vendredi 4 septembre 2020

Desseins éternels : une explication de texte


 Le sens de l’histoire

Desseins Éternels est la seule histoire à clef(s) que j’ai écrite à ce jour, mis à part, peut-être, mon roman Les Survivants. Cette nouvelle ne peut en effet se comprendre pleinement, au moins pour un esprit rationnel, que si on possède la clef, ou, plus exactement une des deux clefs qui en ouvrent les portes. Oh, je suis convaincu qu’on peut la lire et l’apprécier sans jamais avoir eu vent de l’existence de ces deux clefs, mais c’est tout de même plus satisfaisant et plus pratique si on les possède. Personnellement, quand je lis un de ces récits à énigme, je n’aime pas beaucoup que l’auteur me plante dans le noir complet arrivé à la fin. Et bien que j’ai parsemé le récit de nombreux indices permettant de découvrir la première clef, que je l’ai nommée comme on le verra plus loin, je sens que certains lecteurs pourraient encore trouver ces lueurs insuffisantes pour éclairer cette ténébreuse étude de mœurs. Il est possible aussi que même le lecteur perspicace ressente le besoin d’avoir la justesse de ses idées confirmée par l’auteur lui-même.

Je vais donc me livrer à un exercice que je n’aurais pas cru refaire depuis que j’ai quitté le lycée (en tant qu’élève), à savoir une explication de texte en bonne et due forme. En effet, je me suis aperçu que celle-ci était, pour une fois, presque aussi distrayante que la nouvelle elle-même, bien qu’on perde à mon avis une bonne partie de son charme. Enfin et surtout, cela signifie que la suite de cet article sera un énorme spoiler ; je ne peux donc que déconseiller de le lire si on n’a pas déjà lu la nouvelle ou si on n’aime tout simplement pas les explications de texte.

En apparence, Desseins Éternels se présente comme une histoire d’amour contrarié et donc d’autant plus exacerbé. Dans le texte de présentation, on apprend que le récit est calqué sur le modèle fourni par les anciens contes pour enfant où il y a une belle emprisonnée dans un château sous la garde d’un magicien et parfois d’un dragon et dans lequel un jeune héros, chevalier à ses heures perdues, se propose de délivrer et enlever la belle sur son puissant destrier malgré l’exemple funeste d’une ribambelle de ses prédécesseurs ayant trouvé une mort brutale dans l’entreprise. La différence importante est ici que l’histoire se déroule au vingtième siècle, sans doute peu après le temps des hippies. Le chevalier est un jeune médecin de campagne, la belle est une étudiante dont la prison se partage entre l’internat d’une école pour filles très stricte et sa chambre solitaire dans l’immense demeure rénovée de ses parents adoptifs. Le méchant magicien est un artiste de renommée mondiale et son épouse, l’horrible vieille barbichue et palpeuse, est le dragon du conte. Le puissant destrier est une R16, modèle de luxe, si on ose dire. Enfin, le château est un château, ou plutôt ce qu’il en reste après que la partie supérieure ait été détruite puis reconstruite dans un goût nettement plus moderne, sans doute celui de l’artiste lui-même. Le médecin et la jeune femme tombent donc amoureux, un vrai coup de foudre réciproque, et pour des raisons inexpliquées, mais que l’on peut supposer, ils décident de fuir pour vivre librement leur passion. En effet, on sait que le jeune médecin a le défaut d’être déjà marié et père de deux enfants. De plus, il est vraisemblable que la belle fugitive n’a pas l’accord de ses parents pour vivre son histoire d’amour avec cet homme marié et peut-être même n’a-t-elle pas atteint la majorité, ce qui l’oblige légalement à obtenir cet accord. Cela expliquerait aussi la crainte du couple d’avoir la police à ses trousses. En apparence donc, la nouvelle raconte l’histoire d’une fuite manquée. Néanmoins, même pour un lecteur peu attentif, il est clair que certains détails et certains événements sont inexplicables dans ce cadre strictement réaliste.

Desseins Éternels est en fait, sans surprise, un récit fantastique. Quiconque est confronté à une coïncidence aussi miraculeuse que celle du coup de foudre, au sens propre, qui est cause de l’accident de circulation, qui lui-même est cause du retour imprévu des fugitifs à la case départ, ne peut éviter de le subodorer. D’autant plus si on ajoute le fait, hallucinant d’improbabilité, que le conducteur du véhicule accidenté et brûlé est justement le propre frère de la fugitive qu’elle n’a plus revu depuis des années. Il y a dont une autre explication à chercher.

Voici la première clef, celle que j’ai pratiquement donnée dans la nouvelle au lecteur, mais qui l’a remarquée ? La famille mythique à laquelle appartient la jeune fuyarde n’est autre que la célèbre famille des dieux antiques, dont le chef s’appelle Jupiter ou Jove. Dans ce cadre, la belle fugitive est Vénus, déesse de l’amour, son frère étant ici le dieu de la mort, encore appelé… Mors (j’ai pris quelques libertés avec l’arbre généalogique des dieux romains car il n’y a selon la tradition antique aucun lien filial entre ces deux-là et cela ne me convenait pas). Ils sont ici frère et sœur, jumeaux probablement, puisqu’en vérité l’amour et la mort sont indissociables (que vaudrait l’amour sans la mort et inversement ?). Plutôt qu’à Junon, la vieille Arlette Sandor m’a été inspirée par un croisement des Parques romaines et des Érinyes grecques et a donc tout de la sorcière. Elle représente le destin, mais un destin tragique, voire cruel, dû à son goût pour la persécution. Elle est poilue et palpeuse comme une araignée qui tisse les fils de la destinée pour mieux prendre ses proies. Naturellement, on comprend ainsi beaucoup mieux pourquoi l’éclair a frappé à cet endroit précisément puisqu’il est manié par le dieu du tonnerre. Arlette a visiblement tissé la trame qui a conduit son fils, Lewellyn, vers son destin, et celui du couple fugitif, sans aucun doute pour complaire aux désirs peu douteux de son mari Jupiter. Et bien sûr tous ces gens sont immortels, ce qui peut expliquer la guérison impressionnante de Lewellyn (mais pas forcément, comme on verra). Quel est donc alors le rôle de Dan, le médecin, dans ce cadre ? Et pourquoi Jupiter depuis son trône céleste n’a-t-il pas tout simplement frappé la voiture conduite par Dan ? Pourquoi lui laisse-t-il la vie sauve ? Pourquoi Dan a-t-il lui aussi son portrait dans la cave ? Eh bien la solution à toutes ses devinettes, la clef dont je parlais, est tout bonnement son nom de famille. Vedius, appelé encore Vejovis, est le nom du dieu romain de la guérison, moins connu qu’Esculape, assimilé à Apollon et considéré, fait plus significatif encore, comme un anti-Jupiter : ce serait en effet le sens étymologique de son nom : Vejovis = anti-jove ; Vedius = anti-dieu.

Mais si vous me suivez bien, cette première clef mène à une seconde, presque évidente maintenant, ouvrant la porte d’une autre mythologie. Et bien qu’elle rentre plus imparfaitement dans la serrure que la première (la clef), c’est celle que je préfère. La porte qu’ouvre cette seconde clef est celle de la mythologie chrétienne dans son périmètre large. Un indice très sérieux est fourni par le fait que Sandor est un artiste, ce qui se rapproche le plus d’un créateur. Un autre est que tous les personnages de l’histoire excepté lui-même, ont leur portrait dans les sous-sols du château. De plus, on a la nette impression que Lewellyn, le frère de Daehlia, disparait à l’intérieur du tableau qui le représente. L’explication de tout cela est que le peintre ne l’a pas réalisé en utilisant Lewellyn comme modèle mais tout au contraire que le tableau est le modèle de Lewellyn. En clair, il est sorti du tableau et y retourne à la fin. Cela veut donc dire que Sandor n’est autre que le dieu créateur, le Dieu unique, le Père, celui dont parle Jésus. Tous les autres, mortels comme immortels, sont ses créatures. Il ne les a pas tirés de sa cuisse, comme Jupiter, mais de son souffle créateur. Dans ce cadre, la jeune femme est l’ange de l’amour et son frère l’ange de la mort. Quoique bénéficiant d’avantages considérables par rapport à de simples mortels, ils ne sont clairement pas au même niveau que Dieu. Ce sont des messagers, des intercesseurs peut-être, entre Lui et les hommes.

