samedi 27 août 2022

Europe : un suicide assisté (à suivre en direct)

Eh bien  nous vivons des temps intéressants comme on dit et malheureusement des temps intéressants sont des temps toujours difficiles à vivre, proportionnellement difficiles selon la place que vous occupez  dans la chaîne alimentaire. Et nous allons vivre des temps de plus en plus intéressants. 

Là-dessus, Macron n'a pas tort. C'est un fait : les conditions de vie pour la majorité vont rapidement se transformer. On était déjà en mode dégradé, on va maintenant passer en mode survie. Naturellement, si le constat est correct, son interprétation des faits est grotesque, si même on peut y trouver un sens, comme tout ce qui sort de la bouche d'un politicien actuel ou d'un porte-voix estampillé de l'establishment. Ecouter un discours d'une heure de Macron ou d'un de ses faire-valoir puis le réécouter pour s'assurer qu'il était bien aussi vide qu'il le paraissait à la première écoute est un exercice relativement utile mais que je ne conseillerai qu'aux esprits les plus endurcis et les moins sujets au vertige des abîmes.

Le titre de cet article, une brève réflexion plutôt qu'un article d'ailleurs, peut sembler outrageusement dramatique. Il ne l'est pas. Il s'agit bien, culturellement, économiquement, socialement, d'un suicide que nous avons la chance, si j'ose dire, de vivre en direct. J'en viendrai après au qualificatif "assisté".

Pourquoi se suicider quand on fait partie soi-disant du gratin des nations, aux standards de vie incomparables, dans le confort douillet de notre bienveillant Etat providence, me direz-vous? Voilà qui paraît fantastiquement  absurde. Eh bien oui, le monde, le nôtre en tout cas, est devenu absurde. Cela pourrait être bien pire, ricanez-vous en contemplant le poli parfait de votre Mac dernier cri. Eh bien en fait, cela va être bien pire.

Je ne vais pas m'attarder sur les causes évidentes de la faillite complète de l'Europe, exceptée sa partie la plus orientale (suivez mon doigt). Je ne parlerai pas de l'incompétence, de l'ignorance, de la médiocrité, de la corruption au sens large de nos dirigeants (cette corruption qui consiste pour des "serviteurs de l'Etat" à faire passer des intérêts personnels, privés, parfois étrangers, avant l'intérêt public général) politiciens, financiers, businessmen, technocrates, sommités "scientifiques", artistes, écrivains et autres fers de lance de notre glorieuse élite. Tout cela ne sont que des symptômes.

Le problème de fond que nous, les individus réels qui formons cet Occident abstrait, en particulier l'Europe occidentale, est un problème de lucidité et plus encore de mauvaise volonté, ou si l'on préfère, de lâcheté. Le reste, la corruption, l'incompétence, l'ignorance crasse, la médiocrité n'en sont que les conséquences. C'est cet aveuglement volontaire qui nous empêche de changer le cours des événements, nos actes, notre pensée même, qui, pour les plus doués, les plus lucides, nous poussent toujours vers plus de corruption, de mensonges, y compris et surtout avec nous-mêmes. Et pour mieux me faire comprendre, je vais avoir recours à une très très brève histoire. Imaginez que dans le cours de votre vie, vers le milieu ou un peu avant, vous ayez pris la mauvaise route et que depuis ce moment vous n'avez cessé de suivre cette route. Et maintenant, vous êtes vieux, malade, proche de cet horrible cercueil ou autre récipient qui vous attend dans le plus proche funérarium. Voudriez-vous connaître la vérité sur votre vie, à savoir que vous avez descendu la mauvaise route? Auriez-vous la volonté pour ça? Probablement pas. Mieux vaut rester aveugle, pas vrai? Vous ne voulez pas changer votre comportement, votre train de pensée, votre vision du monde (bien que vous nourrissez peut-être au fond de votre cœur de terribles doutes) parce que cela serait admettre que toute votre vie est un échec et qu'il vous en reste si peu devant. C'est trop tard, vous dites-vous, tandis que vous cheminez lentement vers votre dernière demeure, ce grand cimetière où rêvent à leur gloire passée Aztèques, Mayas, Etrusques, Egyptiens, Babyloniens, Grecs, Romains... s'ils rêvent.

Quant au fait que ce suicide soit assisté, il est évident que des braves gens nous tordent le bras discrètement mais très fermement, au cas où nous mollirions au dernier instant, et ce ne sont pas des Russes. Kissinger a dit, si je ne me trompe pas d'auteur (mais c'est bien son style en tout cas) : "il est dangereux d'être l'ennemi des USA, il est fatal d'en être l'allié".


lundi 15 août 2022

Julius Klever, le plus grand peintre de soleils couchants

 


    Hormis Chagall, Kandinsky et peut-être Soutine pour les amateurs quelque peu éclairés, les peintres russes sont à peu près inconnus dans nos pays, même un nom aussi grand que celui de Savrassov. Ce dernier, sur lequel je devrai revenir un jour prochain, n'est cependant pas l'objet de cet article. Julius Klever (Yuliy Klever en fait) a un génie plus modeste, ou plus exactement un génie très circonscrit. Des peintres comme Degas, Turner, De La Tour, Rembrandt, sont géniaux, ou du moins peuvent l'être, quel que soit ou presque le sujet traité : portrait, nu, scène historique ou religieuse, scène de genre, paysage, etc. Klever ne peut l'être (mais il l'est alors grandement) que lorsqu'il peint des paysages, et pas n'importe quand, mais uniquement quand il peint une heure au plus après le lever du soleil  ou une heure avant le coucher du soleil. Personnellement, je pense que ce sont des couchers de soleil mais ce n'est qu'un ressenti, peut-être même l'expression d'une préférence, je n'en ai aucune preuve, sauf pour un titre qui n'est d'ailleurs peut-être qu'une invention des critiques d'art. Je défie quiconque de différencier avec certitude un lever d'un coucher de soleil à partir d'une peinture, ou d'une photo, s'il n'a pas la connaissance précise du site où a été réalisée la peinture et peut donc s'orienter. Rien ne ressemble plus à un lever de soleil qu'un coucher de soleil. Néanmoins, si vous assistez à la scène, rien n'est plus différent, car subjectivement nous attribuons un éventail d'émotions, de symboles, diamétralement opposés s'il s'agit d'un lever ou bien au contraire d'un coucher de soleil. C'est donc parce-que la palette d'émotions (et non de couleurs) des tableaux de Klever, ses meilleurs tout au moins, m'évoquent plus des soleils couchants que levants que j'ai attribué à Klever le titre de plus grand peintre de soleils couchants. Il y en a pourtant d'autres qui viennent immédiatement à l'esprit : Turner, Friedrich, Le Lorrain, mais aucun d'entre eux ne me semblent atteindre à la variété des rendus, à la puissance évocatrice et à la poésie de Klever sur ce sujet précis. Certains pourront juger que ce sujet est bateau, comme une carte postale envoyée des vacances, mais il a au moins le grand mérite d'être le plus démocratique qui soit. Tout le monde peut jouir, s'il a des yeux pour ça, de la vue de ce spectacle si banal qu'est un beau coucher ou lever de soleil, y compris s'il habite les plus moches banlieues de béton et bitume, disons par exemple dans le 93.

