dimanche 29 janvier 2023

Guerre russo-ukrainienne : la grande pompe sanglante

 

Fer, cendre et sang

Cet article est une traduction de la première partie de l'essai de Big Serge que vous pouvez trouver en intégralité et en anglais ici sur Substack. Big Serge, qui a pris son pseudo d'après Sergueï Witte, homme politique russe de la fin de l'époque tsariste, est un historien militaire, très probablement ancien militaire lui-même à en juger par la précision de ses connaissances dans les détails fins comme dans l'image d'ensemble (The Big Picture). Mes connaissances dans les choses de la guerre étant réduites au minimum, c'est-à-dire un an de service militaire, j'ai jusqu'ici évité volontairement de discuter des aspects tactiques et opérationnels de la guerre en cours, me contentant d'observer les événements d'une vue d'aigle, adoptant un point de vue disons philosophique, ce qui est permis à tous. Mais j'avais depuis un moment remarqué la qualité particulière des analyses de Big Serge, d'habitude concernant d'anciennes batailles célèbres, aussi quand il s'est décidé à prendre pour sujet la guerre en Ukraine, j'ai sauté sur l'occasion d'en faire une traduction. Les articles de Big Serge sont de véritables essais, d'une simplicité et d'une clarté qui sont les marques les plus sûres de la compétence, de l'intelligence et du talent. Le pseudo choisi par l'auteur indique sans ambiguïté son biais pro-russe dans l'affaire qui nous occupe; il ne se montre cependant réellement que lorsque Serge, auteur prudent et mesuré s'il en est, se "risque" à quelques prédictions sur la suite des opérations.  Je n'ai pas inclus la dernière partie de l'essai, moins centrale à mes yeux, mais vous pouvez la découvrir en allant à l'original. La quasi totalité des liens inclus dans le texte, documentant les affirmations de l'auteur, sont issus d'organes médiatiques occidentales, donc peu suspectes de russophilie et généralement férocement russophobes. Tous les croquis sont de Big Serge et les photographies égayant, si on ose dire, le texte qui suit sont tirées de son essai.

Le titre est lui aussi de Big serge mais naturellement la guerre dont il parle n'est pas ou plus contre l'Ukraine. Il est évident que la guerre oppose la Russie aux USA, tous les autres acteurs n'étant que des complices -- du genre vautour ou imbécile utile -- du plus grand Destructeur de Nations qu'on a vu à ce jour sur cette planète.


Graduellement puis soudainement

Depuis la décision surprise de se retirer volontairement de la rive gauche de Kherson durant la première semaine de novembre, il y a eu peu de changements spectaculaires dans la ligne de front en Ukraine. Cela reflète en partie la météo de fin d'automne prévisible de l'Europe de l'Est, qui laisse le champ de bataille imbibé d'eau, plein de boue, entravant grandement la mobilité. Depuis quatre cents ans, novembre a été un mauvais mois pour essayer de déplacer des armées sur n'importe quelle distance significative, et donc, réglées comme sur une horloge, nous avons commencé à observer des vidéos de véhicules militaires coincés dans la boue en Ukraine.

Le retour d'une guerre de position statique, cependant, reflète aussi l'effet de synergie d'un harassement ukrainien en hausse de même qu'une volonté russe de diminuer patiemment et d'extirper ce qui reste de capacité de combat chez les Ukrainiens. Ils ont trouvé un lieu idéal pour achever cette mission dans le Donbass.

Il est devenu progressivement apparent que la Russie est engagée dans une guerre de position et d'attrition, puisqu'elle maximalise l'assymétrie avantageuse due à leur plus grande portée de feu. Il y a une dégradation en cours de la capacité de l'Ukraine à faire la guerre ce qui permet à la Russie de garder patiemment le tempo actuel, tandis qu'elle organise ses forces nouvellement mobilisées pour une action offensive dans l'année en cours, préparant la scène pour des pertes ukrainiennes toujours plus importantes et insoutenables.

Dans le roman d'Hemingway, Le soleil se lève aussi, à un personnage autrefois riche et maintenant en manque de chance est posée la question de savoir comment il a fait faillite. "Deux façons" répond-il, "graduellement puis soudainement". Un jour, nous pourrions demander comment l'Ukraine a perdu la guerre et recevoir à peu près la même réponse.

Verdun Redux

On peut dire sans risque que les médias du pouvoir occidentaux ont établi un standard très bas dans leur reportage de la guerre en Ukraine, étant donné l'ampleur de la déconnexion du récit mainstream avec la réalité. Même selon ces standards, la façon dont la bataille de Bakhmut est présentée à la population est vraiment ridicule. Le front de Bakhmut est transformé pour le public occidental en une synthèse parfaite de tous les lieux communs de l'échec russe : en bref, la Russie est en train de subir de terribles pertes pour la capture d'une petite bourgade d'une importance opérationnelle négligeable. Les Officiels britanniques en particulier se sont répandus ces dernières semaines insistant que Bakhmut n'a que peu de valeur opérationnelle.

La vérité est juste à l'opposé de cette histoire : Bakhmut est une position opérationnelle clé critique pour la défense ukrainienne, et la Russie l'a transformée en piège mortel qui oblige les Ukrainiens à sacrifier un nombre exorbitant d'hommes dans le but de tenir la position aussi longtemps que possible. En fait, l'insistance à prétendre que Bakhmut n'est pas opérationnellement significative est légèrement insultant pour le public, à la fois parce qu'un rapide coup d'oeil sur une carte montre clairement qu'elle est au coeur du réseau routier régionnal, et parce que l'Ukraine a lancé une quantité énorme d'unités sur le front à cet endroit.

Prenons un peu de recul et considérons Bakhmut dans le contexte de la position générale de l'armée ukrainienne à l'Est. L'Ukraine a commencé la guerre avec quatre lignes défensives opérationnelles dans le Donbass, construites durant les huit dernières années comme éléments de la guerre couvant entre elle et les Républiques de Luhansk et Donetsk, mais aussi en préparation d'une guerre potentielle avec la Russie. Ces lignes sont stucturées autour d'agglomérations urbaines avec des liaisons routières et ferroviaires entre chacune, et peuvent être grossièrement marquées comme ce qui suit:

Ligne défensive ukrainienne à l'est (carte de Big Serge)

Le Donbass est un endroit particulièrement accomodant pour bâtir de formidables défenses. La région est hautement urbanisée et industrielle (Donetsk était la région la plus urbaine d'Ukraine avant 2014, avec plus de 90 % de la population vivant dans des aires urbaines), avec des villes et bourgs dominés par de robustes immeubles typiques de l'ère soviétique, de même que de nombreux complexes industriels. L'Ukraine a passé l'essentiel de la dernière décennie à améliorer ces positions et les villages de la ligne de front sont sillonnés de tranchées et de postes de tir qui sont clairement visibles sur l'imagerie satellite. Une vidéo récente de l'axe d'Avdiivka démontre l'importance des fortifications ukrainiennes.
Aussi, passons en revue l'état de ces ceintures défensives. La première ceinture, qui va approximativement de Severodonetsk et Lysychansk jusqu'à Popasna, a été enfoncée durant l'été par les forces russes. La Russie a accompli une percée majeure à Popasna et a été ainsi capable de commencer la prise complète de cette ligne, avec Lysychansk tombant en début juillet.
A ce moment, la ligne de front repose directement sur ce que j'ai appelé les deuxième et troisième ceintures défensives ukrainiennes, et deux de ces ceintures subissent maintenant de grosses hémorragies.
La capture de Soledar par les forces Wagner ont coupé les communications entre Bakhmut et Siversk, tandis qu'autour de Donetsk, la banlieue lourdement fortifiée de Marinka a été presque complètement vidée de troupes ukrainiennes, et la tristement fameuse position d'Avdiivka (l'endroit depuis lequel les Ukrainiens bombardent la population civile de Donetsk) est entourée depuis deux directions.

La ligne de front près d'Avdiivka (avec la permission de Military Land)


Il est absolument critique pour l'Ukraine de tenir ces positions. La perte de Bakhmut signifierait l'effondrement de la dernière ligne défensive sur la route de Slavyansk et Kramatorsk, ce qui veut dire que la position orientale de l'Ukraine se replierait rapidement vers sa quatrième (et plus faible) ligne défensive.
L'agglomération de Slavyansk est une position bien pire à défendre pour l'Ukraine que les autres ceintures pour plusieurs raisons. D'abord et surtout, puisqu'elle est la plus éloignée vers l'ouest (et donc la plus éloignée des lignes de départ en février 2022), elle est la moins améliorée et la moins fortifiée de ces ceintures. Deuxièmement, la plupart de ce que nous pourrions appeler ses bons points se trouvent à l'est de la ville de Slavyansk, points forts incluant à la fois les terrains dominants et les routes principales.
Tout ceci pour dire que l'Ukraine a été très anxieuse de tenir la ligne de Bakhmut, puisque c'est une position largement préférable à défendre, et dans cette optique elle a déversé des unités dans ce secteur. Les niveaux absurdes d'engagement des forces ukrainiennes dans cette zone ont bien été notés, mais juste à titre de rappel rapide, des sources ukrainiennes disponibles publiquement localisent au moins 34 brigades ou équivalents en unités qui ont été déployées dans la zone de Bakhmut. La plupart de celles-ci ont été déployées des mois auparavant et sont déjà en miettes, mais sur toute la durée de la bataille en cours, cela représente un engagement stupéfiant.

Unités ukrainiennes autour de Bakhmut (avec la permission de Military Land)

Les forces russes, principalement le groupe privé Wagner et les unités de Luhansk ont fait lentement mais sûrement éclater le point fort ukrainien en faisant un usage généreux de l'artillerie. En novembre, le dorénavant ex-conseiller de Zelensky Oleksiy Arestovych a admis que l'artillerie russe sur l'axe de Bakhmut bénéficiait d'un avantage de 9 tubes contre un (je suppose que ces "tubes" sont les divers  canons d'artillerie : ndt), ce qui est en train de transformer Bakhmut en un piège de mort.
La bataille est présentée à l'Ouest comme une où les Russes -- habituellement stéréotypés comme des soldats bandits employés par Wagner -- lancent des assauts frontaux sur les défenses ukrainiennes et subissent d'horribles pertes en essayant de submerger la défense simplement par leur nombre. L'opposé est beaucoup plus proche de la réalité. La russie avance lentement parce qu'elle applatit les défenses ukrainiennes par de l'artillerie, puis pousse en avant prudemment dans ces défenses pulvérisées.
L'Ukraine pendant ce temps, continue de convoyer des unités dedans pour plus ou moins remplir les tranchées avec de nouveaux défenseurs. Un article du Wall Street Journal parlant de la bataille, tout en essayant de présenter une histoire d'incompétence russe, a inclus accidentellement une admission d'un commandant ukrainien sur le terrain qui disait :"Jusqu'à présent, le taux d'échanges entre nos vies et les leurs favorisent les Russes. Si cela continue comme ça, nous pouvons être à court d'hommes".

Les comparaisons ont été largement faites (et je ne peux en prendre le crédit) avec une des plus tristement célèbres batailles de la première guerre mondiale -- la catastrophe sanglante de Verdun. Bien qu'il ne faille pas exagérer la valeur prédictive de l'histoire militaire (dans le sens où une connaissance complète de la première guerre mondiale ne permet pas de prédire les événements en Ukraine), Je suis néanmoins un grand fan de l'histoire en tant qu'analogies, et le plan allemand à Verdun est une analogie utile pour ce qui se passe à Bakhmut.
La bataille de Verdun fut conçue par l'état-major allemand comme un moyen d'incapaciter l'armée française en l'attirant dans un hâchoir préconfiguré. L'idée était d'attaquer et de s'emparer des hauteurs défensives cruciales -- hauteurs si importantes que la France aurait été obligée de contre-attaquer pour essayer de les recapturer. Les Allemands espéraient que la France engagerait ses réserves stratégiques dans cette contre-attaque de sorte qu'elles pourraient être détruites. Bien que la bataille de Verdun ait échoué complètement à saper les forces de combat françaises, elle est devenue une des plus sanglantes batailles dans l'histoire mondiale. Une pièce allemande commémorant la bataille montrait un squelette pompant du sang hors de la terre -- une métaphore visuelle effrayante mais adéquate.

