mercredi 19 août 2015

Pierre, de Melville : un livre maudit



 
Herman Melville, à peine plus âgé que son héros, Pierre

   On pourrait même dire trois fois maudit. Maudit par la critique, celle de l'époque et même encore celle d'aujourd'hui, quoiqu'avec plus de prudence. Maudit par le lecteur de 1852 comme, à peu de monde près, celui de 2015. Maudit enfin par Melville lui-même qui n'attendait sans doute quand même pas un tel bide, au moins lorsqu'il a démarré l'entreprise. Le plus drôle, si on ose dire, est que le but plus ou moins avoué de ce roman, dans les premiers plans de l'auteur, était de regagner les faveurs des lecteurs, en particulier du lectorat féminin, un peu délaissé jusque-là, grâce à ce roman décrit à son éditeur comme un roman sentimental gothique, et de remonter ainsi quelque peu les finances défaillantes de son ménage. L'éditeur, Harper, a reçu le roman terminé avec un commentaire qui tient sans doute de l'humour anglo-saxon : « j'ai trouvé le roman plutôt moins bien calculé pour la popularité que ce que l'auteur m'avait laissé espérer ». Dois-je préciser qu'il s'agit d'un euphémisme.  En réalité, Pierre ou Les Ambiguïtés ressemble plus à un suicide commercial.

   Parvenu à un certain stade de son roman, il me paraît impossible de croire que Melville n'ait pas su que son projet initial était mort et qu'il était en train d'écrire un monstre littéraire. Il le laisse entendre d'ailleurs assez clairement en parlant par la bouche de son héros, ventriloquisme dont il est coutumier, ou par un de ces commentaires de texte dont il n'est pas avare au cours du roman. En réalité le destin de son livre est le même que celui de Pierre et il ne fait guère de doute que Melville est le premier à le deviner.

En théorie et selon les principes de toute bonne règle littéraire, ce roman devrait être impossible à aimer, impossible même à lire jusqu'à la fin. Voici, pour ce qui me concerne, les dix-sept raison qui font que ce roman aurait dû me tomber des mains :

- le style : hétéroclite, compliqué, désordonné (il faut le lire dans la version originale pour “admirer” ces phrases en forme de puzzle où le labeur de remettre les mots à leur place naturelle vous fait souvent perdre le sens de ce que vous êtes en train de lire), enflé qui plus est par une rhétorique monstrueuse et omniprésente,

- la psychologie fantastique des personnages face à certains événements (et c'est bien un des domaines où le fantastique a le moins sa place),

- le goût immodéré de Melville pour l'allégorie : on le savait déjà,
- la parodie d'un genre qui est déjà une parodie (et tout à fait contreproductive dans ce cas),

- Les digressions incessantes : si on les enlevait, il ne resterait qu'un quart du livre, et encore…

- les commentaires de texte dans le texte : je déteste ça,

- les essais philosophiques et/ou métaphysiques inclus dans la narration : ça aussi, je déteste,

- l'auteur qui est à certains moments son héros et qui ne l'est plus du tout à d'autres, ce qui crée des effets pour le moins bizarres, que je ne peux comparer qu'à certains mauvais rêves où on est parfois l'acteur et parfois le spectateur, mais jamais les deux à la fois,

- le narrateur omniscient ou complètement ignorant selon l'intérêt bien compris de l'auteur

- les forgeries de l'auteur : des expressions ou locutions brèves que personne semble-t-il n'est capable de comprendre, même après un siècle et demi d'études érudites,

- dans le même esprit, des références nombreuses à des événements ou des personnages censément célèbres mais dont personne n'a gardé trace (il est possible que ce soit encore des inventions de l'auteur),

- le mélo le plus débridé, que dis-je, le plus délirant,

- l'inceste : ça me gêne, je n'y peux rien ; peut-être l'idée la plus bizarre de tout le roman (car il ne fait aucun doute, malgré l'ellipse victorienne, que la première chose que font le frère et la sœur, à peine réunis et mariés pour de faux est de se sauter dessus l'un l'autre ; voir les aberrations psychologiques dont je parlais plus haut ; l'idée même de se marier avec sa sœur bâtarde, tout en ne se mariant pas vraiment, pour lui donner le statut social auquel elle aurait droit est une idée incroyablement saugrenue et totalement improductive, surtout dans le contexte d'une Amérique puritaine),

- les ellipses outrancières : je n'ai rien contre en principe et pratique même assidûment la chose dans mes propres histoires ; mais dans le cas de Melville, je ne sais pas si on peut encore parler d'ellipse : l'histoire s'arrête ici et reprend là sans solution de continuité claire pour le lecteur, ; une fois encore, un peu comme dans certains rêves,