Les deux premiers peintres que je viens de citer, et peut-être même le troisième, ne sont pas choisis au hasard : ce sont les influences les plus évidentes de Klever, de très bonnes influences, auxquelles il faudrait ajouter Corot. Le Russe, né en 1850 dans un des pays baltes (russes à l'époque) et mort à Léningrad en 1924 (redevenue depuis Saint-Petersbourg), qui est un contemporain de Gauguin ou Van Gogh, s'ils avaient vécus assez longtemps tout du moins, n'a donc pas grand chose d'un novateur et vous savez, si vous avez quelques connaissances du monde de l'art occidental, que c'est une tare absolument rédhibitoire, qui par ici, vous vaudrait le mépris le plus universel (l'univers étant composé, comme on sait, de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord). Il n'est donc peut-être pas si étonnant que ce peintre soit inconnu ou presque en France.

Klever est généralment qualifié, par chez nous, quand il est qualifié, de peintre romantique, ce qui n'est pas faux, mais ne dit pas grand chose de son génie particulier. Le tableau présenté plus haut, très clairement influencé par Friedrich, est en effet un bon exemple de peinture romantique. Personnellement, je dirais surtout que c'est un très beau tableau, plus réaliste que ceux du peintre allemand, moins axé vers le fantastique.

La peinture qui suit l'est déjà beaucoup moins, romantique (un village de maisons en bois, un traineau en hiver, à la fin du dix-neuvième siècle en Russie n'a rien de romantique, c'est juste la banale réalité, mais j'admets que le moulin est pittoresque).



Encore un pas de plus vers le crépuscule et la nuit complète. Le ciel est d'une justesse de tons et de textures parfaite. Je trouve le rendu de l'atmosphère si particulière de ces quelques minutes précédant l'extinction de tous les feux, remarquablement réussi. L'ambiance faussement paisible, tel l'eau qui dort de cette rivière, a quelque chose de menaçant dans les ombres; je vois personnellement beaucoup trop d'yeux brillants et quelques créatures maléfiques grimpant ou descendant de l'arbre, un saule plutôt qu'un chêne selon toutes vraisemblances, (les peupliers au fond sont aussi très à leur place).




Eh bien cette fois, je crois vraiment que c'est la nuit. Une nuit de pleine lune. Honnêtement, n'ayant jamais vu l'original, je ne sais pas ce que vaut la photo montrée ici. Elle me semble très douteuse; l'herbe est trop verte, de même que le ciel, et les feuillages trop rouges même si c'est probablement l'automne, mais l'ambiance générale me fait penser que l'original doit valoir le coup d'oeil. Il est probable aussi que le tableau ait beaucoup souffert car les traînées à gauche semblent la marque de mauvais traitements.


Par exception, je serais prêt à croire que le prochain tableau, daté de 1891, est un lever et non un coucher de soleil. Mais voilà, son titre anglais est Sunset in Winter ou quelque chose comme ça. Il tire davantage vers le décoratif que les précédents mais sans y tomber complètement et retient une bonne part de la poésie et du charme particulier de ce peintre. Il me fait davantage penser à Brueghel qu'aux romantiques ou impressionnistes du 19e siècle.



Remarquez que le soleil est toujours présent dans les tableaux de Klever (sauf dans le nocturne si j'ai correctement interprété l'astre montré, ce qui n'est pas sûr). Ce qui veut dire en pricipe que l'heure est très tardive, ou très précoce éventuellement. Mais on doit souligner que le fait de vivre dans des régions très septentrionales, régions baltiques, Léningrad, faisait que Klever ne devait que rarement avoir le soleil bien haut, en particulier l'hiver. Et il est possible donc que parfois, ce que nous prenons pour des couchers de soleil n'en soient pas vraiment.

Cette toile ci-dessous est clairement une variante de la précédente. On y retrouve la même maison, le même saule noueux,  la même barque. La maison de gauche, sur l'autre rive est disposée autrement. Et le peintre a rajouté deux bouleaux à droite qui se trouvaient bien plus en arrière-plan sur le tableau précédent. Les variations sur un même thème sont toujours intéressantes, et pas seulement pour un peintre: je ne sais pas laquelle est la plus réussie. Les deux sont très belles mais la première me semble plus mystérieuse et peut-être plus émouvante.



Voici à nouveau une variation, sur le premier thème présenté, celui de la forêt. Comme d'habitude, le soleil est en plein dans nos yeux et fait rougeoyer le ruisseau, ou plutôt le marais, comme une plaque de cuivre. Les troncs des conifères ont des reflets bleutés du côté ombre. Une grande réussite dans sa simplicité.


J'ai tendance à trouver les Russes plutôt clairs et simples quand ils sont bons.  Je ne les trouve pas très doués pour exprimer le côté obscur de la vie, je veux dire son aspect  nocturne, fantastique, pas son aspect négatif qu'ils décrivent très bien. Quand ils font dans la fantaisie ou le fantastique, ils ne peuvent pas s'empêcher de glisser vers la comédie, la satire, voire le comique, comme Gogol ou Boulgakov par exemple. Naturellement il y a des exceptions. Les deux tableaux qui suivent, et qui sont des variantes très différentes, en dehors du cavalier, d'une même scène (tirée du Roi des Aulnes), sont ainsi de pures merveilles, dignes de Böklin. Mais Von Klever (la particule de noblesse a sauté avec l'arrivée des soviets je présume) a de toute évidence quelques origines germaniques, ce qui explique peut-être cela.






Vous pouvez regarder la page wiki de Klever, puisqu'elle existe en français, si vous désirez quelques informations sur sa biographie. Sinon, en employant le moteur de recherche Yandex (tapez Юлий Юльевич Клевер), vous pouvez avoir un bien plus ample panorama de l'oeuvre de ce peintre, qui a vécu assez longtemps, sans avoir été trop affecté par les grands événements de son époque apparemment et a donc un catalogue considérable. Ma sélection n'est pas forcément au goût de tout le monde. Mais je vous mets en garde contre les déceptions : selon moi, une grande partie de son oeuvre est dénuée d'intérêt. Soyons clair : les neuf dixièmes sont parfaitement dispensables. Comme je vous l'ai dit, ce n'est pas Degas. Ni Savrassov.