Finalement, dans cette mythologie chrétienne, qui est alors Dan ? Je pense avoir maintenant donné suffisamment d’indices, sans compter ceux qui existent dans le récit lui-même pour que le lecteur y réponde tout seul.

 

Le cadre de l’histoire

Desseins Éternels se situe dans le même cadre que le roman Anahita, l’éternité enfin ! Ils se passent tous deux en France dans une bourgade du Centre, au sud de la Beauce, très peu réputée pour son pittoresque. La majorité des personnages de la nouvelle sont présents dans le roman. Toutefois, la nouvelle ne se passe pas à la même époque. Anahita est quasi contemporain de l’époque où il a été écrit, à savoir de 2018 à 2019. Une autre différence majeure doit sauter aux yeux du lecteur. Il n’y a pas d’indices dans le roman que les Sandors et leurs enfants adoptifs soient autre chose que ce qu’ils paraissent, des humains ordinaires, mortels de toute évidence et dépourvus de tout pouvoir spécial. Pour concilier les deux, le roman et la nouvelle, on est donc obligé de conclure que les deux textes se situent dans des univers parallèles, presque semblables. Néanmoins le thème principal est strictement le même dans les deux cas : la recherche de l’amour éternel. Dan le recherche sans le savoir et le trouve sous sa forme la plus littérale en la personne de Daehlia, déesse de l’amour et donc éternelle. Mansour, le personnage principal du roman, sait lui ce qu’il cherche mais ne le trouvera que sous une forme symbolique. On pourrait croire que Mansour a été dupé ; en réalité il n’en est rien et c’est d’ailleurs la seule de mes histoires dont je peux dire sans craindre de me tromper qu’elle finit bien.

Pour finir, un dernier mot sur la chronologie de ces deux textes parents. Bien que le roman soit sorti un peu avant, c’est la nouvelle que j’ai d’abord écrite, comme cela m’arrive de temps en temps (par exemple Lycanthropie a été écrite plusieurs années avant que j’ai l’idée de la compléter par le récit des autres personnages et d’en faire un roman, Les Survivants). En fait, Desseins Éternels est l’une des toutes premières fictions que j’ai écrite, un peu avant la fin du dernier millénaire. Je ne l’ai jamais publiée, insatisfait de la fin. Ce n’est que cette année que j’ai eu le déclic et trouvé enfin… la clef qui me manquait.



Ce livre est disponible en version e-book ici.
Autre article en lien avec celui-ci : là.


dimanche 16 août 2020

Rousseau : vérité, mensonge et antidote

 

   Dernièrement, je relisais Les Promenades D’Un Rêveur Solitaire, pardon, je veux dire Les Rêveries D'Un Promeneur Solitaire, ce qui m’arrive environ une fois par décennie, comme pour tous mes livres de chevet (qui ont le point commun d'être brefs). Néanmoins, même par mes livres de chevet, je ne suis jamais qu’au deux tiers convaincu, à une certaine sorte d’exceptions près dont je parlerai plus loin. C’est particulièrement vrai pour les livres de philosophes, vulgarisateurs scientifiques, essayistes, bref toute la famille d’écrivains qui se fait un devoir de penser juste, y compris pour les autres, ceux qui ne pensent pas, ou mal.

    Rousseau, comme homme, m’irrite à peu près autant qu’il m’est sympathique. Comme écrivain, je le trouve agréable malgré parfois des préciosités d’époque. Comme penseur, il est très intéressant, remarquablement clair, ce qui nous change des philosophes obscurs pour faire savant (vouloir faire entrer tous les champs de la pensée dans la Science est une tendance pathologique de nos sociétés occidentales : on en a encore un bel exemple aujourd’hui). C’est aussi un excellent illustrateur, à savoir qu’il sait rendre ses réflexions divertissantes pour le lecteur en plus d’être intéressantes en soi (un Kant ne s’abaisserait évidemment pas à de telles vulgarités, lui qui portait un mouchoir devant sa bouche au cas où il aurait le malheur de rencontrer un importun postillonneur lors de sa promenade hygiénique quotidienne – il aurait été parfaitement à son aise dans notre époque d’enfermement et de distanciation hystérique (et non d’enfermement des hystériques : ceux-là sont visiblement tous en liberté) ; malheureusement, il aurait mieux valu alors pour lui être Français qu’Allemand.

    En fait, il m’irrite aussi comme penseur, mais ce n’est pas particulier à lui. Par exemple, lors de la Quatrième Promenade, il discute du problème effectivement délicat mais pas très compliqué de la vérité et du mensonge. Ce qu’il dit est intéressant et assez convainquant en général, ce qui ne surprendra pas grand monde, à part les voltairiens si ça existe encore. La question plus précisément est : quand peut-on ou doit-on mentir sans faire affront à la vertu ni à autrui ni à soi-même ? Y-a-t-il des circonstances qui exonèrent le menteur ? Rousseau répond à la seconde question par l’affirmative (et je suis d’accord avec lui, quoique pour une autre raison). En gros, il estime que les mensonges de timidité, qui ne sont guère qu’une variante du mensonge de politesse, s’ils ne sont pas vertueux, sont néanmoins dénués de faute car ils n’enlèvent rien à ceux à qui on les dit ni à soi-même. OK, admettons, mais comme toujours chez lui dans ses derniers écrits, il glisse rapidement du général au personnel, et c’est là que ça se gâte. Pour nous assurer de l’innocuité de cette forme de mensonges, il offre en exemple sa répartie ou plutôt son absence de répartie lors d’un dîner mondain (tout est un peu mondain pour Rousseau au-dessus de six personnes) qui lui fait proférer un grossier mensonge lorsqu’on lui demande s’il a eu des enfants. Grossier car tout le monde et ses interlocuteurs les premiers savent qu’il ment et qu’il va mentir. En effet, qui peut ignorer dans la bonne société qu’il a abandonné ses enfants à l’Assistance Publique, depuis que le fait a été révélé au public par Voltaire et confirmé par Jean-Jacques lui-même (il faut réaliser que Rousseau était un des hommes les plus célèbres de son vivant, non seulement en France mais dans tout le monde occidental et que ses livres étaient de vrais best-sellers pour l’époque ; quand dans les Promenades, pardon, les Rêveries, il s’inquiète d’être reconnu partout et par tous, il exagère à peine). Le sourire entendu de son hôtesse lui dit assez qu’elle est déjà au fait du sort de ses enfants. Et donc il veut nous convaincre et surtout se convaincre lui-même que ce mensonge est sans préjudice pour quiconque car il ne médit de personne, n’enlève rien à personne (ses voisins qui savent déjà), sauf peut-être à lui-même, finit-il par concéder, qui se rend joliment ridicule à cette occasion (mais il a l’habitude). En fait, il ne pouvait pas prendre pire exemple. Car en mentant à ce sujet, il renie une seconde fois ses enfants après ses Confessions en plus de les abandonner et probablement de les envoyer à la mort (c’était le lot habituel des enfants trouvés) : je crains que ce ne soit impardonnable pour les concernés s’ils ont survécu, timidité ou pas. De plus il en profite pour nullifier le rôle et même l’existence de sa compagne et bientôt épouse, à tel point que si on ne le connaissait pas, on croirait qu’il a toujours été célibataire (il se qualifie curieusement de « vieux garçon » lui qui vit avec Thérèse depuis des décennies et avec qui, de toute évidence, il a fait ces enfants). Il est ironique de constater que ce grand écrivain et grand penseur nous met involontairement juste devant le nez son plus mauvais côté en pensant se dédouaner. En fait, le problème de Rousseau est qu’il est égocentrique, monstrueusement égocentrique, aussi égocentrique que Nietzsche, ce qui n’est pas peu dire, et cela l’empêche de voir l’éléphant dans la pièce.

    La question du mensonge licite est pourtant assez aisée à résoudre si on écarte le cas du mensonge par timidité (ou de politesse), sans grand intérêt mais très difficile à démêler. Il n’y a que deux cas où le mensonge est non seulement licite mais à mon avis souhaitable : le premier, comme le relève justement Rousseau est celui du créateur de fictions et je renverrai le lecteur à son explication très convaincante. L’autre est le mensonge que je qualifie de légitime défense et dont Rousseau oublie curieusement de parler. Pour vous protéger ou pour protéger vos proches, amis ou familles, il est des cas où il faut au minimum mentir par omission et si nécessaire mentir positivement. Vous faites bien de mentir à tous les gens qui ont ou pourraient avoir du pouvoir sur vous ou sur vos proches si vous leur accordiez certaines divulgations. Il est légitime de mentir à son employeur, à son supérieur hiérarchique, aux émissaires du gouvernement, à l’armée d’occupation, si l’information demandée, plus ou moins poliment, peut nuire gravement à vous ou vos proches, en tout cas beaucoup plus que votre mensonge ne nuira à ces personnes. Je suis sûr que tout le monde trouvera des exemples tirés de sa propre vie ou de celles d’autrui. Après tout, même Jésus a menti aux envoyés des Pharisiens sur la date où il monterait à Jérusalem, sachant qu’ils cherchaient à le piéger.

