jeudi 16 juillet 2015

Illustrer un livre : un charme qui n'enlève rien au texte

Rares sont les livres illustrés comme je les aimerais. D’abord parce que les livres de fictions illustrés sont en effet très rares. Je parle bien entendu des vrais livres, pas des livres pour enfant ou des BD. De mon point de vue, c’est difficilement compréhensible, tant cela peut ajouter à l’attrait du texte. Je me souviens ainsi d’avoir lu Le Double de Dostoïevski, illustré par un dessinateur dont j’ai oublié le nom (mais il aurait mérité que je le retienne) et qui m’avait fait littéralement redécouvrir cet excellent roman fantastique qui m’avait précédemment paru brouillon et manquant de respiration. C’était pourtant le même texte.
Le salaire de l'illustrateur est une raison à cette rareté (dans mon cas, c'est gratuit, ce qui est un gros avantage). La difficulté de rendre décemment à l'impression un dessin ou une peinture et donc le coût associé n’est plus à notre époque numérique un grand problème surtout si on se contente, comme c’est généralement le cas, d’illustrations en noir et blanc. En fait, avec les livres dématérialisés, cette objection n'a presque plus lieu d'être. Je pense qu'une raison bien plus ancrée dans le monde de l'édition "adulte" tient à ce que les illustrations sont connotées « gamin », bibliothèque rose ou livres de remise de prix. En réalité rien n’empêche d’illustrer les livres sérieux, aussi bien Moby Dick que la Recherche du Temps Perdu. En fait les quelques livres illustrés que j’ai eus dans les mains m’ont déçu pour la plupart. D’abord parce que les illustrateurs employés sont généralement médiocres et, j’imagine, pas chers du kilomètre dessiné pour l’éditeur. Ensuite parce que leurs illustrations sont bien trop serviles. Si l’écrivain écrit que son héros conduit une cadillac verte et porte un chapeau mexicain en fumant des havanes, l’illustrateur le représentera sortant de sa cadillac verte fumant un havane sous son chapeau mexicain. Je caricature mais quel intérêt a cette représentation littérale ? Pourquoi répéter obséquieusement ce qui est clairement écrit ? Le comble de cette manière est atteint quand le passage décrit est cité en légende de l’illustration : cela fait un double pléonasme. Bien sûr un dessinateur doué et inspiré peut réaliser un bon dessin en traduisant un élément du texte qui l'a particulièrement frappé. Mais pourquoi se limiter à ce qui est dit ? Dans une histoire, il y a des blancs, des non-dits, des obscurités, des zones de flou : c'est ici que l'illustration prend tout son sel. L’illustrateur peut, et j’ajouterais pour ma part, devrait de préférence nous montrer ce qui est hors texte, ce qui est du domaine de l’imagination du lecteur, en l’occurrence de la sienne. Cela enrichit le texte, donne un nouveau point de vue, élargit le spectre des possibles, peut servir de révélateur.
Dans mon cas, on ne sera donc pas étonné d’apprendre que la majorité des illustrations que je réalise, je dirais deux gros tiers à vue de nez, sont du hors texte, parfois pour le compléter, parfois carrément en parallèle, comme si les deux se situaient dans des univers très légèrement décalés.
L’illustration qui suit ne diffère du texte que par de petites différences : la mer prise dans les glaces est devenue un simple lac gelé, semble-t-il, et le ciel nocturne est illuminé d’une aurore boréale, à moins que ce ne soit un effet du vaisseau plongeant vers la surface, toutes choses non mentionnées dans l’histoire.

Illustration pour ma novella L'Ange Tombé Du Ciel



Dans cette autre, la scène décrite ne figure pas dans l’histoire, l’exploration de la planète aux métaux rares Aldoran, mais il est dit en passant dans le texte que le protagoniste de la nouvelle devait s’y rendre (sauf qu’il en est reparti aussitôt arrivé; c’est tout l’objet de l’histoire). Il s’agit donc d’une ligne divergente du texte même si l’on sait que l’explorateur y est allé dans le passé.

Dessin réalisé pour la maquette de la couverture de la novella L'Ange Tombé Du Ciel


Je pourrais ainsi multiplier les exemples, comme cette dernière image où il est certain que la petite fille n’a pas vu de si près le tigre, sans quoi il est probable que le roman se serait achevé beaucoup plus vite que prévu. Je la vois comme la représentation subjective de la stupeur et de la terreur ressentie par la fillette surprise durant sa baignade.

