samedi 6 mai 2023

Voiles d'or en abîme passant : préface pour une édition future


Voiles d'or en abîme passant est le septième et dernier tome de la série des Sept Cercles de l'enfer. C'est aussi, et de loin, le plus long. J'ai l'habitude de dire que ma distance de prédilection est le 800 ou le 1500 mètres; ici, on est clairement plutôt du côté du 10000.

C'est aussi, très probablement, ma dernière performance dans ce domaine (celui de la fiction littéraire) ou du moins la dernière publiée (puisque l'ordre de publication ne suit pas toujours l'ordre chronologique de leur rédaction : le sixième tome, Jeu de mort, dont je parle ici, a été écrit en fait juste après "Voiles d'or" sur la lancée de mon inspiration, même si le sujet n'a presque rien à voir). Je peux imaginer écrire par la suite quelques contes, quelques rêveries, quelques voyages oniriques  illustrés ou quelques poèmes (si on inclut la poésie dans la fiction, ce qui est discutable) mais aucune oeuvre de longue ou même moyenne haleine. 

Ce n'est pourtant pas que l'écriture de ce roman et le labeur associé m'aient dégoûté de l'entreprise. Au contraire, j'ai pris plus de plaisir à l'imaginer et trouvé plus de satisfaction à le transcrire que bien des textes plus brefs que j'ai pu écrire précédemment. Mais à tort ou à raison, j'ai eu le sentiment d'avoir lancé mon javelot (pour rester dans les métaphores athlétiques) aussi haut et loin que je le pouvais et que je ne pourrai jamais dépasser ni même atteindre cette marque. Or, durant toutes ces années de bagne consenti, mon moteur principal a été la conviction que je pouvais toujours faire mieux; sans elle, il n'y a plus de sens à continuer.

Je ne vais pas trop parler du roman dont on pourra trouver une présentation pas plus inexacte ici qu'ailleurs. Je ferai juste remarquer au lecteur très naïf que l'explication du titre fournie dans cette présentation est évidemment aussi fictive que le reste. En réalité il s'agit d'un exercice en forme de blason, chaque terme ayant un sens particulier dans la langue héraldique, qui est essentiellement graphique : voile, or, abîme, passant.

J'ai choisi une citation de Rimbaud pour ouvrir le roman, tirée de son poème le plus célèbre mais certainement pas la strophe la plus connue, pour deux raisons : d'abord parce que Rimbaud reste mon poète préféré et surtout parce que j'aurais pu sans forcer beaucoup appeler ce roman Le bateau ivre.


Vous pouvez lire sans bourse délier un assez long extrait du roman ici.

 

dimanche 23 avril 2023

Des nouvelles du front ukrainien

 https://youtu.be/Crc88iYn1mM


Voilà qui est résumé avec brio sinon avec tact.
Notez le plaisir avec lequel le maître du jeu joue de sa marionnette après avoir constaté son manque de zèle et s'en sert comme d'un marteau contre la cible. Maintenant imaginez une grosse enclume à la place du coussin rembourré et une masse d'arme pleine de pointes à la place du ballon et vous aurez une juste idée de ce qu'est le "front" ukrainien après plus d'un an de guerre. Bien sûr, la marionnette est consentante dans ce cas comme dans l'autre. Pensez donc au flot d'argent incessant qu'il faut pour entretenir une flamme aussi perverse. Il vient aussi de vos poches, spectateurs.


samedi 22 avril 2023

À quoi servent les poètes ?

La poésie est-elle seulement encore possible après Auschwitz ?

Cette question a été posée par le philosophe-musicien Adorno, un Allemand évidement malgré le patronyme corse. Il ne s’agit pas de simple rhétorique. On peut toujours écrire de la poésie, et de fait il s’en écrit des kilos ; mais peut-on encore la lire ? Peut-on en accepter l’idée-même ? Si la poésie est fondamentalement le dévoilement de la beauté cachée du monde, comment la concilier avec la révélation de l’horreur sans fond et du chaos pré-apocalyptique qui sont les signatures indélébiles du vingtième siècle ?

En fait, la question est plus large : est-il encore possible après les divers massacres du siècle précédent de faire de l’art, du grand art, celui qui cherche à s’abstraire des contingences, des basses comme des courtes visées ? En effet, on peut affirmer que la poésie est l’essence-même de ce type d’art.

Une façon très simple et très facile de répondre à la question est d’être factuel : depuis les grands charniers du vingtième siècle, il se fait encore et toujours de l’art, du grand art même, et donc la réponse est oui. Chacun trouvera les exemples de son choix. Personnellement, je citerai Messiaen dans son camp de concentration, Bougalkov toujours au bord du goulag, Céline (pour son Casse-Pipe), Schostakovitch, Thom Yorke, Robert Wyatt, Christian Vander, Sergueï Bondartchouk, Kurosawa, Isao Takahata, Souleymane Cissé pour son Yeelen (La lumière), Elem Klimov (en particulier son ultime film Idy y smotry (Venez et voyez)) le film Blade Runner ou même la série populaire des années 2000 Battlestar Galactica comme des preuves parmi d’autres de cette affirmation. Quel que soit l’art où cette poésie s’est exercée, on s’aperçoit qu’elle a intégré sans difficulté apparente l’horreur sans fond et le chaos dont je parlais plus haut. Pas plus que le mal, la poésie, la beauté, n’ont de limites. Et allons encore un peu plus loin, plus l’humanité aveugle explore les abysses sans fond du mal, plus la poésie qui s’en exhale s’élève vers les cieux, ainsi que son parfum ineffable, comme dans un balancier parfaitement réglé. 

Le but ultime de l’Arch-Ennemi — appelons-le Grand Satan par exemple — est de casser l’esprit saint, de casser tout ce qui a du sens, de briser l’image-même de la beauté et de la justice que nous portons au fond du cœur, d’arracher tout espoir, toute foi, toute confiance en la bonté du Créateur, si tant est même qu’on croit en un Créateur. Ce grand œuvre de démolition a été presque achevé au siècle dernier, dans son application rigoureuse du moins, car la théorie remonte au siècle précédent avec les grands estropiés de l’âme que sont Darwin, Nietzsche, Marx, Freud, les quatre évangélistes du renversement des valeurs. Le fait que trois de ces quatre-là soient issus de la sphère d’influence germanique est anecdotique ; il se trouve simplement que les Allemands de cette époque avaient un don pour explorer les idées abstraites supérieur aux autres. Ces idées en réalité étaient présentes partout à la pelle, au moins dans le monde occidental ; il suffisait de les ramasser. Car il faut de grands hommes pour exprimer et faire accepter les doctrines d’un nouveau paradigme, même si elles sont essentiellement fausses, mesquines, terriblement incomplètes.

La poésie peut se retrouver partout, y compris dans les domaines les moins suspects, comme les sciences ou la comptabilité mathématique. Car elle s’adresse à l’âme tout entière. Les estropiés de l’âme ne s’adressent qu’à certaines de ses manifestations les plus facilement corruptibles, dont la première de toutes est la raison. On peut tout faire dire et tout faire faire par l’entremise de la raison quand elle n’est plus soutenue par les autres facultés, en particulier le sens inné du bien et du mal. Cela s’est fait depuis toujours et continuera à se faire tant que l’Homme existera.

L’œuvre de démolition a été presque parachevée. Presque est le mot le plus important dans la dernière phrase. On s’apercevra plus tard, bien plus tard, que cette résistance sur le fil a une grosse dette envers les poètes, la sorte de grands hommes dont je parle plus bas, la plus naturellement rétive aux pièges et extorsions monstrueuses de la raison.


C’était la théorie, voici la partie pratique pour ainsi dire.


À quoi servent les grands hommes ?


Il était assis à sa table, accoudé,

L’artiste, et semblait se demander

S’il devait appuyer sur le front

Ou sur le cœur son double canon.

« Ça n’va pas bien, m’sieur ? lui ai-je dit

(C’est qu’il n’y avait rien d’inédit).

Il m’a dévisagé l’air chagrin,

Toujours muet, avec ses yeux de chien.

Pauvre bonhomme. Il semblait bien bas.

Enfin sa voix résonna comme un glas :

« Je suis un ver. J’ai raté ma vie,

Je viens de rater ma mort aussi.

Du commencement jusqu’à la fin,

Docteur, j’ai manqué à mon destin.

— Balivernes ! Vous êtes brillant !

— Disons que je suis un ver luisant.

Mes chefs d’œuvre n’ont servi de rien,

Mon exil étrange encore moins :

Le monde n’a pas changé d’un fil

Et l’Homme est toujours aussi futil.