    Bon, je lisais donc cette Quatrième Promenade et il m’a irrité si fort, ce « meilleur des hommes ayant jamais existé », que j’ai ressenti le besoin d’un lavage de cerveau, d’un antidote au poison intellectuel qu’il venait de me distiller, probablement avec les meilleures intentions du monde. J’ai aussitôt pensé à Nietzsche et son surhomme, parce qu’il est philosophe lui aussi, opposé en presque tout, qui plus est Allemand, et dont la détestation de Rousseau me semblait gage du bon effet qu’il aurait sur ma psyché. Mais non, le remède ne convenait pas. Les pensées d’un mégalomaniaque ne corrigent pas celles d’un paranoïaque. C’est toujours la même pulsion au travail, le même grossissement invraisemblable du moi. Et finalement j’ai trouvé mon antidote, de façon un peu inattendue, dans les Poésies de Lautréamont. Pourquoi me direz-vous ? Quel rapport ? À vrai dire, je ne le vois pas bien mais le fait est que ça marche (pour moi en tout cas). Contrairement à Rousseau, tout le but de Lautréamont semble de se faire détester par un maximum de monde. Son ironie glacée, son arrogance punissable, sa férocité de fauve tapi, son maniement de la maxime comme d’un couteau acéré, son désespoir terminal et sans doute encore un je ne sais quoi d’autre de mystérieux, font de cet écrit un antidote efficace aux Promenades. Bien sûr, il faut d’abord lire Rousseau pour absorber cette potion très concentrée sans danger. Et je soupçonne donc que l’antidote et le poison peuvent s’inverser sans difficulté.

    Bien, me dis-je, si ça marche pour ces deux-là, peut-être qu’on peut trouver un antidote à chaque penseur grave. Car le fait est que la lecture de la plupart des essais ou philosophies qui possèdent un véritable principe actif contient par cela même un poison, administré à forte dose. Et ces écrivains sont rarement des adeptes de la dilution, comme Rabelais, de leur substantifique moelle. Mieux vaut donc se préparer un antidote tout prêt avant d’ouvrir un de ces ouvrages dangereux. Je me mis à songer. Est-ce que Les Voyages De Gulliver ne seraient pas le plus merveilleux antidote à La Critique De La Raison Pure ? Et ne faudrait-il pas pour la santé de notre psychisme continuer Les Pensées de Pascal, l’homme du « tout le malheur de l’homme est de ne pas savoir rester dans sa chambre » par une version non expurgée des Mille Et Une Nuits, celle de Mardrus de préférence, même avec ses ornements très dispensables. Pour le lecteur qui s’est engagé à lire intégralement La Recherche Du Temps Perdu, je lui prescrirais sans hésiter de lire en parallèle l’œuvre complète de Jack London pour faire contrepoids. Ou bien l’inverse. N’importe quel roman pour enfant de Georges Sand suffira pour guérir d’un excès du Marquis de Sade, sauf Les Cent Vingt Journées De Sodome où il faudra un remède plus fort et où je conseillerai carrément l’œuvre intégrale de la Comtesse de Ségur. Certains auteurs fabriquent leur propre antidote au cours de leur généralement longue vie : lisez La Mort D’Ivan Ilitch ou Le Père Serge après Guerre Et Paix. Enfin, des livres sont à eux-mêmes leur antidote, sans doute par esprit de contradiction : la Bible en est un.

    Comme on voit, je suis rapidement passé des penseurs purs aux romanciers, conteurs et poètes (si on inclut Lautréamont parmi les poètes). Et donc je me suis demandé, presque horrifié, si ce n’était pas toute la littérature qui avait besoin d’un antidote. Après réflexion, j’ai estimé que c’était très exagéré. D’abord, comme je l’ai déjà laissé entendre, tous les livres sans principe actif, la grande majorité de ce qui se publie, n’ont aucun besoin d’antidote : ils sont nuls et non avenus, aussitôt finis aussitôt oubliés. Ensuite, je suis certain d’avoir lu un certain nombre de livres, généralement brefs mais pas toujours, qui ne nécessitent l’emploi d’aucun médicament, sans doute parce qu’ils possèdent plusieurs principes actifs qui tous se compensent ou bien sont dosés pour éviter les effets délétères. J’ai déjà cité le plus fameux d’entre eux. Si je suis mes goûts personnels, je pourrais ajouter l’ouvre poétique complète de Rimbaud (il faut bien lire tout, du début à la fin, ce qui est de toute façon assez bref, sans quoi le bon effet risque d’être gâché). Je n’ai aucun problème non plus à la lecture de Bartleby, d’Alice À Travers Le Miroir, des nouvelles intégrales de Tchekov (mais sûrement pas les pièces), des Mille Et Une Nuits sans Mardrus, de L’Odyssée, de La Métamorphose, du Horla ou d’Olalla Des Montagnes. Le point commun de tous ces ouvrages est qu’ils sont poétiques au sens le plus profond. Ils ne délivrent aucun message explicite, aucune moralité, aucun guide de vie, aucune règle de pensée, même pas celle d’être rationnel : ils parlent à l’esprit et non à l’intelligence.

dimanche 7 juin 2020

Outreterre : conte de fée ou science-fiction ?

Peinture pour la maquette de la couverture du livre broché

    Outreterre est le titre que j’ai donné au cinquième tome de la série, Sept Cercles De L'Enfer. 
    Pour répondre tout de suite à la question posée dans le titre, les deux sont vrais. Si on considère l'intrigue principale, Outreterre appartient incontestablement au conte de fée. Il y a même une fée bleue, rappelant celle de Pinocchio. Mais si on considère le cadre de l'histoire, sa description aussi fidèle que possible aux données de la science actuelle - sans excès non plus sinon on ne dépasserait jamais la banlieue de la Terre et ce récit nous emmène beaucoup, beaucoup plus loin - ainsi que la psychologie très réaliste des membres du vaisseau spatial (me semble-t-il), Outreterre s'apparente très nettement à la science fiction dure, branche historique pourrait-on dire, celle que les anglo-saxons dénomment Hard Science Fiction. Ce mix, légèrement audacieux, n'est pas sans précédent dans l'histoire de la SF mais très rare, il faut le reconnaître.
   Ce point élucidé, voici une courte présentation de ce récit suivie d'un extrait choisi.
    Le cadre de cette novella est une planète extrasolaire sur laquelle ont abouti des astronautes au cours d’une mission de la dernière chance, sans filet de secours et sans billet retour, naturellement. De loin, de très loin même – des années-lumière – la planète semblait extrêmement prometteuse ; il s’avère qu’elle l’est beaucoup moins de près. À l’espoir sans limite, succède un abattement d’une intensité au moins égale pour le petit groupe de pionniers. Y a-t-il encore pour eux une porte de secours ? Il semblerait que oui, sous la forme d’une porte cyclopéenne, érigée au milieu d’un labyrinthe de rocs multicolores. Il pourrait pourtant ne s’agir que d’un accident géologique, une fantaisie de la nature minérale étrange de ce monde. Mais quand vous avez perdu tout espoir, vous n’avez que faire de ce genre de considérations. 

   "Sous l’horizon, au sommet d’un plateau, un assemblage de trois rocs attira son attention. Ils formaient une haute table de pierre, un portique plutôt, voire une sorte de porte cyclopéenne. Tout dépendait de l’importance qu’on accordait aux pleins et aux vides de la structure.

Elle était en tout cas d’une taille assez remarquable. Sa forme de trapèze, plus large au sommet qu’à la base créait un effet de perspective étrange, comme si l’édifice avançait vers l’observateur. L’énorme pierre plate posée en équilibre sur les deux autres par on ne sait quel concours de circonstances rougeoyait sous les rayons de l’astre flamboyant tandis que celui-ci retournait vers les limbes dont il était issu. Les rayons rasants traverseraient bientôt l’espace vide entre les deux piliers colossaux comme ils devaient le faire une grande partie de l’année – ils étaient près de l’équateur, rappelez-vous – à l’ultime heure du jour.