- les mystères irrésolus : je ne suis pas de ceux qui aiment les mystères que l'auteur résout au prix d'explications aussi laborieuses que superflues lors des cinquante dernières pages de son roman ; néanmoins par loyauté envers le lecteur, il ne semble pas excessif d'attendre de l'auteur qu'il nous donne quelques pistes, quelques indices, quelques clés au détour d'une page pour percer quelques-unes de ses énigmes les plus haletantes ; Melville ne fournit rien de la sorte ; il est possible, en fait, pour ne pas dire probable, que Melville n'en sache pas plus que le lecteur,

- sa désinvolture : je ne sais pas si on peut vraiment parler de désinvolture pour un livre aussi écrit, pensé, pesé, conscient de lui-même ; mais c'est l'impression qu'il peut donner.
    Voilà, j'ai donné toutes les raisons pour lesquelles je ne saurais aimer un tel livre. Mais je n'ai pas donné celle, l'unique, pour laquelle je l'aime. Pour une raison très simple : je n'en ai toujours aucune idée.

Illustration très (trop?) personnelle de Maurice Sendlak pour Pierre

jeudi 16 juillet 2015

Illustrer un livre : un charme qui n'enlève rien au texte

Rares sont les livres illustrés comme je les aimerais. D’abord parce que les livres de fictions illustrés sont en effet très rares. Je parle bien entendu des vrais livres, pas des livres pour enfant ou des BD. De mon point de vue, c’est difficilement compréhensible, tant cela peut ajouter à l’attrait du texte. Je me souviens ainsi d’avoir lu Le Double de Dostoïevski, illustré par un dessinateur dont j’ai oublié le nom (mais il aurait mérité que je le retienne) et qui m’avait fait littéralement redécouvrir cet excellent roman fantastique qui m’avait précédemment paru brouillon et manquant de respiration. C’était pourtant le même texte.
Le salaire de l'illustrateur est une raison à cette rareté (dans mon cas, c'est gratuit, ce qui est un gros avantage). La difficulté de rendre décemment à l'impression un dessin ou une peinture et donc le coût associé n’est plus à notre époque numérique un grand problème surtout si on se contente, comme c’est généralement le cas, d’illustrations en noir et blanc. En fait, avec les livres dématérialisés, cette objection n'a presque plus lieu d'être. Je pense qu'une raison bien plus ancrée dans le monde de l'édition "adulte" tient à ce que les illustrations sont connotées « gamin », bibliothèque rose ou livres de remise de prix. En réalité rien n’empêche d’illustrer les livres sérieux, aussi bien Moby Dick que la Recherche du Temps Perdu. En fait les quelques livres illustrés que j’ai eus dans les mains m’ont déçu pour la plupart. D’abord parce que les illustrateurs employés sont généralement médiocres et, j’imagine, pas chers du kilomètre dessiné pour l’éditeur. Ensuite parce que leurs illustrations sont bien trop serviles. Si l’écrivain écrit que son héros conduit une cadillac verte et porte un chapeau mexicain en fumant des havanes, l’illustrateur le représentera sortant de sa cadillac verte fumant un havane sous son chapeau mexicain. Je caricature mais quel intérêt a cette représentation littérale ? Pourquoi répéter obséquieusement ce qui est clairement écrit ? Le comble de cette manière est atteint quand le passage décrit est cité en légende de l’illustration : cela fait un double pléonasme. Bien sûr un dessinateur doué et inspiré peut réaliser un bon dessin en traduisant un élément du texte qui l'a particulièrement frappé. Mais pourquoi se limiter à ce qui est dit ? Dans une histoire, il y a des blancs, des non-dits, des obscurités, des zones de flou : c'est ici que l'illustration prend tout son sel. L’illustrateur peut, et j’ajouterais pour ma part, devrait de préférence nous montrer ce qui est hors texte, ce qui est du domaine de l’imagination du lecteur, en l’occurrence de la sienne. Cela enrichit le texte, donne un nouveau point de vue, élargit le spectre des possibles, peut servir de révélateur.
Dans mon cas, on ne sera donc pas étonné d’apprendre que la majorité des illustrations que je réalise, je dirais deux gros tiers à vue de nez, sont du hors texte, parfois pour le compléter, parfois carrément en parallèle, comme si les deux se situaient dans des univers très légèrement décalés.
L’illustration qui suit ne diffère du texte que par de petites différences : la mer prise dans les glaces est devenue un simple lac gelé, semble-t-il, et le ciel nocturne est illuminé d’une aurore boréale, à moins que ce ne soit un effet du vaisseau plongeant vers la surface, toutes choses non mentionnées dans l’histoire.