Autre grand peintre russe : article.

vendredi 15 juillet 2022

La Déesse : mélo champêtre ensoleillé ou sombre roman fantastique contemporain


 

  Ce livre rassemble le roman La Déesse et la nouvelle Desseins éternels qui partagent le même univers champêtre et apparemment terre à terre, un certain nombre de personnages ainsi que le thème principal, celui de la quête de l’amour éternel. Tous deux sont fantastiques. Le premier pourrait être qualifié d’allégorie tandis que le second est un récif à clef, le seul que j’ai écrit (vous pouvez lire l’article que je lui ai consacré ici, aussi n'en dirais-je pas plus).
Ce présent article a pour objet le roman La Déesse. J’en avais donné à lire plusieurs versions antérieures, en particulier les versions de 2018 puis de 2020 qui se sont toutes révélées quelque peu insatisfaisantes après un certain temps de décantation. D’une manière générale, La Déesse est sans doute mon récit le plus atypique à ce jour. On peut admettre que je travaille très peu dans l’allégorie, l’étude psychologique, le fantastique champêtre, le mélo, l’histoire d’amour qui finit bien, toutes caractéristiques qui pourraient servir à décrire le roman. Ce n’était pas une volonté de ma part, encore moins un défi que je me serais lancé.
La Déesse est une histoire fantastique à mes yeux mais il est certainement possible de discuter ce point. Le "ou" du titre est d'ailleurs inclusif et non exclusif. Tout dépend de ce que le lecteur entend par fantastique et du poids qu'il accorde à l'ultime paragraphe du livre. Si le fantastique est pour lui, comme souvent chez les Français, l'irruption d'un événement surnaturel dans un cadre réaliste, voire quotidien, irréductible à toute explication naturelle, alors on ne peut certainement pas qualifier l'événement majeur du récit, l'apparition finale de la déesse Anahita, de fantastique. Ce serait plus, en effet, du fantastique dans le sens des récits de Gaston Leroux, où les événement les plus rocambolesques et improbables sont expliqués rationnellement, de façon plus ou moins convaincante. Personnellement, je rétorquerais à cette objection hypothétique que les solutions de Leroux à ses intrigues me semblent à moi bien moins raisonnables et plus fantastiques que s’il s’était contenté de faire appel à la baguette magique d’une bonne fée ou au mystère insondable de la création poétique. Je suis d’ailleurs plus qu’à moitié convaincu que ça fait partie du charme merveilleux du Fauteuil ou du Fantôme.
Mais je ne voudrais pas envoyer mon tout aussi hypothétique lecteur sur une fausse piste : La Déesse n’a pas pour projet d’imiter les imaginatives créations de Gaston Leroux. Car je peux vous dire au moins ce que vous n’y trouverez pas : de la truculence, du baroque endiablé, des rebondissements rocambolesques, du macabre grotesque ou de l’humour noir le plus débridé (et pas toujours à bon escient). En revanche, j’ai certainement été la victime plus ou moins consentante de ces puissantes réminiscences venues de très loin que connaissent tous les écrivains. Ainsi, je me suis aperçu avec une surprise un peu ennuyée en relisant récemment un échantillon de contes de Gogol que la scène au début du roman entre Mansour et le marchand d’antiquité ressemble étrangement à celle qui se trouve dans Le Portrait, nouvelle que je ne me rappelais même plus avoir lue (ce n’est pas la meilleure histoire de Gogol, de loin, ni certainement la plus mémorable, mais comme dans les rêves, ce ne sont pas toujours les événements ou les personnes que vous aimeriez qui s’y retrouvent). De manière plus consciente, je me suis rendu compte à un moment donné que l’idée centrale du roman était plus ou moins celle de Gradiva, la nouvelle de Jensen (très recommandable). Est-ce que ces emprunts sont problématiques ? À mon avis, non. Je doute fortement qu’un lecteur aurait pensé à Gogol ou à Jensen en lisant le roman si je ne l’avais pas averti de ces points communs.
Comme toujours, je ne dis pas grand-chose du background de mon personnage principal. Et Mansour, qui n'est pas porté sur les confidences, n'aide pas beaucoup. Il est donc laissé pas mal à l'imagination du lecteur. Ici, je peux en dire un petit peu plus. Mansour est un étudiant mais un vieil étudiant, une de ces personnes qui n'adorent rien tant que d'étudier, chercher, éventuellement trouver. Probablement a-t-il fait bien d'autres choses avant d'étudier les Beaux-Arts. Il doit avoir une trentaine d'années. C'est un homme simple dans son genre, maître de ses émotions, distant mais entouré, économe de ses mots mais sachant les distiller avec à-propos, qualité très appréciée en société. Les femmes le trouvent habituellement très attirant, peut-être par ses qualités physiques et intellectuelles, mais surtout parce qu’il est absolument indifférent à leurs efforts ou manigances. Chez lui, ce n’est pas une pose, un calcul pour exciter l’esprit de séduction féminin, même si tel est en effet le résultat. Ce n’est pas non plus l’effet d’un penchant secret pour son propre sexe. C’est juste que son esprit est ailleurs. Sans le savoir, il est une sorte de moine laïque, de preux chevalier, l'un des derniers, combattant pour l'art véritable contre les hordes toujours plus nombreuses des Philistins (sans aucune intention d'offenser les Philistins ou même de les critiquer, il s'agit juste d'un constat). Et c’est pourquoi, lorsque son amie russe, Irina, le décrit comme l’homme le plus « tellliblement » romantique qu’elle connaît, elle n’est pas loin de la vérité quoique pour de mauvaises raisons. En réalité, si je comprends bien Mansour, il est plutôt indifférent aux beautés de la nature, de même qu’à celles de l’architecture, comme le montre assez clairement sa curieuse appréciation des paysages solognots (il est certainement presque impossible de trouver une ville ou une campagne dans cette région sans une curiosité digne d’intérêt, ce qui montre précisément son absence d’intérêt) et rares sont chez lui les êtres ou objets qui peuvent lui soutirer de grandes émotions. On sait qu’il n’aime pas non plus le vin ni les alcools forts et que cela n’a rien à voir avec une fidélité à des préceptes religieux. Il n’a vraiment rien pour le rattraper sous cet aspect. Et s’il n’est pas végétarien ou végan, c’est probablement que cela demande une forme de passion qu’il n’a pas. Sa passion exclusive va en effet à des choses et des êtres qui ne sont pas de ce monde. 
Pour toutes ces raisons, il est donc parfaitement mûr pour tomber dans le filet que lui tend la Déesse.
Ce roman peut enfin être rangé dans la catégorie des portraits de femmes. Anahita, sous ses diverses incarnations, en est le vrai protagoniste. C’est pourquoi j’ai jugé qu’il n’était finalement pas très important de faire figurer dans le récit les divers renseignements que je viens de donner sur Mansour. Il est, en somme, un portrait en creux, comme on dit chez les graveurs et donc Anahita, bien sûr, est marquée en plein.