Il songea que s’il avait eu encore des intérêts dans cette mission, il l’aurait probablement baptisée la porte du Crépuscule. C’était un nom qui sonnait bien. Et peut-être seraient-ils venus ensemble se recueillir devant l’édifice naturel attendant que le soleil orange s’encadre en plein milieu.

Oui, le spectacle aurait valu le coup d’œil.

Étonnant comme eux, les hommes, avaient la manie de vouloir donner des noms à toute chose. Même à leur dernier souffle, ils ne pouvaient s’empêcher de continuer.

Il avait enlevé son masque et tentait de s’habituer à la soudaine raréfaction de l’air en respirant à grandes inspirations sans bouger de sa place. Il avait diminué très progressivement le débit d’oxygène du respirateur avant de l’ôter. Se séparer soudainement de son masque comme ils l’avaient fait la première fois – il s’agissait en fait de leur casque de scaphandre – était très déconseillé. Le cœur s’accélérait brutalement et certains avaient été pris de malaises cardiaques. Bien sûr, au point où il en était, ça n’aurait pas dû avoir beaucoup d’importance. Mais il tenait à atteindre son but, s’aperçut-il, puisqu’il en avait un maintenant.

Après avoir attendu encore une ou deux minutes sans bouger beaucoup et être parvenu à réguler son rythme respiratoire, il se délesta de son sac devenu inutile, ne gardant que ses jumelles, et partit en direction de la porte du Crépuscule. Il sortirait par la grande porte au moins, songeait-il avec dérision.

Bien que le tertre sur lequel se trouvait la structure trapézoïdale était peu élevé, cent mètres de dénivelé à l’œil nu une fois arrivé à son pied, et qu’il prenait soin d’atténuer la pente en décrivant de longs zigzags entre les blocs, la fatigue était accablante. Ses jambes, ses pieds bottés encore plus, étaient incroyablement lourds. Un temps démesuré semblait s’étirer entre sa pensée consciente « soulève ta botte » et l’action correspondante. Il devait en effet penser soigneusement chacun de ses gestes, faute de quoi il serait resté pétrifié comme un de ces étranges blocs minéraux, son corps refusant d’avancer. Il dut pourtant faire plusieurs pauses, de plus en plus longues et de plus en plus rapprochées. Parfois, il devait escalader péniblement une roche incontournable. Ramper serait d’ailleurs un terme plus juste. Il devinait vaguement les silhouettes géantes qui suivaient son laborieux cheminement avec la froideur dédaigneuse de divinités étrangères. La structure cyclopéenne était toute proche maintenant, du moins à vol d’oiseau. Il pouvait sentir son ombre se refermer sur lui. Mais il n’avait rien d’un oiseau, il tenait beaucoup plus de l’insecte et ses pas étaient minuscules.

Finalement, il se mit à compter ses pas. Un pas de plus, songeait-il, un pas de plus et j’atteindrai le sommet. Mon dernier sommet. Un pas. Et encore un autre. Et encore…

Puis l’ombre disparut à nouveau et la lumière orangée inonda brusquement le sol devant lui, ce sol qu’il ne quittait plus des yeux. Il comprit qu’il avait franchi, non pas la porte mais l’ombre de son toit. Ou bien c’était l’étoile qui avait maintenant jailli dans l’espace ouvert entre les piliers monumentaux.

Il ne pouvait plus lever les yeux pour vérifier. Il fit encore quelques pas en titubant en se guidant à la forme des ombres puis un voile se déchira dans sa poitrine et un second, un voile de lumière scintillant, lui masqua la vision. Il s’arrêta et s’accroupit, posant ses deux paumes à plat sur le sol pour ne pas basculer.

Il resta ainsi un petit moment sans bouger ni voir grand-chose de ce qui l’entourait. Il songea aux autres, à ses compagnons d’infortune. Peut-être retrouveraient-ils un jour son sac à dos sur la colline. Alors, apercevant comme lui l’étonnante structure, sans doute iraient-ils la voir de plus près et découvriraient-ils son cadavre. Il n’aurait pas besoin de pierre tombale ; il avait au-dessus de sa tête la plus formidable qui soit..."


    Le livre sous forme électronique ou broché est disponible ici.



jeudi 21 mai 2020

Sade, Lautréamont, Céline, Borges : les maîtres de la haine (en littérature)