Mes plus beaux vers sont sus de trois snobs

Qui les replacent entre deux robes.

Mon sacrifice extraordinaire ?...

Les malins se rient de ces manières.

À quoi servent alors les grands hommes ?

Puisque le monde, jamais, en somme,

Ne va au mieux mais toujours au pis ?

Ne sommes-nous que de beaux esprits

Comme ils disent, vains sémaphores,

Épouvantails impuissants au bord 

De la voie, où fonce dans la nuit

L’énorme train d’acier et de bruit ?

Quelle est notre fonction dans la vie

Puisque rien ne freine ou ne dévie

Le monstre en sa folle cavalcade ?

Si les génies, les plus grands alcades,

Les savants chercheurs de théorèmes,

Les saints hommes, le Messie lui-même,

N’ont pu stopper ce dévoreur d’âmes,

Pourquoi ne pas sortir de ce drame

Par une porte ou bien par une autre,

Par celle dont cette arme est l’apôtre

Ou par le silence des cavernes.

— Et moi je répète : balivernes !

— Non docteur, je suis bien résolu

Et cette fois vous ne m’aurez plus.

Vos arguties ne sont plus de mise,

Ma décision est belle et bien prise :

Je me retire au loin, j’en termine

Avec un monde qui m’abomine.

— Si ça vous plait, poussez la gâchette

Mais pourquoi m’inviter à c’te fête ?

— Il est dur d’être seul à cette heure

Et c’est vous que j’ai choisi, docteur,

En tant que vieux routier de la mort,

Avant de voir l’envers du décor.

— Si c’est vot’ dernière volonté…

— Il est vrai que d’un autre côté,

Je ressens quelque chose d’immense,

Telle une interminable naissance,

Quelque chose de plus inarrêtable

Que les saisons, de plus malléable

Que l’or, mais plus indestructible

Que le dur métal qu’on passe au crible,

Quelque chose qui monte sans cesse

Et qui ne va jamais à la baisse :

Ce quelque chose est la conscience.

Par-delà le temps et les distances,

Au-dessus des charniers, des décombres,

Des violences et des viols sans nombre,

De l’injustice institutionnelle,

Des accaparements criminels,

De ceux-là qui ont plutôt que d’être — 

Gardiens de l’or, d’un temple ou des lettres — 

Des anciens et des nouveaux mensonges,

D’actes si fous qu’on croirait un songe,

De rêves morts avant d’être nés,

De lacs noirs, de plaines calcinées,

Elle s’accumule en lourds présages

Silencieux, comme des nuées d’orage,

Elle plane dans quelques hauteurs

Attendant l’éclair libérateur.

Car en ce monde rien ne se perd,

Pas plus la pensée que la matière.

Mais elle vole de l’un à l’autre,

Délaisse une nation pour une autre,

Passe de l’Égypte à Israël,

Va chez Hugo après Ezéchiel,

Visite la vierge et le vieillard,

Le preux, l’austère ou le paillard,

L’astronome à la suite du prêtre

Et plus jamais ne peut disparaître

Et toujours change en s’élargissant.

Et si le grand homme était le point

Où les idées en l’air trouvent leur joint,

Où de la masse émerge le sens,

Où les songes flous se font conscience

Où la conscience devient lumière !?

Oui, les grands hommes, rois solitaires,

Portent haut ce poids sombre et radieux

Qui rapprochent les hommes de Dieu

Et leur redonnent le goût enfoui

Du bien, du beau, du vrai, de l’inouï !


dimanche 5 mars 2023

Une histoire abrégée du Christ et de ce qui suivit

 

Le Nouveau-né de Georges de la Tour, sans auréoles et autres artifices

Remarque préliminaire : cet article est la première véritable incursion que je fais dans un terrain miné, objet d’une guerre féroce, l’histoire des religions (et l'histoire tout court mais plus intensément ici qu'ailleurs), et plus précisément de leurs grands enseignants, terrain où je ne me suis pour l’heure engagé que lors de brèves digressions dans des articles qui par ailleurs traitaient de tout autre chose.


Première partie : Yeshua


J’appellerai par son nom charnel, juif, donné par ses parents, celui qu’on appelle le Christ mais qui n’a jamais été appelé ainsi de son vivant, sauf en une ou deux occasions répertoriées. Je l’appellerai donc Yeshua.

La mère de Yeshua, Mariam, était fiancée à un homme à coup sûr plus âgé et probablement plus riche, comme c’était la tradition alors, quand elle tomba enceinte de son premier enfant qui devait porter le nom de Yeshua. Ils n’avaient pas eu encore de rapports sexuels et il lui fut donc difficile d’expliquer à Yosseph, le fiancé, comment la chose était arrivée. Avait-elle été séduite et fécondée par un beau parleur, avait-elle commis une erreur de jeunesse, comme cela arrive aux jeunes filles inexpérimentées ? Avait-elle été violée par un agresseur ? Les auteurs ne le disent pas. Quoiqu’il en soit, le dénommé Joseph devait être assez amoureux de l’imprudente car il ne brisa pas son serment et l’épousa malgré l’enfant à naître de père inconnu.

Yeshua naquit dans la ville de ses parents, Nazareth, en Galilée, ou peut-être lors d’un voyage en Palestine, à Bethléem. Rien de particulier n’est à relever à cette occasion. L’accouchement se déroula sans doute assez bien car Mariam eut encore plusieurs fils, dont Joseph et Jacques, et plusieurs filles dont on ignore les noms, après son aîné.

Rien non plus n’a été signalé de significatif dans sa jeunesse, annonçant l’homme qu’il deviendrait, jusqu’à ce que Yeshua atteigne une trentaine d’années (les auteurs ne fournissent pas plus de précisions). Mais on sait qu’à cet âge, il traversa une grande crise intérieure dont il sortit convaincu que son propre peuple, le peuple élu de Dieu, s’en était en réalité éloigné. Tout son enseignement visera à redresser la vision de Dieu qu’en avaient ses compatriotes aveuglés par les faux prophètes et les guides médiocres ou corrompus. Et quel enseignement est plus fort que celui qui se fait par l’exemple ? Il devint donc pour un temps imparti l'image incarnée de Dieu, quoique de chair et d’os, malgré toutes les contraintes et limitations que cela implique, et le resta jusqu’à sa mort, même lorsqu’il connut l’abîme du doute et qu’il prononça une de ses paroles les plus célèbres : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » On pourrait croire que ceci est la preuve de son imperfection ; au contraire, la perfection voulait qu’il prononçât ces paroles précisément à cet instant et dans ces circonstances épouvantables. Son enseignement consista à rendre visible ce qui était invisible, dicible ce qui était indicible, sensible ce qui était impalpable.

L’enseignement de Yeshua est le contraire de la sagesse humaine, essentiellement pratique, car cette sagesse-là ne fait pas naître la foi dans le cœur de l’homme et il avait besoin que beaucoup d'autres aient foi en lui, « une foi capable de déplacer les montagnes » pour accomplir sa tâche prodigieuse. L’enseignement de Yeshua n’est pas relatif, il est absolu. Il n’y a pas de juste milieu, de bon sens qui tiennent. Il n’y a pas de position valide entre le oui et le non, il n’y a de couleur entre le blanc et le noir. Sa radicalité est totale. Son enseignement pourrait se résumer (très grossièrement) à l’un de ses premiers commandements : « Soyez parfaits comme votre père dans les Cieux ». Sa radicalité ne vient pas d’un manque d’expérience, d’un manque d’humanité ou d’un idéalisme non trempé par les épreuves mais au contraire de son immense expérience et de la profondeur incommensurable de son humanité.

Yeshua s’est rendu parfait pour le Royaume de Dieu. Il sait donc que la perfection existe. Il sait que tous ses disciples sans exceptions peuvent être parfaits. Cette perfection ne durera pas, il le sait, car ce n’est pas en eux d’être parfaits jusqu’à la mort. Ce n’est en personne de rester parfait excepté lui. Aussi les met-il en garde à plusieurs reprises de ne pas désespérer quand ils trébucheront, car ils trébucheront, cela ne fait aucun doute.

Yeshua est parfait comme son Père dans les cieux mais il n’est pas Dieu, seulement son image (et c'est déjà énorme à supporter). Il ignore des choses que seul le Père sait, comme le jour et l’heure où viendra la grande tribulation. Il n’est pas bon non plus : « seul le Père est bon » rétorque-t-il à un suppliant dans une de ses paroles les plus étonnantes. En effet, seul Dieu peut donner la vie, la vie éternelle, lui ne peut que guérir et redresser ce qui a été couché, tout au plus. Il n’a pas de pouvoir en propre ; tous ses pouvoirs viennent du Père ; mais si ses disciples se rendent parfaits comme lui, le temps qu’ils le resteront, s’ils ont la foi, alors Dieu leur prêtera une force qui ne vient pas d’eux (car force et foi sont synonymes dans ce contexte). Et c’est dans ce sens qu’il est dit que Yeshua envoya ses disciples faire des miracles.