Vous pouvez lire un échantillon du roman à cet endroit ou l'acheter ici.

dimanche 10 juillet 2022

Russie : le géant s'éveille après hibernation

 



    L'image ci-dessus illustre le point de départ très simple de ce bref article. La Russie est un pays, selon nos normes européennes, disproportionné en plus d'être immense. Considérez l'Ukraine, l'Ukraine d'avant le 24 février, que montre cette carte déjà désuète. L'Ukraine semble minuscule; et pourtant c'est, ou plutôt c'était, le plus vaste pays d'Europe si on exclue sa voisine de l'Est. L'échelle spatiale d'un Russe ne peut être celle d'un Français, sans parler d'un Belge ou d'un Maltais (essayez donc de trouver Malte sur cette carte). Si on compare, comme je vais le faire, la Russie à un navire, il faut alors choisir pour la personnifier un paquebot, un super-container ou un supertanker si on apprécie l'allusion à une citation de John Mac Cain qui a prétendu que la Russie est une station service déguisée en nation. Bien sûr, on ne manoeuvre pas un tel géant des mers comme on manoeuvre la felouque française ou le hors-bord des Helvètes, ou plutôt le you-you suisse puisque la rapidité  n'est pas le trait le plus saillant de nos voisins outre-jurassiens à ce qu'on m'a dit. Les questions de logistique, de transport, de communications et toutes les infrastructures allouées sont également sur une toute autre échelle. Arriver à ce qu'une information passe du point A au point B quand ces deux points sont distants de sept ou huit fuseaux horaires et traverse et surtout imprègne des régions aussi différentes culturellement que disons la Russie européenne et les peuples sibériens ou caucasiens (les différences qu'on pourrait trouver entre Bretons et Alsaciens par exemple deviennent alors microscopiques) est une réelle gageure. Donner de la cohérence et une direction à une pareille structure multiplie les problèmes selon une croissance qui n'est certainement pas simplement arithmétique. Les problèmes d'échelles que connaissent nombre d'entreprises quand elles passent de la maquette à la grandeur nature ne sont certainement pas inconnus des Russes, et cela simplement pour que leur Etat fonctionne. Mais la Russie, contrairement aux USA, est un très vieux pays, elle a donc eu largement le temps d'apprendre à gérer ce type d'inconvénients. De plus, de tels poids super lourds démarrent, accélèrent, virent et stoppent en beaucoup plus de temps qu'il n'en faut à de plus petits esquifs (je pense faire tous les synonymes de bateau avant la fin de cet article, s'il dure un peu longtemps). On voit donc que la dimension spatiale de la Russie a pour conséquence une dimension temporelle, ou disons un rythme différent. Tout demande plus de temps. C'est pourquoi les Russes ont appris la patience. La fin de la monarchie peut être datée en France par l'an Un du calendrier révolutionnaire, ou si vous préférez 1789, la fin des tsars n'a eu lieu qu'en 1917;  la tentative communiste n'aura duré, au mieux ou au pire, que cinq ans en France, soixante-quatorze en Russie (URSS). Dorénavant, alors que l'Europe a largement entamé sa longue descente vers les Limbes où elle pourra rêver tout à son aise sur sa splendeur passée avec les Grecs, les Égyptiens ou les Babyloniens, la Russie commence tout juste à s'éveiller, à savourer sa vigueur retrouvée, son triomphe sur les anciens empires de l'Occident. Sa puissance militaire actuelle, qui n'est un sujet de controverse que pour les ignorants et les insensés, n'est pourtant que la prémisse de sa nouvelle puissance économique, politique, culturelle, morale et spirituelle à venir.

De par ce simple fait, l'Histoire va être réécrite, le basculement sera complet et comme la Russie est un géant des mers, que les choses chez elle prennent plus de temps pour se mettre en branle mais durent aussi beaucoup plus longtemps un fois mises en branle,  son ère (aire) sera aussi plus importante.

Pour conclure sur une note plus légère, je note que la récente Opération Militaire Spéciale de la Russie en Ukraine (qu'on peut voir comme une sorte de guerre civile entre Ukrainiens de l'Ouest et Ukrainiens de l'Est ou bien comme le commencement de la troisième guerre mondiale par proxy si on est moins optimiste) et son résultat le plus certain qui est la perte du Donbass et de quelques régions littorales pour l'Ukraine (de l'ouest) rendra de facto à notre pays le titre glorieux de plus grand pays d'Europe. Ce nouveau record sera d'autant plus facilement homologué par tous les instituts de statistiques et de correction politique que les nouvelles mappemondes figurant sur nos prochains manuels scolaires de géographie ou d'Histoire revisités par nos commissaires politiques représenteront La Russie comme un vaste espace blanc, sans nom, nouvelle terra incognita livrée aux féroces ours blancs et à la banquise, disparue corps et biens à l'image de son drapeau qui dans toutes les manifestations officielles occidentales est représenté dorénavant par un rectangle blanc, comme vous avez dû le remarquer. Mais bien sûr, sur cette carte, l'Europe ne s'appellera plus Europe mais Oceania, juste la pointe la plus orientale d'Oceania, en vérité presque insignifiante.

Autres articles parlant de la Russie nouvelle vue de l'Ouest : ici et là.

samedi 2 juillet 2022

Sept Cercles De L’Enfer : Livres II, III et VI version "de luxe"

 

Peinture pour la couverture du livre

Ce volume agrémenté d'une dizaine de mes illustrations, comme la peinture montrée plus haut, rassemble toutes les novellas de la série Sept Cercles De L’Enfer qui comprend quatre romans de tailles inégales et donc ces trois novellas. Chaque livre de la série est conçu pour pouvoir être lu séparément. Il n’y a pas de continuité de l’intrigue, des personnages, du cadre et de l’époque de l’action au travers des différents tomes, seulement une récurrence dans le thème général, celui du cercle infernal, qu’il soit spatial ou temporel. Les livres sont numérotés selon leur ordre de publication, ordre généralement indépendant de la volonté de l’auteur, sans considérations d’ordre de lecture préférentiel (excepté pour le septième et dernier cercle qui voit le cercle se briser et devrait donc, si on aime les fins qui se terminent bien, être lu en dernier). Dans le cadre de cette présentation, il nous a donc paru licite d'ordonner les livres chronologiquement, de commencer donc par le premier écrit et terminer par le plus récent, qui est aussi l'avant-dernier de la série, paru en 2022, mais libre au lecteur de commencer par le livre de son choix.