    La haine n’est pas réservée aux twittos et autres afficionados des réseaux sociaux virtuels. Que j’écrive cet article une semaine après l’adoption de la loi Avia n’est bien sûr pas une coïncidence. Que cette loi soit passée pendant l’épisode liberticide du covid-19 n’en est bien sûr pas une non plus. Car naturellement, la seule conséquence à peu près certaine de cette loi sera une autocensure encore plus généralisée qu’elle ne l’est déjà, ce qu’on appelle le politiquement correct, ainsi qu’une censure aveugle (par les robots), au mieux borgne (par ces semi-illettrés, modérateurs de l’Internet, qui devront trancher un problème en deux minutes qu’une réunion de dix juges experts en Droit ne réussirait pas à démêler en une année complète). Le 13 mai restera une pierre noire dans l’histoire de la France, petite mais bien repérable. Ainsi donc la France s’engage sur cette route lugubre, avec la lenteur inexorable d’une procession qui convient à des funérailles, et s’apprête à rejoindre les sombres caveaux de l’Histoire où rêvent déjà Grecs, Romains, Ibères, Lusitaniens, Turcs, Égyptiens, Syriens ou Perses, devant les ruines mélancoliques de leur gloire passée.
    La loi Avia n’est pourtant que la continuation logique d’un processus commencé depuis longtemps, à savoir la séparation de la tête et du corps de ce pays, tradition il est vrai bien ancrée chez nous, en particulier depuis 1792. Bien entendu, je parle de la perte de confiance du peuple envers son élite. On entend souvent dire que celle-ci a trahi le peuple français et ce n’est pas faux. Ce n’est maintenant plus objet de discussion que les gouvernements français qui se sont succédés depuis de Gaulle, ou Mitterrand si vous préférez (je ne suis pas contre), sont de pire en pire et rien ne semble pouvoir enrayer cette décadence infernale, puisqu’il est devenu clair que choisir A plutôt que B n’a presque aucune importance et que de toute façon C n’est pas meilleur. Néanmoins, la rupture entre le peuple et sa tête remonte à bien plus tôt. On pourrait croire que cela a commencé avec une défaite, celle de 1940, la déroute face aux Allemands. Mais ce n’était pas la première fois que la France subissait une lourde défaite et avant ça ne l’avait pas empêchée de rebondir : pensez à 1870, 1814 pour les dernières. Personnellement, je pense que cela a commencé au contraire avec une victoire, celle de 1918. Quand la tête a envoyé en toute connaissance de cause ses bras et ses jambes dans une des plus grandes boucheries humaines à ce jour, ce qu’on a baptisé la Grande Guerre, pour des futilités invraisemblables, elle a rompu un pacte aussi tacite que raisonnable. Céline a fait le résumé de la guerre 14-18 le plus lapidaire et le meilleur avec son titre de pamphlet: « Bagatelles Pour Un Massacre ».
    Les dirigeants actuels de notre pays savent ce que je viens d’écrire, qu’ils n’ont plus guère de crédit auprès du peuple, en particulier les moins protégés, et cela fait beaucoup de monde, et cela en fera encore beaucoup plus après l’épisode ubuesque que nous venons de vivre. Ils ont donc commencé à sonner la garde et l’arrière-garde, le ban et l’arrière-ban. Ainsi les grands médias sont devenus ou plutôt redevenus des organes dédiés à leur métier le plus habituel, la propagande, et plus spécialement ici la propagande de guerre (pas celle grotesque, contre un virus, mais la guerre qui s’annonce, probablement inévitable dorénavant, hélas). Les journalistes complices passifs ou ardents partisans ont déjà reçu leurs cadeaux sous forme de subventions et autre régimes spéciaux de retraites. La censure est bien entendu un outil incontournable dans cette guerre mais difficile à appliquer efficacement sauf à prendre un contrôle total de l’Internet. Sommes-nous prêt à devenir Chinois ? On verra. Tout est possible quand on s’engage sur cette route en pente. Il faudra de toute façon cajoler les forces de l’Ordre. Ah, mais on me dit que c’est déjà bien commencé ! Un autre membre incontournable de la reprise en main du peuple qui pense mal est bien sûr le préposé au formatage des plus jeunes têtes, couramment appelé professeur (instituteur était mieux mais trop franc bien entendu). Tous ces petits et gros cadeaux se feront bien entendu au détriment des autres parties du corps, laissées pour compte, et on devine les troubles physiologiques qu’un tel déséquilibre alimentaire peut entraîner.
    Je disais donc, et c’est le sujet de cet article, que la haine n’est pas l’apanage des excités bavant et fumant des réseaux sociaux. Elle peut être parfaitement policée ou exécutée avec l’art le plus accompli. La haine est un sentiment particulièrement fort et en tant que tel a toujours fait partie des pulsions les plus profondes de l’humanité, ce qu’un écrivain authentique ne saurait ignorer. Néanmoins rare est la haine pure en littérature, la haine absolue, la haine philosophique. Heureusement me dira-t-on. Cette haine presque abstraite dont je parle n’est en effet pas très commune. Elle n’aime rien ni personne et surtout pas soi-même. Elle déteste l’humanité, la vie, l’amour, Dieu. Cette haine ne se focalise pas sur les juifs, les noirs, les blancs, les communistes, les néolibéraux, les femmes, les homosexuels, les hétérosexuels, les Musulmans ou les Chrétiens : elle est résolument impartiale.
    Dans le titre que j’ai choisi, vous avez une liste de quatre noms d’écrivains célèbres. Je ne les ai pas choisis à titre d’exemples. Je les ai mis parce que ce sont les seuls écrivains qui ont témoignés de cette haine pure dont je parle. Les seuls en tout cas parmi ceux que je connais. Bien sûr il y a un biais. J’ai lu beaucoup plus d’écrivains francophones que d’écrivains russes ou hispaniques par exemple. Les seconds peuvent se compter sur les doigts des deux mains, comme les germaniques aussi ; pour les troisièmes, une seule main suffit, comme pour les Italiens (en fait c’est inexact, j’ai lu exactement six auteurs italiens et je n’ai pas six doigts). J’ai lu en revanche plus de cent écrivains francophones : je ne peux pas les compter mais ce chiffre est certainement très sous-estimé. Rien que les classiques qu’on étudie en classe pourraient m’amener non loin de ce chiffre et j’ai lu beaucoup plus en dehors du cursus scolaire qu’à l’intérieur. Toutefois, je suis à peu près sûr d’avoir lu autant d’auteurs anglophones, souvent dans le texte original, et je n’ai trouvé aucun auteur qui mérite d’entrer dans ma liste. Curieux, non ? La haine serait une spécialité latine et plus particulièrement française ? Bon, j’ai envisagé un instant Bukowski. Mais non, il s’aime beaucoup trop pour ça et je le soupçonne en lisant ses livres d’aimer quelques personnes en plus de lui et des côtes de porc, ce qui est éliminatoire. De manière plus sérieuse, j’ai envisagé un moment la candidature de Lovecraft. Certes il déteste beaucoup de monde mais pas tout le monde. Il aime les chats par exemple. De plus il aime les rêves et après tout c’est une partie de la vie. Rayé. Et Nietzche ? Avec sa « mort de Dieu », son inversion totale des valeurs et son surhomme, il semblait assez qualifié. Mais non, justement, il aime trop les belles brutes blondes. Et surtout il s’aime énormément. Il se déteste, certes, parfois, mais il s’adore encore plus. L’homme qui fait mine de se demander : « pourquoi je suis si sage, pourquoi je suis si malin, pourquoi j’écris de si bons livres » ne doit pas s’appliquer la haine qu’il professe contre certains (les femmes souvent, les Allemands toujours, les chrétiens, les juifs parfois). De toute façon, un Allemand qui prétend détester les Teutons est plus dans le registre du pitre que du penseur. Enfin et peut-être surtout, je ne peux croire en la haine de quelqu’un qui a écrit de si beaux poèmes. La poésie ignore la haine. Nietzche était un grand poète. Un bouffon aussi, comme il le reconnaît loyalement – pour une fois – dans l’un de ses plus fameux poèmes (Rien Que Bouffon, Rien Que Poète). En fait son vrai problème est d’avoir été pris au sérieux par d’autres grands détraqués, beaucoup plus dangereux que lui, prénommés Adolf et Benito. Récusé Nietzche. Puisqu’on parle d’Hitler, pourquoi ne l’ai-je pas inclus dans cette liste, lui qui est l’auteur d’un best-seller mondial jamais démenti ? Pour plusieurs raisons. La première et la plus évidente est que je ne l’ai pas lu (et n’ai pas l’intention de le faire). La seconde est que ce n’est pas un écrivain, pas plus que Napoléon, Jules César ou De Gaulle et Mitterrand. Ces gens-là n’écrivent ou font écrire des livres que pour justifier leurs actions, par anticipation, simultanément ou en guise de Mémoires. Et bien entendu pour se glorifier de leurs crimes. Ils ne mettent pas leur âme dans leurs livres. Ils dressent une statue.
    Le nom le plus évident de cette liste, m’a-t-il semblé, est celui de Sade. Comme écrivain et comme romancier en particulier, il ne vaut pas la Comtesse de Ségur. Mais il faut avouer qu’il y a une rare cohérence entre ses écrits et ses actes (sous cet aspect, il est tout le contraire d’un Nietzche par exemple). Et dans certaines de ses lettres, il révèle le grand styliste, plus célinien avant l’heure que voltairien, qu’il aurait pu être s’il avait été plus lucide, plus intelligent. Sade n’est pas très intelligent. Mais il est malin, sans scrupule et possède un instinct de conservation, un sens de la survie exceptionnel attesté par le fait qu’avec son genre de vie, très dangereux en somme, dans une époque aussi troublé, il ait réussi à atteindre un âge plus qu’honorable. C’est à peu près d’ailleurs la seule raison qui aurait pu me pousser à ne pas le mettre dans ce club très sélect. Mais bon, il faut être raisonnable : la haine chimiquement pure, parfaite, n’est pas de ce monde, à moins de croire en Satan le diable. Et Sade en est incontestablement un de ses meilleurs imitateurs chez les écrivains. Lisez Les Cent Vingt Journées De Sodome si vous n’êtes pas convaincu. Ou plutôt ne le lisez pas : croyez moi plutôt sur parole, ça vous évitera des maux de tête. Il est difficile de dire si ce roman est de la grande littérature. C’est en tout cas un document fascinant, le plus fascinant de son auteur, d’une froideur clinique, montrant un esprit qui se livre tout entier à la haine. Chez Sade, la haine commence par les femmes mais ne s’arrête pas là et englobe rapidement le genre humain dans son ensemble, Dieu, l’amour, la vie… Ne faites pas l’erreur de croire que son objet est le sexe, encore moins l’érotisme : il est entièrement dans la haine, le sexe n’étant ici que le masque amusant servant à divertir le lecteur, comme chez d’autres dont il sera bientôt question, il s’agit de l’antisémitisme absurde ou de l’érudition la plus savante.
    En matière de violence gratuite – mais elle n’est jamais vraiment gratuite – Lautréamont est un maître lui aussi. Contrairement à Sade, il est très intelligent et possède un talent remarquable d’écrivain. Ses ricanements, ses ruses, ses actes d’agression innommables envers le lecteur sont d’une férocité et d’une inventivité extraordinaires. Sa haine est la plus pure et sans mélange que j’ai pu trouver. Tous ses livres sont marqués du sceau de la haine, y compris ses très curieuses Poésies : on a l’impression d’y voir un jaguar en train de déchirer sa propre cervelle, pour reprendre en la corrigeant une de ses images. C’est un document, ce livre-là aussi : un des rares où l’on peut assister en direct, pour ainsi dire, à la dislocation finale d’une âme humaine. La strophe la plus révélatrice à cet égard, se trouve dans Poésies II :
    Le régulateur de l’âme n’est pas le régulateur d’une âme. Le régulateur d’une âme est le régulateur de l’âme, lorsque ces deux espèces d’âmes sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu’un régulateur n’est une régulatrice que dans l’imagination d’un fou qui plaisante.
    On ne peut pas vivre que de haine. Surtout quand cette haine se retourne contre soi-même. Surtout quand on n’a pas le don exceptionnel pour la survie du Marquis de Sade. Lautréamont est mort jeune, très jeune même, et a été inhumé dans le premier cimetière venu avec une hâte qu’on croyait réservée aux vampires ou aux pestiférés.
    Céline est des quatre celui que j’ai le plus longtemps hésité à intégrer dans cette coterie ultra select. D’ailleurs j’hésite toujours. Sa haine, sa méchanceté, indiscutables certes, sont en général beaucoup plus focalisées, partiales et terre à terre que la haine presque chimiquement pure à laquelle ont atteint les deux précédents auteurs. En fait, dans son meilleur texte, le plus dense, le plus émouvant et le plus dantesque, Casse-Pipe, il n’est même pas question de haine du tout. De plus il aime les animaux, signe d’une faiblesse indigne. Aussi, bien que ça me laisse plus froid, c’est un médecin, un médecin des pauvres qui plus est. Peut-on haïr les gens et vouloir les soigner, parfois gratuitement par-dessus le marché si en tout cas on en croit ses livres de retour de sa prison au Danemark ? Certains le soupçonneront de se vanter, de se présenter plus beau qu’il n’est. Possible. Probable même car je crois en effet que Céline est du type vaniteux, vantard même, s’il est possible de qualifier un homme aussi intelligent que Céline de vantard. Mais je ne crois pas qu’il mente sur sa charité, aussi inattendue semble-t-elle. Et donc, par ricochet, j’ai tendance à le suspecter d’un autre vilain défaut quand il écrit ses livres de haine : celui d’être un poseur, voire un amuseur. La plupart se glorifient de leurs bonnes actions, mais d’autres sont tout à fait capables de se glorifier de leurs pires et même de les inventer si besoin. On en a des exemples à foison de nos jours : il suffit d’allumer son poste TV. Oui, j’ai un doute sur la pureté des intentions de Céline. Néanmoins, me suis-je dit, rien n’est plus détestable que les procès d’intention en matière de justice, qu’elle soit littéraire ou autre. Et il faut avouer que la lecture de son Voyage Au Bout De La Nuit est accablante, même s’il n’a cessé de baisser par la suite dans le diapason de sa haine. Je ne sais s’il y aurait un seul être humain sauvable si on n’avait que ce livre comme pièce à conviction pour juger. Personnellement je n’ai pas réussi à finir les dernières pages du roman ; pourtant je pouvais presque apercevoir la ligne d’arrivée, la lumière au bout du tunnel, les trois petits points finals.
    Le plus surprenant pour le lecteur de cet article est sans doute celui d’y retrouver le nom de Borges. Cela n’est pas étonnant car c’est en partie le but recherché. Toutefois je tiens son premier recueil, Fictions (Ficciones), pour une des œuvres littéraires les plus chimiquement pures, dans sa haine de l’humanité, de soi-même et de Dieu. Ses recueils suivants, même L’Aleph, encore très bon, sont bien en dessous de ce point de vue et pas seulement. Dans Fictions, pour être plus précis, seule une poignée de nouvelles me semblent dictées par la haine la plus pure : Le Jardin Aux Sentiers Qui Bifurquent en est une, la suite très cohérente commençant avec La Forme De L’Épée, se poursuivant avec Le Thème Du Traître Et Du Héros, La Mort Et La Boussole, Le Miracle Secret, et se terminant avec Trois Versions De Judas suffisent à compléter la poignée mais il est très possible que j’en oublie. À noter que Borges est aussi l’auteur d’Une Histoire Universelle De L’infamie qui semble un écho de ces six nouvelles. L’ironie du destin – il y a presque toujours une ironie que réserve la destinée aux grands hommes – est que Borges n’aura jamais réussi à écrire un aussi bon livre que ce premier, tout plein de haine qu’il est, malgré tous ses efforts subséquents pour se racheter une âme de sage bienveillant.
    Je voudrais conclure cet article à la manière d’Isidore Ducasse, auteur de ces Poésies dont il est question plus haut, dans le désordre apparent qui convient. Satan, l’ange déçu. Il est faux de prétendre que l’opposé de l’amour est la haine. La déception est une expérience universelle, partagée par tous, même les bébés quand ils meurent : certains mettent simplement plus de temps pour la rencontrer. L’indifférence est le contraire de l’amour, comme de la haine. La haine est une des conséquences les moins reconnues de l’amour. C’est de l’amour déçu. Si Satan existait – et peut-être qu’il existe pour ce que j’en sais – il ne pourrait être le négateur de Dieu, même s’il le voulait. Hugo est plus véridique quand il dit qu’il est celui qui fait le bien en voulant faire le mal. Plus correctement, je dirais qu’il est celui qui fait l’œuvre de Dieu en voulant faire l’œuvre du diable. Il applique le plan. Ses blasphèmes et ses rodomontades Le font sourire de pitié mi-amusée, mi-agacée.