Les miracles : ce sont des guérisons inespérées et souvent abruptes : des aveugles qui revoient, des infirmes qui remarchent, des épileptiques et des déments calmés, des lépreux sans lésions, des comateux qui se raniment… L’instrument du miracle est Yeshua mais comme il le dit à maintes reprises, c’est la foi du malade qui fait la guérison. D’ailleurs il n’a même pas toujours besoin d’être présent pour que la guérison s’accomplisse. Pourquoi ont-ils tous foi en lui, une foi sans limite ? tel est le grand mystère.

Yeshua n’est pas Dieu, il le dit à plusieurs reprises, il n’est pas un ange non plus (« je suis le Fils de l’homme » ce qui exclut toute nature angélique). Il n’est pas davantage le fils de Dieu, dans le sens où ses disciples l’entendent. Un fils de Dieu, oui. Yeshua lui-même ne se qualifie jamais ainsi mais uniquement et continuellement comme « le Fils de l’homme », une de ses paroles les plus difficiles à entendre pour beaucoup, bien que je vienne une seconde plus tôt d’en expliciter le sens principal.

Son enseignement évolue : au début il affirme ne venir que pour les brebis égarées d’Israël puis il se contredit en guérissant le serviteur du centurion ou la femme cananéenne (« mais les petits chiens mangent les miettes sous la table du maître » lui fait-elle remarquer). Pourtant, il est toujours parfait. Pourquoi ? Parce que la perfection est fugitive, toujours changeante, toujours en évolution elle aussi. La perfection, c’est de dire la juste parole ou de faire l’acte adéquat à tel moment dans tel lieu devant tel public, et elle ne le serait plus dans tout autre cas. Une vérité bonne à dire aujourd’hui à l’un ne l’est pas pour l’autre et elle ne l’était pas hier et ne le sera plus demain. C’est pourquoi d’ailleurs Yeshua est le seul parfait, car il est né au bon endroit au bon moment, parmi les peuples adéquats et parce qu’environ un million d’autres facteurs se sont réunis alors pour lui permettre de devenir ce qu’il est. Et naturellement cet alignement immensément improbable de circonstances ne s’était pas produit avant et ne se reproduira plus (inutile donc de chercher le nouveau messie, le nouveau « Jésus »). La perfection étant mouvante et sans cesse annulée par le temps qui passe ou les lieux qui changent, elle ne peut être fixée. Et c’est pourquoi jamais Yeshua n’écrivit, bien qu’il sût évidemment lire et écrire, sauf une fois, quelques lettres dans le sable ou la poussière pour la femme adultère qu’il venait de sauver de ses accusatueurs, et qu’il effaça aussitôt.

La sexualité : Yeshua s’est rendu eunuque pour le royaume des cieux. Pourquoi ? La réponse est très simple. Si vous voulez être à tous, vous ne pouvez être à une. Que ce soit dans la chair ou pire encore en esprit. En vérité ce problème est le plus facile à élucider de tous ceux que je me suis permis d’élucider pour ce texte et qui semble pourtant plonger certains dans des abîmes de perplexité bien inutiles, sans parler de toute l’encre qu’il a fait couler. Quant au fait qu’il se soit fait eunuque, Yeshua était adepte des images fortes et des hyperboles. Quand la femme adultère, nue, lui est présentée pour recevoir son châtiment, il se garde bien de la regarder et griffonne les yeux tournés vers le sol ; ce n’est pas l’attitude d’un eunuque au sens littéral. « Dans le royaume de Dieu, les femmes n’auront pas de maris et les hommes n’auront pas d’épouse » est un enseignement très différent de celui du Coran (mais pas absolument inconciliable).

Après une année de mission, peut-être deux et au maximum trois — les textes ne donnent pas de durée précise — Yeshua a annoncé qu’il allait mourir sur la croix (en fait un T), livré à ses ennemis jurés, les gardiens du Temple, par l’un de ses douze disciples. Et les choses se sont produites comme il l’avait dit. Pas de miracle là-dedans : si vous êtes parfait, alors vous avez une vision parfaitement lucide de la situation ; et comme dit un proverbe très cher aux écrivains, si vous connaissez (parfaitement) le début de l’histoire, vous connaissez aussi la fin. La crucifixion était le supplice ordinaire, jugé le plus ignominieux, pour les criminels ordinaires, bandits et autres basses racailles et il pouvait être certain que les pharisiens ne lui feraient pas l’honneur de le condamner en tant que criminel extraordinaire, d’où sa précision dans les détails annoncés de sa mort. La condamnation à mort, de la façon la plus ignoble, de Yeshua était évidemment une décision politique, sans le moindre rapport avec une quelconque justice, le procès n’étant qu’un simulacre, tout cela parfaitement compris par l’occupant romain en chef (Pilate en l’occurrence) qui a toutefois donné son accord, par intérêt politique et pour le confort de sa carrière. Rien de neuf sous le soleil dirait l’Ecclésiaste : on a les mêmes aujourd’hui en surabondance de stock.

Sur la colline du Golgotha, au pied du patibulum, ce qu’on appelle maintenant, à tort, la croix, ne se trouvaient ni les frères ni les sœurs ni la mère de Yeshua. Parmi les seules pleureuses certifiées étaient Mariam de Magdala, qui était peut-être une ancienne prostituée, et Mariam, mère de Jacques et Jean, les fils du tonnerre comme les surnommait Yeshua. Aucun des onze disciples « fidèles » ne se trouvaient non plus présents, certainement de peur d’être arrêtés à leur tour. Que celui qui n’a jamais eu peur pour sa vie leur jette la première pierre.

Il reste une question toujours non élucidée à ce jour, la plus importante peut-être. Pourquoi après sa mort, si ignominieuse (si vous vous documentez pour connaître les détails réalistes des effets d’une crucifixion sur un homme, vous comprendrez pourquoi ce supplice était réservé aux plus bas criminels), pourquoi après que même ses plus proches l’aient abandonné, pourquoi tant de compatriotes de Yeshua, eux qui attendaient un messie plein de puissance et de gloire, se sont mis à croire en lui dans des nombres de plus en plus grands et dans une sorte de fièvre religieuse encore jamais atteinte ? Peut-être est-ce simplement un effet de la psyché humaine qui ne voit réellement les personnes dans leur vérité profonde que lorsqu’elles passent de vie à trépas. Mais on ne peut écarter qu’il se soit produit juste après la mort et la mise en tombeau de Yeshua un événement jugé suffisamment surnaturel par la foule pour provoquer ce regain de foi capable d’emporter tout sur son passage tel un torrent de montagne après l'orage. On dit ainsi que Yeshua aurait été vu, en chair et en os, trois jours après sa mort, et que certains auraient même mangé et bu avec lui. Je ne sais comment interpréter ces témoignages, si ce ne sont pas des légendes (on a écrit tant de légendes à propos de cet homme !). Bien sûr que je ne crois pas aux miracles, ces événements surnaturels étant par définition les négations même des lois de Dieu, mais qui peut dire qu'il connaît toutes les lois divines ?

Avant de mettre un point final à cette première partie, je voudrais faire une remarque.

De tous les évangiles canoniques, celui de Marc est le plus fiable. Marc est le plus naïf des évangélistes, le moins susceptibles de corriger son récit pour des motifs de bienséance, de surenchère à but publicitaire ou de politique générale. Sa description des guérisons dites « miraculeuses » sont typiques à cet égard : il dit que Yeshua frotte de salive les yeux ou autres parties atteintes du malade, détail qui ne me paraît pas avoir été inventé. Il est à noter aussi qu’il ignore tout de la naissance miraculeuse de Yeshua et que les seules mentions qu’il fait de la mère et des frères de Jésus montrent leur opposition à son enseignement ou, à tout le moins, leur complète incompréhension: ils semblent mutuellement comme des étrangers. Luc et Jean sont de meilleurs écrivains mais l’un adore broder et l’autre prête un discours important à Yeshua lors de la Cène qui est de toute évidence une pièce de sa main rassemblant diverses réflexions que lui ont inspiré la vie et l’enseignement de son ami, ce qui est bien différent d'un témoignage. Matthieu, quant à lui, est un simple compilateur de données, qui ne sait pas trier entre le grain et l’ivraie.