Illustration pour ma novella L'Ange Tombé Du Ciel



Dans cette autre, la scène décrite ne figure pas dans l’histoire, l’exploration de la planète aux métaux rares Aldoran, mais il est dit en passant dans le texte que le protagoniste de la nouvelle devait s’y rendre (sauf qu’il en est reparti aussitôt arrivé; c’est tout l’objet de l’histoire). Il s’agit donc d’une ligne divergente du texte même si l’on sait que l’explorateur y est allé dans le passé.

Dessin réalisé pour la maquette de la couverture de la novella L'Ange Tombé Du Ciel


Je pourrais ainsi multiplier les exemples, comme cette dernière image où il est certain que la petite fille n’a pas vu de si près le tigre, sans quoi il est probable que le roman se serait achevé beaucoup plus vite que prévu. Je la vois comme la représentation subjective de la stupeur et de la terreur ressentie par la fillette surprise durant sa baignade.

Image réalisée pour mon roman de space opera, à paraître un jour, "Fille des étoiles"

dimanche 21 juin 2015

No more superheroes, please

Les super-héros ont été un vrai trou noir pour la BD américaine d'imagination depuis des temps presque immémoriaux. En fait depuis la création de Superman et du Spirit de Will Eisner, ce qui fait tout de même un sacré bout de temps. Néanmoins, le monde des comics estimables avait résisté jusqu'à l'avènement au début des années 70 des impitoyables crétins nommés Spiderman, Wonderman, Ironman, etc. Ce qui est terrible, c'est qu'on ignore presque tout des comics, vu d'Europe au moins, en dehors de ces pauvres types habillés pour mardi gras. Et maintenant, c'est au tour du cinéma de disparaître dans ce puits sans fond. Tout est aspiré vers le néant : intelligence, subtilité, sensibilité, imagination, créativité, poésie et pour finir talent. Ainsi, on pourrait citer la liste des plus grands auteurs ou dessinateurs de bandes imaginatives et s'apercevoir qu'ils ont presque tous dû passer avec armes et bagages chez DC ou Marvel pour fabriquer à la chaîne les histoires de leurs stupides personnages en costume moulant s'ils voulaient vivre de leur métier. Oh bien sûr on me citera quelques talents dans la bande : Will Eisner à une époque ou, par exemple, Jack Kirby et son graphisme surpuissant. Soit. On pourra même citer quelques grands résistants au projet d'abrutissement généralisé, tel Moore et Gibbons pour leur Watchmen, une des plus violentes critiques de ce type d'histoires. Soit encore, bien qu'on puisse dire que DC joue sur les deux tableaux dans cette affaire, étant l'éditeur dans le même temps de Batman et Cie. Et j'admets encore que le Superman Returns de Singer est mieux que la moyenne ou que les deux premiers Batman de Nolan ont du style. Mais ça ne change rien au constat d'ensemble qui est que ces idiots costumés ont pratiquement tout détruit sur leur passage, exactement comme ils le font des villes ou des planètes qu'ils traversent.
Dans ce monde de brute, je vais donc me faire, et vous faire j'espère, un petit plaisir en invoquant les mannes de ces grands disparus qui seront bien difficile à ressusciter dans cet âge de plomb (qui fait suite à l'âge de bronze, qui fait lui-même suite à l'âge d'argent, etc.)

Le premier de tous, dans tous les sens, est forcément Windsor Mc Cay pour son Little Nemo in Slumberland. L'imagination dans toute sa splendeur. Des qualités de graphisme remarquables pour l'époque, pour n'importe quelle époque. Il est toujours lisible aujourd'hui, avec plaisir, à condition de faire un petit effort de départ pour entrer dans son monde (et à condition d'éviter la dernière réédition mégalo de ses aventures, presque impossible à manier, visiblement destinée pour des géants de trois mètres).

Je ne classe pas Flash Gordon parmi les super-héros, bien qu'il frôle de près le genre. Mais il y a là-dedans une telle débauche de qualités graphiques, de poésie naïve et d'imagination débridée que je le vois plutôt dans le domaine de l'imaginaire au sens le plus large. La preuve ci-dessous, par la grâce d'Al Williamson :



Frazetta est certainement un des meilleurs dessinateurs à avoir œuvré dans les comics. Il a vite préféré l'illustration et la peinture, ce qu'on peut comprendre, les choses étant ce qu'elles étaient, et ce qu'elles sont toujours, encore plus maintenant puisqu'il s'agissait alors de l'âge d'or de la BD américaine.