"La grande pompe sanglante"-- commémorant l'abattoir de Verdun

Quelque chose de similaire s'est en effet produit à Bakhmut, dans le sens que la Russie est en train de presser fort sur un des points les plus sensibles de la ligne de front, attirant à l'intérieur les unités ukrainiennes pour être détruites. Il y a quelques mois, juste après le retrait russe de la rive gauche de Kherson, les Ukrainiens parlaient avec extase de poursuivre leur efforts offensifs par une percée vers le sud dans le district de Zaporozhia pour couper la voie terrestre menant à la Crimée, ainsi que des efforts poursuivis pour faire une percée dans le nord de la République de Luhansk (maintenant russe : ndt). Au lieu de quoi, les forces de ces deux axes ont été redirigées vers Bakhmut, au point où cet axe est en train de drainer activement la force de combat ukrainienne des autres zones. Des sources ukrainiennes, auparavant pleines d'optimisme, sont maintenant d'accord sans équivoque qu'il n'y aura pas d'offensive ukrainienne dans le proche futur. Alors que nous parlons, l'Ukraine continue d'envoyer des forces dans l'axe de Bakhmut.
Au moment présent, la position de l'Ukraine autour de Bakhmut s'est bien détériorée, avec les forces russes (pour l'essentiel l'infanterie Wagner supportée par l'artillerie de l'armée russe) faisant des progrès substantiels sur les deux flancs de la ville. Sur le flanc nord, la capture de Soledar a poussé les lignes russes à un jet de pierre des grands routes nord-sud, tandis que la capture presque simultanée de Klishchiivka sur le flanc sud a repoussé les lignes de front au seuil de Chasiv Yar.

La ligne de contact autour de Bachmut, 20 jan 2023 (carte par Big Serge)

Les Ukrainiens ne sont pas encerclés encore, mais l'avancée continuelle des positions russes toujours plus proches des grandes voies restantes est facilement discernable. Actuellement, les forces russes tiennent des positions à un peu plus de trois kilomètres de toutes les grandes voies restantes. Encore plus important, la Russie contrôle maintenant les hauteurs au nord comme au sud de Bakhmut (la ville elle-même est sise dans une dépression entourée par des collines) donnant aux Russes le contrôle du feu sur la majeure partie du champ de bataille.
Maintenant, j'anticipe le fait que la Russie nettoiera la ligne défensive Bakhmut-Siversk vers la fin mars. Entretemps, le dénuement des forces ukrainiennes sur d'autres axes suggère la perspective d'offensives russes décisives ailleurs.

En ce moment, la majorité de la puissance de combat russe n'est pas engagée, et les sources ukrainiennes aussi bien qu'occidentales deviennent (en retard) de plus en plus inquiètes à la perspective d'une attaque russe dans les prochaines semaines. Actuellement, la position ukrainienne entière dans l'est est vulnérable parce qu'elle est, en fait,  un énorme éperon, vulnérable à des attaques venant de trois directions.
Deux cibles opérationnelles en profondeur ont en particulier le potentiel pour faire éclater la logistique et le ravitaillement ukrainiens. Elles sont, respectivement, Izyum au nord et Pavlograd au sud. Une projection russe le long de la berge occidentale de la rivière Oskil vers Izyum menacerait simultanément de couper et détruire le regroupement ukrainien sur l'axe Statove (S sur la carte) et de couper la grande voie M03 venant de Kharkov. En atteignant Pavlograd, d'un autre côté, la Russie isolerait complètement les forces ukrainiennes autour de Donetsk et couperait la majeure part du transit à travers le Dniepr.

Le plan de Big Serge (carte de lui-même)

Izyum comme Pavlograd sont à peu près à cent trente kilomètres du point de départ d'une attaque russe future, et offrent ainsi une combinaison très tentante -- étant à la fois opérationnellement significatives et à une distance relativement gérable. Hier (il y a donc neuf jours: ndt), nous avons commencé à observer des avancées russes sur l'axe de Zaporozhia. Bien que celles-ci sont principalement, pour l'instant, des opérations de reconnaissance en force à l'intérieur de la "zone grise" (cette zone d'affrontement interstitielle ambigüe), le ministère de la Défense russe affirme que plusieurs villages ont été pris, ce qui pourrait présager une authentique offensive dans cette direction. Ce qui en dirait long serait un assaut russe sur Orikhiv, qui est un gros bourg avec une vraie garnison à l'intérieur. Une attaque russe ici indiquerait que quelque chose de plus qu'une attaque test est en cours.

Il est parfois difficile de faire la séparation entre ce que nous prédisons qu'il se passera et ce que nous voulons qu'il se passe. Ceci, certainement, est ce que je choisirais si j'étais responsable de la plannification militaire russe -- une course vers le sud le long de la rive gauche de la rivière Oskil sur l'axe Kupyansk-Izyum et une attaque simultanée vers le nord en passant Zaporozhia vers Pavlograd. Dans ce cas, je pense que le contournement à court terme de Zaporozhia est préférable que de se trouver coincé dans une bataille urbaine là-bas.
Que la Russie essaie ou non ceci, nous ne le savons pas. La sécurité opérationnelle russe est bien meilleure que celle de l'Ukraine comme de ses forces par proxy (Wagner et les milices de Luhansk et Donetsk), ainsi nous en savons significativement moins sur les déploiements de l'armée régulière russe que nous en savons sur ceux de l'Ukraine. Quoi qu'il en soit, nous savons que la Russie bénéficie d'une forte prépondérance de puissance de combat actuellement et qu'il y a des cibles opérationnelles appétissantes à portée.

S'il vous plait, monseigneur, j'en veux davantage

La vue d'oiseau de ce conflit révèle une fascinante méta-structure dans cette guerre. Dans la section du dessus, j'argumente selon une vue du front structurée autour de la Russie pénétrant par séquences les ceintures défensives ukrainiennes. Je pense qu'un genre similaire de structure narrative progressive s'applique à la génération des forces de cette guerre, avec la Russie détruisant une suite d'armées ukrainiennes.
Soyons un peu plus concret. Bien que l'armée ukrainienne existe au moins partiellement en tant qu'institution pérenne, sa puissance de combat a été détruite et reconstruite de multiples fois à ce stade grâce à l'aide occidentale. De multiples phases -- des cycles de vie, si vous voulez -- peuvent être identifiés :
    - Dans les premiers mois de la guerre, l'armée ukrainienne subsistante a été pour l'essentiel éliminée. Les Russes ont détruits la plupart des fournitures indigènes d'armes lourdes et mis en miettes de nombreux cadres du noyau dur de l'armée professionnelle d'Ukraine.
    - Après cette destruction initiale, les forces de combat ukrainiennes ont été consolidées en transférant virtuellement (en Ukraine : ndt) tout l'armement vintage soviétique existant dans les stocks des anciennes nations du pacte de Vasovie. Ce transfert de véhicules et munitions compatibles avec les capacités ukrainiennes actuelles, de pays comme la Pologne et la République Tchèque, a été achevé pratiquement à la fin du printemps 2022. Au début juin, par exemple, des sources occidentales admettaient que le stock soviétique avait été épuisé.
    - Avec le stock du Pacte de Varsovie épuisé, l'OTAN commença à remplacer les capacités ukrainiennes détruites par des équivalents occidentaux dans un processus débutant durant l'été. Les Howitzers (sorte de canon tracté: ndt) comme le M777 américain ou le Caesar français (canon monté sur un camion à plate-forme, automobile donc : ndt) ont fait l'objet d'une attention particulière.

La russie pour l'essentiel a combattu de multiples itérations de l'armée ukrainienne -- détruisant la force pré-guerre dans les premiers mois, puis combattant des unités réapprovisionnées grâce aux stocks du Pacte de Varsovie et est maintenant en train de dégrader une force qui est largement dépendante des systèmes occidentaux.
Cela a conduit à la maintenant fameuse interview du général Zaluzhny par The Economist dans laquelle il réclamait plusieurs centaines de tanks, de véhicules d'infanterie de combat et de pièces d'artillerie. En fait, il demandait encore une nouvelle armée, puique les Russes continuent de détruire celle qu'il a.
Je veux noter quelques zones particulières où les capacités ukrainiennes sont clairement dégradées au-delà de niveaux acceptables et observer comment cela est relié à l'effort de l'OTAN pour soutenir l'effort de guerre ukrainien.

D'abord l'artillerie
La russie a donné la priorité  à l'action de contre batterie depuis plusieurs semaines maintenant et semble avoir un grand succès à traquer et détruire l'artillerie ukrainienne.
Il semble que cela coïncide en partie avec le déploiement du nouveau système de détection de contre batterie "Penicillin". C'est un outil plutôt nouveau dans l'arsenal russe. La guerre des contrebatteries consiste en un dangereux tango de canons et de systèmes radars. Le radar de la contrebatterie a la tâche de détecter et de localiser les canons de l'ennemi, de sorte qu'ils puissent être détruits par ses propres tubes -- le jeu est à peu près analogue à des équipes ennemis de snipers et de repéreurs (le radar) essayant de se chasser les uns les autres -- et bien sûr, cela fait sens de tirer sur les systèmes radars ennemis  pour les aveugler.
Le système Penicillin offre de nouvelles capacités puissantes à la campagne de contre batterie russe parce qu'elle détecte les batteries radar ennemies non pas avec un radar mais grâce à une localisation acoustique. Elle envoie un boom d'écoute qui, en coordination avec quelques composants au sol, est capable de localiser les canons de l'ennemi par des détections acoustiques et sismiques. L'avantage de ce système est que, contrairement à un radar de contre batterie, qui émet des ondes radio qui révèlent sa position, le système Penicillin est passif -- il attend simplement et écoute, ce qui signifie qu'il ne donne pas de moyen facile pour le localiser. En conséquence, dans une guerre de contre batterie, l'Ukraine manque d'un moyen efficace d'aveugler (ou plutôt d'assourdir) les Russes. De plus, les capacités de contre batterie russes ont été augmentées par l'usage accru du drone Lancet contre les armes lourdes.

Le boom acoustique Penicillin écoute le son des cannons ennemis

Tout cela pour dire  que la Russie a détruit beaucoup d'artillerie ukrainienne dernièrement. Le ministre de la Défense russe a souligné les succès de la contre batterie. Eh bien je sais qu' à ce point vous pensez "pourquoi croire le ministre de la Défense russe"? Assez juste -- ayons confiance mais vérifions.
Le 20 janvier, l'OTAN  a convenu de se réunir à la base aérienne de Ramstein en Allemagne, avec en arrière-plan une nouvelle aide assemblée pour l'Ukraine. Cette aide contient, remarquez ça, une immense quantité de pièces d'artilleries. Selon mon compte, l'aide annoncée cette semaine inclut presque 200 tubes d'artillerie. De nombreux pays, en incluant le Danemark et l'Estonie, envoie en Ukraine littéralement tous leurs Howitzers. Traitez moi de fou mais je doute sérieusement que plusieurs pays décideraient juste spontanément, exactement en même temps, d'envoyer en Ukraine leur inventaire entier de pièces d'artillerie si l'Ukraine ne faisait pas face à une crise due à ses pertes d'artillerie. 
De plus, les Etats Unis ont pris de  de nouvelles décisions sans précédent  pour fournir à l'Ukraine des munitions.  Seulement dans la semaine précédente, ils ont puisé dans le stock d'Israël et de la Corée du Sud, au milieu de rapports affirmant que les stocks américains sont si bas qu'il faudra plus d'une décennie pour les reconstituer.

Passons en revue les indices ici et voyons si nous pouvons faire une conclusion raisonnable :
    1 Les officiels ukrainiens admettent que leur artillerie a un désavantage de un contre neuf dans des secteurs critiques du front.
    2 La Russie déploie un système de contrebatterie muni d'un avantage décisif et a augmenté le nombre des drones Lancet.
    3 Le ministère de la Défense russe affirme qu'ils ont traqué et détruit des systèmes d'artillerie en grand nombre.
    4 L'OTAN s'est dépéchée de rassembler un ensemble massif de systèmes d'artillerie pour l'Ukraine.
    5 Les USA font un raid sur des stocks critiques pour appovisionner l'Ukraine en munitions.
    
