aléatoires, évoquant le grand chaudron cosmique. Après les pigments, mieux vaut pulvériser du fixatif sur le papier : le réarrangement des pigments qui s’en suivra, de par le souffle de la bombe, ajoutera encore une petite part de hasard. Je suis en effet de ces croyants qui pensent que Dieu, le seul vrai créateur, se sert du hasard, à la marge certes, mais de façon très significative.
    Cette technique n’est pas enseignée et a peu de chance de l’être à l’Académie. Pourtant, elle a ses mérites et même de grands mérites, au moins à mes yeux. Difficile d’obtenir plus grand contraste dans le cadre d’une aquarelle, d’obtenir des couleurs plus transparentes, plus vives, dont l’éclat semble acéré par le noir qui les entoure. J’ai toujours pensé d’ailleurs que c’était ma version personnelle du vitrail.
    Pour finir, j’ai ajouté le trou noir et les galaxies (ou les étoiles) à l’ordi car s’il y a bien des formes que je suis incapable de dessiner à la main, ce sont des géométries parfaites du type cercle ou étoile.