Bernie Wrightson est un monstre de talent, qui a lui aussi œuvré dans le genre noir. Dans la planche ci-dessous, il n'a pas grand-chose à envier à Breccia, question magie du noir et blanc, ce qui venant de moi, n'est pas peu dire.

Et tiens, pour finir, je ne résiste pas à ce merveilleux dessin tiré de son Frankenstein :

mardi 9 juin 2015

George Orwell et Le Prisonnier



Les critiques des œuvres d’Orwell sont presque toujours écrites sous l’angle politique. En fait, il est pratiquement impossible de lire un article sur les livres d'Orwell sans devoir se coltiner une dissertation sur le communisme, le socialisme libéral, le fascisme et autres ismes. La question est alors de savoir si ce sont des livres de droite écrits par un homme de gauche ou des livres de gauche écrits par un homme de droite masqué, foncièrement conservateur, foncièrement réactionnaire donc, et donc foncièrement mauvais. Dans les deux cas, il semble que cela ne puisse satisfaire les « comrades » de notre ferme internationale. Les gens de droite ont l'air de le trouver davantage dans leur ligne ; si j'étais eux, je ne m'en réjouirais pas. Car en vérité, l'unique message d'Orwell est : no future. Non, Orwell n’est pas le plus grand humaniste des grands écrivains. Sa confiance en l’humanité est incontestablement très faible, pour ne pas dire nulle, ce qui jette un sérieux doute sur son idéal de gauche (comme sur n’importe quel autre idéal).

   Je prends Orwell pour ce qu’il est, à savoir le meilleur inventeur de dystopie à ce jour, grâce à 1984, malgré des atouts au départ assez réduits, ou du moins assez peu nombreux. Orwell n’est pas précisément un grand styliste ; il y a des journalistes qui écrivent nettement mieux que lui. Ses personnages sont rarement mémorables et quand par inadvertance, ils le sont, ce ne sont pas à proprement parler des êtres humains. Big Brother en est la parfaite illustration. On notera également que les protagonistes de la Ferme des Animaux sont presque tous plus mémorables que ceux de 1984 ; mais voilà ce sont des animaux. Son imagination est limitée ; pas de grandes surprises à attendre de sa part. En revanche, il a les idées claires, très claires même et un vrai don pour les formules : novlangue, double pensée, crime de pensée, Big Brother, Ministère de la Vérité, Ministère de la Peur, La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance est la force, tous les animaux sont égaux mais certains le sont plus que les autres, etc.

   De même que James Tiptree Jr, Orwell est un autre grand traumatisé de la vie. Il voit certes correctement les horreurs de son époque, bien mieux et bien plus tôt que la plupart de ses contemporains, mais il ne voit que ça. La balance chez lui est brisée. Dans ses livres, tout particulièrement dans son chef d’œuvre, le mal est devenu une machine parfaitement huilée, toute puissante et inarrêtable. L’homme de bonne volonté trahit, le héros abdique, le Saint se renie, Satan Big Brother jouit pleinement des délices de sa nouvelle omnipotence. C'est un monde où Dieu est mort s'il a jamais existé (curieusement, ceux qui n'y croient pas sont les plus ardents à proclamer sa mort : allez comprendre). Dans cette logique, l’ultime résistant, s’il en existe, est un paranoïaque, un demi fou, un prisonnier en camisole qui voit le mal partout, qui ne croit en rien ni personne, excepté peut-être en lui. Ou du moins il serait considéré comme fou dans n’importe quel autre monde. C’est homme, vous l’avez compris ; c’est Le Prisonnier, celui de la série TV.

   Regardez bien l’expression de l’acteur incarnant Le Prisonnier.




   Et maintenant comparez avec ce portrait photographique d’Eric Bair, dit George Orwell.




   Il y a comme un petit air de famille, n’est-ce pas, et pas seulement dans l'ombre de sourire lupin ?



   Bien sûr, Le Prisonnier n'est pas une adaptation, même très libre du roman. Le Village n'est à coup sûr pas la mégalopole de 1984, peut-être pourrait-il être à la rigueur une base secrète du Ministère de la Vérité, ou plus sûrement du Ministère de l'Amour. Le Rôdeur, une des idées les plus authentiquement étranges de toute la SF, n'a pas d'équivalent dans 1984. Mais la société sous ses airs policés et guillerets est tout aussi totalitaire que celle du roman d'Orwell. Il n'y a pas d'échappatoire, sauf dans la folie. Numéro Un, inconnu et inconnaissable, comme son nom l'indique est le seul et véritable Dieu démoniaque du Village comme Big Brother l'est de la société de 1984. Il n'y a pas d'autre Dieu que ce dieu-là.