Personnellement je pense qu'il est raisonnable, compte-tenu de tout cela, de supposer que l'artillerie de l'Ukraine a été détruite en grande partie et que l'OTAN essaie de la reconstruire une fois encore.

Mon royaume pour un tank

le point principal de discorde dans les semaines récentes a été si, oui ou non, l'OTAN donnera à l'Ukraine des tanks. Zaluzhny a fait allusion au parc de tanks ukrainiens très appauvri dans son interview avec The Economist, dans lequel il a plaidé pour recevoir des centaines de tanks. L'OTAN a essayé de fournir une solution pour combler l'écart en donnant à l'Ukraine un lot de divers véhicules blindés comme le Bradley IFV et le Stryker, qui restaure quelque mobilité mais nous devons dire sans équivoque que ce ne sont en aucun cas des substituts pour des tanks et qu'ils en sont loin en terme de protection et de puissance de feu. Tenter d'utiliser les Bradleys, par exemple, dans le rôle de tanks ne va pas marcher.

Bonne journée

Jusqu'à présent, il semble que l'Ukraine va recevoir une petite poignée de tanks Challenger de Grande-Bretagne, mais il y a aussi  des pourparlers pour donner des tanks Leopards (allemands), des Abrams (américains) et des Leclercs (français). Comme  d'habitude, l'impact sur le champ de bataille de l'Ukraine recevant des tanks est à la fois grossièrement surestimé (aussi bien par les agents ukrainiens que par les pessimistes russes) et sous-estimé (par les triomphalistes russes). Je suggère  un moyen terme.
Le nombre de tanks qui peut raisonnablement être donné à l'Ukraine est relativement bas, simplement à cause du fardeau de l'entraînement et de la maintenance.  Tous ces tanks utilisent des munitions différentes, des pièces spéciales, et demandent un entraînement spécialisé. Ce ne sont pas le genre de systèmes qui peuvent simplement être conduits hors du parc et envoyés directement au combat par un équipage non entraîné. La solution idéale pour l'Ukraine serait de recevoir seulement des Leopards A24s, puisque ceux-ci peuvent être disponibles en nombre décent (peut-être deux cents) et au moins ils seraient standardisés.

Un Leopard turc carbonisé en Syrie

Nous devrions aussi noté, bien sûr, que ces tanks occidentaux ne vont probablement pas changer la donne sur le champ de bataille. Les Leopards  ont déjà montré leurs limites en Syrie durant les opérations turques. Remarquez la citation suivante de cet article de 2018 :
    "Etant donné que les tanks sont largement employés par les membres de l'OTAN -- en incluant le Canada, les Pays-bas, le Danemark, la Grèce et la Norvège -- il est particulièrement embarrassant de les voir si aisément détruits par les terroristes syriens quand ils sont supposés égaler les tanks russes"

Finalement, le Leopard est un tank plutôt banal conçu dans les années 70 surclassé par le tank russe T-90. Ce n'est pas un horrible équipement mais il n'est vraiment pas une terreur du champ de bataille. Ils subiront des pertes et seront réduits exactement comme le parc de tanks pré-guerre l'a été. Néanmoins, cela ne change pas le fait qu'une armée ukrainienne avec quelques compagnies de Leopards sera plus puissante que sans elles.
Je pense qu'il est juste de dire que les trois affirmations suivantes sont toutes vraies :

    1 Recevoir un mélange de tanks occidentaux créera des difficultés d'entraînement, de maintenance et un fardeau logistique pour l'Ukraine.
    2 Les tanks occidentaux comme le Leopard ont une valeur limitée au combat et seront détruits comme n'importe quel autre tank.
    3 Les tanks occidentaux augmenteront la puissance de combat de l'armée ukrainienne tant qu'ils seront dans le champ de bataille.

Maintenant, cela étant dit, il ne semble pas à ce moment que l'OTAN veuille donner à l'Ukraine des tanks (les choses ont évolué depuis après de nombreuses tergiversations, des tanks seront bien envoyés en Ukraine, du moins des Leopards: ndt). 
Pourquoi? Ma suggestion est que l'OTAN ne croit pas en la victoire ukrainienne. . L'Ukraine ne peut pas même rêver de déloger la Russie de ses positions sans une force de tanks adéquate et donc la réticence de l'OTAN  à remettre ses tanks suggère qu'elle pense que ce n'est qu'un rêve de toute façon. Au lieu de quoi,  ils continuent de donner la priorité à un armement qui maintient la capacité de l'Ukraine à combattre dans une défense statique (d'où les centaines de pièces d'artillerie) sans s'autoriser la fantaisie d'une grande poussée des blindés ukrainiens en Crimée.
Cependant, compte tenu  de la fièvre guerrière intense qui a augmenté dans l'Occident, il est possible que l'élan politique impose son choix sur le nôtre. Il est possible que nous ayons atteint le point où la queue remue le chien, où l'OTAN est piégée par sa propre rhétorique de support sans équivoque jusqu'à la victoire totale de l'Ukraine et nous pourrions encore voir des Leopards A24s brûlant dans la steppe.

Résumé : la mort d'un Etat

L'armée ukrainienne est extrêmement dégradée, ayant subi des pertes exorbitantes aussi bien en hommes qu'en armement lourd. Je crois que les militaires morts ukrainiens approchent les 150 000 à ce stade et il est clair que les inventaires de leurs tubes d'artillerie, de leurs munitions, et de leurs véhicules blindés sont largement épuisés.
Je m'attends à ce que la ligne Bakhmut-Siversk soit nettoyée avant avril, après quoi la Russie poussera vers la dernière ceinture défensive (et la plus faible) autour de Slavyansk. Pendant ce temps, la Russie a une puissance de combat significative en réserve, qui peut être utilisée pour réouvrir le front nord  sur la rive gauche de l'Oskil et redémarrer les opérations offensives dans le district de Zaporozhia, plaçant la logistique ukrainienne dans un danger critique.
Cette guerre sera combattue jusqu'à sa conclusion sur le champ de bataille  et s'achèvera par une décision favorable pour la Russie.

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samedi 14 janvier 2023

Enfin des lendemains qui chantent !

Peinture de Savrassov


   Le commencement d'une époque formidable, comme celle que nous vivons, se traduit par des années de vache maigre, voire des décennies entières pour ce qui concerne l'Europe "illuminée", des troubles considérables, et souvent des guerres. C'est un problème. Néanmoins quel sentiment de soulagement, de consolation, de joie spirituelle pourrait-on dire, d'assister à la débâcle d'une société qui a depuis longtemps dépassé sa date de péremption!  Après des décennies passées au point mort, à se lever chaque matin avec l'horizon inchangé, morne et gris, un océan de bêtise et de mensonge dans toutes les directions, et soudain ce soleil inespéré qui se lève à l'Est. Assister au commencement de la fin de l'Empire du Mensonge comme le qualifie avec une concision et une justesse inégalables Vladimir Poutine qui n'est pourtant pas poète, c'est vraiment quelque chose. Hélas, il se trouve que nous faisons nous aussi, Français, partie de cet empire. Ce qu'on appelle encore en effet, mais à tort, la France, n'est autre qu'une colonie taillable et corvéable de l'empire étasunien. Nous avons résisté peut-être un peu plus longtemps que d'autres en Europe ou en Asie mais il faut se rendre à l'évidence, nous ne sommes plus qu'une dépendance sacrifiable de l'Empire dont le siège officiel est à Washington (notre dernier acte de résistance aura été notre véto à la guerre d'Irak, la seconde, il y a juste vingt ans, qui a tout de même fait au final un million de morts, presque tous civils, une bagatelle pour un massacre comme aurait pu le titrer Céline). Pour l'Europe, le cheval de Troie de l'Empire, aura incontestablement été l'OTAN, bien aidée par toute la kyrielle d'ONGs qui ont leur mangeoire outre-atlantique à commencer par la plus louche de toutes qu'on appelle l'ONU (d'une manière générale, tout ce qui commence par un O en français ou finit par un O en anglais est suspect). L'opération, si elle a été préméditée, aura été menée de main de maître : d'abord la démilitarisation des armées européennes (préalable indispensable à la suite) puis destruction de l'industrie lourde puis destruction des réseaux énergétiques fonctionnels et enfin -- quand la dépendance envers l'Oncle Sam est complète -- création d'un conflit avec un géant comme la Russie, nains que nous sommes devenus. Maintenant nous sommes mûrs à point, tant que nous sommes encore bien gras et juteux, pour être dévorés par le maître, qui a très faim, toujours très faim, et qui n'a plus grand chose d'autre à manger en ces temps de crise.

Remarquons que tout cela aura été fait dans les formes, très poliment, très agréablement somme toute. La suite risque de l'être beaucoup moins. Remarquez aussi que j'ai commencé cet article au présent et que j'en suis au futur antérieur, temps rare mais absolument adéquat pour parler d'une civilisation disparue.

La période de vache maigre sera pour tout le monde (hormis la petite minorité qui parvient toujours à être du bon côté du manche) mais les grands perdants, comme presque toujours dans ces cas-là et particulièrement dans le cadre de l'empire US, seront les plus loyaux serviteurs du maître, songeons au roquet britannique, à la grosse dinde d'Outre-Rhin ou à l'abject toutou du soleil levant, le spécialiste incontesté il est vrai du seppuku. Et que dire de l'agneau sacrificiel ukrainien ! Celui-là aura été consommé avant même d'être gras et juteux. Déjà, il n'en reste plus guère que des os. Il faudra bientôt trouver un nouveau candidat : sera-ce la Pologne, Taïwan? Sont-ils assez maigres, pauvres, affamés, corrompus, ignorants et méchants pour le rôle ? c'est toute la question.

Les grands gagnants, relativement parlant, seront comme je l'ai dit dans un article précédent les principaux pays de l'Eurasie, moins bien entendu l'Europe occidentale (qui n'est en fait qu'une minuscule partie de l'Eurasie; il serait temps de s'en rendre compte!). La Russie et la Chine, adossées qu'elles sont l'une à l'autre, idéalement complémentaires, ont tout pour connaître un coup d'accélérateur aussi brutal qu'inespéré dans les années à venir (car en vérité la défaite du bloc occidental est principalement sa propre faute). Mais nul doute que ça ne s'arrêtera pas à ces deux-là. L'Inde , l'Iran, l'Indonésie devraient elles aussi accrocher la locomotive. Possiblement, à un degré moindre, quelques pays d'Afrique et d'Amérique du Sud. Cela signifie que le monde de demain (mais c'est un demain tout proche, qu'on peut déjà sentir à défaut de toucher) sera multipolaire et mieux encore multiculturel (les occidentaux parlent beaucoup d'échanges culturels mais cela consiste toujours chez eux à échanger avec des sauvages de la verroterie (ou de la monnaie de singe) contre de l'or et des pierres précieuses -- là-dessus, on n'a pas fondamentalement changé depuis cinq cents ans).

Nous nous trouvons donc au bord du grand basculement des forces, non pas à la fin mais au commencement d'une nouvelle civilisation, plus partagée, plus équitable, plus diverse, et c'est une formidable nouvelle (puisque c'est ce que nous avons sans cesse à la bouche, n'est-ce pas?). L'ancienne civilisation, la nôtre disons-le, qui avait le contrôle du monde entier dans sa main avec ou sans son accord est en train de lâcher prise, éreintée, à bout de souffle et le peu de souffle qui lui reste est si putride qu'on préfèrerait ne plus le sentir du tout. Une formidable nouvelle pour le monde dans sa globalité mais, j'en ai peur, pas pour nous. Nous regarderons, si nous vivons encore assez longtemps, ce magnifique spectacle de loin. Pour les gens d'esprit, ce n'est pas une mince consolation.