Image réalisée pour mon roman de space opera, à paraître un jour, "Fille des étoiles"

dimanche 21 juin 2015

No more superheroes, please

Les super-héros ont été un vrai trou noir pour la BD américaine d'imagination depuis des temps presque immémoriaux. En fait depuis la création de Superman et du Spirit de Will Eisner, ce qui fait tout de même un sacré bout de temps. Néanmoins, le monde des comics estimables avait résisté jusqu'à l'avènement au début des années 70 des impitoyables crétins nommés Spiderman, Wonderman, Ironman, etc. Ce qui est terrible, c'est qu'on ignore presque tout des comics, vu d'Europe au moins, en dehors de ces pauvres types habillés pour mardi gras. Et maintenant, c'est au tour du cinéma de disparaître dans ce puits sans fond. Tout est aspiré vers le néant : intelligence, subtilité, sensibilité, imagination, créativité, poésie et pour finir talent. Ainsi, on pourrait citer la liste des plus grands auteurs ou dessinateurs de bandes imaginatives et s'apercevoir qu'ils ont presque tous dû passer avec armes et bagages chez DC ou Marvel pour fabriquer à la chaîne les histoires de leurs stupides personnages en costume moulant s'ils voulaient vivre de leur métier. Oh bien sûr on me citera quelques talents dans la bande : Will Eisner à une époque ou, par exemple, Jack Kirby et son graphisme surpuissant. Soit. On pourra même citer quelques grands résistants au projet d'abrutissement généralisé, tel Moore et Gibbons pour leur Watchmen, une des plus violentes critiques de ce type d'histoires. Soit encore, bien qu'on puisse dire que DC joue sur les deux tableaux dans cette affaire, étant l'éditeur dans le même temps de Batman et Cie. Et j'admets encore que le Superman Returns de Singer est mieux que la moyenne ou que les deux premiers Batman de Nolan ont du style. Mais ça ne change rien au constat d'ensemble qui est que ces idiots costumés ont pratiquement tout détruit sur leur passage, exactement comme ils le font des villes ou des planètes qu'ils traversent.
Dans ce monde de brute, je vais donc me faire, et vous faire j'espère, un petit plaisir en invoquant les mannes de ces grands disparus qui seront bien difficile à ressusciter dans cet âge de plomb (qui fait suite à l'âge de bronze, qui fait lui-même suite à l'âge d'argent, etc.)

Le premier de tous, dans tous les sens, est forcément Windsor Mc Cay pour son Little Nemo in Slumberland. L'imagination dans toute sa splendeur. Des qualités de graphisme remarquables pour l'époque, pour n'importe quelle époque. Il est toujours lisible aujourd'hui, avec plaisir, à condition de faire un petit effort de départ pour entrer dans son monde (et à condition d'éviter la dernière réédition mégalo de ses aventures, presque impossible à manier, visiblement destinée pour des géants de trois mètres).

Je ne classe pas Flash Gordon parmi les super-héros, bien qu'il frôle de près le genre. Mais il y a là-dedans une telle débauche de qualités graphiques, de poésie naïve et d'imagination débridée que je le vois plutôt dans le domaine de l'imaginaire au sens le plus large. La preuve ci-dessous, par la grâce d'Al Williamson :



Frazetta est certainement un des meilleurs dessinateurs à avoir œuvré dans les comics. Il a vite préféré l'illustration et la peinture, ce qu'on peut comprendre, les choses étant ce qu'elles étaient, et ce qu'elles sont toujours, encore plus maintenant puisqu'il s'agissait alors de l'âge d'or de la BD américaine.


Bernie Wrightson est un monstre de talent, qui a lui aussi œuvré dans le genre noir. Dans la planche ci-dessous, il n'a pas grand-chose à envier à Breccia, question magie du noir et blanc, ce qui venant de moi, n'est pas peu dire.

Et tiens, pour finir, je ne résiste pas à ce merveilleux dessin tiré de son Frankenstein :

mardi 9 juin 2015

George Orwell et Le Prisonnier



Les critiques des œuvres d’Orwell sont presque toujours écrites sous l’angle politique. En fait, il est pratiquement impossible de lire un article sur les livres d'Orwell sans devoir se coltiner une dissertation sur le communisme, le socialisme libéral, le fascisme et autres ismes. La question est alors de savoir si ce sont des livres de droite écrits par un homme de gauche ou des livres de gauche écrits par un homme de droite masqué, foncièrement conservateur, foncièrement réactionnaire donc, et donc foncièrement mauvais. Dans les deux cas, il semble que cela ne puisse satisfaire les « comrades » de notre ferme internationale. Les gens de droite ont l'air de le trouver davantage dans leur ligne ; si j'étais eux, je ne m'en réjouirais pas. Car en vérité, l'unique message d'Orwell est : no future. Non, Orwell n’est pas le plus grand humaniste des grands écrivains. Sa confiance en l’humanité est incontestablement très faible, pour ne pas dire nulle, ce qui jette un sérieux doute sur son idéal de gauche (comme sur n’importe quel autre idéal).

   Je prends Orwell pour ce qu’il est, à savoir le meilleur inventeur de dystopie à ce jour, grâce à 1984, malgré des atouts au départ assez réduits, ou du moins assez peu nombreux. Orwell n’est pas précisément un grand styliste ; il y a des journalistes qui écrivent nettement mieux que lui. Ses personnages sont rarement mémorables et quand par inadvertance, ils le sont, ce ne sont pas à proprement parler des êtres humains. Big Brother en est la parfaite illustration. On notera également que les protagonistes de la Ferme des Animaux sont presque tous plus mémorables que ceux de 1984 ; mais voilà ce sont des animaux. Son imagination est limitée ; pas de grandes surprises à attendre de sa part. En revanche, il a les idées claires, très claires même et un vrai don pour les formules : novlangue, double pensée, crime de pensée, Big Brother, Ministère de la Vérité, Ministère de la Peur, La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance est la force, tous les animaux sont égaux mais certains le sont plus que les autres, etc.