Kólassy, la naufragée de l’espace, est la version personnelle de l’auteur, selon ses propres mots, du Pays De La Nuit de W. H. Hodgson, ce « plus grand roman raté de la littérature de l’imaginaire ». C’est à coup sûr l’histoire la plus dépaysante des trois, située dans le plus lointain futur. Il n’y a pas de cité pyramidale comme dans le roman de l’Anglais mais l’épave d’un immense vaisseau aux voiles d’or qui semble de toute évidence plus apte à utiliser les vents solaires pour traverser le cosmos qu’à voguer sur les flots. Néanmoins, à cette époque éloignée, la distinction semble s’être effacée et l’héroïne du récit, une fois remise de son amnésie, se considère comme une sorte de matelot. Comme dans le Pays De La Nuit, on trouvera ici beaucoup de monstres épouvantables, un étrange sauveur muet au pouvoir fantastique et une histoire d’amour romantique transcendant l’espace et le temps, et même, semblerait-il à bien y regarder, la barrière des espèces.

Outreterre se situe à des années lumières de la Terre, plus probablement à des dizaines, et donc dans un futur assez lointain selon toutes vraisemblances. De pareils voyages spatiaux sont terriblement risqués, il va sans dire, quel que soit l’avancement technologique des voyageurs, car on n’a aucune raison de supposer compte tenu de notre expérience passée que la psychologie humaine évoluera beaucoup. Ces voyages seront en effet presque certainement des billets aller simple et en tout cas d’une durée très excessive pour la psyché d’un humain. Et le pire est qu’il est impossible d’être assuré qu’au bout du compte on tombera sur la bonne planète, l’idéale, la seule pouvant accueillir la vie, le tirage parfait au sein d’un milliard de milliard de combinaisons possibles. Un tout petit hic dans n’importe quel paramètre et la vallée d’abondance se transforme en désert plus aride que l’Antarctique, le rêve se change en cauchemar et le paradis en enfer. Ici, l’élément fantastique, très inhabituel dans le cadre de la science-fiction dure, est une fée. Eh oui, elle possède même ce qui ressemble à une baguette magique !

Jeu de Mort est des trois textes le plus ouvertement fantastique, même si la première solution de cette intrigue semble pouvoir appartenir à la science-fiction. D’une manière générale, On trouvera toujours une dimension fantastique dans ces textes, à savoir au moins un événement de l’intrigue ne rentrant pas dans le cadre de la « Science » ni dans celui, plus large, de la raison, même dans une époque future lointaine, censément être beaucoup plus avancée que la nôtre, et permettant donc en principe un certain nombre de libertés narratives. L’époque ici est approximativement la nôtre et L’ODI (Objet D’Intérêt) a l’apparence d’une grande coquille semi sphérique apparue un beau matin au bord de la mer par une nuit très sombre. Toutes les hypothèses sont envisagées par les agents gouvernementaux autorisés qui enquêtent sur l’événement jusqu’au jour où un inconnu, qui se fait appeler Mordor, entre en contact, réclamant de parler au Chef de l’État, son Excellence Tommy. Et il semble en effet que ce soi-disant Mordor, habitant ou créateur de l’ODI, ait un goût très vif pour les flammes, virtuelles ou non, et soit très doué pour souffler le chaud et le froid.

Le livre est disponible ici, en version brochée pour le moment, grand format.

Sinon, voir ici, ici et ici pour les trois récits au détail.



samedi 11 juin 2022

USA, Europe, France : bientôt le meilleur des mondes (discours de notre bien-aimé Président du club des Homocidaires)

Certains parmi vous, chers Frères, pourraient croire que nous faisons de l’ironie avec ce titre aux perspectives grandioses. C’est bien mal nous connaître. Nous sommes au contraire d’un sérieux confinant à la sévérité, que dis-je, à la gravité. Nous n’aimons pas les plaisantins. Nous répugnons franchement à la légèreté qui prétend — faussement — à l’esprit. À l’altitude où nous évoluons, l’ironie, encore moins la plaisanterie, n’a sa place. L’humour est la marque de l’imperfection, de la faiblesse. Et bien que nous soyons déjà fort, nous cherchons encore la perfection. Si nous avions voulu être ironique, ce qui nous arrive dans nos (rares) accès de faiblesse, nous aurions sous-titré ce discours "entre Charybde et Scylla", ou mieux, "entre la peste et le choléra". "Entre Charybde et Scylla" est bon, certes, je ne vous le fais pas dire, mais trop poétique pour notre époque ; "entre le marteau et l’enclume" est déjà mieux sans être excellent, "entre peste et choléra" est juste parfait de par son caractère hygiénique et ses références évidentes à l’actualité, tout à fait moderne donc, et nous l’aurions privilégié. Mais de toute façon, cette digression n’a aucun sens puisqu’il n’est absolument pas dans notre intention d’annoncer à nos très chers confrères Homocidaires un avenir sombre mais au contraire le plus ensoleillé qui soit. Le meilleur des mondes dont nous parlons est à prendre non pas au sens de Huxley, satiriste laborieux et piètre romancier, ou de son traducteur, mais au sens propre, un monde qui suit nos préceptes Homocidaires, il va sans dire (pour les étourdis qui n’auraient pas encore étudié notre manifeste où sont promptement synthétisés les préceptes hygiéniques et moraux du nouvel Homocidaire en vingt-huit volumes, nous nous permettons de les renvoyer ici).

Non, ce que nous annonçons là est véritablement le grand changement que nous attendons tous, cet avenir radieux pour les élus, toujours rares, les petites fleurs et nos amis les loups, précisément dans la partie du monde indiquée plus haut.

Oui, vous avez bien lu, nous nous lançons dorénavant dans le grand style, dans la prédiction, l’oracle, et, n’ayons pas peur des mots, la prophétie zarathoustréenne.

Nous ne vous dirons pas quel événement se produira ici ou là, le 17 mars 2023 à 12 h 57, ou le 24 juillet 2024 à 5 h 09 car nous sommes bien au-dessus de tels minutiae, mais nous vous annoncerons les événement principaux à venir dans le bon ordre et dans leur exactitude.

Nous ne sommes certainement pas Cassandre car contrairement à elle, nous ne prédisons que des bonnes choses pour notre pays, et les seules nouvelles que nous annonçons sont empreintes de la joie la plus élevée, celle de l’élu passé au crible de la grande tribulation, contemplant le paradis depuis sa cabane dans les cimes verdoyantes et inviolées, ni plus ni moins.

Et nous sommes ravis de prédire que les USA, cette immense nation, et l’Europe, dont la grandeur temporelle compense pour le moins sa petitesse spatiale, sont maintenant vertueusement engagées dans la voie du meilleur des mondes, l’Homocide intégral et sans retour. Il n’est en effet plus de retour possible, tous les ponts sont brûlés derrière nous, la victoire devant nous est certaine.

Commençons toutefois par notre raisonnement à partir des faits, puis nous ferons nos prédictions.