Oh bien sûr, tout ne se fera pas en quelques jours ou même quelques années. Le plus grand bras de l'Empire, qui n'est pas son armée mais sa monnaie, le dollar, a de telles ramifications, de telles tentacules infiltrées dans presque tous les rouages de la finance et du commerce mondial qu'il faudra au moins une décennie avant de l'en extirper (je ne parle évidemment pas de l'Europe qui elle sera pompée jusqu'à la dernière goutte de jus par la pieuvre vampire). 

Soyons donc impartial et réjouissons-nous pour ces futurs radieux qui s'annoncent, même s'ils ne nous concernent pas vraiment. La seule inquiétude que nous devons avoir est la réaction de l'Empire à sa démission forcée, devant le rejet universel dont il fait déjà l'objet. Qui peut prévoir avec certitude la réaction de la bête méchante et encore puissante une fois acculée. On sait quel est le calcul actuellement dans les centres de décisions US (je parle à leur place): affronter nos ennemis russes et chinois (ils pensent toujours en terme d'amis ou d'ennemis) est très dangereux mais si nous attendons davantage, nous serons en situation d'infériorité, non seulement militairement mais économiquement. Alors pourquoi ne pas jouer notre va-tout sans attendre, même si c'est à la roulette russe (qui soit dit en passant n'a rien de russe mais tout du film hollywoodien type) ? Ce raisonnement ou ce discours est plus que dangereux et complètement irresponsable. Et l'histoire ne parle pas en faveur de la raison ou d'un sens moral minimum du côté de Washington; après tout ce sont les seuls dans toute l'histoire à avoir utilisé l'arme nucléaire contre l'ennemi, qui alors était le méchant Jap. Avec les Américains et d'une manière générale les Anglo-saxons, on peut être certain d'une chose : s'ils ont la possibilité d'employer une arme, et s'ils sont convaincus qu'il n'y aura pas de réponse à la hauteur, ils le feront. La situation est toutefois différente aujourd'hui : les Russes, les Chinois ont eux aussi l'arme nucléaire et, pour les premiers cités, dans des quantités et qualités au moins comparables. Mais le problème est que ces bons raisonnements ne raisonnent que les gens de raison. La preuve est faite depuis un bon moment que les gens de raison ont pour la plupart déserté Washington ou ont été expulsés loin des leviers de commande. Le désespoir commence à être palpable dans le camp du "bien", de "la liberté et de la démocratie" (demandez aux Amérindiens, aux Indiens d'Inde, aux Vietnamiens, aux Yougoslaves, aux Irakiens, aux Lybiens, aux Syriens, aux Chinois, aux Palestiniens, aux Guatémaltèques, aux boliviens, aux Cubains, aux Iraniens, aux Vénézuéliens ce qu'ils pensent de cette merveilleuse démocratie porteuse de liberté). Et le désespoir rend fou et méchant quand vous avez perdu depuis longtemps tout compas moral, quand vous avez été si longtemps habitués au crime de masse en toute impunité. Songez un peu encore une fois si ça n'a pas bien percuté la première fois : la Corée, le Viêt-Nam, le Guatemala, Grenade, Timor, une foultitude d'états d'Amérique latine que j'oublie, la défunte Yougoslavie, la défunte Irak, la Syrie (qui résiste), l'Afghanistan et tous ceux qui ont été des victimes par proxys comme le Yemen, la défunte Lybie ou maintenant l'Ukraine.

Oui, l'avenir pourrait encore être radieux pour l'Humanité à condition que le parti des fous à Washington et son grotesque satellite de Bruxelles ne l'emporte pas. Et ça, ce n'est pas encore gagné. Une lueur d'espoir peut toutefois être entrevue même venue du fond de l'Empire (l'Europe est un cas désespéré, n'en parlons plus) dans de récentes déclarations de militaires haut-gradés qui semblent reconnaître, si on sait lire entre les lignes, que le Pentagone au moins est conscient de l'impossibilité d'une guerre frontale avec la Russie sans risquer des pertes tellement gigantesques (du côté américain bien sûr, les pertes russes n'ont aucune importance) qu'ils rendraient le troisième reich presque avenant en comparaison pour les futurs livres d'Histoire. Et ça, la publicité, la vitrine, l'image, les USAméricains y sont immensément sensibles. C'est à peu près le seul guide qui leur reste... avec le pognon mais ça va sans dire.


Deux articles du Postil Magazine très éclairant :

Le premier en relation directe avec l'article ci-dessus, écrit par un Russe vivant en France, certainement un des plus lucides que j'ai pu lire sur la mutation en cours de notre monde.

Le second traitant plus spécifiquement de la guerre en Ukraine avec des précisions indispensables sur les bombardements civils (crimes de guerre) en hausse constante depuis le début de l'année dernière, répertoriés par un organisme occidental et non pas russe comme on pourrait le croire ainsi que les preuves incontestables de l'influence nazie dans l'armée et les partis au pouvoir (en fait le parti dorénavant) en Ukraine.

Et enfin celui-ci de moi.



dimanche 25 décembre 2022

Les plus grands romans ratés : de Melville à Kafka

 D'abord, je tiens à préciser que tous les livres ou auteurs auxquels je consacre plus de trois lignes dans mes articles sont des livres ou des auteurs que j'estime et parfois même que j'aime. Mon intention ici n'est donc certainement pas de me payer leur tête mais plutôt de rendre compte de ma perplexité et d'en tirer, comme toujours, quelques enseignements d'une portée plus large. En fait, je peux dire que tous les livres dont je vais bientôt parler comptent, d'une certaine manière, parmi mes préférés, et plus bizarrement encore parmi ceux que j'ouvre et feuillète le plus souvent.

Les romans ratés dont je vais parler sont réellement et franchement ratés dans leur ensemble mais pas dans toutes leurs parties (sinon je n'en parlerais pas). Il ne s'agit pas là de quelques défauts ennuyeux mais sur lequel un lecteur magnanime peut passer, il s'agit de failles béantes ou d'incapacités si patentes qu'elles seraient rédhibitoires chez n'importe quel autre écrivain moins inspiré. Car bien entendu l'inspiration n'évite pas toujours les faux-pas, voire les chutes les plus ridicules, du genre du chevalier sans peur et sans reproche qui trébuche sur sa propre épée.

Mon premier exemple est Pierre ou Les Ambiguïtés de Herman Melville. Dans un article précédent, j'ai inventorié dix-sept défauts dans ce roman dont un seul aurait dû me dégoûter à jamais d'en continuer la lecture. Melville est parmi les écrivains de première force sans doute celui qui collectionne le plus de défauts, d'irrégularités, d'excroissances, d'excès en tous genres mais dans ce livre il se surpasse. J'imagine sans difficulté la tête effarée qu'a faite son éditeur, Hertzen, quand il a reçu le roman, que Melville lui promettait d'être un succès de librairie, apte à lui faire retrouver les faveurs du public et en particulier de ces dames après des années d'échec. On peut en effet, si on est farceur ou si on est un peu fou, décrire le livre comme un roman psychologique sentimental ou un mélo issu du gothique flamboyant. Il y est beaucoup question d'amour certes là-dedans mais je doute que les dames en question l'aient beaucoup trouvé à leur goût et ce n'est pas qu'une question d'époque. En réalité ce que Hertzen a découvert, car il savait lire, était un roman quasi impubliable, irréductible à toutes catégories (un peu comme Moby Dick à cet égard), un véritable monstre littéraire dont seuls les génies peuvent accoucher (car lorsqu'un génie se rate, c'est dans les plus grandes largeurs).

Pourquoi ce roman si visiblement raté est pourtant grand est un mystère que je n'ai toujours pas réussi à percer.

Mon second grand roman raté préféré est le seul véritable roman qu'a publié Lovecraft -- les autres soi-disant romans étant plus des novellas -- "The dream-quest of the unknown Kaddath" connu du public francophone sous le titre de "A la recherche de Kadath". Ce roman raconte les aventures merveilleuses ou horrifiques, en fait presque toujours horrifiques, du voyageur des rêves Randolph Carter et est parfois réuni avec l'autre aventure de Carter, "La porte de la clé d'argent" sous le titre "Démons et merveilles" bien qu'on se demande plus d'une fois où est passée la seconde partie promise (les chats d'Ulthar peut-être ?). Ce roman est un must-have pour les admirateurs de Lovecraft, malgré ses failles hideuses et abominables, comme dirait le maître de Providence (mais pas indicibles comme je vais le montrer). C'est aussi le plus lovecraftien de ses livres, où là encore l'auteur se surpasse dans la qualité de son inspiration comme dans l'étalage de ses idiosynchrasies débilitantes. L'empilage des adjectifs confine ici à l'hystérie et un jeu pour le lecteur est de comptabiliser par paragraphe le nombre de visqueux, hideux, gluants, nauséabonds, griffus, maudits, sinistres, cauchemardesques, abominables, innomables et autres indicibles qualificatifs. L'impuissance que ressent l'écrivain à communiquer sa vision onirique effrayante, cette peur primale pourrait-on dire, est ici palpable. Néanmoins, quoique ce défaut soit très irritant et disons-le presque insupportable pour un lecteur qui a dépassé l'âge de treize ans, ce n'est que le plus bénin des deux. L'autre, une faille pour un écrivain de fictions, est la gaucherie pour ne pas dire l'incompétence de l'écrivain concernant la dramaturgie de son histoire. Faire monter savamment la tension du lecteur jusqu'à un climax, ce qui est en somme la base de l'art de raconter des histoires, est une qualité très rare chez cet écrivain et a peu près absente de ce roman. En fait, il n'y a que dans les toutes dernières oeuvres de sa carrière (et de sa vie) que Lovecraft aura enfin trouvé une manière narrative à la dramaturgie plutôt efficace à défaut d'être remarquable : lisez par exemple pour vous en convaincre "le Cauchemar d'Insmouth", "le Clergyman Maudit" ou "Celui qui chuchotait dans les Ténèbres".

Ce roman de Lovecraft est grand malgré tous ses défauts parce que l'impression qu'il laisse est plus forte, plus tenace, que bien des oeuvres mieux léchées, mieux construites, mieux écrites. On peut aussi y trouver dedans des gemmes précieuses, non pas brutes mais bien mal taillées.

Mon troisième choix est en fait le plus évident, le plus spectaculaire et le plus inconnu aussi : "Le pays de la nuit" de William Hope Hodgson. Celui-ci est à mon goût le plus grand roman raté de tous les grands romans ratés. C'est à la fois celui qui atteint les plus grandes cimes de l'inspiration et s'abîme dans les plus bas fonds. Pour celui qui n'a pas l'abnégation et la foi enracinée au plus profond de lui du chercheur d'or, je conseillerais de ne lire que les trois ou quatre premiers chapitres de ce long roman s'il veut éviter l'accablement affreux qui saisit trop souvent le lecteur par la suite. Comme chez Lovecraft, je vois deux défauts majeurs à cette oeuvre. Le premier concerne encore une fois la forme, très importante évidemment dans les choses de l'art. Hodgson a choisi de narrer son histoire dans le grand style, le style biblique, en usant et abusant de formules archaïques et des répétitions typiques de ce genre de littérature. Sur un récit ou un poème de dix ou vingt pages, ça peut être très bien, sur un roman de trois cent pages, c'est rapidement imbuvable. De plus, il n'a pas le talent stylistique d'un Nietzsche pour se permettre ce genre d'extravagance. Mais son plus grand défaut est certainement d'avoir progressivement transformé ce nouveau livre de Révélations (au sens biblique) en un étrange mélo sentimental dont il ne possède absolument pas l'ombre d'une qualité pour ce faire. Contrairement à son disciple Lovecraft, Hodgson n'est pas un mauvais dramaturge, il sait même fort bien faire naître l'inquiétude chez ses lecteurs sans abuser des adjectifs morbides et pathologiques cités plus haut. Son problème est que, comme Lovecraft, il ne connaît pas, ne comprend pas les femmes, et vouloir écrire une histoire d'amour sans la connaissance de l'autre sexe est aller à l'échec assuré (de ce côté, son successeur américain était plus sage, il faisait littéralement disparaître le second sexe de ses histoires pour ne pas risquer le couac, un peu comme le douanier Rousseau faisait disparaître les mains et les pieds de ses modèles pour ne pas avoir à peindre ces ennuyeux appendices corporels).