La seconde partie de cet article ou de ce bref essai paraîtra dans un futur proche quoique incertain. Elle traitera pour les idées principales, de la subversion politique de la parole vivante de Yeshua qui a commencé presque aussitôt après sa mort, de la corruption des évangiles eux-mêmes, canoniques ou pas, de la légende dorée qui se met en place, de la corruption des églises dites chrétiennes, toutes sans exception y compris les myriades de sectes plus ou moins obscures, plus ou moins couronnées de succès, qui se sont succédées jusqu’à ce jour, avec mention spéciale pour les experts en mariolâtrie* venus du Vatican ou d’ailleurs. Ce ne sera pas pour juger ni même critiquer (ou si peu) mais pour rappeler des faits, je dirai presque des évidences que beaucoup ont cependant une tendance invincible à oublier. Yeshua s’est toujours voulu un repère absolu, une étoile dans les cieux visible de n’importe quelle place, quel que soit votre avancement (ou votre attardement) sur le chemin qui mène aux portes du Royaume. C’est ainsi qu’il faut comprendre ses paraboles à propos du serviteur de la onzième heure et autres similaires : peu importe votre place, votre degré "ès-saintetés", car vous êtes toujours trop loin de l’étoile, trop loin de la perfection. Et la porte des étoiles peut s’ouvrir n’importe où, à n'importe quelle heure, si Dieu le veut. Les églises sont elles dans le royaume terrestre, le royaume du contingent et du relatif. Et le fait qu’il ne pouvait en être autrement ne change rien au diagnostic.


* Dixit Henri Guillemin : rendons à César ce qui appartient à César.

Autre texte de ma main, sinon de ma tête, où il est question de cet homme extraordinaire : ici.


dimanche 29 janvier 2023

Guerre russo-ukrainienne : la grande pompe sanglante

 

Fer, cendre et sang

Cet article est une traduction de la première partie de l'essai de Big Serge que vous pouvez trouver en intégralité et en anglais ici sur Substack. Big Serge, qui a pris son pseudo d'après Sergueï Witte, homme politique russe de la fin de l'époque tsariste, est un historien militaire, très probablement ancien militaire lui-même à en juger par la précision de ses connaissances dans les détails fins comme dans l'image d'ensemble (The Big Picture). Mes connaissances dans les choses de la guerre étant réduites au minimum, c'est-à-dire un an de service militaire, j'ai jusqu'ici évité volontairement de discuter des aspects tactiques et opérationnels de la guerre en cours, me contentant d'observer les événements d'une vue d'aigle, adoptant un point de vue disons philosophique, ce qui est permis à tous. Mais j'avais depuis un moment remarqué la qualité particulière des analyses de Big Serge, d'habitude concernant d'anciennes batailles célèbres, aussi quand il s'est décidé à prendre pour sujet la guerre en Ukraine, j'ai sauté sur l'occasion d'en faire une traduction. Les articles de Big Serge sont de véritables essais, d'une simplicité et d'une clarté qui sont les marques les plus sûres de la compétence, de l'intelligence et du talent. Le pseudo choisi par l'auteur indique sans ambiguïté son biais pro-russe dans l'affaire qui nous occupe; il ne se montre cependant réellement que lorsque Serge, auteur prudent et mesuré s'il en est, se "risque" à quelques prédictions sur la suite des opérations.  Je n'ai pas inclus la dernière partie de l'essai, moins centrale à mes yeux, mais vous pouvez la découvrir en allant à l'original. La quasi totalité des liens inclus dans le texte, documentant les affirmations de l'auteur, sont issus d'organes médiatiques occidentales, donc peu suspectes de russophilie et généralement férocement russophobes. Tous les croquis sont de Big Serge et les photographies égayant, si on ose dire, le texte qui suit sont tirées de son essai.

Le titre est lui aussi de Big serge mais naturellement la guerre dont il parle n'est pas ou plus contre l'Ukraine. Il est évident que la guerre oppose la Russie aux USA, tous les autres acteurs n'étant que des complices -- du genre vautour ou imbécile utile -- du plus grand Destructeur de Nations qu'on a vu à ce jour sur cette planète.


Graduellement puis soudainement

Depuis la décision surprise de se retirer volontairement de la rive gauche de Kherson durant la première semaine de novembre, il y a eu peu de changements spectaculaires dans la ligne de front en Ukraine. Cela reflète en partie la météo de fin d'automne prévisible de l'Europe de l'Est, qui laisse le champ de bataille imbibé d'eau, plein de boue, entravant grandement la mobilité. Depuis quatre cents ans, novembre a été un mauvais mois pour essayer de déplacer des armées sur n'importe quelle distance significative, et donc, réglées comme sur une horloge, nous avons commencé à observer des vidéos de véhicules militaires coincés dans la boue en Ukraine.

Le retour d'une guerre de position statique, cependant, reflète aussi l'effet de synergie d'un harassement ukrainien en hausse de même qu'une volonté russe de diminuer patiemment et d'extirper ce qui reste de capacité de combat chez les Ukrainiens. Ils ont trouvé un lieu idéal pour achever cette mission dans le Donbass.

Il est devenu progressivement apparent que la Russie est engagée dans une guerre de position et d'attrition, puisqu'elle maximalise l'assymétrie avantageuse due à leur plus grande portée de feu. Il y a une dégradation en cours de la capacité de l'Ukraine à faire la guerre ce qui permet à la Russie de garder patiemment le tempo actuel, tandis qu'elle organise ses forces nouvellement mobilisées pour une action offensive dans l'année en cours, préparant la scène pour des pertes ukrainiennes toujours plus importantes et insoutenables.

Dans le roman d'Hemingway, Le soleil se lève aussi, à un personnage autrefois riche et maintenant en manque de chance est posée la question de savoir comment il a fait faillite. "Deux façons" répond-il, "graduellement puis soudainement". Un jour, nous pourrions demander comment l'Ukraine a perdu la guerre et recevoir à peu près la même réponse.

Verdun Redux

On peut dire sans risque que les médias du pouvoir occidentaux ont établi un standard très bas dans leur reportage de la guerre en Ukraine, étant donné l'ampleur de la déconnexion du récit mainstream avec la réalité. Même selon ces standards, la façon dont la bataille de Bakhmut est présentée à la population est vraiment ridicule. Le front de Bakhmut est transformé pour le public occidental en une synthèse parfaite de tous les lieux communs de l'échec russe : en bref, la Russie est en train de subir de terribles pertes pour la capture d'une petite bourgade d'une importance opérationnelle négligeable. Les Officiels britanniques en particulier se sont répandus ces dernières semaines insistant que Bakhmut n'a que peu de valeur opérationnelle.

La vérité est juste à l'opposé de cette histoire : Bakhmut est une position opérationnelle clé critique pour la défense ukrainienne, et la Russie l'a transformée en piège mortel qui oblige les Ukrainiens à sacrifier un nombre exorbitant d'hommes dans le but de tenir la position aussi longtemps que possible. En fait, l'insistance à prétendre que Bakhmut n'est pas opérationnellement significative est légèrement insultant pour le public, à la fois parce qu'un rapide coup d'oeil sur une carte montre clairement qu'elle est au coeur du réseau routier régionnal, et parce que l'Ukraine a lancé une quantité énorme d'unités sur le front à cet endroit.

Prenons un peu de recul et considérons Bakhmut dans le contexte de la position générale de l'armée ukrainienne à l'Est. L'Ukraine a commencé la guerre avec quatre lignes défensives opérationnelles dans le Donbass, construites durant les huit dernières années comme éléments de la guerre couvant entre elle et les Républiques de Luhansk et Donetsk, mais aussi en préparation d'une guerre potentielle avec la Russie. Ces lignes sont stucturées autour d'agglomérations urbaines avec des liaisons routières et ferroviaires entre chacune, et peuvent être grossièrement marquées comme ce qui suit:

Ligne défensive ukrainienne à l'est (carte de Big Serge)

Le Donbass est un endroit particulièrement accomodant pour bâtir de formidables défenses. La région est hautement urbanisée et industrielle (Donetsk était la région la plus urbaine d'Ukraine avant 2014, avec plus de 90 % de la population vivant dans des aires urbaines), avec des villes et bourgs dominés par de robustes immeubles typiques de l'ère soviétique, de même que de nombreux complexes industriels. L'Ukraine a passé l'essentiel de la dernière décennie à améliorer ces positions et les villages de la ligne de front sont sillonnés de tranchées et de postes de tir qui sont clairement visibles sur l'imagerie satellite. Une vidéo récente de l'axe d'Avdiivka démontre l'importance des fortifications ukrainiennes.
Aussi, passons en revue l'état de ces ceintures défensives. La première ceinture, qui va approximativement de Severodonetsk et Lysychansk jusqu'à Popasna, a été enfoncée durant l'été par les forces russes. La Russie a accompli une percée majeure à Popasna et a été ainsi capable de commencer la prise complète de cette ligne, avec Lysychansk tombant en début juillet.
A ce moment, la ligne de front repose directement sur ce que j'ai appelé les deuxième et troisième ceintures défensives ukrainiennes, et deux de ces ceintures subissent maintenant de grosses hémorragies.
La capture de Soledar par les forces Wagner ont coupé les communications entre Bakhmut et Siversk, tandis qu'autour de Donetsk, la banlieue lourdement fortifiée de Marinka a été presque complètement vidée de troupes ukrainiennes, et la tristement fameuse position d'Avdiivka (l'endroit depuis lequel les Ukrainiens bombardent la population civile de Donetsk) est entourée depuis deux directions.