   De même que James Tiptree Jr, Orwell est un autre grand traumatisé de la vie. Il voit certes correctement les horreurs de son époque, bien mieux et bien plus tôt que la plupart de ses contemporains, mais il ne voit que ça. La balance chez lui est brisée. Dans ses livres, tout particulièrement dans son chef d’œuvre, le mal est devenu une machine parfaitement huilée, toute puissante et inarrêtable. L’homme de bonne volonté trahit, le héros abdique, le Saint se renie, Satan Big Brother jouit pleinement des délices de sa nouvelle omnipotence. C'est un monde où Dieu est mort s'il a jamais existé (curieusement, ceux qui n'y croient pas sont les plus ardents à proclamer sa mort : allez comprendre). Dans cette logique, l’ultime résistant, s’il en existe, est un paranoïaque, un demi fou, un prisonnier en camisole qui voit le mal partout, qui ne croit en rien ni personne, excepté peut-être en lui. Ou du moins il serait considéré comme fou dans n’importe quel autre monde. C’est homme, vous l’avez compris ; c’est Le Prisonnier, celui de la série TV.

   Regardez bien l’expression de l’acteur incarnant Le Prisonnier.




   Et maintenant comparez avec ce portrait photographique d’Eric Bair, dit George Orwell.




   Il y a comme un petit air de famille, n’est-ce pas, et pas seulement dans l'ombre de sourire lupin ?



   Bien sûr, Le Prisonnier n'est pas une adaptation, même très libre du roman. Le Village n'est à coup sûr pas la mégalopole de 1984, peut-être pourrait-il être à la rigueur une base secrète du Ministère de la Vérité, ou plus sûrement du Ministère de l'Amour. Le Rôdeur, une des idées les plus authentiquement étranges de toute la SF, n'a pas d'équivalent dans 1984. Mais la société sous ses airs policés et guillerets est tout aussi totalitaire que celle du roman d'Orwell. Il n'y a pas d'échappatoire, sauf dans la folie. Numéro Un, inconnu et inconnaissable, comme son nom l'indique est le seul et véritable Dieu démoniaque du Village comme Big Brother l'est de la société de 1984. Il n'y a pas d'autre Dieu que ce dieu-là.

   La série doit beaucoup à 1984, mais elle doit aussi à Kafka, à Philip K. Dick et au psychédélisme des années 60 (pour le meilleur la merveilleuse scène de kosho, croisement de kendo et de trampolin, et pour le pire, l'épisode final). Plus profondément, elle diverge du roman parce qu'Orwell croit complètement à ce qu'il écrit, il est entièrement dans son monde, tristement sérieux, alors que les créateurs de la série ne sont ni tristes ni vraiment sérieux. L'ironie, la dérision, le jeu, la fantaisie sont sans cesse présents tout du long de la série, ce qui l'empêche de sombrer dans la lourdeur (en fait, en dehors des deux derniers épisodes, elle est remarquablement légère au vu des sujets traités) mais la rend moins efficace dramatiquement.

   Comme la plupart des grandes séries, en particulier de SF, Le Prisonnier se termine mal pour le spectateur, très mal, j’en ai peur. Il est toujours excessivement difficile de renouer tous les fils tissés durant les multiples épisodes de manière satisfaisante pour l’intellect et l’émotivité du spectateur. Quand un des deux objectifs est atteint, c’est déjà beaucoup. Patrick Mc Goohan n’a même pas essayé. Face aux entraves des producteurs, des spectateurs incapables de le suivre (de même que les Villageois de la série refusent de le suivre dans Liberté Pour Tous) il a réagi exactement comme son personnage, en individualiste forcené, égocentrique, libertaire, paranoïaque et vindicatif. Devenu le parfait Numéro 1 (acteur, producteur, réalisateur, scénariste) de la série, il l’a achevée dans un délire incompréhensible, avec son terrible sourire carnassier, histoire de faire un ultime, magnifique et suicidaire pied de nez à tous ces imbéciles qui voulaient l’emprisonner dans l’étroite routine audiovisuelle de l’époque. Le seul véritable fait significatif de l’épisode final est la révélation du visage du Numéro 1… attention spoiler à suivre... trop tard... qui n’est autre que celui du numéro 6. Il ne faut pas voir là-dedans, selon moi, une histoire profonde de dédoublement schizophrénique mais un bras d’honneur hors texte, signé Mc Goohan, pour tous ceux qui l’ont empêché de faire une seconde saison. Ce qu’il dit, c’est : « je suis le numéro 1 de cette série, je fais ce que je veux et je vous emm… ! »
Naturellement après ce dernier exploit, cet acteur à succès a littéralement disparu des écrans en même temps que son mémorable personnage. Mais de toute la descendance audiovisuelle du roman d'Orwell, la série qu'il a laissée en est le plus beau et le plus passionnant des rejetons, loin devant le film 1984 et même Brazil, qui n'est autre qu'un 1984 avec costumes et décors baroques.