Dans le cas du Pays de la Nuit, je conseillerais, même pour le lecteur maîtrisant bien l'anglais, de le lire dans sa traduction française, un traducteur compétent ayant généralement tendance à gommer autant que faire se peut les défauts les plus superficiels d'un livre. Mais pour le reste, il ne peut évidemment rien.

Enfin, je terminerai (mais le A.G.Pym de Poe n'est pas passé loin de figurer dans cette brève anthologie des monstres littéraires) en mentionnant rapidement L'Amérique de Kafka, qui a la particularité inverse du précédent livre, à savoir qu'il commence mal et finit très bien, ce qui d'ailleurs est un trait exceptionnel dans toute la littérature romanesque qui suit très généralement la pente inverse. Hélas, il faut attendre l'avant-dernier chapitre pour sentir le texte prendre enfin son envol avant de se conclure (si on ose dire car la fin ne conclut rien du tout)  par un ultime chapitre admirable et enchanteur. Kafka est un des plus grands poètes oniristes de la littérature même si c'est plus discret que les cauchemars flamboyants de Lovecraft, les voyages merveilleusement inventifs de Carroll où les rêves éveillés de Dantes. Je ne connais pas de poésie romanesque qui ait le goût et le charme ensoleillé de ce merveilleux dernier chapitre. Personnellement, je n'ai rien lu dans l'oeuvre du Tchèque de plus mémorable que cette extraordinaire et si imprévisible fin de roman raté (et probablement d'ailleurs inachevé, comme souvent avec cet écrivain), pas même ce chef d'oeuvre qu'est La Métamorphose. Hélas, il faut donc auparavant absorber un très gros roman ennuyeux et très maladroit pour en sentir toute la beauté.


Un autre article de ma part concernant Lovecraft et Hodgson : ici.



samedi 26 novembre 2022

Russie : une tête saine sur un corps sain

 Ici, je reprends ma métaphore déjà utilisée assimilant l'élite d'un pays à sa tête et le peuple à son corps -- membres, coeur, estomac, tripes, foie, etc.  D'ailleurs, le seul mot chef est la même métaphore.

En France et plus largement en Europe, nous sommes devenus tellement habitués à un sentiment d'accablement sans remède quand nous pensons à notre "élite", à nos chefs, qu'il nous est très difficile de croire, d'imaginer, qu'il puisse en être autrement ailleurs. La norme dans nos pays est une élite déloyale, incompétente, fainéante, corrompue, ignorante, aveugle idéologiquement ou pour ainsi dire organiquement, presque entièrement détachée des aspirations, besoins ou inquiétudes du reste de la population. Je sais bien que le constat de l'ignorance, de la stupidité ou de l'incompétence d'une élite dans quelque pays que ce soit est un mystère difficile à percer. Comment des gens bénéficiant généralement des meilleurs conditions d'existence -- famille aisée, milieu cultivé, instruction de pointe -- peuvent arriver à un tel niveau d'incompétence confinant à la pure bêtise, pris collectivement (on doit évidemment admettre des exceptions à cette gabégie omniprésente mais on peut parier que ces membres encore dignes de figurer dans l'élite sont marginalisés, loins des leviers de pouvoir)? Dans l'ensemble, notre élite est composée maintenant de champions de l'usine à gaz, inutile pour quoi que ce soit sauf pour remplir les poches de ceux qui la conçoivent (quand nous avons affaire à la variété cynique et corrompue de l'élite) ou celles de ceux toujours à l'affût de la bonne aubaine (et là nous avons affaire à la variété ignorante, incompétente et aveugle). La réponse courte au mystère mentionné plus haut est une sorte de grand remplacement, non pas premièrement des populations, mais des valeurs.  Quand l'instruction consiste à remplacer la physique et l'ingénierie par des modélisations informatiques, l'économie par la financiarisation sans contreparties solides, le français par des baragouins divers dont l'anglais financier n'est pas le moindre, l'arithmétique par la sociologie, la famille traditionnelle par une nébuleuse non identifiable, la morale collective par des éthiques claniques à géométries variables et toujours à deux vitesses (selon que vous appartenez au clan ou non), il ne faut pas s'étonner si votre quantité d'instruction supérieure est inversement proportionnelle à votre emprise sur la réalité. Notre élite ignore tout simplement les bases de la morale, de l'économie (qui sont tout sauf virtuelles, comme certains commencent à s'apercevoir avec horreur), de la physique, du français, de l'histoire, et même de la géographie si on en juge par quelques récentes performances de nos têtes pensantes (un oxymoron évidemment).

Néanmoins, même en restant dans notre pays, cela n'a pas toujours été le cas. En fait, jusqu'à relativement récemment, disons un demi-siècle, nos élites sans être géniales, savaient grosso modo ce qu'elles faisaient et étaient raisonnablement honnêtes. Comment je le sais? Eh bien, c'est très simple : on ne met pas en place un réseau de centrales nucléaires, on ne fabrique pas des Airbus, le Concorde, des fusées et le TGV sans que les divers maillons de la chaîne conceptuelle et productive soient plutôt honnêtes et certainement compétents. Toutefois, même à cette époque, je peux clairement voir dans nos archives les signes d'une gangrène déjà présente. Je les vois dans les premiers grands délires de l'Education Nationale, par-dessus tout dans la littérature à ch...  Rappelez-vous, les premiers précurseurs des grands changements de tendance, vers les sommets comme vers les abysses, ne sont jamais à chercher chez les mathématiciens, les savants, les érudits mais toujours chez les poètes. Et les poètes, les écrivains des années soixante soixante-dix quatre-vingt sont affreux, de plus en plus affreux, toujours plus affreux.  Non, les poètes ne servent pas qu'à envoyer des épitre aigres-douces à des demoiselles , ornées de jolies petites fleurs. Quand ils sont bons, ce sont les visionnaires par excellence. Mais quand ils sont mauvais, la vision se perd et la direction n'est plus la bonne. Tout le reste s'effondre en suivant le faux joueur de flûte. Et c'est bien normal que ce soit par la langue que tout commence car rien n'est plus central dans une culture que sa langue. 

La Russie n'est pas du tout dans ce cas de figure. Loin de se trouver dans une phase de déclin, de décadence, et encore moins dans cet enfer économique prévu par un de nos génies nationaux dont je préfère oublier le nom, la Russie se trouve actuellement et depuis deux décennies dans une phase d'essor, de renaissance et de reconquête. Les Russes sortent pourtant de la pire crise qu'ils ont connu depuis 1917, et porteuse de beaucoup moins d'espérance que lors de la révolution rouge, la débâcle quasi complète des années 90. La Glasnot (ouverture) voulue par Gorbatchev a signifié la fin de la guerre froide mais de toute évidence pas de la guerre chaude et ce dégel a été bien sûr, comme souvent en Russie, le prélude de la débâcle : ce brave Gorbatchev aurait pu se méfier, surtout quand on fait ami-ami avec l'oncle Sam, le spécialiste du suicide assisté, et enlever ses lunettes roses avant que d'autres ne se chargent de les lui enlever manu militari. Incontestablement, Vladimir Poutine a été et est encore l'acteur le plus éminent de ce redressement, d'abord lent et presque imperceptible (pour nous, occidentaux, pas pour les Russes) puis beaucoup plus rapide depuis une bonne demi-douzaine d'années. Mais il est non moins incontestable qu'il n'aurait pas pu faire grand chose pour son pays s'il n'avait bénéficié de l'aide d'une part importante de l'élite russe restée loyale envers son pays, possédant une instruction de très bon aloi quoique soviétique et donc compétente. Dans ses douze travaux d'Hercule, le premier a été de se débarrasser d'une manière pas toujours distinguée mais très efficace de ce qu'on appelle chez nous les oligarques (comme si la Russie avait l'exclusivité de ce type de prédateurs/parasites !). Il est en effet impossible de réaliser de grands projets de réformes sociétales et économiques si vous êtes sans cesse entravés par des personnages puissants, positionnés en travers de chaque rouage de l'Etat, qui ne voient que leurs intérêts personnels ou pire, celui d'étrangers malveillants (l'oncle américain ne donne jamais rien sans lourdes contreparties). Quand je parlais de reconquête, je n'avais pas du tout dans l'idée la reconquête militaire : toute l'histoire de la Russie laisse à penser que cela n'a que très rarement été le soucis de la Russie; son soucis premier est de garder ses frontières, protéger sa population des innombrables tentatives d'invasions par les voisins et quand vous avez un pays aussi gigantesque, c'est une tâche bien suffisante pour vous occuper à plein temps. La guerre en Ukraine est donc, du point de vue russe, moins une guerre de reconquête que de sécurisation de sa frontière la plus sensible, la frontière occidentale aux prises avec le nouveau bras armé des Washingtoniens, après la Tchéchénie et la Georgie, beaucoup mieux préparé, beaucoup plus puissant que les deux précédents. Je n'exclue pas un certain désir de revanche ou d'accaparement de terres riches chez les têtes pensantes russes (elles pensent clairement celles-là) mais je le vois comme un objectif éventuel et tout à fait secondaire, qui n'entrait même pas dans les plans de départ. Car à moins d'être complètement intoxiqué par notre nouvelle ORTF, ce grand conglomérat né de la convergence d'intérêts englobant France Télévision, Radio France, Europe 1, RTL, TF1, BFM et consorts,  il est maintenant évident que le destin de l'Ukraine est au minimum à la sévère "troncation" du corps et possiblement même à la décapitation.

Pour en revenir à mon sujet plus précisément, la tête saine de la Russie se remarque par l'amélioration de tous ses secteurs vitaux durant ces dernières années : industrie, agriculture, extraction et raffinage des matières premières, armement (secteur absolument vital quand vous êtes aux prises plus ou moins directes avec Washington et ses vassaux toujours plus aggressifs et envahissants). Il est d'ailleurs stupéfiant de constater qu'un pays qui a le dizième du budget militaire des Washingtoniens arrive à sortir des armes parfois plus performantes (et certainement beaucoup plus nombreuses). Je viens de parler de la véritable économie, la seule qui compte en temps de crise, mais on peut noter aussi en passant l'amélioration considérable du secteur du divertissement depuis les années 90 : le niveau des films et des séries russes est impressionnant, surtout comparé à celui des Américains (le budget moyen d'un film russe ou d'une série russe est un dixième de celui des Hollywoodies) et pire encore des Européens : imaginez de vrais acteurs disant de vrais textes dans de vrais rôles  racontant de vraies histoires (même si elles sont inventées bien sûr): quelle bouffée d'air frais, n'est-ce pas! Enfin, on peut ajouter à la liste des succès indéniables de l'élite russe de ces dernières années, un secteur complètement délaissé par l'Occident (quand vous traitez 80% de l'humanité comme des arriérés ou des écoliers de primaire à qui on tape sur les doigts, pas étonnant que la cote de nos pays baisse à vue d'oeil) : la diplomatie.