Notre raisonnement est le suivant. Les USA, l’Europe, au bord d’une crise économique majeure, sont devant une alternative dont les deux termes nous semblent également exaltant, mais il en est pourtant un supérieur à l’autre, comme nous allons voir tout de suite. La première solution à cette alternative est de remonter fortement les taux d’intérêt pour diminuer l’inflation et favoriser ainsi ceux qui n’ont rien ou pas grand-chose, au dépend de ceux qui ont beaucoup d’actifs (maisons, hôtels, bateaux, actions, obligations, etc.) puisque la remontée des taux fait diminuer la valeur réelle de tous ces biens. La seconde possibilité est de ne pas les remonter, comme dirait Monsieur de La Palisse, de remettre la machine à imprimer des billets en route et même de mettre la barre sur full speed (elle ne s’est jamais vraiment arrêtée mais des rumeurs incessantes nous signalent que certains agents séditieux, probablement russes, voudraient la freiner, voire l’arrêter, comme dans "When The Machine Stops" de Forster, un bon livre s’il avait été écrit selon le point de vue qui convient, qui est le nôtre) et de favoriser ainsi la classe la plus riche de la société, celle qui est généralement la plus enthousiaste pour se rendre aux urnes et qui, de plus et surtout, fait de généreuses donations à nos politiciens qui ont toutes ces excellentes idées. Pourquoi la seconde solution est bien meilleure, outre le fait qu’on n’a jamais vu des politiciens dans nos belles démocraties qui ne soient pas soucieux de leurs chers électeurs, est à cause de ceci : cette option fera flamber les prix, tous les prix, en particulier ceux des matières sataniques, tel le pétrole ou le gaz, la viande et les féculents. Et nous aurons de l’inflation, de la vraie, de l’hyperinflation comme on n’en a pas vu de mémoire d’homme sauf si vous avez vécu vraiment très très longtemps. Et cela est très bien car il y aura des protestations, des émeutes, puis des guerres civiles (les gens aimant rarement se sacrifier de leur plein gré même pour la plus noble des causes) et il y aura beaucoup de morts et donc de grands et beaux cimetières où les petits oiseaux viendront gazouiller joyeusement le jour et même la nuit. Et il y aura beaucoup plus de place pour les petites fleurs et nos amis les loups. Et nous, les Homocidaires agréés, rares élus de ce paradis, pourront nous réjouir pour l’éternité de ce merveilleux spectacle de l’harmonie retrouvée depuis nos cabanes dans les arbres, ou peut-être, depuis nos abris souterrains plus ou moins blindés. Ceci est ma première prédiction.

Et voici la seconde vision. Par la faute de nombreux mauvais esprits restant dans ce pays, les USA, je vois que malheureusement, là-bas, le meilleur des mondes sera quelque peu différé. Je pronostique en effet de longues et pénibles discussions, et même quelques bousculades assez serrées entre les partisans de la solution numéro 1 et la numéro 2, avant que cette dernière, bien entendu, ne finisse par l’emporter. Par bonheur, nous Européens, sommes beaucoup plus sages, beaucoup plus intelligents, et nous avons compris où est notre plus grand bien. Il est déjà évident que nous montrons un zèle plus vif que les Etasuniens dans l’application rigoureuse et rapide des préceptes de l’Homocide, comme le démontrent Sainte Greta et Saint Cretain, il est donc tout naturel que nous soyons les premiers à profiter de ce nouveau paradis sur Terre (et sous terre parfois). En tout, les Européens ont été précurseurs et le resteront donc… jusqu’à la fin : ce n’est pas une mince satisfaction.

Hélas, j’en viens maintenant à la partie la moins agréable de ces prophéties. Car si l’Europe, et avec un temps de retard, les USA (qui ne s’appelleront évidemment plus ainsi puisque, je vous l’annonce en passant, la Californie retournera au Mexique ainsi que les deux autres états du sud-ouest dont j’ai oublié le nom — déjà oublié ! c’est un signe — que l’Illinois, le Michigan et tous les états du Nord-Est s’allieront avec ce qui restera du Canada pour former le Grand Québec Libre (enfin !), et que tous les autres seront à peu près aussi désertiques que l’Alaska, ce qui nous évite la peine de leur chercher un nouveau nom), je dis hélas car il n’en va pas du tout de même pour les barbares de la steppe et de la taïga, je parle des Russes, Tatars, Mongols et autres mongoloïdes. Ces derniers seront précipités dans la plus grande calamité qui soit, la surpopulation, les villes enfumées, les usines mortifères, les marées noires, les autos pétaradantes, les bateaux, les avions, les fusées, tous marchant au pétrole démoniaque que nous leur avons laissé sans regret, et il y aura des ponts et des barrages construits sur chaque rivière, et des bruits de tronçonneuses et de tracteurs monstrueux dans chaque forêt et les gentils animaux ne pourront traverser une route où un sentier forestier sans se faire écraser dix fois.

Et pendant cela, nous, amis des calmes cyprès, nous respirerons l’air pur à pleins poumons en mâchant des pissenlits, en écoutant les petits oiseaux et en hurlant, parfois, comme nos amis les loups…


Les sources informées de cet article satirique, très sérieuses et recommandables, ainsi que de plusieurs articles précédents sont, pour l'essentiel, Jacob Dreizin from the Dreizin report pour l'économie, Alastair Crooke pour la géopolitique (hélas devenu difficile à trouver car son canal habituel, Strategic Culture, a été "cancelled" par le Haut Commissariat Européeen à la propagande) et Andrei Martyanov pour l'aspect martial.
Autre article du club des Homocidaires: ici.

lundi 6 juin 2022

Vladimir Poutine : une claire vision du monde (Interview intégrale donnée le 03 juin 2022)


Le texte qui suit est la traduction de la transcription intégrale (voir sur le Saker Blog par exemple) de l'entretien donné par Vladimir Poutine à la chaîne Rossiya TV le 03 juin dernier : photo ci-dessus. J'aurais pu traduire bien d'autres discours ou entretiens donnés par Poutine car leur qualité est assez égale mais il est peu probable que vous trouverez cet entretien en français dans les grands médias, et encore moins en intégralité (la tactique habituelle du journaliste MSM étant soit d'ignorer soit de sélectionner un court passage pour faire dire tout autre chose à l'ennemi numéro un actuel)).

Même ou plutôt surtout si vous n'aimez pas Poutine, sa personne, sa vie, son œuvre, je vous engage à lire cet entretien assez bref, histoire de savoir mieux de quoi vous causez et parce qu'il n'est jamais bon de méconnaître son adversaire. S'il vous reste un soupçon de bon sens, vous en tirerez au moins les conclusions suivantes:

1 Poutine n'est pas mort (pas encore)

2 Poutine n'est pas gravement malade, atteint de cancers divers et variés

3 Poutine n'est pas fou

4 Poutine est bien meilleur que les ectoplasmes qui nous servent par ici de leaders, quelle que soit la valeur que vous accordez à ses idées. Essayez dans le cadre d'un entretien, beaucoup plus délicat qu'un exercice écrit, même s'il est donné à un journaliste de bonne compagnie, d'arriver à cette simplicité, cette clarté, cette exactitude toujours documentée. Bien sûr, dans le cadre d'un exercice oral, il y a toujours quelques petites redites, possiblement quelques imprécisions dans certains détails (je crois en avoir repéré une ou deux pour la partie que je connais le mieux) mais dans l'ensemble, cela reste plus qu'acceptable pour un Président qui n'est certes pas censé être expert dans les domaines techniques. Pour les discours et les entretiens que j'ai pu voir et écouter, il est certain que Poutine ne lit pas de prompteur ou de texte imprimé, et se passe parfois même de notes.  Et surtout, ce qui frappe, c'est la qualité de son argumentation, son déroulement impeccable, et selon moi, c'est la meilleure et peut-être la seule façon de juger de la valeur d'un discoureur sur des événements dont on ignore en grande partie les tenants et aboutissants.