Liens :
George Orwell : centré sur le  rapport entre le totalitarisme de 1984 et ce qu'Orwell a expérimenté lors de la guerre civile espagnole (en français).
George Orwell (Animal Farm) en anglais.
Le Prisonnier en français 

Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles : 
- James Tiptree Jr : ici
- Gene wolfe : ici 
- James Crowley : ici 

samedi 16 mai 2015

Run, boy, run for the girl (she's running so fast)!







    
Description: a fair naked girl running in the magic half-light of the virgin forest, a soldier's trying to catch her (cos she's the enemy!) but she's running too fast and bouncing too high; but, but—what's in his left hand? Is he really going to shoot such a lovely girl...!? 

      I've made the drawing above for my space opera novel “Notre Mère qui êtes aux Cieux” which should be released in the centuries to come. Well, in the beginning, it was supposed to be just a sketch with pencil before the real thing, with water colors or pastels or... I don't know, at any rate many bright colors. But I found this black and white so magic with the strange light of the rainforest than I finally chose to go on this way. It is a little bit more elaborated than a normal sketch of my own but I drew it fast, almost as fast as the girl's running.)

Later note: this sketch was actually intended to illustrate the French science fiction novel "Notre Mère qui êtes aux Cieux"as it was said above. But in the course of the writing, the narrative shifted and the scene which you are seeing has gone! So, it was never published.


dimanche 3 mai 2015

Les grands textes fantastiques

 
Le dragon fantastique : aquarelle, feutre, pigments, rehauts de blanc

Mon vieux dico me souffle que le fantastique est le royaume de l’imaginaire, de l’irréel, du surnaturel. Toujours tirée de ce même dico, une citation de Roger Caillois (ne me demandez pas qui c’est : Wiki est votre ami) tente d’en donner une définition plus précise : « … le fantastique est rupture de l’ordre reconnu, irruption de l’inadmissible au sein de l’inaltérable légalité quotidienne ». C'est bien dit et je vois plusieurs mots intéressants là-dedans : rupture, ordre, reconnu, inadmissible. Je suis tout à fait Caillois dans le choix de ses termes. Oui, le fantastique n’est pas nécessairement le royaume de l’irréel et du surnaturel, comme on le croit et l’écrit souvent. Ce qui compte n’est pas que l’événement raconté ou montré soit à proprement parler surnaturel mais qu’il soit ressenti ou compris par le lecteur, le spectateur, comme tel. C’est pourquoi le choix des mots de Caillois me paraît tout à fait judicieux.

   Je dirais que ceci est la définition du fantastique la plus stricte et la plus satisfaisante intellectuellement. Et les grands noms qui s’y rattachent sont alors Poe, Le Fanu, Hoffman, Chamisso, Gogol, Stevenson, Machen, Lovecraft, Borges, Sturgeon, et, si on veut, Stoker. Permettez-moi de rajouter à cette liste assez consensuelle le nom de William Hope Hodgson, bien que ce soit loin d’être l’écrivain le plus accompli qu’on ait vu dans le domaine et celui de Gene Wolfe, qui devra bien un jour être reconnu à sa vraie valeur (il suffit pour ça de mourir me direz-vous ; ce devrait être bientôt fait). Et permettez-moi d’omettre l’inévitable Stephen King, même s’il n’est pas sans mérite. Peut-être vous étonnez-vous de ne pas trouver dans cette liste quelques noms très fameux. Maupassant pourrait peut-être y figurer à la marge. En effet, selon moi, le fantastique de Maupassant ne répond pas complètement à la définition donnée plus haut. Presque rien, me semble-t-il, dans ses nouvelles dites fantastiques n’est véritablement inadmissible, rupture de l’ordre reconnu comme dit aussi Caillois. Le problème, si c’en est un, vient de l’ambiguïté de ses récits, de la non fiabilité des personnages qui les rapportent ou qui les vivent. Le fantastique tel que définit plus haut exige en effet que le témoin de ces événements soit crédible. Est-ce qu’il existe un seul texte fantastique de Maupassant où l’on ne peut pas attribuer l’événement “surnaturel” au psychisme délirant du héros ? Je n’en vois qu'un, le plus fameux de tous, et encore beaucoup contesteraient cette classification. C’est la même raison qui m’a fait écarter Henry James et son fameux Tour d’écrou (la fille est beaucoup trop  détraquée pour être prise au sérieux). Kafka est également un de ces auteurs à la marge du genre, que l’on pourrait accepter à la rigueur. Le problème vient cette fois du monde dans lequel évoluent les personnages, qui semble plutôt relever de la fable que de la réalité de l’époque. Or, une des conditions pour pouvoir entrer dans le genre fantastique tel qu’il a été défini plus haut est d’ancrer la narration dans le réel, et même de préférence dans le réel le plus quotidien (rappelez-vous : « l’inaltérable légalité quotidienne » sur laquelle je ne me suis pas trop appesanti). Vous me direz que La Métamorphose… Oui, à la rigueur La Métamorphose. Mais j’ai toujours le soupçon avec Kafka de lire une fable ou une allégorie, ce qui est fort bien également, mais c’est autre chose. De même, la majorité des contes de Borges, mais pas tous, pourraient être disqualifiés pour la même raison.
   Après les spécialistes du genre, viennent les amateurs, je veux dire ceux qui pratiquent le fantastique par accident et pour ainsi dire à leurs heures perdues. On pourrait citer ainsi Kipling, London, Balzac qui ont tous œuvrés épisodiquement dans le domaine et parfois pour le meilleur. On pourrait peut-être même avancer, un peu audacieusement, le nom de Shakespeare. Après tout, Le Songe d’une nuit d’été, Macbeth… Mais je suppose qu’il conviendrait mieux à ma deuxième catégorie.