Deux exemples montrent de façon flagrante à quel point diverge la tête russe de la tête européenne. Le premier concerne le secteur clé de toute économie, l'énergie et sa production ou/et son approvisionnement à un coût soutenable pour cette économie. Ces dernières décennies, en s'aggravant considérablement lors des toutes dernières années, les têtes écervelées de l'Europe n'ont cessé d'accumuler les choix et décisions improductifs ou pire, contreproductifs. Je n'en ferai pas le détail, tout lecteur qui n'est pas un fainéant incurable trouvera autant d'exemples à son goût en quelques efforts vite récompensés. Au lieu de quoi, la tête russe, voyant loin et large, n'a eu de cesse de renforcer ce secteur par de gros investissements quand tout le monde sans exception dans la planète "Occident" -- une minuscule planète -- faisait l'inverse (y compris les Washingtoniens avec Biden mais c'était déjà bien amorcé sous Saint Obama; c'est une des rares choses qu'on peut mettre au crédit des Républicains et de Trump en particulier de n'avoir pas cédé au délire catastrophiste de Sainte Greta et ses fervents zélotes). Il faut bien réaliser, si ce n'est encore fait, que la civilisation occidentale n'a pu prendre son essor fabuleux que grâce à une énergie abondante, très efficace et bon marché, d'abord le charbon puis cette merveille des merveilles naturelles, à peine en dessous de l'eau, le pétrole. Avec le temps d'avance que cela lui a donné sur tous ses concurrents potentiels, même la vieille Europe aurait pu garder son statut de pays riches quelques décennies encore, au moins, si elle n'avait pas décidé alors de s'autodétruire. Vient en effet le dernier acte de cette tragicomédie (la bouffonnerie à laquelle est arrivée notre tête nous tire plus vers la farce sinistre que la noble tragédie qu'on imagine en lisant cette sobre épitaphe de l'Europe pour les futurs manuels d'histoire que je propose ici : "à une grande civilisation disparue"). Son idée de mettre un plafond sur le prix du pétrole, elle qui n'en produit pas une goutte (parmi les pays de l'UE), est un de ces coups de génie imprévisibles qui va accélérer l'histoire et jeter à la baille ce qui restait d'industrie dans le sous-continent en moins de deux. Et plus farce encore, dans le même temps, cette décision va fournir une opportunité inespérée à toutes ces laborieuses fourmis asiatiques qui auront le coût de leur énergie et donc de leur production industrielle et agricole considérablement avantagé par rapport à leur concurrents européens puisqu'ils continueront à payer le gaz, le pétrole, le charbon, les fertilisants russes à un prix discount tandis que les Européens auront le choix de payer plein pot ou ne rien recevoir des Russes (mis à part éventuellement quelques missiles si on les fâche vraiment trop). Comme si les Chinois et les Indiens avaient besoin de cet avantage supplémentaire! Ils n'en avaient même pas rêvé, on l'a fait. On peut donc prédire que les deux pays cités, plus la Russie et quelques autres que j'ignore vont connaître grâce à notre impayable stupidité un coup d'accélérateur énorme lors des toutes prochaines années. Le second exemple est un exemple de choix, la guerre en Ukraine et sa gestion par nos diverses têtes militaires et autres pseudo-stratèges, comparée à celle des têtes russes. Il est évident que toute la stratégie occidentale est de faire durer la guerre tant que le "tsar" Poutine n'aura pas abdiqué ou décédé d'une manière ou d'une autre (comme si cela changerait la volonté russe d'en finir avec son très pénible voisin, je prédis exactement la réaction inverse) par la voie libre et très démocratique de quelques oligarques prenant le pouvoir (hé oui, encore eux!) cela, quoiqu'il en coûte (l'expression préférée des Européens) et bien sûr tant qu'il restera un Ukrainien en état de porter un fusil. Eh bien cela tombe pile poil car cette stratégie est pleinement en accord avec celle de l'Etat-Major russe. Rien de mieux qu'une guerre qui dure pour démilitariser l'Ukraine, ce qui signifie, je le répète, détruire un maximum de personnels et de matériels militaires, rien de mieux pour vider les stocks d'armement de l'OTAN et son maître à Washington, rien de mieux pour affaiblir l'Europe en lui envoyant un afflux de réfugiés augmentant sa charge pondérale déjà collossale, ceci jusqu'au collapsus final, ce qui ne fera guère couler les larmes dans le reste du monde et surtout pas du côté de Washington qui a déjà visiblement mis de côté les bouteilles de champagne pour l'occasion (pendant qu'il en reste). L'ignorance des Européens est tellement grande de ce qui se passe en Russie que nos matamores sans armes font exactement l'inverse de ce qu'ils devraient faire s'ils veulent se débarrasser de Poutine (tout en sachant que ça ne servirait de toute façon qu'à échanger un modéré contre un faucon), c'est-à-dire pousser l'Ukraine à des négociations au lieu de lui envoyer sans cesse des armes, des instructeurs militaires, des milliards de dollars ou d'euros qui ne servent qu'à engraisser les nazis et autres kapos chargés d'alimenter sans cesse la grande pompe sanglante. 

Pour finir et sans rapport, je voudrais souligner l'étrange concept auquel nous sommes arrivés ces derniers temps à force de russophobie, à savoir l'idée neuve d'une Russie non occidentale. Certes, géographiquement parlant, la Russie est plus en Asie qu'en Europe (à supposer que ce continent existe autrepart que dans l'imagination présomptueuse de Européens) mais culturellement, il est évident que la Russie est très largement occidentale, dans son architecture, dans sa religion, dans sa littérature, dans ses arts, dans sa langue et d'une manière générale dans ses coutumes. Physiquement il est souvent bien difficile, voire impossible, de différencier un Russe d'un Anglais, d'un Espagnol ou d'un Norvégien. Les Russes eux-mêmes se sont toujours considérés, en majorité, comme des Européens. En voyant ce spectacle, de véritables asiatiques, les Chinois, doivent secrètement se frotter les mains : quoi de mieux pour leur pays qu'une guerre totale entre occidentaux. Le Xi semble toujours en train de rire sous cape ces derniers temps et il y a de quoi. Bon, se dit-il, il faut juste leur rappeler de temps en temps de ne pas presser le bouton rouge. Non, pas celui de Poutine, l'autre.

Autres articles sur le même sujet : ici et là.

Une ballade en Russie.

samedi 29 octobre 2022

La seule biographie autorisée de Jean Levant : sa pierre tombale

 Suite à la triste nouvelle du décès de Jean Levant et la floraison de biographies plus fantaisistes les unes que les autres qui apparaissent de ci de là, nous nous faisons un devoir de rétablir les faits bruts et banals, tâche pour laquelle nous sommes uniquement habilités, ceci dû à notre longue fréquentation du défunt (et qui peut en dire autant?). En cette époque de mensonge omniprésent et pour ainsi dire institutionnalisé, dans cet immense château de sable qu'est devenue notre société, nous nous sentons en effet obligés d'apporter notre modeste pierre à l'édifice.

Jean Levant est né dès le premier jour du beau mois d'avril 1901, d'un père et d'une mère, aux Bottereaux, tout près de la ville d'Ouzouère en Gâtine, elle-même sise non loin de la ville de Montargis, elle-même à proximité de la ville d'Orléans qui se trouve à seulement cent cinquante kilomètres de Paris: on peut donc dire que Jean Levant était un presque Parisien. Nous recommandons d'ailleurs pour nos amis de la capitale ce tout petit déplacement vers Ouzouère où en plus de visiter la maison familiale en pierre de taille et frise en brique multicolore, l'église et son coq girouette en fer forgé artisanal, ils pourront admirer la statue en aluminium argentée du plus célèbre de ses concitoyens, sculpté par le grand Marcel Sandor lui-même, à partir de boîtes de conserve recyclées. J'attire l'attention sur le fait que cette oeuvre a été réalisée au début des années soixante, saisissant son sujet à midi tapante, dans toute la force de l'âge, démontrant à quel point les deux génies étaient en avance sur leur époque (car qui d'autre aurait eu alors l'idée de trier ses conserves?); on notera aussi que Jean Levant y est représenté avec son célèbre béret qui lui venait de sa chère tante Léonie, qui était Basque du côté maternel. 

Dès son enfance, le petit Jean a fait l'admiration de tous par ses dons en arithmétique. A l'âge de sept ans, il composait déjà de grands livres, celui par exemple établissant le bilan financier du ménage des Levant en l'an 1908, qui fut suivi par les budgets anticipés des années 1909 à 1913, un vrai plan quinquennal, qui s'avèrent après examen d'une précision et d'une préscience admirables si l'on considère l'âge de son auteur. Hélas, la guerre interrompit ces premiers essais très prometteurs. La grande passion de sa vie fut toujours les bons comptes et les statistiques. Quand Jean allait en voyage, du côté de chez sa tante Léonie, à Mimizon-les-pins, il ne manquait pas de faire un compte détaillé des automobiles qu'il croisait (encore rares à cette époque), notant leur marque, leur nationalité, leur nombre de feux avant et leur numéro de plaque, toutes données dont il se chargeait ensuite de tirer la substantifique moelle durant ses vacances en plus de ses devoirs scolaires. A la plage de Mimizon, bercé par la senteur balsamique des pins et le vent du large, il prit l'habitude poursuivie toute sa vie de compter les baigneuses en les distinguant par la couleur et la forme de leur bonnet ou de de leur maillot de bain, d'abord une pièce, puis deux puis à nouveau une puis une demie. C'est grâce à de tels ouvrages statistiques qu'il fût d'ailleurs embauché plus tard par Louis Réard qui lançait alors la mode des bikinis.

La mémoire de Jean Levant était fantastique. C'est certainement grâce à une particularité précieuse de son cerveau qui mariait automatiquement à chaque chiffre une couleur du spectre qu'il pouvait se rémémorer avec la plus grande exactitude autant de nombres. Sa mémoire était la plus rangée qui soit. Sa passion du chiffre juste n'avait qu'une égale, celle du chiffre rond. Il aimait dire qu'il était impossible pour lui d'imaginer un plus grand plaisir que de réaliser un bilan de comptes et de trouver après de longs et savants calculs tout en bas de son livre l'alignement de chiffres les plus parfaits et les plus ronds qui soient, une suite infinie de zéros. Naturellement , la carrière de comptable était un chemin tout tracé. Il commença très jeune dans l'épicerie familiale comme aide-comptable, puis devint comptable en titre, puis chef comptable puis expert comptable puis Grand Maître Comptable et termina sa carrière comme Professeur Extraordinaire à l'université de Giens, où il dispensait ses lumières il y a encore quelques mois. Durant toute sa carrière, il collectionna les prix et les honneurs académiques, à tel point qu'il serait rapidement fastidieux d'en faire ici la liste. En vérité, comme l'a très justement qualifié dans un de ses rares et authentiques éclairs de génie son contemporain Pablo Picasso, "Jean Levant est le grand compteur de notre siècle".

Le goût des livres lui vint en même temps que le goût des chiffres. La vérité, selon ses propres mots, est qu'il n'a jamais bien distingué les deux concepts, les lettres lui ayant toujours paru des chiffres d'un autre genre, des codes que l'on pouvait (et devait) déchiffrer. Le déchiffrage des livres les plus abscons, comme la Kabbale ou les Prophéties de Nostredame, étaient ainsi pour lui des jeux d'enfant. Mais sa lecture préférée était le rapport annuel de la Cour des Comptes suivi de près (ou plutôt précédé, chronologiquement parlant) par la prévision budgétaire annuelle du ministère des finances qui était une source d'amusement sans fin pour ce fin limier de la fausse comptabilité. Ses propres oeuvres, outre évidemment ses budgets et bilans annuels personnels (lecture d'un intérêt considérable tant y est finement détaillé le moindre achat, la moindre rentrée, qui lui fit dire qu'il n'y a pas de livre plus éclairant sur la vie et la personalité d'un auteur que son grand livre de compte) comptent plusieurs recueils de contes édifiants, un roman inspiré de La Fortune de Gaspard, mais pour adultes, un long essai intitulé "De la Comptabilité Publique et Privée"et même un recueil de poésies de jeunesse, "Sonnets Sonnants et Trébuchants" où l'on peut lire le célèbre sonnet trébuchant (car il manque des pieds) "Ah si j'avais quatre cent mille francs!"

Ah si j'avais quatre cent mille francs!

(C'est l'affaire de deux ou trois romans,

Bons ou mauvais mais au moins dans le vent)

Et la médecine me soutenant,

Voici donc en gros quel serait mon plan:

Plaçons vite sur un compte courant

Du tout, trois huitièmes exactement;

Avec ceci, en économisant,

Je verrai sans peine à tenir dix ans. 

Choisissons par ailleurs pour le restant

Un dépôt au plus juteux rendement

 Qui doit être de cinq petits pour cent,

J'aurai alors au bout de ces dix ans

Devinez quoi? Quatre cent mille francs!