mercredi 13 mai 2020

Fenêtres sur un autre monde : paysages fantastiques

   Dans ce livre, j’ai essayé de représenter l’inimaginable, ou tout au moins de peindre ce qui est hors de portée du champ lexical. D’expérience, je sais que la peinture permet de faire plus facilement, plus naturellement je dirais même, une incursion dans l’outre-monde, celui de l’au-delà, quelle que soit la signification qu’on y met. La littérature est un art – quand il s’agit de fictions – trop rationnel, trop raisonnable, trop abstrait surtout, pour atteindre ce but. Bien sûr, il y a la poésie mais même la poésie est faite de mots et de syntagmes logiques. Et puis qui lit de la poésie de nos jours ? Le recours à l’image est plus sensoriel, plus instinctif, plus primitif, et permet par-là cette magie que je cherchais. L’image en elle-même d’ailleurs est une forme de la magie évocatoire. Les incantations des sorciers ne seraient rien sans l’amulette, le totem ou les peintures rupestres qui vont avec (et probablement la musique). Ce n’est pas seulement par goût du prestige que les peuples construisent des pyramides, des cathédrales, des temples de tout genre pour célébrer l’occulte. Cet écrin permet au plus grand nombre d’atteindre l’état d’esprit nécessaire, sinon suffisant, pour s’arracher du banal quotidien et de ce que l’œil est habitué à voir. Bien sûr, un paysage remarquable, quoique naturel, peut aussi bien faire l’affaire. Ce n’est pas pour rien que les moines et nonnes vont s’enfermer dans des lieux presque toujours grandioses et solitaires, que d’aucuns qualifieraient de romantiques. Néanmoins ces sites ne sont pas à portée de tous et surtout ils ne sont remarquables que pour ceux qui ne les contemplent pas depuis leur naissance et finissent par ne plus les voir, aussi romantiques soient-ils. Un voyageur peut s’émerveiller des forêts vierges d’Amazonie, un habitant beaucoup moins ; un touriste est bouleversé par la caldeira d’un volcan en activité, par ce désert minéral aux sables et minéraux multicolores, rêvant de Mars ou de quelque planète lointaine, un autochtone vivant au pied beaucoup moins. J’ai donc ici voulu peindre des paysages qui ne soient reconnaissables pour personne.
   Pourtant, j’ai inclus dans le lot un certain nombre de jardins, prairies, forêts et montagnes qui semblent assez familiers à première vue. Mais seulement à première vue. À bien y regarder, une foultitude de détails ne collent pas avec le monde que l’on connaît. Même le chat omniprésent, animal mystérieux s’il en est, n’est pas un chat ordinaire. Il brille trop. Il n’a pas d’ombre projetée. C’est tout l’avantage de l’image, du dessin : ils permettent des combinaisons surnaturelles, des changements d’échelle, des perspectives surprenantes, des reflets, des ombres et lumières impossibles. Il est difficile de faire croire à un paysage inventé si vous l’expliquez avec des mots : on appelle ça une description et elle est toujours limitée par l’imagination de celui qui la lit. Si vous le montrez à cette même personne avec une image, il sera obligé d’y croire. Je ne dis pas que c’est vrai de tout le monde mais c’est vrai pour la majorité des gens.
   Prenons deux exemples. En voici un premier que j’ai intitulé L’Ange du village, ce qui suffit amplement comme description, mais probablement pas comme explication :


   Le second exemple est un peu plus typique, dans le sens où le spectateur peut avoir l'impression d'avoir déjà vu cent fois ce type de paysages dans la science-fiction moderne, en particulier  américaine. 