La ligne de front près d'Avdiivka (avec la permission de Military Land)


Il est absolument critique pour l'Ukraine de tenir ces positions. La perte de Bakhmut signifierait l'effondrement de la dernière ligne défensive sur la route de Slavyansk et Kramatorsk, ce qui veut dire que la position orientale de l'Ukraine se replierait rapidement vers sa quatrième (et plus faible) ligne défensive.
L'agglomération de Slavyansk est une position bien pire à défendre pour l'Ukraine que les autres ceintures pour plusieurs raisons. D'abord et surtout, puisqu'elle est la plus éloignée vers l'ouest (et donc la plus éloignée des lignes de départ en février 2022), elle est la moins améliorée et la moins fortifiée de ces ceintures. Deuxièmement, la plupart de ce que nous pourrions appeler ses bons points se trouvent à l'est de la ville de Slavyansk, points forts incluant à la fois les terrains dominants et les routes principales.
Tout ceci pour dire que l'Ukraine a été très anxieuse de tenir la ligne de Bakhmut, puisque c'est une position largement préférable à défendre, et dans cette optique elle a déversé des unités dans ce secteur. Les niveaux absurdes d'engagement des forces ukrainiennes dans cette zone ont bien été notés, mais juste à titre de rappel rapide, des sources ukrainiennes disponibles publiquement localisent au moins 34 brigades ou équivalents en unités qui ont été déployées dans la zone de Bakhmut. La plupart de celles-ci ont été déployées des mois auparavant et sont déjà en miettes, mais sur toute la durée de la bataille en cours, cela représente un engagement stupéfiant.

Unités ukrainiennes autour de Bakhmut (avec la permission de Military Land)

Les forces russes, principalement le groupe privé Wagner et les unités de Luhansk ont fait lentement mais sûrement éclater le point fort ukrainien en faisant un usage généreux de l'artillerie. En novembre, le dorénavant ex-conseiller de Zelensky Oleksiy Arestovych a admis que l'artillerie russe sur l'axe de Bakhmut bénéficiait d'un avantage de 9 tubes contre un (je suppose que ces "tubes" sont les divers  canons d'artillerie : ndt), ce qui est en train de transformer Bakhmut en un piège de mort.
La bataille est présentée à l'Ouest comme une où les Russes -- habituellement stéréotypés comme des soldats bandits employés par Wagner -- lancent des assauts frontaux sur les défenses ukrainiennes et subissent d'horribles pertes en essayant de submerger la défense simplement par leur nombre. L'opposé est beaucoup plus proche de la réalité. La russie avance lentement parce qu'elle applatit les défenses ukrainiennes par de l'artillerie, puis pousse en avant prudemment dans ces défenses pulvérisées.
L'Ukraine pendant ce temps, continue de convoyer des unités dedans pour plus ou moins remplir les tranchées avec de nouveaux défenseurs. Un article du Wall Street Journal parlant de la bataille, tout en essayant de présenter une histoire d'incompétence russe, a inclus accidentellement une admission d'un commandant ukrainien sur le terrain qui disait :"Jusqu'à présent, le taux d'échanges entre nos vies et les leurs favorisent les Russes. Si cela continue comme ça, nous pouvons être à court d'hommes".

Les comparaisons ont été largement faites (et je ne peux en prendre le crédit) avec une des plus tristement célèbres batailles de la première guerre mondiale -- la catastrophe sanglante de Verdun. Bien qu'il ne faille pas exagérer la valeur prédictive de l'histoire militaire (dans le sens où une connaissance complète de la première guerre mondiale ne permet pas de prédire les événements en Ukraine), Je suis néanmoins un grand fan de l'histoire en tant qu'analogies, et le plan allemand à Verdun est une analogie utile pour ce qui se passe à Bakhmut.
La bataille de Verdun fut conçue par l'état-major allemand comme un moyen d'incapaciter l'armée française en l'attirant dans un hâchoir préconfiguré. L'idée était d'attaquer et de s'emparer des hauteurs défensives cruciales -- hauteurs si importantes que la France aurait été obligée de contre-attaquer pour essayer de les recapturer. Les Allemands espéraient que la France engagerait ses réserves stratégiques dans cette contre-attaque de sorte qu'elles pourraient être détruites. Bien que la bataille de Verdun ait échoué complètement à saper les forces de combat françaises, elle est devenue une des plus sanglantes batailles dans l'histoire mondiale. Une pièce allemande commémorant la bataille montrait un squelette pompant du sang hors de la terre -- une métaphore visuelle effrayante mais adéquate.

"La grande pompe sanglante"-- commémorant l'abattoir de Verdun

Quelque chose de similaire s'est en effet produit à Bakhmut, dans le sens que la Russie est en train de presser fort sur un des points les plus sensibles de la ligne de front, attirant à l'intérieur les unités ukrainiennes pour être détruites. Il y a quelques mois, juste après le retrait russe de la rive gauche de Kherson, les Ukrainiens parlaient avec extase de poursuivre leur efforts offensifs par une percée vers le sud dans le district de Zaporozhia pour couper la voie terrestre menant à la Crimée, ainsi que des efforts poursuivis pour faire une percée dans le nord de la République de Luhansk (maintenant russe : ndt). Au lieu de quoi, les forces de ces deux axes ont été redirigées vers Bakhmut, au point où cet axe est en train de drainer activement la force de combat ukrainienne des autres zones. Des sources ukrainiennes, auparavant pleines d'optimisme, sont maintenant d'accord sans équivoque qu'il n'y aura pas d'offensive ukrainienne dans le proche futur. Alors que nous parlons, l'Ukraine continue d'envoyer des forces dans l'axe de Bakhmut.
Au moment présent, la position de l'Ukraine autour de Bakhmut s'est bien détériorée, avec les forces russes (pour l'essentiel l'infanterie Wagner supportée par l'artillerie de l'armée russe) faisant des progrès substantiels sur les deux flancs de la ville. Sur le flanc nord, la capture de Soledar a poussé les lignes russes à un jet de pierre des grands routes nord-sud, tandis que la capture presque simultanée de Klishchiivka sur le flanc sud a repoussé les lignes de front au seuil de Chasiv Yar.

La ligne de contact autour de Bachmut, 20 jan 2023 (carte par Big Serge)

Les Ukrainiens ne sont pas encerclés encore, mais l'avancée continuelle des positions russes toujours plus proches des grandes voies restantes est facilement discernable. Actuellement, les forces russes tiennent des positions à un peu plus de trois kilomètres de toutes les grandes voies restantes. Encore plus important, la Russie contrôle maintenant les hauteurs au nord comme au sud de Bakhmut (la ville elle-même est sise dans une dépression entourée par des collines) donnant aux Russes le contrôle du feu sur la majeure partie du champ de bataille.
Maintenant, j'anticipe le fait que la Russie nettoiera la ligne défensive Bakhmut-Siversk vers la fin mars. Entretemps, le dénuement des forces ukrainiennes sur d'autres axes suggère la perspective d'offensives russes décisives ailleurs.

En ce moment, la majorité de la puissance de combat russe n'est pas engagée, et les sources ukrainiennes aussi bien qu'occidentales deviennent (en retard) de plus en plus inquiètes à la perspective d'une attaque russe dans les prochaines semaines. Actuellement, la position ukrainienne entière dans l'est est vulnérable parce qu'elle est, en fait,  un énorme éperon, vulnérable à des attaques venant de trois directions.
Deux cibles opérationnelles en profondeur ont en particulier le potentiel pour faire éclater la logistique et le ravitaillement ukrainiens. Elles sont, respectivement, Izyum au nord et Pavlograd au sud. Une projection russe le long de la berge occidentale de la rivière Oskil vers Izyum menacerait simultanément de couper et détruire le regroupement ukrainien sur l'axe Statove (S sur la carte) et de couper la grande voie M03 venant de Kharkov. En atteignant Pavlograd, d'un autre côté, la Russie isolerait complètement les forces ukrainiennes autour de Donetsk et couperait la majeure part du transit à travers le Dniepr.