Dans la suite PZ est pour Pavel Zarubin, le journaliste et VP pour qui vous savez. Mes précisions, entre parenthèses, sont en vert.


PZ : M. le Président, nous venons de rapporter votre réunion avec le leader du Sénégal qui est aussi l’actuel Président de l’Union Africaine. Il a exprimé, et en fait depuis plusieurs semaines de nombreux pays avec lui, ses inquiétudes non pas tant à propos de la crise alimentaire que des famines à grande échelle prévisibles de par la hausse du cours des denrées alimentaires et de celles du gaz et du pétrole. Toutes ces questions sont liées.

Naturellement, l’Occident blâme la Russie pour ceci aussi. Quelle est la situation réelle à ce stade ? Comment elle se développe ? Et que croyez-vous qu’il se passera sur les marchés de l’énergie et de la nourriture ?


VP : En effet, nous assistons actuellement à une tentative de jeter le blâme sur la Russie pour les développements sur le marché mondial alimentaire et les problèmes croissant qu’on y observe. Je dois dire que c’est un nouvel essai de déplacer la faute sur quelqu’un d’autre. Mais pourquoi cela ?

D’abord, la situation n’est pas devenue pire hier ou même depuis le lancement de l’Opération Militaire Spéciale dans le Donbass, en Ukraine.

La situation a pris mauvaise tournure en février 2020 suite aux efforts pour contrer la pandémie Covid qui ont mis le moteur de l’économie mondiale au point mort et ensuite, quand on a dû le rallumer.

Les autorités financières et économiques des USA, entre autres choses, n’ont rien trouvé de mieux que d’allouer de vastes sommes pour aider les populations et certains secteurs économiques.

Nous avons fait presque la même chose mais je peux vous assurer que nous avons ciblé de façon beaucoup plus précise nos politiques d’aide ; nous l’avons fait de façon sélective et avons obtenu les résultats espérés sans affecter les indicateurs macro-économiques, ce qui inclut une croissance excessive de l’inflation.

La situation a été très différente aux USA. La distribution d’argent a augmenté de 5,9 billions de dollars en moins de deux ans, de février 2020 à la fin de 2021, due à une productivité sans précédent de la machine à imprimer des billets verts. L’approvisionnement de cash a augmenté de 38,6 %.

Apparemment, les autorités financières américaines pensaient que le dollar étant une devise mondiale, son excès se répandrait et se dissoudrait dans le monde entier comme à l’habitude, comme cela avait été le cas les années précédentes, et que les USA ne le sentirait même pas. Mais cela ne s’est pas passé ainsi cette fois. En fait, une personne honnête — il en existe aux USA — la ministre des finances US (NdT : pour Treasure Secretary) a récemment reconnu qu’ils avaient commis une erreur. Ainsi, c’est une erreur des autorités financières américaines et cela n’a rien à voir avec l’opération de la Russie en Ukraine, cela n’est pas du tout lié.

Et cela a été la première étape — pas la moindre — qui a conduit à la situation défavorable du marché alimentaire actuel parce que les prix se sont aussitôt mis à flamber. C’est la première raison.

La seconde raison est la politique à courte-vue de l’Europe, et particulièrement celle de la Commission Européenne concernant l’énergie. Nous voyons ce qu’il se passe là-bas. Personnellement, je crois que les politiques européens ont tiré avantage des craintes naturelles de leurs populations vis-à-vis du changement climatique pour pousser un agenda vert, y compris dans le secteur de l’énergie.

Tout cela semble bel et beau, sauf pour les recommandations infondées concernant les mesures à prendre dans le secteur de l’énergie. Les sources alternatives d’énergie sont surestimées : le solaire, le vent, l’hydrogène et autres — tout cela est peut-être prometteur dans l’avenir mais aujourd’hui elles ne peuvent être produites dans les quantités nécessaire, avec la qualité nécessaire, à un prix acceptable. En même temps, elles ont commencé à minimiser la nécessité de maintenir des sources d’énergie conventionnelles, en particulier et surtout les hydrocarbures.

Quel a été le résultat ? Les banques ont commencé à refuser des prêts pour ces opérations (l’extraction d’hydrocarbures : NdT). Les assurances ont refusé de sécuriser les accords commerciaux. Les autorités locales ont arrêté d’accorder de nouveaux terrains pour augmenter la production et pour des transports spéciaux, y compris les pipelines.

Tout ceci a conduit à une pénurie de l’investissement dans le secteur de l’énergie et à une hausse des prix. Le vent n’a pas été aussi fort que prévu l’année passée, l’hiver a fait de la résistance, et aussitôt les prix ont encore grimpé.

En plus de ça, les Européens n’ont pas écouté nos demandes répétées de maintenir les contrats à long-terme pour la livraison de gaz aux pays européens. Ils ont commencé à les réduire. Beaucoup sont encore valides mais ils ont commencé à en réduire le nombre. Cela a eu un effet négatif sur le marché européen de l’énergie. Les prix ont monté. La Russie n’a absolument rien à voir avec ça.

Mais aussitôt que les prix du gaz ont grimpé, le prix des fertilisants a suivi, puisque le gaz est utilisé pour la fabrication de plusieurs de ces fertilisants. Aussitôt que le coût des fertilisants a monté, de nombreuses entreprises — particulièrement dans l’Union Européenne — ont cessé d'être profitables et ont commencé à fermer. La quantité disponible de fertilisants sur le marché mondial a chuté et leurs prix sont montés en flèche, à la grande surprise de nombreux politiciens européens.

Ceci bien que nous les ayons avertis des conséquences. Et rien de ceci n’est lié en aucune façon à l'Opération Militaire Spéciale de la Russie dans le Donbass.

Mais quand nous avons lancé notre opération, nos soi-disant partenaires américains et européens ont pris des mesures qui ont aggravé la situation sur le marché alimentaire mondial et celui des fertilisants.

Soit dit en passant, la part de la Russie dans le marché mondial des fertilisants est de 25%. Pour ce qui est des fertilisants à base de potasse, Alexander Loukachenko (NdT : Président de la Biélorussie) m’a dit — c’est à vérifier bien sûr mais je pense qu’il dit vrai — que la Russie et la Biélorussie réunies sont à créditer pour 45% des exportations mondiales. C’est une quantité considérable.