   La série doit beaucoup à 1984, mais elle doit aussi à Kafka, à Philip K. Dick et au psychédélisme des années 60 (pour le meilleur la merveilleuse scène de kosho, croisement de kendo et de trampolin, et pour le pire, l'épisode final). Plus profondément, elle diverge du roman parce qu'Orwell croit complètement à ce qu'il écrit, il est entièrement dans son monde, tristement sérieux, alors que les créateurs de la série ne sont ni tristes ni vraiment sérieux. L'ironie, la dérision, le jeu, la fantaisie sont sans cesse présents tout du long de la série, ce qui l'empêche de sombrer dans la lourdeur (en fait, en dehors des deux derniers épisodes, elle est remarquablement légère au vu des sujets traités) mais la rend moins efficace dramatiquement.

   Comme la plupart des grandes séries, en particulier de SF, Le Prisonnier se termine mal pour le spectateur, très mal, j’en ai peur. Il est toujours excessivement difficile de renouer tous les fils tissés durant les multiples épisodes de manière satisfaisante pour l’intellect et l’émotivité du spectateur. Quand un des deux objectifs est atteint, c’est déjà beaucoup. Patrick Mc Goohan n’a même pas essayé. Face aux entraves des producteurs, des spectateurs incapables de le suivre (de même que les Villageois de la série refusent de le suivre dans Liberté Pour Tous) il a réagi exactement comme son personnage, en individualiste forcené, égocentrique, libertaire, paranoïaque et vindicatif. Devenu le parfait Numéro 1 (acteur, producteur, réalisateur, scénariste) de la série, il l’a achevée dans un délire incompréhensible, avec son terrible sourire carnassier, histoire de faire un ultime, magnifique et suicidaire pied de nez à tous ces imbéciles qui voulaient l’emprisonner dans l’étroite routine audiovisuelle de l’époque. Le seul véritable fait significatif de l’épisode final est la révélation du visage du Numéro 1… attention spoiler à suivre... trop tard... qui n’est autre que celui du numéro 6. Il ne faut pas voir là-dedans, selon moi, une histoire profonde de dédoublement schizophrénique mais un bras d’honneur hors texte, signé Mc Goohan, pour tous ceux qui l’ont empêché de faire une seconde saison. Ce qu’il dit, c’est : « je suis le numéro 1 de cette série, je fais ce que je veux et je vous emm… ! »
Naturellement après ce dernier exploit, cet acteur à succès a littéralement disparu des écrans en même temps que son mémorable personnage. Mais de toute la descendance audiovisuelle du roman d'Orwell, la série qu'il a laissée en est le plus beau et le plus passionnant des rejetons, loin devant le film 1984 et même Brazil, qui n'est autre qu'un 1984 avec costumes et décors baroques.

Liens :
George Orwell : centré sur le  rapport entre le totalitarisme de 1984 et ce qu'Orwell a expérimenté lors de la guerre civile espagnole (en français).
George Orwell (Animal Farm) en anglais.
Le Prisonnier en français 

Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles : 
- James Tiptree Jr : ici
- Gene wolfe : ici 
- James Crowley : ici 

samedi 16 mai 2015

Run, boy, run for the girl (she's running so fast)!







    
Description: a fair naked girl running in the magic half-light of the virgin forest, a soldier's trying to catch her (cos she's the enemy!) but she's running too fast and bouncing too high; but, but—what's in his left hand? Is he really going to shoot such a lovely girl...!? 

      I've made the drawing above for my space opera novel “Notre Mère qui êtes aux Cieux” which should be released in the centuries to come. Well, in the beginning, it was supposed to be just a sketch with pencil before the real thing, with water colors or pastels or... I don't know, at any rate many bright colors. But I found this black and white so magic with the strange light of the rainforest than I finally chose to go on this way. It is a little bit more elaborated than a normal sketch of my own but I drew it fast, almost as fast as the girl's running.)

Later note: this sketch was actually intended to illustrate the French science fiction novel "Notre Mère qui êtes aux Cieux"as it was said above. But in the course of the writing, the narrative shifted and the scene which you are seeing has gone! So, it was never published.


dimanche 3 mai 2015

Les grands textes fantastiques

 
Le dragon fantastique : aquarelle, feutre, pigments, rehauts de blanc

Mon vieux dico me souffle que le fantastique est le royaume de l’imaginaire, de l’irréel, du surnaturel. Toujours tirée de ce même dico, une citation de Roger Caillois (ne me demandez pas qui c’est : Wiki est votre ami) tente d’en donner une définition plus précise : « … le fantastique est rupture de l’ordre reconnu, irruption de l’inadmissible au sein de l’inaltérable légalité quotidienne ». C'est bien dit et je vois plusieurs mots intéressants là-dedans : rupture, ordre, reconnu, inadmissible. Je suis tout à fait Caillois dans le choix de ses termes. Oui, le fantastique n’est pas nécessairement le royaume de l’irréel et du surnaturel, comme on le croit et l’écrit souvent. Ce qui compte n’est pas que l’événement raconté ou montré soit à proprement parler surnaturel mais qu’il soit ressenti ou compris par le lecteur, le spectateur, comme tel. C’est pourquoi le choix des mots de Caillois me paraît tout à fait judicieux.