Le plan de Big Serge (carte de lui-même)

Izyum comme Pavlograd sont à peu près à cent trente kilomètres du point de départ d'une attaque russe future, et offrent ainsi une combinaison très tentante -- étant à la fois opérationnellement significatives et à une distance relativement gérable. Hier (il y a donc neuf jours: ndt), nous avons commencé à observer des avancées russes sur l'axe de Zaporozhia. Bien que celles-ci sont principalement, pour l'instant, des opérations de reconnaissance en force à l'intérieur de la "zone grise" (cette zone d'affrontement interstitielle ambigüe), le ministère de la Défense russe affirme que plusieurs villages ont été pris, ce qui pourrait présager une authentique offensive dans cette direction. Ce qui en dirait long serait un assaut russe sur Orikhiv, qui est un gros bourg avec une vraie garnison à l'intérieur. Une attaque russe ici indiquerait que quelque chose de plus qu'une attaque test est en cours.

Il est parfois difficile de faire la séparation entre ce que nous prédisons qu'il se passera et ce que nous voulons qu'il se passe. Ceci, certainement, est ce que je choisirais si j'étais responsable de la plannification militaire russe -- une course vers le sud le long de la rive gauche de la rivière Oskil sur l'axe Kupyansk-Izyum et une attaque simultanée vers le nord en passant Zaporozhia vers Pavlograd. Dans ce cas, je pense que le contournement à court terme de Zaporozhia est préférable que de se trouver coincé dans une bataille urbaine là-bas.
Que la Russie essaie ou non ceci, nous ne le savons pas. La sécurité opérationnelle russe est bien meilleure que celle de l'Ukraine comme de ses forces par proxy (Wagner et les milices de Luhansk et Donetsk), ainsi nous en savons significativement moins sur les déploiements de l'armée régulière russe que nous en savons sur ceux de l'Ukraine. Quoi qu'il en soit, nous savons que la Russie bénéficie d'une forte prépondérance de puissance de combat actuellement et qu'il y a des cibles opérationnelles appétissantes à portée.

S'il vous plait, monseigneur, j'en veux davantage

La vue d'oiseau de ce conflit révèle une fascinante méta-structure dans cette guerre. Dans la section du dessus, j'argumente selon une vue du front structurée autour de la Russie pénétrant par séquences les ceintures défensives ukrainiennes. Je pense qu'un genre similaire de structure narrative progressive s'applique à la génération des forces de cette guerre, avec la Russie détruisant une suite d'armées ukrainiennes.
Soyons un peu plus concret. Bien que l'armée ukrainienne existe au moins partiellement en tant qu'institution pérenne, sa puissance de combat a été détruite et reconstruite de multiples fois à ce stade grâce à l'aide occidentale. De multiples phases -- des cycles de vie, si vous voulez -- peuvent être identifiés :
    - Dans les premiers mois de la guerre, l'armée ukrainienne subsistante a été pour l'essentiel éliminée. Les Russes ont détruits la plupart des fournitures indigènes d'armes lourdes et mis en miettes de nombreux cadres du noyau dur de l'armée professionnelle d'Ukraine.
    - Après cette destruction initiale, les forces de combat ukrainiennes ont été consolidées en transférant virtuellement (en Ukraine : ndt) tout l'armement vintage soviétique existant dans les stocks des anciennes nations du pacte de Vasovie. Ce transfert de véhicules et munitions compatibles avec les capacités ukrainiennes actuelles, de pays comme la Pologne et la République Tchèque, a été achevé pratiquement à la fin du printemps 2022. Au début juin, par exemple, des sources occidentales admettaient que le stock soviétique avait été épuisé.
    - Avec le stock du Pacte de Varsovie épuisé, l'OTAN commença à remplacer les capacités ukrainiennes détruites par des équivalents occidentaux dans un processus débutant durant l'été. Les Howitzers (sorte de canon tracté: ndt) comme le M777 américain ou le Caesar français (canon monté sur un camion à plate-forme, automobile donc : ndt) ont fait l'objet d'une attention particulière.

La russie pour l'essentiel a combattu de multiples itérations de l'armée ukrainienne -- détruisant la force pré-guerre dans les premiers mois, puis combattant des unités réapprovisionnées grâce aux stocks du Pacte de Varsovie et est maintenant en train de dégrader une force qui est largement dépendante des systèmes occidentaux.
Cela a conduit à la maintenant fameuse interview du général Zaluzhny par The Economist dans laquelle il réclamait plusieurs centaines de tanks, de véhicules d'infanterie de combat et de pièces d'artillerie. En fait, il demandait encore une nouvelle armée, puique les Russes continuent de détruire celle qu'il a.
Je veux noter quelques zones particulières où les capacités ukrainiennes sont clairement dégradées au-delà de niveaux acceptables et observer comment cela est relié à l'effort de l'OTAN pour soutenir l'effort de guerre ukrainien.

D'abord l'artillerie
La russie a donné la priorité  à l'action de contre batterie depuis plusieurs semaines maintenant et semble avoir un grand succès à traquer et détruire l'artillerie ukrainienne.
Il semble que cela coïncide en partie avec le déploiement du nouveau système de détection de contre batterie "Penicillin". C'est un outil plutôt nouveau dans l'arsenal russe. La guerre des contrebatteries consiste en un dangereux tango de canons et de systèmes radars. Le radar de la contrebatterie a la tâche de détecter et de localiser les canons de l'ennemi, de sorte qu'ils puissent être détruits par ses propres tubes -- le jeu est à peu près analogue à des équipes ennemis de snipers et de repéreurs (le radar) essayant de se chasser les uns les autres -- et bien sûr, cela fait sens de tirer sur les systèmes radars ennemis  pour les aveugler.
Le système Penicillin offre de nouvelles capacités puissantes à la campagne de contre batterie russe parce qu'elle détecte les batteries radar ennemies non pas avec un radar mais grâce à une localisation acoustique. Elle envoie un boom d'écoute qui, en coordination avec quelques composants au sol, est capable de localiser les canons de l'ennemi par des détections acoustiques et sismiques. L'avantage de ce système est que, contrairement à un radar de contre batterie, qui émet des ondes radio qui révèlent sa position, le système Penicillin est passif -- il attend simplement et écoute, ce qui signifie qu'il ne donne pas de moyen facile pour le localiser. En conséquence, dans une guerre de contre batterie, l'Ukraine manque d'un moyen efficace d'aveugler (ou plutôt d'assourdir) les Russes. De plus, les capacités de contre batterie russes ont été augmentées par l'usage accru du drone Lancet contre les armes lourdes.

Le boom acoustique Penicillin écoute le son des cannons ennemis

Tout cela pour dire  que la Russie a détruit beaucoup d'artillerie ukrainienne dernièrement. Le ministre de la Défense russe a souligné les succès de la contre batterie. Eh bien je sais qu' à ce point vous pensez "pourquoi croire le ministre de la Défense russe"? Assez juste -- ayons confiance mais vérifions.
Le 20 janvier, l'OTAN  a convenu de se réunir à la base aérienne de Ramstein en Allemagne, avec en arrière-plan une nouvelle aide assemblée pour l'Ukraine. Cette aide contient, remarquez ça, une immense quantité de pièces d'artilleries. Selon mon compte, l'aide annoncée cette semaine inclut presque 200 tubes d'artillerie. De nombreux pays, en incluant le Danemark et l'Estonie, envoie en Ukraine littéralement tous leurs Howitzers. Traitez moi de fou mais je doute sérieusement que plusieurs pays décideraient juste spontanément, exactement en même temps, d'envoyer en Ukraine leur inventaire entier de pièces d'artillerie si l'Ukraine ne faisait pas face à une crise due à ses pertes d'artillerie. 
De plus, les Etats Unis ont pris de  de nouvelles décisions sans précédent  pour fournir à l'Ukraine des munitions.  Seulement dans la semaine précédente, ils ont puisé dans le stock d'Israël et de la Corée du Sud, au milieu de rapports affirmant que les stocks américains sont si bas qu'il faudra plus d'une décennie pour les reconstituer.