Ainsi donc du perpétuel mouvement

Je tire l'impeccable enseignement:

Si ayant cette somme avant longtemps

Et la science allant toujours à pas de géant

Je vais faire, après rajeunissements,

De ces vers, jusqu'en l'an deux mille cent!

Remarquons que la prophétie outrageusement optimiste du ver final, qui plus est si l'on sait qu'elle a été faite au tout début des années 20 (celles du siècle dernier, pas le nôtre) n'était finalement pas si loin du compte. Il n'est donc absolument pas surprenant, contrairement à certaines allégations dépourvues de tout fondement qui insinuent qu'il n'aurait été qu'un prête-nom pour quelque personnage sulfureux jamais nommé en quête d'honorabilité sur le tard, il n'est pas surprenant disions-nous avant de reprendre notre souffle, que Jean Levant en ce début de vingt-et-unième siècle ait choisi de cofonder avec nous-mêmes les éditions Setting Sun, ce vrai service rendu aux auteurs de (bons) contes.

Comme faits notables marquant la vie de Jean Levant, on n'oubliera pas aussi de souligner sa participation à la Grande Guerre, non pas en tant que mobilisé d'office (il était trop jeune d'un an à la fin de la guerre) mais comme volontaire dans le corps de l'intendance. Car comme disait Napoléon, "bien peu vaut le plus grand maréchal sans son intendant", "le soldat ne marche qu'au son tintinabulant de la cuisine ambulante" et "la victoire se joue à l'intendance, pas à l'Etat-Major". Ses mois passés à l'armée resteront pour lui parmi les plus doux de sa vie, les plus enrichissants, les plus mémorables. Ce haut fait lui a valu en 2018 de devenir officiellement le dernier combattant de la Grande Guerre encore en vie et incidemment un des doyens de l'humanité.  De façon plus anecdotique, Jean Levant est également à créditer pour l'amélioration du jeu télévisé "Les Chiffres et les Lettres". Ayant en effet participé une fois à ce jeu, et perdu, il fit remarquer à la production que le fondement du jeu était lourdement erroné puique les lettres permettaient de gagner neuf points et les chiffres seulement six, sans compter qu'il y avait deux fois plus de tirages de lettres que de chiffres. Ce fut sa plainte amère qui occasionna trente ans plus tard la révision complète de ce jeu (autrefois) si populaire.

Enfin, nous devons toucher un mot de sa longévité exceptionnelle. Souvent, ces dernières années, on lui posait la question pour connaître son secret : avait-il trouvé une formule de jouvence dans les livres d'alchimie? suivait-il un régime alimentaire particulier? buvait-il de l'huile d'olive et du vin? se baignait-il dans le lait d'ânesse ou le sang de vierges (question purement rhétorique bien sûr)? était-il un adepte des nouvelles (ou anciennes) médecines douces? A toutes ces questions, il ne faisait que rire et répondait : "Mon unique secret, si j'en ai un, est d'avoir toujours eu un bilan à l'équilibre, la marque du bon compte; car un bon compte se reconnaît à ce qu'il ne reste à la fin, une fois que vous avez fini d'additionner de soustraire et de diviser, un seul chiffre, le zéro".

R.I.P. Jean, avril 1901 - octobre 2022 : "Naître au printemps. mourrir en automne, Tel fut le destin banal de notre homme" (extrait de Prophéties et autres Bagatelles, choisi pour épitaphe de sa pierre tombale).

Rédigé à trois mains le 29 octobre 2022 par Norbert Braün, Christine Vermoren et Haï Tongchak


Article en lien avec celui-ci : là.


samedi 8 octobre 2022

L'art de la propagande : Poutine, ce nouvel Hitler

 D'abord, il faut savoir de quoi on parle quand on parle de propagande. Plutôt qu'une longue dissertation, je vais utiliser quelques aphorismes pour bien délimiter les contours de la chose.

La propagande se définit moins par ses méthodes que par son objectif, toujours double.

La propagande est au fond une forme de publicité comparative portée à l'échelle des nations (au lieu d'entreprises concurrentes). Son double objectif est d'exalter les qualités imaginaires ou réelles du pays réalisant cette propagande, sa vertu surtout, son courage, sa force, son intelligence, son unité, son ardeur patriotique, ses victoires présentes ou futures (il n'y a pas de défaite possible dans ce cadre de pensée) tout en soulignant au feutre rouge les innombrables vices imaginaires ou réels de l'Autre, l'adversaire, sa méchanceté, sa stupidité, son incompétence, sa lâcheté, sa désunion, sa faiblesse, ses défaites présentes ou futures (il ne peut y avoir de victoires réelles pour ce dernier).

La propagande ne fait pas dans la subtilité et la nuance. Elle suit le précepte de Goebbels résumé ainsi : plus c'est gros, mieux ça passe. La vérité de ce précepte a été vérifiée des dizaines, des centaines de fois; il n'y a aucune raison d'en douter. Elle est utilisée par toutes les nations sans exception, c'est-à-dire par l'appareil de leur gouvernement. Les grands médias font évidement partie de cet appareil. Si vous disposez d'une industrie de l'entertainment puissante - comme le cinéma américain - c'est encore beaucoup mieux. La propagande existe en tous temps mais ne donne réellement son plein potentiel qu'en temps de guerre, ou dans la période qui y mène (c'est notre situation actuelle). On peut donc affirmer que l'objectif final de la propagande est de préparer la population à la guerre puis d'entretenir la flamme.

La propagande cible premièrement la population domestique, secondairement la population de l'ennemi. Mais la seconde partie est à peu près vouée à l'échec puisque la propagande inverse existe chez l'ennemi. Les deux propagandes en s'affrontant n'ont qu'un résultat, celui de se nourrir l'une de l'autre, exactement comme une insulte envoyée à la face de l'adversaire est le meilleur moyen de recevoir à son tour une insulte. La méthode douce ("on comprend vos malheurs avec un tel dictateur, rendez-vous et soyons amis") est également vouée à l'échec; les larmes de crocodiles n'impressionnent personne.

Une erreur habituelle est de croire que la méthode préférée, voire unique, de la propagande est le mensonge. Elle n'a pas de méthode privilégiée, seul l'objectif compte et donc toute méthode susceptible d'amener à ce but est bonne. La propagande se sert donc aussi bien de la vérité que du mensonge; elle est entièrement agnostique à cet égard. On peut même affirmer que la propagande, en théorie, pourrait être constituée entièrement de vérités si le cours des événements se conformait toujours aux souhaits du propagandiste : il n'aurait tout simplement plus besoin de mentir. Dans la pratique, bien sûr, ce n'est jamais le cas. Donc, au final, le propagandiste ne retient de la vérité que ce qui le sert et déforme tout le reste, tordant les faits jusqu'à ce qu'ils soient conformes à la "narrative".

Une autre erreur souvent répétée est l'idée que les pays totalitaires, ou moins démocratiques, auraient une plus grande puissance de propagande. En fait, la puissance d'une propagande se mesure par la puissance des instruments qui la porte, la puissance du porte-voix pourrait-on dire. Qui a le plus puissant porte-voix ? La réponse est aisée : celui qui a les plus grands médias (avec la plus grande audience), les plus grands médias sociaux contrôlés, les industries de divertissement les plus universelles. On voit donc que selon ces critères, L'Empire washingtonien est actuellement sans égal, sans rival possible, même de loin. Il dispose des trois agences d'information mondiales les plus utilisés, en particulier dans le monde occidental : AP, Reuters, AFP, sans parler des grandes chaînes d'information internationales; il dispose des plus grands médias sociaux : Facebook, Twitter, etc., des moteurs de recherches les plus utilisés : Google, Bing, Yahoo, etc., de la plus grosse entreprise de divertissement : Hollywood. Tous sont contrôlés par les organes de propagande washingtoniens, dont fait partie le Commissariat Européen, plus ou moins étroitement, mais de manière de plus en plus visible. Ce contrôle se fait essentiellement par l'auto-censure et le filtrage des voix discordantes, éventuellement par les amendes, les interdictions de diffusion et enfin les peines lourdes (voir Assange, Snowden). Évidemment, comme on peut en avoir un faible exemple sous les yeux en lisant cet article, il n'est pas parfait et ne le sera jamais; mais il est largement suffisant pour obtenir qu'une grande majorité de la population cible soit convaincue.

Une telle propagande quasi omniprésente et d'une puissance sans égale dans l'espace et dans le temps n'a pourtant pas que des avantages. Comme je l'ai dit, la propagande peut aussi bien se servir de la vérité que du mensonge. Mais dans le cas où la réalité, le cours véritable des événement (qui n'a que faire de la propagande) se trouve de plus en plus éloigné de la "narrative", il se produit une disjonction de plus en plus importante entre les faits et le discours officiel. Tous les faits ne peuvent être cachés; ils peuvent toujours être distordus mais pas cachés. La perte d'une armée entière, le bombardement massif d'une ville de première grandeur pour prendre quelques exemples ne peuvent être cachés. Il existe donc toujours un moment où la propagande se heurte au mur de la réalité. Est-ce que cela empêche la propagande de continuer? Non. On en a eu un exemple très triste mais absolument limpide durant la fin de la seconde guerre mondiale, en Allemagne. Alors que les armées allemandes étaient partout anéanties sur le front Est, que les bombardements des alliés frappaient quotidiennement les grandes villes, la propagande nazie faisait feu de tout bois. Cette propagande en roue libre a eu plusieurs conséquences désastreuses : le prolongement inutile de la guerre, des bombardements massifs sur les civils, des contre-offensives forcenées où les troupes fraîches de la jeunesse hitlérienne étaient littéralement lancées à l'abattoir quant on sait la puissance et la densité de l'artillerie russe à la fin de la guerre. Toutes ces opérations étaient vouées à l'échec. Même la propagande la plus intense, la plus déconnectée du réel, ne pouvait plus obscurcir l'évidence, du moins pour une grande partie de la population. Tous les chefs militaires et politiques du Reich le savaient, hormis peut-être Hitler dans la solitude de son bunker. Même les premiers responsables de la propagande, qui y avaient pourtant cru (tant il est facile de finir par croire ses propres mensonges à force d'être répétés aux autres) ne se faisaient plus aucune illusion. L'absurdité patente à laquelle était arrivée la propagande la rendait inaudible. Ne croyez pas que c'étaient les grands chefs, les Bormann, les Himmler, les Göring, les Keitel, les Rommel, les Ribentropp et Cie qui y ont cru jusqu'au bout, non ce sont des jeunes soldats de seize ou dix-huit ans qui sont morts en chantant leurs hymnes. Songez à ce qui se passe en ce moment-même dans ce qu'on appelle l'Ukraine.

La propagande que nous subissons actuellement dans le camp de l'Ouest (qui comprend, je le rappelle à toutes fins utiles outre son berceau européen, l'Amérique du Nord, les deux des Antipodes, le Japon et la Corée du Sud, Israël, tout le reste, c'est-à-dire, environ 8 Terriens sur 10, faisant partie de l'autre camp, de manière plus ou moins déclarée) a trois thèmes, ou plutôt mèmes : Poutine est le nouvel Hitler, Les Russes sont des barbares arriérés d'une sous-espèce mal définie, la guerre (par proxy) que mène la civilisation libre et démocratique de l'Occident n'est qu'à un pas de la victoire totale et définitive. Notons déjà que la seconde proposition vient en collision presque frontale avec la première. Si l'objectif est de faire porter le chapeau à l'homme fort de Russie, et que le peuple ne serait que sa victime crédule et trompée (un peu comme de faire semblant de croire qu'Hitler est le seul coupable pour les horreurs nazies et que le peuple allemand est blanc comme neige), il faut éviter de traiter ce peuple d'imbéciles arriérés dans la même salve de boulets. Si le but est de diviser la population, ou plutôt de séparer la population de son chef, c'est l'échec assuré. Traiter l'autre de crétin ou d'incompétent est le moyen le plus sûr d'abréger la conversation. Et le fait est qu'à l'heure actuelle, il n'y a plus guère de conversation.