   Je dirais que ceci est la définition du fantastique la plus stricte et la plus satisfaisante intellectuellement. Et les grands noms qui s’y rattachent sont alors Poe, Le Fanu, Hoffman, Chamisso, Gogol, Stevenson, Machen, Lovecraft, Borges, Sturgeon, et, si on veut, Stoker. Permettez-moi de rajouter à cette liste assez consensuelle le nom de William Hope Hodgson, bien que ce soit loin d’être l’écrivain le plus accompli qu’on ait vu dans le domaine et celui de Gene Wolfe, qui devra bien un jour être reconnu à sa vraie valeur (il suffit pour ça de mourir me direz-vous ; ce devrait être bientôt fait). Et permettez-moi d’omettre l’inévitable Stephen King, même s’il n’est pas sans mérite. Peut-être vous étonnez-vous de ne pas trouver dans cette liste quelques noms très fameux. Maupassant pourrait peut-être y figurer à la marge. En effet, selon moi, le fantastique de Maupassant ne répond pas complètement à la définition donnée plus haut. Presque rien, me semble-t-il, dans ses nouvelles dites fantastiques n’est véritablement inadmissible, rupture de l’ordre reconnu comme dit aussi Caillois. Le problème, si c’en est un, vient de l’ambiguïté de ses récits, de la non fiabilité des personnages qui les rapportent ou qui les vivent. Le fantastique tel que définit plus haut exige en effet que le témoin de ces événements soit crédible. Est-ce qu’il existe un seul texte fantastique de Maupassant où l’on ne peut pas attribuer l’événement “surnaturel” au psychisme délirant du héros ? Je n’en vois qu'un, le plus fameux de tous, et encore beaucoup contesteraient cette classification. C’est la même raison qui m’a fait écarter Henry James et son fameux Tour d’écrou (la fille est beaucoup trop  détraquée pour être prise au sérieux). Kafka est également un de ces auteurs à la marge du genre, que l’on pourrait accepter à la rigueur. Le problème vient cette fois du monde dans lequel évoluent les personnages, qui semble plutôt relever de la fable que de la réalité de l’époque. Or, une des conditions pour pouvoir entrer dans le genre fantastique tel qu’il a été défini plus haut est d’ancrer la narration dans le réel, et même de préférence dans le réel le plus quotidien (rappelez-vous : « l’inaltérable légalité quotidienne » sur laquelle je ne me suis pas trop appesanti). Vous me direz que La Métamorphose… Oui, à la rigueur La Métamorphose. Mais j’ai toujours le soupçon avec Kafka de lire une fable ou une allégorie, ce qui est fort bien également, mais c’est autre chose. De même, la majorité des contes de Borges, mais pas tous, pourraient être disqualifiés pour la même raison.
   Après les spécialistes du genre, viennent les amateurs, je veux dire ceux qui pratiquent le fantastique par accident et pour ainsi dire à leurs heures perdues. On pourrait citer ainsi Kipling, London, Balzac qui ont tous œuvrés épisodiquement dans le domaine et parfois pour le meilleur. On pourrait peut-être même avancer, un peu audacieusement, le nom de Shakespeare. Après tout, Le Songe d’une nuit d’été, Macbeth… Mais je suppose qu’il conviendrait mieux à ma deuxième catégorie.

   La seconde variété comprend tout ce qui en tant que lecteur ou spectateur nous semble avoir les formes et les couleurs du fantastique et qui ne l’est pourtant pas selon la définition plus sévère donnée plus haut. Naturellement, cette catégorie est la plus représentée, très logiquement, et de loin. Je suppose même, sans preuve il est vrai, qu’on pourrait trouver dans chaque écrivain de renom un texte au moins pouvant entrer dans cette catégorie (certaines exceptions me viennent toutefois immédiatement à l’esprit).