   La seconde variété comprend tout ce qui en tant que lecteur ou spectateur nous semble avoir les formes et les couleurs du fantastique et qui ne l’est pourtant pas selon la définition plus sévère donnée plus haut. Naturellement, cette catégorie est la plus représentée, très logiquement, et de loin. Je suppose même, sans preuve il est vrai, qu’on pourrait trouver dans chaque écrivain de renom un texte au moins pouvant entrer dans cette catégorie (certaines exceptions me viennent toutefois immédiatement à l’esprit).

   Ainsi, Tolstoï, l’écrivain diurne et rationnel par excellence, a écrit certains chapitres dans son (trop) long roman Résurrection, qui pourraient relever du fantastique au sens le plus large. Et il se trouve que ce sont aussi les plus beaux chapitres du roman. J'ai déjà parlé de Maupassant, James et Kafka que je range ici sans hésiter. Chez les Russes, Tchékhov et Dostoïevski ont tous deux également des nouvelles ou des parties de roman qui peuvent sans trop de difficulté rentrer dans la catégorie. L’œuvre de Cervantès en est truffée. Hugo en a lui aussi. La Divine Comédie toute entière est bien sûr une œuvre fantastique dans ce sens élargi.

   Chez les écrivains contemporains les plus célèbres, on peut en trouver de même. Ainsi, même chez Carver, le chantre du minimalisme, du tragique dérisoire et du banalement sordide, on peut lire cette merveille d’atmosphère fantastique qui s’appelle Blackbird Pie.

   Enfin, L'Oncle Silas, qui est peut-être le meilleur roman fantastique de ma connaissance — les meilleurs écrits fantastiques étant le plus souvent des nouvelles, généralement brèves, très exceptionnellement des novellas — ne contient strictement aucun événement “fantastique”, bien qu'il appartienne indéniablement à ma deuxième variété. Lisez-le et vous comprendrez d'où sortent certaines des meilleures idées du Dracula de Stoker.
    Il existe enfin une autre variété de marginal, à vrai dire peut-être représentée par un écrivain unique, Gaston Leroux. Chez cet écrivain, on trouvera tous les ingrédients du genre, toutes les lettres serais-je tenté de dire, mais pas l’esprit. En effet, au lieu de nous persuader que les événements rapportés, souvent des plus hauts en couleur pourtant, sortent de l’ordre naturel, il s'acharne à nous persuader du contraire. Avec lui, tout peut s'expliquer : les vampires, les créatures de Frankenstein, les sasquashs, les fantômes, les savants fous… Dans sa volonté de cartésianisme, il pourrait se rattacher davantage à la SF, ou au roman de mystère à l'anglo-saxonne, comme Le mystère de la chambre jaune, si ses sujets étaient un peu moins… fantastiques. Et bien qu'il ne soit pas impossible de trouver chez lui quelques nouvelles appartenant sans discussion au genre, même selon le sens le plus strict, je ferai donc pour lui tout seul, il le mérite bien, une troisième et dernière catégorie qui portera son nom.

Quelques liens :
Blackbird Pie de Raymond Carver 
L'oncle Silas de Sheridan Le Fanu
Toutes les couleurs de l'enfer (All the hues of hell) de Gene Wolfe, recueil composé spécialement pour les Français (ça n'annonce généralement rien de bon) qui ne comprend, selon l'éditeur, que des récits fantastiques. Sans doute pas le meilleur recueil de Wolfe mais contient tout de même quelques uns de ses plus beaux textes fantastiques (Le détective des rêves, Kevin Malone, Suzanne Delage, La plus belle femme du monde). Quant à la nouvelle éponyme, Toutes les couleurs de l'enfer, excellente aussi, elle est en fait de la SF la plus pure, du space-opera, chose pourtant excessivement et regrettablement rare chez Wolfe ! Comme quoi les éditeurs ne lisent même plus les livres qu'ils publient, c'est dire ceux qu'ils ne publient pas.
La Grande Anthologie du Fantastique, des anthologistes Stragliati et Goimard, la meilleure anthologie fantastique en langue française et de loin. On peut toutefois s'étonner de l'absence de quelques auteurs comme W.H. Hodgson ou... Stephen King, qui écrit de bons textes quand il veut.

samedi 11 avril 2015

Until In Excess, Imperceptible UFO par The Besnard Lakes : encore une musique venue d'ailleurs.