   
   OK, c'est le décor caractéristique pour toute histoire de méchants extraterrestres qui se respecte. Ces objets au loin sont d'ailleurs très louches. On imagine la zone 51 et ses innommables secrets, on voit déjà la tête de David Vincent se pointer au volant de sa Cadillac dans un nuage de poussière, à moins que ce ne soient les men in black.   
   Mais rapprochons-nous un peu de la chose et zoomons :


   Voilà qui est un peu différent. L'orage pèse d'un poids immense sur ce désert de collines sèches. Et l'éclair, dans une étrange spire, semble avoir pris pour cible le bâtiment pyramidal plus élevé que les collines environnantes, à tel point que de son sommet, ces légers monts doivent avoir l'air d'être la continuation de la plaine. Mais n'est-ce pas plutôt l'inverse ? Je veux dire que l'édifice attire à lui la foudre pour mieux utiliser son énergie faramineuse ( l'énergie d'un puissant orage, comme on en voit couramment dans les zones continentales chaudes est bien supérieure à celle de n'importe quelle bombe atomique de fabrication humaine; en fait l'ordre de grandeur n'est tout simplement pas le même). Aussi, rien ne prouve que ces extraterrestres soient si malintentionnés que ça. Peut-être désirent-ils dans un acte de haute bonté nous aider à résoudre notre problème d'énergie, autrement que par des moulins à vent, laids, bruyants, innombrables, véritables hâchoirs à oiseaux et chauve-souris, et puis et surtout inefficaces. Ou peut-être ne sont-ils pas du tout extraterrestres et sommes-nous dans le futur, radieux plutôt que radiant, de l'Humanité. Les espèces de dirigeables futuristes qui tournent autour de l'édifice cyclopéen ne seraient alors pas des vaisseaux spatiaux mais des cargos gros convoyeurs d'énergie, sous une forme plus domestiquée.

  "Fenêtres sur un autre monde" qui contient ces peintures est disponible ici, sous forme de livre broché ou d'e-book. 




   

dimanche 3 mai 2020

Notre Mère Qui Êtes Aux Cieux : roman de science-fiction apocalyptique

Projet de couverture pour la version brochée
Couverture pour la version kindle
                                                                                                 















   




   NMQEAC est le troisième roman de science-fiction que j’ai écrit. De même que les deux premiers, Les Voyages D’Abe Tsumbo puis Fille Des Etoiles, son thème est celui de la rencontre avec extraterrestres, souvent fatale. Mais contrairement aux deux précédents, l’action se déroule uniquement sur Terre. Pas de voyage au long cours, pas de planète exotique cette fois. Il s’agit en effet ici d’une invasion de la Terre par des extraterrestres conquérants, dotés d’une technologie plus puissante que la nôtre d'au moins une magnitude. J’avais déjà touché au sujet dans la novella bien nommée Invasion mais qui était écrite sur un mode léger, plutôt humoristique. Cette fois, j’ai pris mon sujet vraiment au sérieux, à bras le corps, si hypothétique qu’il soit. Son réel sujet est bien sûr la guerre, la guerre totale, l’authentique "der des der". Une forme possible d’apocalypse en somme. Je suis parti en effet de l’hypothèse la plus réaliste selon moi, à savoir que des extraterrestres capables de faire un voyage interstellaire, qui plus est dans un vaisseau immense, ont forcément un savoir et une technologie sans rapport avec les nôtres, un peu comme si nous étions soudain aux prises avec une espèce armée de tanks, de mitrailleuses et d’avions de chasse alors que nous n’avions que des massues et des sagaies. De là, il s’ensuit nécessairement que l’issue du combat est connue d’avance et ne peut en réalité faire l’objet d’aucun débats. Nul héros ne peut vous sauver dans un pareil cas. Aucune chance, aucun miracle scénaristique qui ne soit pas entièrement gratuit, ne peut changer ce fait simple : nous, les Terriens, allons perdre la guerre. La seule chose qui reste à négocier avec un ennemi aussi puissant est les conditions de la reddition. Nous, les Français, connaissons bien le sujet.
   Un autre principe que j’ai adopté pour ce roman, tout aussi réaliste me semble-t-il, est qu’une civilisation extraterrestre capable de voyager entre les étoiles ne va pas sans une culture avancée et donc une éthique au moins aussi exigeante que la nôtre (celle que nous avons maintenant dans les pays occidentaux tout au moins). En fait, sans cette idée très raisonnable à mon avis, il n’était plus besoin d’écrire un roman, l’histoire aurait pu tenir en trois paragraphes, d’un intérêt très mince, du genre : ils sont venu, ils ont vu, ils ont vaincu. Les extraterrestres de mon récit, que j’ai baptisé les Elohim, non sans raisons derrière la tête, sont en effet des êtres à scrupules. Notre planète est de leur point de vue la Terre Promise des Juifs des temps anciens (et modernes) et ils n’y renonceront pour rien au monde, surtout maintenant qu’ils ont fait un si long voyage pour l’atteindre. Mais ils ne peuvent davantage se résoudre à éliminer une autre espèce intelligente comme on éliminerait une espèce nuisible. Et c’est dans cet espace étroit que se tient l’intérêt de mon histoire. Naturellement il y a beaucoup d’autres thèmes abordés et quelques rebondissements, dont un ou deux, j’espère, assez inattendus, mais c’est bien le sujet central, l’idée forte du roman.
   Les péripéties de cette guerre courue d’avance m’intéressant assez peu (je n’en raconte qu’un épisode, en mode flash-back, qui a une importance cruciale pour le personnage principal et donc pour le roman), je me suis plutôt concentré sur ses aspects politiques. J’ai imaginé un monde légèrement différent du nôtre, si légèrement que certains lecteurs distraits pourraient ne pas s’en rendre compte, situé à une époque très voisine. Dans cette espèce d’uchronie, ou de monde parallèle si vous aimez mieux ça (moi pas), vingt-sept pays d’Amérique se sont rassemblés pour former une Fédération, le dernier bastion de la résistance terrienne contre les envahisseurs. Suite à divers déboires très prévisibles, une femme sans grande expérience s’est retrouvé propulsée au poste de Présidente de la Fedération, une amateure en quelque sorte, mais du genre très coriace. C’est elle qui va négocier avec les Elohim. Néanmoins, je lui ai donné plutôt le rôle d’antagoniste dans cette histoire, sans doute parce que je n’aime pas les politiciens, quel que soit leur sexe ou leur race, et aussi pour une autre raison que je ne peux dévoiler sans commettre un spoiler majeur. Je crois que pour ce personnage, j’ai été inspiré par la série Battlestar Galactica, même si ma Présidente a peu à voir physiquement et psychologiquement avec la Roselyn de BG (série que je recommande grandement). A noter que dans cette uchronie, la capitale de la Fédération Panaméricaine s’appelle Kairn, ville imaginaire évidemment, mais très inspirée par notre Kourou (c’est en fait un mix entre Kourou et Cayenne en plus grand). Dans ce monde, la Guyane n’est plus française et appartient vraisemblablement au Brésil ou peut -être, allez savoir pourquoi, au Mexique.
   Ce livre est aussi le second tome de ma série : Sept Cercles De L’Enfer. Comme vous le savez peut-être, le plus célèbre des enfers, celui de Dante, comporte en fait neuf cercles, mais j’ai choisi d’éliminer celui des limbes, réservé aux païens et autres croyants d’avant JC, et celui des hérétiques, estimant qu’ils étaient trop partiaux et constituaient une limitation inacceptable de la liberté de penser. Bon, la vérité est que j’aime le chiffre sept. Question de consonance, je crois, ou peut-être de couleur (je suis synesthète) Dans ce cadre, NMQEAC est plus particulièrement, il me semble, une illustration du deuxième cercle, du moins pour ce qui concerne le personnage principal, Giv Archambaud. Et non, je ne vous dirai pas quel genre de pêcheur on trouve dans le deuxième cercle.
   Le titre, faussement drôle, fait quant à lui référence au fait que le dieu des Elohim est une Mère, leur mère à tous en fait, et qu’elle se situe dans les Cieux, certes, puisqu’elle se trouve dans le grand vaisseau qui les a amenés en orbite terrestre. Cette Mère omnisciente (ou presque) et toute puissante peut à volonté prendre possession de n’importe lequel de ses enfants quand le besoin s’en fait sentir et parler par leur bouche. Bien que ce ne soit pas explicité plus que ça dans le récit, on doit comprendre si on est un peu malin que tous les extraterrestres sont fabriqués par la Mère à l’intérieur du vaisseau grâce à une méthode qui m’est restée à ce jour, j’avoue, entièrement inconnue.
   Un dernier point. Je ne suis pas un écrivain à confidences. Je n’ai donc pas d’alter ego, de porte-voix dans mes fictions censé marteler mes excellentes idées ou diffuser les épisodes les plus mémorables de ma biographie. Mais il m’arrive d’esquisser dans l’arrière-plan une tête assez semblable à la mienne, plutôt de profil ou de trois quart dos. Pas vraiment un figurant comme dans les films d’Hitchcock mais un second ou plutôt troisième rôle si cette dernière sorte existe. C’est ici le cas. Peut-être certains esprits perspicaces sauront me reconnaître.