   Ainsi, Tolstoï, l’écrivain diurne et rationnel par excellence, a écrit certains chapitres dans son (trop) long roman Résurrection, qui pourraient relever du fantastique au sens le plus large. Et il se trouve que ce sont aussi les plus beaux chapitres du roman. J'ai déjà parlé de Maupassant, James et Kafka que je range ici sans hésiter. Chez les Russes, Tchékhov et Dostoïevski ont tous deux également des nouvelles ou des parties de roman qui peuvent sans trop de difficulté rentrer dans la catégorie. L’œuvre de Cervantès en est truffée. Hugo en a lui aussi. La Divine Comédie toute entière est bien sûr une œuvre fantastique dans ce sens élargi.

   Chez les écrivains contemporains les plus célèbres, on peut en trouver de même. Ainsi, même chez Carver, le chantre du minimalisme, du tragique dérisoire et du banalement sordide, on peut lire cette merveille d’atmosphère fantastique qui s’appelle Blackbird Pie.

   Enfin, L'Oncle Silas, qui est peut-être le meilleur roman fantastique de ma connaissance — les meilleurs écrits fantastiques étant le plus souvent des nouvelles, généralement brèves, très exceptionnellement des novellas — ne contient strictement aucun événement “fantastique”, bien qu'il appartienne indéniablement à ma deuxième variété. Lisez-le et vous comprendrez d'où sortent certaines des meilleures idées du Dracula de Stoker.
    Il existe enfin une autre variété de marginal, à vrai dire peut-être représentée par un écrivain unique, Gaston Leroux. Chez cet écrivain, on trouvera tous les ingrédients du genre, toutes les lettres serais-je tenté de dire, mais pas l’esprit. En effet, au lieu de nous persuader que les événements rapportés, souvent des plus hauts en couleur pourtant, sortent de l’ordre naturel, il s'acharne à nous persuader du contraire. Avec lui, tout peut s'expliquer : les vampires, les créatures de Frankenstein, les sasquashs, les fantômes, les savants fous… Dans sa volonté de cartésianisme, il pourrait se rattacher davantage à la SF, ou au roman de mystère à l'anglo-saxonne, comme Le mystère de la chambre jaune, si ses sujets étaient un peu moins… fantastiques. Et bien qu'il ne soit pas impossible de trouver chez lui quelques nouvelles appartenant sans discussion au genre, même selon le sens le plus strict, je ferai donc pour lui tout seul, il le mérite bien, une troisième et dernière catégorie qui portera son nom.

Quelques liens :
Blackbird Pie de Raymond Carver 
L'oncle Silas de Sheridan Le Fanu
Toutes les couleurs de l'enfer (All the hues of hell) de Gene Wolfe, recueil composé spécialement pour les Français (ça n'annonce généralement rien de bon) qui ne comprend, selon l'éditeur, que des récits fantastiques. Sans doute pas le meilleur recueil de Wolfe mais contient tout de même quelques uns de ses plus beaux textes fantastiques (Le détective des rêves, Kevin Malone, Suzanne Delage, La plus belle femme du monde). Quant à la nouvelle éponyme, Toutes les couleurs de l'enfer, excellente aussi, elle est en fait de la SF la plus pure, du space-opera, chose pourtant excessivement et regrettablement rare chez Wolfe ! Comme quoi les éditeurs ne lisent même plus les livres qu'ils publient, c'est dire ceux qu'ils ne publient pas.
La Grande Anthologie du Fantastique, des anthologistes Stragliati et Goimard, la meilleure anthologie fantastique en langue française et de loin. On peut toutefois s'étonner de l'absence de quelques auteurs comme W.H. Hodgson ou... Stephen King, qui écrit de bons textes quand il veut.

samedi 11 avril 2015

Until In Excess, Imperceptible UFO par The Besnard Lakes : encore une musique venue d'ailleurs.