  
À en juger par la pochette, très belle, les Besnard Lakes sont parfaitement conscients du côté impressionniste de leur musique, et semblent même vouloir l'accuser ici. Le titre de cet album en fournit un autre indice. Pour de la musique pop/rock, c'est assez audacieux comme positionnement je trouve, et à coup sûr original. On aurait peut-être été moins surpris si cela venait d'un groupe français, étant donnés nos glorieux ancêtres. En réalité, la musique impressionniste a toujours plu et inspiré les Anglo-Saxons (et les Russes, mais là il s'agit plutôt d'un prêté pour un rendu) ; il suffit d'écouter les musiques d'une grande partie des films américains. De plus, ils ont eu de grands compositeurs impressionnistes, Holst pour ne citer que lui, ayant même réalisé un des chefs-d’œuvre du genre avec ses Planètes. Néanmoins, on peut se demander pourquoi ce doit être un groupe canadien qui produise le plus bel album impressionniste de la musique pop/rock jusqu'à ce jour. Pourquoi pas un groupe français ?
Bien sûr, je fais semblant de me poser la question. Je sais pertinemment la réponse. Le Canada, un petit pays en terme de population peut se prévaloir de groupes tels que The Besnard Lakes, Patrick Watson and the Wooden Arms, Godspeed You Black Emperor, Black Mountain, voire Arcade Fire pour leur premier album : rien qu'à eux cinq, on a là au moins dix des cent meilleurs albums pop/rock parus depuis le début de ce siècle. Et quoi du côté français ?… Même la Belgique, pays aussi ridicule pour la grande France que le Canada l'est pour son voisin du sud, fait mieux sans peine. Ce n'est pas faute d'avoir des talents dans ce pays, c'est faute de soutien envers eux ; c'est probablement faute de savoir même les repérer. Quand on pense à l'intérêt qu'un groupe aussi talentueux que Jack The Ripper et son avatar The Fitzcarldo Sessions a suscité dans la critique française, intérêt qui a rapidement pris la forme d'un enterrement tout vif, il ne faut pas s'étonner que les germes les plus prometteurs aient du mal à lever très haut. La différence tient au traitement qu'on accorde ici ou ailleurs au talent, à l'art vraiment accompli. La Grande-Bretagne, pays très comparable au nôtre en termes de population et niveau de vie, offre une comparaison encore plus terrible pour la France. Où diable sont passés tous les talents dans ce pays ? Jack de Ripper, puisqu'on parlait de lui, a déjà disparu dans l'indifférence générale. La langue n'a rien à y voir ; on est loin du temps des yéyés. Les groupes ou musiciens connaissant le succès à l'étranger chantent (enfin si on ose dire) en anglais. Ils sont tous médiocres ou surfaits. Les vrais talents restent dans l'ombre. Les effets de mode et d'engouements irrationnels ont lieu partout, mais en France au lieu que la critique serve à éclairer et à trier ce qui vaut vraiment la peine, elle sert pour l'essentiel à alimenter les grosses machines à rave-party. Même la critique de rock indé, qu'on pourrait croire pourtant soucieuse de découvrir les nouveaux talents préfère mettre au pinacle des chanteuses (enfin si j'ose dire) du calibre de Charlotte Gainsbourg. Outre que cela a un vieil air de népotisme, comment voulez-vous après ça que les gens qui ont des oreilles vous prennent encore au sérieux ?
Après cette plutôt longue digression, j'en conviens, retournons à cette merveilleuse musique venue d'ailleurs. De tous les albums impressionnistes des Besnard Lakes, celui-ci est le plus impressionniste. Il y a donc beaucoup de nébulosités, de nappes liquides (à commencer par le nom du groupe), de cieux stratosphériques (And Her Eyes were painted in gold) de brouillards fantomatiques (The Specter), de lieux ou personnages mystérieux et sûrement exotiques (Alamogordo). C'est de l'impressionnisme au sens premier. C'est du très bel ouvrage, fait par des musiciens visiblement parvenus au sommet de leur art, ou plus très loin. Précédemment, ils avaient déjà réussi de très belles choses, mais aussi de nettement moins bonnes et d'une façon générale, semblaient hésitants entre plusieurs styles (l'un d'eux étant le shoe-gazing, voire le noise, ce qui n'est pas une très bonne idée quand on possède un talent et des oreilles aussi délicats que ceux de Jace Lasek). Cette fois, on a vraiment le sentiment qu'ils y sont. Oh, certes, je peux trouver un ou deux défauts dans cet album, un ou deux titres qui ont visiblement été édulcorés pour passer sur les ondes amerloques ou sur Youtube (quoique je ne sois pas sûr que le public d'internet apprécie particulièrement ce genre de gâteries). Il y a aussi la chanteuse Olga qui me convainc nettement moins que son mari. Le couple opérant dans le même groupe semble en effet devenu une spécialité canadienne, parfois pour le meilleur (Black Mountain, Arcade Fire) ; ce n'est pas le cas ici. Mais bon difficile de virer sa propre femme, ou de lui couper le micro chant. Elle n'est d'ailleurs pas mauvaise, juste pas tout à fait au niveau. Bon, j'aurais tendance à dire que l'intérêt supérieur du groupe voudrait qu'elle se concentrât uniquement sur sa basse et éventuellement sur les chœurs.
En réalité, devant l'ampleur du souffle déployé ici et la beauté de l'ensemble, ces petits défauts sont presque — mais pas tout à fait — des mesquineries de ma part. Et ce mystérieux Alamogordo est un parfait bouquet final au voyage.