Le roman intégral peut être trouvé ici. 

Couverture finale du livre broché pour coller avec celle du Kindle


lundi 13 avril 2020

Kólassy : l’enfer ou le paradis


   J’écris ce texte en écho à mon dernier livre de fiction, Kólassy : la naufragée de l’espace, mais ce n’est pas le sujet de cet article. Je vais parler de l’enfer et du paradis, sur un mode disons philosophique pour changer, ce que n’est certainement pas Kólassy.
   Disons donc d’abord un mot de cette nouvelle nouvelle pour ceux qui ne l’ont pas lue ou pour ceux qui l’ont lue (c’est encore mieux) ou plus probablement pour ceux qui la liront un jour. Kólassy est en effet une nouvelle que j’ai écrite il y a trois mois, une novella plus précisément. Par novella, j’entends un texte de fiction dont les bornes extrêmes se situeraient entre 10000 et 40000 mots, soit entre une nouvelle un peu trop longue pour garder le standard classique de l’unité d’action, de temps et de lieu, et un texte de la longueur d’un court roman, soit environ 150 pages. La novella est ma distance de prédilection et, on le comprendra, ma distance la plus naturelle. Si j’étais athlète, je courrais le demi-fond. Et bien entendu, j’ai tendance à aimer tout particulièrement chez les autres écrivains cette catégorie. La plupart de mes fictions préférées – pas toutes – sont des novellas : Le Père Serge et La mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, L’homme du Souterrain de Dosto, Benito Cereno et Bartelby de Melville, Ollala des Montagnes (dommage que Stevenson ait cru bon finalement de faire parler son héroïne, bien meilleure quand elle est muette), Monsieur le Juge Harbottle et Le Familier de Le Fanu, Blackbird Pie de Carver et pratiquement tous mes textes préférés de science-fiction. Même le meilleur roman de Gene Wolfe, le roman de SF que je préfère après les miens, La Cinquième Tête de Cerbère, est en fait une très astucieuse imbrication de trois novellas. La novella est particulièrement intéressante pour ceux qui comme moi apprécient modérément les développements interminables de la psychologie des personnages ou de leur background ou encore du cadre socio-historico-géographique de l’intrigue. Néanmoins, elle me permet contrairement à la vraie nouvelle (telle que définie plus haut) d’avoir un casting un peu plus étoffé, de rentrer un peu plus profondément dans les détails de la psyché des personnages et d’expliciter davantage les circonstances dans lesquelles se produisent les événements quelque peu extraordinaires que j’ai l’intention de rapporter.
   Kόlassy fait partie d’une nouvelle série que j’ai intitulée Sept Cercles de l’Enfer. C’est un hommage à Dante évidemment et à son Enfer, que j’ai apprécié énormément quand je l’ai lu il y a de cela… eh bien déjà trop longtemps pour que je me rappelle quelle année c’était. Mais dans mon cas, les cercles ne sont pas souterrains mais sont des planètes. Kόlasi (Κόλαση) veut dire enfer en grec. Le lecteur de ma nouvelle peut ne pas le savoir, tout comme je l’ignorais il y a encore trois mois, peu importe, peut être que cela vaut mieux en fait (trop tard !). J’ai déjà écrit une autre novella, un voyage spatial qui, sans aucune surprise, tourne mal, et un roman, une sorte de thriller de science-fiction situé vers la fin des temps (tout juste un roman, il fait pour l’instant 45000 mots) qui seront deux autres cercles de l’enfer et bien entendu l’idéal serait d’en écrire sept en tout mais me connaissant, rien n’est moins sûr, malgré ma faiblesse pour le chiffre sept. Kólassy compte environ 20000 mots, se situant donc en plein dans ma zone de performances optimale, ce qui est peut-être une raison pourquoi je suis si bon, comme dirait Nietzsche. C’est en quelque sorte ma propre version du Pays de la Nuit de Hodgson, ce plus grand roman raté de la littérature de l’imaginaire (vous pouvez en lire la critique que j’en fais ici), en beaucoup plus concis, cela va de soi.
   Votre paradis est souvent l’enfer des autres ou leur paradis devient rapidement votre enfer. L’utopie des uns est la dystopie des autres. Beaudelaire le disait autrement, conscient qu’il était d’appartenir à une élite des plus restreintes : « c’est la rareté des élus qui fait le paradis » prétendait-il, maxime que pourraient reprendre en chœur s’ils avaient une once d’intégrité intellectuelle, nombre des écolos de ma connaissance. Ce que je veux dire est qu’il y a de la subjectivité dans la notion de paradis et de son inverse, l’enfer. Même l’enfer de Dante, dans sa relative simplicité brutale, est parfois assez ambigu, au moins pour ce qui est du cercle des amants coupables. Beaucoup de lecteurs préféreraient peut-être se retrouver dans ce cercle-là que dans celui de son paradis, il faut bien dire ennuyeux à mourir. Hé oui, c’est une vérité démontrée depuis longtemps que l’enfer de Dante est le paradis du lecteur comme le paradis de Dante est son calvaire. En fait, pour être honnête, ce n’est pas le paradis qui est ennuyeux, c’est le rapport littéraire que Dante en fait. En effet, toute bonne fiction a besoin d’une histoire et il n’y a pas d’histoires au paradis puisqu’il n’y a pas d’histoire sans antagoniste, d’où le rôle inspirateur du diable dans la fiction et l’art en général mais c’est un autre sujet d’article (que je n’écrirais probablement jamais).
   Néanmoins, ce n’est toujours pas ce que je voulais dire. Je voulais surtout parler de la justification morale, ou disons philosophique si l’on veut faire savant, de la notion de paradis ou d’enfer. Prenez les bouddhistes d’une part et les chrétiens de l’autre. Ou plutôt, puisque bouddhistes et chrétiens sont des termes beaucoup trop vagues et presque insignifiants à notre époque (qui peut dire ce que croit un chrétien ou un bouddhiste contemporain ?), prenons donc les personnes réelles qui ont pensé et incarné ces deux pôles de l’esprit humain, Siddhartha Gautama et Yeshoua. Le premier pensait que la vie était mauvaise dans ses fondements – souffrances partout : naissance, maladie, vieillesse, mort, amour – et que l’on devait donc éteindre en soi le feu de la vie, qu’on appelle le désir dans son sens le plus large. Et n’oubliez pas l’espérance qui n’est qu’une forme du désir. Dans sa logique implacable, le paradis était donc une non-vie, un néant, ce fameux nirvana si péniblement atteint par la voie octuple. Le bouddhisme primitif, le plus pur, est donc sans aucun doute la philosophie nihiliste la plus rationnelle, la plus cohérente, la plus absolue qu’on ait jamais pensée. En gros à la question fondamentale de savoir si oui ou non la vie vaut d’être vécue, Siddhartha répondait non. Pour le second, c’est juste l’inverse (dans un autre article que je n’écrirais pas, je pourrais vous dire pourquoi Siddhartha est l’exacte antithèse de Yeshoua, et de fait l’antéchrist au sens chronologique et moral) : il désirait se fondre dans une unité invisible, impalpable, éternelle et omniprésente, en dehors du temps, de l’espace et de la matière puisqu’elle les contient et les crée, qu’il appelle Esprit, Yahvé, Adonaï ou Abba. Son paradis est donc la vie éternelle auprès de ou plutôt en cette entité mystérieuse et aimante qu’on appelle Dieu.
   Alors, Kólassy, c’est l’enfer ou le paradis ? Et l’Etranger masqué, le seigneur de cette planète, est-il Satan, un ange ou le passeur des âmes ? A vous de voir. Moi, j’ai déjà choisi.

Pour lire la novella, allez ici.