Le rendement des récoltes dépend de la quantité de fertilisants mis dans le sol. Aussitôt qu’il est devenu clair que nos fertilisants ne seraient plus disponibles sur le marché mondial, non seulement le prix des fertilisants a grimpé en flèche mais aussi ceux des aliments de base, parce que s’il n’y a pas de fertilisants, il n’est pas possible de produire les quantités requises de produits agriculturaux.

Vous voyez, une chose mène à une autre et la Russie n’a rien à voir là-dedans. Nos partenaires ont fait quantité d’erreurs et cherchent maintenant quelqu’un sur qui porter le blâme. Bien sûr la Russie est la candidate idéale dans cette optique.


PZ : Accessoirement, on vient de rapporter que l’épouse du patron de la plus grande entreprise mondiale de fertilisants a été incluse dans le nouveau paquet de sanctions européennes. Que pensez-vous qu’il en sortira ?


VP : Cela empirera une situation déjà mauvaise. 

Les Britanniques puis les Américains — les Anglo-saxons — ont commencé par sanctionner nos fertilisants. Puis quand ils ont réalisé les conséquences sur leur économie, les Américains les ont levées mais les Européens ont continué, eux. Ils me disent durant nos contacts : oui, nous devons y penser ; nous devons faire quelque chose à ce sujet ; mais pour le moment ils ont seulement aggravé la situation.

Cela continuera de faire grimper le prix des fertilisants sur le marché mondial et donc les perspectives de récoltes seront beaucoup plus modestes et donc les prix (NdT : des céréales) vont continuer de grimper : voilà tout. C’est une politique complètement myope, erronée et je dirais stupide qui conduit à une impasse.

PZ : Des représentants européens accusent la Russie de bloquer les céréaliers dans les ports d’Ukraine.


VP : Ils bluffent et je vais expliquer pourquoi.

D’abord, je vais rappeler quelques faits objectifs. Le monde produit environ 800 millions de tonnes de blé par an. Maintenant, on nous dit que l’Ukraine est prête à exporter 20 millions de tonnes de blé. Donc, 20 millions de tonnes sur 800 millions comptent pour 2,5 %. Ensuite continuons avec le fait que le blé n’entre que dans 20% de tous les biens d’alimentation mondiaux — ce ne sont pas nos chiffres mais ceux de l’ONU — cela signifie que ces 20 millions de tonnes de blé ukrainien ne comptent que pour 0,5 % (NdT : de l’alimentation mondiale), c’est-à-dire presque rien. C’est le premier point.

Le second point. Ces 20 millions de tonnes sont des exportations potentielles. En réalité, les experts américains disent qu’aujourd’hui l’Ukraine pourrait réellement exporter 6 millions de tonnes. Selon notre ministère de l’Agriculture, ce serait plutôt 5, mais OK, admettons ce chiffre de 6. En plus, selon notre ministère de l’Agriculture, l’Ukraine pourrait exporter 7 millions de tonnes de maïs. On réalise que ce n’est pas tant que ça.

Durant l’année agriculturale 2021-2022, nous (NdT : la Russie) exporterons 37 millions de tonnes et je crois que nous porterons les exportations pour l’année 2022-2023 à 50 millions de tonnes, ce qui, je le note en passant, tombe bien.

Quant à ce qui est des navires céréaliers ukrainiens, nous ne les retenons pas. Il y a plusieurs moyens pour convoyer des céréales.

Premier moyen. Vous pouvez les convoyer par les ports contrôlés par l’Ukraine : Odessa et ses voisins. Nous n’avons pas miné l’entrée de ces ports ; l’Ukraine l’a fait.

J’ai déjà dit à tous nos collègues : laissons-les déminer le passage, laissons-les charger les vaisseaux en céréales et s’en aller. Nous garantissons un passage sûr vers les eaux internationales. Il n’y a aucun problème. Allez-y.

On doit enlever les mines et renflouer les navires qu’ils ont coulé à dessein dans la mer Noire pour rendre l’entrée difficile des ports du sud de l’Ukraine. Nous sommes prêts à nous en charger. Nous n’utiliserons pas l’opération de déminage pour initier une offensive de la mer ; je l’ai déjà dit. C’est le premier point.

Second. Il existe une autre opportunité : les ports de la mer d’Azov — Berdiansk, Maryupol — sont sous notre contrôle et nous sommes prêts à assurer la sortie sans problème de navires par ces ports, y compris pour des céréales ukrainiennes destinées à l’exportation. Je vous en prie : allez-y.

Nous sommes déjà en train de travailler à l’opération de déminage. À une époque, les troupes ukrainiennes ont disposé trois couches de mines ; le processus de déminage touche à sa fin. Nous créerons la logistique nécessaire. Ce n’est pas un problème, nous ferons tout ceci. C’est le second point.

Troisième point. Il est possible de convoyer des céréales (NdT : par rail) depuis l’Ukraine via la Roumanie.

Quatrième point. Cela est aussi possible en passant par la Hongrie.

Et cinquième point, il est possible aussi de passer par la Pologne. Je sais, il y a un problème de jauges différentes des rails (NdT : entre l’Ukraine et les pays à sa frontière occidentale) mais il suffit de changer les bogies : c’est l’affaire de quelques heures. 

Enfin, la route la plus facile pour transporter des céréales depuis l’Ukraine est via la Biélorussie. C’est la plus facile et la moins onéreuse parce que de là, les céréales peuvent être rapidement convoyées vers les ports de la Baltique puis vers n’importe quelle partie du monde.

Pour cela ils devront lever les sanctions contre la Biélorussie. Mais ce n’est pas notre problème. En tout cas, le Président de Biélorussie, Alexander Loukachenko l’a dit : "si quelqu’un veut résoudre le problème du convoyage des céréales ukrainiennes, si tant est qu’il y en ait un, je vous en prie, prenez la voie la plus simple, passez par la Biélorussie. Personne ne vous arrêtera."

Donc, vous voyez, il n’y a pas de problème de convoyage des céréales ukrainiennes.


PZ : Comment fonctionnerait la logistique pour convoyer les céréales depuis les ports que nous contrôlons ? Quelles seraient les conditions ?


VP : Aucune condition.

Les navires sont les bienvenus. Nous garantirons l’approche de ces ports en toute sécurité. Nous garantirons aussi l’accès et la traversée des mers Noire et d’Azov en toute sécurité et dans toutes les directions pour ces navires étrangers.

En passant, il y a plusieurs navires coincés dans les ports ukrainiens à ce stade. Ce sont des bateaux étrangers, plusieurs douzaines. Ils sont simplement bloqués et leurs équipages sont toujours tenus en otage (NdT : par l’armée ou les milices ukrainienne).