Passons en revue les indices ici et voyons si nous pouvons faire une conclusion raisonnable :
    1 Les officiels ukrainiens admettent que leur artillerie a un désavantage de un contre neuf dans des secteurs critiques du front.
    2 La Russie déploie un système de contrebatterie muni d'un avantage décisif et a augmenté le nombre des drones Lancet.
    3 Le ministère de la Défense russe affirme qu'ils ont traqué et détruit des systèmes d'artillerie en grand nombre.
    4 L'OTAN s'est dépéchée de rassembler un ensemble massif de systèmes d'artillerie pour l'Ukraine.
    5 Les USA font un raid sur des stocks critiques pour appovisionner l'Ukraine en munitions.
    
Personnellement je pense qu'il est raisonnable, compte-tenu de tout cela, de supposer que l'artillerie de l'Ukraine a été détruite en grande partie et que l'OTAN essaie de la reconstruire une fois encore.

Mon royaume pour un tank

le point principal de discorde dans les semaines récentes a été si, oui ou non, l'OTAN donnera à l'Ukraine des tanks. Zaluzhny a fait allusion au parc de tanks ukrainiens très appauvri dans son interview avec The Economist, dans lequel il a plaidé pour recevoir des centaines de tanks. L'OTAN a essayé de fournir une solution pour combler l'écart en donnant à l'Ukraine un lot de divers véhicules blindés comme le Bradley IFV et le Stryker, qui restaure quelque mobilité mais nous devons dire sans équivoque que ce ne sont en aucun cas des substituts pour des tanks et qu'ils en sont loin en terme de protection et de puissance de feu. Tenter d'utiliser les Bradleys, par exemple, dans le rôle de tanks ne va pas marcher.

Bonne journée

Jusqu'à présent, il semble que l'Ukraine va recevoir une petite poignée de tanks Challenger de Grande-Bretagne, mais il y a aussi  des pourparlers pour donner des tanks Leopards (allemands), des Abrams (américains) et des Leclercs (français). Comme  d'habitude, l'impact sur le champ de bataille de l'Ukraine recevant des tanks est à la fois grossièrement surestimé (aussi bien par les agents ukrainiens que par les pessimistes russes) et sous-estimé (par les triomphalistes russes). Je suggère  un moyen terme.
Le nombre de tanks qui peut raisonnablement être donné à l'Ukraine est relativement bas, simplement à cause du fardeau de l'entraînement et de la maintenance.  Tous ces tanks utilisent des munitions différentes, des pièces spéciales, et demandent un entraînement spécialisé. Ce ne sont pas le genre de systèmes qui peuvent simplement être conduits hors du parc et envoyés directement au combat par un équipage non entraîné. La solution idéale pour l'Ukraine serait de recevoir seulement des Leopards A24s, puisque ceux-ci peuvent être disponibles en nombre décent (peut-être deux cents) et au moins ils seraient standardisés.

Un Leopard turc carbonisé en Syrie

Nous devrions aussi noté, bien sûr, que ces tanks occidentaux ne vont probablement pas changer la donne sur le champ de bataille. Les Leopards  ont déjà montré leurs limites en Syrie durant les opérations turques. Remarquez la citation suivante de cet article de 2018 :
    "Etant donné que les tanks sont largement employés par les membres de l'OTAN -- en incluant le Canada, les Pays-bas, le Danemark, la Grèce et la Norvège -- il est particulièrement embarrassant de les voir si aisément détruits par les terroristes syriens quand ils sont supposés égaler les tanks russes"

Finalement, le Leopard est un tank plutôt banal conçu dans les années 70 surclassé par le tank russe T-90. Ce n'est pas un horrible équipement mais il n'est vraiment pas une terreur du champ de bataille. Ils subiront des pertes et seront réduits exactement comme le parc de tanks pré-guerre l'a été. Néanmoins, cela ne change pas le fait qu'une armée ukrainienne avec quelques compagnies de Leopards sera plus puissante que sans elles.
Je pense qu'il est juste de dire que les trois affirmations suivantes sont toutes vraies :

    1 Recevoir un mélange de tanks occidentaux créera des difficultés d'entraînement, de maintenance et un fardeau logistique pour l'Ukraine.
    2 Les tanks occidentaux comme le Leopard ont une valeur limitée au combat et seront détruits comme n'importe quel autre tank.
    3 Les tanks occidentaux augmenteront la puissance de combat de l'armée ukrainienne tant qu'ils seront dans le champ de bataille.

Maintenant, cela étant dit, il ne semble pas à ce moment que l'OTAN veuille donner à l'Ukraine des tanks (les choses ont évolué depuis après de nombreuses tergiversations, des tanks seront bien envoyés en Ukraine, du moins des Leopards: ndt). 
Pourquoi? Ma suggestion est que l'OTAN ne croit pas en la victoire ukrainienne. . L'Ukraine ne peut pas même rêver de déloger la Russie de ses positions sans une force de tanks adéquate et donc la réticence de l'OTAN  à remettre ses tanks suggère qu'elle pense que ce n'est qu'un rêve de toute façon. Au lieu de quoi,  ils continuent de donner la priorité à un armement qui maintient la capacité de l'Ukraine à combattre dans une défense statique (d'où les centaines de pièces d'artillerie) sans s'autoriser la fantaisie d'une grande poussée des blindés ukrainiens en Crimée.
Cependant, compte tenu  de la fièvre guerrière intense qui a augmenté dans l'Occident, il est possible que l'élan politique impose son choix sur le nôtre. Il est possible que nous ayons atteint le point où la queue remue le chien, où l'OTAN est piégée par sa propre rhétorique de support sans équivoque jusqu'à la victoire totale de l'Ukraine et nous pourrions encore voir des Leopards A24s brûlant dans la steppe.

Résumé : la mort d'un Etat

L'armée ukrainienne est extrêmement dégradée, ayant subi des pertes exorbitantes aussi bien en hommes qu'en armement lourd. Je crois que les militaires morts ukrainiens approchent les 150 000 à ce stade et il est clair que les inventaires de leurs tubes d'artillerie, de leurs munitions, et de leurs véhicules blindés sont largement épuisés.
Je m'attends à ce que la ligne Bakhmut-Siversk soit nettoyée avant avril, après quoi la Russie poussera vers la dernière ceinture défensive (et la plus faible) autour de Slavyansk. Pendant ce temps, la Russie a une puissance de combat significative en réserve, qui peut être utilisée pour réouvrir le front nord  sur la rive gauche de l'Oskil et redémarrer les opérations offensives dans le district de Zaporozhia, plaçant la logistique ukrainienne dans un danger critique.
Cette guerre sera combattue jusqu'à sa conclusion sur le champ de bataille  et s'achèvera par une décision favorable pour la Russie.

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samedi 14 janvier 2023

Enfin des lendemains qui chantent !

Peinture de Savrassov


   Le commencement d'une époque formidable, comme celle que nous vivons, se traduit par des années de vache maigre, voire des décennies entières pour ce qui concerne l'Europe "illuminée", des troubles considérables, et souvent des guerres. C'est un problème. Néanmoins quel sentiment de soulagement, de consolation, de joie spirituelle pourrait-on dire, d'assister à la débâcle d'une société qui a depuis longtemps dépassé sa date de péremption!  Après des décennies passées au point mort, à se lever chaque matin avec l'horizon inchangé, morne et gris, un océan de bêtise et de mensonge dans toutes les directions, et soudain ce soleil inespéré qui se lève à l'Est. Assister au commencement de la fin de l'Empire du Mensonge comme le qualifie avec une concision et une justesse inégalables Vladimir Poutine qui n'est pourtant pas poète, c'est vraiment quelque chose. Hélas, il se trouve que nous faisons nous aussi, Français, partie de cet empire. Ce qu'on appelle encore en effet, mais à tort, la France, n'est autre qu'une colonie taillable et corvéable de l'empire étasunien. Nous avons résisté peut-être un peu plus longtemps que d'autres en Europe ou en Asie mais il faut se rendre à l'évidence, nous ne sommes plus qu'une dépendance sacrifiable de l'Empire dont le siège officiel est à Washington (notre dernier acte de résistance aura été notre véto à la guerre d'Irak, la seconde, il y a juste vingt ans, qui a tout de même fait au final un million de morts, presque tous civils, une bagatelle pour un massacre comme aurait pu le titrer Céline). Pour l'Europe, le cheval de Troie de l'Empire, aura incontestablement été l'OTAN, bien aidée par toute la kyrielle d'ONGs qui ont leur mangeoire outre-atlantique à commencer par la plus louche de toutes qu'on appelle l'ONU (d'une manière générale, tout ce qui commence par un O en français ou finit par un O en anglais est suspect). L'opération, si elle a été préméditée, aura été menée de main de maître : d'abord la démilitarisation des armées européennes (préalable indispensable à la suite) puis destruction de l'industrie lourde puis destruction des réseaux énergétiques fonctionnels et enfin -- quand la dépendance envers l'Oncle Sam est complète -- création d'un conflit avec un géant comme la Russie, nains que nous sommes devenus. Maintenant nous sommes mûrs à point, tant que nous sommes encore bien gras et juteux, pour être dévorés par le maître, qui a très faim, toujours très faim, et qui n'a plus grand chose d'autre à manger en ces temps de crise.