  

lundi 30 mars 2015

Engine Summer de John Crowley : des utopies post-apocalyptiques

   Après les dystopies de Tiptree et Wolfe, je passe à son strict opposé, l’utopie, et à celui qui en est peut-être le meilleur spécialiste actuel : John Crowley. Engine Summer (ce titre vraiment intraduisible — comme d’ailleurs une bonne partie des expressions contenues dans ce roman, ce qui n’est pas un hasard : on y reviendra — a néanmoins été traduit de façon correcte mais tout aussi insensée par L’Été-Machine) ne présente pas une utopie mais de nombreuses. En fait chaque personnage du livre habitant un lieu différent vit dans une utopie différente. Et, contrairement à la coutume bien établie, il faut noter que celles-ci prennent place dans un futur terrestre post-apocalyptique.

Un des thèmes principaux et en tout cas omniprésents du roman est la corruption des mots engendrée par la perte de connaissance radicale de ces diverses sociétés post-apocalyptiques. On aboutit donc soit à des non-sens, comme le titre du livre qui ne veut rien dire de quelque bout qu'on le prenne, ou à des faux-sens, des faux amis qui nous font croire qu'on comprend alors qu'on s'éloigne en réalité du sens original. Cela rend la lecture quelque peu délicate, certes, mais aussi amusante, pour qui aime les jeux de piste (c'est mon cas).
   
Au commencement de l'histoire, le héros, Rush That Speaks, est réveillé par un Ange (il l'appelle ainsi mais c'est clairement un des faux sens dont je parlais plus haut) dans un endroit inconnu. L'Ange lui demande de raconter sa vie, ce que fait le héros.

Rush That Speaks nait à Little Belaire, sorte de village-labyrinthe entièrement fermé sur lui-même, utopie où la violence semble un lointain souvenir, de même que le vol ou le mensonge. Ici en effet on pratique dès les premières années le Truthful Speaking (le parler vrai) et rien n’est plus valorisé que d’être un Saint, héroïque anachorète ou voyageur aventureux en quête du vrai soi, sauf que le mot Saint a ici, en plus et encore une fois, un sens spécial : celui qui a une histoire à raconter, la sienne. Les femmes ont pris le pouvoir depuis plusieurs générations, ou disons que les hommes le leur ont laissé, lassés de leur propres erreurs et abattus par l’échec final de leur “monde” balayé par la « tempête », une mystérieuse catastrophe qui a décimé l’humanité, et qui semble la conséquence de toutes les valeurs régnant alors, vitesse, compétition, progrès technologique, goût de la liberté poussée jusqu'à l'individualisme, quête du pouvoir et son revers inévitable, la solitude. En réaction, les femmes qui mènent dorénavant le monde prônent les valeurs opposées : tradition, solidarité, collectivisme, lenteur, méfiance envers la connaissance, resserrement des liens sociaux. Ce changement n’est pas superficiel. Il n’y a plus de hiérarchie, de castes, de classes supérieures et inférieures, mais les gens ont une place dans la société qui est fonction de leur grands traits de caractère même si les termes utilisés par Crowley pour qualifier ces familles d'esprit, qui sont aussi des quartiers de Little Belaire, manquent de clarté : il y a les Palms, les Waters, les Whispers, les Buckles, les Threads. Cet hermétisme des termes utilisés fréquemment par l'écrivain n'est pas une coquetterie ou une gratuité : il nous dit que le sens des mots, dans ce futur post-apocalyptique, a changé, qu'il est presque incompréhensible pour nous, ce qui signifie que l'esprit-même des hommes a changé. La cité, les familles ont à leur tête des femmes, vieilles le plus souvent, qui prodiguent conseils et sagesse de simple bon sens. Ces conseillères, ces sages, sont appelées des gossips (commères, pipelettes), ce qui en dit long sur le changement de valeurs. Ce sont elles bien sûr qui sont chargées d'enseigner le parler vrai. Outre cette fonction de diseuse et de conseillère spirituelle, elles semblent avoir la charge de garder des trésors. Ces trésors sont constitués d'objets, ou de morceaux d'objets, de machines, de matériaux fabriqués par la civilisation détruite par la catastrophe. Ces anciens constructeurs sont appelés dans le roman des Anges. Les habitants de Little Belaire sont convaincus que les Anges étaient fous et sont responsables de la catastrophe. Néanmoins, ils ne peuvent s'empêcher de collectionner ces objets comme de précieuses reliques. Il faut d'ailleurs noter qu'aucune des utopies décrites dans le roman de Crowley ne pourrait subsister telle quelle sans le recours à l'ancienne science des Anges, même si les hommes n'en comprennent plus les fondements. La connaissance scientifique, et apparemment artistique, est en effet le domaine de l'esprit qui a le plus sévèrement pâti, non seulement de la catastrophe, mais de la nouvelle philosophie régnante.