Poutine, ce nouvel Hitler, est probablement des trois mèmes celui qui a vocation à durer le plus longtemps. La question de la victoire imminente de l'Otan va être réglée assez rapidement et celle de l'incompétence et de la primitivité des Russes le sera par la même occasion, à moins de croire qu'une nation stupide, incompétente et arriérée peut battre toutes les forces de l'Occident réunies, si compétentes, éclairées et supérieures par la grâce de Dieu ou de Saint Darwin. La diabolisation de Poutine risque pourtant de perdurer chez une bonne partie des vingt pour cent de la population mondiale qui marchent au pas derrière l'aigle-vautour américain. La comparaison avec Hitler est tentante mais n'en est pas moins grotesquement fausse. Je dis grotesquement parce que Poutine est, par sa personnalité, presque l'inverse de Hitler. Leurs points de départ ont des similitudes - tel que le redressement économique de leur pays après une catastrophe économique et sociale (la république de Weimar pour Hitler, l'effondrement du bloc soviétique pour Poutine), leur grande popularité intérieure et, disons, des mesures drastiques lorsqu'il a fallu sortir le pays de l'ornière. Mais leurs trajectoires sont très différentes. Hitler n'a cessé de glisser vers l'autocratie, Poutine ne cesse de se rapprocher du libéralisme au sens premier du terme ; cela peut nous paraître insuffisant mais la liberté dont jouissent les Russes est certainement plus grande aujourd'hui qu'elle ne l'a été dans n'importe quelle autre période de leur histoire. Les questions de race, contrairement à Hitler, n'intéressent Poutine que d'une manière positive, pour rassembler autant que possible sous une seule bannière toutes les ethnies qui coexistent en Russie, ce pays grand comme un continent. Poutine ne fait pas de guerres offensives mais toujours défensives. Si l'Ukraine n'avait pas été transformée en machine anti-russe, elle serait encore le plus grand pays d'Europe, géographiquement parlant, et compterait même la Crimée parmi ses régions. Hitler était exalté, charismatique (paraît-il), spectaculaire, sujet aux accès de colère et aux décisions prises à chaud; Poutine est mesuré, prudent, patient, légaliste, le genre à tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler.

 Autre chose: penser qu'il bluffe est une stupidité. On bluffe au poker, pas aux échecs.


Sur le même sujet mais dans une veine plus poutinesque, je veux donc dire prudente et mesurée, vous pourriez apprécier ce texte très intéressant de Big Serge : Putin and Clausewitz : Politics by other means

samedi 1 octobre 2022

Grand temps pour l'Europe de crier le nom de son ennemi: U.S.A, U.S.A, U.S.A!

 Après le sabotage de Nord Stream 1 et 2, qui rend pratiquement impossible toute marche arrière dans la voie suicidaire que suit l'Allemagne, il est plus que temps que les Européens se réveillent, et pointent leur index vers l'Ouest en épelant de leur plus forte voix le nom de leur ennemi commun: U.S.A, U.S.A, U.S.A!

le diplomate Cao YI résume l'affaire

Qui de l'Oncle Sam ou de ses proxys a réellement fait le coup n'a qu'une importance très secondaire et de toute façon personne ici ne cherchera plus loin que le suspect habituel, de peur de trouver. Vous connaissez la doctrine des trois singes : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire: c'est la doctrine de l'Europe quand cela concerne notre grand "ami" d'Amérique. Mais croire que la Russie a fait le coup est du même niveau que croire qu'elle a bombardé pendant trois semaines la centrale nucléaire de Zaporojia qu'elle occupe! En fait, on a un quatrième singe de plus en plus répandu dans ce coin du monde : celui qui ne réfléchit pas.

L'Allemagne, cette grosse dinde, semble fichue. Elle réunit une quantité de circonstances anormalement élevée qui  joue en sa défaveur, et cela au pire moment, sauf si bien sûr son but est l'auto-destruction. Avoir par exemple autant de ministres "Vert" aux postes clés, à cette croisée des chemins, est une vraie malédiction puisque ce groupe politique se partage à peu près également entre les idéologues inhumains (transhumanistes est le terme en novlangue) et les incompétents de bonne volonté. Cela lui pendait au nez depuis un bon moment mais l'application actuelle de ce programme vert, dans toute sa rigueur germanique, est d'une rapidité et d'une brutalité qui surprennent même les plus pessimistes. Je dis programme en plaisantant. Il existe grosso modo deux thèses opposées pour expliquer le cours des événements actuels: l'incompétence ou le complot sorti du cerveau génial de Schwab ou d'un de ses crânes d'oeuf de congénères débarqués de quelque soucoupe; personnellement, je m'en tiens à la version la plus probable : l'incompétence, c'est-à-dire, un mélange de stupidité, d'ignorance, d'arrogance, de corruption et d'aveuglement.

Non, je ne crois pas du tout que c'était le plan de départ. En revanche, je suis entièrement persuadé que certains, en particulier côté US, ont très vite compris le potentiel de la situation, une fois que nos abrutis en chef ont démarré leur programme d'extinction des lumières avec leur tristement fameuses sanctions "anti-russes" (celles-là vont rester un sacré bout de temps dans les annales historiques, à supposer qu'il y ait des annales). En gros, et en caricaturant à peine, tout le monde, je veux dire la Terre entière, s'est pris la baffe des sanctions, à commencer par l'envoyeur, sauf la cible visée, la Russie.  Ce résultat n'était pas prévu, j'en mettrais ma main au feu. Des médiocrités comme Sullivan, Blinken, Austin, Miley, Harris sans parler de Biden n'ont de plan qui excède le mois en cours. Quand vous arrivez à mettre au pouvoir un tel ramassis d'invertébrés et/ou de stipendiés par le lobby monetaro-militaro-industriel si ce n'est par le lobby pharmaceutique, il devient inutile de chercher un plan. Néanmoins les effets d'aubaine restent et il n'est nullement besoin d'être très fin pour flairer la bonne aubaine, le cadavre à dépecer.

Eh bien le cadavre et la bonne odeur de charogne viennent aujourd'hui d'Allemagne (ceux d'Ukraine ne sentent pas bon, trop d'os, plus rien à tirer de juteux pour le faux aigle, vrai vautour de Washington). Mais ceux qui, en France, se réjouissent déjà de profiter de la bonne aubaine -- l'élimination de facto de l'industrie allemande et donc du voisin encombrant -- se fourrent le doigt dans l'oeil très profondément. Je n'ai pas de sympathie particulière pour l'Allemagne, on pourrait même dire  sans grand risque que j'ai à son égard un préjugé défavorable, certainement venu de mon ignorance envers cette nation et même ce peuple (trop vu de films américains sans doute). Mais croire que je vais individuellement ou collectivement, en tant que Français, profiter de l'effondrement du voisin d'outre-Rhin, me semble au mieux une farce. Un tout petit peu de réflexion me dit qu'on ne sera pas les gagnants de l'opération, loin de là. 

Voyons voir, que peut-il se passer suite à l'effondrement du secteur industriel allemand, c'est-à-dire européen (en excluant la Russie bien sûr)? A court ou moyen terme, la question sera pour les entreprises allemandes de survivre. Elles auront en gros deux choix pour cela : s'expatrier ou se vendre (ou les deux). Si la première solution est retenue, ce ne sera certainement pas pour aller en France, côté Guermantes (idée grotesque au plus haut point) mais bien probablement du côté de chez Swann. Si la seconde prévaut, ce sera non pas selon la loi du plus offrant mais la loi du plus fort et vous savez qui est le plus fort dans notre partie du monde. Théoriquement, les Chinois, voire les Indiens, pourraient prendre leur part si les dés n'étaient pas pipés mais ils le sont et le seront encore plus à l'avenir. A moins que la guerre, la vraie, ne s'étende jusqu' à nos contrées, je doute que ces acteurs puissent participer à la vente à la découpe des actifs germaniques puis européens, autrement que de façon marginale. De toute façon, ils sont plus intéressés par les marchés asiatiques et africains. A plus long terme, les Allemands vont tout de même finir par se poser les bonnes questions et l'une des toutes premières sera : à quoi bon rester dans l'Euro? Leur seul intérêt, énorme cela dit, pour figurer dans cette triste bande est, ou a été, de propulser leurs exportations jusqu'à la stratosphère grâce à une monnaie beaucoup moins forte que s'ils étaient restés avec leur mark (vous vous demandiez peut-être pourquoi l'UE avec l'Allemagne à sa tête avait si volontiers accepté en son sein des boulets parfaitement identifiés comme, au hasard, la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie, eh bien maintenant vous avez la réponse: rien de tel pour faire baisser une monnaie). La plus grosse partie de leur industrie disparue (d'une manière ou d'une autre, voir plus haut), cette motivation disparaît. Et comme ils n'ont plus rien à perdre, ils sortent de l'Euro. Une fois l'Allemagne partie, la zone Euro ressemblera à l'empereur du conte pour enfants. Plus d'industrie, plus guère d'énergie, pas de matière première et pas suffisamment de nourriture pour tout le monde (avec les politiques agricoles vertes de ces dernières années et la hausse vertigineuse des prix de l'énergie, on peut le considérer comme un fait acquis). Autant dire que tous les fondamentaux d'une économie solide auront disparu.

Le scénario que je décris plus haut est le plus probable. Ce n'est pas le seul. On a le droit d'être plus optimiste. Mais je dirais que la fenêtre temporelle pour espérer avec quelque semblant de raison un avenir un peu moins sombre (inutile d'attendre un futur radieux pour les décennies à venir) est tout proche de se fermer. Nous avons déjà beaucoup perdu ces derniers temps, à tous les niveaux, mais nous ne sommes pas dans le trou, pas encore. Il reste dans notre pays un réseau d'infrastructures, une administration peut-être fainéante mais encore honnête et fonctionnante si j'ose dire (j'ose beaucoup) et surtout quelques beaux restes de compétence dues aux anciennes générations (ce n'est pas de la faute de la nouvelle si on lui a lavé le cerveau de tout savoir utile dès la maternelle). Tout cela vaut la peine d'être préservé et peut l'être encore, sans doute. Mais il faut faire vite. La pourriture est en train de se répandre, comme souvent, en commençant par la tête, le savoir réel, qui permet de produire des biens matériels utiles comme des boîtes de petits pois, de l'essence raffinée, de l'électricité à un coût abordable ou un bon livre, est en train de se perdre. Il va falloir des transformations radicales dans un temps très limité. Comment un tel changement peut-il se produire est la question qui fait peur. Politiquement, n'y comptons pas. Par des blocages ciblés, des grèves massives, y compris des urnes, peut-être... Des barricades, la révolution, à la Bastille, sûrement... 

Excusez-moi, je plaisantais, je ne peux pas m'en empêcher. Pour la dernière phrase, je plaisantais. Non bien sûr, il n'y aura rien de tout ça. Ces jours-là sont passés depuis belle lurette. Il n'y aura plus ni révolution, ni guerre civile ni guerre du tout : on ne le mérite pas. On va tranquillement suivre notre chemin sans faire de vagues, et continuer nos toute petites affaires comme des vieillards et des enfants idiots. Rassurez-vous, on va continuer à vivoter, longtemps, j'en suis sûr, tout comme les Égyptiens ont continué à vivre après le dernier des pharaons bâtisseurs.

Vous voulez connaître le fond de ma pensée? Pure rhétorique car je vais vous la donner, que vous le vouliez ou pas.  La vision du futur qui me vient spontanément à l'esprit, la voici : un pays en voie rapide de sous-développement, où de modernes bidonvilles (mais pas mieux que les anciens) envahissent le paysage, qui survit de tourisme, d'une agriculture de subsistance et de pots de vin. Les anciennes centrales nucléaires, depuis longtemps arrêtées et abandonnées relâchent leur poison sans que ça fasse beaucoup d'émoi parmi les indigènes pustuleux, vêtus de peaux de mouton et de sacs plastiques récupérés dans quelque décharge sauvage avoisinante. 

Et si le réchauffement climatique est à la hauteur des prophéties de malheur, ce sera en fait notre plus grande chance : on pourra se contenter de pagnes et de claquettes made in China, même en hiver.