Remarquons que tout cela aura été fait dans les formes, très poliment, très agréablement somme toute. La suite risque de l'être beaucoup moins. Remarquez aussi que j'ai commencé cet article au présent et que j'en suis au futur antérieur, temps rare mais absolument adéquat pour parler d'une civilisation disparue.

La période de vache maigre sera pour tout le monde (hormis la petite minorité qui parvient toujours à être du bon côté du manche) mais les grands perdants, comme presque toujours dans ces cas-là et particulièrement dans le cadre de l'empire US, seront les plus loyaux serviteurs du maître, songeons au roquet britannique, à la grosse dinde d'Outre-Rhin ou à l'abject toutou du soleil levant, le spécialiste incontesté il est vrai du seppuku. Et que dire de l'agneau sacrificiel ukrainien ! Celui-là aura été consommé avant même d'être gras et juteux. Déjà, il n'en reste plus guère que des os. Il faudra bientôt trouver un nouveau candidat : sera-ce la Pologne, Taïwan? Sont-ils assez maigres, pauvres, affamés, corrompus, ignorants et méchants pour le rôle ? c'est toute la question.

Les grands gagnants, relativement parlant, seront comme je l'ai dit dans un article précédent les principaux pays de l'Eurasie, moins bien entendu l'Europe occidentale (qui n'est en fait qu'une minuscule partie de l'Eurasie; il serait temps de s'en rendre compte!). La Russie et la Chine, adossées qu'elles sont l'une à l'autre, idéalement complémentaires, ont tout pour connaître un coup d'accélérateur aussi brutal qu'inespéré dans les années à venir (car en vérité la défaite du bloc occidental est principalement sa propre faute). Mais nul doute que ça ne s'arrêtera pas à ces deux-là. L'Inde , l'Iran, l'Indonésie devraient elles aussi accrocher la locomotive. Possiblement, à un degré moindre, quelques pays d'Afrique et d'Amérique du Sud. Cela signifie que le monde de demain (mais c'est un demain tout proche, qu'on peut déjà sentir à défaut de toucher) sera multipolaire et mieux encore multiculturel (les occidentaux parlent beaucoup d'échanges culturels mais cela consiste toujours chez eux à échanger avec des sauvages de la verroterie (ou de la monnaie de singe) contre de l'or et des pierres précieuses -- là-dessus, on n'a pas fondamentalement changé depuis cinq cents ans).

Nous nous trouvons donc au bord du grand basculement des forces, non pas à la fin mais au commencement d'une nouvelle civilisation, plus partagée, plus équitable, plus diverse, et c'est une formidable nouvelle (puisque c'est ce que nous avons sans cesse à la bouche, n'est-ce pas?). L'ancienne civilisation, la nôtre disons-le, qui avait le contrôle du monde entier dans sa main avec ou sans son accord est en train de lâcher prise, éreintée, à bout de souffle et le peu de souffle qui lui reste est si putride qu'on préfèrerait ne plus le sentir du tout. Une formidable nouvelle pour le monde dans sa globalité mais, j'en ai peur, pas pour nous. Nous regarderons, si nous vivons encore assez longtemps, ce magnifique spectacle de loin. Pour les gens d'esprit, ce n'est pas une mince consolation.

Oh bien sûr, tout ne se fera pas en quelques jours ou même quelques années. Le plus grand bras de l'Empire, qui n'est pas son armée mais sa monnaie, le dollar, a de telles ramifications, de telles tentacules infiltrées dans presque tous les rouages de la finance et du commerce mondial qu'il faudra au moins une décennie avant de l'en extirper (je ne parle évidemment pas de l'Europe qui elle sera pompée jusqu'à la dernière goutte de jus par la pieuvre vampire). 

Soyons donc impartial et réjouissons-nous pour ces futurs radieux qui s'annoncent, même s'ils ne nous concernent pas vraiment. La seule inquiétude que nous devons avoir est la réaction de l'Empire à sa démission forcée, devant le rejet universel dont il fait déjà l'objet. Qui peut prévoir avec certitude la réaction de la bête méchante et encore puissante une fois acculée. On sait quel est le calcul actuellement dans les centres de décisions US (je parle à leur place): affronter nos ennemis russes et chinois (ils pensent toujours en terme d'amis ou d'ennemis) est très dangereux mais si nous attendons davantage, nous serons en situation d'infériorité, non seulement militairement mais économiquement. Alors pourquoi ne pas jouer notre va-tout sans attendre, même si c'est à la roulette russe (qui soit dit en passant n'a rien de russe mais tout du film hollywoodien type) ? Ce raisonnement ou ce discours est plus que dangereux et complètement irresponsable. Et l'histoire ne parle pas en faveur de la raison ou d'un sens moral minimum du côté de Washington; après tout ce sont les seuls dans toute l'histoire à avoir utilisé l'arme nucléaire contre l'ennemi, qui alors était le méchant Jap. Avec les Américains et d'une manière générale les Anglo-saxons, on peut être certain d'une chose : s'ils ont la possibilité d'employer une arme, et s'ils sont convaincus qu'il n'y aura pas de réponse à la hauteur, ils le feront. La situation est toutefois différente aujourd'hui : les Russes, les Chinois ont eux aussi l'arme nucléaire et, pour les premiers cités, dans des quantités et qualités au moins comparables. Mais le problème est que ces bons raisonnements ne raisonnent que les gens de raison. La preuve est faite depuis un bon moment que les gens de raison ont pour la plupart déserté Washington ou ont été expulsés loin des leviers de commande. Le désespoir commence à être palpable dans le camp du "bien", de "la liberté et de la démocratie" (demandez aux Amérindiens, aux Indiens d'Inde, aux Vietnamiens, aux Yougoslaves, aux Irakiens, aux Lybiens, aux Syriens, aux Chinois, aux Palestiniens, aux Guatémaltèques, aux boliviens, aux Cubains, aux Iraniens, aux Vénézuéliens ce qu'ils pensent de cette merveilleuse démocratie porteuse de liberté). Et le désespoir rend fou et méchant quand vous avez perdu depuis longtemps tout compas moral, quand vous avez été si longtemps habitués au crime de masse en toute impunité. Songez un peu encore une fois si ça n'a pas bien percuté la première fois : la Corée, le Viêt-Nam, le Guatemala, Grenade, Timor, une foultitude d'états d'Amérique latine que j'oublie, la défunte Yougoslavie, la défunte Irak, la Syrie (qui résiste), l'Afghanistan et tous ceux qui ont été des victimes par proxys comme le Yemen, la défunte Lybie ou maintenant l'Ukraine.

Oui, l'avenir pourrait encore être radieux pour l'Humanité à condition que le parti des fous à Washington et son grotesque satellite de Bruxelles ne l'emporte pas. Et ça, ce n'est pas encore gagné. Une lueur d'espoir peut toutefois être entrevue même venue du fond de l'Empire (l'Europe est un cas désespéré, n'en parlons plus) dans de récentes déclarations de militaires haut-gradés qui semblent reconnaître, si on sait lire entre les lignes, que le Pentagone au moins est conscient de l'impossibilité d'une guerre frontale avec la Russie sans risquer des pertes tellement gigantesques (du côté américain bien sûr, les pertes russes n'ont aucune importance) qu'ils rendraient le troisième reich presque avenant en comparaison pour les futurs livres d'Histoire. Et ça, la publicité, la vitrine, l'image, les USAméricains y sont immensément sensibles. C'est à peu près le seul guide qui leur reste... avec le pognon mais ça va sans dire.


Deux articles du Postil Magazine très éclairant :

Le premier en relation directe avec l'article ci-dessus, écrit par un Russe vivant en France, certainement un des plus lucides que j'ai pu lire sur la mutation en cours de notre monde.

Le second traitant plus spécifiquement de la guerre en Ukraine avec des précisions indispensables sur les bombardements civils (crimes de guerre) en hausse constante depuis le début de l'année dernière, répertoriés par un organisme occidental et non pas russe comme on pourrait le croire ainsi que les preuves incontestables de l'influence nazie dans l'armée et les partis au pouvoir (en fait le parti dorénavant) en Ukraine.

Et enfin celui-ci de moi.