   La seconde utopie, brièvement visitée par Rush That Speaks, lors de son voyage en quête de sainteté, est représentée par la famille des jumeaux Blooming and Budding, qui vivent dans une maison isolée au bord de Cette Rivière (That River). Il s'agit clairement d'un retour à la nature dans la tradition néoluddite. Une sorte de retour au paradis adamique. Néanmoins eux aussi ont quelques objets futuristes (pour nous, pour eux ils viennent du passé), comme l'engin qui leur permet de se déplacer à la surface de l'eau, remontant à l'époque des Anges. L'utopie suivante peut sembler excessivement aride pour une utopie. Elle l'est cependant. Il s'agit d'un ermite qui vit dans une cabane bâtie sur un gros chêne au cœur de la forêt. Un vrai Saint comme dans les temps anciens. Il est visiblement très heureux de son sort malgré sa misère extrême. Pour résister aux rigueurs de l'hiver, long et froid dans cette région, il dispose cependant d'un des quatre pots magiques. Ces pots contiennent chacun une substance aux propriétés stupéfiantes qui est l’œuvre elle aussi des Anges. Le pot de Blink, l'ermite, contient une drogue qui permet de ralentir les fonctions vitales et d'hiberner tout l'hiver comme une marmotte. On peut penser que le but originel de cette drogue était tout autre, sans doute pour faciliter les longs voyages interstellaires des Anges, puisque nous savons qu'ils ont découvert au moins une autre planète abritant la vie en dehors de notre système. Blink, comme les parents des jumeaux, vient de Little Belaire. C'est un récupérateur, comme tous les habitants du roman, et un érudit. On peut penser que c'est ce dernier trait, et non la quête de sainteté, qui l'a poussé hors de la petite cité. Il n'a en effet pas d'histoire à raconter.

   L'avant-dernière utopie que rencontre Rush That Speaks est celle des gens de la Liste du Docteur Boots. Incontestablement, c'est la plus secrète de toutes, la plus incompréhensible pour le profane, dont fait partie le lecteur. Il y est amené par son amour de jeunesse, Once A Day, une fille très mystérieuse à défaut d'être sentimentale. Les gens de la Liste sont en effet très peu sentimentaux. Once A Day, comme les autres personnes de la Liste a l'habitude assez désagréable de ne jamais répondre clairement aux questions qu'on lui pose ; pour elle, un secret n'est pas une chose qu'on ne doit pas dire mais une chose qu'on ne peut pas dire ; et elle a beaucoup de secrets. Pourquoi le héros aime cette fille peu sympathique est probablement un secret de ce type. La Liste poursuit une sorte de quête mystique, un autre secret, le plus grand de tous on imagine,  qui fait visiblement leur bonheur et qui trouve son apogée lorsque les membres inscrits sur la Liste reçoivent enfin leur lettre du Docteur Boots (le héros aura lui aussi sa lettre mais ça ne sera pas du tout pour son bonheur). La Liste est menée, comme Little Belaire, par une femme, aux allures de magicienne. Une autre particularité centrale de la Liste est que chacun de ses membres possèdent un chat, mais dans leur cas, il semble que l'animal soit le maître. Naturellement, avec de pareilles caractéristiques, on comprend que l'amour de Rush That Speaks pour Once A Day est condamné d'avance. On comprendra aussi pourquoi ces gens n'ont pas ou peu de mémoire et pourquoi ils sont si proches de leur chat ; mais je ne le dirai pas ici puisque c'est une des deux seules véritables surprises offertes par le roman.

   Enfin, il y a l'utopie finale, celle de Montgolfier et de sa cité, qui répondra à toutes (ou presque) les questions de Rush That Speaks (et du lecteur) : qui êtes-vous, vous qui m'interrogez ? Où suis-je ? Que va-t-il m'arriver ? Ou peut-être, que m'est-il arrivé ? Je ne peux en dire plus sur cette utopie car ce serait dévoiler la fin du roman, ce qui n'est pas mon intention. Disons que si vous avez lu les Voyages de Gulliver ou, encore mieux, la nouvelle de Gene Wolfe Civis Laputus Sum parue cinq ans avant le roman de Crowley et qui a visiblement inspiré cette partie de l'histoire, vous ne serez sans doute pas aussi surpris.

   Voilà. Je n'ai volontairement pas donné de jugement de valeur sur ces diverses utopies, sauf peut-être celle de la Liste, mais la révélation finale sur la nature du mystérieux docteur Boots m'assure que l'auteur n'est pas non plus un grand fan de la Liste. Je pourrais dire que je n'y crois pas. En effet, aucune ne me paraît vraiment convaincante en ce sens où je crois que même dans le meilleur des mondes, ou le pire, aucune d'entre elles ne pourrait advenir. On pourrait dire qu'il s'agit là d'un défaut. Peut-être. Mais je ne connais aucun livre utopique qui ait ce charme, cette poésie, cet intérêt, cette originalité.

   Il y a un côté peace and love chez Crowley mais avec une subtilité inattendue et la mélancolie la plus étrange qu'on puisse trouver dans de la littérature utopique. Et je ne suis pas sûr que Crowley lui-même croit à ses utopies, pas plus qu'il ne croit aux anges ou aux fées. Mais après tout, il n'est pas besoin de croire aux fées pour écrire de grands contes de fées.

Petite bibliographie :
L'été-machine (traduction française) de John Crowley
Storeys from the old hotel (contenant la nouvelle Civis Laputus Sum) de Gene Wolfe  

Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles : 
-  James Tiptree Jr : ici
- Gene wolfe : ici 

- George Orwell : ici