  
À en juger par la pochette, très belle, les Besnard Lakes sont parfaitement conscients du côté impressionniste de leur musique, et semblent même vouloir l'accuser ici. Le titre de cet album en fournit un autre indice. Pour de la musique pop/rock, c'est assez audacieux comme positionnement je trouve, et à coup sûr original. On aurait peut-être été moins surpris si cela venait d'un groupe français, étant donnés nos glorieux ancêtres. En réalité, la musique impressionniste a toujours plu et inspiré les Anglo-Saxons (et les Russes, mais là il s'agit plutôt d'un prêté pour un rendu) ; il suffit d'écouter les musiques d'une grande partie des films américains. De plus, ils ont eu de grands compositeurs impressionnistes, Holst pour ne citer que lui, ayant même réalisé un des chefs-d’œuvre du genre avec ses Planètes. Néanmoins, on peut se demander pourquoi ce doit être un groupe canadien qui produise le plus bel album impressionniste de la musique pop/rock jusqu'à ce jour. Pourquoi pas un groupe français ?
Bien sûr, je fais semblant de me poser la question. Je sais pertinemment la réponse. Le Canada, un petit pays en terme de population peut se prévaloir de groupes tels que The Besnard Lakes, Patrick Watson and the Wooden Arms, Godspeed You Black Emperor, Black Mountain, voire Arcade Fire pour leur premier album : rien qu'à eux cinq, on a là au moins dix des cent meilleurs albums pop/rock parus depuis le début de ce siècle. Et quoi du côté français ?… Même la Belgique, pays aussi ridicule pour la grande France que le Canada l'est pour son voisin du sud, fait mieux sans peine. Ce n'est pas faute d'avoir des talents dans ce pays, c'est faute de soutien envers eux ; c'est probablement faute de savoir même les repérer. Quand on pense à l'intérêt qu'un groupe aussi talentueux que Jack The Ripper et son avatar The Fitzcarldo Sessions a suscité dans la critique française, intérêt qui a rapidement pris la forme d'un enterrement tout vif, il ne faut pas s'étonner que les germes les plus prometteurs aient du mal à lever très haut. La différence tient au traitement qu'on accorde ici ou ailleurs au talent, à l'art vraiment accompli. La Grande-Bretagne, pays très comparable au nôtre en termes de population et niveau de vie, offre une comparaison encore plus terrible pour la France. Où diable sont passés tous les talents dans ce pays ? Jack de Ripper, puisqu'on parlait de lui, a déjà disparu dans l'indifférence générale. La langue n'a rien à y voir ; on est loin du temps des yéyés. Les groupes ou musiciens connaissant le succès à l'étranger chantent (enfin si on ose dire) en anglais. Ils sont tous médiocres ou surfaits. Les vrais talents restent dans l'ombre. Les effets de mode et d'engouements irrationnels ont lieu partout, mais en France au lieu que la critique serve à éclairer et à trier ce qui vaut vraiment la peine, elle sert pour l'essentiel à alimenter les grosses machines à rave-party. Même la critique de rock indé, qu'on pourrait croire pourtant soucieuse de découvrir les nouveaux talents préfère mettre au pinacle des chanteuses (enfin si j'ose dire) du calibre de Charlotte Gainsbourg. Outre que cela a un vieil air de népotisme, comment voulez-vous après ça que les gens qui ont des oreilles vous prennent encore au sérieux ?
Après cette plutôt longue digression, j'en conviens, retournons à cette merveilleuse musique venue d'ailleurs. De tous les albums impressionnistes des Besnard Lakes, celui-ci est le plus impressionniste. Il y a donc beaucoup de nébulosités, de nappes liquides (à commencer par le nom du groupe), de cieux stratosphériques (And Her Eyes were painted in gold) de brouillards fantomatiques (The Specter), de lieux ou personnages mystérieux et sûrement exotiques (Alamogordo). C'est de l'impressionnisme au sens premier. C'est du très bel ouvrage, fait par des musiciens visiblement parvenus au sommet de leur art, ou plus très loin. Précédemment, ils avaient déjà réussi de très belles choses, mais aussi de nettement moins bonnes et d'une façon générale, semblaient hésitants entre plusieurs styles (l'un d'eux étant le shoe-gazing, voire le noise, ce qui n'est pas une très bonne idée quand on possède un talent et des oreilles aussi délicats que ceux de Jace Lasek). Cette fois, on a vraiment le sentiment qu'ils y sont. Oh, certes, je peux trouver un ou deux défauts dans cet album, un ou deux titres qui ont visiblement été édulcorés pour passer sur les ondes amerloques ou sur Youtube (quoique je ne sois pas sûr que le public d'internet apprécie particulièrement ce genre de gâteries). Il y a aussi la chanteuse Olga qui me convainc nettement moins que son mari. Le couple opérant dans le même groupe semble en effet devenu une spécialité canadienne, parfois pour le meilleur (Black Mountain, Arcade Fire) ; ce n'est pas le cas ici. Mais bon difficile de virer sa propre femme, ou de lui couper le micro chant. Elle n'est d'ailleurs pas mauvaise, juste pas tout à fait au niveau. Bon, j'aurais tendance à dire que l'intérêt supérieur du groupe voudrait qu'elle se concentrât uniquement sur sa basse et éventuellement sur les chœurs.
En réalité, devant l'ampleur du souffle déployé ici et la beauté de l'ensemble, ces petits défauts sont presque — mais pas tout à fait — des mesquineries de ma part. Et ce mystérieux Alamogordo est un parfait bouquet final au voyage.